PAR
CHARLES THIBAULT, Ecr
(Avocat et Pcbuciste)
QUEBEC • Imprimerie Léger Brousseau 9, rue Buade, 9
BIOCrEAPHIE
Il en est de certains hommes comme de certains arbres : plus la tempête s'acharne contre eux, plus ils enfoncent leurs racines au fond du sol. Violemment assaillis par les orages politiques, les hommes énergiquement trempés arrivent d'ordinaire, plus vite au terme de leur course. Un ciel toujours calme serait monotone ; une atmosphère politique toujours sereine deviendrait nuisible à celui qui en serait constamment environné. Il faut des vents violents pour assécher la terre et des rosées chaudes pour la féconder.
La vie publique ne reste pas dans les règles ordinaires, ne subit pas toujours les lois communes. L'agitation lui fait du bien. Pour que la célébrité empoigne un homme, il faut que celui-ci sorte des voies battues, des sentiers tracés ; qu'il monte avec le flot populaire ; qu'il domine les peuples de la hauteur de la tribune ou par la fascination de son génie.
La renommée vous prend quelquefois à limproviste ; la réputation ne s'acquiert que par degrés.
Elle est placée sur un phare ; il faut monter la saisir pour la forcer ensuite à proclamer votre nom. La réputation est à la gloire ce que le paratonnerre est à la foudre.
La gloire ne s'improvise pas ; pas plus que la réputation qui est son escabeau.
L'homme n'y arrive que par un travail continu, des talents transcendants, une volonté inébranlable, des actions éclatantes, et un concours de circonstances qui mettent
tontes ses forces et toutes ses énergies en contact arec des résistances extérieures.
C'est à la lime la plus mordante que se polit davantage l'acier le plus dur. Le diamant ne revêt tout son éclat que par la taille. L'homme politique a besoin de contradicteurs pour se manifester en plein soleil, pour se faire apprécier selon son vrai mérite. Hélas ! il n'est souvent jugé qu'à la lueur incertaine d'un jour faux ; n'est souvent apprécié que quand il jette bas les armes, et laisse à jamais l'arène, témoin de ses nombreux combats.
Car, le monde est très enclin à juger avec passion les hommes de luttes : surtout les vainqueurs dans la lutte ! Le succès est si souvent un crime aux yeux des multitudes envieuses !
La politique, avec ses batailles acrimonieuses, ses luttes stériles, ses revers désastreux, ses préjugés grossiers, ses haines féroces, ses retours soudains, ses succès passa-
gers, ses intrigues journalières, ses méfaits constants, ses mécomptes multiples, la politique est l'abîme où vont s'engloutir tant de si nobles cœurs ; où viennent sombrer tant de brillantes intelligences ; se ternir tant de belles réputations. Aussi, n'est-ce qu'en tremblant que le jeune homme devrait entrer dans cet antre tortueux où sifflent si souvent les serpents de l'égoïsme, de la fourberie et de l'intrigue. Ali ! oui ; pour ceux qui se préparent à cette carrière ingrate, il semblerait à propos de leur répéter cette parole effroyable du Dante : " Perdez toute espérance..." de paix ! de repos ! de fortune ! de santé ! et de reconnaissance ! Vous êtes sur la voie de toutes les ingratitudes et de toutes les ruines ! Cependant, s'il faut des holocaustes à la patrie, s'il lui faut des victimes, sacrifiezvous, mais sans arrière pensée, sans ambition, sans égoïsme.
Ne jouez jamais qu'à la hausse de la renommée de votre nation :
ne travaillez jamais que pour le bonheur et la gloire de votre peuple. Yoilà le véritable apostolat politique. Tout autre vue ne serait qu'un leurre pour votre pays et une duperie pour vous-même.
L'homme politique ne s'appartient plus : toutes ses actions doivent n'avoir qu'un but ;— concourir au bien général.
Ainsi donc, faire servir à de louables fins les nobles facultés dont le ciel Ta doué ; forcer ses adversaires à reconnaitre la noblesse de ses motifs, la largeur de ses vues, l'ampleur de ses idées ; imposer à la foule ses volontés politiques ; dominer tous les éléments de discorde qui s'agitent au sein d'un pays jeune, troublé, inquiet ; concilier les intérêts divers de peuples ennemis ; rendre justice aux faibles ; combattre les préjugés de religion et de race ; attaquer de front et frapper à visière découverte des chefs habiles, retords et savants, parfaitement en
harmonie avec les préjugés et les aspirations populaires ; enfin triompher de tous les obstacles est plus que d'un homme ; cest d'un génie réel.
Tel a été la carrière ; tel fut le fait de Sir Charles Tupper.
L'histoire ne se fait pas seulement avec des documents épars ; il faut à ceux-ci un lien, de même qu'il faut une tissure à l'étoife. De simples faits jettent bien quelque lumière sur la vie d'un homme :
leur ensemble seul, soudé aux événements contemporains, constitue sa biographie. Outre la véracité, il faut encore à celle-ci l'impartialité.
Or, l'impartialité est d'autant plus facile que le biographe est tout à fait indépendant de celui dont il veut retracer l'origine, les luttes, les travaux et les succès. Sir Charles Tupper s'en va, temporairement du moins ; la justice doit commencer pour lui. Il ne peut ni récompenser ni nuire ; voilà l'une des vraies conditions de l'impartialité. Du reste,
le pinceau qui flatte est aussi mensonger que le crayon qui caricature.
L'exagération est à la vérité ce que le maquillage est à la beauté :
Elle la difforme, elle ne lui apporte aucun charme.
Origine de la fa mil /e Tupper.
La famille Tupper, originaire de l'Electorat de Hesse-Cassel. l'un des trois Etats de l'ancienne confé dération germanique, après avoir choisi le G-uernesay pour jj^ bâtir sa tente, avait peu après laissé cette petite ile, pour aller chercher fortune et construire sa demeure en permanence, dans les forêts du Nouveau- Monde.
A cette époque, tous ceux qui se sentaient animés du désir de la liberté ; tous ceux qui aspiraient à quelque chose de mieux que leuiétat actuel, tous les déshérités du monde, grand nombre d'hommes
de talents et de génie, plusieurs commerçants cherchant la fortune, laissaient les rives de la vieille Europe pour celles de la jeune Amérique. La Virginie avait attiré bon nombre d'émigrés Anglais et Cruernesais. Les uns y avaient transporté leur amour pour la liberté ; les autres, leur attachement à la mère-patrie.
Une circonstance particulière allait bientôt faire ressortir cette situation, établir un frappant contraste, éprouver la fidéJité des uns et l'amour de l'indépendance des autres.
Un soùme révolutionnaire venait de i^asser sur les colonies Anglo- Américaines ! La forêt avec ses murmures, le sol avec ses produits, le climat avec ses charmes, le pays avec ses richesses ne satisfaisaient plus ! L'on veut encore goûter une plus grande somme de liberté !
Pour développer davantage les ressources naturelles qui abondent, Ton sent qu'il ne faut plus d'en-
traves étrangères à son commerce, à ses industries, plus de frein à son activité, plus d'impôts à son négoce.
Pour en arriver là, l'on s'insurge contre la mère patrie. Le colon américain s'arme pour conquérir les biens qu'il a rêvés en traversant les flots de l'Atlantique.
Pourtant l'Angleterre a su inculquer dans l'esprit de ses sujets un tel amour pour ses institutions, ses lois, ses coutumes que les Anglais, même en vivant loin de leur patrie, y restent généralement très attachés. Aussi beaucoup de colons virginiens avaient laissé leur cœur au pays natal. Fils dévoués à leur mère, ils veulent vivre de son souvenir, sous son protectorat, sous sa gouverne et sous ses lois. Quelle est la force qui retiendra l'enfantloin de celle qui lui a donné la vie ?
A travers les baïonnettes ennemies un fils courrait se jeter dans les bras de sa mère. Le parti loyaliste, persécuté par la faction révoltée, dépouillé de ses biens, jeté dans les
cachots, se vit forcer de tout abandonner pour rester fidèle à la vieille Angleterre ; la république naissante ayant rompu violemment les liens de son allégeance envers elle.
C'était mettre la loyauté de ces hommes à une très rude épreuve. — Il leur fallait tout sacrifier : biens, patrimoines, fortunes, demeures, souvenirs et espérances pour rester unis^H vieux drapeau. Le sacrifice était immense : c'était la ruine.
Le sentiment de la fidélité l'emporta dans ce duel entre l'intérêt et l'honneur. Parmi ces victimes volontaires de l'amour national et du dévouement à l'Angleterre se trouvaient les ancêtres de Sir Charles Tupper.
Le sacrifice est rarement stérile ; tôt ou tard il trouve sa récompense.
Aussi un bon nombre des descendants de ces expatriés volontaires joueront-ils un rôle important dans la nouvelle Patrie, qu'ils se sont choisis. Les uns sur Tarêne politique : les autres, sur les champs
de bataille. Plusieurs de ces familles de réfugiés combattront au premier rang, donneront même leur vie pour le maintien de la suprématie anglaise en Amérique. Le sang étant le meilleur critère de l'amour. Le G-énéral Isaac Brock, allié à la famlile du Dr Tupper, sera de ce nombre. C'était en 1812. Sur le sommet de cet escarpement que forme la cataracte de Niagara, puis contournant un peu autour de l'extrémité Ouest du lac Ontario, constitue les hauteurs de Ste-Catherine et de Queenstown, se jouait un drame sanglant, c'était le 13 octobre. Le général américain Yan Rensallaer embarquait ses forces sur des bateaux plats et commençait bientôt l'attaque sur QueenstowTi.-Le Col. Dennisdu 49ème lui tint longtemps tête, mais son canon lui étant enlevé, il se vit obligé de retraiter, après avoir souffert de grandes pertes. Brock, entendant la canonnade de Niagara, s'élance avec ses aides de camp, le major
Grlegg et le Col. McDonnell, pour en connaître la cause. Voyant la situation désespérée, il se jette à bas de son cheval et prend le commandement d'une des compagnies du 49e. Puis, brandissant son sabre, il marche au double pas à l'ennemi.
— Brock tombe pour ne plus se relever. A cette vue, ses soldats furieux se précipitent sur les Américains, bien que ceux-ci fussent quatre fois supérieurs en nombre, les culbutent, les chassent des hauteurs, les obligent à se rendre à SheafFe, qui prend le commandement après la chute de Brock, que la mort emportait ainsi à 42 ans — l'idole de ses troupes, et de toute la population de Toronto, dont il était alors le Grouverneur.
La Nouvelle-Ecosse
La Nouvelle- Ecosse, aujourd'hui l'une des provinces de la Puissance
du Canada, est placée entre le Grolfe St-Laurent, la Baie de Fundy, et l'Océan Atlantique, entre les 35 et 42ènie longitude W. et les 43 et 47ème latitude N. du continent américain. Elle forme l'extrémité Est de la Confédération Canadienne.
A l'époque de sa découverte par la France, au 16^ siècle, elle fit partie de la Nouvelle-France : sa grande fertilité lui avait fait donner le surnom d'Acadie. Là, s'étaient fixés définitivement, sur les bords de l'ancienne Baie française, autour de Port Eoyal, à Grand-Pré, à Beau-Bassin, au Bassin-des-Mines, après des luttes gigantesques, des combats héroïques, des descendants de la vieille France : Leur seul souvenir évoque les plus sombres pages qu'ait encore enregistrées l'histoire !
A l'arrivée des Français en Acadie, les tribus Micmacs et Malécites, branches séparées de la grande famille Algonquine, se partageaient le territoire. Elles furent
bientôt ou détruites ou conquises :
la civilisation tue la race rouge î Longtemps auparavant, dès le neuvième siècle, des manuscrits, aussi bien que des traditions icelandaises, attestent que de hardis Scandinaves s'étaient approchés, sur leurs barques grossières, des côtes de l'Icelande ! Le norvégien Ingolf s'y était même fixé dès 864 ! Au commencement du dixième siècle, le pirate Eric,-le Eouge,-n'y pouvant trouver asile dut continuer sa route vers l'Ouest. Après avoir atteint le G-roenland, Eric y fonde une colonie, avec les gens amenés de l'ile inhospitalière ; il s'y établit une royauté dont le souvenir fat bien vite effacé à travers les brumes de l'Attlante.
Lief, l'un de ses fils, apprenant que l'Islandais Biorne avait découvert d'autres terres, s'embarqua pour une expédition inconnue. Cet écumeur de mer longe bientôt, — porté par de bons vents, — le HellulaïuL — la terre aux rochers nus. —
le Terreneuve de nos jours. De là.
s'ayançant encore plus à l'occident il atteint, en peu de temps, les côtes du Markland, ou de la Nouvelle- Ecosse actuelle.
Près de cinq siècles s'étaient écoulés depuis les aventures du fils d'Eric, lorsqu'au cadran du temps avait sonné une nouvelle ère pour l'Amérique. Colomb, Cabot, Cartier, Eoberval, Grilbert, La Roche, De Monts, Poutrincourt, Champlain, Latour et Charnisé y avaient ou découvert ou fondé des colonies relativement prospères.
Hélas î la France de Louis XV ne comprit pas l'importance de ces établissements lointains. L'Angleterre, plus pratique, y avait jeté à profusion, et ses soldats et son or.
Le sort lui fut favorable. Les Acadiens, bien que neutres et retirés sur leurs terres, portaient encore ombragea leurs ennemis, longtemps après que la France les eut abandonnés I
Ceux-ci résolurent de fonder une
ville qui rivaliserait avec Port Royal. Cornwallis venait en conséquence, en 1749, jeter dans le port de Chibouctou, les bases de cet établissement nouveau, qu'il nomma Halifax, en l'honneur de Lord Halifax, son protecteur. Les émigrants anglais, favorisés de toutes manières,y affluèrent de toutes parts.
Les bannis de la république voisine y viendront plus tard chercher asile et protection.
Lawrence succédera à Cornwallis comme gouverneur de la Nouvelle Colonie. C'est sous son règne que fut perpétré, en 1755, l'un des actes les plus odieux et les plus ignobles qu'aient encore vus les peuples civilisés : — la dispersion et le martyre du peuple Acadien ! Mais Dieu est juste :-^Cent mille acadiens rassemblés aujourd'hui dans les Provinces Maritimes attestent à l'univers que la force ne prime pas toujours impunément le droit ; que l'iniquité n'est pas la dernière expression de la justice humaine ; que les vaincus
d'hier sont souvent les vainqueurs de demain.
Naissance du Dr Tupper — Son amour
du travail — // étudie la médecine
— Réflexions sur cette étude.
Singulier retour des choses d'icibas ; moins d'un quart de siècle après ce lugubre événement qui ternit à jamais le blason anglais, la révolution américaine chassait à son tour, de son sein, les loyaux à l'Angleterre. Ceux-ci débarquèrent en 1783, sur la Baie de Fundy, en lace de Navy Island, près de l'emplacement du vieux Fort Latour, — venant ainsi chercher un asile sur ces mêmes terres dont leurs frères et alliés avaient dépouillé la nation acadienne ! Ces immigrés se répandirent par tout le pays. Le comté de Cumberland en reçut sa quotepart. Parmi ceux-ci était l'aïeul paternel de Sir Charles. C'est à
Amherst, en ce comté, que ce dernier naquit, le 2 juillet 1821.
L'on connaît peu son jeune âge. Sa mère n'était déjà plus quand il entrait en politique ! Et la mère cache si souvent dans les replis de son cœur les traditions inoubliées par elle seule ce que furent les premières années de ses enfants.
Craindrait-elle, en divulguant ses secrets, que son admiration ne serait trop partagée ? O saint égoïsme de la tendresse maternelle, trésors du cœur, pourquoi faut-il vous les enlever ? Non. Contentons-nous de dire que le jeune Tupper, après avoir suivi un brillant cours d'étude au collège Acadia, dans son pays natal, où tout jeune encore il parvint, avec distinction, au grade de maître-ès-arts, allait remporter de nouvelles palmes à l'Université Médicale d'Edingbourgh, en Ecosse.
Il y reçut ses degrés de docteur en médecine ainsi qu'un diplôme de chirurgien du Collège Eoyal de cette ville. Tous ces honneurs sur une tête de vimyt-deux ans !
Ceci démontre à révideiice que Sir Charles, non seulement possédait déjà des talents remarquablrs, mais qu'il était aussi doué de ce grand amour du travail qui ne l'a jamais quitté un seul insta .t. Il fut toujours un esprit vif, énergique, infatigable. Le travail n'est-il pas à l'homme ce que la rosée est à la fleur? le soleil à la moisson ? le sel aux aliments ? Le plus beau génie sans travail ne projetterait qu'une lumière blafarde et sombre ; l'étincelle en serait absente. Le travail rend doux ce qui sans lui serait amer ; il chasse l'ennui, rassérène le cœur, vivifie lame, console dans la tristesse, ennoblit, élève et grandit : c'est la panacée universelle du monde. Loi de châtiment et de récompense : le bonheur ou le malheur de l'homme en dépendent.
Le jeune maître-ès-arts, avait compris cette vérité d'expérience journalière. Sa famille, du reste, lui donnait l'exemple des vertus sociales. Son père, docteur en divi-
nité, s'était acquis, dès lors, comme pasteur de l'église Baptiste, non seulement une belle renommée, mais de plus une enviable réputation.
C'était un esprit réfléchi, sincère et droit.
Sous des dehors un peu austères, le Rér. M. Charles Tupper cachait un excellent cœur, une droiture d'âme et un dévouement inaltérable. Grand amant de la science, il en inculqua, de bonne heure, la passion dans le cœur de ses enfants.
Il vécut à l'âge avancé de quatrevingt-cinq ans. Ainsi, il put contempler dans son orgueil légitime de père, les succès mérités de ses fils. Heureux celui qui peut cueillir, dans la joie d'une conscience honnête et le calme d'une vieillesse honorable, entouré du respect de tous, les fruits savoureux des bons exemples donnés aux siens !
La médecine est une science incertaine, difficile, ingrate : — Elle requiert de profondes études, des
recherches constantes, un jugement sûr, "an déyouement continuel, une activité journalière et un esprit de désintéressement dont assez peu d'hommes sont capables. Pour réussir en ce pays, le jeune médecin a besoin de prudence et d'études ; il doit posséder des qualités spéciales, des aptitudes particulières et une grande tendresse pour ceux qui placent en lui leur confiance. Il serait si cruel de négliger celui qui souffre ! Maître de la santé et souvent de la vie de leurs malades, si par leur faute, les médecins sont cause de la mort du malheureux qui avait mis en eux toute leur confiance, ils endossent une responsabilité terrible devant leur conscience, devant la société et devant Dieu. Ce n'est qu'en tremblant que le jeune homme devrait pénétrer dans le vestibule du temple de la médecine î qu'avec un saint efîroi qu'il devrait en approfondir les mystères !
Là, sont les sources rafraîchissantes de la vie, et les fontaines empoison-
nées de la mort ! Là, sont les secrets de la santé, — talismans de la vigueur et de la force, — et les principes morbides, causes de la faiblesse et de l'alanguissement !
Là, les hommes vont demander à la matière inerte le secret de guérir le corps humain, temple animé et vivant ! Anomalie qui semble étrange et que Ton ne sanctionne que par nécessité.
Il faut au médecin digne de ce nom, en outre de la science, la bonté, la délicatesse, la sympathie et la foi : Il remplace auprès du malade les soins de la sœur et les tendresses de la mère. Le Dr ïupper se montra digne de sa noble profession. — Dès ses débuts, il conquit un rang élevé dans la hiérarchie de la faculté. En assez peu de temps, ses succès, dûs à ses études, à son activité et à son dévouement, lui avait acquis une nombreuse et lucrative clientèle.
Ce sera l'une des causes de sa constante popularité politique dans
son comté natal de Cumberland, qui depuis pins de vingt huit anè lui fut toujours fidèle , dans la mauvaise comme dans la bonne fortune. Le Dr Tupper était hardi dans ses conceptions, prompt dans ses moyens, efficace dans ses opérations. Sa renommée le fit choisir comme président de l'association médicale du Canada, depuis sa fondation, en 186Y, jusqu'à 18Y0, époque à laquelle ses nouveaux devoirs l'obligèrent de refuser une nouvelle réélection.
Dans ses " Réflexions sur la Révolution franc aibe ", le célèbre Burlie ridiculise l'idée de confier à des hommes de profession les affaires politiques d'un pays ; leurs idées circonscrites et comme incrustées dans le cercle restreint de leur fonction, les rendant incapables de s'occuper et d'embrasser tous les mouvements de la machine gouvernementale, dont l'Etat a besoin pour son fonctionnement parfait.
