FEU CÔME SÉRAPHIN CHERRIER
Monsieur le président, Mesdames et messieurs,
Le Canada a perdu dernièrement un de ses meilleurs citoyens ; la religion, un de ses plus fidèles défenseurs ; le barreau, un de ses membres les plus distingués ; et le parti libéral, une de ses gloires les plus pures, dans la personne de feu Côme Séraphin Cherrier.
Je viens vous entretenir quelques instants de ce patriote et recueillir avec vous quelques-unes des leçons salutaires que sa vie nous offre.
L'an dernier, à pareille époque, et du haut de cette même tribune, j'ai offert à votre admiration la mémoire de Chs Laberge 'r c'était le disciple. Aujourd'hui c'est le tour du maître. En effet ces deux hommes représentent toute une école : celle des libéraux chez qui les convictions politiques ne nuisent pas aux croyances religieuses et qui se font une gloire d'être catholiques, tout en étant libéraux.
Arrivé à la fin du siècle dernier, M. Cherrier est parti à la fin
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de celui-ci ; sa vie avait précédé la fin de l'un, il était naturel que sa mort précédât la fin de l'autre. Né àRepentigny le 22 juillet 1798 et mort le 10 avril 1885, M. Cherrier arrivait à ses 87 ans. Il est parti comme il avait vécu, avec le respect de tous ses concitoyens et l'amour d'une famille, dont le nom rappelle les grandes traditions de l'honneur et de la loyauté.
Lorsque les cloches de nos églises annoncèrent cette mort, tous les habitants, sans distinction de race ou de religion, pauvres et riches, grands et petits, comprirent que la ville perdait un grand citoyen, et le pays, un grand patriote.
Notre biographe national, M. David, qui a rendu tant de services à son pays, en écrivant l'histoire de nos patriotes et de quelques-uns de nos contemporains, disait en 1872, à l'occasion du cinquantième anniversaire de l'entrée de M. Cherrier au barreau:
" M. Cherrier a été toute sa vie, avocat, comme on Tétait' en France du temps des d'Aguesseau, des Talons et des Portalis ; il est le dernier survivant de cette pléiade d'hommes remarquables qui honorèrent le barreau canadien par leurs talents et leur intégrité. Contemporain des Papineau, des Viger, des Toussaint Pelletier, des Morin et des Roy, l'histoire de sa vie évoque les plus glorieux souvenirs, rappelle les événements politiques les plus émouvants de notre passé."
Rien de plus juste que ces remarques qui apprécient si bien le caractère de M. Cherrier et le représentent si fidèlement.
M. David n'est pas le seul de nos écrivains qui ait fait l'éloge de M. Cherrier, l'autre jour, lors de l'ouverture des cours de l'Université Laval, l'hon. M. Chauveau, une autre gloire littéraire de ce pays, disait :
" 31. Corne Séraphin Cherrier, notre bon et vénérable doyen a rempli une longue existence ; étant né le. 22 juillet 1798, il avait presqu'accompli sa quatre-vingt-septième année. Bon, pieux, honnête, laborieux, fidèle à sa foi religieuse et à sa foi nationale, il ne s'est pas démenti un seul instant.
" En voulez- vous la preuve la plus convaincante ? vous la trou-
verez dans le sentiment public, dans l'opinion populaire. Nos braves gens ont de ces mots naïfs qui valent toute une oraison funèbre. Un bon serviteur qui l'avait suivi pas à pas depuis bien des années, disait : M. Cherrier, son devoir était toujours devant lui ! Un bonne vieille ajoutait : " Je lai connu tout petit et il a toujours marché dans sa religion tout drette, tout drette"
" M. Cherrier était d'une forte race, il descendait d'un des rares émigrés français, venus ici depuis la cession du pays. François Cherrier, notaire royal au Mans, vint au Canada à la demande de son oncle M. Isambart, curé de Longueuil. Il épousa dans cette paroisse, une demoiselle Du bue et sur la terre qui appartient à cette dernière famille se trouvait encore ces années dernières, un tilleul d'une énorme circonférence, planté par un des ancêtres et dont l'existence patriarcale semblait un emblème de vigueur et de fécondité qui n'a pas été démenti.
" M. François Cherrier eut huit enfants, quatre garçons et quatre filles. Un des fils fut le curé de St-Denis qui construisit à ses frais l'église actuelle. Une des filles épousa M. Lartigue et fut la mère du premier évéque de Montréal, une autre M. Denis Viger et fut la mère de l'honorable Denis Benjamin Viger, une troisième, M. Joseph Papineau, et fut la mère de l'honorable Louis Joseph Papineau.
%t M. Joseph Marie Cherrier, le p?re de notre doyen avait épousé à Québec, une demoiselle Bellefleur ; il eut dix-sept enfants, qui tous parvinrent à la maturité de la vie ; quatorze sont nés à Québec et trois à Repentigny. Corne Séraphin fit du nombre de ces derniers.
" Cette famille remarquable par les hommes distingués quelle a produits, l'est aussi par la longévité de ses membres. On trouve en effet parmi les ascendants et les collatéraux, 94 ans, 92 ans, 90 ans, 89 ans, 87 ans, 84 ans, 82 ans, 80 ans, 79 ans. Plusieurs de ces chiffres se répètent dans une liste que j'ai eu sous les yeux, jusqu'au chiffre 60 au-dessous duquel il s'en trouve très peu.
" Madame Lecavalier, une des quatre filles du notaire royal du Mans, souche de la famille dans notre pays, vécut jusqu'à l'âge de 94 ans."
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Ceux qui ont connu M. Cherrier intimement se demandaient quelquefois, et non sans raison, comment il se faisait qu'il fut libéral ? Conservateur par tempéramment, malgré le sang qui coulait dans ses veines ; timide et réservé, il avait horreur de tout ce qui sentait la démagogie et n'hésitait jamais à défendre Tordre et l'autorité chaque fois qu'ils étaient attaqués.
Il n'y a pourtant là rien qui doive surprendre un esprit réfléchi. C'était l'étude, et une étude approfondie des hommes et des choses qui avait fait un libéral de M. Cherrier. Après avoir assisté, tout jeune encore, aux grandes luttes qui précédaient les mauvais jours de 1837 ; après avoir constaté les abus intolérables du régime colonial que nous avons eu de 1820 à 1837 ; après avoir réchauffe sa jeune âme, si tendre et si sensible au souffle du patriotisme des Viger et des Papineau ; édifié toute sa vie par la conduite exemplaire de ceux qui l'entouraient et qui le touchaient de si près ; et retrouvant dans M. Dorion, son associé et 7 le chef du parti libéral, les traditions d'honneur qu'il avait admirées chez M. Viger, son protecteur, M. Cherrier fut satisfait que les grands principes d'ordre et d'autorité, dont il était un défenseur si convaincu ne seraient jamais en danger sous la garde du parti libéral canadien.
Et il eut raison ; les démagogues, quand il y en eut dans ce pays, ne se trouvèrent pas dans nos rangs ; ou du moins n'y restèrent pas longtemps ; et l'histoire, celle qui sera juste, dira que les libéraux du Canada, les vrais libéraux, surent joindre le respect aux autorités légitimement constituées, à l'amour du progrès et des libertés politiques.
Nos libertés politiques ! M. Cherrier les défendit avec amour et succès. Il fut, disait l'autre jour, l'honorable M. Chauveau, " le dernier d'une génération qui a conquis nos lil>erté8, qui a préparé la voie aux destinées de cette partie du continent ; en nous inclinant devant sa mémoire nous avons salué tout un passé- glorieux de luttes politiques mêlées de succès et de revers,"
M. Cherrier, comme presque tous les patriotes de son temps eut l'honneur d'aller en Chambre et en prison. Élu en 1834 pour
représenter l'ancien comté de Montréal, il fit les sessions de 1835 et 1836 et prit part à quelques-unes des assemblées publiques de cette époque agitée. Il était avec M. Papineau à St-Laurent le 1er mai 1837, lorsque le grand tribun conseilla au peuple de s'habiller avec de l'étoffe du pays et de ne plus faire usage de boissons importées. Il était aussi à St-Constant avec Toussaint Pelletier, le Vergniaud du Canada
Il n'a jamais su pourquoi il fut envoyé en prison ; ni pourquoi relâché le 21 mars 1838, il resta prisonnier dans sa maison jusqu'au mois de juillet.
Sa gloire n'aurait pas été complète s'il n'eût pas donné sa part de souffrances à son pays et à ses compatriotes, et payé ce tribut à nos libertés menacées. Que ses restes vénérés reposent en paix dans le grand cimetière de la montagne, près du monument qu'une pensée patriotique a consacré à la mémoire des nobles victimes de 1837 !
M. Cherrier était un orateur élégant malgré un léger bégayment qui rendait sa parole quelque peu difficile. Il ne possédait pas cette éloquence entraînante que l'on admirait chez Papin, ni cette puissance passionnée qui faisait frémir ceux qui entendaient Papineau ; mais sa pensée avait une tournure philosophique qui plaisait aux hommes instruits et sa parole avait une grande dignité et cette exactitude que le littérateur peut seul obtenir.
Le 16 février 1857, lors de la première inauguration du cabinet de lecture paroissial, œuvre au succès de laquelle il a tant travaillé, il a prononcé des paroles vraiment remarquables et qui ont naturellement leur place ici. Avec la perspicacité qui le distinguait, il prévoyait déjà cette grande lutte qui devait se faire pour ostraciser tout un parti, et disait devant 1 evêque de Montréal, dont il était l'ami, et devant plusieurs des meilleurs prêtres de l'époque, dont il avait le respect :
" Le citoyen désintéressé, le politique clairvoyant, sent l'importance qu'il y a d éclairer le peuple sur ses obligations et de lui en remettre souvent le tableau sous les yeux. Et cet enseignement salutaire, où les citoyens vont-ils le puiser ? Le prêtre
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«qui, du haut de la chaire proclame des dogmes religieux et la morale sublime du christianisme, craindraient d'abaisser la majesté de la parole divine, en y mêlant des considérations d'intérêts humains, bien au-dessous de ces intérêts célestes, qui font les destinées futures de ses auditeurs. L'orateur sacré se trouve dans une sphère trop élevée pour s'arrêter à des considérations de ce genre. Il ne peut qu'annoncer d'une manière générale ces grands principes de justice et de morale qui obligent les sociétés comme les individus et assurent en même temps leur bonheur. Aux hommes politiques se trouvent donc dévolu l'enseignement politique. Et où iront-ils asseoir leur tribune ? Sera-ce dans les assemblées populaires convoquées pour objets politiques et souvent dans un but spécial ?
" L'on sent que l'actualité des questions et des intérêts qui y sont <liseutés exclut l'idée d'un enseignement dégagé de tout esprit de parti, comme doit l'être celui dont je parle. Qui ne sait qu'au sein même des assemblées législatives où se traitent des questions qui -embrassent les intérêts de tous indistinctement, ceux qui les discutent, trop souvent animés de cet esprit de parti, ne savent pas toujours se garder d'exagération dans l'appui qu'ils donnent aune administration ou à une opposition. Ils se trouvent même quelquefois entraînés à leur insu, à caresser les préjugés populaires et à donner une fausse direction à l'opinion publique.
" Le journalisme, ce besoin des sociétés modernes, autrefois de luxe, aujord'hui objet de première nécessité, .... telle est la source et presque l'unique source où le peuple est convié à puiser l'enseignement qui doit l'éclairer sur ses besoins, ses droits et ses obligations. C'est le moyen le plus efficace, le plus rapide, pour répandre un enseignement politique qui ne peut exercer une influence heureuse sur les intelligences qu a condition de demeurer tout à fait étranger à l'exagération, à l'égoïsme et aux préjugés de ceux qui combattent dans l'arène politique ... Le champ des questions laissées à la libre discussion d'après les principes d'une telle société, est assez vaste pour que plusieurs de ces journaux, en les discutant, offrent le modèle d'une polémique d'où le talent n'exclura pas les règles de l'urbanité et du bon goût On y verra des questions du plus haut intérêt, et ayant rapport aux
principes les plus essentiels de l'ordre social, examinées et discutées par des publicistes et des écrivains de premier mérite. Ce sont de semblables lectures qui élèvent les idées d'un peuple eten épurent les sentiments."
