‹ Biographie, discours, conférences, etc. de L'Hon. Honoré MercierChapitre 10 sur 145 · TROUBLES DU NORD-OUEST · texte numérisé non relu

TROUBLES DU NORD-OUEST

Discours \yr<moncé le 15 avril 1885 y à V Assemblée Législative dé

Québec par l'Hon. M. Mercier.

Monsieur le Président,

La Chambre vient d'adopter un sous-amenderaent auquel personne ne pouvait s'objecter. Il nous demande d'ajouter les mots "et qu'elle espère que l'ordre sera bientôt rétabli."

Personne ne peut dire le contraire, ea,r il va de soi que nous désirons que l'ordre soit rétabli. La difficulté ne vient donc pas de là, mais elle reste en entier sur l'amendement du député de Charlevoix et sur la proposition principale.

L'amendement du député de Charlevoix dit :

" Cette Chambre regrette les tristes événements qui se produisent actuellement dans le Nord-Ouest, mais admire le courage et la loyauté des officiers et soldats volontaires de cette province, qui, n'écoutant que la voix du patriotisme et du devoir, ont, sans hésitation, abandonné leurs occupations et leurs familles pour se rendre sur le théâtre de l'insurrection.

" Que, pour des motifs de loyauté, de patriotisme et de prudence, cette Chambre ne saurait discuter en ce moment les faits qui ont pu engager une partie des habitants du Nord-Ouest dans la voix de la sédition et de l'oubli de leurs devoirs envers l'autorité constituée ; mais qu'elle croit devoir exprimer la confiance que le gouvernement du Canada ne négligera aucun moyen légitime pour épargner autant que possible, l'effusion du sang et ramener promptement la tranquilité et la paix."

Quant à la proposition principale on la connaît Elle a pour effet de blâmer le gouvernement fédéral. Nous sommes donc appelés maintenant sur la question suivante : devons-nous remplacer la proposition de l'honorable député de Trois-Rivières par l'amendement que je viens de lire.

On viens de répondre à la proposition de l'honorable député de

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Trois-Rivières par un double argument. L'adopter serait un acte de déloyauté, et puis il est inopportun de prononcer une opinion sur les événements du Nord-Ouest.

Prenons le premier point. Cette question de déloyauté dont on nous rebat tant les oreilles, dont on cherche tant à se prévaloir en certains quartiers, je la cherche en vain ici. On Ta soulevée dans l'unique but d'effrayer les députés, de semer des préjugés dans le pays. Mais il me semble que nous ne sommes plus au temps où il était de mode de se piquer de loyauté, où l'on se payait du mot sans se préoccuper si on avait la chose elle-même. Ci» n'est pas de cette manière que j'entends la loyauté ; je crois qu'il ne faut pas en exagérer les obligations.

Notre peuple a conquis lui-même ses libertés, et aujourd'hui nous sommes peut-être le peuple le plus libre du monde. Nous professons le respect le plus profond pour la couronne d'Angleterre, à laquelle nous sommes reconnaissants des libertés que nous lui devons. Telle est notre loyauté. Mais doit-elle aller jusqu'à voir avec indifférence nos frères du Nord-Ouest privés de leur égale part de justice, de droits et de privilèges ?

D'ailleurs, ceux qui crient si fort à la déloyauté oublient-ils les levons de notre histoire? Ont-ils oublié qu'en 1837 et 1838, ici en Canada nous étions justement dans la position des Métis du Nord-Ouest, nous étions les Métis du Bas-Canada? Tous les droits nous étaient refusés, et quand, à bout de patience, nos pères prirent les armes, on les accusa de déloyauté, on les traita de relx'lles, justement comme il est de mode aujourd'hui de traiter les Métis du Nord-Ouest. Et lorsqu'on les eût traqués d'une extrémité à l'autre du pays, qu'on les eût exilés ou conduits à lechafaud, qui a protesté ? Non seulement le Canada français tout entier, mais encore beaucoup de ceux qui ne partageaient pas nos croyances religieuses ; un grand nombre de concitoyens d'origine différente, de gens dont on n'avait jamais suspecté la loyauté et que révoltaient les injustices de l'autorité à notre égard, n'ont pas craint d'élever la voix pour protester. Mais sans doute <»n dira que, pour trouver la loyauté dans toute sa pureté, on devra traverser l' Atlantic jue et aller la demander à la mèrepatrie. Eh bien, en Angleterre même, on a vu à cette même

