MÉTIERS, À QUÉBEC
Discours prononcé à L'Assemblée Législative de Québec le 17
juin 1SS1, jmr l'Hon. M. Mercier.
M. le Président,
Je suis très heureux de pouvoir féliciter le gouvernement de la proposition qu'il nous soumet en ce moment. Il s'agit de voter une somme de £1,000 pour encourager une école des arts et métiers a Québec. Je n'ai qu'un regret, c'est que cette somme soit si faible et que l'état délabré de nos finances ne nous permette pas de faire vingt fois plus.
Cette question des arts et métiers intéresse hautement le pays, et nous ne saurions, nous les législateurs, trop insister sur la nécessité de leur érection et de leur maintien.
Cette question touche de trop près à une des grandes gloires de
notre état social : faire disparaître l'ignorance de nos classes «ouvrières, pour que je ne profite pas de la circonstance qui m'est offerte afin de la mettre à nue devant les mandataires du peuple, devant ceux qui, par leur instruction et leur mandat, sont appelés à cicatriser cette plaie* en travaillant à la diffusion des lumières de l'instruction.
La cause de l'instruction est la grande cause populaire ; c'est
celle de nos institutions politiques ; c'est la cause nationale par
-excellence. Pour moi je ne l'examine jamais sans me sentir ému
jusqu'aux larmes, en voyant si peu d'efforts faits pour le triomphe
d'une si noble cause.
La Chambre me permettra sans doute, M. le président, de dire quelques mots sur ce grand sujet, et de lui expliquer pourquoi je vais voter avec plaisir, avec le gouvernement, dans cette occasion.
Nos aspirations ont devancé nos forces ; nous avons voulu avoir des institutions politiques avant d'être en état d'en apprécier toute la signification et de les bien faire fonctionner ; nous avons voulu être libres avant d'être capables de connaître tout le prix de la liberté. Nos pères ont lutté vaillamment et ont donné un sang noble et généreux pour nous conquérir des droits, et nous les sacrifions quelquefois avec une légèreté coupable et une indifférence «criminelle. Et ces défaillances, ces erreurs, cette légèreté et cette indifférence que tout citoyen intelligent voit et que tout ami sincère du pays regrette, viennent de l'insuffisance de l'instruction du corps électoral.
" Les meilleures institutions, lorsque l'instruction d'un peuple n'est pas assez profonde, assez générale pour en développer le germe, ne sont que des éléments de perturbation dans la société car elles créent des besoins qu'elles ne peuvent satisfaire ; elles prodiguent les droits et les devoirs, elles affaiblissent les gouvernements, qui, à force de multiplier les lois, se mettent dans l'impossibilité de les appliquer. Elles concentrent à l'excès, dans quelques têtes ardentes à les recueillir, les idées qu'une population tout entière doit insensiblement absorber. Ces idées fermentent, font explosion faute d'issue : c'est ainsi que les institutions qui produisent plus de force qu'elles ne peuvent utilement en employer, périssent par l'excédent qu'il leur faut comprimer.
l'hon. m. mercier 207
"C'est le danger auquel s'expose tout gouvernement dont la penisée première n'est pas de mettre en harmonie l'instruction et la •constitution d'un peuple.
" Aux constitutions comme aux édifices, il faut un sol ferme ot nivelé. L'instruction donne un niveau aux intelligences, un sol aux idées. L'ignorance d'un peuple, quelque épaiase quelle soit, est une surface sans consistance ; un préjugé en désuétude l'ébranlé en tombant ; une idée nouvelle qui surgit l'émeut autant qu'une commotion volcanique.
" L'instruction des peuples met en danger les gouvernements absolus ; leur ignorance, au contraire, met en péril les gouvernements représentatifs, car les débats parlementaires, pour révéler aux niasses l'étendue de leurs droits, n'attendent pas qu'elles puissent les exercer avec discernement. Et dès qu'un peuple connaît ses droits, il n'y a plus qu'un moyen de le gouverner c'est de l'instruire.
"Ce qu'il faut donc à tout gouvernement représentatif qui prend naissance dans l'élection, c'est un vaste système d'enseignement général, gradué, spécial, professionnel, qui porte la lumière au sein de l'obscurité des masses, qui remplace toutes les démarcations arbitraires, qui assigne à chaque classe son rang, à chaque homme sa place.
" Tout gouvernement fondé sur le double principe de l'égalité des droits civils et de l'élection, sera toujours anarchique et chancelant, si un système d'instruction qui lui soit propre ne régénère l'esprit public, faussé, abâtardi par la routine des temps, ne dissipe l'encombrement des prétentions que suscite le principe mal interprété de l'égalité civile, prise pour l'égalité sociale, n'établit la hiérarchie des intelligences, ne fournit pas enfin un contingent d'hommes éclairés, suffisant pour recruter l'administration municipale, le jury, lelectorat, l'éligibilité.
" Qui veut fermement le gouvernement représentatif, veut le régime municipal. Qui veut le régime municipal veut l'élection. Mais là où les électeurs ne sont pas juges éclairés des choix qu'ils font, l'élection n'exerce plus son droit, l'intrigue l'usurpe, la centralisation paralyse le régime municipal, si bien qu'enfin, sous l'empire des formes parlementaires, ce sont le monopole et l'ignorance qui font les lois."
Voilà de grandes vérités que j'emprunte à un célèbre écrivain français et que je livre à l'intelligente considération des membres de cette Chambre.
Ne l'oublions pas : nos défaillances, nos erreurs, nos écarts, nos bouleversements électoraux, l'inipunité des fautes politiques, les dangers des monopoles dont nous sommes menacés, le maintien de vieilles institutions dont nous voudrions débarrasser le pays, et enfin la puissance ou plutôt la souveraineté de certaines influences qui paralysent, qui étouffent la véritable souveraineté, celle du peuple, tout cela nous le devons au défaut d'instruction, au manque de connaissances et non d'intelligence de ceux qui composent le corps électoral ; à l'absence d'une instruction primaire et secondaire suffisamment répandue, suffisamment subventionnée.