J'étais présent à la grande séance du cabinet de lecture paroissial qui eut lieu trois ans plus tard, en janvier 1860. Je faisais alors ma rhétorique au collège Ste- Marie, sous la direction vénérée du père Larcher, dont les anciens élèves bénissent toujours la mémoire. J'avais alors vingt ans et vous pouvez imaginer avec quelle émotion j'appris que le Recteur, le père Vignon, que nous aimions tous comme un bon père, consentait à nous laisser assister à cette séance, les rhétoriciens et les philosophes. Cette émotion était bien légitime, car on annonçait des discours de MM. Granet, supérieur du séminaire, Corne Séraphin Cherrier, le père Aubert, supérieur des Oblats, l'hon. A. A. Dorion, Thomas Jean Jacques Loranger, le père Vignon, Mgr Bourget et Louis Joseph Papineau.
J'allais entendre pour la première fois quelques-uns de ces prêtres vertueux qui faisait l'honneur du clergé canadien, et ces hommes d'état distingués qui faisait la gloire du pays. Tacite, Tite-Live, Virgile et même Ciceron et Demosthène étaient devenus sans charmes pour moi ; et. franchement, je crois que cette séance me fit perdre quinze jours de classe et le prix d'application à la fin de l'année.
Aussi quelle séance et quelle fête littéraire ! Papineau était déjà un vieillard, sa voix était brisée par le grand âge, mais on reconnaissait encore dans cette noble figure les traits caractéristiques de l'illustre tribun, sa parole agita et troubla profondément et longtemps ma pauvre âme d'étudiant. Mais vous le diraije ? Que Dieu et mes auditeurs me le pardonnent ! J'eus la témérité de juger ces géants de la parole et le lendemain je dis au bon père Larcher, qui me regarda avec cet air de je ne sais qiwi, qui signifiait tant de choses, que celui que j'avais trouvé, non le pluséloquent, mais le plus exact dans son langage et le plus touchant dans ses expressions, c'était M. Cherrier. Pour le prouver à mon .
professeur j appris par cœur et je déclamai souvent ces paroles, que j'avais tant admirées :
" L'histoire nous a conservé le nom de deux de nos hommes politiques dans l'enceinte parlementaire et qui devinrent éminents chacun dans le genre oratoire qui lui était particulier. L'un se distingua surtout par une argumentation pressante et par cette dialectique serrée, considérée de tout temps comme le nerf de l'éloquence : c'était M. Bédard. Mais pour que son talent oratoire put acquérir tout la développement dont il était susceptible, il lui fallait la chaleur du débat, l'excitation de la lutte .... Un autre orateur, doué d'une stature athlétique, d'une voix tonnante, entraînait ses auditeurs par une éloquence dont la véhémence égalait, si elle ne surpassait pas la vigueur du raisonnement Ses succès oratoires, dont ses contemporains parlaient avec orgueil, l'avaient placé à la tête de cette phalange patriotique qui combattait alors pour faire jouir leurs compatriotes des avantages du régime constitutionnel, que les Fox, les Pitt et autres membres illustres du parlement anglais, avaient voulu leur assurer. Ces avantages, les adversaires de nos institutions nous les disputaient avec acharnement, prévoyant que nous nous en servirions comme d'un bouclier, pour protéger ces mêmes institutions. Dans l'orateur dont je viens de parler vous avez reconnu M. Papineau, l'ancien. L'héritage d'éloquence et de patriotisme, qu'il a laissé a été soigneusement recueilli et religieusement conservé, par celui que la Providence en a fait le dépositaire et qui l'a agrandi de toute la puissance de son talent oratoire . . . . "
Tout le monde sait que M. Chômer fut un adversaire énergique et puissant du projet de Confédération qui nous fut imposé par la coalition de 1864, et qui était destiné à livrer le Bas- Canada à une majorité hostile.
J'eus le plaisir de l'entendre en février 1805, à l'Institut Canadien français, lorsqu'il prononça ce discours remarquable que tout Montréal a applaudi. Charles Laberge était là ; Charles Laberge que l'injustice avait fait sortir du temple de justice et qui revenait dans l'arène politique défendre le pays en danger..
La parole de M. Cherrier avait alors cette autorité qui commande le respect :
" Je désire terminer ma carrière, disait ce vénérable vieillard, comme je l'ai commencée ; en protestant contre toute mesure qui me paraît fatale au bonheur de mes concitoyens.
" Je le fais en cette occasion comme toujours, indépendamment de tout esprit de parti et de toutes considérations personnelles. Des mesures qui, comme celle-ci, peuvent avoir des suites si graves sur la destinée d'un peuple, doivent être considérées d après leur mérite qui seul doit les faire approuver ou réprouver.
" L'histoire politique du pays nous apprend que dans tous les temps, ceux qui ont voulu diminuer la légitime prépondérance •que doivent avoir sur le sol qui les a vus naître, les habitants du Bas-Canada, et leur ravir les droits que leur assurait une constitution votée par des hommes aussi éclairés, par des hommes d'Etat aussi célèbres que les Fox, les Pitt et les Burke, ont proposé des mesures d'union ou de confédération analogue à celle qui, en ce moment agite le pays et dont l'objet le plus essentiel était de noyer la représentation du Bas-Canada et par là même de porter une atteinte grave à son existence politique."
Ecoutez en quels termes éloquents il proteste contre l'intention des ministres de décréter la nouvelle loi sans consulter le peuple :
" Je ne pense pas que l'on puisse trouver un exemple d'un semblable mépris, témoigné à tout un peuple, de la part de ceux qu'il a chargés de sauvegarder ses droits constitutionnels. Il n'y a que des ilotes, des esclaves que l'on traite ainsi. On décide de leur sort sans les consulter et leur destinée s'accomplit fatalement sans qu'ils aient à faire entendre une plainte, ou exprimer un vœu pour la changer ou l'améliorer."
Mais les dangers de voir notre nationalité noyée par celle des autres races effraient surtout son patriotisme. " Mais on a dit, remarque-t-il, que nos craintes à l'occasion de la minorité dans laquelle le Bas-Canada serait laissé dans la représentation fédérale n'étaient pas fondées ; que nous pourrions, pour jouir de notre part légitime d'influence, cçmpter sur des alliances de partis, sur des rapprochements que des intérêts matériels et identi-
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ques produiront entre des hommes d opinions différentes sur d'autres objets, mais qui néanmoins sentiront la nécessité d'agir de concert et en commun sur certains objets pour atteindre leur but relativement à d'autres.
"A cela, je n'ai qu'une réponse à faire : bien imprudents sont ceux qui confient à de semblables éventualités la sauvegarde des droits les plus importants, des intérêts les plus chers du peuple qui leur en a remis le soin, et bien confiant serait ce peuple de ne pas exiger d'autres garanties que celles que peuvent offrir les coalitions des hommes politiques.
" La seule garantie qui puisse rassurer un peuple sur la conservation de ses libertés et celle de droits particuliers, sont des institutions représentatives dans laquelle sa voix ne peut pas être étouffée par celle de la majorité. Quant aux chances et aux accidents qui renversent le lendemain le parti de la veille, ils n'offrent que des garanties illusoires."
Voilà comment parlait, il y a vingt ans, ce sage vieillard ; hélas ! nous sommes bien forcés de l'admettre : il avait raison. Que sont devenues ces garanties qu'on nous promettait et ces alliances d'intérêts combinés qui devaient nous sauver ? Tout cela est disparu sous le coup des graves événements qui viennent de s'accomplir, ou sous le souffle de la tourmente soulevée par le fanatisme religieux et les préjugés nationaux ! Nous ne sommes que cinquante à Ottawa sur plus de deux cents : et nous sommes à la merci d'une majorité qui nous est antipathique. Le présent est sérieusement compromis et l'avenir est menacé.
Admirons la sagesse de ceux qui ont voulu sauver notre pays en 1865 ; et regrettons la coupable sécurité de ceux qui n'ont pas voulu partager leurs craintes. Nous sommes tous également punis aujourd'hui ; ceux qui ont fait le mal comme ceux qui ont voulu l'empêcher. Il ne nous reste plus qu'un devoir qui s'impose à la conscience et au patriotisme de chacun ; c'est de réunir nos efforts communs pour trouver le remède à un mal que l'imprévoyance des uns a refusé de prévoir et que la prévoyance des autres a été impuissante à conjurer.
J'ai déjà parlé de la tournure philosophique que M. Cherrier donnait à sa pensée. Permettez que je détache d'un discours
qu'il a prononcé le 26 janvier 1864, quelques perles de cet esprit distingué.
Il s'agit de l'étude du droit dont il veut donner le goût aux jeunes gens :
44 Quelques remarques, dit-il, sur l'étude du droit et propres à faire voir son utilité, ne sont point hors de propos, après un entretien philosophique. Elles peuvent d'autant plus s'y rattacher que la philosophie, comme l'a remarqué un professeur de droit éminent, est lune des avenues du droit. En outre, la jurisprudence, c'est-à-dire, la science du droit, poursuit, dans une sphère différente, le même objet que la philosophie : la recherche de ce qui est vrai, juste et honnête.
Aussi les jurisconsultes romains, ces flambeaux de la jurisprudence à laquelle ils ont élevé un monument impérissable, ces hommes dont les décisions sont tous les jours invoquées dans les tribunaux comme des oracles, se sont-ils appliqués à l'étude de la philosophie. Les extraits que nous avons de leurs ouvrages portent l'empreinte des doctrines philosophiques dont ils s'étaient nourris. Gravina, dans la préface de son traité des sources du droit, dit que : " Les jurisconsultes Romains ont toujours telle- " ment marié l'étude du droit à celle de la philosophie qu'ils ont " recueilli tout ce qui se trouvait épars dans les livres des philo- " sophes Grecs, sur les notions de l'honnête et du juste ; sur les 44 bornes du bien et du mal .... en sorte que ce qui n'était chez " les Grecs qu'un amusement de l'esprit, est devenu à Rome, le 44 fondement du droit, soit public, soit privé."
44 Remarquons en passant, que la recherche de la vérité était tellement sincère chez ces jurisconsultes philosophes, que les membres des deux écoles principales qui s'étaient formées parmi eux comme il s'en était formé chez les philosophes grecs, adoptaient réciproquement leurs décisions, quand ces décisions leur semblaient avoir pour elles la justice et la vérité. Il est des écoles philosophiques qui n'ont pas toujours donné l'exemple d'un amour si désintéressé de la vérité."
Il va donner un nouvel intérêt à cette étude du droit, en pro-
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voquant 1 émulation et l'ambition des jeunes gens. Elle va leur ouvrir la porte des honneurs et leur assurer la plénitude de l'exercice de leurs droits de citoyens.
C'est plein d'à propos et je prie mes jeunes amis du Club national d'écouter les enseignements philosophiques de ce sage Nestor :
" Que dans tout état de société, cette étude produise des résultats heureux, cela n'est pas douteux. Pour s'en convaincre, il suffit de remarquer que, de même que la philosophie est l'expression la plus haute de la vérité après la théologie, de même le •droit est l'expression la plus élevée de la justice, cette vertu sur laquelle repose comme sur une base solide tout l'édifice social et qui en maintient toutes les parties dans l'ordre et l'harmonie. La justice, les anciens l'avaient divinisée et, suivant la mythologie, cette déesse n'avait habité la terre que pendant l'âge d'or. Dégoûtée, du séjour terrestre par la perversité des hommes, elle s'envola au séjour céleste. Ceci n'est qu'une fiction poétique, car, de même que le monde matériel retomberait dans le chaos, si la main divine qui l'en a tiré cessait d'en régler les mouvements, de même le monde moral n'offrirait plus que désordre et confusion si la justice en était bannie et cessait entièrement de régler les rapports des hommes entr'eux.
" Cette vérité n'avait pas échappé à l'antiquité payenne, puisqu'à ses yeux : " la justice comprenait tous les rapports humains,*» " politiques et civils et constituait l'harmonie universelle du " monde moral, de l'humanité. ..." "Si, dans toute la société, la justice doit présider aux rapports politiques, il en résulte que la science du droit qui n'est que celle même de la justice devrait être l'objet des études du plus grand nombre sous tous les régimes politiques, et surtout sous un régime constitutionnel comme le nôtre. Je ne pense pas exagérer en disant que, sous ce régime, l'étude du droit est non-seulement très avantageuse, mais qu'elle devient une nécessité. Cette nécessité résulte, en effet, du rôle que les habitants d'un pays régi par des institutions représentatives sont appelés à jouer dans l'organisation de la société politique. Ce rôle ne saurait être rempli avec honneur pour eux et avantage pour leurs compatriotes, à moins qu'ils n'y apportent
un sentiment de justice et de devoir et la conscience de leurs obligations, toutes choses que l'on n'acquiert que par l'étude du droit, ainsi que je lai déjà fait entrevoir, et comme je le prouverai encore plus clairement par les quelques remarques qui me reste à faire."