époque, des patriciens, des hommes appartenant aux premières familles du royaume, des pairs de la Grande-Bretagne se lever dans la chambre des lords — pour aider à écraser les Canadiensfrançais — non, pour prendre la part des pauvres Métis du Bas- Canada. De ce nombre se trouvait le héros de Waterloo, duc de Wellington, ce brillant capitaine qui avait consacré sa vie, offert son sang à sa patrie, à son roi. Qui le croirait ? . . . . un déloyal, car cet homme de génie arrivé au faîte de la gloire, qui avait vaincu Napoléon I, honorait de ses sympathies les pauvres Métis du Bas-Canada, protestait hautement contre la conduite des autorités impériales à l'égard de nos pères.

Que vit-on encore ? Le Parlement Impérial recevoir trois cents pétitions d'Angleterre, d'Irlande et d'Ecosse, lui demandant de refuser les subsides destinés à écraser les rebelles.

Ceux qui viennent aujourd'hui nous parler de déloyauté sontils donc plus loyaux que les hommes les plus loyaux de l'Angleterre ? Veulent-ils l'être plus que ces hommes appartenant aux premières familles de la Grande-Bretagne, plus loyaux qu'un Lord John Russell, qu'un Hughes, qu'un Wellington, qu'un Lord Brougham ?

Si M. Garneau, dans son histoire, a pu tracer les lignes que je vais lire, nous pouvons tenir le même langage sans offenser la loyauté que nous sommes tenus de professer à l'égard de l'Angleterre.

Voici ce que je trouve dans l'histoire du Canada par Garneau ; à la page 354 de la nouvelle édition :

Page 288.

Agiter une pareille question pour un pareil motif à l'époque d'un mouvement insurrectionnel, c'était paraître l'encourager et augmenter les soupçons contre les Canadiens. Néanmoins lord Brougham, lord Glenely, le duc de Wellington dans la chambre des lords, lord John Russell, M. Warburton, M. Hume, M. Leader, M. Stanley, dans celle des communes, blâmèrent la conduite des ministres et leur attribuèrent les événements qui étaient arrivés. Lord Brougham surtout fit un long et magnifique discours, dans lequel il recommanda la clémence envers les insurgés, et justifia le droit de révolte : " Lorsqu'on blâme les Canadiens avec tant de

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■véhémence, dit-il, qui leur a appris à se révolter, je le demande ? •Où, dans quel pays, de quel peuple ont-ils pris la leçon ? Vous vous récriez contre leur révolte, quoique vous ayez pris leur argent contre leur consentement, et anéanti les droits que vous vous faisiez un mérite de leur avoir accordés. Vous énumérez leurs autres avantages ; ils ne paient pas de taxes, ils reçoivent des secours considérables de ce pays ; ils jouissent de précieux avantages commerciaux que nous payons cher, et vous dites : toute la dispute vient de ce que nous avons pris vingt mille louis sans consentement de leurs représentants ?

11 Vingt mille louis sans leur consentement ! Certes, ce fut pour vingt shellings qu'Hampden résista, et acquit par sa résistance un nom immortel, pour lequel les Plantagenets et les Guelfes auraient donné tout le sang qui coulait dans leurs veines ! Si résister à l'oppression, si s élever contre un pouvoir usurpé et défendre ses libertés attaquées est un crime, qui sont les plus grands criminels ? Qui sont-ils, si ce n'est nous-même peuple anglais l C'est nous qui avons donné l'exemple à nos frères américains. Prenons garde de les blâmer trop durement pour l'avoir

suivi !

Voilà le langage tenu par un Lord anglais qui a eu de son temps la position la plus honorable que Ton puisse avoir dans la politique et dans la diplomatie de l'Europe. Répondez à ces messieurs, condamnez si vous en avez le courage ceux qui, dans le parlement anglais, n'ont pas craint d'être accusés de manquer de loyauté en exprimant des sympathies pour les Métis canadiens français du Bas-Canada.

Répondez donc à Lord Brougham, vous qui êtes si loyaux, et si vous pouvez lui répondre, eh bien, écrasez-nous, car nous le disons hautement, de toute la force de notre voix, pour que tout le pays nous entende : les Métis du Nord-Ouest ont nos sympathies !

Voici maintenant une proposition qui a été faite le 7 mars 1838 à propos des troubles du Canada.