Comme le dit Emile de Girardin, " l'expérience démontre que lorsque l'instruction élémentaire est le privilège de quelques-uns et non l'obligation de tous, elle ne fait que des victimes ;" et j'ajouterai : elle ne fait qu'empirer le mal, augmenter le pouvoir des influences occultes et des tendances mauvaises. L'ignorance tue la liberté ; l'instruction lui donne la vie en tuant la superstition. " La rouille qui ronge le fer d'une machine exerce sur lui une action moins destructive que l'ignorance populaire sur les engrenages du système représentatif. Comment veut-on qu'il fonctionne quand toute sa force est employée à vaincre la résistance ?
Lord Russell, qui a été soixante ans dans la politique, et qui a pu durant cette longue période, juger les choses et les hommes, disait : " Il n'y a pas de plus importante question à faire régler par le parlement que celle de l'instruction nationale. Avec la tranquillité que nous procurent nos relations étrangères, nous ne saurions attirer l'attention du pays sur un sujet d'un plus grand intérêt que celui de l'établissement d'un système populaire d'instruction saine et universelle."
Répandre l'instruction primaire, la faire pénétrer dans nos campagnes les plus reculées, vaincre la résistance ou l'indifférence des parents à proclamer l'obligation de la fréquentation des écoles dans certaines conditions, voilà quel est le premier devoir de nos législateurs. Et pour cela, il faut faire deux choses indispensables : augmenter le nombre des écoles, car, dans les campagnes,.
l'hon. m. mercier 209
elles sont généralement trop éloignées, et frapper d'incapacité politique les jeunes gens qui, dans un certain nombre d'années, arriveront à l'âge de majorité sans savoir lire et écrire. Comment peut-on espérer que de pauvres petits enfants fréquentent régulièrement l'école à la campagne quand, dans certains endroits que je connais, il leur faut franchir une distance de 40 arpents, et cela dans les boues et avec les pluies de l'automne et du printemps et avec les froids rigoureux de nos hivers ?
Et sous ce rapport, comme sous bien d'autres, nous procédons d'une manière bien peu rationelle. Nous avons dans notre pro* vince 4282 maisons d'écoles, sous le contrôle des commissaires ou des syndics, fréquentées par 239,808, élèves. Nous ne donnons à ces écoles et à ces élèves, comme subsides parlementaires, .que $152,602.07, ou environ 63 centins par enfant, et environ $35.00 par maison d'école. Et cependant nous donnons pour ce qu'on est convenu d'appeler la haute éducation, la jolie somme de $71, 000 ! Les collèges classiques, au nombre de 13 avec 2,948 reçoivent de l'Etat $18,750 ou $1,418.48 par institution.. ..
Loin de moi l'idée de déprécier ces excellentes institutions qu'on appelle les collèges classiques ; elles sont dignes de notre respect et font trop de bien pour ne pas être appréciées et jugées avec avantage. Je ne donne pas ces chiffres pour démontrer que les collèges émargent trop du trésor provincial, mais simplement pour prouver que les écoles élémentaires n'émargent pas assez. Je sais que ces collèges donnent gratuitement l'instruction à 310 élevés, une partie de la pension à 187 et toute la pension à 27 jeunes gens. Je sais aussi que ces excellentes maisons ont fourni à l'Etat des hommes illustres et à l'Eglise des prêtres vertueux et distingués. Mais je veux dire que si, pour se maintenir, ces collèges, qui reçoivent les fils de familles à l'aise, ont besoin des secours de l'Etat à plus forte raison les écoles communes, fréquentées généralement par les enfants des classes pauvres, ont-elles droits à des allocations considérables. Or les chiffres que je viens de donner démontrent à l'évidence qu'il n'y a pas de justice proportionnelle dans la distribution des deniers accordés pour l'instruction.
Il est donc de la première importance de trouver et d'appliquer un système plus rationel. si nous voulons faire arriver à la masse
du peuple les bienfaits de l'instruction. Le mal est immense, le remède doit lui être proportionné. Si nous voulons tuer l'ignorance, il faut secourir les écoles élémentaires. Il y aura toujours assez d'hommes de profession, mais il n'y aura jamais assez d'ouvriers et de cultivateurs instruits. Les riches pourront toujours envoyer leurs enfants au collège ; tandis que les pauvres ne pourront envoyer les leurs aux écoles que si nous les aidons.
Si tous tant que nous sommes, nous voulions faire pour l'instruction populaire, la moitié de ce que nous faisons pour des luttes stériles ; dépenser pour cette grande et sainte cause, le quart de 1 énergie que nous consacrons à la politique, nous changerions la face du pays en dix ans et nous aurions un corps électoral capable de jug>er les fautes administratives et de les punir sévèrement.