Ce que Burke pense du médecin
eo
politique, Cor meiiin, dans son beau livre '• Des Oraieiirs " le proclame de l'avocat politique. ' L'avocat " parle, dit-il, Tavocat guerroie, ■l.ravocat règne, l'avocat gouverne, *: l'avocat fait tout ; mais aussi rien " ne se fait. Eien ne se fait de ce • qui serait à faire !" Ce trait n'a pas été à l'adresse de Sir Hector Langevin, chef des Canadiens français, à la Chambre des Communes dn Canada et collègue de Sir Charles dans le gouvernement McDonald-Langevin. Car, Sir Hector se communique peu et agit beaucoup, promet beaucoup moins qu'il ne donne. Sa parole, incisive et claire, va droit au but ; il est maître de sa pensée ; il n'exprime que ce qu'il veut dire ; il ne dit que ce qu'il veut exprimer ; et à rencontre des avocats français de M. Cormenin, il travaille, il agit, il fait, il exécute.
Le Dr Tupper échappe aussi à la règle de fer de M. Burke. Par ses études variées, ses rares facultés de
compréhension, sa mémoire heureuse, sa dialecte serrée, et son esprit lucide et vif, il s'élève bien, vite au dessus du cercle de sa pratique professionnelle, du terreà-terre des connaissances communes.
L'hi«toire du droit, la philosophie de l'histoire, les faits, l'économie politique, les devoirs sociaux, les obligations gouvernementales, les lois internationales, les aspirations et les besoins des peuples, semblent lui être familières î Tout obstacle est un moyen ; toute difficulté facilite le but pour les natures énergiques. Les obstacles grandissent un homme capable de les écarter : Sir Charles n'en eut jamais peur. Il s'en créerait parfois pour avoir le plaisir de les détruire !
UHon. Joseph Howe, et les Réformes,
Les circonstances grandissent et font les hommes, souvent. Tandis
que le Dr Tupper se livrait activement à sa clientèle, des événements importants se succédaient au C; nada. Une nouvelle ère se levait devant nous : 1837 était arrivée. L'agitation par laquelle les Canadas venaient de passer, les aspirations nouvelles de notre pays, le souffle de la liberté qui enflait nos voiles, les luttes de Papineau et de ^Yilliam Lyons McKenzie avaient eu leur contrecoup jusqu'au fond des provinces les plus reculées des possessions britanniques dans l'Amérique du Nord : — La Nouvelle- Ecosse en avait ressenti le cboc. — Le Dr Tupper n'attendait plus qu'une occasion favorable pour se lancer dans l'arène : elle se présentera bientôt.
A l'exemple de nos tribuns Canadiens, Joseph Howe, alors éditeur d'un journal hebdomadaire, publié à Halifax, attaquait, avec violence, le " Family compact '" et le gouvernement néo-écossais d'alors, il réclamait contre les abus du temps.
'avec cet esprit fin et railleur, cette finesse de répartie, ce sel amer dont il possédait le secret. Au lieu de se rendre, le gouvernement persécuta l'irascible journaliste : On lui fît même un procès ! L'issue de cette cause fut favorable à Joseph Howe ; sa défense avait été si habile, .isi savamment conçue, si brillamment exposée. De ce moment le parti de la réforme naissait :
Joseph Howe fit école. La persécution lui fit de nombreux partisans. Elu à l'assemblée législative, il porta dans son enceinte, ses instruments de destruction contre l'oligarchie hautaine de l'administration. Il tonna contre les abus, réclama des réformes, pétitionna le Bureau Colonial contre la conduite du gouverneur et le système de laisser aux juges, irresponsables au peuple, la gouverne des affaires.
L'Angleterre donna gain de cause à M. Howe. C'était un pas décisif; une immense et importante victoire. L'assemblée lésrislative assu-
mait seule le contrôle exclusif des finances provinciales*
L'administration de Sir Colin Campbell ne fut guère heureuse.
Ses nominations de nouveaux conseillers législatifs avaient offensé les Eéformistes : Howe ne lui laissa ni trêve ni repos. Son journal le lacérait au dehors et sa x>arole le criblait au dedans de l'assemblée législative. Ignorant ou refusant de se conformer à l'ordre de Lord John Eussell, alors secrétaire des colonies, d'accorder virtuellement le gouvernement responsable au pays, Sir Colin est rappelé, sur pétition de la Chambre, à cet effet.
Le vicomte Falkland lui succède.
Libéral lui-même, il favorise son parti. Joseph Howe est appelé à la présidence de la Chambre, mais le gouverneur encourre ]e mauvais vouloir de ses amis.— Howe reprend sa plume et bat en brèche ce nouveau fonctionnaire. Le "C/irow/c/e" publia le poëme ' Lord of the^ Bedchamber " aux îrrands éclats de
rire du peuple. — Satire fine et mordante de Mr Howe contre ce pauvre vicomte.
Les élections de 1847 se font sous l'administration de Sir John Harvey. Le ministère Uniake-Howe est formé ; — jj^^mière administration libérale dans la Nouvelle- Ecosse. C'est sous ce règne que se passait, à "Washington, ce fameux traité Ashburton, dont nous avons eu si souvent depuis à regretter les dispositions. Ainsi, ce qu'avait fait Papineau dans le Bas-Canada et McKenzie dans le Haut-Canada.
Joseph Howe venait de l'accomplir dans la Nouvelle-Ecosse. Howe avait sur ceux-ci un grand avantage ; il maniait aussi bien la plume que la parole. C'était un esprit satirique et un tribun redoutable.— Sous sa plume acérée, sous sa parole de feu, l'oligarchie était mise en pièce, ridiculisée, rendue odieuse. Ce fut une époque d'épouvante pour le '• Family compact '' de ce pays. Il fallut, là comme
ailleurs, que le tonnerre grondât, que la foudre éclatât pour faire sortir l'Angleterre de son mutisme habituel : — Elle ne voit clair qu'à travers les lueurs de l'incendie.
Les Canadiens français venaient de lui prouver qu'ils n'étaient point fait pour la servitude. L'Angleterre eut peur ! La république américaine est si i)rès de nous ! La Nouvelle-Ecosse profita donc de nos luttes, de même que le Nouveau-Bruns wick et l'Ile du Prince- Edouard. •
La bataille populaire est gagnée dans les provinces Maritimes. A .Toseph Howe revient la plus grande part de gloire. C'était un chef instruit, un polémiste rusé, un écrivain marquant : il était la grande puissance du temps ; il tenait dans sa main habile la fibre populaire. A peu près à cette époque, la France et l'Angleterre portaient la guerre en Crimée, et un traité de réciprocité était signé, entre la Mère-Patrie et les Etats- Unis, sans notre participation !
Cette mesure valut une motion de censure contre le gouvernement.
Ce fut M. J. W. Johnston, chef de ropposition,qui la proposa. Elle fut défaite dans la chambre d'assemblée, mais il était évident que le sentiment populaire était blessé. — Ce fut sous ces circonstances qu'arrivèrent les élections de 1855.
Le Dr Tupper dans V Assemblée Législative.
Le pays était dans une grande agitation : — Tant de questions brûlantes avaient été discutées au sein de l'assemblée î La presse naissante, les clubs, les associations politiques, les hommes de partis, les citoyens se faisaient l'écho de ces querelles législatives. Il en est des petits pays comme des mers étroites : leurs vagues sont plus courtes et plus dangereuses que celles des grands océans : Les pas-
sions politiques étant plus circonscrites semblent plus acerbes dans les petites provinces que dans les grands états. Elles gagnent en violence ce qu'elles perdent en étendue ! Il y a tant d'analogie entre la nature morale et la nature physique.
L' heure du Dr Tupper était arrivée. Agé alors de trente quatre ans, dans la i^lénitude de sa force et de ses facultés, il était peu fait pour la vie monotone, ennuyeuse et paisible de la pratique de la médecine. Son esprit actif exigeait une sphère d'action plus étendue ; ses études le portaient vers un but plus vaste, plus en harmonie avec son tempéramment, ses goûts, ses aptitudes. Le " trahit sua quemque volîiptas,'' l'agitait depuis longtemps.
L'ange, ou plutôt le démon de la politique, — allait le prendre par la main et souffler à son esprit d'autres désirs, mettre à son cœur d'autres ambitions. Dédaignant un adversaire faible, il s'attaqua au plus fort !
an chef même du parti dominant dans la Nouvelle-Ecosse ! Il se présenta contre l'Honorable Joseph Howe, dans le comté de Cumberland ! Nouveau Prométhée,il enlèvera à ce dernier et son feu sacré et sa flamme céleste ! Jamais lutte ne fut plus brillante ; jamais élection ne fut plus chaudement contestée ; jamais triomphe électoral ne fut plus glorieux. La* victoire restait au Docteur, et à son allié M.
A. McFarlane qui triomphait, en même temps,de l'honorable Stephen Fulton. De ce moment, le comté de Cumberland appartenait sans conteste au Dr Tupper : rare exemple d'attachement et de fidélité politique ! Les peuples sont si inconstants !
Le comté de Cumberland, fier de son jeune député, attendait beaucoup de lui. La chambre, le pays tout entier partageaient le même sentiment : leur espoir ne fut point trompé. L'élu de Cumberland sortit du premier jet des
voies communes : Réputation oblige comme noblesse. — N'avait- il pas vaincu, dans sa lutte électorale, le plus habile politique et le plus célèbre orateur de la Nouvelle- Ecosse ? Ce coup d'audace l'avait revêtu d'un grand prestige ; sa parole chaude, éloquente, incisive, allait bientôt faire autorité. Ses débuts furent un succès. Il s'y révéla homme politique, aux vues larges, orateur parlementaire, diplomate habile. Sa nature l'entrainait vers le peuple auquel, après Dieu, il devait beaucoup. Il prit la défense de ses intérêts, réclama ses prérogatives, plaida en faveur d'une rénumération plus large dans l'intérêt des petits jurés.
Et à l'occasion de la démission arbitraire du député-shérif du Cap Breton, M. Richard Logue, le 14 février 1856, le Dr Tupper fit un grand et beau discours. C'était mieux qu'une harangue ; c'était un programme. Le député de Shelburne, ami du gouvernement, avait
émis cette doctrine yankee : " que le gouvernement devait gouverner par le j)(irli et j)our le parti. Cette doctrine fausse, qui est inique dans ses conséquences, voulait que Ton accordât les charges, les bénéfices, les honneurs qu'aux amis du parti et proclamait que les adversaires n'avaient droit à aucune faveur, ni justice !
Le député de Cumberland s'éleva avec force contre ces principes subversifs, inqualifiables, injustes !
S'adressant à la droite il disait aux ministres. "N'y a-t-il rien de plus " dans le gouvernement responsa- " ble que ce que nous avons entendu " affirmer sans honte, par l'Hon.
" député de Shelburne que " le *' gouvernement doit gouverner par " le parti et pour son parti," que " les revenus du pays ne doivent " être dépensés que pour récom- " penser des suppôts politiques. Si " l'expression extérieure des traits " de l'homme est une indice de ce " que ressent le cœur humain, je
" me crois justifiable dédire qu'il "y a peu d'hommes dans cette " chambre prêts à endosser ce prin- '' cipe, ou inclins à supporter un " gouvernement, indépendamment " du mérite des questions soumises " à leur considération."
La nature indépendante du jeune député se manifestait toute entière dans ce& paroles. Il resta toujours lui-même : sa bonne étoile ne lui fit jamais défaut. Le 26 février, seulement douze jours après qu'il eut ainsi censuré le gouvernement, le Dr Tupper propose de procéder en comité sur le bill du conseil législatif; le ministère eff'rayé se croit perdu. Le moteur de cette proposition le rassure. " Si je voulais en faire une motion de non confiance, dit-il, " j'y mettrais " d'autres chefs d'accusation ; votre " heure viendra bientôt." Le débat qui s'en suivit fut long, animé, acerbe parfois, éloquent toujours.
On le nomma le " Constitut tonal débute " : il dura dix jours !
l'avantage numérique resta au gouvernement ! Les sympathies publiques étaient avec l'opposition, conduite alors par Thon. W. J.
Johnston, homme doué de grands talents, servi par une belle éloquence et une grande érudition. Le ministère s'était laissé entraîné trop loin : La discussion prit des proportions trop vastes. Le gouvernement dut répondre de sa conduite et de sa doctrine " To the Victor s the spoits ", appliquée dans sa conduite journalière. C'était un terrain glissant : le Dr Tupper, qui portait déjà ombrage au gouvernement, montra en cette occasion sa grande supériorité. Ses réparties clouaient ses adversaires : ses arguments étaient irréfutables. Il lançait au ministère ce mot foudroyant de Eogers. — " Yous vouliez être meurtriers, vous n'êtes que suicides." — C'était vrai.
Puis il termine par ces paroles qu'il convient de citer ici, afin de faire voir quelle avait été, jusque là, la conduite du ministère.
" Le gouvernement devrait dé- ' finir sa politique. Autrement, ' n'étant uni sur aucune question ' publique, ne s'accordant sur au- ' cune mesure, il devrait soumettre ' la position anormale qu'il occupe ' au verdict populaire : — position ' d'un certain nombre d'individus ' conjurés dans leur intérêt seul et ' distribuant les dépouilles, non
• pas dans l'intérêt du pays, mais ' dans le seul but de se maintenir
• au pouvoir."
M. Tupper démasquait ainsi le ministère aux grands applaudissements de la galerie. Les trépignements de colère des ministres ne servaient qu'à gâter davantage leur cause. Ce grand et mémorable débat mit en pleine lumière le nouveau député de Cumberland.
Il s'était révélé ce qu'il fut toujours depuis : esprit plein de ressources, érudit, brave jusqu'à la témérité, éloquent par diverses causes mais surtout par l'aplomb et le courage.
--Il combat à visière découverte.
Mais sa giberne est remplie de désastreux projectiles. Le combat est sa vie ; il s'étiolerait dans l'inaction : la flamme s'éteindrait faute de combustible.
Il y a en lui la manière, la verve, et l'impétuosité germaniques : il résonne comme un allemand, bataille comme un Uhlan, s'exprime avec la volubilité irlandaise et son attaque est toute de fur ia fiance sce.
Son génie est subtil ; mais son cœur est droit. Il blesse un ennemi ; il ne lui garde jamais rancune.
Son âme est ouverte à la pitié.
Cependant, comme tous les hommes de luttes actives, ses adversaires le méconnaissent. Il leur a porté tant de coups fatals. Le temps, en guérissant leurs blessures, eflacera leur mauvaise impression. La justice commence pour ceux qui n'en ont plus besoin : Mieux vaut tard que jamais.
TI
Mgr ConnoUy et le Dr Tupper.
Il est en ce monde une vertu, tendre, efficace et salutaire. Plus douce que le miel de l'Hymette, elle guérit bien des blessures, — celles du cœur surtout ; elle fait réparer bien des injustices, corriger de nombreux écarts, ralentit les élans, console dans la tristesse, et encourage en toutes occasions.
Vertu fécondante qui dilate l'âme, se prodigue, s'use, s'anéantit pour le bonheur des autres : Yertu trop noble pour 'être commune, trop sublime pour être appréciée du vulgaire, trop haute pour être atteinte par les natures ordinaires.
L'on a compris la sainte et douce amitié.
Ah ! oui, l'antiquité avait bien raison de le proclamer : l'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux. Choisis ton serviteur entre cent ; ton ami entre mille, est le conseil du sage.
Un auteur moderne a dit de fort belles choses au sujet de l'amitié — nom si commun et vertu si rare.
" Heureux, dit-il, celui qui, après avoir trouvé un ami, peut vivre toujours la main dans la sienne, toujours s'illuminer de son regard, toujours se réchauffer à son cœur, toujours se nourrir de sa parole et de ses conseils, toujours se fortifier de sa force."
L'homme qui s'appuie sur le bras de l'amitié ne chancellera pas :
C'est le lierre enlacé autour du chêne.
Ce que les hommes ont de trop ce sont des amis : ce qui manqiie à l'homme, c'est un véritable ami.
Le député de Cumberland a eu le rare bonheur d'en posséder un.
Et quel ami ? Vous l'avez nommé :
Mgr Connolly, archevêque d'Halifax, Ce lut le phare, l'étoile polaire, la boussole du nouveau chef que la Nouvelle Ecosse allait bientôt se donner. Ce perspicace évêque ne prodiguait pas son amitié à la
légère. C'était un rare connaisseur d'hommes ; une intelligence d'élite, sachant parfaitement distinguer le vrai mérite. Il était né politique :
Il en avait le goût, l'instinct et les aptitudes. Il jugea bientôt son nouvel ami, en faveur duquel ses vastes connaissances furent souvent mises à contribution. Cette alliance sincère, cette entente mutuelle, aidèrent efficacement à déblayer la voie, à écarter les obstacles placés sur la route du Dr Tupper :
Elles lui préparèrent plus d'une victoire ; lui ménagèrent plus d'un triomphe. Mais ce qui est mieux encore, cette union fera accomplir à l'élu de Cumberland des actes de justice, qui seront, non seulement, l'une des causes de son avancement politique, mais aussi l'occasion de sa prospérité et de sa popularité.
Les catholiques, bien que comptant 86,000 sur une population de 330,- 000, dispersés sur un territoire de 18,000, milles, luttaient encore, à cette époque, contre l'ignorance
des niasses et les préjugés du fanatisme. Les Irlandais et les Acadiens (ceux-ci au nombre de 32,000 déjà,) bien que les appuis des Réformistes ne recevaient pas leur part légitime d'influence ni de patronage. Ils avaient aidé leurs alliés à gravir les pentes escarpées du pouvoir :
Mais arrivés sur ces hauteurs que l'on croyait à jamais inaccessibles à ses adversaires, l'on méconnut les droits de ses anciens amis ! C'était plus qu'un crime de noire ingratitude ; c' était une faute irréparable ; c'était un suicide politique certain Le Dr Tupper saisit les conséquences de cet acte injuste : il s'en fera un escabeau x^our monter à l'assaut du pouvoir ; — L'occasion favorable se présentera bientôt.
Une sanglante émeute avait eu lieu aux chantiers de Gourlay, parmi les travailleva-s, sur le chemin de fer de "Windsor, que Ton construisait alors. Du sang y fut répandu ! Un crime inique, injustifiable avait été perpétré par quel-
ques ouvriers irlandais et catholiques î Le fanatisme monta à son paioxisme ! L'excitation fit perdre la tête ! L'on ne sut pas distinguer l'acte de quelques malheureux : on accusa les catholiques de ce crime !
Leur foi en était la cause ! L'honorable Joseph Howe lui-même ne sut pas cacher son ressentiment :
la colère aveugle l'emporta : la pente du fanatisme est glissante.
Une fois au fond de ce précipice, l'on ne s'en retire que difficilement. Le Morning Chronicle, du 27 décembre 1856, exhala sa fureur : c'était une diatribe mal inspirée contre la foi catholique et surtout contre la croyance à la présence réelle dans la Sainte Eucharistie. C'était le comble du délire. Dans un moment plus calme, M. Howe aurait désavoué sa lettre sur les " Piailivay riots and Catholic Commentators. " Mais sa passion le rendait injuste. Une vive discussion s'engagea entre le Morning Chronicle et le Halifax
Catholic^ ridigé alors par M. ^m Compton, homme habile, versé dans la polémique, catholique croyant, chrétien sincère et écrivain distingué. La victoire resta à celui-ci : C'était bien naturel :
la bible, les fondateurs du protestantisme, la croyance générale étaient du côté de M. Compton. Le Maître ne dit-il pas, au 6e chapitre de St Jean : Et le pain que Je donnerai, c'est ma chair. " Et le soir de la scène : " ceci est mon corps, mangez-le ; Ceci est mon sang", buvez-le.'"
Luther n'a-t-il pas affirmé en parlant de ce sacrement : " Les textes de VEvangile sont si clairs sur ce point qu'il n'y a pas a se tromper ; le corps et le sang de Jésus-Christ sont réellement dans le pain et le vin sans quils changent de substance.
Et Calvin ? J. C. est présent dans V Eucharistie au moment où Von reçoit t hostie.
Henri YIII,Mélancthon, Grotius, Lord Fitzgerald, Leibnitz, etc, n'aflirment-ils pas la même doctrine ?
L'antiquité chrétienne n'est-elle pas là pour redire le même sentiment ? Malheureusement pour M.