" A motion was made, and the question being put, that an humble address be presented to Her Majesty to express to Her Majesty our deep regret that the tranquility of Her Majesty s

provinces of Upper and Lower Canada should hâve been disturbed by the wicked and treasonable designs of a disaffected party in those provinces, by which many of the inhabitants havebeen seduced into open revolt against the authority of Her Majesty ;

To assure Her Majesty that we hâve observed with the utmost satisfaction the zeal and fidelity which hâve animated the loyal inhabitants of Her Majesty s North American provinces, and that we cordially rejoice in the success which has attended the exertions of Her Majesty 's faithful subjects ;

To assure Her Majesty of our continued détermination to aid Her Majesty in every effort which she may be called upon to make for the suppression of revolt and the complète restoration of tranquillity ; professing at the same time our désire to afford redress for every real grievance, and maturely consider such permanent arrangements for the constitution and government of the province of Lower of Canada, as may best secure the rightsand *liberties and promote the interests of ail classes of Her* Majesty's subjects in that province ;

Humbly to represent to Her Majesty, that it appears to us, upon a considération of the documents and correspondence relating to the North American provinces which Her Majesty hasbeen graciously pleased to communicate to this House, that the open défiance of Her Majesty 's lawful authority in the provinces of Upper and Lower Canada, and the necessity of suppressing rébellion by force of arms, and of suspending the constitutionaT government of Lower Canada, are in a great degree attributable to the want of f oresight and energy on the part of Her Majesty 's . confidential servants, and to the ambiguous, dilatory and irresolute course, which they hâve pursued, in respect to the affairs of Canada, since their appointment to office/'

Il se trouve que la proposition de M. Turcotte est couchée justement dans les mêmes termes ; le député de Trois-Rivières a prispour modèle cette motion soumise à une chambre composée de quelque 600 membres, dont 287 ont voté pour. Ainsi, sur 600' membres, il s'est trouvé 287 hommes libres qui n'ont pas hésité à déclarer par leurs votes qu'il n'était pas justs de laisser écraser*

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le peuple canadien-français. La motion n'a été repoussée que par une majorité de 20 voix. Et il y aurait de la déloyauté à imiter cet exemple, à employer les mêmes termes, les mêmes moyens, constitutionnels pour exprimer son onpinion ! Allons-donc, cessons donc de nous nourrir de vains mots. Soyons sérieux.

Ah ! M. le président, autrefois nos pères ne comprenaient pas. ainsi les choses. Et aujourd'hui, avec notre système perfectionné de gouvernement, nous n'aurions pas notre liberté de parler, pas. le droit de dire notre mot sur ce qui concerne les affaires de la Puissance dont notre province fait partie !

Les citoyens de cette province n'auraient-ils pas le droit de %& réunir au jour et à l'heure qu'ils choisiraient, ici, dans notre Ixmne vieille cité de Québec, pour exprimer leur opinion ? de convoquer des " indignation meetings " dans les murs de Québecpour protester contre quelque grande, injustice comme on en voit tant commettre aujourd'hui ? Eh ! que sommes-nous donc, nousr sinon l'assemblée du peuple de la province, régulièrement organisée, chargée d'un mandat représentatif ? Et l'on voudrait nousrefuser le même droit ?

Réglons donc une bonne fois cette question de loyauté. ; maisque ce soit dans le sens des libertés ! Nous désirons tous la paix, égale protection de la loi, égale distribution de droits pour tous* les habitants de ce Dominion, quels qu'ils soient.

Je comprends parfaitement le malaise des ministres et de leursfidèles amis en cette circonstance. Le silence des ministres estsignificatif. Je conçois qu'ils plaident non opportunité. C'est là le second point par lequel ils espèrent repousser notre proposition. Cependant, ces grands opportunistes admettent le principe de la proposition du député de Trois- Rivières ; leur amendement constate implicitement qu'il y a eu quelque chose qu'ilscondamnent dans les causes de l'insurrection ; ils demandent seulement à ne pas se prononcer, pour des motifs de prudence. Puis,, après avoir admis que l'insurrection a été provoquée par des malversations et des concussions qu'ils ont un intérêt politique à, taire, commises sous l'égide des autorités fédérales, ils veulentconclure par une banale expression de confiance en ces mêmes» autorités.

Mais, je me le demande, M. le président, s'il n'est pas opportun -de blâmer le gouvernement fédéral, quel à propos y a-t-il de «chanter ses louanges.