J'ai prononcé tout à l'heure des mots terribles et bien dangereux : l'obligation de faire instruire nos enfants. Cette thèse que je soutiens n'est pas nouvelle, et elle n'a pas toujours été impie • elle ne lest que quand elle est soutenue par un libéral. En effet, M. Oscar Dunn, candidat conservateur en 1872, et soutenu à St. Hyacinthe par le journal conservateur de l'endroit, rédacteur de la Minerve pendant plusieurs années, et son candidat dans Soulanges en 1<S75, écrivait dès 1878 ; après avoir cité un article publié par Prevost-Paradol dans le Courrier du dimanche, défendant exactement les mêmes opinions :
" Cette idée du gran 1 publiciste a été tiès remarquée en France, dans le temps; mais comme beaucoup d'autres bonnes idées, elle fut vite oubliée, après avoir défrayé les discussions de la presse pendant quelques jours. Autant en emporte le vent dans une société bouleversée par la tourmente révolutionnaire. Il est permis d'espérer que dans un pays calme comme le nôtre, où la chute d'un ministère vient seule, de temps à autre, distraire la réflexion publique, un pareil projet sera étudié avec plus de suite et accueilli avec plus de faveur. Prevost-Paradol était un esprit remarquable dont l'autorité vaut beaucoup par elle-même ; mais si quelqu'un prétendait dire, comme on l'a dit de certains ouvrages de politique spéculative, que ses écrits sont d'un écrivain de premier ordre, mais non homme d'état rompu à la pratique du «rouvernement, nous demanderions pour toute réponse la permis—
l'hon. m. mercier 2il
sion de citer le 20nie article, chap. 6, de la constitution de l'Etat du Massachusetts. Voici cet article :
" Aucune personne n'aura droit de vote ni ne sera éligible à " une fonction de cet Etat, si elle ne peut lire la constitution en " anglais et écrire son nom ; pourvu néanmoins que cette près- " cription ne s'applique pas à aucune personne qui ne pourrait s'y 44 conformer à cause de quelque incapacité physique, ni aucun per- " sone qui a maintenant le droit de vote, ni à aucune personne, 44 qui aura soixante ans ou plus lorsque la présente viendra en
iorce.
44 Cet article continue M. Dunn, n'affecte en rien les droits acquis. Il a pour but simplement d'obliger les nouvelles générations à savoir lire et écrire pour avoir droit de vote. L'intention «lu législateur du Massachusetts n'a pas été tant de forcer le peuple à s'instruire que de soustraire les vieux résidents de cet Etat, qui ont tous en général une instruction élémentaire suffisante, à la concurrance politique des nouveaux arrivés, dont la majorité:, parait-il, est fort ignorante ; mais peu importe l'arrière-penséedes auteurs de la loi, pourvu que le résultat se produise à l'avantage du pays, et que l'immense problème de l'instruction populaire marche vers une solution conforme aux besoins de la société moderne.
" Il ne faut pas se le dissimuler, l'instruction obligatoire est un problème qui s'impose nécessairement un jour ou l'autre à toute société démocratique comme la notre. Heureux les pays qui la prévoient d'avance, car le prévoir c'est commencer à le résoudre, c'est s'exempter pour l'avenir de bien des troubles, de bien des agitations. L'instruction est une nécessité pour un peuple qui se gouverne lui-même, c'est-à-dire qui est appelé fréquemment à se prononcer sur des questions qui touchent à ses plus chers intérêts : il est son propre maître, non plus un enfant en tutelle : on le consulte avant île décider de son sort, et si son intelligence n'est pas^ suffisamment cultivée, que deviendra-t-il ?
Et quelle était cette thèse de Prévost- Paradol que M. Dunn appuyait avec le talent qu'on lui connaît ? C'est la mienne, c'est celle d'Emile de Girardin, c'est celle de tous les vrais amis du régime représentatif et qui en veulent conserver l'influence et la>
valeur. La voici : " J'arrive maintenant, monsieur le rédacteur' au dernier et au plus important article de mon modeste projet au réforme. Vous savez que l'usage général est de voter dans nos élections, avec des bulletins imprimés. C'est un usage que la constitution ne prescrit pas et quelle n'interdit pas non plus. Je souhaite que le législateur se décide un jour à l'interdire; en d'autres tenues, que l'électeur soit invité, comme autrefois, à écrire lui-même son bulletin sur le bureau et à le remettre plié au président (jui l'introduirait dans l'urne. . . . Mais direz-vous, il faudrait savoir désormais lire et écrire ou du moins être capable d'écrire le nom de son candidat pour être électeur ! Précisément, monsieur, et c'est pour cette raison que je vous ai annoncé le dernier article de mon projet de réforme électorale comme le plus important de tous
" Savoir clairement un nom et venir l'écrire, c'est un acte de discernement et de volonté, un signe de choix et d'indépendance. Le plus humble paysan, sûr cette fois de sa pleine liberté, arriverait au bureau décidé dans son choix Il aurait donné, en
môme temps qu'une marque d'indépendance, un gage modeste, je le veux bien, mais certain et utile de ses lumières. Il saurait lire et écrire, et il aurait ainsi conquis, autrement qu'en prenant la peine de naître, sa qualité d'électeur. Il déciderait avec un commencement d'éducation, c'est-à-dire avec moins de chance de se, tromper, des intérêts si grands et si sacrés qui lui- sont confiés, puisqu'on l'invite, après tout, à envoyer un citoyen de son choix» dans une assemblée chargée de représenter le pays et autorisée à parler en son nom. Certes, lorsqu'en échange d'un droit si précieux, et pour en mieux assurer le sincère exercice, la patrie lui demanderait d'apprendre à lire et a tracer quelques lettres, impression irrécusable de sa pensée, elle ne lui imposerait point une tâche surhumaine, ni rien qui fût indigne de ses efforts ou nuisible à son ambition. Est-ce trop demander à un électeur français que de l'engager à devenir capable d'épeler et d'écrire le noiîi de la France, et osera- t-on dire que ce soit restreindre ses droits d'homme et de citoyen, que de le conjurer de devenir, en effet par l'éducation la plus humble, un homme et un citoyen ? Faire
l'hon. m. mercier 213
«<le pareilles questions, monsieur, c'est les résoudre ; éveiller sur ce point le bon sens public, c'est le déterminer en notre faveur.