Howe, la Nouvelle-Ecosse n'était déjà plus au temps d'Edouard VL ni à celui d'Elisabeth, où mettre en doute sa suprématie spirituelle était s'exposer à une mort certaine et à la confiscation de ses biens !
Ils n'étaient déjà plus ces temps oii, pour pratiquer sa foi, il fallait jeter son sarcasme à l'idole, son mépris aux tyrans et sa tête au bourreau. L'Angleterre était revenue à une politique plus conciliante. O'Connell lui avait déjà arraché son serment du test et l'avait forcée à une plus grande tolérance.
L'heure et le sujet étaient évidemment mal choisis par le vieil athlète réformiste. Le gant était lancé à la face des catholiques ; on le releva. Le Dr Tupper. avec cet œil sûr et ce flair politique qui le caractérisent, embrassa le parti des faibles. Jugeant de la situation, il
se rangea du coté des opprimés. Ce fut son honneur ; l'une des causes de ses grands succès. La sympathie est si douce quand elle s'exerce en faveur des opprimés. Du reste la religion est une chose sacrée: n'y touchons le moins possible. Entre la conscience de l'homme et la justice de Dieu il y a tant de mystères.
Vfl
Défaite du ?ninistère Young.
Le parlement, prorogé le 18 avril 1856, se réunit le 5 février suivant.
Pendant la vacance l'on avait fourbi ses armes de part et d'autre.
Aussi longtemps que les gouvernements constitutionnels existeront, il y aura des batailles entre la droite et la gauche ; entre le pouvoir et ceux qui le désirent ; entre le ministère et l'opposition.
L'homme ayant toujours et partout les mêmes instincts, les mêmes
ambitions, les mêmes projets, les mêmes espérances.
L'honorable M. Howe, dès 1854, avait accepté la position de président du bureau des chemins de fer. S'étant fait élire, plus tard, dans le comté de Sidney, il continuait d'être en quelque sorte, le leader du gouvernement. Or, son attaque malheureuse du 27 décembre 1856 avait attiré sur la tête du ministère toutes les foudres de l'opposition. L'atmosphère politique était lourd et couvert de nuages sombres. L'orage éclatait. Le lieutenant - gouverneur. Sir G-aspard Le Marchand, ouvrait, le 5 février, la 2e session du 21e parlement de la Nouvelle-Ecosse. Le discours du trône contenait peu de projets nouveaux. L'on y parlait de voies ferrées et de relations commerciales, de prospérités et d'espérances futures. Le député d'Annapolis, l'honorable J. W. Johnston, propose immédiatement un vote de non-confiance : M. Marshal le se-
coude. L'honorable Premier accepte bravement le défi et se déclare prêt au combat. Honneur au courage malheureux.
L'honorable A. W. McLelan, ministre actuel de la marine et des pêcheries du Canada, s'était chargé de proposer l'adresse en réponse au discours du trône. Il le fit en affirmant la prospérité de la province et en se moquant de l'opposition !
Le député de Colchester n'avait encore que trente trois ans.
Le lendemain, le représentant d'Annapolis commença l'attaque.
Il fit un discours sobre, digne, modéré, dans lequel il exposa brièvement et clairement tous les griefs du pays contre le ministère. L'honorable M. Young y répondit avec calme et dignité.
La bataille finale était engagée ; mais les gros escadrons étaient restés inactifs ; les boulets rouges n'ayant pas encore attaqué leurs carrés solides. G-are la bombe î le bouillant Docteur, le jeune leader
de l'opposition, comme l'honorable M. Yonng se plaisait à l'appeler, entre en lice. Tout coup porte ; il fut éloquent, satiri que, impitoy aille.
Passant en revue toutes les fautes du ministère, ses absences de principes, ses oscillations continuelles, ses incertitudes et ses faiblesses, il lui rei3rochait, avec cette vigueur impétueuse et ce genre d'argumentation, quelque peu provocante, qui lui sont particulières, tous ses actes, toutes ses injustices, toutes ses erreurs. Puis, passant sur le terrain brûlant des discordes religieuses, des querelles sectionnelles, il posa sur une base large et généreuse, les grands principes de tolérance que l'on se doit entre citoyens d'un même pays, pour les opinions, les vues, la foi et la religion d'un chacun. C'était élever le débat à une grande hauteur. C'était jeter les bases à' une plateforme assez large pour y placer tout le monde, parfaitement à l'aise.
Le fanatisme et l'intolérance
avaient allumé le feu dans le pays ; la modération et l'esprit de conciliation devaient ramener la paix et l'harmonie. Après avoir cité le " Eastern Chronicle,''' organe du parti libéral, qui prêchait l'union sur les questions matérielles de construction de chemin de fer, etc, le député de Cumberland fit voir que le pays était fatigué de ses luttes inefficaces, stériles, passionnées, qui ne servaient qu'à perpétuer un état de choses intolérable, désastreux et ruineux pour la nation. Puis il termina son éloquent réquisitoire par la déclaration suivante des principes qui l'ont toujours guidé depuis, dans sa conduite politique : Justice égale pour tous. Il finit par ces paroles équitables et rassurantes :
" Je ne désire pas m'immiscer dans ce qu'une grande partie de la population du pays regarde comme une querelle personnelle entre un individu pi. Howe) et ses anciens amis (les catholiques). Cependant, nous ne pouvons ignorer le fait qu'il
' s'est récemment soulevé une ques- ' tion excitante dans les discussions 'acerbes de la presse au sujet du 'principe de la liberté civile et reli- ' gieuse. Sur le seuil même de cette *• lutte, je n'éprouve aucune hésita- ' tion à affirmer hardiment que, ' comme libéral et Baptiste dissident, 'je maintiendrai toujours le prin- ' cipe cardinal de la liberté civile et ' religieuse : Justice à tous^ et à cha- ' cun sans égard à sa secte ou à sa ' croyance. Et si j'eusse été dans ' cette chambre quand la lutte s'en- ' gagea contre l'ascendant illégitime ' de l'Eglise d'Angleterre, l'on m'au- ' rait trouvé luttant côte à côte avec ' ceux qui voulaient maintenir les
• prérogatives et les droits des autres ' dénomitations, à l'exercice d'une ' aussi grande somme d'influence et ' de considération que cette Eglise.
' Je considère qu'il est du devoir de ' tout bon citoyen de combattre ' contre tout ascendant indu d'un ' homme ou d'une classe d'hommes, ' soient protestants, soient catholi- ' ques. L'administration qui entre- ' tient d'autres vues ou agit contrai-
* rement présupose que ses partisans
*• ignorent absolument le principe " fondamental : de justice égale pour •' tous.''
C'était un programme clair, défini, rassurant ; une promesse à la minorité qu'elle serait traitée avec justice ; un défi au fanatisme de s'avancer plus loin. L'opposition promettait d'enterrer la hache de guerre ; de ramener la paix troublée par les émeutes ; d'apaiser l'excitation causée par la lettre de M. Howe ; enfin de replacer le char de l'Etat,, déraillé depuis longtemps, sur la véritable voie de Tharflionie, de l'entente, du progrès moral et matériel des peuples de la Nouvelle- Ecosse.
Ce discours rallia les sympathies de la majorité de la Chambre : il porta le calme au dehors. Le peuple, dont l'instinct est généralement sûr, voulait l'ordre, l'harmonie et la conciliation. L'hon.
Wm A. Henry, juge de la Cour Suprême, à Ottawa, alors solliciteur-général, vint à la rescousse du
premier-ministre. Il fut cauteleux et prudent ; c'est le plus sûr moyen d'arriver. Le bagage des principes étant toujours gênant, surtout quand changent les administrations. Ce fut M. Marshall qui lui répondit. Le renvoi du service de M. William Condon offrit à ce dernier une bonne occasion d'accuser le gouvernement de partialité. Il finit par ces paroles écrasantes pour les ministres : " Yeulent-ils nous faire croire à leur tolérance et à leur honnêteté quand ils renvoient un cathodique, et qu'ils gardent à leur service un' protestant coupable de la même offense que celle reprochée à M. Condon. Bien plus.
quand ils honorent l'un et qu'ils privent l'autre des moyens de gagner son pain ? "
L'on attendait la réplique de M.
Howe avec anxiété : le moment était grave ; la circonstance solennelle : le ministère paraissait avoir le dessous. C'était le 9 février, le troisième jour du grand débat.
L'îioii. M Ho^Ye, malade, pâle, souffrant, se lève : sa position était pénible. Il était la cause principale de la situation fausse dans laquelle se trouvaient ses amis. Sa lettre provoquante avait semé les vents : les tempêtes éclataient. Son énergie ne semblait pas l'avoir abandonné, mais aux précautions oratoires dont il entoura sa défense, l'on sentait que le puissant orateur comprenait que la vie du ministère ne dépendait plus que du prestige de sa personne, du charme de son langage et de l'autorité de sa parole. Il fut stoïque comme ces athlètes antiques condamnés d'avance : son discours fut une longue et brillante plaidoirie.
Demeurant sur la défensive, il tâcha de regagner en admiration ce qu'il avait perdu en sympathie.
"• J'ai vu, M. l'Orateur, s'écria-il, ^' bien des jours sombres en ce pays, " mais j'y ai aussi compté grand nom- " bre de jours ensoleillés ; des heures "' où je me trouvais avec beaucoup
inoiiis (le sympathies et d'amis que j'en ai en ce moment. Si les nuages iDaissent. si la tempête éclate, je ferai face à ces revers de la fortune, avec cette même énergie, cette môme fermeté et cette même détermination avec lesquelles j'ai subi chaque vicissitude de ma carrière politique.
'' Trente ans durant j"ai été fidèle à mes amis et à mes principes. Mais une heure peut arriver où l'on m'abandonnera, alors si une nouvelle administration se forme, la situation de M. Howe, sera à sa disposition. Il reprendra sa place indépendante en chambre, dira toujours ce qu'il croit être la vérité ; fera ce qu'il croira toujours être juste. Les combinaisons qui se forment ne m'effraient point, confiant comme je le suis, que le cœur et l'âme de la Nouvelle-P^cosse seront toujours avec moi."
Ce discours était digne de n'importe quelle tribune. L'on en avait rarement entendu de plus éloquent.
Cette péroraison était grande, noble. C'était le gémissement d'un
cœur blessé qui se replie sur luimême, c'était le cri d'une âme qui comptant sur sa force, espère encore en l'avenir.
Hélas ! trop souvent la politique n'est qu'un misérable jeu de bascule. L'éloquence seule ne suffit pas pour en maintenir l'équilibre.
La tolérance, la justice, l'honorabilité, l'adresse, sont ses plus solides étais. Enlevez l'un de ses appuis, tout s'écroule. Le ministère Young allait bientôt n'être plus qu'une chose du passé. La lutte parlementaire durait depuis douze jours. Le lY, le vote est enfin pris. Le cabinet Young est renversé par une majorité de six voix, 22 à 28, six libéraux votant avec l'opposition.
Les grands hommes en font surgir d'autres comme les orateurs éloquents appellent d'autres tribuns. Quand tout est calme dans un Etat, les hommes supérieurs y sont ou rares ou méconnus. Il faut des luttes pour les faire sortir de
leur retraite et les faire apprécier.
Les jeunes pays qui naissent à la liberté, aux progrès, aux arts, à la tribune, à une vie nouvelle, comptent généralement plus d'hommes célèbres que ceux où il n'y a ni combats, ni efforts, ni obstacles : — La persécution triple la valeur et l'activité d'un peuple : l'éloquence appelle l'éloquence ; Howe créa Tupper.
Le Ministère Johnslon. — L'Honorable Secrétaire Provincial.
L'Hon. M. Johnston fut appelé à former une administration nouvelle : celle-ci fut annoncée à la Chambre le 24 février. Elle se composait des Hons :
J. W. JoHNSTûN, Procureur Général; Chas. Tupper, Secrétaire Provincial ; John James Marshall, 5ec?'e7flire Financier ; Staylay Brown, deceveur Général ;
Martin J. Wilkins, Solliciteur Général ; et de
MM. MicHAEL Tobin, John McKinnon, JohnCampbell,Charles J. Campbell.
Les ministres se firent tous réélire, à de grandes majorités, dans leurs comtés respectifs. Mais la chambre, presqu'également divisée, ne devait pas permettre à la même administration de se maintenir longtemps, car il y avait des hommes également puissants, également habiles des deux côtés. Ce fut le temps des grandes luttes dans la chambre de la Nouvelle-Ecosse ; ce fut l'époque des grands combats politiques. Johnston, Young, Tupper, Howe, 'VVilkins et Annand étaient les héros de ces brillants tournois de la science et de l'habileté politiques, servis par le désir légitime d'arriver, et par une grande éloquence.
La nouvelle opposition ne laissa point de répit au nouveau ministère. M. Howe surtout en voulait à Sir Charles. Ce fut contre celui-ci
qnïl dirigea toutes ses batteries. Cependant le cabinet ne resta pas inactif. Dans unjenne pays tout est à créer : l'on se mit à l'œuvre.
Les routes publiques étaient insuffisantes ou mal entretenues ; l'on modifia les statuts à leur égard.
L'on vota des sommes considérables pour paracheyer les voies ferrées ; l'on révisa les lois ; des octrois furent accordés à des bateaux passeurs ; de grands travaux i)ublics furent accomplis. L'agriculture fut encouragée. Un manifeste anon^^me, publié dans les journaux du temps, et réclamant " des droits égaux pour tous, et la prépondérance indue pour personne,^' créa une vive sensation. La presse fut aussi le sujet de longues et acrimonieuses disputes dans lesquelles se distinguait entr 'autres J. C. TVade, l'exdéputé de Digby, alors dans toute la vigueur de l'âge et la force du talent. Le sujet le plus important que l'on eut à régler fut, sans contredit, la question des mines. Une
grande et préjudiciable anomalie régnait alors dans la province . Les minéraux de toutes natures, les charbons de diverses qualités existaient partout, mais Ton n'y pouvait toucher ! En 1826, George lY, en vertu du droit du plus fort, sans doute, avait accordé au duc d'York, son frère, toutes les mines non encore exploitées ni concédées dans le pays ! î C'était une cause de trouble continuel : c'était un monopole injuste, arbitraire, qui plaçait les plus précieuses ressources de la Nouvelle Ecosse, entre les mains d'une puissante Compagnie étrangère. Cette mesure avait déjà soulevé bien des débats ; nombre de récriminations avaient été faites inutilement. L'association générale des mineurs n'ayant pas plus d'oreille que de sentiment, le ministère se décida de porter un grand coup et d'en finir avec cette compagnie. En 1849, en vertu du bill de la liste civile, la province avait été investie de tous les droits
de mine, sujets cependant aux privilèges existants. Les créanciers du Duke d'York réclamèrent neuf denier^ par tonne de droit régalien depuis 1844 à 1845, savoir <£55,41"8 sterling en vertu de leur privilège; mais plusieurs des associés étant morts, les héritiers ne pouvant plus s'entendre durent porter leurs différents devant les tribunaux.
Malheureusement le oxuvernement anglais, sans égard aux prérogatives de l'Assemblée Législative de la Nouvelle-Ecosse, en juin 1845, confirma de nouveaux pouvoirs encore plus exhorbitants que les premiers à l'association minière î C'était abuser de son pouvoir et compromettre les intérêts les plus précieux de la colonie.
Celle-ci perdit =£24,000 sterling par ce nouvel acte. Il fallait en finir avec cet état anormal de choses ; la province perdant aussi les plus clairs de ses revenus. Le ministère propose donc d'envoyer une délégation en Angleterre, avec
plein pouvoir de régler cette affaire définitivement. La motion à cet effet souleva un long débat ; mais elle fut enfin adoptée à une immense majorité. En conséquence, rhonorable Pocureur - G-énéral Johnston et M. A. E. Archibald, membre distingué de l'oiDposition, partirent pour l'Angleterre, en juin
1857, comme commissaires et députés par l'assemblée législative afin de régler définitivement cette question vitale pour la province.
Puissamment secondés par M. Samuel Cunard, les commissaires réussirent, en Angleterre, à la régler à l'avantage de leur province et à reprendre les droits à l'exploitation des richesses territoriales que l'acte de G-eorge IV leur avait enlevées. Le 22 février
1858, par un vote de 30 contre 18, la chambre ratifia la conduite de ses délégués à Londres. Ainsi fut réglée, à l'avantage de la colonie, par le ministère Johnston, l'une des plus importantes questions qui
avait si longtemps auparavant agité le parlement et les populations. Ce fut le 5 août de cette même année que les communications télégraphiques furent ouvertes entre l'Europe et notre continent.
Dans le discours du trône, fait le 24 février 1858, Sir G-aspard Le Marchand annonçait son départ. Il était promu au poste de gouverneur de l'île de Malte. Le comte Mulgrave le remplaça. L'adresse en réponse au discours du trône ne fut votée qu'à une très faible majorité !
Avec une chambre ainsi composée, il était bien difficile, pour un ministère, de faire adopter de grandes mesures. La position du parlement des Canadas-Unis était la même.
G-eorge Brown et ses amis y régnèrent quarante-huit heure î Les administrations se succédaient les unes aux autres sans pouvoir rien accomplir. De là naquit l'idée de la Confédération. L'on sait comment elle se développa plus tard. Cette année s'écoula en luttt-s acrimonieuses,
passionnées, éloquentes, mais souvent stériles. L'honorable secrétaire provincial paya constamment de sa personne. Les interpellations de l'opposition, les attaques de ses adversaises, les sarcasmes de M.
Howe, les réparties de M. Young, trouvaient toujours le Dr Tupper préparé pour de vigoureuses répliques. La session se passait en récriminations. Cependant, le sujet des mines y fut discuté sous toutes ses faces, au grand déplaisir des mânes du duc d'York. L'on s'occupa aussi de nouveaux chemins de fer, et tout particulièrement du projet de rintercolonial. L'on proposa de plus une mesure pour amender l'acte concernant le conseil électif de la province. La session finit par l'une des cjuestions les plus irritantes qui puissent se produire au sein d'un parlement, composé de députés appartenant à différentes dénominations religieuses. " Les résolutions Young " en furent la cause. Elles blâmaient le couver-
nement au sujet de destitutions et de nominations nouvelles. L'on y mêla la religion ! Le débat fut acrimonieux jusqu'à la haine ! L'honorable M. Howe s'y déshonora par ses violences de langage. Il y dénonça amèrement la lettre des évêques catholiques, réunis en concile provincial, au sujet de l'éducation ! C'était ouvrir une plaie déjà cicatrisée, rallumer un incendie presque éteint. Jos Howe^ malgré son brillant esprit, ne posséda jamais un jugement très sain.
Sa bouillante nature lui fit bien des fois manquer le but proposé. Trop souvent ses liassions l'emportaient sur sa raison. L'honorable secrétaire provincial, plus maître de luimême, le terrassait chaque fois qu'il y avait une prise d'armes. Si lutter contre un homme puissant est un indice de courage, le vaincre est la preuve de sa supériorité.
Sir Charles possédait des avantages que son adversaire n'avait pas. Il était plus calme, aussi bien ren-
seigné, plus diplomate. Il gagnait par sa libéralité ce que M. Howe perdait par son intolérance. Aussi se fit-il des alliés dévoués et fidèles. Le peuple aime la franchise. Il lui pardonne beaucoup. Un homme sincère et vrai est toujours respecté, même quand l'on diffère d'avec lui :
Si on ne peut l'aimer, Ton compte sur sa parole.
Honte à ces hâbleurs politiques qui vous rencontrent le sourire aux lè\Tes, pleins d'égards et de promesses qu'ils savent ne pouvoir tenir !
Ce sont des trompeurs. Leurs yeux qui osent à peine a'ous regarder, vous mentent comme leur main qui presse la vôtre. Ils ne peuvent ni ne veulent rien faire i^our vous.
Ils ont cru vous duper ; ils n'ont gagné que votre mépris. Un véritable homme politique agit diff'éremment. Il ne promet pas à la légère, il ne vous flatte pas en votre présence, il ne vous donne pas de fausses espérances. Mais il vous rend
justice chaque fois que roccasion s'en présente. Ainsi il gagne votre confiance ; il commande votre admiration. Vous le considérez d'abord ; vous l'aimez ensuite.
