‹ Biographie, discours, conférences, etc. de L'Hon. Honoré MercierChapitre 141 sur 145 · DE MONTRÉAL · texte numérisé non relu

DE MONTRÉAL

M. le Rédacteur de la Gazette,

Vous m'avez accusé de passer souvent d'un parti à l'autre, d'avoir trahi les libéraux en cherchant une coalition avec les conservateurs et d'être toujours prêt à nie vendre pour un portefeuille.

Vous prétendez même trouver la preuve de ces calomnies dans un pamphlet que votre intelligent confrère tory du Courrier de Ut-Hyacinthe vient de publier sous le titre " Mémoire sur Uv coalition"

Vous savez qu'il n'y a pas un mot de vrai dans ce que vous dites, vous savez spécialement que le pamphlet en question prouve exactement le contraire de ce que vous affirmez et que M. de la Bruère, avec sa simplicité desprit bien connue, a reproduit des documents auxquels le public est habitué et qui montrent de la fa<;on la plus claire combien j'ai toujours été fidèle à mes amis et combien de fois j'ai refusé d'entrer dans un cabinet conservateur.

Ce qui m'étonne, M. le rédacteur, ce n'est pas de vous voir me calomnier, vous êtes payé pour cela, mais ce qui me surprend, et ce qui surprend le public intelligent, c'est de vous voir scandalisé de ce que j'ai demandé une alliance désintéressée entre les conservateurs et les libéraux, quand vous avez applaudi et approuvé l'achat de cinq députés libéraux par M. Chapleau en 1879, achat qui n'était rien que le prix de la trahison qui a renversé votre nouvel idole, M. Joly.

Je vous défie de trouver dans les documents que vous citez une seule ligne qui puisse justifier vos accusations contre moi.

Vous prétendez que j'ai été versatile et que j'ai changé souvent de parti. Les faits vous prouvent le contraire.

En quittant le collège, en 1862, je devins rédacteur du Courrier de Si-Hyacinthe et le premier acte politique de ma vie fut dappuyer le gouvernement libéral Maedonald-Sicotte, formé après la chute du gouvernement Cartier-Macdonal, sur la question de la milice.

Eh 1863, lorsque les difficultés s élevèrent entre M. Sicotte et M. Sandfield Macdonald, je suivis ce premier dans l'opposition et quand M. Sicotte fut nommé juge, je me trouvai avec les conservateurs, dans l'opposition où ma fidélité à son égard m'avait conduit.

En 1864, j'abandonnai ma place de rédacteur au Courrier d>e St-Hyacint/te parce que je n'approuvais pas le projet de confédération, et en 1866, après que le parlement impérial eut décrété la confédération des Provinces de l'Amérique Britannique du Nord, je crus que je pourrais cesser de m'y opposer du moment où elle était devenue une loi et pendant deux mois je m'efforçai de faire marcher la constitution. Mais quand M. Cartier qui avait déclaré que les résolutions de la convention de Québec étaient une liaison sacrée que la législature du Canada ne pourrait plus toucher, consentit à soumettre à l'arbitrage impérial les difficultés soulevées entre le Canada et les Provinces maritimes, je quittai de nouveau la rédaction du journal et rentrai dans la vie privée.

Je restai étranger à la vie publique jusqu'en 1872, quand se forma le parti national auquel je me ralliai. Je fus élu député du comté de Rouville, et depuis lors j'ai toujours combattu Sir John Macdonald et sa séquelle vénale dont vous êtes un membre distingué.

J'ai consenti à entrer dans le gouvernement Joly en 1879, après la mort du regretté M. Bachand, et lorsque ce gouvernement avait une majorité insignifiante et que vous preniez tous les moyens propres ou sales pour le renverser et le détruire dans l'opinion publique.

J'ai été le collègue loyal de M. Joly pendant tout le temps qu'il a été au pouvoir et vous n'avez pas eu le plaisir de me compter au nombre des traîtres qui l'ont abandonné et que vous approuvez d'une façon si indécente. J'ai supporté loyalement et

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^sincèrement M. Joly comme chef de l'opposition, et lorsqu'il a jugé bon de se retirer volontairement et de me prier d'accepter sa haute mais bien désavantageuse position, j'ai retroussé mes manches et me suis mis à l'œuvre consciencieusement pour combattre les spéculateurs de votre parti qui volaient et ruinaient le pays et qui reçoivent votre chaud et cordial appui intéressé.

Ma conscience me dit que j'ai fait mon devoir depuis que je suis le chef de l'opposition, et si je mérite tellement votre haine et vos insultes, c'est que j'ai dénoncé avec autant de vigueur et de succès toutes les turpitudes dont vos amis politiques se sont rendu coupables et que vous flattez pour arriver à vos fins vénales.

Quand j'ai vu que nos luttes de parti conduisaient la province à la ruine, j'ai essayé de la sauver en unissant sous un même drapeau tous les hommes honnêtes des deux partis.