N'avais-je pas raison de demander votre admiration pour ces pensées sublimes, si nettement dessinées et si élégamment rendues.
Mais l'orateur arrive aux conclusions pratiques des principes élevés qu'il vient de poser. Recueillons ces conclusions ; elles peuvent servir à tous les âges, dans tous les temps et à tous les partis» C'est universel comme la vérité philosophique qui s'impose à tous dans sa puissante clarté.
" Quand au rôle que tous les citoyens, ceux qui appartiennent aux classes les plus humbles comme ceux qui font partie des plus élevées, sont appelés à jouer dans notre organisation politique, vous le connaissez tous. Ce rôle, digne dune noble ambition consiste pour les citoyens à participer au gouvernement du pays, soit en siégeant comme législateurs dans les assemblées législatives pour décréter les lois, soit en siégeant dans le conseil comme ministres, chargés d'en surveiller l'exécution et de veiller à tout ce qui peut, dans une administration bien dirigée, promouvoir les intérêts moraux et matériels des administrés. En outre de cette participation directe au gouvernement, il en est une autre, indirecte, qui n'est pas moins importante, c'est le droit de désigner par la voie du suffrage ceux qui rempliront les fonctions si élevées et en même temps si recherchées, dont je viens de parler, celles du député, celles de ministre.
" Eh bien ! cette participation soit directe, soit indirecte au gouvernement de son pays, entraîne une responsabilité souvent trop méconnue par ceux qui l'encourent sans songer à tout ce qu'elle a de grave, je dirai même de redoutable. Si quelque chose peut faire naître la conscience de cette responsabilité et la faire apprécier dans toute son étendue, c'est la notion même que comporte l'idée du droit et les éléments qu'elle renferme. Ces éléments sont de deux sortes : l'un consiste à faire envisager le droit comme un titre à réclamer
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quelque chose, à jouir d'une prérogative, d'un avantage quelconque, l'autre comprend l'obligation qui correspond à ce droit et qui est attaché à son exercice. "
Nous venons d'admirer l'orateur et l'homme politique, c'est-àdire l'homme public. Entrons maintenant dans la vie intime du citoyen ; nous y trouverons l'homme de bien auquel on pourra appliquer, et à son avantage, cette sentence de Mme de Staël : " Ce n'est pas d'après leurs principes qu'il faut juger les hommes, mais d'après l'influence que ces principes ont sur leur conduite."
M. Cherrier était le type du gentilhomme et du gentilhomme français surtout ; sa politesse était esquise, rafinée, au point que quelquefois vous vous sentiez mal à l'aise en lui parlant. On pouvait lui appliquer sans hésitation les paroles de Jean Jacques Rousseau : " La véritable politesse consiste à marquer de la bienveillance aux hommes. " Il était si délicat dans ses procédés, qu'on ne pouvait rien lui dire de désagréable ; il vous répondait toujours de manière à vous forcer d'être convenable à son égard. Sur la rue il saluait tout le monde et les plus humbles recevaient de sa part des marques de courtoisie qui les rendaient fiers.
On cite de lui des traits d'extravagance, sous le rapport de la politesse, c'est certainement la seule extravagance qu'il se soit permise dans toute sa vie. L'expression : " poli comme M. Cherrier, " était à l'état de proverbe. M. David, dans sa biographie, rapporte un fait qui prouve mieux que tout ce que je pourrais dire combien il était délicat à l'égard de tout le monde :
" Lorsqu'il était en société avec les Messieurs Dorion, il ne quittait jamais le bureau sans les saluer ainsi que les clercs. Quelques fois il revenait sur ses pas, lorsqu'il était assez loin dans la rue,, et, rentrant dans le bureau, il disait: "Je vous demande bien pardon, Monsieur Dorion, mais vous ai-je salué avant de partir?" "Certainement," répondait Monsieur Dorion. "Ah!
j'en suis bien aise Je vous salue Monsieur Dorion. " Et il
repartait
Sa modestie était encore plus remarquable que sa politesse. Tout le monde sait qu'il a refusé les plus hautes positions et que
«'il eut voulu, il aurait été juge en chef de la Cour d appel : et quand, en 1872, à l'occasion du cinquantième anniversaire de son •entrée dans le barreau, ses confrères le félicitaient de cette modestie, en refusant cette position, il dit :
" Si j'ai refusé des hautes charges judiciaires, on ne doit pas m'en faire de mérite ; en lts refusant, je n'ai fait qu'accomplir un •devoir que m'imposait une conviction réfléchie et consciencieuse que je n'aurais pu les remplir à ma propre satisfaction et avec avantage pour le public. "
Quand il fut question de coalition entre les conservateurs et moi, car il en fut question, tout le monde le sait maintenant, la difficulté était de trouver comme premier ministre un homme acceptable aux deux partis. Je songeai à M. Cherrier. Sa position sociale, sa fortune, son honorabilité, son patriotisme et sa grande expérience l'imposaient à tout le monde comme un homme propre à rallier les deux partis et à inspirer la consfianco nécessaire dans les circonstances. Chaque fois que j'en parlais tout haut l'on me disait que c'était un rêve irréalisable, que jamais M. Cherrier n'accepterait une position entraînant une si grande responsabilité. Je compris moi-même qu'il fallait renoncer à ce beau projet et qu'en effet, nous ne pourrions jamais le décider, vu sa modestie, à se mettre à la tête d'un ministère de coalition.
Malgré tout, croyant à la nécessité de faire des efforts dans ce «eus et de sauver la province de Québec de ses embarras financiers qui vont toujours s'aggravant, ie lui en parlai un jour. Il me regarda d'un air étonné et me dit avec cette modestie qui lui et ait particulière : " Vous n'y pensez pas, M. Mercier ! Comment voulez-vous que je me décide à me mettre à la tête d'un gouvernement où tous mes collègues seraient mes supérieurs ? " Cette remarque me prouva la justesse de la réflexion de Mme de Genlis qui disait : " Le caractère de la véritable vertu, c'est la modestie." J'abandonnai le projet, mais je restai convaincu, comme je le suis encore aujourd'hui, que sa présence à la tête d'un gouvernement aurait rassuré le pays et inspiré aux honnêtes gens cette confiance qui était devenue la condition première du succès et du salut de la province.
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Il avait la répartie vive et fine ! et ses anciens confrères ont .appris par expérience qu'il ne faisait pas bon de l'attaquer. Il savait répliquer avec esprit à ceux qui l'attaquaient ; tout en restant poli, il savait mettre son interlocuteur à sa place.
Doué d'une mémoire très heureuse, il citait les classiques avec un rare bonheur. Virgile, Tacite et Cicéron étaient ses auteurs latins favoris. Il ne manquait jamais son but dans une citation et provoquait l'admiration de tout le monde par l'exactitude et l'a propos avec lesquels il la faisait.
Il fut l'ami intime #de Monseigneur Conroy, le délégué apostolique qui vint dans ce pays, il y a quelques années, pour ramener la paix dans les esprits catholiques.
Et on cite de M. Cherrier un trait brûlant d'ironie, en rapport avec ce saint évêque.
La veille du départ de Monseigneur Conroy après que sa mission si délicate eut été couronnée du succès que l'on sait, il était malgré son grand âge et ses infirmités, au nombre des personnes qui étaient allées prendre congé de l'envoyé du pape. Celui-ci devait partir de bon matin de la gare Bonaventure et, prévoyant que M. Cherrier commettrait l'imprudence d'aller lui serrer la main une dernière fois, il le lui défendit en termes formels et de manière à forcer M. Cherrier à renoncer à ce projet, rempli de courtoisie et d'égards vis-à-vis de celui qu'il avait appris à estimer. Malgré sa promesse, pourtant, M. Cherrier était à la gare le matin, et Monseigneur Conroy lui dit d'un ton sévère : " Mais M. Cherrier, je vous avais défendu d'être ici. " " C'est vrai, ditil, mais Votre Excellence ignore-t-elle qu'on n'attend que son départ pour lui désobéir ?" Allusion fine et délicate à ce qui devait se passer ; car tout le monde sait, on l'a bien appris depuis, qu'il y avait des gens qui n'attendaient que le départ de Monseigneur Conroy pour désobéir à ses ordres et recommencer cette guerre religieuse qui avait fait tant de mal au pays et mis À deux doigts de sa perte l'église canadienne.
Peu de personnes connaissent l'amitié qui liait M. Cherrier et feu Monseigneur Bourget. Je ne voudrais pas être indiscret, ni indélicat dans les révélations que je vais faire à cet égard, mais je me crois justifiable de dire que pendant bien des années, ces
deux hommes distingués, et si bien faits pour s'entendre, étaienten relations continuelles et traitaient ensemble, dans l'intimité de leurs grandes âmes les matières les plus importantes de la religion et de la patrie.
L'illustre évêque lui faisait l'honneur de le consulter fréquemment, et l'on m'assure que dans les mémoires qu'il a laissés, et qui seront livrés à la publicité probablement avant longtemps, il a su profiter avec avantage de l'expérience et des bons conseils de M. Cherrier ; et l'on attribue une part sérieuse à la confiance que Mgr Bourget avait pour la sagesse de^ conseils de M. Cherrier, dans la réserve remarquée dans* le temps, avec laquelle, contrairement aux autres évoques de province, il a traité la question de la Confédération, dans le mandement lancé durant les élections de 1867.
Tout avait contribué à rendre ces deux hommes intimes ; profondément religieux tous deux, inspirés du même patriotisme, dévorés du même zèle, pratiquant la même charité et aimant également à faire du bien aux pauvres ; ces deux hommes se touchaient à plus d'un point de vue. Leur amitié avait sans doute été inspirée par ce conseil de Pythagore : " choisis pour ton ami l'homme que tu connais le plus vertueux." Ou encore par cette grande pensée de Sénèque : " Dans la prospérité, il est agréable d'avoir un ami ; dans le malheur, c'est un besoin." Ils avaient à peu près le même âge mais appartenaient tous deux à deux siècles différents ; avaient commencé leur carrière en même temps et s'étaient également distingués dans leur sphère respective. L'évêque honorait le sacerdoce des mêmes vertus dont le citoyen honorait les fonctions laïques qu'il était appelé à remplir ; et tout le monde a dit dans le temps que ces deux hommes remarquables auraient pu encore faire plus de bien aux grande intérêts qu'ils représentaient, en continuant à s'aider de leur expérience et de leurs conseils mutuels, si la question de la Confédération n'était point venue les éloigner quelque peu. Carr ce n'est un secret pour personne qu'à partir de 1867 leurs relations sont devenues moins intimes, malgré qu'ils aient conservé l'un pour l'autre les égards et le respect qu'ils se devaient et qu'ils méritaient sibien. Que d'événements, pourtant, les ont
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rapprochés. Ils ont célébré la même armée leurs noces d'or, celles de son entrée dans le sacerdoce pour l'un, et celles de son entrée dans le barreau pour l'autre : et la mort même s'est chargée de les unir de nouveau et pour toujours ; car ils sont partis pour un inonde meilleur dans la même année et à quelques mois d'intervalles seulement ; et, suivant l'ordre naturel, M. Cherrier, qui était le plus vieux, partit le premier, et 1 evêque, qui l'était le moins, partit le second. Ces deux grandes âmes se sont rencontrées là bas pour recevoir la récompense due aux Vertus qui les unissaient sur la terre.
M. Cherrier a été plus de G4 ans avocat. Il est facile, en conséquence, de se faire une idée de l'expérience qu'il avait acquise et des connaissances précieuses qu'il possédait; tant sous le rapport de la théorie du droit que sous celui de la pratique et de la jurisprudence.
8a mémoire était aussi heureuse que son esprit était vif, et on ne le consultait jamais sur un point de loi, sur un précédent, sur une question d'histoire sans être sûr de recevoir exactement le renseignement désiré. Il lisait beaucoup, même dans les dernières années de sa vie ; on trouve de nombreuses preuves des recherches continuelles et savantes qu'il faisait en feuilletant les livres dont il avait l'habitude de se servir. On connait ses auteurs favoris par la place qu'ils occupaient dans sa bibliothèque ; et les nombreuses annotations qu'ils contiennent.