Le voilà sur le chemin de la popularité, car il a suivi la voie de la justice. C'est ainsi que le député de Cumberland gagna les faveurs populaires. Sa conduite lui assura de nombreux amis. Le 20 mars, seulement trois jours avant l'ajournement de la Chambre (1858), Thon. Dr Tupper eut l'occasion de faire un grand discours sur " les résolutions Young." Défendant les actes de l'ad.ministration, il porta le fer et le feu sur le terrain de l'opposition avec une grande vivacité et une inflexible logique. Il démolit bien vite tout Téchafaudage mal étayé de ses adversaires. Il leur porta d'audacieux défis que ceux-ci n'osèrent pas relever. A chaque accusation personnelle, il opposait une réplique vigoureuse, une répartie habile, accompagnées de preuves
écrasantes. Il ne voulait pas rester débiteur de la gauche pendant la vacance qui devait suivre : elle en eut pour 8 on compte. Son discours est un modèle de défense, de savoir, d'éloquence. M. Howe y fit une réplique acerbe, caustique et habile, En 1858, la lutte fut parfois magnifique. L'Hon. Joseph Howe n'ayant alors que 54 ans, et dans toute la plénitude de ses facultés, animé d'une grande animosité contre le député de Cumberland, Tauteur principal de sa chute, il ne lui ménageait guère ses coups : celuici soutint fort avantageusement l'épreuve ; tous les genres de combats lui étant familiers. S'il préfère la bataille ouverte, l^ttaque de front et à visière baissée, il sait se tirer à merveille des embûches tendues sous ses pas : les guérillas ne le surprennent jamais : ses adversaires le trouvent toujours la face tournée vers eux. Son front rougirait d'une faiblesse ; son cœur s'indignerait d'une lâcheté. Inaccessible à la
crainte, il ne connut jamais la peur.
Il frappe en parlant, il parle en frappant.
Loin de reculer, il avance
beaucoup trop loin, soutiennent ses
adversaires; où il veut aller ,
répliquent ses amis. De fait, si le député de Cumberland est impétueux, si sa parole jaillit claire, mordante, agressive, avec une volubilité presque sans égale, si ses affirmations sont si hardies qu'elles passent parfois pour être téméraires, il n'en est pas moins vrai qu'il a souvent porté le défi, à ses adversaires de négativer ses dires et que ceux-ci ne l'ont pas très souvent osé. Sir Charles a les qualités du tribun. Sa w)ix est sonore, sa parole est entraînante, son style est correct, sa phrase incisive, son geste expressif, son maintien fier.
Il attire l'attention : il ne charme pas, il persuade: il n'entraîne pas.
il convainct. Loin de ménager, il flagelle, il soutient le courage des siens ; il démolit ses adversaires.
Plus ceux-ci s'acharnent contre lui, plus ceux-là l'admirent. Autant ceux-ci paraissent avoir confiance en lui, autant ceux-là le redoutent.
Servi par une mémoire très fidèle et des études sérieuses, le Dr Tupper ne s'en laissait jamais imposer par ceux qui l'attaquaient à la tribune ou sur les tréteaux. Il corris:e ses opposants avec certitude ; il énonce avec autorité ; il rappelle les circonstances, les faits, les dates avec une telle exactitude que l'on est obligé de se rendre. L'on sait qu'il se souvient. Voilà le Dr Tupper, tel que l'histoire parlementaire de la Nouvelle-Ecosse nous le dépeint dans les premières années de sa carrière politique.
La vacance parlementaire arrivait : l'honorable secrétaire provincial ne devait pas la passer inactive. L'oisiveté n'étant pas dans son rôle, il s'embarquait bientôt pour l'Angleterre, chargé d'y faire prévaloir, auprès du gouvernement de
la mère-]Datrie, les graves intérêts de sa province.
Les questions de. l'union des trois provinces maritimes et du chemin de fer Intercolonial furent ébaucliées, à cette époque, par la délégation de la chambre et les officiers de la couronne, en Angleterre. L'on préparait déjà le terrain ; il était évident que l'ancien sys-» tème ne donnait plus de résultats satisfaisants.
L'honorable Dr Tupper produisit une très bonne impression au bureau colonial ; il s'y montra homme d'aifaires et diplomate habile. Il conquit bientôt l'admiration, puis la confiance des autorités ; ce qui contribua au succès de sa mission.
Le comte de Carnavon surtout le prit en grand estime. Ils restèrent toujours amis depuis ; ce qui fut d'un grand avantage au Dr Tupper dans la suite.
La Session de J859
Nous sommes au 3 février. En grande tenue, le comte de Mulgrave ouvrait la session annuelle. Le discours du Trône était une surprise- Il y avait de l'imi^révu ! du neuf ! Des communications avaient eu lieu entre le Colonial Office et le Grouverneur-Général au sujet d'une Union Fédérale des Provinces Maritimes. La Reine avait aussi reçu favorablement l'adresse de l'assemblée au sujet du chemin de fer Intercolonial. Soixante milles de voie ferrée avaient été parachevés :
Truro et Windsor étaient reliées à la Capitale. L'on avait parachevé l'asile pour les aliénés. Le gouvernement ne s'était pas croisé les bras pendant la vacance : Dans un jeune pays il y a tant de choses à créer, à parfaire ou à consolider.
Aussitôt après les remarques de M. Ruggles, en réponse au discours
du Trône, Thon. M. Wilkins, Solliciteur-Grénéial, donnait sa démission. Bien que restant fidèle à son parti, il ne Youlail pas sanctionner la nomination de M. Dickey, au Conseil Législatif, ni l'envoi d' une délégation en Angleterre sans l'avis préalable de la cliambre. C'était faire acte d'indépendance, mais c'était exposer le gouvernement, surtout au commencement d'une session. Il fut remplacé par Thon.
W. A. Henry. Le chef de l'opposition, riion. M. Young, propos:i.
séance tenante, une motion de nonconfiance. Au cours de ses remarques, il flagella surtout le nouveau Solliciteur-Grénéral, " comme ayant violé toutes les règles de la moralité politique, en abandonnant son parti." Ainsi la bataille s'engageait chaudement. Le flégime parlementaire n'étant encore qu'à ses débuts, les discussions étaient beaucoup plus virulentes qu'elles ne le sont de nos jours. La presse se montrait très provoquante aussi.
L'hon. Dr Tupper, objet des attaques continuelles de ses adversaires, acquit dès lors cette manière vigoureuse de réplique qui le caractérise, tant il est vrai que le milieu où il vit, exerce une irrésistible influence sur l'homme. Son tempéramment se modifie, son caractère se transforme, sa nature change, La nouvelle session allait fournir de nouvelles occasions à l'hon. Secrétaire Provincial de se mesurer avec l'opposition, de se rencontrer face à face avec ses adversaires. Young, How^e, Archibald, Hanand, "Weir et Anderson n'étaient pas à dédaigner. A cette époque tourmentée de l'histoire, âge d'enfance politique et de transformation économique, la Nouvelle-Ecosse comptait bon nombre d'hommes de talents supérieurs. L'hon. M. Johnson n'aurait déparé aucun parlement ; sa grande éloquence était faite pour n'importe quelle tribune. Le député de Cumberland étant le plus redouté des orateurs, c'est sur lui
que s'acharnait l'opposition. Il lui rendait ses coups durs et forts. La session de 1859 vit la répétition de la précédente.
L'on y dépensa son temps en discours interminables, souvent en pure perte. C'était beau, ce n'était guère profitable. Cependant ce fut l'une des plus brillantes époques de la tribune Néo-Ecossaise. C'était un peuple qui prenait un nouvel essor, qui naissait à la liberté.
L'éloquence du Dr Tui^per résume bien l'un des côtés de cette époque :
elle est téméraire, hardie, affirmative, quelquefois violente, mais toujours sûre de son but, toujours certaine d'elle-même. Elle a imprimé un cachet spécial sur les débats de 1855 à 1864. La hitte y fut plus vive, plus vivante. Johnson et Young. Tupper et Howe en firent les frais principaux. Malheureusement, les questions d'appointement ou de destitution d'employés, absorbant trop l'attention, faisaient trop perdre de temps à la
chambre, passionnaient troj) le peuple, les grands intérêts en souffraient. Le chef de l'opposition scrutait tout avec énergie, science et talent. Il blâma sévèrement la députation envoyée par le ministère, pour agiter, en Angleterre, la question d'une confédération des Provinces, ainsi que celle de Tlntercolonial. On aurait dû discuter auparavant ces projets au sein même de l'assemblée. L'hon. M.
Tobin lui répondit ainsi que Thon.
Secrétaire-Provincial. Celui-ci fit une défense vigoureuse des vues et des actes de l'administration.
Eien n'échappa à son investigation. Passant en revue les mesures de l'ancien cabinet, il les compara avec celles du nouveau gouvernement, et fit voir comment la gauche avait changé ses vues sur ses anciens projets favoris.
L'opposition était sans j)rincipes fixes, sans programme arrêté. Elle se bornait à critiquer ; elle ne proposait rien de pratique. Le Dr
Tupper ne se contentait pas de rester dans les généralités, il précisait les cas, les circonstances, les faits, les dates et les tergiversations de la gauche avec une grande vigueur. Celle-ci, incapable de répondre, rugissait impuissante. Le scalpel de l'inflexible docteur s'enfonçait dans ses chairs vives. Repoussant avec indignation Tattaque faite par l'hon. M. Young contre le ministère, à l'occasion de l'appui que les membres catholiques lui donnaient, il disait : " Monsieur •' l'Orateur, aucune secte chrétienne " de cette chambre ne saurait être " proscrite avec succès, et ceux qui '• essaient de susciter une guerre " de préjugés religieux etd'incrus- '' ter le nom odieux de Proscription '' sur leurs bannières, failliront mi- " sérablement. Si le protestantisme " des chefs de l'opioosition n'était " pas de formation si éphémère et '• si récente, ne commençant que " depuis leur renvoi du pouvoir, •' ils connaîtraient un peu plus.
" qu'ils ne le semblent, le génie " dn protestantisme, dont le prin- " cipe fondamental est la plus '• complète comme la ï)i"i^s large " tolérance. Le nouveau protes- " tantisme de MM. Young et HoAve " se rapproche plus de celui de la " Suède que de celui de l'Angle- " terre. Tout dernièrement encore " l'alliance protestante d'Angie- " terre reprochait emphatiquement " au roi de Suède l'expatriation de ■' ses sujets à cause de leur foi '' catholique, en lui rappelant que " le protestantisme reposait tout " entier sur le principe de la plus " grande liberté de conscience :
" celle que tous les protestants " réclament pour eux-mêmes.*' Puis citant la proclamation de la reine Victoria à ses sujets de l'Inde, l'hon. Dr Tupper démontra quelle vue l'on entretenait dans la Mère- Patrie à propos des croyances diverses : "C'est notre désir formel.
" disait la Reine, que no> sujets de " toutes races et de toutes relierions
soient admis librement et impartialement aux charges de l'Etat, selon leur capacité et leur intég'rité à les remplir." " Ici même, continue l'iion. Se- •' crétaire-Provincial, sous le sceau '• de la royauté, nous avons les •• fondations, solidement assises, de " la liberté civile et religieuse, et " ceux qui s'efforcent de les déra- " ciner et de les détruire sont trai- •' très à la loyauté et aux principes ■' britanniques. L'on a osé affirmer '' en cette chambre que les catho- " liques n'appuyaient le gouverne- " ment que pour en obtenir des •' situations et des charges. Je " sens en justice que je dois à la '• vérité de déclarer que ceci est •• absolument contraire aux faits et •■ qu'il n'y a jamais eu de partisans '• moins avides de positions ofîi- * ' cielles que nos amis les catholi- •• ques.''
Voilà le Dr Tupper se montrant toujours le même, sans préjugés, sans faiblesse, défendant la vérité
avec énergie, sans craindre les conséquences, sans partialité. Yoilà rhomme que des ennemis, peu soucieux de riionneur ont voulu faire passer pour un fanatique. Un fanatique, Thon. Dr Tupper 1
Toute sa vie politique et toute sa carrière publique sont là pour infirmer cette inculpation, pour repousser cette flétrissure. Ses premiers discours, dans la chambre de la Nouvelle-Ecosse, furent en faveur de la liberté de tous, ses dernières paroles furent contre la tyrannie des consciences. Il porte toujours le respect des opinions religieuses très loin. Il n'était que conséquent quand on le croyait partial. Nous verrons bientôt ses solides discours au sujet de la liberté de l'Enseignement. Si les protestants de la Nouvelle-Ecosse sont fiers de l'hon. Dr Tupper, les catholiques reconnaissants, n'en sont pas moins glorieux. Il fut leur ami quand on voulait les persécuter ; il les protégea par nature,
les conseilla et leur rendit justice par honnêteté. Homme aux vues larges, il ne sera complètement apprécié, comme tous les hommes de talents supérieurs, du reste, que quand il ne sera plus au fort de la mêlée. L'impartialité commence là où la critique n'a plus de prise.
Or, l'impartialité est l'aurore précurseur du jour de la justice.
Le discours de M. Howe, en réponse à celui du Dr Tupper, surpassa en violence et en fanatisme tout ce qui avait encore été dit dans la chambre. Ce fut une diatribe furieuse et sanglante contre les catholiques. Le grand orateur, feignant un profond ressentiment, blâmant le gouvernement d'avoir fait fermer les bureaux publics et de s'être servi du drapeau pour les funérailles de Mgr Walsh, ne rougit pas de susciter les discordes religieuses, de descendre bas, de jeter les plus odieuses insultes à ses anciens alliés. La rage perdait l'hon. Joseph Howe ; ou plutôt, sa
ruse ruinait le gouvernement. Il ne croyait pas lui-même aux sentiments qu'il exprimait ; son seul désir était de battre en brèche le parti ministériel ; son unique but était de surexciter les protestants contre le gouvernement, dans les élections qui devaient avoir lieu cette année-là. Les événements montrèrent qu'il visait juste î Le peuple est ainsi fait : Il se crée des maux réels pour en guérir d'imaginaires. Une population s'excite facilement, mais ne lui fait pas entendre raison qui veut. M Howe poussait à une guerre de religion !
La Nouvelle-Ecosse n'échappera à ce malheur que par l'habileté, le travail et les efforts du Dr Tupper et de ses amis. L'adresse fut votée par une majorité de cinq voix, après quinze jours des plus acerbes débats possibles ; les discussions religieuses étant toujours plus envenimées que les autres.
M. Howe connaissait le terrain.
Il disait aux ministres des diverses
sectes religieuses : " Voyez, les prêtres catholiques nous gouvernent ! Un étranger meurt, (Mgr Walsh), le gouverneur va lui baiser les pieds et les missionnaires puritains, les premiers martyrs de leur dévouement à notre cause, dorment oubliés dans leur tombeau ! Levez-vous, aidez-nous à reconquérir la position que nous avons perdue !" Il n'en fallait pas plus pour rallumer le feu des déchirements intérieurs. Il y avait ici manque de sincérité. Le fanatisme n'étant que le produit de Tignorance, M. Howe se moquait de ses dupes et ne croyait pas un mot des accusations qu'il lançait en l'air. Il poussait à la tyrannie des consciences ! l'erreur et la persécution sont si intimement liées.
Il savait que, du moins jusqu'à ce que la lumière se fit sur ses accusations, sur ce terrain, il y régnerait en maître absolu. Dès qu'un homme exerce un tel pouvoir et qu'aucune barrière n'arrête sa vo-
lonté, il est impossible qu'il ne tombe pas dans quelque acte de démence. Howe a terni sa réputation, on cette occasion. Il ne suffit pas à un chef de commander avec talent, il faut encore le faire avec la sagesse et la modération exigées pour les sentiments des autres. Le piédestal élevé audessus des ruines fumantes de l'intolérance, s'écroulera bientôt.
Joseph. Howe avait posé des principes de mort, et semé des causes de ruines ; il n'a récolté que les fruits amers de ses perfides semences.
Brisé, anéanti, humilié, le vieil athlète, fatigué de ses luttes, sera obligé de reconnaître le triomphe de ses adversaires, de s'attacher au char de ses vainqueurs, de renier son passé, d'adorer le nouveau soleil et de se rallier au Dr Tupper, après l'avènement de la confédération : Saturne détruisit ses enfants :
le fanatisme se suicide lui-même.
Il est toujours si dangereux de jouer avec le feu î Esprit versatile
et remuant, le vieux chef réformiste s'entendait bien mieux à saper les bases de l'ordre qu'à les reconstruire ou les consolider. Il avait peu d'idées pratiques d'administration. Sir Charles Tupper était tout le contraire. Aussi resta-t-il vainqueur absolu à la fin de sa longue lutte contre Thon. M.
Howe.
Les estimés requis de la législature étaient de £159,495.00 pour Tannée fiscale. L'allocation au chemin de fer entraîna une autre discussion : l'embrarchement de Truro à Pictou eut cet honneur.
La question McLean, shérif démis de Cumberland, fit aussi perdre un temps précieux à la chambre. Le gouvernement n'ayant point consenti à rouvrir l'enquête, ne fut soutenu que par une majorité de deux voix. Puis après avoir passé un bill pour la redistribution des sièofes. afin d'assurer aux dix-huit comtés de la province une représentation plus égale et plus juste, la
chambre s'ajourna, le 21 mars 1859, après une session de sept semaines, passées en discussions irritantes et de nature à faire désespérer de réconcilier les partis, de ramener l'entente et de faire de nouveau régner la paix ! L'iijeure des élections générales était mal choisie, à cause de la surexcitation populaire. La majorité, séduite par les déclamations fanatiques de M.
Howe, allait renverser l'administration Johnson pour la remplacer par une autre, prise dans le camp de ses adversaires. Le gouvernement responsable, avec la position respective des partis dans toutes les provinces du Nord de l'Amérique Britannique,devenait un leurre, une impossibilité. LTn remède y sera appliqué un peu plus tard.
Retour des Libéraux (1860-61). Visite du Prince de Galles.
L'hon. M. Howe avait soulevé à dessein la population. Les élec-
tions du printemps de 1859 ramenèrent les deux partis, également divisés en chambre. Les Réformistes, prétendant avoir la majorité, anxieux de laisser les froides régions de rOpxDosition, sollicitèrent le Grouverneur, dans un mémoire adressé à cet effet, de vouloir bien assembler la chambre au plus tôt.
En juillet de la même année, le Dr Tupper notifia les pétitionnaires au nom du Gouverneur, que celuici ne pouvait accepter d'autre avis que celui de ses aviseurs responsables. Le Grouverneur restait ainsi dans les strictes limites de la constitutionnalité. Il se maintint dans les bornes assignées aux représentants constitutionnels que l'Angleterre envoie dans ses colonies.
L'agitation était extrême dans tout le pays : la conduite du comte de Mulgrave fut diversement appréciée. Mais une connaissance plus approfondie des devoirs d'un représentant de la Eeine aurait convaincu tout homme impartial, que
le Grouverneur n'avait fait que son devoir. L'opposition était impatiente : le ministère espérait encore.
L'on se réunit en janvier 1860.
Ayant même de vaquer à la nomination d'un Orateur. Thon, premier ministre déclara que plusieurs députés, élus en fraude de la loi, n'avaient pas le droit de siéger en parlement. Il dénonça nommément tous ces députés ainsi élus, bien que tenant des charges sous le gouvernement, lesquels les rendaient inhabiles à siéger et invalidaient par là même leur élection.
L'on ne tint pas compte de ce protêt et ces représentants, inféodés à M. Young, encouragés et soutenus par M. Howe, persistèrent à prendre leurs sièges ! Ce fut encore une autre source de trouble pour la province. Le cas n'étant pas prévu par les Statuts, il fallu admettre ces députés, quitte à les faire disqualifier plus tard.
La gauche, forte de ces adhésions, élut M. Stewart Campbell, son
candidat, à la présidence de la chambre à une majorité de trois voix contre M. Wade, candidat du gouvernement. Il s'en suivit une lutte constitutionnelle dans laquelle, de part et d'autre, l'on montra une grande habileté ; le Dr Tupper fut infatigable. Le ministère demanda que l'on fit une enquête sur la légalité de six élections que Ton prétendait invalides, mais il fut encore défait par une majorité de deux voix. Le Grouverneur, avisé de dissoudre le parlement, refusa de se rendre à l'avis de ses ministres ! Ceux-ci avaient auparavant dressé un mémoire qui fut envoyé en Angleterre, et dans lequel ils exposaient leurs vues au sujet de ces élections faites en fraude de la loi. La réponse du Procureur-Grénéral d'An^ieterre fut cj^ue la chambre seule avait le droit de connaître de ces illégalités et que le remède résidait dans son sein. La fraude électorale était pourtant palpable !