" Je vois enfin, dans cette réforme décisive, un avantage indirect si considérable, que plus j'y songe, plus j'y sens incliner mon esprit. Vous avez souvent entendu parler, monsieur, des lois sur l'instruction primaire obligatoire, et vous avez vu les meilleurs esprits se diviser sur la question de savoir si l'on pouvait ou non, dans l'intérêt public, imposer à tous les citoyens ce commencement d'instruction. Mais il est un point sur lequel tous les esprits sont d'accord : c'est qu'il est licite et excellent d'encourager par tous les moyens, les citoyens à acquérir cette instruction élémentaire. Or connaissez- vous, monsieur, de moyens plus efficaces, et en même temps plus légitimes, pour exciter une émulation salutaire que cette perspective offerte à tous : d'être ou de ne pas être électeur, selon qu'on sera capable ou non d'écrire son bulletin de vote ? Une certitude de ce genre équivaudrait à l'instruction primaire obligatoire sans blesser la liberté de personne et élèverait en bien peu de temps le niveau général de l'éducation populaire. Je dis en bien peu de temps, car une élection, dans laquelle l'homme illettré aurait vu son voisin voter sans pouvoir voter lui-même pour cause d'ignorance, serait une leçon suffisante pour la vanité française, et jamais cette vanité, souvent féconde en belles actions n'aurait produit un résultat plus heureux."
Voilà, M. le président, ce que pensait de cette question, à cause de laquelle j'ai été si calomnié, deux écrivains modérés, dont l'un, parce qu'il était conservateur a trouvé grâce devant l'orthodoxie, et dont l'autre était un des hommes les plus remarquables de son ■ époque, et serait encore une des gloires vivantes de la France, si les malheurs de la patrie ne l'avaient poussé à un acte de désespoir que les hommes de cœur comprennent mais que la religion et la raison ne nous permettent pas de justifier.
Mais qu'il soit bien entendu que cette réforme que je demande, ne doit se faire qu'avec toute la prudence et les réserves qu'imposeraient la pauvreté des parents, la distance à franchir dans nos campagnes pour parvenir à l'école et de manière à n'atteindre que les jeunes gens, à une époque déterminée. Et qu'il me
214 DDKTifn» DE
soit permis de le dire : <fe peuple je vomira» le voir +îi parce que je voudrais le voir heureux.
Et ce peuple auquel je voudrai* imposer les bienfaits- «ie l'instruction, qu'est-il ? c'est l'ar^r* iont noua sommes le» r»Tn«mry c'est cet arbre puissant donc les racines pénécrans partons <iaro le sol, ont puisé les sucs nécessaires a notre existence nsBonalk C'est cet arbre qui nous a faits ce que nous sommes : tjui ntius» -x nourris de sa sève, protégés de *on ombra, soutenu» «ie mËmncBL- Cet arbre, c'est le peuple ! Laissez-moi donc voua «lire avec ™m>teur des paroles d'cx « roya!ït :
" Vous êtes peuple, sachez d'abord ce que c'est que le peuple. " " Il y a des hommes qui. sous \k poids du jour, sans cesse esnti~ ses au soleil, à la pluie, au vent, à tontes les intempéries <fe* .saisons, labourent la terre, déposent dans son sein, avec la semence qui fructifiera, une portion de leur force et de leur vie, en oothaLnent ainsi, à la sueur de leur front, la nourriture nécessaire à omft. " Ces hommes-là sont les hommes du peuple." " D'autres hommes exploitent les forêts, les carrières, lesminesvdescendent à d'immences profondeurs dans les entrailles *ht «L afin d'en extraire le sel, la houille, le minerai, tous les indispensables aux métiers, aux arts. Ceux -eiT comme les vieillissent dans un dur labeur pour procurer la source deschtiee* dont tous ont besoin.
" Ce sont encore des hommes du peuple."
]) autres fondent des métaux, les façonnent, leur donnent les forun-s qui les rendent propres à mille usages variés ; dTi travaillent le bois, le cuir; d'autres tissent la laine, le lin la fabriquent des étoffes diverses ; d'autres pourvoient de la manière aux différentes nécessités qui dérivent ou de la nature directement ou de l'état social.
" Ce sont encore des hommes du peuple." " Quelques-uns d'entre eux aussi, à travers mille obstacles,pous- **•*, &juU>nus par leur génie, développent et perfectionnent les ait*, le» lettres, les sciences, adoucissent les mœurs, civilisent les luttions, les environnent de cette splendeur éclatante qu'on appelle la gloir**, forment entin une des sources, et la plus féconde, de la pf*périté publique.
l'hon. m. mercier 215>
" Ainsi, en chaque pays, tous ceux qui fatiguent et qui peinentproduisent et répandent les productions, tous ceux dont l'action tourne au profit de la communauté entière, les classes les plus utiles à son bien-être, les plus indispensables à sa conservation : voilà le peuple. Otez un petit nombre de privilégiés ensevelis dans la pure jouissance, le peuple c'est le genre humain.
" Sans le peuple, nulle prospérité, nul développement, nulle vie car, point de vie sans travail, et le travail est partout la destinée du peuple.
" Le peuple, c'est l'ouvrier ; c'est lui qui fait le pain, l'étoffe de nos habits, qui bâtit nos demeures, les embellit, les orne de ces mille choses qui les rendent à la fois commodes et agréables ; demeures dans lesquelles nous goûtons les plaisirs de la vie, si difficiles à gagner et si faciles à perdre ; c'est l'ouvrier qui fabrique l'horloge qui nous rappelle que le temps s'enfuit en nous laissant le regret du passé et quelquefois l'amertume du présent ; c'est lui qui fait nos temples où nous allons invoquer la divinité et la prier de bénir nos travaux et nos joies, d'adoucir nos chagrins; c'est "l'ouvrier" enfin qui confectionne nos berceaux dans lesquels le doux chant de la mère endort l'enfant quant le soir est venu ; c'est lui qui orne nos cimetières où tous, grands et petits, riches ou pauvres, nous allons dormir du dernier sommeil. Voilà " le peuple " messieurs ; saluons-le avec respect, il travaille pour nous tous : soulageons son fardeau car il est lourd quelquefois à porter,
" Autrefois ce peuple était exclave, aujourd'hui il est libre. Alors les laboureurs étaient attachés au sol avec les chaînes de la loi; et un maître impitoyable, armé de fouets et de verges, ne voyait dans ceux qui cultivaient la terre, qui nourrissaient le genre humain, que des machines vivantes dont la valeur était calculée, non d'après l'intelligence, mais d'après la force. L'être moral n'existait pas chez 1' "ouvrier" aux yeux de la loi barbare du monde païen. Il y avait deux classes distinctes : l'homme libre et l'esclave : celui qui jouissait et celui qui travaillait ; l'un constituait la personne civile et politique, l'autre, la chose. Le premier avait des droits et pas de devoirs, le second n'avait que des devoirs et pas de droits. Celui-ci constituait la plèbe, le peuple ;; celui-là formait les privilégiés, les grands, les patriciens.