C'étaient une intelligence d'élite et un cœur d'or; et il savait toujours rendre service tout en vous offrant des excuses pour la liberté qu'il prenait en vous obligeant.
Il parlait de ses confrères avec les plus grand égards et savait reconnaître le talent et l'apprécier avec une délicatesse extrême et une justesse remarquable. Il a survécu à plusieurs générations d'avocats et de juges et se trouvait conséquemment en état de vous renseigner exactement sur les capacités, l'éloquence et les spécialités de chacun.
Dans le vieux Montréal, les plaidoiries faites au palais, étaient des événements ; on allait les entendre comme on va aujourd'hui
entendre une pièce de théâtre. Dans ce temps-là, les avocats faisaient des discours aux juges qui avaient le temps et la patience de les écouter, et la bonté de les admirer. Aujourd'hui on ne fait plus de discours aux juges ; on les abrutit avec des plaidoyers secs et arides, et ils se vengent bien en rendant leurs jugements. Alors on plaidait pour gagner ; maintenant on plaide pour aller en appel ; et si nos magistrats ne jugent pas aussi bien, c est peut-être parce qu'on plaide plus mal.
En répondant au toast qui lui avait été porté, au banquet donné par le barreau en son honneur, en 1872, M. Cherrier disait :
" A l'époque où je suis entré au barreau brillait à Qébec et à Montréal, une constellation d'avocats célèbres par des talents de premier ordi'e, par des connaissances légales étendues et une éloquence souvent entraînante. Ils étaient dignes d'entendre ces paroles flatteuses que l'un de nos gouverneurs les plus éclairés, à la suite d'une séance de la Cour d'appel qu'il avait présidée, adressait à un avocat éminent. Il lui dit en lui serrant la main :
" Vous faites honneur à votre pays." C'était à M. Vallièrcs qu'il s'adressait.
" C'est de lui aussi que M. Andrew Stewart, avocat lui-même très éloquent, et qui avait entendu Lord Brougham et le célèbre Dupin, disait qu'il s'exprimait en Anglais comme le premier et en français comme le second.
" Ces éloges n'étaient pas exagérés. Les connaisseurs en éloquence, qui avaient entendu dans le parlement anglais des maîtres de la parole, se plaisaient à dire que des hommes comme Sir James Stewart auraient pu briller par leur éloquence sur ce théâtre remarquable.
" Son père M. Andrew Stewart, ne lui était guère inférieur sous le rapport de l'éloquence et l'emportait sur celui de l'imagination et du talent littéraire.
u Parmi ces avocats il y en avait qui, par la variété de leurs connaissances, par leur goût littéraire, par l'urbanité exquise de leurs manières et par la finesse de leur esprit auraient bien pu faire l'ornement d'un salon européen, et y être recherchés comme ils l'étaient dans les nôtres. L'aimable, le spitituel Plamondon a toujours exercé sur moi, lorsque je l'ai rencontré, une véritable
fascination, et un charme dont j'avais peine à me rendre compte.
" Mais à mes yeux, le plus grand mérite des membres de ce que je crois pouvoir appeler l'ancien barreau, leur plus beau titre à la gloire et à notre reconnaissance, c'est d'avoir revendiqué pour leur pays les libertés constitutionnelles, et combattu avec énergie et persévérance ceux qui auraient voulu y porter atteinte.
" C'est grâce à l'étendue de leurs connaissances en droit constitutionnel et à l'usage qu'ils en ont fait que notre régime politique a pu acquérir^les développements d^nt nous avons été témoins ; c'est grâce à leurs sentiments généreux et à leurs patriotiques aspirations que nous jouissons de tous les avantages que procure à une société le régime constitutionnel, quand elle a le bonheur d'en être dotée. C'est en se prévalant des principes du gouvernement anglais et en étudiant l'histoire des pays libres qu'ils ont obtenu ces magnifiques résultats.
" Honneur donc et reconnaissance à la mémoire de ces avocats illustres qui ont laissé à leurs successeurs un héritage de science, d'éloquence et de patriotisme.
" Environné, comme j'ai l'avantage de l'être, de confrères d'origines diverses, je suis heureux de pouvoir dire que des avocats de toutes nationalités ont pris part à ces luttes glorieuses et ont contribué puissamment au triomphe et au succès qui les ont couronnées.
" Le temps ne me permet pas de m'arrêter sur chacun des avocats qui ont illustré l'ancien barreau ni de caractériser le genre de leurs talents ou de leur éloquence ; Les uns se sont distingués par une dialectique subtile et une vigueur d'argumentation irrésistible ; tel que les Bédard, les Aloquin ; d'autres dont l'imagination était plus vive, les goûts littéraires plus prononcés, tempéraient l'aridité des plaidoiries par les beautés que leur fournissaient les réminiscences des auteurs classiques ; tel que les O'Sullivan, les Quesnel, d'autres possédaient cette éloquence entraînante propre à arracher a un jury un verdict d'absolution en faveur d'un accusé innocent.
" Le nombre de ces avocats qui ont illustré l'ancien barreau est considérable. On peut citer comme ayant un gran 1 degré deminence les £>tewart, les Bédard, les Viger, les Papineau, les Quesnel, les O'Sullivan et d'autres dont les noms m'échappent.
" Un mot sur le barreau contemporain, que j'appelle ainsi parcequ'il se compose de mes contemporains, dont les membres ont aussi été pour la plupart moissonnés par la mort ; ceux qui ont été épargnés sont en petit nombre ; semblables aux rares épis qui restent sur le champ après que le faucheur a passé.
" Ce n'est que justice de dire que les traditions de .science, d éloquence et de patriotisme laissées par les anciens avocats se sont perpétuées parmi leurs successeurs, et que ces derniers les ont religieusement recueillies. Le barreau contemporain a aussi compté des avocats qui se sont illustrés par leurs talents, leur éloquence, leur science légale ; défenseurs zélés, comme leurs prédécesseurs, des libertés publiques, ils ont toujours été prêts à donner le concours de leurs lumières et de leur éloquence à toutes les causes qui demandaient de l'élévation dans les idées, de la générosité dans les sentiments, de l'énergie dans le caractère, du dévouement et du patriotisme.
" L'une des réminiscences qui me sont les plus chères, c'est de songer que j'ai été convié à joindre mes faibles efforts aux leurs dans les luttes provoquées par une liberté menacée ou par une persécution politique. Le barreau de mon temps s'est montré, comme toujours, défenseur du droit outragé ou de libertés violées.
41 C'est avec plaisir que je reconnais avoir eu dans cette cause sacrée la coopération de collègues appartenant aux différentes nationalités, et même à des couleurs politiques diverses.
" Dans les pays libres, les avocats se sont toujours montrés les champions généreux de la liberté et notre barreau n'a rien à envier aux autres sous ce rapport."
Ainsi parlait M. Cherrier de ses confrères au barreau ; il nous a donné là une grande leçon que nous ferions bien de suivre. Avouons-le, nous n'avons pas la même charité, ni le même esprit de justice. La jalousie, ce défaut des petits hommes, menace de prendre racine parmi nous ; soyons sur nos gardes, et en admirant les grands caractères de nos prédécesseurs, tâchons d'imiter leurs qualités et de nous débarrasser des défauts qui tendent à diminuer le prestige de notre ordre.
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M. Cherrier eut le bonheur d'avoir pour protecteur l'un des Tiomtnes les plus riches et les plus distingués du pays, Denis Benjamin Viger, qui en fit son héritier.
Il ne manquait jamais une occasion de parler de lui dans les termes les plus émus et avec la plus vive reconnaissance. Il écrivit sa biographie, racontant sa vie intime et politique, faisant connaître son éloquence et admirer son patriotisme. Il le défendit contre les accusations et les calomnies dont ce vieillard respectable fut l'objet de la part d'adversaires sans scrupules, et quoique ses opinions religieuses n'aient jamais laissé de doute pour personne et qu'il se fît un honneur d'observer le culte de ses pères, M. Cherrier n'a pas reculé devant la tâche de défendre la conduite que M. Viger avait cru devoir tenir lors du vote sur les biens des jésuites, en 1842.
La Minerve, qui a sali bien des réputations, depuis qu'elle est entre les mains de gens qui n'en ont guère, avait dit de M. Viger.
" Nous n'avons pas le temps d'exprimer toute l'indignation que nous ressentons en voyant cette fois encore ces deux hommes, l'honorable Denis Benjamin Viger et l'honorable Denis Benjamin Papineau, voter contre leurs compatriotes et leurs co-religionnaires. Ce n'était pas assez que le gouvernement se fût emparé illégalement de ces biens (les biens des jésuites,) ce n'était pas assez qu'il en eut, à l'insu de la législature, vendu une partie, il fallait encore que ces messieurs vinssent, en votant contre la pétition des é vécues, protester contre un acte de justice envers leurs compatriotes ".
" Ils se sont montrés à nu ; ils ont enfin donné la preuve irrévoquable que le rôle qu'on leur fait jouer est un rôle d'apostasie politique et religieuse. La journée de vendredi a été pour ces deux hommes une journée de malheur : ils achèvent, en effet, de perdre leur popularité et leurs portefeuilles."
Cette attaque de la Minerve avait été reproduite le 16 janvier 1874 par le Nouveau Monde, qui ajoutait :
" Et quelques jours plus tard, en effet, le vénérable vieillard, la honte et le remords dans 1 'âme, se résignait, comme dit la Minerve, à résigner, et emportait avec lui, à la fin d'une longue et belle <sarrière, un regret qui l'a suivi jusque dans la tombe. Mais, certes,
si cette erreur est une tache sur la mort, (Tailleurs si honorable,, de M. Viger, le châtiment qu'elle lui a attiré est une preuve éclatante que le Bas-Canada ne fut pas complice."
M. Cherrier, dans la biographie dont nous avons parlé, venge M. Viger de ces attaques qu'il considère comme injustes, et après avoir rappelé les diverses phases par lesquelles cette question desbiens des jésuites a passé, avoir cité le texte même de la loi basée sur le rapport d'un comité de la chambre proposé par l'honorable Auguste Morin avec le concours de MM. Dewitt,Lafontaine,Laferrière, Leslie et Scott en 1832, il termine en disant :
" Si quelque chose peut démontrer jusqu'où l'esprit de parti peut entraîner les hommes les plus honnêtes et les plus éclairés, c'est la démarche adoptée dans cette occasion par M. Morin en proposant un amendement dont l'effet était de mettre de côté les dispositions d'une loi en vigueur sans en demander la révocation."
Il est à remarquer que l'acte de la 9me Victoria, chapitre 59 (1846) n'appropriait les revenus des biens des jésuites qu'au soutien des établissements du Bas-Canada, conformément aux dispositions de l'acte de 1832. D'ailleurs, en demandant la révocation de ce dernier acte ou aurait fourni aux habitants du Haut-Canada un prétexte de réclamer une part de ces biens, le Haut-Canada ayant fait partie de la Nouvelle-France à l'époque où les jésuites en étaient devenus propriétaires. Du reste, personne ne songeait que l'amendement de M.Morin eût aucun succès;tous savaient ce succès impossible ; mais on croyait en le proposant embarrasser l'administration, affaiblir son influence, surtout celle des ministres qui représentaient le Bas-Canada.
Voici ce que répondait à une lettre, qui lui était adressée par l'auteur de ces remarques, une personne qui a beaucoup vu M. Viger dans ses dernières années et qui avait eu avec lui d'assez longs entretiens sur la politique et les affaires publiques :
" J'ai remarqué dans les journaux les allusions assez peu respectueuses faites à la mémoire de M. Viger, à propos de ce vote sur l'amendement de M. N. A. Morin, et j'ai déploré de voir revivre cet esprit de parti pris avec lequel une portion de la presse canadienne a toujours jugé les actes de deux des gloires de notrenation.
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" Est-ce qu'on ne pourrait pas aussi bien dire que l'amendement de M. Morin,était un moyen d'embarrasser le gouvernement et de faire du capital politique, comme cela se voit si souvent sous notre • régime ?
" M. Viger m'a souvent parié de cette époque de sa vie et toujoursdans le sens que vous indiquez vous-même
" Et puis l'opinion de l'illustre vieillard sur les droits de l'église, sur les questions de propriété et de justice, a été trop souvent et trop éloquemment exprimée dans les discours, les écrits et les actes de sa longue vie pour qu'on ait le droit de choisir un vote isolé et injurier sa mémoire comme on vient de le faire.