Avait-on besoin de lona'ues enquêtes ou de procédures judiciaires pour expulser de la chambre ceux qui y siégeaient illégalement ? Ils étaient des officiers salariés du gouvernement ; leur résignation n'avait pas été même envoyée î Lord Mulgrave ne crut pas devoir intervenir. L'iion. Secrétaire-Provincial exposa le sujet avec une 2:rande lucidité dans une série de questions proposées aux autorités en Angleterre. Tout fut inutile :
Le remède était inapplicable ; la majorité de la chambre ne le voulant pas. Dans ces circonstances, force fut au ministère de résigner.
L'opposition, composée d'hommes de grands talents, reprit le pouvoir. L'hon. M. Young fut appelé de nouveau à former la nou relie administration. L'hon. Joseph Howe, échangeant son siège avec son adversaire, le remplaça comme Secrétaire-Provincial. L'honorable Adams J. Archibald prit le portefeuille de la justice, M. Jonathan
McCulley devint ^lliciteur-Général. A M. John A. Anderson échut la position de Eeceveur-Grénéral.
et M. William Annand assuma la charge de ^Secrétai^e - Financier, équivalant à celle de Trésorier de nos jours. MM. Benjamin "Weir et John Locke firent aussi partie du Conseil Exécutif. Les rôles seuls étaient changes : la situation restait la même. Le ministère, étant à peine né viable, se borna à quelques mesures d'un intérêt général.
L'attention publique fut bientôt détournée de la politique : l'arrivée du Prince de G-alles et les fêtes splendides qui lui furent faites dans les Provinces Maritimes, absorbèrent toutes les idées populaires.
Le 16 juillet de cette même année s'éteignait, à l'âge de quatrevingt-cinq ans, Sir Brenton Halliburton, juge en chef, qui avait longtemps fait partie de l'ancien Conseil de la Nouvelle-Ecosse. Ce fut un grand deuil ; Sir Brenton étant très-populaire dans le pavs.
Les fêtes à l'occasion de la visite du Prince de Galles se renouvelèrent dans tout le Canada. A Montréal, le Pont Victoria fut inauguré et l'auguste Prince assista à la pose de la première pierre des édifices parlementaires, à Ottawa.
Le Canada fut favorisé, pendant cette année, de la visite de plusieurs grands personnages ; tels que le Prince de Joinville, fils de T ex-roi Louis-Philippe, et l'auteur de la " France aux Colonies, " le s^^mpathique M. Pameau.
La législature canadienne siégeait à Québec. G-eorge Bro^Yn y faisait souvent échec aux conservateurs. La situation respective des partis politiques était presque la même dans toutes les provinces de l'Amérique Britannique. Un remède allait bientôt devenir nécessaire. Le Dr Tupper sera l'un des premiers à chercher à l'appliquer. ^
Le 31 janvier 1861 retrouvait les deux partis presque également par-
tagés. Le ministère, trop faible pour rien entreprendre de nou- Ytan, s'était contenté de continuer les travaux commencés et de suivre les vues politiques de ses devanciers ! L'Orateur, M. Steward Campbell, ayant donné sa résignation, M. A. C. McDonald lui succéda. La débâcle commençait. La nomination du premier-ministre, M. W. Young, à la charge de juge en chef, précipita le dénouement.
Sa succession échoua à l'hon. Joseph Howe. En annonçant cette nouvelle à la chambre, celui-ci versa une larme de souvenir. Il siégeait depuis 1840 et grand nombre de ses anciens amis étaient déjà partis : Uniake, Archibald, Herbert, Huntington, etc., n'étaient plus.
Et Moore venait lui rappeler que tout était évanoui : tout excepté lui-même.
" I feel like one avIio treatls alone
.Some banquet hall deserted :
Whose lights are fled, whose garland's dïad..
And ail Ijut lie departed.''
L'opposition ne s'en laissant point imposer par le ton velouté du chef de la droite, donna aucun répit au gouvernement. Le député de Cumberland se jeta de nouveau dans la mêlée. Dénonçant l'existence du ministère comme illégale, vu qu'il s'était formé au moyen d'une majorité élue en fraude de la loi, il fit l'histoire de l'administration et de sa manière de gouverner le pays. Il fut sévère, A'igoureux, ardent, mais d'une logique tellement implacable que l'on dut menacer de faire évacuer les galeries à cause des applaudissements bruyants et des signes d'approbation aux remarques de l'orateur. M. Howe n'ayant pas de bonnes raisons à opposer, fit une réplique des plus spirituelles et des plus sarcastiques. C'était insuffisant ; le ministère déclinait ; le terrain était évidemment miné sous ses pa.^. La session se passa en escarmouches : La droite fuyant toujours ; la gauche la poursuivant
sans cesse. L'Adresse fut pourrant votée par une majorité de cinq voix, après neuf jours de débats mémorables. Les lions. Jolmston et Tupper firent, à cette occasion, des discours qui resteront célèbres.
Jamais peut-être rex-Secrétaire- Provincial n'avait été plus éloquent, mieux renseigné et plus prêt à répondre à toutes les objections, à appuyer ses affirmations de preuves plus écrasantes, à mieux invalider les assertions de ses opposants. Ce fut un feu roulant, un pétillement continuel de feu grégeois, des éclats de tonnerre !
Les importations totales de l'année n'étaient que de $8,055, 439 et les revenus fort peu considérables, mais le talent ne se mesurait pas à l'importance du pays. Les discussions, quoique passionnées et infructueuses de cette époque, élicitent le fait qu'elles étaient faites par des hommes habitués, bien renseignés, convaincus et animés du désir de promouvoir les intérêts
naissants de la patrie. L'on pouvait se tromper sur les moyens employés ; le but était bon. Le Dr Tupper qui, le premier, avait monté à l'assaut au commencement de la session, se retrouva lo dernier sur la brèche, à 4 h. p. m., le 15 avril, quand Lord Mulgràve vint proroger la chambre. L'on y avait inauguré le système équitable et rationel de iaire voter les fonds effectués aux divers travaux, en perspective. Des communications avaient été établies entre le Cap-Breton et la Nouvelle-Ecosse ; le système de la milice était développé, et à l'occasion de la mort de la duchesse de Kent, mère de Sa Majesté Victoria, la chambre avait exprimé sa sympathie à la Reine et renouvelé ses sentiments de loyauté et d'attachement à ]a couronne britannique.
Le ministère fit de louables efforts pour promouvoir les intérêts du pays à l'exhibition internationale de Londres, en 1862 : ses tra-
vaux furent couronnés do succès.
L'association des producteurs de fruits, formée en ce temps-là, contribua grandement à activer cette utile industrie. Ce fut aussi en cette même année que mourut Hugh W. Blackader, l'un des plus anciens journalistes du pays. Il avait aidé, de tout son pouvoir, le mouvement en faveur du gouvernement constitutionnel. C'était un homme instruit, un esprit simple.
Inspirateur de M. Howe, il acquit une grande autorité dans son parti.
En Tannée 1863 des élections générales eurent lieu. Après une des luttes les plus acharnées, le parti unioniste revint victorieux : Il reprit les rênes du ]3ouvoir. Le cabinet fut ainsi forme :
L'hon. .1. W. JoHNSTON, Procureur- Général ;
L'hon. Charles Tupper. Secrétaire- ProLhic/a! ;
L'hon. W. A. Henry, Solliciteur-Général ;
L'hon. J.\^:Es McXab. Receveur-Général ;
L'hoii. IsAAc \.e\'is(:o:'Ite.' Secrclaire- Financier ;
L'hon James XcDonald. juge en chef actuel de la Nouvelle-Ecosse, Commlssaire des Chemins de ftr.
MM.' John McKiniioii, Alexander MeFarlane et S. L. Shannon firent aussi partie du conseil.
Aux élections, il avait été question de l'Union des provinces. Le Dr Tupper, depuis longtemps favorable à cette union, agita cette mesure. La lutte fut vive. Une fois de plus, Ténergie, l'activité, le talent et les connaissances du député de Cumberland se manifestèrent. Ne se contentant pas de lutter exclusivement dans son propre comté, il était présent sur tous les points faibles. Parcourant tout le pays, il fut infatigable. La victoire couronna ses efforts. Ses amis purent ainsi reprendre le pouvoir.
Bientôt s'agitera plus vivace que jamais la grande question de la confédération.
Situation de^ partie politiques dans le^ Possessions Britaiiniques de l'Amérique du Nord, en 1864.
Bien que le ministère Cartier- McDonald eut doté le pays de plusieurs mesures importantes, telles que la décentralisation judiciaire, la codification des lois civiles, le rachat des droits seia'neuriaux, l'assimilation des lois commerciales et criminelles, etc., il dut se retirer, en 18G2, pour faire place au ministère libéral McDonal-Sicotte. Le choix de la capitale, les faveurs accordées au G-rand-Tronc et son projet de bill de milice l'ayant dépopularisé.
Le nouveau parti, qui depuis longtemps prêchait la double représentation, ne put, arrivé au pouvoir, faire prévaloir ce principe ! Les négociations au sujet du chemin de fer Intercolonial entre les délégués des Provinces Maritimes et la Métropole, entraînèrent la résignation de Thon. A. A. Dorioii : il ne
croyait pas le pays capable de sxi]}porter les frais d' une x^areille entreprise. Cette retraite affaiblit considérablement le ministère. L'affaire Aylicard, l'abandon du principe de la double majorité au sujet des écoles séparées, la diminution des octrois à l'agriculture et aux hôpitaux, firent perdre confiance au public. Un vote adverse de la chambre força le gouvernement à modifier son ]3ersonnel : ce qui fut fait le 16 mai 1863. Des élections ayant eu lieu, les partis revinrent numériquement les mêmes. La motion Sicotte, alléguant que le ministère avait été formé en violation du principe de la double majorité, mettant ainsi le Bas-Canada en péril, porta un coup fatal au cabinet, qui ne fut sauvé que par trois voix de majorité ! Celui-ci dut bientôt abandonner sa position pour faire place, en 1864, au ministère Taché-Macdonald et à sa coalition future avec G-eorge Brown !
Le a'ouvernement responsable ne
fonctionnait guère mieux dans les petites provinces. Au Nouveau- Brunswick, Ton se disputait les dépouilles, avec avidité. Mais l'es- ]Drit x)ublic, porté vers le mouvement commercial, désirait ardemment se relier aux contrées de l'Ouest, au moyen d'une grande voie ferrée. Dès 1845, le gouvernement anglais, sous la pression des Colonies, avait envoyé le Major Robinson étudier la mesure. Ce dernier fit un rapport en faveur de la route du Xord : l'entreprise devait coûter cinq millions. Le Colonial Office refusa de garantir cet emprunt et l'agitation recommença plus intense que jamais dans tout le Nouveau-Brunswick. Le pays se divisa en deux : ce fut l'époque de la " guerre des routes ". Les comtés du Xord appuyant le tracé llobinson, ceux du Sud favorisant une ligne longeant la Rivière St- Jean et se dirigeant du côté du Canada; en passant par le territoire des Etats-Unis. Howe s'opposa
fortement à ce projet ; son éloquence ramena Lord Grray qui conseilla à Lord Elii'in, alors gouverneur général du Canada, de réunir les délégués de toutes les Provinces à Toronto, dans le but d'en venir à une entente, au sujet du chemin de fer Intercolonial. Le Xouveau- Brunswick refusa de prendre part à cette conférence. Celle d'Halifax n'eut pas plus de succès. La Xouvelle-Ecosse n'inaugura pleinement le gouvernement responsable- qu'en 1855. Mais là, comme ailleurs, il s'y faisait des luttes mesquines de petits intérêts. L'on se querellait au sujet de petites dépenses, de salaires de juges, de nominations aux emplois politiques ! On en était encore à l'âge d'enfance x>arlementaire. "Wilmot, Peter Mitebell, J. W. Ptitchie, Sir Léonard Tilly combattaient au premier rang. Les partis, presqu 'égaux en nombre, ne pouvant effectuer aucune mesure importante, se contentaient d'escarmouches, en attendant une occasion
de se jeter dans un mouvement, que les circonstances préparaient, pour sortir de leur impasse. Une ère nouvelle allait bientôt se lever.
Un horizon plus large allait s'ouvrir en peu de temps, pour les provinces Britanniques de l'Amérique du Nord. Dans l'Isle du Prince Edouard les choses n'allaient guère mieux. La tenure des terres en était la cause : le système y était absolument faux : Il se rapprochait de celui de l'Irlande. Des efforts furent faits pour acquérir les grandes successions de "Warrell et Selkirk.
Une commission composée du MM.
Howe, Gray et Ritchie fut nommée par toutes les parties intéressées.
Leur rapport, quoique très-bien élaboré, ne fut point sanctionné par les autorités impériales bien qu'il eût été approuvé par la Législature de l'Ile : ce qui ouvrit la porte à une grande agitation. C'est sous Sir Dominique Daly, successeur du gouverneur Bannerman et père de Mr Daly, membre distingué de la
Chambre des Communes du Canada, que Charlottetown fut incorporée, que l'école normale fut ouverte et que le recensement fut fait, en 18c 5. La population totale de l'Ile n'était encore que de soixante-onze mille habitants. Les partis étant égaux en chambre, l'on dut recourir au seul remède constitutionnel en pareil cas : un appel au peuple.
L'administration Palmer-Grav en fut le résultat. Mais comme les catholiques en étaient exclus, le malaise continua jusqu'à ce que le projet d'une Confédération de toutes les Provinces vint faire taire toutes les ambitions sectionnelles et tous les petits intérêts. La grandeur du projet éblouissait : son ampleur absorbait tout. L'on fit trêve à toute autre préoccupation pour ne s'occuper que de cette grande idée déjà passablement ébauchée au sein de la Législature de la Nouvelle-Ecosse.'
Le Dr Tupper et les Ecoles Publiques
Vers la fin de 1863. Lord Mulgrave avait été remplacé par le Major Gréiiéral Doyle, administrateur 7?ro tempore. Le Parlement se rassembla sous la présidence de celui-ci, le 4 Février 1864. Le discours du Trône suggérait une conférence des trois Provinces Maritimes, dans le but d'en venir à une entente finale. L'une des mesures principales fut le bill d'éducation, élaboré par l'hon. Secrétaire-Provincial. Il le soumit à la Législature le 15 Février. Si une pareille loi avait été adoptée au Nouveau- Brunswick, l'on n'aurait probablement pas eu à y regretter, plus tard, une suite d'abus iniques et de persécutions odieuses qui dégradent un parlement et déshonorent une nation. Le Dr ïupper montra ses idées i^ratiques, et son grand désir d'éviter, autant que possible, tout
froissement entre les diverses classes de la société, en préparant cette loi. Ce sera toujours un de ses plus beaux titres à la reconnaissance de sa Province. Cette mesure faisait faire un pas immense à la question de l'éducation populaire. L'on regrette cependant qu'une liberté plus complète n'ait pas été alors donnée à la minorité de pouvoir créer des écoles selon ses vues et selon ses croyances. La pratique valut encore mieux que la théorie, grâce à l'esprit libéral qui anime la grande majorité du peuple de la Nouvelle-Ecosse. Le Dr Tupper n'aurait-il pas pu faire plus ?
Pour apprécier pleinement l'importance de cette mesure il suffit de jeter un coup d'œil sur l'histoire de la Nouvelle-Ecosse, sur ses divisions, sur la composition des classes diverses de ses sociétés et surtout sur les injustices criantes dont avaient été si longtemps victimes les infortunés Acadiens. Après la dispersion inique de ce malheureux
peuple, jeté pêle-mêle sur des vaisseaux étrangers et transporté loin de tout ce qui lui était cher, séparés les uns des autres, un certain nombre (environ 5000 en comptant ceux qni avaient fui dans les forêts), étaient parvenus à pied et en demandant leur nourriture à la charité particulière, à retourner dans leur patrie ! Ils avaient ainsi fait pas moins de quinze cents milles pour revoir leurs campagnes désolées et retrouver leurs foyers détruits î II y a tant de charmes pour le coin de terre qui nous a vus naître ! Plus on a souffert pour son pays, plus on l'aime. L'amour n'est-il pas fondé sur le sacrifice ?
Les larmes n'en sont-elles pas le critère ? Eien n'est cruel à supporter comme l'exil quand il est immérité. Les Acadiens ne voulurent pas s'y conformer. Traqués comme des bêtes fauves, poursuivis comme des criminels, bannis de leurs demeures, dépouillés de leurs biens, ils revinrent ! Pendant cinq années,
vivant au sein des forêts profondes se nourrissant de racines et de fruits sauvages, ils y endurèrent tous les maux inhérents à une aussi triste situation. Peu à peu ils se rapprochèrent des habitations, se mêlèrent à la foule. Le gouvernement aurait eu honte de les persécuter davantage; on les laissa libre. Cette population énergique reprit, petit à petit, une partie du terrain perdu, sans cependant jouir absolument de tous leurs droits d'hommes libres. L'histoire aura des flétrissures inconnues jusque-là pour les bourreaux de l'Acadie.les Lawrence, les Moysten, les Bosco wen. La population acadienne se dévelopi)a bientôt avec cette rapidité qui ne se retrouve que chez les races vertueuses. Elle compte près de 4Y,- 000 âmes dans la Nouvelle-Ecosse seulement ! Méprisée, sinon proscrite ; incapable de s'instruire faute d'écoles, reléguée à l'arrière-plan, la race acadienne lutta, avec une énergie indomptable, pour se maintenir
et conserver intactes ses mœurs, sa religion et sa langue. LeDrTupper n'eut pas de préventions contre elle.
Et en proposant son bill d'éducation, il enleva certaines restrictions.
Chaque citoyen participait aux mêmes bienfaits, jouissait "de la même liberté. Les entraves à sa foi étaient en grande partie écartées ; plus de proscriptions à cause de sa nationalité ou de son langage. Le bill d'éducation plaçait tous les citoyens sur le même pied, les rangeait dans la même catégorie. Un pas de plus et tous les habitants du pays auraient été satisfaits de cette loi. Les catholiques, établis exclusivement sur une paroisse, en bénéficièrent, leurs revenus étant appliqués à leurs écoles. Mais ceux qui se trouvaient éparpillés au milieu des sectes dissidentes, se voyaient dans la pénible alternative ou de laisser leurs enfants grandir dans l'ignorance, ou de les envoyer à des écoles indifférentes en matière religieuse. Ce fut là
Tun des mauvais côtés de cette loi célèbre, auquel l'on remédia pourtant dans la pratique, par une grande tolérance. L'on regrette cependant que ce bill n'ait pas sanctionné, tout de suite et absolument, le principe des écoles séparées, comme venait de le faire le Haut-Canada et comme le Bas- Canada en avait depuis longtemps donné l'exemple. Ceci aurait, pour toujours, mis fin à toute cause de trouble relativement à cet important sujet. Un assez bon esprit prévaut aujourd'hui à la Nouvelle- Ecosse.
Des couvents nombreux surgirent depuis lors. Et la première société anglaise y envoya ses filles s'y instruire. Celles-ci en rapportèrent un esprit plus éclairé, moins fanatique, et aujourd'hui les représentants des diverses croyances ne se regardent plus comme des ennemis, à la Nouvelle-Ecosse. Plut au ciel que le Nouveau-Brunswick eût suivi cet exemple ! Le iSecrétaire-
Provincial embrasse d'un coup d'œil toute une situation, toutes les conséquences d'un acte, toutes les déductions d'un principe ; il voit clair. Son esprit est vaste ; il conçoit et il exécute. Les récriminations de la haine lui sont indifférentes, les cris de rage de l'intolérance ne l'efFraient point. Yoilà comment les hommes aux idées saines doivent comprendre la politique.
Les réformes scolaires étaient plus qu'urgentes : elles étaient d'une absolue nécessité. De fait, sur une population de plus trois cent mille âmes, âgées de plus de cinq ans, plus d'un quart ne savait ni lire ni écrire î Sur quatre-vingt-trois mille * enfants, de cinq à quinze ans, trentesix mille ne savaient pas lire !
Trente-un mille seulement fréquentaient les écoles en 1863. Ainsi cinquante-deux -mille enfants croupissaient dans une ignorance complète au beau milieu du XIXe siècle ! JEt l'on se vante de nos Dro-
grès ! Le nouveau bill d'éducation, en remédiant à ce triste état de choses, en fournissant un moyen équitable pour la répartition et la collection des impôts pour l'éducation, en mettant cette dernière à la portée du pauvre comme du riche.
en décentralisant le système suivi jusque-là, en favorisant l'établissement d'écoles nombreuses jusque dans les profondeurs les plus reculées du pays, rendit un immense service, révolulionna le pays dans le sens des lumières, du progrès intellectuel et moral. Ce résultat, si heureux pour la nation, est dû en grande partie au déx)uté de Cumberland. L'histoire lui rendra cette justice. Fais ce que dois, advienne que pourra, devrait être le guide de tout véritable homme d'état.