" Quand le christianisme parut sur la terre, il se fit soudain une grande lumière qui éclaira le monde, et l'égalité des hommes, proclamée sur le Golgotha, fit tomber les chaînes qui blessaient les membres de l'humanité et en dégradaient le caractère auguste,
" Mais les hommes ne furent pas longtemps égaux et les agapes des premiers chrétiens furent bientôt oubliées. Le servage, autre forme de l'esclavage, dégrada de nouveau la condition de l'ouvrier et ne disparut qu'après des siècles de luttes et de sanglantes révolutions.
" Aujourd'hui tous les hommes peuvent posséder et acquérir; égaux aux yeux de Dieu et de la loi politique, ils peuvent prier aux pieds des mêmes autels, aspirer aux mêmes dignités et grandir comme des frères à l'ombre des mômes institutions. Aujourd'hui tous les hommes travaillent, et l'ouvrier marche à côté de l'homme de profession ; tous deux s'entr'aidant pour opérer les grandes œuvres de la réforme sociale et politique. L'homme d'état élevé au plus haut poste reconnaît son père dans la foule et doit se découvrir respectueusement devant la charrue ou l'atelier qui l'ont fait ce qu'il est."
Il est impossible M. le président, d'énumérer tous les biens et tous les progrès que les sociétés doivent à l'ouvrier. Il faudrait des volumes pour proclamer ces grands travaux qui ont créé l'industrie, perfectionné les arts, amélioré la condition sociale des hommes.
" Et, comme le dit Smiles, c'est au labeur physique et intellectuel des générations successives que les nations de la terre doivent d'être ce qu'elles sont aujourd'hui. Travailleurs patients et persévérants de toutes classes et de toutes conditions, cultivateurs du sol et excavateurs des mines, inventeurs et explorateurs, ouvriers et manufacturiers, artisans et poëtes, politiques et philosophes, tous ont contribué au grand résultat, et, en venant avec leurs contemporains bâtir sur les travaux de la génération précédente, ils ont porté la construction générale au point de grandeur où nous la voyons aujourd'hui. Grâce à cette succession constante de nobles travailleurs, artisans de la civilisation, l'ordre à la longue, est sorti du chaos dans l'industrie, dans la science et •dans l'art. La génération actuelle est l'héritière du grand et du
l'hon. m. mercier 217
beau domaine qui a été pour ainsi dire créé par l'habileté et l'industrie de toute notre race, et qui nous a été laissé pour que nous le cultivions à notre tour, et le transmettions à nos successeurs, non-seulement intact mais amélioré."
C'est de Salvandy qui disait : " le travail et la science sont désormais les maîtres du monde" et ce sont les ouvriers surtout par leurs travaux et leurs inventions qui ont prouvé la vérité de cette assertion.
Mais cet ouvrier, M. le président, qui travaille et qui peine pour améliorer son sort et donner du pain à ses enfants ; cet ouvrier, type du citoyen honnête, qu'avons-nous fait, que faisons-nous pour lui, dans ce pays ? Rien ! avouons-le à notre honte ; nous n'avons rien fait et nous faisons rien pour lui. Et il est là, ployant sous le poids de son labeur, et il attend, impassible comme le juste, calme comme la force dont il est l'emblème.
Que pouvons-nous, que devons-nous faire pour lui ? Lui ouvrir les portes du temple de l'instruction ; l'initier à nos travaux, lui faire partager notre vie intellectuelle, lui tendre la main comme à un frère, essuyer la sueur qui perle de son front et lui dire : courage, ami, voici des écoles spéciales et pratiques dans lesquelles tes enfants vont apprendre que ton métier est une noble profession.
Nous avons donné des millions pour les chemins de fer et les canaux ; l'ouvrier a payé sa large part des taxes nécessaires à ces immenses constructions. Son tour est venu ; que l'Etat lui donne des écoles comme l'Europe en possède ; des écoles dans lesquelles les jeunes gens apprennent un métier, en même temps qu'ils apprennent les sciences indispensables dans ce siècle de lumières et de progrès.
Les commencements de ces écoles en France ont été bien modestes, mais aussi leurs progrès ont été bien rapides et leurs bienfaits, très appréciables.
" Vers le milieu du siècle dernier, dit Quetten (Histoire des écoles impériales des arts et métiers) encore dans ses langes d'une trop longue enfance, marchant sans guides, empruntant à l'habileté de l'acte ou des procédés incomplets ou imparfaits, qui ne réussissaient qu a force de patience et d'adresse, l'industrie commençait à chercher des voies nouvelles.
"Indécise, irrésolue, parce qu'il lui manquait l'appui de la science, elle tendait déjà à s'inspirer de l'étude des faits appuyé* par l'exactitude de théories qu'elle soupçonnait, mais quelle n'avait pas acquises.