J'ai été et je suis encore favorable à une coalition fondée sur une base honorable et honnête et dans l'intérêt public.

Vous dites que j'ai demandé à entrer dans le gouvernement de M. Chapleau et de M. Mousseau.

C'est faux.

Les documents dont vous parlez prouvent péremptoirement que j'ai refusé toutes les offres de M. Chapleau et que, quand il m'a offert une coalition, j'ai déclaré que je n'accepterais qu'à la condition qu'il se retirât du cabinet ; et les documents publiés par M. de la Bruère dont vous vous servez pour vos accusations, montrent que j'ai même ajouté que tout en étant prêt à contribuer à la formation d'un gouvernement de coalition, je ne consentirais pas à en- faire partie et ne ferais pas d'arrangement définitif sans l'approbation préalable de mes amis politiques qui seraient consultés dans un caucus et auraient le droit de prononcer la décision finale.

Consultez votre ami du Canadien, M. Israël Tarte, avec lequel vous vous entendez si bien pour m 'insulter et vous verrez qu'il disait :

" M. Chapleau lui-même à l'insu de ses collègues a imploré M. Mercier d'entrer avec deux de ses amis dans le cabîp**1" '** *»/1~ *dien, 19 octobre 1881).

" C est dans ces circonstances que M. Chapleau s'est adressé à M. Mercier personnellement, après l'avoir fait interroger par un homme de haute position dont nous ne croyons pas utile de révéler le nom aujourd'hui." (Cet homme était l'honorable M. Mousseau.)

" Dans le mois de mars, M. Chapleau a fait l'offre à M. Mercier de former une alliance." (Canadien, 22 octobre 1881.)

Pendant des mois et des mois, M. Chapleau a permis à la presse entière de discuter les offres qu'il m'avait faites sans le nier ni dans la législature, ni dans la Minerve, toujours prête à parler pour lui.

" Pourquoi n'est-il pas intervenu pour protéger la dignité de la législature et rassurer les conservateurs. C'est, voyez-vous, qu'il a toujours espéré jusqu'au dernier moment réaliser ses projets de contre-bande. "

(Le Canadien, 25 octobre 1881)

Si vous désirez, M. le rédacteur de la Gazette consulter la Minerve du 21 octobre 1881, vous y trouverez les mots suivants bien significatifs.

" Le député de St-Hyacinthe n'a fait aucune démarche auprès du premier ministre pour négocier des offres de portefeuilles pour lui-même ou pour aucun de ses amis.

Dire que M. Chapleau a fait faire plongeon à M. Mercier, c'est une fausseté. Comme fait, à l'égard de M. Mercier c est une injure gratuite à un adversaire dont la retraite nest pas une trahison

Entre MM. Mercier et Chapleau il n'aurait pu être question de jouer au plus fin malgré les divergences d'opinion ou de principes qui les séparaient. Ils sont tous deux trop honorables pour jamais jouer le rôle qu'on veut leur prêter."

Il y a quelques points que révèlent les documents, mais que vous prenez bien soin de ne pas citer pour caoher la vérité et tromper le public.

Fidèle à votre maxime " les exigences politiques et de parti justifient le mensonge " vous falsifiez ces documents et leur faites-

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dire le contraire de ce qu'ils contiennent. Evidemment les jobs etla prébende gouvernementale influe sur votre véracité.

M. L. O. David a été interrogé devant la commission royale eta nié le projet de coalition avec M. Mousseau. Voici son témoignage, page 389 du rapport :

" Question. — Est-ce que M. Mercier a consenti à aviser ses amis à entrer dans un cabinet avec M. Mousseau ?

" Réponse. — Non, M. Mercier a dit qu'il n'était pas nécessaire qu'il fît partie d'un ministère de coalition,pourvu que M. Mousseau n'en fût pas, qu'il était toujours prêt à prendre en considération la formation d'un cabinet de cette nature, mais pas avec M. Mousseau ; depuis la première session qu'il avait faite comme premier ministre à Québec, M. Mercier n'a jamais voulu entendre parler d'une coalition avec M. Mousseau."

Dans le Hansard de 1882, on peut trouver tous les documente officiels de ces pourparlers ou essais de former une coalition et parmi ces papiers, il y a le mémorandum d'une entrevue qui a eu lieu entre M. Chapleau et moi le 30 mars 1881.

Ce mémorandum commence comme suit :

Le 30 mars 1881, M. F. X. Archambault, C. R., Montréal, est allé au bureau de M. Mercier lui dire que l'honorable M. Chapleau désirait avoir une entrevue avec lui au sujet de certaines affaires politiques. M. Mercier s'est rendu avec M. Archambault, vers midi et demi, au restaurant de M. Victor, et après quelques minutes d'attente, M, Chapleau est entré avec MM. Dansereau et Senécal, et après les salutations d'usage, MM. Chapleau et Mercier furent laissés seuls. Ils eurent alors une conversation qui dura pendant un quart «l'heure ou 20 minutes.

