MINISTRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE
Messieurs,
Le monument que nous sommes venus inaugurer à Cusset et qui doit perpétuer, dans sa ville natale, fière d’un tel enfant, l’image vivante de Victor Cornil, est dû, on peut le dire, à un accord unanime. Cette unanimité dans les regrets et dans l’admiration est le plus bel éloge qu’on puisse faire de celui dont nous célébrons la mémoire. Cette spontanéité et cet enthousiasme lui rendent le plus touchant et le plus noble hommage.
Plus éloquemment que nos discours, ils disent le grand mérite du savant que viennent de louer, en des paroles si émues et si belles, des maîtres de la science médicale dont il fut une gloire et qui ont été ou ses elèves ou ses amis. Elle atteste, en outre, la grande élévation d’esprit de l’homme à qui son dévouement à la science ne fit jamais oublier ses devoirs de citoyen et qui voulut consacrer une part de sa vie et de son intelligence au service des grands intérêts généraux de son pays et à celui de la Republique, dont il avait été l’un des premiers et dont il demeura, sa vie durant, l’un des plus fermes défenseurs.
Victor Cornil, en effet, avait fait de la politique de bonne heure ; je veux dire qu’il s’était intéressé et mêlé aux grands courants d’idées généreuses qui agitaient la France à la fin de l’Empire. Il n’était pas de ceux qui s’enferment dans leur tour d’ivoire et qui ne regardent point ou regardent seulement d’un œil désintéressé, sinon sceptique, les agitations d’une humanité tâtonnante en fermentation de progrès politique et social.
Il ne considérait point que ce fut déroger ni faire du tort à la science, dont il demeurait le fervent serviteur, que de prendre sa part dans toutes les espérances et dans tous les émois de son pays, de s’associer à ses tentatives d’émancipation, de l’aider, dans toute la mesure de ses forces et de son savoir, dans sa recherche passionnée d’un régime qui le rapprochât davantage de son idéai de liberté, de justice et de fraternité inlassablement poursuivi.
C’est, au contraire, dans la science et dans les nouvelles méthodes dont celle-ci s’inspirait, c’est dans la curiosité de son esprit indéfiniment accrue par elle, dans la constatation des résultats merveilleux qu’elle avait donnés, dans les espérances qu’elle faisait concevoir, c’est devant l’aspect des vastes horizons qu’elle ouvrait à l’intelligence humaine de plus en plus émancipée et audacieuse, que Victor Cornil avait trouvé, en même temps que la justification de ses idées, la raison de son activité et de son dévouement pour la chose publique.
Ami de Gambetta, il n’hésitait pas, bien que récemment reçu agrégé de médecine et très occupé par les devoirs de sa fonction, à accepter la Préfecture de l’Ailier au lendemain du 4 Septembre, c’est-à-dire dans le moment où il fallait, en assurant la défense du pays contre l’envahisseur, donner aux populations, confiance dans le régime républicain qui. au milieu de la défaite, assumait courageusement la lourde charge de sauver l’honneur et l’avenir de la France, gra-
vement compromis par les fautes et par l’impéritie de l’Empire.
Quelques semaines après, il donnait sa démission de Préfet pour se jeter résolument dans la bataille politique et se porter candidat aux élections législatives. La liste républicaine sur laquelle il figurait ayant été battue par la liste conservatrice, cet échec ne le rebutait point. En 1870, ses compatriotes du canton de Cusset l’envoyaient siéger au Conseil Général de l’Ailier dont il devenait bientôt le président. En 1876, il était élu député de Lapalisse, puis réélu en 1877, après avoir fait partie des 363. 11 revenait à la Chambre en 1 88 1 ou il soutenait de son vote le Ministère Gambetta. Mais, deux mois après la chute de ce dernier, il résignait son mandat et abandonnait la politique militante pour se consacrer entièrement aux fonctions de professeur d’anatomie pathologique à la Faculté de Médecine de Paris auxquelles il venait d’être nommé.
C’est que, chez lui, la politique n’avait jamais fait de tort à la science. Il avait conservé, pour cette dernière, tout son amour et, l’on peut dire, toute sa prédilection. A la chose publique il s’était dévoué dans un sentiment inspiré par une haute conscience de son devoir de citoyen. Sans cesser de s’y intéresser, il revenait à ses chères études médicales, à son laboratoire, à ses observations, à ses élèves, à l’hôpital, qu’il considérait comme le centre de l’enseignement médical. Aussi faisait-il la plus large part et à la clinique et aux travaux pratiques. Il avait été des premiers à s’enthousiasmer pour les découvertes géniales de Pasteur qui bouleversaient toute la vieille pathologie et renversaient tant d’idées reçues et jusqu’à lui unanimement acceptées et enseignées et il n’attendait point la victoire de l’évidence pour en inspirer son haut enseignement et orienter ses travaux de laboratoire.