" Quant à la retraite de M. Viger du conseil exécutif, continue M. Cherrier, elle se trouve suffisamment expliquée par les modifications qu'on avait alors jugé à propos de faire subir au ministère dont il faisait partie. Du reste, personne ne pouvait songer que le vote de M. Viger sur la question des biens des jésuites eût la moindre influence sur sa résignation comme ministre. Cette supposition était trop absurde et trop en contradiction avec les opinions qu'il avait exprimées lors de ce vote et celles qu'il a constamment exprimées depuis pour qu'on s'y arrête un moment."
J'ai fait ces citations, non pour prendre aucune responsabilité sur une question sur laquelle je ne suis pas appelé à me prononcer dans le moment, mais seulement pour démontrer que le système suivi de nos jours par une certaine presse, est bien le même que celui qui était suivi il y a 40 ans, à l'égard des hommes les respectables de notre pays.
Au lieu de juger les questions politiques sur leur mérite, nos adversaires, avec une injustice qui est tout un système, ne manquent jamais d'y mêler des considérations religieuses, propres à soulever des préjugés et à fausser l'opinion publique.
Si ceux qui ont écrit ces lignes injustes, à l'égard de M. Viger vivent encore aujourd'hui, ils doivent être scandalisés de voir que Rome, toujours si jalouse^des droits de l'église et si peu disposée à transiger avec les principes, vient de permettre à l'archevêque de Québec de disposer à sa discrétion et au meilleur de son jugement, de ce qui reste des biens des jésuites dans la province. On peut, ce me semble, opposer avec succès, à cette critique malveil-
lante, les paroles si justes et si pleines de charité, que Mgr Bourget prononçait le 24 juillet 1864, en réponse à l'adresse que lui présentait M. Cherrier, en même temps que son portrait qui orne aujourd'hui les salons de l'Evêché. ,
" C'est aussi pour moi, M. Cherrier, un grand bonheur de me trouver en présence de votre digne parent, l'honorable D. B. Viger, qui, toute sa vie, fut le tendre ami et le généreux défenseur de sa patrie, qui, avec son bien-aimé cousin, le premier évêque de ce siège, a été le fondateur de l'évêché de Montréal, qui jouit encore de ces précieuses largesses, et dont la religion bien connue nous fait croire à son bonheur éternel." — (L'Ordre, 29 juillet 1864.)
Cet hommage rendu à la mémoire d'un grand citoven nous permet de dire qu'on ne saurait trop flétrir les écrivains qui d'une question politique font une question religieuse et travaillent constamment à salir les plus belles réputations de notre pays afin d'en tirer quelqu'avantage pour leur parti. Ces écrivains déshonorent le journalisme, et c'est le devoir de tous les honnêtes gens, à n'importe quel parti qu'ils appartiennent, de protester contre ce système de dénigrement. A ces écrivains sans vergogne et sans principes, nous dirons :
" Avant d'attaquer les principes d'hommes comme les Cherrier, les Viger et comme tant d'autres illustrations de notre pays,cherchez à imiter leurs vertus. Et quand vous aurez atteint ce degré de respect auquel ils se sont élevés, alors, mais alors seulement, vous aurez le droit de parler de leurs principes ; jusque-là taisezvous."
M. Cherrier, suivant le précepte de Solon : " Le moyen le plus sûr et le plus prompt pour repousser l'injure, c'est de l'oublier, " aoublié les injures adressées à son bienfaiteur ; comme d'ailleurs, j'en suis sûr, la famille de M. Cherrier a déjà oublié les injures qu'un pauvre fou de Québec adressait, le lendemain de sa mort, à celui dont j'essaie de faire l'éloge ce soir.
Encore une fois, je veux être parfaitement compris ; je ne me prononce pas sur le mérite de cette question des biens des jésuites et je ne suis pas prêt à dire dans quel sens elle devrait être réglée définitivement, ni jusqu'à quel point on peut ignorer les •droits des intéressés, dans la solution finale de cette question déli-
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cate, et je veux me réserver et réserver à mes amis, la plus grande liberté d'action à cet égard ; mais je tenais à profiter de cette circonstance et en suivant l'exemple de M. Cherrier, d'un homme dont l'orthodoxie en matière religieuse ne peut être soupçonnée, pour condamner sévèrement ces nains de la presse conservatrice qui ont l'insolence de s'attaquer à des réputations aussi respectables et à des citoyens aussi intègres que les Viger, les Papineau, les Cherrier, etc., etc.
M. Cherrier avait voué un véritable culte à la mémoire de son bienfaiteur, Denis Benjamin Viger, et se rappelant la belle pensée de Liory, " la reconnaissance est le premier besoin d'une belle âme," il ne manquait jamais une occasion d'exprimer à son égard ses sentiments de la plus vive reconnaissance. Parlant des anciens avocats i 1 disait :
" Parmi ces hommes estimables, il en est un dont la mémoire m'est tellement chère et à tant de titres que vous me permettrez de lui donner un souvenir public et de jeter un mot de regret sur sa tombe. Et qui pourrait m'en faire un reproche ? A-t-on jamais reproché à Tacite d'avoir loué Agricola, son beau-père ? Au contraire, on a loué ce témoignage de piété fidèle ; — et moi qui dois le bonheur dont j'ai joui, tous les succès que j'ai pu obtenir et toute la considération que j'ai pu recevoir dans le monde à cet homme d'état distingué, à ce citoyen intègre, j'accomplis un devoir de piété filiale en saisissant cette occasion de rappeler ses qualités comme membre d'un corps dont il a été le doyen. Lui aussi a été un avocat éminent ; ses connaissances en histoire et en littérature étaient extrêmement variées et étendues, et quelque fois, il s'élevait à des considérations philosophiques qui indiquait un penseur profond, et quand le sujet en était digne, lorsqu'il s'agisssait de défendre un concitoyen contre la calomnie ou contre une accusation injuste, ou de signaler un acte arbitraire», revendiquer une liberté menacée, alors son éloquence était prophétique, entraînante et ses discours semés de tirades brillantes. C'est le témoignage que lui rendait l'un des maîtres de la parole ; suivant le témoignage d'un autre juge aussi compétent, c'était dans l'arène parlementaire que son talent oratoire se déployait avec le plus de puissance."
Les convictions religieuses de M. Cherrier étaient à l'abri de tout orage, et il ne crut pas un seul instant qu'elles pouvaient nuire à ses idées politiques. Il admettait la justesse de cette pensée sublime de M. de Bonald : " La politique ne sait pas assez combien il y a de force dans tout ce qui est religieux, et de faiblesse dans ce qui n'est qu'humain." Dans les plus mauvais jours de notre histoire ; lorsque les dénonciations pleuvaient sur nos têtes et que les imprudences isolées de quelques jeunes gens avaient provoqué ces dénonciations et semblaient justifier une confusion injuste et calculée entre certains libéraux d'Europe et le parti libéral canadien, M. Cherrier n'était pas ébranlé et n'éprouvait pas la moindre hésitation à rester fidèle aux principes qu'il avait proclamés toute sa vie. Au contraire, il fit tous les efforts possibles pour démontrer que le libéralisme canadien n'était pas entaché d'hérésie religieuse et qu'on pouvait être catholique dans ce pays et rester libéral. Il se consolait sans doute avec cette pensée de Démocrite : " Tu supportes les injustices, console-toi : le vrai malheur est d'en faire."
On n'a jamais su et on ne saura peut-être jamais avec quelle ardeur et quel zèle il défendit ses amis auprès des autorités religieuses, auprès de Monseigneur Bourget, dont il avait la confiance, et plus tard, auprès de Monseigneur Conroy, qu'il visitait fréquemment et qui l'honora de son amitié. Il fallait un homme comme M. Cherrier, un homme d'une réputation aussi parfaite, dont les principes religieux étaient si bien connus de tous, pour réussira faire disparaître les préjugés si nombreux, et si profondément enracinés, avec lesquels on avait tant compromis la cause libérale dans cette province. Il écrivit mémoire sur mémoire, lettre sur lettre, entassa document sur document, offrit plaidoyer sur plaidoyer pour satisfaire le nonce apostolique que les deux partis politiques qui se divisaient l'opinion publique en Canada devraient, pour le moins, être placés sur un pied d'égalité au point de vue religieux. Son amitié pour nous, ses congénères politiques, ne s'est jamais ralentie, au milieu de ces adversités qui menaçaient de nous écraser ; M. Cherrier voulait réaliser cet axiome
<les Proverbes : " Le véritable ami ne change point ; l'adversité est sa pierre de touche."
Il faut avouer que M. Cherrier fut puissamment secondé dans les efforts généreux qu'il fit à cette époque, par le dévouement et l'habileté de Messieurs Jette et Langelier et par le zèle discret de notre ami M. L. O. David et de feu M. Letellier. Ces quatre hommes avaient les mêmes idées religieuses et politiques que M. Cherrier, et, occupant dans notre société une position des plus honorables, se firent un devoir de contribuer à la grande réparation qui nous était due.
Cette réparation, Messieurs, nous fut donnée dans le mandement collectif des Evêques du 1 1 octobre 1877 et dans la circulaire au clergé qui l'accompagnait.
Rappelons ici, en l'honneur de M. Cherrier ces documents remarquables, tant par la justice qui les a inspirés que par les grands résultats qu'ils ont produits. C'est peut-être la meilleure manière de bénir sa mémoire et de venger ses mânes de toutes les souffrances que cette guerre lui fit endurer. Car, qui a plus souffert que lui de la persécution dont son parti était l'objet, et qui a reçu avec plus de bonheur ce jugement solennel de l'épisoopat canadien, si propre à consoler sa conscience inquiète et à rassurer celle de tous les catholiques du Canada ?
" Malheureusement, est-il dit dans le mandement, et contre 44 notre intention, quelques-uns ont cru voir dans ce document 44 (la pastorale du 22 septembre 1S75) un abandon de la région 44 des principes pour descendre sur le terrain des personnes et des 44 partis politiques. . . nous suivons l'exemple du saint-siège qui, 44 en condamnant les erreurs du libéralisme catholique," s'est 44 abstenu de signaler les personnes ou les partis politiques. Il 44 n'existe en effet aucun document pontifical condamnant un parti 44 politique quelconque; toutes les condamnations émanées jusqu'à
présent de cette source vénérable, se rapportent seulement aux
catholiques libéraux et à leurs principes, et c'est dans ce sens 44 qu'on doit entendre le bref adressé en septembre 1876 à l'un de 44 nous. A l'exemple du souverain pontife et suivant la sage 44 prescription de notre quatrième concile, nous laissons à la cons- 44 cience de chacun de juger, sous le regard de Dieu, quels sont
" les hommes que ces condamnations peuvent atteindre, quel que 44 soit d'ailleurs le parti politique auquel ils appartiennent."
44 Quand vous aurez ainsi expliqué à votre peuple," disait la " circulaire, " les principes qui doivent le guider dans son choix, 44 laissez à la conscience de chacun le soin d'en faire l'application 44 aux personnes et aux partis. Et quand un pénitent vous dira 44 qu'il a voté en toute conscience et sous le regard de Dieu, ne 44 révoquez pas en doute sa bonne foi et mettez en pratique cet 44 axiome bien connu: Credendum eM poenitenti tam pro se qiiam
" contra se dirent L Le pénitent doit être cru dans ce quel dit, " tant en m faveur que contre lui. ... Le décret du 4ème Con- 44 cile vous défend implicitement d'enseigner en chaire, ou ailleurs, 4' qu'il y a péché à voter pour un candidat ou un parti politique ; " à plus forte raison vous est-il défendu d'annoncer que vous " refuserez les Sacrements pour cette cause. Du haut de la " chaire vous ne donnerez jamais votre opinion."
Ces documents, messieurs, cette réparation dont je parlais fut faite à la mémoire de ces grands patriotes qui ont tout souffert pour leur foi politique. Inclinons-nous avec respect devant le dévouement et la prudence de ceux qui ont sollicité cette réparation et devant la sagesse et la justice de ceux qui l'ont accordée.
Honneur aux uns et aux autres. Faites en sortes, mes jeunes amis du Club national, que le résultat obtenu ne soit jamais compromis par qui que ce soit et par quoi que ce soit. Après la triste expérience que nous avons acquise, et, laissez-moi vous le dire, après tout ce que nous avons souffert, nous qui partageons les saintes croyances de nos pères et qui voudrions en transmettre l'amour à nos enfants, nous le disons avec toute la sincérité de notre âme : " Ce serait plus qu'une faute, ce serait un crime, que de permettre à qui que ce soit de remettre en danger, par imprudence ou malice, la grande cause nationale que nous représentons et les intérêts sacrés dont nous avons la garde.
