CHAPITRE II
Sommaire. — Affligeante nouvelle.— Publication du Manuel de la Tempérance. — Publication de l' Artisan — Incident causé par l'un des Collaborateurs. — Le Ménestrel— Etablissement de la première feuille commerciale quotidienne à Québec. — Grandes conflagrations de 1845. — Départde Québec pourMontréal -Administration de la Revue Canadienne, journal politique — Pertes et tracasseries causées par la jalousie d'un égoïste. — Mariage. — Retour à Québec.
Nous aurions dû faire connaître au lecteur, avant ce moment, le malheur qui était venu fondre sur notre jeune imprimeur, et qui lui avait fait répandre d'abondantes larmes. Cette tristesse lui fut causée par la mort de son affectionnée marraine, la révérende Mère Saint-Stanislas, enlevée de ce monde au milieu des pleurs de toute la Communauté. Voici comment cette
triste nouvelle fut annoncée à la mère de la défunte :
Urbulines de Québec.
8 Avril, 1838.
A Madame Ve. Frs. Bourbeau.
Québec.
Madame,
11 C'est avec douleur et à mon grand regret, que je tous annonce une perte que nous partageons avec vous» en la personne de votre très chèr^ fille, Louise, de Saint- Stanislas, religieuse de choeur en ce monastère, depuis près de vingt-deux ans.
" Elle cessa de vivre hier au soir sur les six heures, après sa longue et douloureuse maladie, qu'elle a essuyée avec beaucoup de patience, à l'édification de toute cette Communauté affligée. Nous compatissons toutes à votre juste affliction, et pour vous offrir quelques consolations, considérez, s'il vous plaît, quel grand avantage c'est pour elle d'avoir servi Sa Divine Majesté près de vingt-deux ans, en qualité d'épouse de Jésus-Christ, dans cette Communauté, où elle a, je l'espère, acquis beaucoup de mérite, et où présentement on fait nombre de prières pour le repos de son âme.
" Ses funérailles auront lieu demain matin sur les six heures.
" Je suis avec considération,
" Madame, " Votre très humble servante,
Sr. St. Gabriel, Sup."
Cette jeune épouse du Cloitre, née Marie-Louise Bourbeau, de Beauport, était entrée au monastère en 1816, alors âgée de 21 ans, et ^envolait au ciel en 1838, à lage de 43 ans, après un séjour de vingt-deux ans passés dans la solitude du cloitre, suivant que nous l'indique cette lettre, que nous venons de lire.
1843 — Comme la mission de l'Eglise, sur la terre, est de détruire l'empire des vices et d'établir le règne de toutes les vertus, on vit NN. SS. les Evêques, dans des Mandements particuliers, arborer la bannière de la Tempérance dans la province de Québec, que de zélés prêtres soutenaient par la prédication.
Comme il devenait nécessaire d'offrir aux Associations de tempérance, qui s'établissaient dans le pays, des Règlements conformes au but du mouvement, et surtout offrir des faits et des exemples qui fussent capables d'intéresser et de livrer un grand combat à l'ivrognerie, notre jeune imprimeur conçut le projet de publier un livre à cet effet, et après avoir obtenu la permission de l'autorité épiscopale, ce livre fut impri-
mé et répandu dans toutes les parties de la province de Québec, invitant tout le monde à s'enrôler sous la bannière de la religion, sous forme d'Associations, pour combattre l'intempérance et faire triompher la sainte et salutaire croisade recommandée par les Evêques.
Ce livre, intitulé : Manuel de la Tempérance ; publié au mois de juillet 1843, par Stanislas Drapeau, eut un grand succès ; il contribua puissamment à combattre le hideux vice de l'intempérance. Bien des larmes furent séchées par suite des conseils donnés et suivis peu à peu dans tous les rangs de la société, à la gloire de l'Eglise, et de son œuvre sainte. Ajoutons que de toutes les forces morales employées pour combattre l'ivrognerie, aucune ne fat plus puissante, plus féconde en bons résultats, que cette noble fondation des sociétés de Tempérance, dans toutes les parties du pays.
Entraîné par l'ambition, comme bien d'autres patriotes de l'époque, pour aider au développement des intérêts franco-canadiens, Stanislas Drapeau, alors âgé d'environ 22 ans, abandonna
rétablissement du Canadien, au mois de juillet 1843, pour continuer la publication d'un journl politique, V Artisan, dédié aux intérêts de la classe ouvrière et agricole. Ce journal, qui avait été publié quelques mois auparavant par deux typographes, dont l'un, James Huston, avait cessé d'exister depuis environ six mois lorsqu'il reparût sous la nouvelle direction.