Cet amendement, dépouillé de ses contradictions, ne contient -donc que deux lignes dignes d'occuper notre attention : celles où Ton exprime de l'admiration pour le courage de nos volontaires. Mais c'était déjà dit, cela, dans la motion principale ; pourquoi donc en enlever le mérite à l'honorable député de Trois-Rivières ? Oui, nous les admirons, nous sommes tous unanimes à vanter leur bravoure, ces braves jeunes gens à l'émouvant départ desquels nous avons assisté. Honneur à eux ! gloire à eux ! et puissent-ils nous revenir couverts de lauriers.

Puisque nos adversaires ne trouvaient rien autre chose à dire dans cette circonstance, j'ai le droit de leur reprocher leur laconisme. Que de belles choses ils avaient à dire ! Que d'émouvants incidents à relater ! ils pouvaient parler de la fière réponse de ce brave colonel du 65e, M. Aldéric Ouhnet, un homme que j'estime, bien que ne partageant pas toujours ses idées, à l'un de ces généraux de salon comme on en voyait à la cour de Napoléon III avant 1870, qui lui demandait par télégraphe s'il était prêt à partir : " Oui, répondit le colonel, quand mes hommes auront un équipement convenable ; pas avant ! " Ils auraient pu rappeler que, grâce à l'irréprochable organisation du département de la milice, sous le ministre actuel, les officiers avaient pour toute arme défensive et offensive dans la campagne qu'ils allaient entreprendre, une simple idée de parade ; qu'ils demandaient au moins qu'on leur donnât un revolver pour pouvoir défendre leur vie au besoin, mais que le département de la milice n'ayant pas prévu le cas, ce fut le colonel Ouimet qui dut procurer des revolvers à ses officiers à ses dépens !

Pourquoi n'ont-ils pas parlé des souffrances imposées à nos volontaires par la négligence du gouvernement qui aurait pu les exempter de toute fatigue en les envoyant par voie des Etats- Unis. Pourquoi n'ont-ils pas fait mention de ces braves volontaires, appartenant à nos meilleures familles, notre meilleur-sang, recrutés dans notre meilleure société, comptant dans leurs rangs

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des commis, des marchands, des employés civils, des avocats, des députés, un juge !

Pourquoi n'ont-ils pas parlé du bataillon d'Halifax, qui refusait de marcher parce qu'il n'était pas équipé convenablement pour une aussi longue expédition ?

Pourquoi passer sous silence qu'en ce moment le 65e est stationné à Calgary, à l'autre extrémité de la partie construite du Pacifique, et que le colonel Ouimet refuse de marcher plus loin parce que le département de la milice n'a pas songé à donner à ses hommes l'équipement qui convient à des êtres humains ?

Ils auraient pu mentionner tous ces faits. Mais non, pour <;ela il leur eût fallu admettre tout haut ce qu'ils pensent tout bas. Il leur eût fallu censurer ceux qu'un étroit sentiment de parti les empêche de censurer. Mais quoi qu'ils fassent, le pays saura demain, il sait déjà qu'il n'y a pas un homme dans cette Chambre qui croit sincèrement que le gouvernement fédéral a fait ce qu'il devait faire pour les Métis et. les volontaires.

L'amendement proposé par les députés de Charlevoix et d'Argenteuil est donc incomplet. C'est pour combler cette lacune que je vais fournir à tous mes collègues l'occasion d'exprimer tout haut ce qu'en leur âme et conscience ils croient sincèrement, et cela à la faveur du sous-amendement suivant :

Je propose en amendement à la proposition en amendement, -que le second paragraphe, sauf les mots adoptés par le premier sous-amendement, soit retranché et remplacé par les suivants :

Tout en faisant des vœux pour le rétablissement de la paix dans le Nord-Ouest, cette Chambre espère que des mesures seront prises immédiatement, pour faire disparaître les causes des troubles et assurer aux habitants du Nord-Ouest, sans dictinction de races et de croyances, les droits et les libertés qu'ils réclament avec raison depuis longtemps ;

Que les troubles du Nord-Ouest ont été en grande partie -causés par le manque de prévoyance et l'absence d'une politique prudente et énergique et par une politique ambiguë, remplie de tâtonnements, de retards et d'irrésolutions de la part des autorités fédérales, à l'égard des habitants du Nord-Ouest ;

Que cette Chambre espère que le gouvernement de cette pro-

vince prendra les moyens constitutionnels pour mettre à la disposition des familles de nos braves volontaires un montant suffisant pour les secourir durant l'absence de leurs chefs et de leurs soutiens naturels."

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