Au mois de janvier 1885, il était rentré au Parlement
comme sénateur de l’Ailier et, dans cette Assemblée, tout en demeurant fermement attaché à la politique républicaine qui avait ses préférences et, en la soutenant de son vote, il se consacrait principalement à l’étude des lois où sa compétence professionnelle lui donnait une autorité unanimement reconnue. Il rapportait le projet de loi sur l’exercice de la médecine et prenait une part importante à sa discussion. C’est également lui qui était chargé du rapport sur le projet de loi concernant la santé publique et qui contribuait à en assurer le vote définitif.
La place éminente qu’il a occupée et à la Faculté et à l’Académie de Médecine où il avait été élu en 1884, l’œuvre qu’il a laissée, les progrès qu’il a fait faire à la science et à l’enseignement de la Médecine, des maitres qui l’ont connu, qui ont travaillé à ses côtés et dont l’admiration n’a pas faibli, vous les ont dits avec une chaleureuse éloquence et avec une autorité que je ne saurais avoir. Ses livres, devenus classiques, les élèves éminents qu’il a formés et qui se réclament toujours de lui, disent encore son grand mérite et témoignent que les honneurs que nous rendons aujourd’hui à sa mémoire ne sont pas usurpés.
Dans cette coquette cité qu’il affectionnait, où il était né, où son père avait exercé la médecine, où s’était éveillée sa vocation, qu’il était lier de représenter dans les Assemblées politiques, sa figure, noblement évoquée, dira aux générations qui viendront après nous l’affection touchante et la juste admiration que ses compatriotes avaient pour lui en même temps qu’elle leur rappellera le haut exemple de sa vie de grand savant et de grand citoyen.
Je suis heureux de pouvoir incliner devant elle le souvenir reconnaissant et l’hommage du Gouvernement de la République avec ceux de l’Université de France dont il fut l’un des maîtres les plus éminents et les plus aimés.
ODE A VICTOR CORNIL
DITE PAR M. BARBIER, DU théâtre du casino de vichy
A VICTOR CORNIL
Il est beau d’enrichir la carte de la terre,
Et, Christophe Colomb d’une île solitaire,
D’arborer, fier navigateur ,
Sur un bord ignoré, le plus sauvage meme,
Le drapeau palpitant de la Patrie, emblème Du Progrès civilisateur !
Il est beau de cingler au Nord — avec l’audace D’arracher son énigme au Pôle, sphinx de glace De son morne empire jaloux !
De découvrir dans l’infini quelque planète.
De fixer, d’assigner à l’errante comète,
L’heure exacte du rendez-vous !
Gloire à tous ces chercheurs ! De la science humaine, Demain, vous les verrez élargir le domaine,
Faire la conquête des deux !
Demain... Oh ! que l’Histoire à jamais les contemple Cependant, qu’elle accorde encor place en son temple — Tout près de ces audacieux —
A ces autres chercheurs, savants dont la science ,
Le pur génie est fait de longue patience,
D’amour, de généreux effort,
Préparant , dans la paix de leurs laboratoires.
Sans bruit et sans éclat, les futures victoires Sur la Souffrance et sur la Mort !
S’ils ne vont pas siller aux mers à toutes voiles,
Ni glaner, dans le champ immense des étoiles, Quelque pâle fleuron des nuits,
Leurs découvertes sont bienfaisantes, fécondes...
Ils explorent aussi des millions de mondes :
Ceux des infiniments petits !
Ils nous ont révélé, découvreurs inlassables,
Ces atomes vivants, êtres insaisissables,
Ces organismes destructeurs,
Qui pendant que la Vie exubère de sève,
Sont, conspirant contre elle et la minant sans trêve, O Mort ! tes collaborateurs ;
Et, voye^-la : Déjà, la Mort, elle recule ! L’héroique vaccin, celui-ci V inocule...
Cet autre — mais, découvrons-nous ! — Isolant un bacille, infime bactérie,
A l’aide d’un sérum vaincra la diphtérie !
L’un , c’est Pasteur ! l’autre, c’est Roux !
Et, maintenant , tu peux <■ Epervier des ténèbres ! * Sur ce berceau poser, Croup, tes ailes funèbres !
L’élixir sublime est trouvé !
Refoule ta douleur, tes alarmes sont vaines ,
Souris : Grâce au fluide injecté dans ses veines,
Ton fils, pauvre mère, est sauvé !
Pasteur ! Roux ! oh ! quels noms ! et bien d’autres encore!
Et tu fus de ceux-là , dont la France s’honore,
Victor Cornil ! et c’est pourquoi Ce bronze apothéose aujourd’hui ton image :
Glorification de la science, hommage
De ce vieux Cusset — fier de toi !
Tu fus de ceux dont l’Œuvre est à jamais bénie,
Et dont le généreux et bienfaisant génie Mérite de V Humanité !
Cornil ! tu combattis l’éternelle Souffrance !
Avec ces Gloires, les plus pures de la France,
Entre dans l’Immortalité !
Pierre VILLARD (de Cusset).
Instituteur à Autry-Issard (^Allier).