Et pour cela n'oublions pas ce que disait Portalis : " On ne se fait point une religion, on la reçoit toute faite des cieux." Et quand, dans notre orgueil, nous demandons à la raison seule, la solution de tous les problèmes, rappelons-nous les leçons que nous
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ont données deux grands philosophes modernes: " Deux puis-
" sances sublimes, la religion et la philosophie, ont pour but le
" bonheur de l'homme, avec cette différence que, sous l'empire de
" la religion, la nature est guidée par une sagesse qui ne trompe
" pas. (Guizot)." " La religion produit dans les âmes qu'elle a pé-
" nétrées un courage supérieur et des vertus supérieures aux vertus
" humaines. (Voltaire)." Ce sont ces grandes pensées qui ont
inspiré à M. Cherrier les principes religieux qui ont fait la force
de toute sa vie exemplaire, et lui ont permis de défendre, avec
tant d'ardeur, ses convictions politiques. Si nous ne pouvons
imiter ses vertus, fortifions-nous dans ses principes de chrétiens.
Le recteur de l'Université Laval, une des gloires de l'Eglise et de la patrie du Canada, M. le Grand Vicaire Hamel, donnait dernièrement un beau témoignage aux principes religieux et à la piété légendaire de M. Cherrier :
" M. Cherrier, disait-il, à Québec, devant toutes les facultés de l'université réunies, restera pour tous les âges un type accompli de l'homme pieux, intègre, attaché à la religion et toujours semblable à lui-même depuis sa première jeunesse jusqu'à son dernier soupir ; aussi, sera-ce pour l'uni versi té-La val une gloire perpétuelle d'avoir pu s'assurer le dévouement aussi bien que le prestige des dernières années d'une vie si bien remplie."
Je termine par ces paroles. Le caractère de celui qui les a prononcées et le lieu où elles le furent leur donnent une force que je ne veux pas diminuer par la faiblesse de mes remarques. Ces paroles constituent le plus bel éloge qui puisse être fait sur la tombe d'un citoyen. Conservons précieusement le souvenir de cette éloge et efforçons-nous de mettre à profit les grands exemples de vertus et les belles leçons de civisme que nous fournit, si abondamment, la carrière de M. Cherrier.
Prononcée à Worcester, Etats-Unis.
l'héroïsme.
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,
Par une nuit noire et froide du mois de décembre, il y a quelques vingt ans, la population de X*XX, joli village situé sur les rives pittoresques du Richelieu, était soudainement éveillée par le sinistre appel du tocsin. En un instant, la foule guidée par la lueur rougeâtre d'un incendie, se précipitant à travers les rues du village que je viens de nommer, se trouvait en face d'une maison que le feu avait déjà envahie de toutes parts. La flamme s'échappait de toutes les issues ; la fumée s'élevait vers le ciel en sombres colonnes et formait de nouveaux et lugubres nuages dans un ciel pourtant déjà assez noir.
Surpris au milieu du sommeil, les habitants de cette maison n'avaient eu que le temps de s'échapper à moitié vêtus, abandonnant aux fureurs de l'incendie tout ce que la maison contenait : son riche mobilier et ses riches souvenirs ; reliques précieuses de plusieurs générations.
Tous les efforts faits pour arrêter l'ineendie furent inutiles ; et après quelques minutes de lutte désespérée, on dut renoncer à l'espoir de sauver la maison.
N'éprouvant plus de résistances ni de retard, le feu eut bientôt envahi toutes les parties de la maison qui avaient pu jusque là être préservées. Le •spectacle devint alors saisissant; et la foule le contemplait de cet œil indifférent avec lequel on regarde toujours le malheur d'un autre.
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Tout à coup la scène change.
Un cri, parti d'une des fenêtres embrasées de la maison, vient -de faire frémir cette foule tout à l'heure si insouciante.
Une jeune fille du haut du dernier étage, les cheveux en désordre, l'œil hagard, tend des bras suppliants vers la foule qui la voit avec terreur, se tordre dans l'agonie du désespoir.
Chaque cri que l'infortunée fait entendre a un écho dans le cœur des assistants ; !e danger est imminent ; la flamme entoure sa victime d'un cercle rougeâtre.
Encore un instant et c'en est fait ; la jeune fille, unique espérance d'une des premières familles canadiennes, va être ensevelie sous les décombres de la maison qui menace déjà ruine.
Tout le monde se regarde, mais personne ne se dévoue, car tenter le salut de cette jeune fille, c'est courir vers une mort certaine ; c'est vouer deux victimes aux flammes, c'est creuser deux tombes.
Mais l'infortunée que la mort semble déjà marquer de son terrible sceau, voyant qu'elle ne peut plus espérer de secours de la terre, porte ses espérances plus haut et, élevant ses beaux yeux vers le ciel, elle demande aux anges, ses frères, de la sauver.
Car mourir quand on est jeune, c'est si triste ! Comment renoncer à ses illusions, comment dire adieu à ses espérances, à son bonheur ! mourir quand on aime, quand on est aimé, hélas ! C'est si dur.
Reportant un regard plus résigné sur la foule qui ne la voit plus qu'à travers un nuage de feu et de flammes, Louise, s'est son nom, semble chercher quelqu'un au milieu de ceux qui la voient mourir sans pouvoir la secourir.
Louise est plus calme ; car elle a prié. Et la prière, c'est l'oubli des souffrances, c'est la force dans le malheur, c'est presque le salut.
Tout-à-coup Louise fait entendre un nouveau cri ; mais celui- -ci n'est plus, comme les autres, un cri de désespoir ; c'est un cri d'espérance, presque de bonheur .... elle a prononcé un nom.
La foule vient d'ouvrir ses rangs pressés et donne passage à un jeune homme qui écartant tout obstacle de ses bras vigoureux, 3e précipite vers la maison.
C'est un inconnu ; personne autre que Louise et sa vieille gouvernante, ne sait son nom.
Il est grand et beau, il a l'air noble et distingué.
Il ne dit pas un mot ; seulement ses lèvres sont pâles et tremblantes.
Lui aussi murmure un mon ; mais si bas que ce n'est presque rien qu'un souffle. Il s'approche de la maison en feu.
Il reste immobile et glacé ; il tremble pour la première fois de sa vie. Car Louise a disparu aux milieu des flammes.
Léon, c'est le nom du jeune étranger, regarde le ciel comme pour lui reprocher son désespoir : il y a dans ce regard quelque chose qui ne s'exprime pas.
Puis, sa main saisit une échelle, qu'elle applique à la maison qui n'est plus qu'un vaste brasier ; on n'entend que le pétillement des flammes : Léon s'élance vers la fenêtre où la jeune tille avait en vain tendu des bras suppliants et disparaît au milieu des flammes, devenues son touibeau.
Il y eut un moment de sublime et terrible silence, un moment d'angoisse ;
Le feu sortait avec plus de fureur que jamais de cette fenêtre où deux victimes venaient de s'engloutir : la flamme de l'incendie tourbillonnait sous les yeux des spectateurs qui tremblaient de voir à chaque instant crouler les ruines qu'ils avaient devant eux.
Cinq minutes s'écoulèrent ; pas un cri, pas un murmure ; le langage lugubre de l'élément dévastateur seul accomplissant son œuvre de démolition, se faisait entendre.
Chaque spectateur était un martyr ; la terreur était peinte sur tous les visages ; l'anxiété était à son comble.
On comprenait qu'à deux pas dans cet immense brasier, une lutte affreuse était engagée ; lutte d'un héros contre la mort ; lutte de deux géants, se disputant une femme ! presque un cadavre !
Tout à coup un long frémissement perce les rangs de cette foule.
Chaque poitrine semble soulagée d'un poids énorme : le jeune héros vient de paraître portant dans ses bras une femme inanimée.
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Louise respire encore ; on l'entoure de soins ; elle ouvre les yeux et sourit à son sauveur, non, toute fois, sans que le rouge de la pudeur colore son beau front.
Léon est entouré et félicité, il souffre, car il porte d'héroïques marques de son dévouement.
Mais ses douleurs sont bientôt oubliées ; l'amour jette sur ses plaies un baume réparateur : car il a sauvé la fiancée de son cœur. En exposant sa vie au milieu des flammes, Léon a fait un acte d'héroïsme.
Voilà, mesdames et messieurs, une anecdote, prise, au hasard, dans mes souvenirs d'enfance ; en vous mettant sous les yeux un héros, et en le fesant agir devant vous, je vous ai défini l'héroïsme qui sera le sujet de ma lecture ce soir. Cette définition, pèche sans doute, par sa longueur, mais l'essentiel, c'est qu'elle soit comprise et qu'elle soit vraie.
Définir c'est peindre ; quelquefois c'est la philosophie qui donne les couleurs, quelquefois c'est la poésie.
A mon âge, encore, on préfère souvent les sourires que l'imagination présente au cœur, aux caresses, un peu graves, que la raison offre à l'intelligence.
Si les hommes sérieux, les graves philosophes que j'ai l'honneur de voir au milieu de cet auditoire distingué, voulaient me chercher querelle, et me lancer les foudres d'un syllogisme invincible, sous forme de condamnation, je serais bien forcé de répondre avec l'Ecole : Cancedo majorent et raiTiarem ; mais arrivé au : consequens et conséquent la, je risquerais une distinction, sous forme d'appel, que j'adresserais au tribunal de la poésie et des fleurs ; et j'ai la conviction, peut-être un peu prétentieuse, mesdames, que je trouverais quelques sourires encourageants chez mes juges que j'aurais eu le soin de choisir parmi la plus belle moitié de ceux qui m'écoutent.
Permettez maintenant que je renonce aux fleurs de l'imagination, que je déserte l'idéal et les chants pittoresque du roman pour étudier avec vous le mot dont je vous ai donné une définition anecdotique.
« f.NFKKENCES DE
moi'i ies différents caractères que présente ! 'uroLsuic payen et ceux de l'héroïsme chré- ■•»u> considérerons l'héroïsme dans les plus ilïvut la religion, la société et la famille.
uîeuiplc, Mesdames et Messieurs, et qu'on étudie
. ■• Ut e roulure que Dieu fit après s'être inspiré de toutes
*:.!!•■» «jue son génie divin avait fait sortir du néant;
. i;i..il iiu coup d'uni sur l'histoire du monde et des siècles,
t ■ - s • i f t^i ■ le* actes des hommes ; quand en suit pas à pas lu
!«■> Mieietés tant anciennes que modernes, et qu'on jnir-
!.-n ■. ri>tes pages des annales des bagnes et des prisons, ou
. t .»i u-u*os pages des annales religieuses et militaires, on est
.. •'•iivi' de reconnaître qu'il y a, dans la nature de "cet ange
. .!ii pu >e souvient quelquefois des cieux," deux êtres parfai-
.... ut distincts: un être qui est grand, noble et élevé, et un
u« -|Lii est petit, rampant et dégradé : produit singulier de cette
. îi^uliêiv union, de ce mariage mystérieux de deux principes
i>:iii'iuivs, dont l'un semble sans cesse tourné vers le pôle négatif
n 'ii.il, et l'autre, vers le pôle positif du bien ; principe, dont l'un
» .11110 pour siège, avec le cœur et ses autres facultés sensibles,
. onuuc mobiles, et l'autre, le corps avec ces organes matériels,
,u-s;e des bassesses comme l'âme est le siège de la noblesse.
L'un de ces principes répond à cet héroïsme sublime qui relève bouline et le fait grand.
Ui meilleure réponse que l'on pourrait peut-être faire à cette .ouvre îles MUMtbles, que l'exilé de Guernsey a puisé dans ses souvenirs amers des misères de l'humanité, serait la peinture de loiitcti les grandeurs de l'homme, de tous les actes d'héroïsme dont fourmille l'histoire du genre humain. Le tableau des Héro* pourrait faire oublier celui des Misérable*: ce serait deux peintures que l'homme étudierait et comparerait dans ses loisirs ; ce serait deux miroirs dans lesquels il pourrait voir, avec quelque MUprîse, deux ombres qui représenteraient sa figure, prise séparément, mais à des époques peut-être assez rapprochées.
L'héroïsme, c'est le reflet du héros ; ce sont les traces qui
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laisse derrière lui, ce sont les tableaux qui rappellent ces nobles actions.