XII i
Projet d' Union entre les Proruice$ Maritime:^.
Ainsi qu'il a été dit : Le gouvernement devenait impossible dans
les provinces, les partis politiques y étant à peu près également divisés, il s'ensuivait un état de malaise continuel et d'agitation constante. Des élections trop rapprochées les unes des autres étaient une source de corrui)tion efFrépée. La démoralisation se glissait partout.
Les agents d'élection devenaient une plaie sociale. Les tarifs différentiels entre les diverses provinces, les obstacles qu'ils entretenaient contre les échanges commerciales entre les citoyens, toutes ces entraves faisaient désirer un changement, nécessité par le développement des ressources et du commerce général. L'idée d'une Confédération n'était pas nouvelle.
Les Etats-Unis l'avaient mise en pratique dex)uis près d'un siècle sur ce continent. L'on était satisfait de son fonctionnement. Au Canada l'on y songeait depuis longtemps. Des écrits remarquables avaient été faits sur ce sujet : ainsi l'opinion publique n'était pas pris
au dépourvu. Le Dr Tupper en avait agité l'idée de toutes parts dans la NouveTîe-Ecosse : il avait prononcé de grands et d'éloquents discours ; fait des conférences importantes sur la question.
Infatigable, jouissant d'une excellente santé à cette époque, dans toute la vigueur de l'âge et Ténergie de son tempéramnient, il faisait une lutte de géant aux advc^rsaires de son i^rojet favori. ^ M. Howe ne se montrait pas moins actif non plus.
Les rencontres de ces deux hommes étaient toujours l'occasion de tournois éloquents, sans cesse renouvelés. Les témoins de ces luttes affirment n'avoir jamais entendu rien de plus entraînant, de plus fort, de plus éloquent : ce fut l'âge d'or de la tribune néo-écossaise. Les journaux, se faisant l'écho de l'opinion publique, étaient rempli du bruit de ces luttes. Avant d'en arriver à la discussion de la confédération, l'assemblée de la Nouvelle-Ecosse, le 28 mars 18G4,
sur proposition du Dr Tupper, adopta, sans division, le projet d'envoyer à Charlottetown une délégation chargée de s'entendre sur les moyens à prendre pour unir, en un seul Grouvernement, toutes les Provinces Maritimes. Ce fut l'occasion de magnifiques débats dans l'assemblée législative. Parmi ceux qui s'y distinguèrent pour ou contre cette motion l'on compte les hons. Johnston et Tupper, MM.
Shannon, Miller, (Président du Sénat du Canada), James McDonald (Juge en chef de la N. E.) McFarlane, C. J. Campbell, Longley, Hamilton, Churchill, Killam et Tobin. Nommer ces hommes célèbres, ces orateurs expérimentés, c'est dire que ce grand sujet fut traité sur toutes ses faces et avec toute la science voulue. A]Drès avoir constaté que le projet d'unir les trois i^rovinces avait toujours reçu l'appui cordial de toute la Chambre sans distinction de parti, l'Hon. Secrétaire Provincial, en soumettant ses réso-
• lutions à cet effet, dit qu'il ne proposait pas l'union mais la réunion de ces Provinces. L'Ile St-Jean ou du Prince Edouard ayant été annexée en 1763 à VAcadie, qui comprenait alors tout le territoire du Nouy eau-Brun s^vick n'en fut séparée qu'en 1771 pour former un Gouvernement à part, à cause des difficultés de communication. Le Nouveau-Brunswick dût aussi se séparer de la Nouvelle-Ecosse en 1784. Ces raisons n'existent plus.
Une confédération de toutes les provinces était très désirable, mais il n'y fallait pas songer pour le moment, vu la rivalité qui existait entre les deux grandes sections du Canada. Cependant les conditions du pays pourraient être bientôt changées, de manière à nécessiter une union plus intime entre toutes les possessions britanniques, placées au Nord des Etats-Unis. La guerre que se livre actuellement les Américains peut avoir de désastreux résultats pour nous. Jusqu'ici
la rivalité entre les Etats antiesclavagistes et ceux favorables à l'esclavage fut notre protection.
Victorieux, qui pourrait empêcher le nord de lancer ses légions contre nous pour se vanger de l'Angleterre dont les sympathies lui sont adverses ; vaincu ; leur exaspération ne serait-elle pas encore plus dangereuse pour nous ? n'essayerait-il pas à reprendre du côté du Nord ce qu'il aurait perdu dans le Sud ?" Si cette " Chambre, continue le Dr Tupper.
" contemplait une union avec le " Canada, rien de plus sage pour " en arriver là que de commencer " par unir les trois provinces Mari- " times. Bien que le Canada soit " encore hostile à une telle mesure, "je pense qu'avant longtemps il " sera, de son intérêt de se joindre à " nous comme le moyen le plus " efficace à la solution de ses diffi- '• cultes actuelles. Et je suis heu- " reux de le dire, nos provinces, par " leur étendue, leurs ressources, " leur population, devront exercer
' une grande influence entre les deux ' grandes sections du Canada. Elles ' trouveraient ici ce qu'elles cher- ' chent vainement chez elles : un ' peuple uni, vivant sous le même ' système de lois, jouissant des ' mêmes libertés civiles et religieu- ' ses, vivant les uns à côté des ' autres, sans hostilité de races ni ' de croyances. Nous leur offririons ' alors un territoire uni qui serait ' le lien de leur Union. Pour en ' arriver là il faut commencer d'a- ' bord par nous unir nous-mêmes." L'éloquent orateur fit voir l'inconvénient des tarifs différentiels et les difficultés qu'ils créaient au commerce entre les provinces, puis démontrait quelle force acquerrait une population d'un nemi million réunie sur un territoire de 50,000 milles carrés et quelle influence elle obtiendrait en Europe, où les Etats sont si restreints. La confiance publique serait augmentée,les capitaux étrangers affluraient, les dépenses législatives seraient restrein-
tes et ces colonies arriveraient à la position que Dieu et la nature leur avaient assignée au milieu des nations. Puis il pro]30sa la résolution suivante, identique à celle déjà adoptée par la législature du Nouveau-Bruns wick.
" Résolu : que son Excellence l'administrateur du G-oavernement soit requis de nommer des délégués ne devant pas excéder le nombre de cinq, pour conférer avec ceux du Nouveau-Brunswick et de l'Ile du Prince-Edouard, dans le but de régler les préliminaires d'un plan d'Union entre les provinces, sous un seul Grouvernement et une seule Législature, tell# union ne devant prendre effet qu'après la sanction des législatures des provinces y concernées et l'approbation de Sa Majesté la Eeine."' Déjà le 15 avril 1861, la législature de la Nouvelle-Ecosse, devançant toutes les autres, avait sanctionné une motion demandant au secré-
taire des colonies de Youloir bien communiquer avec les diverses provinces dans le but de s'entendre sur une union entre elles. Le duc de Newcastle, le 6 juillet 1862.
répliquait que cette mesure serait bien vue en Angleterre, mais que l'initiative devait en être prise au sein des provinces concernées.
En attendant l'heure de la conférence de Charlottetown, la Chambre d«^ la Nouvelle -Ecosse continua ses travaux jusqu'à son ajournement du 10 mai 1864. Un grand nombre de mesures importantes y furent sanctionnées. Parmi ces dernières : la consolidation et la révision des Statuts, la création d'une Cour d'Equité, l'enregistrement des actes des mariages, naissances et mortalités, la protection des pêcheries dans les rivières, l'administration des mines d'or et de charbon, l'amendement des lois de milice, le bill de l'éducation et les actes pourvoyant à l'extension des lignes de chemin de fer. Celle
de Pictou fut cause d'un vif débat, dans lequel vingt-huit députés prirent part ! Les adversaires de l'hon.
député de Cumberland l'accusèrent, à ce sujet, d'avoir profité de sa position dans le ministère ]oour s'enrichir aux dépens de sa province ! Heureusement pour Thon.
Dr Tui^per, cette grave accusation ne fut jamais prouvée. Autrement c'était de nature à lui fermer tout accès à sa brillante carrière future. Si l'on doit être sévère pour ces hommes sans conscience et sans honneur qui abusent de leur position pour trafiquer des intérêts de leur pays, l'on doit aussi ne juger les accusés qu'avec la plus grande réserve et sur des preuves irréfragables ; la malignité humaine s' attachant davantage aux hommes élevés en dignité, en rang, en influence. Trop souvent la censure contemporaine, comme du temps des G-recs, déchire la colombe et épargne le corbeau !
Du reste, le Dr Tupper opposa tou-
jours un démenti formel à ces accusations. Restant sur la brèche il ne fuya jamais la discussion ; pas plus sur ce sujet que sur tout autre : le coupable a coutume d'agir différemment.
La grande réunion de Charlotte town était fixée au 1er septembre 1864. L'événement fit grand bruit, TAngleterre s'y intéressa ! Le Ca nada, qui avait vu passer quatre administrations en moins de trois ans, entrevit une lueur d'espérance, un moyen de sortir de l'impasse où il se trouvait acculé. Quoique avancé en âge et ne désirant pas se mêler de nouveau à la politique active, Sir^ Pascal Etienne Taché avait consenti, en 1864, sur les instances de Lord Monck, après l'insuccès de M. Ferguson Blair à former un gouvernement de coalition, à former une nouvelle administration. Son parti était compact. AJM.
Chapais, AUeyn et Abbott ayant même refusé d'entrer dans le cabinet-Blair, pour conserver leur allé-
geance à leur chef! Le 14 juin, sur motion de M. Dorion, censurant le gouvernement d'avoir ncglis^é de régler le prêt de $100,000 fait par M. Galt à la cité de Montréal, en 1859, le ministère, grâce à la défection de M. Dunkin et de M.
Rankin. se trouva en minorité de deux voix. Le Gouverneur accorda la dissolution du parlement, mais Thon. George Brown ayant trouvé bon d'entrer dans le ministère, cette dissolution n'eut pas lieu. Le Haut-Canada voulait encore la représentation au prorata de la population. Le Bas- Canada s'opposant à se suicider, l'on imagina, de part et d'autre, comme remède, le projet d'une Confédération. La mesure devait être soumise à la session prochaine.
Elle reçut l'appui d'une bonne partie des libéraux. Vers ce tempslà l'on apprit que la convention de Charlottetown devait avoir lieu.
Le Canada demanda d'y être admis, ce qui fut agréé.
Conventions de Chadottetoivn et de (Québec. — Fêtes qui les suivirent.
Le jour tant désiré arriva : c'était le 1er septembre 1864. La grande nature de l'ancienne Ile Saint- Jean brillait de tout son éclat. Tout était fête dans la capitale. Les vaisseaux du port, brillamment pavoises aux couleurs multiples, offraient le plus beau coup d'œil.
Les drapeaux flottaient au gré d'une brise suave, au haut des édifices publics. L'afïluence était considérable dans la ville, d'ordinaire assez paisible : Tout annonçait quelque chose d'inaccoutumé.
Une révolution pacifique allait donner naissance à un monde nouveau ! Les destinés de la moitié du continent américain allaient se jouer ! Cette convention fut la prélude de cette série de fêtes, sans égales, données aux représentants des diverses x)rovinces. Elle pré-
para celle de Québec qui fut la iDase, la pierre angulaire de l'édifice fédéral : de là son extrême importance.
La délégation se composait des plus grandes célébrités de toutes les provinces. C'était l'une des plus imposantes assemblées. La Nouvelle-Ecosse y était représentée par les Hons Dr Charles Tupper, H.
A. Henry, llobert Barry Dickie, Jonathan McCuUv, Adams et J.
Archibald. Les lions MM. Tilly, John "W. Johnston, Gray, Chandler et Steeves représentaient le Nouveau-Brunswick, et les hons. Col.
G-ray, Ed. Palmer, ^Y. H. Pope, Georges Coles et A. McDonald l'Ile du Prince-Edouard. Le Canada y avait envoyé les premiers d'entre ses hommes célèbres : C'étaient les Hons J. A. MacDonald, G. E.
Cartier, Georges Brown, Hector L.
Langevin, A. T. Galt, Wm. McDougall et J. D'Arcy McGee, tous membres du cabinet Taché-Macdonald.
Bien que ceux-ci ne prissent pas
part officiellement au débat, l'on y proposa un plan d'union i^lus large que celui que l'on avait en vue. Les bases de la convention de Québec y furent arrêtées. Un grand banquet y fut aussi donné aux délégués ; le 3 septembre, sous la présidence du colonel G-ray, le chef du Grouvernement de l'Ile. Ce fut un immense succès : des discomrs célèbres y furent prononcés. Le Dr Tupper fut l'un des orateurs en cette circonstance. Heureux pays où l'on opère les plus grands changements politiques et constitutionnels, tranquillement assis à la table princière d'un banquet !
Les fêtes de Charlottetown furent suivies de celles d'Halifax et de 8t-Jean, N.-B. Ce fut une série de tournois d'éloquence ; la verve, l'entrain, l'esprit, la gaieté et la prévenance n'y firent point défaut.
Nos délégués en revinrent enchantés. Qui se serait jamais douté que les habitants des côtes brumeuses de l'Atlantique fussent si aimables !
Les brouillards de la Tamise ont rendu John Bull si désagréable ! Il faut donc qu'en changeant de climat l'on ait aussi changé d'humeur 1 Les moralistes n'ont pas toujours raison. Le Canada attendait, avec une fébrile impatience, l'occasion de discuter le projet nouveau d'une grande confédération de toutes les provinces britanniques de l'Amérique du Nord. Quoiqu'un assez grand nombre y fussent opposés, une immense majorité désirait un changement à l'Union de 1841. La situation des Canadas- Unis devenait une impossibilité.
Le gouvernement ne pouvant plus y fonctionner ; les conditions économiques des deux sections du pays étaient changées. La coalition avec M. Brown avait applani les voies aux négociations. Le voyage des Canadiens aux provinces maritimes contribua à préparer les esprits à une entente cordiale. Un grand mouvement se jgréparait de toutes parts : une vie nouvelle allait se lever pour le Canada.
Le 10 octobre 186-4: restera à jamais célèbre dans nos fastes historiques. Ce jour-là, la vieille cité de Champlain renfermait dans ses murs les pères de la Confédération.
Le ministère canadien s'y trouvait au grand complet. Yoici comment se composait la délégation :
Pour le Ccmada.
Sir Etienne P. Taché, Premier ;
Hon. J. A. Magdonald, Proc.-Gca..
Ouest ;
Hon. G. E. Cartier, Proc.-Gcii.^ Est ;
Hon. Wm. MgDouCtall, Secrétaire-Provincial ;
Hon. George Erown, Président du Conseil Exécutif ;
Hon. A. T. Galt, Ministre des Finances :
Hon. Olivier Mowatt, Maître Général des Postes :
Hon. Hector L. Lani.evin, Solliciteur- Général^ Est ;
Hon. James Gockburn, Solliciteur-Généraly Ouest ;
Hon. J. D'Arcy McGee, Ministre d'Agriculture ;
Hon. J. C. Ghapais, Commissaire des Travaux Publics.
Poîir la Nouvelle- Ecosse.
Hoii. Dr C. Tupper, Secrétaire-Provincial ; Hon. W. A. Henry, Procureur-Général.
'• R. B. DiCKEY,
IIOD. Jonathan McGully ; '^ A. G. Archibald.
Pour le Nouveau- Brunsivick.
Hon. S. L. TiLLEY Secrétaire-Provincial ;
Hon. John W. Johnton, Procureur- Général ;
Hon. Peter Mitchell :
'' Charles Fisher ; ''- W. F. Steeves ; •• John H. Gray.
Pour Pile du Prince-Edouard.
Hon (JoL. Gray, Premier;
" Ed. Palmer, Procureur-Général ;
'• W. H. Pope, Secrétaire-Provincial ;
*'• GEOR(iEs Goles ;
" F. Heath Haviland ;
^' A. A. XcDONALD.
Ces hommes avaient, presqiie tous, joué un rôle important dans leur pays respectif. C était en quelque sorte l'aréopage du Nord ; — les chefs reconnus des diverses provinces. Il y avait tout à attendre d'une réunion composée de politiques aussi habiles, aussi instruits et animés du désir très-légitime de consolider une grande nation, de jeter les bases d'un grand peuple, d'assoir l'édifice d'une puissance durable. Ce que les autres empires efîectuaient dans le sans; et sur des ruines, nous l'accomplissions dans les luttes paisibles de la discussion et au milieu de fêtes brillantes !
Le chef du cabinet canadien fut choisi pour présider cette auguste assemblée ; les Secrétaires-Provinciaux y furent nommés secrétaires honoraires ; le Major Hewitt Bernard agissant comme secrétaire exécutif.
De savants et éloquents discours furent faits en cette mémorable occasion : mais il iiVntre pas dans
le cadre de cette biographie de les reproduire, ni même de les analyser.
D'ailleurs, pour leur rendre pleine justice, il faudrait leur consacrer un volume entier. Les banquets succédèrent aux banquets, les dîners aux dîners, les bals aux bals.
Les villes de Montréal, d'Ottawa et de Toronto, imitant leur sœur aînée, voulurent aussi offrir la plus cordiale hospitalité aux hôtes distingués que les x^rovinces maritimes leur envoyaient. Ce fut une succession non interrompue de fêtes et de banquets, de discours et d'adresses. L'effervescence était partout.
Les parties politiques, fraternisant ensemble, étaient aussi mêlés que les exécutants d'un quadrille russe.
L'on jetait un voile sur le passé, l'on jouissait du présent, l'on se confiait à l'avenir. Ceux qui jusque-là s'étaient regardés comme ennemis irréconciliables, s'appelaient frères ! La hache de guerre fut enterrée î l'on se donna une cordiale poignée de mains. L'on
croyait avoir à jamais découvert le dictame à tons les maux, à toutes les divisions de la patrie^: ce fut un moment de joie universelle. Ceux mêmes qui n'approuvaient pas le projet mis alors à l'étude, admettaient la nécessité d'un changement : l'homme préférant encore l'inconnu au stalii-quo. L'hon. M.
Dorion lui-même, bien qu'adverse à la confédération, telle que conçue à la conférence de Québec, avait été obligé d'avouer, dès mai 1860, que rétat actuel n'était plus possible.
Il disait : " Je regarde l'union '• fédérale du Haut et du Bas- '' Canada, comme le noyau d^; la " grande confédération des pro- " vinces de l'Amérique du Nord •• que chacun désire. "' En 1859, les chefs libéraux du Bas - Canada, avaient déclaré dans un manifeste célèbre : " qu'il semblait donc que •' la seule alternative qui s'offrait " aux habitants du Bas-Canada fût *' un choix entre la dissolution *' pure et simple de l'Union, ou un9
" confédération d'un côté, et la " représentation basée sur la popu- " lation de l'antre. " Il n'y avait donc résistance réelle nulle part.
Les délégués élaborèrent le projet de constitution qui nous régit actuellement, depuis le premier juillet 1867. L'on sait quels débats magnifiques précédèrent son adoption au sein du parlement canadien.
Ces événements sont du domaine de r histoire contemporaine ; la génération actuelle s'en souvient encore. L'œuvre de la Confédération est encore trop récente pour être appréciée avec toute l'impartialité historiquequ'elle exige. Le temps est un grand maître ; il corrige, émonde, ajoute ou retranche. Cette grande mesure nous achemine vers une autre, que nos descendants appelleront " indépen dance. " Il faut se résigner à admetU'e les conclusions des principes que Ton a posés. Dans ce siècle d'agitation et de bouleversements sociaux, qui peut répondre
du lendemain ? Le vieux monde, placé sur un volcan, peut sauter d'une heure à l'autre î La dynamite attire la mèche fumante ! Voilà la dernière raison de la violence brutale contre l'inefficacité du droit qui se suicide. Malheur aux peuples à cause de leurs crimes î
En réponse au toast, porté le 15 octobre, par le président, au banquet offert par la chambre de comimerce de Québec à leurs hôtes, '• les délégués des Provinces maritimes," le chef de cette délégation, le Dr Tupper, fit une longue et intéressante réponse. Remerciant le Canada d'avoir offert une réception si cordiale et si enthousiaste aux délégués des provinces sœurs, et d'avoir rendu leur voyage si agréable, l'orateur s'excusa de l'incapacité dans laquelle il se trouvait, de pouvoir rendre justice, devant un auditoire aussi distingué, à la question la plus importante qui fût encore soumise à ce pays depuis le jour où, sur ces mêmes Plaines
d'Abraham, d'immortels combats décidaient des destinés de l'Amérique Britannique. Le sujet était grandiose mais il avait déjà été si savamment exposé par les hommes les plus distingués du pays, qu'il devenait bien difficile de rien dire de neuf ni d'intéressant. Il s'agit de modifier radicalement notre système de gouvernement. L'importance de la question est telle qu'il devient nécessaire que tous prennent part à une telle mesure, encore peu connue dans les Provinces Maritimes. Ces provinces apporteront cependant leur contingent de forces, de prospérités et de ressources particulières.