" De son côté, la science, partage d'un petit nombre d'élus, mal consolidée sur des bases confuses, cherchant la simplicité et la clarté par l'abstraction et l'empirisme, semblait pressentir que son alliance avec l'industrie allait lui donner la vie, et avec la vie, un essor rapide et énergique. A la suite du grand mouvement intellectuel, qui fut le précurseur de la révolution française,, au milieu des efforts de la philosophie et du socialisme, travaillant à régénérer les idées, à chasser les abus du passé, à émanciper les masses, la science s éveillant devait tendre la main à
l'industrie Les ouvriers n'existaient pas ! on avait des
prolétaires, travaillant sans la conscience de leur œuvre, habiles en leur tour de main, mais ignorants de toutes choses en dehors
du métier Il fallait songer à former des élèves en état de
fournir à l'industrie des chefs et des soutiens. Il fallait là, comme sur le champ de bataille, organiser des cohortes et les mettre à même de faire face aux nécessités de l'avenir. Aussi dans tous les pays, les hommes, pénétrés du sentiment du progrès, songèrent-ils, tout d'abord, à la création d'écoles industrielles. L'Angleterre, l'Allemagne et l'Amérique elle-même, commencent à se préoccuper de ces fondations utiles. Et chez nous, vers les commencements de 1788 on vit le duc de LaRochefoucauld,
alors colonel d'un régiment de dragons, un de ces hommes aux idées généreuses qui font les philantrophes, voulant venir en aide à quelques enfants de son régiment, qu'il r.e pouvait, d'après les règlements, admettre comme enfants de troupe, s'occuper d'une fondation, dont l'idée première devait donner, un jour, naissance aux écoles d'arts et métiers.
" L'école de Liancourt fut installée dans une des fermes dépendant du domaine du duc et prit le nom d'école de la montagiu* parce qu'elle était située en haut de la montagne de Liancourt Dans cet établissement, La Rochefoucauld fit élever à ses frais une vingtaine d'orphelins. Ces enfants dont le nombre augmenta successivement et vint à atteindre presque le chiffre de cent, en
l'hon. m. mercier 219
1791, étaient instruits par des sous-officiers du régiment qui leur -enseignaient la lecture, récriture, et le colonel, joignait à ce bagage modeste quelques éléments de certains métiers et les bases de l'instruction militaire, on avait adjoint aux sous-officiers instituteurs, les maîtres-ouvriers du régiment, armuriers, tailleurs, •cordonniers, etc., qui montraient chacun leur métier à ceux des élèves qui voulaient ou pouvaient s'en occuper."
Cette école progressa si vite que bientôt 500 élèves s'y pressaient. Il fallut descendre de la montagne et prendre le château de Liancourt. Il fallut encore déloger de là; la bâtisse était devenue trop étroite. On alla à Compiègne et alors l'institution prit le nom de Prytanée Français ; c'est là que Napoléon, premier •consul, la trouva. D'après ses ordres on y plaça des ateliers de forges, de tours d'ajustage, de menuiserie, de charronnage, de taille de limes, etc., etc., chacun sous la direction de maîtres spéciaux. En 1800, le château de Compiègne devenait à son tour trop étroit et l'école fut transportée à Châlons sur Manie, dans les bâtisses du séminaire et des couvents qui lavoisinaient. Dès 1804. une seconde école, semblable à celle de Compiègne, avait été établie à Angers, pour recevoir les jeunes gens de l'ouest de France. Plus tard surgit celle d'Aix et de Beaupréan.
Aujourd'hui il y a de ces écoles en Allemagne, en Suisse et même en Russie». Un décret du 4 décembre 1864, leur a donné en France le nom d'écoles d'enseignement secondaire spéciale et Duray les perfectionna en fondant à Cluny une école normale destinée à formel- des professeurs pour cette spécialité de l'enseignement. Enfin un décret du 6 novembre 1875, a rendu l'action de ces écoles plus uniforme et plus efficace.
L'article 1er de ce décret est ainsi conçu: " Les écoles d'arts " et métiers de Ohâlons-sur-Marne, d'Angers et d'Aix ont pour 4* objet de former pour toutes les industries correspondantes à " l'emploi du fer et du bois des chefs d'atelier et des ouvriers ' exercés en la pratique éclairée des arts spécialement utiles à ces •* industries. Klies sont placées sous l'autorité du ministre de k l'agriculture et du commerce et sous la surveillance du préfet " du département dans lequel chacune d'elles est établie."
L'article 4 décrète que des bourses ou fractions de bourses sont
accordées par l'Etat aux élèves qui ont préalablement fait constater Tinsuffisance des ressources de leurs familles pour leur entretien à l'école. La durée des cours est fixée à trois ans. L'enseignement comprend pour la théorie : l'arithmétique, la géométrie et l'algèbre élémentaire, la trigonométrie rectiligne, la mécanique, la physique, la chimie, le dessin, la géographie, la comptabilité et la grammaire ; et pour la pratique : l'enseignement correspondant aux industries qui emploient le fer et le bois, se donne dans quatre ateliers spéciaux, h savoir : modèles, menuiseries, fonderies, et forges. Les élèves ne sont pas admis avant 15 ans ni après 17 ans et doivent posséder les connaissances acquises à l'école primaire et être munis d'un certificat délivré par un chef d'industrie constatant que le candidat est familiarisé avec le travail manuel.
Ce candidat doit de plus exécuter sous les yeux des examinateurs avant son admission, une pièce de bois ou de fer, en rapport avec le métier qu'il aura déjà étudié. Voici les prix payés aux directeurs, aux professeurs et autres employés de ces écoles :
frs. frs.