L'héroïsme c'est une grandeur d'âme peu commune ; mais ce n'est pas le fait seul du guerrier qui tombe sur le champ de bataille, cest encore le reflet de la grandeur de la femme, cest quelque fois celui de la faiblesse de l'enfant ; car, Mesdames, l'histoire compte ses héroïnes comme elle compte ses héros ; et si l'on a voué un culte aux Régulus, aux D'Assas, on a su mettre a l'abri de l'oubli les Mary Stuart et les Jeanne d'Arc.
Si la religion chrétienne a son divin héros elle a aussi sa vierge héroïne.
La faiblesse comme la force a son héroïsme ; la société comme la religion ; et la famille, comme l'une et l'autre.
L'héroïsme suppose toujours la grandeur d'âme dont elle est la plus haute comme la plus sublime expression ; mais la grandeur dame ne s'élève pas toujours jusqu'à l'héroïsme. Celui-ci diffère de celle-là en ce qu'il permet d'admirer quelques vertus d'éclat qui excitent votre étonnement et enlèvent votre admiration.
Il y a l'héroïsme de l'intelligence, l'héroïsme de la sagesse, comme il y a l'héroïsme du cœur et du sentiment. Il y a un héroïsme de paroles comme il y a un héroïsme d'actions ; il y a un héroïsme de générosité et de dévouement, comme il y a un héroïsme d'impétuosité et de vaillance. C'est ce dernier qui faisait dire à Montesquieu " qu'un héroïsme de principes est plus funeste qu'un héroïsme d'impétuosité. "
Il a ses grandes figures dans l'antiquité, comme dans les temps modernes ; celle-là nous présente Antigone, Cornélie et Eponinne ; ceux-ci nous offrent Mesdemoiselles de Sombreuil et Loi ze roi le et Madame de Levergne ; ce sont autant de types de l'amour filial, maternel et conjugal.
Chez les anciens il y a Zopyre, chez les modernes Strafford et Malesherbes comme exemples de dévouement élevé jusqu'au plus sublime.
Régulus, Thomas Morus et Duranti sont les héros et les mar-
tyrs du devoir civique comme D'Assas, Desilles sont les héros et les martyrs du devoir militaire.
L'héroïsme de l'humilité et de la charité chrétienne a aussi de beaux et nobles types dans un Charles Borrommé, dans un Balzance et dans un Vincent de Paul.
L'amitié, ce noble lien, cette belle fleur qui charme la vie en en faisant oublier les douleurs et les peines, souvent plus sainte et toujours moins impétueuse que l'amour, l'amitié présente comme type de son héroïsme Damon et Pythias, forçant Denis, le tyran de Syracuse, à reconnaître l'existence de ce noble sentiment, Lauzus et Phanor, arrachant, à un autre tyran, un pardon qu'ils auraient en vain sollicité sans l'acte héroïque qu'avait inspiré leur amitié.
Le christianisme a donné au monde un héroïsme nouveau, que l'on chercherait en vain dans les annales, pourtant quelquefois si glorieuses, des païens : c'est l'héroïsme de la vertu. Cet héroïsme défie tous les autres, ici, comme ailleurs, le christianisme fait pâlir le paganisme ; ici, comme ailleurs, les héros chrétiens effacent les héros de Rome et de la Grèce.
. Le paganisme présente plus de fables, le christianisme plus de vertus encore que d'héroïsme. L'explication de cette différence est facile à donner : les dieux des païens étaient un mélange ridicule de vices et de passions, le Dieu des chrétiens résume l'idée la plus pure et la plus sublime que l'homme puisse avoir de la perfection.
" Il y a un coté respectable et frappant de notre religion," a été forcé de dire Voltaire, "c'est le pardon toujours héroïque des injures ; " et " la vertu seule," disait avant lui Massillon, " forme des hommes héroïques."
L'héroïsme porte en lui-même un tel cachet de grandeur et les héros laissent quelquefois après eux des traces si éclatantes et si imposantes, qu'on a vu les païens, saisis d'un vertige idolâtre et, ne distinguant pas suffisamment, dans leur intelligence livrée à elle-même, l'héroïsme de la divinité, la grandeur héroïque de la
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grandeur divine, se prosterner devant des hommes qui s'étaient distingués par quelqu'acte d'éclat.
Le Christianisme, en régénérant les idées, a relevé l'homme, et le Christ, en se faisant héros, révélé au monde les caractères qui •distinguent l'héroïsme de ceux qui distinguent la divinité ; en adorant le Dieu du calvaire les chrétiens n'ont 'pu qu'admirer et vénérer les héros de la terre. Ils ont élevé des autels au premier, mais ils se sont contentés de donner aux derniers des statues et des monuments.
Chez les païens le vice plus que la vertu avait son héroïsme et ses adorateurs ; chez les chrétiens la vertu plus encore que l'héroïsme a ses admirateurs.
En Egypte, un roi qui s'immolait pour sa patrie était un Dieu ; sa tombe devenait un autel, où l'on égorgeait des victimes humaines.
Depuis l'héroïsme du Calvaire un homme qui sauve son pays en payant son salut de sa propre vie, n'est plus un Dieu, ce n'est •qu'un héros.
Aujourd'hui, il y a un sommet que l'homme ne saurait atteindre ; une grandeur vers laquelle les âmes aspirent inutilement ; autrefois il y avait l'immortalité des dieux, aujourd'hui il n'y a plus que l'immortalité des héros.
La religion chrétienne offre à l'admiration comme à l'adoration du monde le plus noble type, et le plus beau modèle d'héroïsme que l'imagination du poëte peut rêver et que le patriotisme le plus grand et le plus pur peut inspirer.
Le divin héroïsme du Calvaire efface le plus grand héroïsme dont les nations puissent se glorifier. C'est le sublime dans toute sa beauté ; c'est l'héroïsme élevé jusqu'à la divinité ; et c'est la -divinité abaissée jusqu'à l'ignominie ; c'est un homme, résumant <m lui seul tout ce que le cœur humain peut donner de plus généreux et tout ce que l'intelligence peut concevoir de plus hardi, et s'appuyant sur les forces de la divinité pour mettre à exécution aine semblable conception.
Le divin héroïsme du Calvaire a ses monuments. Dans le
plus riche temple, dans la plus belle basilique comme dans la plus humble chapelle, vous voyez un autel au sommet duquel vous apercevez un monument, représentant une croix à laquelle est suspendue l'image d'un homme ; sur votre route, à travers la campagne, dans tous les pays catholiques vous apercevez une croix devant laquelle vous vous découvrez ; c'est là le monument qui redit au monde l'œuvre héroïque et sublime de la rédemption.
Le divin héroïsme du calvaire a enfanté l'héroïsme de l'apostolat ; comme le christianisme avait enfanté l'héroïsme de la vertu. Il est un homme, Mesdames et Messieurs, que, jeune encore, et sur les genoux d'une tendre mère, que quelques uns pleurent mais dont tous chérissent le nom, nous avons appris à aimer, à respecter, et à vénérer. Il est un homme qui, renonçant aux joies pourtant si belles et si pures de la famille, s'est voué au culte des âmes ; un homme qui en pensant n'être que vertueux s'est fait héros ; le nom de cet homme votre bouche l'a murmuré alors que vous étiez encore enfant ; le nom de cet homme vous l'avez entendu comme une caresse alors que vous regardiez avec vos regards enfantins cet ange qui se penchait amoureusement sur votre berceau comme une ombre mystérieuse, comme un génie tutélaire .... cet homme : c'est le prêtre.
Là bas, loin de la demeure des hommes, au milieu d'un bosquet solitaire, tout plein de poésie, s'élève la demeure de cet être mystérieux qui a béni votre berceau comme il bénira votre tombe, comme il a béni la tombe et le berceau de votre aïeul Cette demeure est à l'ombre du temple, à l'abri des passions, à l'abri de leurs tempêtes ; l'homme qui l'habite a fait un pacte solennel avec la divinité ; et ce pacte constitue son héroïsme. Et les passions doivent en vain frapper à la porte de cet asile sacré. La foudre peut s'agiter, gronder et briser tout sur son passage, comme les vagues courroucées d'une mer tourmentée par les vents, mais la demeure de l'homme de Dieu doit être respectée ; et elle l'est toujours, et comme l'ambulance militaire, elle n'a d'autre enseigne que la croix rouge de la charité, à l'ombre de laquelle se réfugient tous les blessés de ce champ de bataille qu'on appelle la politique- La poésie a ses charmes et ses grâces comme l'héroïsme a se
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grandes et nobles beautés. Le sacerdoce a son héroïsme comme le sanctuaire a sa poésie.
Où trouver une poésie plus belle que celle qui remplit le sanctuaire ? Un temple où s'assemble le peuple pour prier Dieu, une chaire où se répète la parole d'un Dieu qui se fit héros, mais qui ne fut jamais partisan ; un autel où se représente dans une figure emblématique le plus grand acte d'héroïsme dont la terre ait jamais été témoin.
N'avez-vous jamais mêlé les larmes du cœur avec une mère dont les pleurs étaient les vôtres, sur le départ d'une sœur unique, demandant au cloître un tombeau et à la religion un abri T Ah ! si jamais vous avez versé de ces larmes vous avez compris l'héroïsme que la religion peut inspirer ! Une jeune fille, belle et riche, remplie d'illusions comme de poésie, l'ornement de la maison paternelle et de la société au milieu de laquelle elle vit, comme elle est la rivale des fleurs du jardin avec lesquelles vous la confondez quelquefois ; une jeune tille à qui le bonheur ouvre des bras séducteurs, à qui l'amour présente ses chastes voluptés \ à qui les tendres souvenirs, comme les douces espérances ont souri tant de fois, repousse la coupe enchanteresse qui se présente à ses lèvres, porte un regard amoureux sur la Madone que la piété a mise à son chevet, gardienne de ses nuits et idéal de ses chastes rêves ; sa lèvre murmure une prière ; elle se relève héroïne. Elle s'arrache aux caresses de sa mère, résiste aux larmes de ses amis et le cloître se referme sur une victime de l'héroïsme religieux.
Rome a ses grandeurs historiques ; le reflet de sa gloire a traversé les siècles et vient parfois faire pâlir l'astre pourtant si brillant de notre civilisation. Chaque page de l'histoire de Rome est un tableau vivant où vous voyez apparaître un César, un Régulus, un Bru tus, un Auguste, un Pompée ou un Scipion ; mais, je vous le demande, qu'admirez vous le plus de Rome payenne ou de Rome chrétienne ? quelles sont les annales de cette grande et pompeuse cité qui vous font tressaillir le plus ? sont-ce
les annales toutes remplies du faste des empereurs, ou bien sontce les annales glorieuses, écrites avec le sang des martyrs de la foi chrétienne, à la lueur des flambeaux des catacombes ? qui admirez-vous le plus, des persécuteurs ou des persécutés ? Vous qui avez traversé les mers qui nous séparent du vieux monde et qui êtes allés dans la ville éternelle, dites nous sur quelles tombes vous êtes vous agenouillés de préférence ? dites nous quel monument a fait naître dans votre cœur plus de nobles palpitations ? Vous avez saMS doute contemplé ces superbes monuments, ces inscriptions pompeuses, ces constructions gigantesques de la pensée et de la gloire humaines qui disent aux voyageurs que Rome fut puissante et que Rome eut des héros ; mais vous avez fait plus que contempler l'humble pierre qui abrite les cendres d'un martyr, vous avez prié sur cette tombe sacrée, vous avez donné une larme à la mémoire du héros du dévouement ; de cette victime d'une sainte croyance.
Voyez vous-même ce que c'est qu'un martyr.
L'amphithéâtre des Romains croule sous le poids de plusieurs milliers de spectateurs ; à la loge impériale apparait un César ; le peuple a frémi et battu des mains ; un jeune homme, encore à la fleur de l'âge, une jeune fille belle et pure comme lange, qui voile, de ses ailes, les charmes de sa pudeur alarmée ; a paru dans l'arène. Un mugissement formidable a répondu au cri que la foule a fait entendre ; un lion apparait à son tour ; l'œil en feu la tête altière. D'un bond il se précipite sur sa proie et la dévore •sous les applaudissements d'un grand peuple.
Vous assistez aux spectacles des Romains ; le lion, le jeune homme, la jeune fille, voilà quels sont les acteurs de cette cruelle tragédie qui amuse la grande Cité. Le monument que vous contempliez tout-à-1'heure redit les gloires d'un des héros Romains -que vous venez d'apercevoir dans la loge impériale ; et l'humble pierre sur laquelle vous avez prié, en vous agenouillant respectueusement, recouvre les cendres d'un de ces héros dont vous retrouverez le nom dans le martyrologe chrétien.