M. Chapleau demanda la permission de proposer à M. Mercier une question préliminaire ; sur son consentement, il lui posa la question suivante :

" As-tu eu quelquentente directe ou indirecte avec M. Tarte ?" Sur sa réponse négative, il lui demanda s'il était toujours favorable à une coalition. M. Mercier lui répondit que oui, pourvu qu'elle f ftt faite d'une manière honorable, dans l'intérêt de la province, et non d'un parti et sur des bases acceptables aux chefs de& deux partis.

M. Chapleau ajouta :

J en suis très heureux. La crise est proche. J'ai des amis <jui me trahissent, et s'il n'y a pas d'entente je serai obligé de faire des élections générales et je voudrais sauver à la province le trouble et les dépenses qu elles occasionnent. Je sais que tu exiges l'abolition du Conseil Législatif. C'est une question qu'il faut régler. Mes vues sont changées à ce sujet et je pense que je puis m'entend re avec toi là-dessus. Je suis prêt à mettre à ta disposition deux ou trois portefeuilles et donner à ton parti la portion qu'il est en droit d'espérer dans les circonstances.

M. Mercier répondit : " l'abolition du Conseil est une des conditions aue j'ai données à tes amis dans l'automne de 1879 et en février 1880, quand ils m'ont approché. Mais j'ai imposé deux autres conditions, et pour qu'il n'y ait pas de malentendu, je vais te les rappeler. D'abord, il faut que tu t'effaces, comme premier.

" Je ne veux pas faire de coalition avec ton gouvernement, et le voudrais-je, que mon parti ne le voudrait pas. Or, je ne veux pas m'isoler de mes amis, auxquels je veux rester loyal. Mon adhésion à un gouvernement ne sera profitable à la province, et on ne pourra la sauver de la crise qui la menace qui si elle se fait dans des conditions acceptables aux hommes importants des deux partis.

" Pour cela, il faut que tu cesses d'être premier ministre. Et il va sans dire que dans les combinaisons, je veux rester libre,tout en l'appuyant loyalement, de ne pas faire partie du gouvernement de coalition. Ma détermination finale à ce sujet devant être arrêtée suivant les circonstances et suivant que mes amis et moi déciderions être le plus utile à la province et à empêcher de nouveaux embarras.

" Une autre condition est que je ne décide rien d'une manière définitive, sans consulter les chefs de mon parti, si j'arrive avec toi à m 'entendre sur le futur premier, et avec ce dernier, sur les bases fondamentales du nouveau gouvernement.

Je réunirai mes collègues en Chambre, et d'autres amis influents et s'ils repoussent l'arrangement projeté, j'en resterai là.

M. Chapleau observa, qu'il ne pensait pas que M. Mercier ferait de sa résignation comme premier, une condition essentielle. Que

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personellement il ne tenait pas à conserver ce poste, qu'il ne voudrait pas être un obstacle et empêcher une combinaison utile au pays. Que d'ailleurs il était malade et très fatigué, mais que cependant son départ amènerait des complications propres à faire manquer le projet, et que M. Mercier devrait, dans l'intérêt du pnblic, consentir à ce qu'il restât premier ministre durant la prochaine session et qu'après, la fusion étant faite, il se retirerait.

Que M. Mercier deviendrait naturellement le chef. Ce dernier répliqua que la chose était impossible, qu'il n'avait aucun ressentiment personel contre lui,et qu'il se plaisait à reconnaître ses talents, son habileté et ses vues larges et libérales, mais que s'il désirait rester le premier, il était inutile de songer à faire une coalition.

Ces conditions imposées par M. Mercier ne furent pas acceptées et le projet tomba à l'eau.

Vous voyez, M. le rédacteur de la Gazette, que vous m'avez calomnié quand vous avez dit dans votre journal que j'étais prêt à trahir mon parti, à me vendre moi et mon parti pour entrer dans les gouvernements Chapleau et Mousseau.

Vous avez fait ces. affirmations ayant sous les yeux la preuve <lu contraire et sachant que vous faisiez unjnensonge éclatant.

Votre conduite n'est digne ni d'un gentilhomme ni d'un journal Tionorable et je vous dénonce encore comme un malicieux calomniateur et vous accuse d'avoir trompé sciemment le public auquel vous vous adressez pour faire du tort à un adversaire politique.

Je crois avoir répondu victorieusement à toutes vos accusations malsaines et aux attaques indignes d'honnêtes gens que, depuis quelque temqs, vous vous plaisez à me lancer.

Comme le public peut maintenant voir et jugrr par lui-même, il n'y a dans vos articles contre moi que mensonges, falsifications, calomnies et insultes.

Je vous laisse à la honte qui s'attache à votre basse et malhonnête» conduite et je signe

Votre très humble et très obéissant serviteur,

Montréal, 27 septembre, 1886.

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