Il faut avouer qu'il fallait une dose de courage plus qu'ordinaire pour faire une telle entreprise, à cette époque reculée, car la clientelle aux journaux français était presque nulle, et le patronage du gouvernement peu rémunératif quand il ne faisait pas défaut tout-à-fait; la presse française, d'ailleurs, était exposée à ces lacunes officielles, comme elle l'est encore assez souvent, surtout la bonne.
Cela n'empêcha pas, cependant, notre jeune entrepreneur de s'alliera un jeune étudiant en droit, de talents fort remarquables, Mr. Magloire Hudon, qui se constitua le rédacteur de la feuille, assisté de quelques amis comme collaborateurs. Plus tard, on verra M. Hudon, alors avocat, abandonner Québec pour aller s'établir à Eimouski, dont il devint maire, et y mourir.
1844 — Entr'autres incidents qui ^e produisirent durant la publication de V Artisan, on constate qu'un jour, en l'absence du rédacteur en chef, l'un des collaborateurs, jeune étudiant en médecine, se permit de faire des siennes.
Etant rempli du feu patriotique de l'époquer à cause des vexations que l'on faisait subir à tout un peuple, et se sentant entraînera venger la nationalité, toujours en butte au mauvais vouloir de l'oligarchie, ce Collaborateur crut devoir s'attaquer au juge-en-chef même, Sir James Stuart, Baronet, qui siégeait alors à Québec.
Surexcité, aussi, par la lecture qu'il venait de faire du dernier livre publié par Lamenais, intitulé: Les Paroles d'un Croyant, notre écrivain fougueux se mit en devoir de faire, comme l'auteur parisien, le procès des Grands et des Rois. Empruntant le langage de Lamenais, il écrivait :
— "Jeune homme ! que vois-tu?
— aJe vois le juge-en-chef, Sir James Stuartr
sur le Banc prêt à faire le mal et il
le fait, en effet." 1*
Il n'en fallut pas davantage pour faire ordonner la saisie du journal et de l'imprimerie; et, bientôt l'on vit arriver les gendarmes et la police, pour se saisir du manuscrit du rédacteur de cet article ; mais chose singulière, cette pièce de conviction ne se trouvait pas dans l'imprimerie.
Quoiqu'il en fut, les menaces proférées et la gravité de l'attaque firent croire au pauvre imprimeur,— dont Te défaut d'expérience ne lui avait point permis de contrôler l'entraînement de son Collaborateur, — qu'il était perdu sans ressource ! Dans sa terreur, il exposa ses craintes aux honorables MM. Louis Panet et Eéné Edouard Caron, protecteurs de son journal, lesquels applanirent la difificultée, avec la promesse faite par le craint if éditeur, de ne plus permettre, à l'avenir, de semblables attaques dans son journal. Commo on le voit, la liberté de la presse n'était pas très libre.
Jugeant que V Artisan ne saurait promettre une aisance quelque peu appréciable à son propriétaire et aux rédacteurs, on le remplaça, à l'automne de 1844, par une Eevue littéraire et musicale, intitulée il Le Ménestrel" Ce dernier eut pour rédacteur-propriétaire M. Marc-Aurèle Plamondon, étudiant en droit, aujourd'hui juge à Arthabarikaville. C'est dans cette Eevue que
fut publiée la charmante esquisse de M. Eugène I/Ecuyer, la Fille du Brigand, qui fut hautement appréciée et reproduite par la presse.
1845. — L'esprit d'entreprise du jeune Drapeau ne se bornait pas seulement à un ordre d'idées théoriques, mais il s'affirmait pratiquement, et il finissait toujours par conquérir l'appui des hommes sérieux et éclairés. Seulement il est regrettable qu'il se soit trouvé à une époque si tourmentée. Il fut du nombre de ceux qui, ne consultant que l'ardeur de leur patriotisme, se lancent dans des voies encore trop peu explorées, dans des entreprises peut-être même trop hâtives, hasardées ou peu lucratives.. Quoiqu'il en soit, sentant en lui-même un besoin continuel de marcher en avant, et encouragé par un certain groupe de marchands canadiens et anglais, il commença la publication d'une feuille quotidienne, dans les deux langues, et intitulée The Courier and Québec Shipping Gazette. Il eut pour associé, son ami, Marc-Aurèle Plamondon, qui en était le rédacteur.
Ce journal, format Demy, paraissait à 6 heures du matin chaque jour, et le tirage en était de 2,000 exemplaires, dans la ville, à part l'édition hebdomadaire, que les grandes maisons commerciales anglaises de la basse-ville, et des environs, expédiaient à leur comptoirs d'outre-mer. En outre des annonces, ce journal publiait toutes les nouvelles maritimes et les entrées de la douane, la cargaison contenue dans chaque bâtiment arrivant ou partant du jDortde Québec ; renseignements que Ton classait sous le titre de Manifest.