Directeur de 6,000 à 7,000
Ingénieur " 4,500 à 5,000
Aumônier " 1,800 à 2,500
Professeur " 2,400 à 3,600
Maîtres " 1,^00 à 2,400
Chef d'atelier " 3,000 à 4,000
Sous-chef d'atelier " 2,200 à 3,800
Maître de musique " 800 à 1,200
Maître tailleur, etc., etc " 1,400 à 2,000
Il faut avouer que c'est là une manière intelligente de relever la condition de l'ouvrier. Comme on vient de le voir, les élèves sont généralement admis aux frais de l'Etat qui les nourrit, les habille et les instruit. Pour rencontrer ces dépenses, le budget de 1877 accorde 972,000 francs, près de $200,000, pour Tannée seulement, indépendamment des bourses fournies par les municipalités des villes et autres, lesquelles bourses atteignent un chiffre que je n ai pu trouver dans le» statistiques, mais qui parait trèsconsidérables.
l'hon. m. mercier 221'
" A part ces trois écoles, rétablies par le décret de 1873, il y en a encore plusieurs de ce genre qui fonctionnent en France ; contentons nous d'en nommer les principales :
1. Ecole centrale des arts et manufactures, 700 élèves, allocation 30,000 francs distribués en bourses, demi-bourses et quarts de bourses.
2. Ecole centrale Lyonnaise fondée par des commerçants possédant des ateliers, dans lesquels les élèves sont exercés aux travaux de menuiseries, de forges, de limes et de ferblanteries.
3. Ecole des mineurs de St. Etienne destinée à former des directeurs d'exploitations d'usines métallurgiques.
4. Ecole des mineurs d'Alais, aussi destinée à former des maîtres ouvriers mineurs.
Il y a en outre des écoles d'horlogerie, de dentelles, à Caen, à Bayeux, au Creuzot, Meudon, Bagneul ; de tissage à Lyon, Reiins, etc. A Paris, les frères des écoles chrétiennes dirigent un vaste établissement d'apprentissage muni de 15 ateliers.
Ces écoles sont devenues tellement populaires qu'en 1876 elles comptaient déjà 150,000 élèves, et M. Hippau, qui donne ce chiffre le trouve insuffisant car, dit-il, il ne présente qu'un élève sur 240 habitants, tandis qu'en Allemagne ces écoles reçoivent un élève sur 200.
Il n'y a pas au Canada d'école semblable, du moins pas dans la province de Québec. On voit bien dans le rapport du surintendant de l'instruction un bon nombre d'établissements indiqués sous la rubrique de collège* industriels, mais ces établissements ne sont industriels que par le nom. L'instruction qui s'y donne conduit à l'industrie comme tout chemin mène à Rome. Mais l'instruction industrielle pratique, comme elle se donne dans les écoles spéciales de France, d'Allemagne et de Suisse n'existe pas ici. On a voulu attaquer les écoles en France et l'article du budget leur accordant 1,151,000 francs, fut l'objet d'une vive discussion dans la séance du 2G avril 1850, et savez-vous quels furent les défenseurs de ces institutions ? Berryer et Dupin, deux des plus célèbres avocats de France. Et savez-vous quel témoignage ces écoles reçurent, en présence de toute la députation nationale 1 Les chefs d'établissements industriels français, attes-
tèrent la déclaration suivante : " Les écoles d'arts et métiers sont •d'une utilité tellement incontestable, que si elles n'existaient pas, il faudrait les créer ; qu'une foule d'emplois dans les grands ^ateliers et dans les chemins de fer ne sauraient être occupés aussi convenablement que par les anciens élèves des écoles des arts et métiers ; qu'enfin, si par impossible, ces écoles venaient à être supprimées, l'industrie nationale en recevrait un contre-coup fâcheux qu'il serait alors trop tard de constater."
M. Archambault, l'habile directeur de l'Ecole polythecnique de Montréal, a compris l'importance et la valeur de ces écoles industrielles, car le programme de son institution comprend celui des grandes écoles de France dont je viens de parler. Mais ce programme n'est que sur le papier, du moins quant à la portée de l'enseignement pratique, et attend pour être réalisé des allocations suffisantes de la part de l'Etat. Cette question s'impose impérieusement à notre attention, et nous devrions la résoudre avant longtemps. En formant des hommes spéciaux, les écoles fourniraient aux différentes industries de notre pays des chefs et des administrateurs habiles. Elles ouvriraient de nouvelles carrières à nos jeunes gens et les guériraient de l'amour excessif qu'ils ont pour ce qu'on appelle les "professions libérales." Nos enfants puiseraient dans ces écoles le goût des arts mécaniques et y apprendraient qu'il y a d'autres carrières que celles du barreau, du notariat ou de la médecine, d'autres carrières où les hommes peuvent se distinguer. Les arts mécaniques cesseraient d'être des métiers vulgaires pour devenir des professions nobles et élevées, comme ils le sont en réalité, dans l'esprit des hommes sencés ; professions n'en doutons pas, messieurs, dans lesquelles les citoyens rendent <le grands services à la patrie, dans lesquelles ils peuvent s'élever à de hautes positions, conquérir l'estime et mériter la reconnaissance de leurs compatriotes.
Laissez-moi vous dire que nous sommes dans d'excellentes conditions pour faire quelque chose dans le sens que j'ai indiqué.Les dotations accordées à nos chemins de fer sont presque entièrement payées, le chemin de fer du nord est terminé, la crise commerciale est finie et il nous semble que nous pouvons espérer quelques années d'abondance et de prospérité. Les capitaux des vieux
l'hon. m. mercier 223
pays nous sont offerts ; le commerce devient actif ; les esprits paraissent mieux dirigés vers les affaires, enfin notre province semble vouloir secouer sa torpeur et marcher à la suite des pays qui sont entrés dans la voie du progrès.
Sachons profiter des circonstances, tâchons de réparer *e temps perdu, et apôtres des grandes idées, donnons au pays une école industrielle, destinée à produire des chefs d'atelier, des contre-maîtres, des mécaniciens, enfin des ouvriers capables d'éclairer les pas encore chancelants de notre industrie naissante. Si j'avais le temps je mettrais sous les yeux la liste des hommes distingués en général, qui en France, ont doté et soutenu ces écoles spéciales. Vous verriez Monthyon, Michel Brezin, Xavier Jourdain et tant d'autres encore ; qui, avec une philantrophie admirable sont venus au secours des classes ouvrières, et ont aidé à l'instruction pratique de leurs enfants. La France qui est grande dans tout ce qu'elle fait, même dans ses erreurs, la France a voulu perpétuer la mémoire de LaRochefoucauld en élevant une statue le 6 octobre 1861, à Liancourt, en l'honneur de ce bienfaiteur des ouvriers et sur laquelle sont gravées ces belles paroles : " Il faut aider tout ce qui est utile. Il faut attacher son nom à tout ce qui est bien."