" Il est vrai, disait l'honorable " Dr Tupper, que vous avez un " pays magnifique embrassant un " immense territoire, riche en res- " sources inépuisables avec une " population de 3,000,000, mais " comme l'observait le savant M.
" Cartier, quelque grand Cjue soit " votre pays, quellesque larges que
soient vos ressources, quelque nombreuse que soit votre poputi^n, les Provinces Maritimes ont, comme vous, quelque chose d'essentiel à la formation d'une grande nation. Nous apporterions à la confédération un territoire de 50,000 à 60,000 milles carrés et une population de 800,- 000 âmes, qui devra attirer l'attention des manufacturiers du Canada. Nous vous apporterons un revenu additionnel de $3,- 000,000 et un commerce annuel d'exportation et d'importation de §35,000,000. La voie de votre St -Laurent est magnifique, mais fermée durant les cinq longs mois d'hiA'er, vous êtes dans la nécessité de passer sur un territoire étranger pour atteindre des ports de mer, que Halifax et St- Jean, au moyen de l'Litercolonial qui devra être construit, vous donneront en toutes saisons. Je vous demanderai de contempler les richesses inépuisables de l'o-
' céan qui environne les Provinces
• Maritimes, nos pêcheries si riches ' et si variées. De plus, nos res-
• sources minérales ne sauraient ' être excellées par aucune aut3>e ' de ce côté-ci de l'Atlantique.
' Vous y trouverez les plus abon- ' dants lits de charbon et nos ' mines de fer égalent les plus ' belles de la Suède. Nos gise- ' ments d'or sont déjà très-rému- ' nératifs bien qu' ils soient encore ' peu travaillés. La confédération,
' en nous reliant tous ensemble, ' ouvrira une ère de progrès à ' votre commerce. Nos tarifs seront ' uniformisés. Mais ce qu'il y aura ' de mieux encore c'est que nous ' aurons plus de liberté et plus de ' sûreté. '*
Puis après avoir démontré quel coup fatal porterait à l'Angleterre la perte de ces colonies d'Amérique, et quel sentiment existait à ce sujet dans la mère-patrie, l'orateur fit voir que l'union pouvait seule nous sauver contre les dangers d'un
coup de main ou d'une invasion étrangère, et que nous devions agir sous ce rapport, en coopération effective avec le gouvernement Anglais. Car nous y étions encore plus intéressés. L'Hon. Secrétaire- Provincial de la Nouvelle-Ecosse exprima sa satisfaction, en terminant, de voir réunis, en cette mémorable circonstance, les chefs de tous les partis qui se disputaient le pouvoir dans les diverses sections du pays et termina son habile discours, en réitérant l'espoir que le peuple se joindrait, d'un commun accord, pour jeter les bases de la grande œuvre que la délégation avait en vue. MM. Tilley, G-ray, Taché et G-alt s'exprimèrent aussi dans le même sens. L'on pardonnera ici l'analyse et les longues citations de ce discours. Car il fut comme le cannevas et le thème de toutes les luttes et de toutes les discutions qui s'en suivirent dans les Provinces maritimes durant les trois années suivantes, précédant
immédiatement la passation de l'Acte de l'Amérique britanniqvie du Nord.
1§65-1866. Retour de la législature à V ancien projet d' union entre les Provinces Maritimes.
Le Dr Tupper, devenu premier ministre de sa province depuis que Johnston avait été promu à la charge de juge de la Cour Suprême et d'Equité, en 1864, ne resta pas inactif. De retour à la Nouvelle- Ecosse, il y commença une puissante agitation en laveur de la Confédération. L'Assemblée législative, réunie en session dès le 9 février 1865, était saisie de la question, dans le discours du trône même. Une grande assemblée publique avait eu lieu à Halifax, après le retour des délégués de Québec ; MM. Tupper, McCully et Archibald y avaient exposé leurs vues sur la confédération. MM.
W. Stairs, A. Gr. Jones, "W. Annand, W. Miller, P. Power y tinrent aussi une contre-assemblée. De part et d'autre, le combat allait devenir très-vif. Lord Monck s'était hâté .de communiquer à l'office colonial les résolutions de la conférence de Québec. M. Cardwell répondit que l'Angleterre y était favorable. En février 1865, le parlement canadien votait la confédé ration à une majorité de cinquantehuit voix — 91 contre 33 — après la plus célèbre lutte oratoire dont nos législateurs a^' aient jamais encore été témoins. Mais le Nouveau- Brunswick, venant de passer par une élection, avait envoyé en parlement une majorité adverse au projet ; force fut donc à la Nouvelle-Ecosse de modifier encore ses vues et d'en revenir à l'ancien projet d'une union entre les provinces maritimes seulement. En conséquence, le 10 avril, l'Hon.
Sec. Provincial proposait une motion à cet effet. Il l'appuya
d'un de ses plus solides discours.
Passant en revue toutes les phases qu'avait subies l'idée de cette union et celle plus large de la confédération de toutes les provinces, le Dr Tupper démontra, avec une grande vigueur de logique, l'avantage d'une telle mesure ; il exposa clairement les principes qui devaient en être la base, les avantages que le peuple en retirerait, le fonctionnement de ses rouages, les dangers de la position actuelle, à cause des circonstances particulières où se trouvaient placés les Etats-Unis.
Mais vu le changement opéré dans le Nouveau-Brunswick, il fallait se borner simplement à l'union des trois Provinces Maritimes.
Ce discours, marqué au coin de la science, du patriotisme et de l'éloquence, est Tun des plus habiles que son auteur ait jamais prononcés. Ce sera toujours l'une des plus belles pages de l'histoire parlementaire de la Nouvelle-Ecosse.
C'est un monument digne de figu-
rer dans les annales de la confédération. Ce fut un plaidoyer calme sincère, mais puissant en faveur du changement projeté. Le Dr Tupper s'y montra digne et beaucoup moins acerbe que d'ordinaire.
Il sentait que l'avenir de sa province pouvait en dépandre. Aussi, ce célèbre discours eut-il un retentissement immense, non-seulement à la Nouvelle-Ecosse, mais dans toutes les autres colonies anglaises.
Les journaux le reproduisirent, le peuple le commenta : ce fut le grand événement de la session. M.
Archibald avait secondé la proposition à.' union.
M. Annand, s'opposant à cette mesure, fit aussi un discours remarquable par le fonds, la forme et l'habileté. C'était aussi un homme capable et excessivement bien renseigné. M. Miller appuya ce dernier. Enfin, le 17 avril, M. Killam.
résume le débat et la chambre approuve ce projet, sans division, après que MM. McLelan, LeVes-
conte, Shaniion, Bourinot, McFarlane et Locke se fussent aussi i)rononcés pour ou contre la mesure.
Cette discussion, qui occupe une large place dans les débats parlementaires de l'époque, fut l'une des plus belles et des plus instructives. Elle révèle les talents, les connaissances, les aptitudes et la science de nombre d'hommes qui ont depuis joué un rôle important dans les diverses sphères politiques, élargies par notre confédération.
Quoiqu'un grand nombre de lois importantes fussent aussi passées et sanctionnées pendant le cours de cette session, la question vitale, qui prime toutes les autres, fut celle de la proposition d'Union. A l'occasion de l'horrible assassinat du Président des Etats-Unis, Abraham Lincoln, par J. W. Booth, le 14 avril 1865, la législature s'ajourna en signe de respect pour ce grand ami de l'émancipation des noirs en Amérique. C'est aussi en cette même année là que se passait à Montréal,
sous la présidence de l'honorable J. 0. Coursol, aujourd'hui M. P., le procès des jeunes soldats confédérés, qui. sous le commandement du lieutenant B. Young, avaient, en 1864, opéré l'un des plus audacieux coups de main sur les banques de St-Albans,Vt. La décision de l'hon.
magistrat Coursol avait excité, à un degré intense, la colère des américains contre nous. Le danger fit-il ouvrir les yeux au Xouveau-Brunswick ? Les événements s'enchainent souvent à l'insu des hommes.
La Providence a ses desseins cachés, ses ressorts mvstérieux. Les hommes s'agitent, mais le ciel les mène.
Il était écrit que nous serions confédérés.
Singulier contraste î le changement, soudainement opéré dans la législature du Nouveau-Bruns-wick, en faveur de la confédération, par une chambre élue, une année auparavant, adverse à ce projet, vint tout remettre en question à la Nouvelle-Ecosse. Que s'était- il
passé ? MM. Tilley, Mitchell et Wilmot avaient-ils charmé la chambre an point de lui faire perdre son libre arbitre ?
Après la défaite des confédérés au Nouyeau-Brunswick, défaite qui avait étonné tous les chefs politiques de ce pays, Tilley, Wilmot, Fisher, etc., le gouverneur G-ordon, qui ne s'accordait pas toujours avec les membres de son cabinet, ayant reçu d'Angleterre l'ordre de forcer le parlement et de faire passer la confédération, s'aboucha avec rhon.Poter Mitchell, alors membre du Conseil Législatif Ce dernier consentit à aider le projet. Aussi, malgré que l'hon. chef du gouvernement, M.
Smith, fut adverse à ce projet, il avait consenti à la proposition de la mesure dans le discours du trône.
Cependant, quarante jours de la session s'étaient passés sans que le Premier eut encore abordé la question î Le gouverneur le força à résigner, et l'administration Mitchell- Tilley-Wilmot fut formée. Des
élections se firent et le peuple élut les confédérés à une majorité écrasante ! Ainsi ces voteurs, qui, un an auparavant, rejetaient le projet de confédération, l'adoptaient quelques mois seulement après î Le peuple gouverne ! 0 heureuse illusion !
La politique a quelque fois de ces retours soudains, de ces boites de Pandore, de ces surprises que rien n'explique, que rien ne justifie î Pourtant, comme on exalte le gouvernement responsable ! Le peuple en est la source directe du pouvoir î Tl croit réellement gouverner î Laissons le dans cette douce erreur : l'imagination joue un si grand rôle.
La vérité vraie, c'est que quelques hommes seulement gouvernent : les autres marchent à la file. Il ne faut pas suivre longtemps les débats de nos parlements pour s'en ajpercevoir. Heureusement que les électeurs n'y assistent jamais !
Ainsi donc le pivot de la confé-
dératioii dans les Provinces maritimes, le Nouveau-BrunswickjVenait d'enlever tout obstacle à la mesure.
Ce fut la seule province où le peuple fut appelé à se prononcer sur la question.
Cette circonstance mettait le Premier Ministre de la Nouvelle- Ecosse, dans la position de revenir à son ancien projet favori. Aussi, dès le 10 avril 1866, mettait-il devant la chambre la résolution à l'effet suivant : " Attendu que dans " l'opinion de cette chambre, il est " désirable qu'une confédération " des Provinces Britanniques de " l'Amérique du Nord soit effec- " tuée ; qu'il soit résolu que Son " Excellence,le Gouverneur en Con- *' seil, soit autorisé d'envoyer des " délégués en Angleterre pour s'en- " tendre avec le gouvernement " Impérial sur un projet d'union " devant sauvegarder les intérêts " et les droits de chaque province."
Il s'ensuivit un autre débat des plus intéressants, des plus habiles et des plus animés.
L'infatigable adversaire de l'honorable Premier, ne s'étant pas contenté d'opposer le projet de la Confédération devant le parlement et dans les grandes assemblées populaires de la Nouvelle-Ecosse.
où sa parole vive, son débit chaleureux, sa manière heureuse laissaient toujours les plus vivaces impressions, il avait fait pénétrer ses vues au-delà de l'Océan. Combattant à outrance le projet d'union, il avait réussi à jeter des doutes sur l'opportunité de la mesure dans un bon nombre d'esprits. De grands journaux favorisant l'agitateur, celui-ci gagnait du terrain. Sa brochure contre le projet de confédération lui assurait de nombreux suffrages Mais il avait compté sans l'activité et les ressources de son ancien concurrent. En effet, malgré l«^s travaux du gouvernement, le Dr Tupper se hâta de passer en Angleterre, où il est obligé de se livrer à un travail ardu pour y refaire l'opinion publique, entrai-
née en partie par M. Howe, et surtout pour convaincre les autorités de l'avantage de la grande mesure en perspective. Sir John Macdonald, Sir G-eorge Cartier, MM.
Hrown et G-alt s'y étaient aussi rendus en 1865, pour y jeter les bases de la nouvelle Confédération et s'occuper du chemin de fer Tntercolonial, de la cession du Territoire du Nord-Ouest et de la défense du pays, etc.
Peu après leur retour, le 20 juillet, la mort enlevait au Canada en la personne de Sir Pascal E. Taché, l'un de ses plus honnêtes politiques. Le juge Morin le suivait de près, Sir Louis H. LaFontaine les avait i)récédés d'une annnée dans la tombe.
Sir Narcisse Belleau remplaça Sir Pascal E. Taché comme premier-ministre, M. Brown ne voulant pas servir sous ses collègues, Sir John et Sir George. Ce fut sous le règne de Sir Narcisse que les chambres s'assemblaient, le 8
août, i)our la deuxième fois, en 1865, afin de recevoir le rapport des délégués et voter les subsides.
Le voyage de ces hommes d'Etat en Angleterre et les menaces d'invasion du Canada par les Féniens.
qui s'étant concentrés au nombre de quinze cents, sous le commendement du colonel O'Neil, sur les frontières de New- York, venaient de tenter une descente sur le Haut- Canada, avaient dessillé les yeux du Colonial office ! les circonstances favorisèrent le Dr Tupper. Celui-ci juge vite d'une situation : Il embrasse tout d'un coup d'œil. Le meilleur moven de ruiner M. Howe dans l'esprit calme et réfléchi des Anglais, était de le mettre en contradiction avec lui-même ; de démontrer sa versatilité et ses inconséquences. C'est ce qu'entreprit l'honorable délégué de la X. E.
Dans ce but, en octobre 1866. iL écrivit sa fameuse lettre au Comte de Carnarvon. C'est un des plus sérieux plaidoyers en faveur de la
mesure C[u'il se soit encore fait.
L'arguiiK^ntation en est serrée, le style sobn^ et clair, la pensée vigoureuse. M. Howe y est totalement démoli, sans pitié, comme sans haine. Cet écrit célèbre place son auteur dans une nouvelle lumière ; il s'y révèle écrivain solide, polémiste habile et historien instruit. Cette lettre est non seulement un résumé historique du projet de Confédération, mais elle en décrit tous les avantages.
Elle eut un grand retentissement en Angleterre ; les journaux la commentèrent très favorablement ; son auteur acquit dès lors un nouveau degré de confiance qui lui aida à conduire à bonne fin la grande entreprise à laquelle, avec tant d'ardeur, il travaillait depuis si longtemps, de concert avec les hommes d'Etat Canadiens. Le Dr Tupper finissait son écrasante réplique à M. Howe, en exprimant l'espoir :
•' Que cette politique réclamée
'''' par les meilleurs intérêts des pro- •' vinces et de la mère-patrie serait '• sanctionnée par les ministres de " Sa Majesté et ratifiée par le Parle- " ment Impérial, et qu'une Amé- " rique Britannique puisse, sous •' l'égide de la Grrande-Bretagne, " s'avancer rapidement, à cause de '• ses grandes ressources et de l'éner- " gie indomptable de ses habitants, " — vers la position quelle a droit " d'occuper parmi les nations de la '•' terre. "
M. Howe, dans le but de parvenir à fanatiser les lecteurs de sa brochure contre la Confédération, jetait à la face des Canadiens les plus lâches injures, en les représentant comme arriérés, divisés, déloyaux, factieux et insoumis aux lois ! L'auteur de la lettre au comte de Carnarvon fait bonne justice de ces mensongères accusations : les Canadiens y sont habilement défendus. " Que certains partis au •' Canada, dit le Dr Tupper, aient •' combattu jusqu'au bout i^our y
' obtenir des privilèges qui leur ' furent franchement concédés de- ' puis, cela est admis. Mais l'accu- ' sation de déloyauté est repoussée ' par toute l'histoire canadienne, (française.) Dès 1776, quand les Etats révoltés de la Nouvelle Angleterre envoyaient Franklin, Chase et Carroll pour détourner les Canadiens de leur allégeance, l'histoire affirme rattachement des Canadiens à la Couronne anglaise. Ces efforts diplomatiques sont suivis d'armées hostiles conduites par les G-énéraux les plus habiles, Arnauld et Montgomery. Les Canadiens, aidés de quelques soldats Anglais seulement, les mettent en déroute, leur font lever le siège de Québec et reprennent Montréal ! En 1812, 1813 et 1814, ce fut encore l'indomptable énergie des Canadiens qui sauva l'empire en Amérique, tandis que l'Angleterre était retenue en .Europe par de nombreuses guerres, comme Sa G-râce le
'''- Duc de "Wellington l'a si honora- •' blement proclamé.
•' Un coup d'œil sur ce qu'ont *' lait les Canadiens, mettra Votre " Excellence à même de mieux " apprécier le mépris de M Howe '• à leur adresse. Ils ont accompli •' de grandes réformes parlemen- " taires, ont doté leur pays d'un " système très parfait d'institu- •' tions municipales : Leur éduca- " tion est très avancée ; les réserres " du Clero:é ont été récriées et la " tenure Seigneuriale abolie, tandis " que par la codification de leurs " lois ils ont atteint un degré de " perfectionnement dont tout pays *' aurait droit d'être fier. Leur popu- " lation s'est élevée de 1,842,265 en '' 1841 à 2,506,056 en 1861 " !
L'espace oblige de s'arrêter ici.
C'est d'autant plus regrettable qu'il est plus rare de trouver des défenseurs aussi compétents pour repousser les attaques sans cesse dirigées contre nous, en Europe surtout. Le Dr Tupper a acquis,
ir)8
par cette judicieuse et savante défense, un nouveau titre au respect et à la reconnaissance des Canadiens.
Les succès du Dr Tupper avaient été complets en Angleterre. Forcé de revenir dans son pays pour conduire les travaux de la session de 1867, l'hon. Premier ne perdit pas un seul instant. Dès l'ouverture des Chambres, le projet de la Confédération y était de nouveau discuté. Le débat fut très long, souvent éloquent, parfois acerbe, mais toujours habile. Le chef du Cabinet, en préposant cette mesure, développa ses vues d'une manière très lucide et réfuta victorieusement toutes les objections à ce projet. Il concluait son beau discours par une péroraison entraînante et quasi prophétique.
" Je demande, disait-il. aux Mes- " sieurs de l'opposition de peser " soigneusement les opinions expri- " mées par les hommes d'Etat amé- " ricains et ce que ceux-ci ont dit à
' propos du projet de notre Confé- ' dêration ; et qu'ils se demandent ' s'ils sont justifiables de suivre ' une politique antagoniste à l'éta- ' blissement d'institutions, qui, non ' seulement, devront nous rendre ' prospères, mais qui nous place- ' ront dans une position propre à
• exciter l'envie de Tune des plus
• srrandes nations du monde.*' Gî-râce à l'adhésion de M. AVm
Miller, homme habile et alors l'un des chefs du parti catholique de la Nouvelle-Ecosse, le projet d'Union fut voté par une grande majorité, dans la Chambre. La lutte ainsi finie dans le Parlement de la Province, allait se transporter sur un nouveau terrain et obliger le Dr Tupper à continuer ses grandes et victorieuses batailles sur un plus vaste théâtre. Avant de se séparer, la législature de la N. E. vota sa constitution actuelle.
Historique de la Confédération.
Ce projet, qui fut définitivement mis à exécution le 1er juillet 1867, n'était pas nouveau. Placées comme les Colonies Anglaises de l'Amérique du Nord le sont, à côté d'une puissante Eépublique, il était bien naturel pour elles de chercher le moyen de réunir toutes leurs forces pour le moment du danger. Une circonstance imprévue pouvait entraîner les américains à mettre leur doctrine Monroë à exécution. Alors rien n'eut été plus facile qu'un coup de main sur les provinces divisées et n'ayant, pendant l'hiver surtout, que des moyens de communication très difficiles entre elles.