La publication de cette feuille, qui n'était soutenue que parla recette des annonces, arrivait gratuitement chez les deux mille petits commerçants qu'il y avait alors dans la ville de Québec, depuis l'Anse des Mères jusqu'aux confins des faubourgs Saint-Eoch et Saint-Jean. Partout où i! y avait un comptoir, le journal était livré. 11 fut donc le premier journal quotidien publié à Québec, à cette époque. Le Morning Chronicle ne verra le jour que deux ans plus tard.
C'était à l'automne de 1844 que MM. Drapeau et Plamondon avaient commencé la publication de cette feuille qui devait, à leur grand regret, s'engloutir avec les colossales richesses des «citoyens des faubourgs Saint-Eoch et Saint-
Jean, dans les grandes conflagrations des 28 mai et 28 juin 1845, catastrophes qui détruisirent presqu'entièrement ces deux populeux centres. Comme il ne restait plus de comptoirs à desservir, ce journal, n'ayant plus raison -d'exister, cessa de paraître.
Malgré ce désastre poignant pour tout le monde, et qui amenait la ruine de notre actif imprimeur, il ne se laissa pas abattre par le découragement ; au contraire, il réfléchit sur ce qu'il aurait à faire, et partit pour Montréal.
Ayant fait la rencontre d'un avocat journaliste, en quête d'un typographe, il lui vendit son imprimerie, et devint le chef-d'atelier du nouvel établissement. Celui-là était M. Louis LeTourneux, qui, déjà, y publiait une feuille littéral re hebdomadaire : La Revue Canadienne. Elle devint alors journal politique, en même temps qu'une autre publication naissait aussi sous le titre de Revue de Législation^ laquelle fut hautement pati-ouisée par toutes les grandes maisons d'éducation et par le Barreau.
Tout était installé dans la bâtisse voisine de la Minerve, rue Saint-Vincent, Montréal. La Revue littéraire fut transformée en journal politique semi quotidien. Ce journal était conservateur et tout dévoué à la politique du ministère Lafontaine-Baldwin.
1846. — Au 1er janvier 1846, une nouvelle publication littéraire : X Album de la Revue Canadienne, fut ajoutée au journal politique, et elle reçut également un très bon accueil dans la pluspart des paroisses du district de Montréal.
Nous lisons sur la couverture de V Album du 1er février suivant, un entrefilet du rédacteur attestant " qu'il ne pouvait avoir confié la direction de son établissement en des mains plus habiles que celles de Mr. Stanislas Drapeau."
Cet aveu, si bien mérité, vengeait cet habile typographe contre les envieuses déclamations d'un certain Quidam, de Québec, qui avait écrit au propriétaire de la Revue Canadienne, pour
l'informer que l'imprimeur qu'il venait d'engager n'était capable de rien, en typographie, £t iJ s'efforçait de lai faire perdre sa place, afin de la prendre lui-même. C'était un incapable en typographie, qui agissait ainsi, et on peut bien lui répéter cette sentence du poète:
L'envie naquit un jour de l'incapacité.
Cette mauvaise action fat la cause qu'une partie du salaire du nouveau chef d'atelier fut sacrifiée, en attendant que le jour se fit, ce qui ne tarda pas. Par esprit de justice, Mr. Letourneux fit la déclaration que nous venons de lire, et il sut rétablir les conditions du salaire primitif. Cependant le dommage existait, et l'auteur s'est-il jamais inquiété de réparer sa faute ? Quel mal la jalousie n'a-t-elîe pas fait ? Il sera toujours vrai de dire que l'habileté et le talent ont toujours été en butte à la jalousie des âmes médiocres.
Après un séjour d'une année à Montréal, notre jeune Québecquois, qui avait laissé un cœur aimant lors de son départ, retourna vers
le nid de ses amours. Il y trouva sa Colombe portant encore dans son bec, en outre de la branche antique, et la grande vertu de l'économie, une fleur d'oranger : c'était par trop tentatif.
Tout fut bientôt arrangé, et le mariage fut célébré à la Chapelle Saint-Louis de la Cathédrale de Québec, au mois de juillet 1846. Quelques jours après, le jeune couple partit pour Montréal, désormais lieu de leur future domicile.
Mais à peine deux années s'étaient-elles écoulées, que l'impitoyable mort enlevait à Mr. Drapeau son père et sa mère, à quelques mois d'intervalle. Comme il était l'aîné de la famiile, et que celle-ci avait plusieurs propriétés à administrer, il se vit donc contraint d'abandonner Montréal, au grand contentement de sa jeune épouse, pour retourner résider à Québec.