Où est le LaRochefoucauld canadien qui va devenir le bienfaiteur de nos classes ouvrières ? L'avenir dira si j'ai trop présumé du dévouement et de l'intelligence de mes compatriotes ; mais je ne désespère pas de voir quelques-uns de mes compatriotes, ayant de l'argent et du patriotisme, compléter avec l'aide du Gouvernement l'œuvre de l'école du Plateau, et réaliser ici la noble pensée qui se prosuit en Europe.
Je lisais encore hier le testament que Frs. X. Jourdain, manufacturier français et chevalier de la légion d'honneur, faisait en 1868 et dans lequel il prononce ces paroles touchantes: voulant témoigner de ma reconnaissance pour l'instruction gratuite que j'ai reçue en 1812 et les années suivantes, à l'école d'arts et métiers de Châlons-sur-Marne, et qui m'a ouvert la carrière industrielle, je fais donation à cette institution d'une rente annuelle de 1000 francs sur l'Etat, à perpétuité." Plusieurs donations semblables ont été faites.
En Allemagne et dans les principales villes, les chambres de
commerce, les manufacturiers et les principaux citoyens se sont, réunis dans une association philantropique et ont fondé de ces écoles ; pourquoi nos marchands et nos manufacturiers n'en feraient-ils pas autant ? C'est une œuvre digne de Montréal, qui ferait sa gloire et le bonheur de nos ouvriers. Si une telle institution était établie, les cités, les villes et certains comtés pourraient être invités à la fondation de bourses annuelles qui y entretiendraient des jeunes ouvriers de talents que la localité produit et qui y végètent aujourd'hui faute de connaissances suffisantes. Quelques hommes intelligents pourraient être chargés de l'étude du projet on pourrait même envoyer en Europe, aux frais du gouvernement deux ou trois délégués qui feraient un rapport circonstancié sur le fonctionnement des principales institutions de ce genre ; et alors la question, débarrassée de l'incertitude dans laquelle je la présente, pourrait être résolue plus facilement et plus avantageusement.
Laissez-moi vous rappeler les paroles d'un célèbre industriel français, Ternaux devenu député en 1829 : " Cinquante ans d'existence commerciale et manufacturière, disait-il, à la tribune,, m'ont mis plus d'une fois à même de réfléchir sur la malheureuse situation des jeunes gens sortant du collège qui me demandaient ou pour qui les parents sollicitaient des places et dont je ne pouvais satisfaire les demandes. Combien n'en ai-je pas vu se frapper le front de désespoir, et les plus sensés se plaindre amèrement que leurs parents ne les eussent fait instruire de préférence à manier le rabot ou la lime."
On dit souvent ici, sans trop refléchir, que le clergé canadien a accaparé l'instruction de la jeunesse et qu'il a trop multiplié les collèges classiques. C'est une erreur, M. le président, c'est même de l'ingratitude. Les institutions religieuses ont le contrôle de l'instruction supérieure, c'est vrai, mais à qui la faute et où est le mal ? Qu'ont fait les laïques dans ce pays pour instruire la jeunesse ? Rien, ou presque rien. Et où en serait l'instruction dans notre province sans le noble dévouement de notre clergé ? Elle n'aurait fait aucun progrès. Quels sont les citoyens qui auraientpu fonder ces institututions remarquables qu'on appelle " collège de Montréal," collège Ste-Marie," "collège de St-Hyacinthe," de
l'hon. m. mercier 225
"Nicolet" et de "Ste-Thérèse" ? Cherchez-les et vous ne les trouverez pas. Sachons l'avouer et le reconnaître ; nous ne serions pas honnêtes si nous ne savions pas être justes et francs II fallait le soufle religieux, il fallait le généreux désintéressement du prêtre pour donner la vie à ces grandes et belles institutions qui font la gloire de notre pays et dans lesquelles des professeurs, dont nous gardons un pieux souvenir, nous ont rompu le pain de l'instruction. Sans le prêtre la plupart d'entre nous ne seraient pas instruits, ou ne le seraient que d'une manière incomplète et insuffisante à la mission que nous sommes appelés à remplir. Respectons ces maisons qui ont fait de nous des citoyens utiles au pays et défendons-les contre les attaques de la calomnie et de la médisance. Nous prouverons par là que nous ne sommes pas seulement des hommes instruits, mais que nous sommes de plus des hommes de cœur.
Et, en demandant des écoles spéciales et industrielles, nous ne cherchons pas à détruire les collèges classiques, mais bien à aider leur œuvre : nous demandons aux laïques de faire leur part, comme le clergé a fait la sienne, dans le grand travail de l'instruction publique. Comme le dit si bien Saint-Marc Girardin (Moniteur 5 juin 1839) il ne s'agit pas de substituer l'éducation professionnelle à l'éducation classique, il s'agit simplement de mettre à côté de l'éducation classique, l'éducation professionnelle d établir par conséquent différentes études correspondantes à la diversité des professions sociales. Nous voulons ouvrir une carrière, donner de ressort et de l'avenir à tous ces jeunes gens qui n'ont pas d'aptitude ou de goût pour les professions libérales ; nous voulons multiplier les moyens d'instruction et par conséquent les forces de la génération future. Nous devons cette réforme au pays ; elle répond à un besoin impérieux de notre siècle. Je dirai au législateur et au gouvernement, avec L'Herminier : Versez l'instruction sur la tête du peuple, vous lui devez ce baptême."