Du reste, en Amérique, où l'on aime tant la liberté, l'état des colonies devenait intolérable. Le négoce y était restreint par toutes sortes d'entraves, mises par l'Angleterre, dont l'intérêt était de nous laisser dans sa dépendance manufacturière et
commerciale, et par les tarifs diôerentiels établis par les provinces elles-mêmes, à chacune de leurs frontières respectives. C'était une cause d'embarras et de faiblesse.
Pour obvier à tous ces inconvénients, compris par les hommes d'Etat, Ton avait songé, depuis longtemps, à un changement de constitution. Dès 1688, François Nicholson. alors gouverneur de la Nouvelle- Angleterre, avocassait une confédération de toutes les provinces de l'Amérique Britannique du Nord, en vue d'une défense commune.
Le juge en chef Sewell, en 1814.
adressait au Duc de Kent une lettre, dans laquelle il proposait une union fédérale de nos provinces. En 1839, Lord Durham. dans son fameux rapport où il dit que les " Canadiens doivent être submergésy reprenait, en sous ordre, ridée du juge Sewell, avec certaines modifications. Une union législative lui aurait d'autant plus souri
qu'elle mettait les Canadiens dans un plus grand danger. Comme si ce que Dieu garde n'était pas bien gardé ! Déjà, en 1849, à Toronto, la Ligue britannique américaine avait aussi discuté cette mesure. Dans le législature de la NouTelle-Ecosse même, en 1854, M. Johnston avait proposé un projet d'Union des Provinces Maritimes, en l'appuyant d'un discours éloquent, bien nourri et propre à préparer Topinion publique à ce grand changement. Les hommes d'Etat Canadiens n'étaient pas encore favorables à ce projet, et ils ne se rangèrent à l'idée de la Confédération que quand ils furent convaincus de l'impossibilité de sortir de Timpasse où le dead-lock de 1862-63 et 64 avait jeté les Canadas-Unis. Des écrivains sérieux avaient bien aussi jeté, ça et là, quelques idées d'un changement devenu nécessaire, dans la forme de notre gouvernement. L'Union de 1841 avait fait son temps. Les
ultra loyaux craignaient cependant un changement qui aurait pu desserrer davantage les liens qui nous retenaient à la mère-patrie et nous conduire vers l'indépendance ! Yers 1855 ou 1856, M. R S. Hamilton, commissaire des mines à la Nouvelle-Ecosse, avait écrit deux brochures remarquables en faveur de l'Union, et en 1860 il avait adressé, sur ce sujet, une lettre importante à Sa Grâce le Duc de Newcastle.
En 1857, le gouvernement de la Nouvelle - Ecosse déléguait MM.
.Tohnston et Archibald, en Angleterre, pour s'entendre avec les autorités au sujet d'une Union coloniale.
L'année suivante, à la requête de Sir A. T. aalt, MM. Cartier, Eoss et Gralt furent envoyés en Angleterre pour y discuter le projet d'une Fédération coloniale. Le Dr Tupper avait donné, durant l'automne de 1860, devant l'Institut des Artisans de St-Jean, N. B.. une lecture importante sur la même question.
Mr Howe lui-môme, à la fin de la
session de 1861. avait aussi fait passer une résolution pour la même fin : Le Duc de Newcastle s'en déclara satisfait. Jusque là, à quelques exceptions près, l'on s'était tenu dans le domaine de la théorie ; mais cette idée avait déjà fait un chemin si considérable, que les Canadiens crurent devoir se rendre à la conférence de Charlotteto^vn, en septembre 1864.
Un écrivain, célèbre par sa science profonde, sa grande sûreté de doctrine, son patriotisme éclairé, son style vif et brillant, son génie inventif, a fait plus que tous les autres ensemble pour faire éclore l'idée de notre confédération, et surtout pour la rendre claire, facile et compréhensible. Dès 1857, dix ans auparavant la mise à eflfet de son projet, dans une série d'articles remarquables et par le fonds et par la forme, publiés dans le Courrier du Canada, dont il était alors le rédacteur en chef, le Dr J. C. Taché, député ministre actuel de l'Agri-
culture et des Statistiques, avait jeté les assises de notre confédération î Ces articles furent réédités en volume en 1858, sous le titre " Des Provinces de F Amérique du Nord et d'une Union Fédérale.
Cette œuvre, comme tout ce qu'écrit M. Taché, mérite d'être lue et relue.
La constitution qui nous régit actuellement, s'y trouve toute entière et dans tous ses détails î C'est mieux qu'une inspiration, c'est une prophétie. Les Pères de notre confédération ont dû être pénétrés bien profondément de l'idée du livre de M. Taché pour en avoir saisi si bien toutes les parties, qui ont ^^ervi de base à l'Acte de l'Amérique britannique du nord. Alors M. Cauchon était le plus redoutable adversaire de l'idée duDr Taché. Rédacteur du Jbwr;zaZ de Québec à cette époque, il s'opposa fortement au projet, si savamment élaboré, par l'écrivain du Courrier.
L'on sait que M. Cauchon jDarlait pour ses amis du temps. Plus tard,
quand T inévitable ai'riva, on retrouva M. Cauchon brûlant ce qu'il aA'ait autrefois adoré, et écrivant une magnifique brochure pour démolir ses anciens articles ! Avant tout M. Cauchon aimait à manger les truffes partout où il les trouvait. Pour lui, la confédération devait en être remplie..., jusqu'au Manitoba ! Afin de démontrer que le changement de notre constitution était presque devenu une nécessité de moyens, il suffit de mettre devant les yeux du lecteur le peu de durée de chaque administration sous l'Union : Un ministère s'usait en un an ! L'Union, qui n'a duré que vingtsix ans, a vu couler les dix-huit administrations suivantes ! savoir :
î3 fév. 1841 — Drapek-Ogden ;
16 sept. 42 — Baldwin-Lafontaine :
12 déc. 43 — Draper-Viger ;
18 Juin 46 — Draper-Papixeau ;
29 mai 47 — Sherwood-Papineau :
8 déc. 47— Sherwood :
il mars 48 — Laiontaine-Baldwin ;
28 oct. 51 — HiNCKs-MoRiN ; Il sept. 54 — McNab-Morin :
27 Jav. 55 — McNab-Taché ; 24 mai 56 — Tac.-Macdonald [J. A.j 20 nov. 57— MacD. [J. A.]-Cartier
2 août 58— Brown-Dorion ;
6 août 58 — Cartier-MacD. [J. A.] 24 mai G2 — ^IacD. [J. 8.]-Sicotte 16 mai 63— 3IacD. [J. S.J-Dorion
29 mars 64— Tac- Mac Donald [J. A.]
7 août 65 — BelleauOIacD. [J. A.]
Cet état de choses modifiant les vues de nos hommes publics, ils s'occupèrent à chercher un moyen de tirer le Canada de sa fausse position. L'heure de la Confédération approchait. MM. Macdonald, Cartier, Langevin, Howland, McDougall et G-alt allèrent rejoindre MM. Tupper, Tilley, Archibald et Mitchell à Londres ; Lord Monck s'y rendit aussi. C'était en 1866. Sir John fut choisi comme président de la délégation. Le projet de notre confédération, tel que voté par les chambres des diverses provinces, à peu d'excep-
tions près, y fut définitivement arrêté et sanctionné par le gouvernement impérial. Une tentative fut faite auprès des délégués pour leur faire accepter une union législative, au lieu d'une confédération. L'on essaya même de corrompre les chefs canadiens au moyen de grands diners. Tout fut inutile ; SirG-eorge Cartier se déclara i3rêt à boucler ses malles et à revenir au Canada si on n'acceptait pas ses vues. Il était homme à faire ce qu'il disait.
Force fut donc au parti de l'union législative de bai&ser pavillon. En conséquence, le 29 mars 1867, cette mesure reçue la sanction royale.
La garantie impériale pour l'Intercolonial nous était aussi donnée, dans le même temps. Enfin le 22 mai, une proclamation fut publiée mettant fin à la constitution de 1841 et fixant le 1er juillet pour l'inauguration de la confédération des quatre provinces d'Ontario, de Québec, du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse.
Telle est, en peu de mots, l'historique de la Confédération canadienne. Quoique très imparfaite, l'on nous saura gré de l'avoir consignée ici. Elle est, du reste, si intimement liée au Dr Tupper, que sa biographie eût été incomplète sans ce chapitre.
Election de 1867. Le Dr Tupper échappe seul au massacre des confédérés dans la Nouvf fie-Ecosse.
La grande idée était enfin adoptée. Il fallait mettre cette nouvelle machine en opération.
Des élections générales eurent lieu :
elles furent chaleureusement contestées dans toutes les provinces confédérées, mais particulièrement dans la Xouvelle-Ecosse. où. de tous les candidats confédérés, un seul échappa au désastre ; ce fut le Dr Tupper. A. la suite d'un orage dévasteur, dont la violence a près-
que tout emporté sur son passage, l'on voit quelque fois, resté debout, un arbre isolé au milieu des débris amoncelés autour de lui. La tempête politique venait de servir avec une violence extraordinaire dans la Nouvelle-Ecosse ; les épaves conservatrices gisaient de toutes parts.
La grande voix de l'électorat venait de parler ; le peuple était dans une grande surexcitation, entretenue par le puissant tribun, dont tous les elForts étaient concentrés en faveur du rappel de l'acte de confédération : La lutte électorale s'ét ait faite exclusivement sur ce terrain.
Sir Charles Tupper s'était multiplié pour tenir tête à cette formidable opposition, si habilement conduite par l'Hon. Joseph Howe ! La lutte fut grandiose, acharnée, mémorable.
Le Dr Tupper est un jouteur remarquable : c'est surtout en présence des masses qu'il est fort, convainquant, habile. C'est alors qu'il déploie, avec une admirable
facilité, toutes les ressources de l'art. Sous une apx)arence un peu indifférente, il cache un coeur chaud et une âme sympathique.
D'un aspect quelque peu froid, il se transforme devant les multitudes ; il s'échaufte, il enserre son adversaire, l'empoigne et le recule jusque dans ses derniers retranchements. Que de péripéties dans les luttes de hustingi^, telles que faites en Canada! Il faut être toujours prêt, sur toutes les questions. Les connaissances de Thistoire, de la géographie, de l'économie politique, de la statistique, des principes qui divisent les partis, du commerce, de la finance etc , sont nécessaires à ceux qui se livrent aux luttes de la politique. L'étude du cœur humain ne doit pas, non plus, être négligée ; c'est souvent la source où l'orateur va puiser ses plus grands succès Le Dr Tupper ne négligeait rien pour faire triompher sa cause. Bien que sérieux, il savait rire ! Le rire fait partie de
la science ; si peu d'hommes savent rire. Le rire, qui est un trait du génie, est 1 rop haut pour les âmes vulgaires ; ses sommets sont trop élevés pour la plupart des hommes, même leputés instruits. Mais le peuple, qui a l'instinct du vrai et du sublinH\ comprend le rire : Un mot, nn trait, un geste, une i:)ensée suffisent. Les adversaires pardonnent tout excepté le rire. Pour
ne pas vous faire d'envieux restez bonasse, plat et sans originalité, comme le commun des parleurs.
Vous êtes à l'abri de l'envie, cette maladie honteuse des cœurs, bas, mais vous n'avez fait aucun bien à la cause que vous vouliez servir.
Le Dr ïupper agissait différemment : Le feu jaillissait de sa parole ; il remuait les fibres du cœur ; l'auditoire ne savait plus être indifférent. On embrassait les idées de l'orateur avec enthousiasme, ou on les repoussait avec colère : Personne ne restait indécis. Voilà comment doit se faire la lutte de hustings ;
L'on parle pour la cause que TorL défend et non pour servir ses intérêts personnels.
Un théâtre plus vaste allait s'ouvrir devant le Dr Tupper ; la confédération élargissait les liorisons de la politique. Les hommes de talents semblent à l'étroit dans les limites restreintes des petites prorinces : leur patriotisme y semble mal à l'aise : Il est bien naturel qu'ils cherchent à agrandir leur pays. De nouvelles destinées s'ouvraient devant nous. Une révolution pacifique, préparée au milieu des festins et des fleurs, allait rendre aux Canadiens ces territoires enchanteurs de la vieille Acadie que l'injustice des armes, ou mieux, le lâche abandon de la France, leur avait fait perdre. Les intérêts des Provinces se confondaient : une ère nouvelle se levait pour nous.
Les uns acceptèrent, avec défiance, ce nouvel état de choses, comme devant mettre en danger les intérêts des minorités : les autres, au
contraire, y virent la consolidation de toutes nos institutions et le gage de notre prospérité à venir.
En seize ans, une œuvre comme celle-là, ne se juge j)as ; mais les progrès accomplis, ont été si considérables, qu'il dépassent même les esi)érances des auteurs de la confédération et de ses partisans les plus avancés.
Notre commerce total, qui n'était.
en 1868, que de $131,027,532.00, était monté au chiffre énorme de $214,786,130.00 en 1882 î L'on constate la même progression dans toutes les branches d'industrie. Les sciences ont aussi pris leur essor.
Il y a partout activité, travail, progrès, développement et espérance.
ISQ^-Mùiistère Macdonald. Tupper en An^'leterre. Titres et décorations anglaises.
Sir John A. Macdonald, appelé par Lord Monk. alors gouverneur.
à former la première administration sous la confédération, s'était entouré des hommes les plus capables, et spécialement de ceux qui avaient pris une part active pour arriver au nouvel état de choses, v^ir G-eorge Cartier, Sir Hector L. Lange vin, l'hon. sénateur Chapais, Sir A. T.
Gralt, Sir Léonard Tillev, lesHons.
Peter Mitchell, Howland, ^y. Mc- Dougall, Sir Edward Kenney. Sir John Eose et l'Hon A. O. Archibald firent partie du cabinet. Le Dr Tupper, par un motif honorable, refusa d'entrer dans le cabinet, à cause de la position particulière que sa province venait de lui faire, en envoyant aux communes du Canada, une députation exclusivement composée d'adversaires de la confédération. Le député de Cumberland, afin de rendre justice à la minorité catholique, s'était effacé en faveur de Sir Edward Kenny, réprésentant alors cette minorité, en parlement. En effet, le Dr Tupper était le seul unioniste élu ! Pen-
dant les débats de la première session, M. Howe, essayant de tourner en ridicule la position isolée du chef confédéré de la Nourelle- Ecosse, dans la chambre des communes, le Dr TupxDer lit une très heureuse réplique à ses cuisantes remarques ; et, il prédit au vieux tribun, qu'à la première occasion favorable, le peuple, revenu à luimême, après mûre délibération, se rangerait sous la bannière confédérée et que dans un avenir très prochain, une majorité des délégués de la Nouvelle-Ecosse, se verrait dans cette chambre, rangé autour de lui ; ce qui arriva en effet, peu d'années après. En 1878, le Dr Tupper revint triomphant de l'épreuve électorale, appuyé d'une grande majorité des représentants de sa province. Et chose plus invraisemblable encore, c'est que M. Howe lui-même, le 30 janvier 1869, acceptait la position de Président de conseil privé, dans l'administration MacDonald ! Tant il
est vrai, qu'en politique, les adversaires d'hier sont les alliés de demain. Du reste, les circonstances modifient les opinions des hommes ; il n'y a que les idiots et les fous qui aient des idées absolument fixes.
Cependant. M. Howe ne s'était pas rang'é tout de suite, sous l'étendard confédéré. Froissé et humilié de ce que d'autres avait réussi à mener à bonne fin une mesure qu'il avait avocassé lui-même, et qu'il n'avait pas poursuivie à cause de sa versatilité de caractère. M. Howe avait continué, après 1867, son agitation, en faveur du rappel de l'acte fédératif, pour sa province.
Dans ce dessein, il avait même traversé l'océan et était allé soulever un fort parti, en Angleterre, en faveur de ses prétentions. Le gouvernement canadien, sachant l'influence légitime dont le Dr Tupper jouissait auprès du cabinet de St.
James, le chargeait d'aller défendre la confédération, contre les attaques de M. Howe ; — Les deux
vieux adversaires se retrouvaient en présence à Londres. Sir Charles fit une visite amicale à M. Howe.
Ces deux hommes, toujours en oj^position l'un à l'autre, s'attiraient mutuellement, s'aimaient peut-être, sans s'en expliquer la cause ; il y a entre certaines natures des analogies mystérieuses, des sympathies secrètes ; Le talent provoque l'admiration ■; de l'admiration à l'amité, la transition est naturelle. D'ailleurs, M. Howe rendait souvent justice à ses adversaires. Après sa défaite, en 1855, il répondait à un ami d'Halifax qui lui demandait quel était ce Docteur Tupper qui venait de le vaincre dans Cumberland ? " Qu'il le connaîtrait assez vite et que ce Dr Tupper serait bientôt le chef du parti conservateur de la Nouvelle- Ecosse." Howe, cette fois, voyait juste. La mission du Dr Tupper eut encore, en cette circonstance un plein succès. M. Howe dut revenir découragé et presque converti à l'idée de confédération ! ce fut la
fin de l'agitation anti-confédérée.
Depuis lors, il n'y eut plus d'opposition sérieuse au nouvel état politique, inauguré en 1867.
Une circonstance particulière fournit au Dr Tupper l'occasion de manifester ses sentiments de loyauté et de justice envers les Canadiens. Pour récompenser les grands mérites de Sir John et de Sir Greorge Etienne Cartier, le gouvernement leur avait octroyé des titres et des décorations. Malheureusement l'on avait offert à Sir G-eorge un titre moins élevé qu'à son ami et collègue Sir John ! Ce qui avait blessé profondement le chef des Canadiens français. Sous l'empire de cette humiliation, avec cette franchise qui le caractérisait, Sir Greorge écrivit au cabinet de St-James une lettre vive, concise, franche et digne, pour motiver son refus d'accepter le titre de C. B. dont on voulait dédaigneusement le gratifier. L'Angleterre, bien que fidèlement servie par les canadiens-
français, c'est souvent montrée x>artiale à leur égard. Le temps, qui est un maître unique, lui enseignera un peu plus de justice ; du moins espérons le. Sir John et Sir Greorge étaient non-seulement les chefs d'un grand parti, des hommes de génie supérieur, mais encore les plus fidèles sujets de l'Angleterre.
Côte à côte, vingt ans durant, ils avaient livré des combats gigantesques en faveur du naaintien des institutions Britanniques en Canada, pendant laquelle période un nombreux parti se prononçait en faveur de l'annexion avec la république voisine, surtout en 1848.
L'on était tellement habitué à voir ensemble ces deux hommes célèbres qu'on les avait babtisé du nom de " Frères Siamois.''^ Dans ces circonstances, le Dr Tupper étant alors à Londres et jouissant d'une grande considération auprès du comte de Carnarvon, suggéra à ce dernier, un moyen de réparer l'injure que Ton avait faite aux
Canadiens dans la personne de leur chef aimé : C'était de lui décerner le titre de Baronet, supérieur même à celui de C. C. B. accepté par son collègue.
L'on accorde ce titre qu'avec une grande prudence, car le ]>remier enfant mâle du baronet hérite de son titre ; or, il convient pour cela, de posséder une certaine fortune et de tenir un certain ranc; dans la société. Ainsi, comme les grandes fortunes sont rares, en ce pays, il y a très peu de baronets. Dans le cas de Sir G-eorge, il n'y avait pas d'obstacle, car il n' avait pas de hls pour lui succéder. C'est ce que Sir Charles avait fait valoir auprès de son ami, le comte de Carnarvon ; En conséquence. Sir George fut crée Baronet.
Ainsi, le Dr Tupper continuait ses traditions d'amitié et de justice envers la minorité. Il acquit, par là, un nouveau titre à la reconnaissance de tous les Canadiens ; il est si rare de les voir recevoir leur G
X)art légitime de faveurs, de droits ou do prévilèges ! Il est si rare, surtout, de leur trouver des défenseurs à l'étranger ! Pour ne plus revenir sur cette question de titre, disons tout de suite, que Sir Charles, déjà crée compagnon du Bain, en 1867, lut fait chevalier commandeur de St Michel et de St George, le 24 mai 1879, en même temps que MM.
Tilley, Â. Campbell, W. P. Howland, E. Cartwright et Sir Narcisse F. Belleau, homme distingué, patriote éprouvé, qui a eu l'honneur d'être le premier Lieutenant-Gouverneur de sa province, depuis la cession de cette dernière à l'Angleterre. Etant donné que ces décorations sont octroyées au talent et au mérite, l'on admettra que Sir Charles les avait surabondamment gagnées.