Le clergé catholique a ses martyrs et ses héros comme il a ses
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orateurs et ses savants ; et souvent vous avez vu un homme sortir des rangs les plus élevés ou les plus humbles de ce corps distingué, se jeter au sein d'une épidémie, et mourir auprès du cadavre livide auquel il avait rendu la vie.
Qui de vous n'a pas parcouru avec une attention et une anxiété fiévreuse les pages ensanglantées de l'histoire de cette Révolution française, si belle dans son but, si terrible dans ses moyens et si grande dans ses résultats ? Vous avez pu y voir que si le drapeau de la liberté a couvert de son ombre les héros d'une si grande armée, il a parfois abrité des lâches et des bourreaux, et que si la France eût à cette époque ses martyrs d'un patriotisme nouveau, elle eut aussi, ses victimes du dévouement et de la fidélité à la royauté et à la foi religieuse.
Tout en applaudissant nux nobles aspiratious d'un peuple qui veut briser les chaînes dix fois séculaires de son esclavage politique on ne saurait s'empêcher de gémir au souvenir des actes de barbarie qui servirent de trophée à la régénération d'une illustre nation.
L'archevêque d'Arles est traqué par une horde d'égorgeurs, ivres de sang et de carnage ; i\ peut échapper à la mort qui le menace, mais en sauvant sa vie il sacrifie celle de trente prêtres qui le protègent : proportion injuste pour un homme de cœur. Il marche hardiment au devant de ses bourreaux, devenus ses juges et leur dit: "Je suis celui que vous cherchez et mon sacrifice est fait ; mais épargnez ces dignes prêtres ; ils prieront pour vous sur la terre, et moi, dans le ciel."
Un autre illustre prélat, l'Evêque de Saintes, priait aux pieds des autels pour ses bourreaux qui l'appelaient afin de lui faire subir le sort de l'Evêque de Beauvais, son ami et son compagnon, victime du patriotisme révolutionnaire. " Messieurs, leur dit-il, en les bénissant, je ne refuse pas d'aller mourir avec mes frères, mais une balle m'a cassé la jambe, aidez-moi à marcher."
Voulez- vous voir encore de l'héroïsme religieux 1 Voulez- vous admirer l'œuvre d'une grande pensée ? Jetez un coup d'œil sur ce champ de bataille, le canon gronde, les bataillons s'ébranlent, les l>ombes éclatent, la mitraille écrase des milliers d'hommes et creusent de larges sillons de sang ; la niort est vomie par des
centaines de bouches de l'instrument dont le génie de la guerre a doté l'humanité.
Au premier rang tombe votre père, votre frère, votre ami ; vous tremblez ! vous frémissez ! ah ! regardez bien ce carnage ; à travers la fumée, à travers la mitraille, sur ce champ jonché de cadavres, ne distinguez- vous pas cette jeune femme qui, oubliant ses faiblesses, sa frayeur et sa timidité, se penche sur chaque blessé, console son âme, panse ses plaies, soulage ses douleurs et lui parle de sa mère, de son village et toujours avec ces paroles mystérieuses de douceur angélique dont la femme a seule bien le secret ?
Cette femme vous l'avez reconnue, c'est la sœur de charite,c'est l'humble enfant de ces maisons qui sont la joie des pauvres et l'espérance des malades.
Puis-je parler du dévouement religieux dans une circonstance comme celle-ci, sans dire un mot du missionnaire canadien aux Etats-Unis ? Ce serait laisser dans mon tableau, un vide regrettable que vous me forceriez à remplir bientôt. Chaque colonie canadienne, que l'on trouve dispersée sur ce sol américain, au sein de cette grande famille du peuple des Etats-Unis, offre des preuves irrécusables du dévouement des prêtres de la patrie absente, de cette patrie qui vous fournit des pasteurs zélés pour vous rappeler l'église <Ju village natal et la foi de vos pères ; pour diminuer l'amertume du pain de l'exil et entretenir dans votre âme la pensée patriotique du retour. Ces prêtres sont les représentants, ici, de cette église canadienne, si illustre par ses vertus et sa science ; ce sont les gardiens de votre esprit national et ce • seront eux, qui, pour me servir de la belle pensée échappée du coeur patriotique de messire Guimon, le 24 juin 1874, entonneront l'i/1- exila Israël, au grand jour du repatriement.
Permettez, Mesdames et Messieurs, que je change de scène et, qu'après avoir contemplé l'œuvre héroïque de l'idée religieuse, j'étudie l'héroïsme dans la société pour arriver ensuite aussi promptement qu'il me sera possible, à l'héroïsme dans la famille.
La société vous montrera l'homme d'état, le soldat, l'orateur, le médecin et l'écrivain ; la famille vous présentera à son tour
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comme sa plus belle et sa plus gracieuse figure, la femme, épouse et mère.
Une société, dans un sens général, se compose de trois êtres distincts qui se complètent mutuellement. L'un demande la liberté, l'autre la conseille en l'offrant épurée du souffle des passions, le troisième l'accorde. Le premier s'appelle le peuple, le second le ministre, le troisième le pouvoir. Voilà l'idéal que je me fais de toute société bien organisée.
Le peuple aspire vers la liberté comme à un droit, comme au bonheur ; être esclave ce n'est pas vivre ; mais la liberté n'est pas la licence ; et voilà la raison d'être d'une autorité, d'un pouvoir qui doit représenter le peuple et par conséquent la liberté.
Mais le pouvoir est parfois éloigné du peuple et souvent vous apercevez de grandes distances, des distances difficiles à franchir, entre le peuple et les abords du pouvoir : dans cette distance vous placez le ministre, l'houime d'état, et alors vous pouvez la franchir sans crainte si le devoir et le patriotisme inspirent ce dernier.
L'homme d'Etat c'est l'âme de la société, c'est le génie qui la protège, c'est l'intelligence qui l'éclairé, c'est la pensée qui l'anime.
Il s'élève quelquefois jusqu'à l'héroïsme, mais il est rare que cet héroïsme soit connu avant sa mort. Les haines qui ont entouré son existence publique ne disparaissent que sur son tombeau ; il ne reste alors de lui que la grandeur de ses œuvres et l'héroïsme de ses idées.
L'homme d'Etat est quelquefois héros, mais c'est quelquefois un traître ; héros, quand il combat avec la force de son puissant génie contre les ennemis de la patrie ; traître quand il prostitue son intelligence au service de la tyrannie et de l'anarchie ; quand il la prostitue pour asservir sa patrie et lui ravir des libertés qu'elle n'a conquises qu'en répandant son sang le plus pur et le plus généreux.
L'homme d'Etat s'appuie sur le soldat, la force intellectuelle s'appuie sur la force physique, sur le courage et le dévouement ; l'homme d'Etat donne la liberté au peuple, le soldat en fait la conquête sur le champ de bataille. L'homme d'Etat c'est la pensée, le soldat c'est l'action.
La patrie va périr, l'ennemi est aux frontières, il est puissant et terrible, il s'avance lier et menaçant.
Le peuple est consterné, gémit et implore le Ciel pour sa liberté et son bonheur. La mort est son partage ou les fers seront son ignominie : ses champs, ses moissons, ses villes, ses temples, son commerce, ses richesses, son existence nationale, tout est voué à la destruction, encore quelques instants et ce peuple n'existe plus, son nom est rayé du livre des nations.
Un homme sort de la foule, il s'arrache des bras d un vieux père courbé par 1 âge et les infirmités, d'une mère, d'une épouse dont il est le seul soutien, l'unique et suprême ressource ; cet homme saisit la vieille épée de ses ancêtres, illustre trophée de sa famille ; s'élance vers la frontière, fait face à l'ennemi qui foule audacieusement le sol de la patrie ; lui résiste, l'arrête et le repousse ; il tombe criblé de mille blessures, mais son cadavre est un rempart que l'étranger épouvanté n'ose franchir. C'est un héros ! un laurier ceint son front ; la gloire transmet son nom ; voilà le soldat.
Il y a des conditions dans la vie qui sont belles et grandes, celle du soldat est plus que tout cela, elle est héroïque. Affronter les périls, verser son sang, marcher à la mort en chantant un refrain du pays ; souffrir la faim, n'avoir d'autre couche qu'un champ de bataille, d'autre atmosphère que l'atmosphère de la poudre, n'obéir à d'autre voix qu'à celle de la trompette et du canon, n'avoir d'autre abri que le ciel ; il y a dans tout cela quelque chose de grand, de sublime qui conduit de soi à l'héroïsme.
Un général dit à un soldat ; " soldat, tu iras te placer à la tête de ce pont, tu y resteras, tu y mourras, nous passerons ". — •' Oui, mon Général," répond le soldat. Vous connaissez tous 1 épisode du pont d'Arcole.
" Bonaparte, raconte Thiers, voyait de Rome s'ébranler toute l'armée ennemie, qui, avertie enfin du danger, se hâtait de quitter Caldiero pour n'être pas prise par derrière à Villa-Nova. Il voyait avec douleur de grands résultats lui échapper. Il avait bien envoyé Guyeun avec une brigade, pour essayer de passer l'Alpon au-dessous d'Arcole ; mais il fallait plusieurs heures pour l'exécution de cette tentative, et cependant il était de la dernière
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importance de franchir Arcole sur le champ, afin d'arriver à temps sur les derrières d'Alvinzy et d'obtenir un triomphe complet : le sort de l'Italie en dépendait. Il n'hésite pas, il s'élance au galop, arrive près du pont, se jette à bas de cheval, s'approche des soldats qui s'étaient tapis sur le bor,d de la digue, leur demande s'ils sont encore les vainqueurs de Lodi, les ranime par ses paroles, et, saisissant un drapeau, s'écrie : suivez votre général ! Bonaparte s'avance, le drapeau à la main, au milieu
d'une grêle de balles et de mitraille. Tous ses généraux l'entourrent. Lannes, blessé déjà de deux coups de feu dans la journée est atteint d'un troisième. Muiron, aide de camp du général, veut le couvrir de son corps, et tombe mort à ses pieds. Cependant la colonne est près de franchir le pont, lorsqu'une dernière décharge l'arrête et la rejette en arrière... Alors les soldats, restent auprès du général, le saisissent, l'emportent au milieu du. feu et de la fumée, et veulent le faire remonter à cheval. Une colonne autrichienne, qui débouche sur eux, les pousse en désordre dans le marais. Bonaparte y tombe y enfonce jusqu'au milieu du .corps. Aussitôt les soldats s'aperçoivent de son danger : En avant ! s'écrient-ils, pour sauver le général. Ils courent à la suite de Béliard et Vignolles, pour le délivrer. On l'arrache du milieu de la fange, on le remet à cheval et il revient à Ronco."
A Waterloo l'armée anglaise plie ; la victoire sourit traîtreusement à Napoléon. Appuyé à un grand orme, situé un peu en avant du vieux moulin du Mont St-Jean, Wellington se tient froidement héroïque comme dit un grand écrivain, parlant de Waterloo. Gordon est tombé ; les balles, les boulets et la mitraille pieu vent autour du général anglais ; Lord Hill lui dit : Milord quelles sont vos instructions et quels ordres nous laissez-vous si vous vous faites tuer ? " De faire comme moi répond Wellington."
Le cri de la vieille garde Française fait encore tressaillir tout homme de cœur. Napoléon est enfermé dans un carré, formé par cette héroïque phalange de braves, la terreur et l'admiration des étrangers. Druot, alors général de brigade, depuis Wagram est à ses côtés avec Bertrand, Ney, Soult et quelques autres*
L'anglais s'avance terrible ; au cri : rendez-vous ! Le héros de la garde répond : " La garde meurt mais ne se rend pas." Chacun des généraux met la main à l'épée : moment solennel : l'empire croule pour la deuxième fois.
" Dans la journée du 5 juin 1831, raconte Victor Hugo, un jeune homme du nom de Jeanne, défendant une barricade, dit à ses amis qui, épuisés de fatigue, demandent à manger : " Manger ! à quoi bon ? il est 3 heures, à 4, nous serons morts !"
On discute la prise des îles de Lérins, dans cette fameuse guerre que L^uis XIII soutint en 1637. Daguerre, dont l'avis €st demandé sur cette capture réputée impossible, dit au comte d'Harcourt, commandant en chef de la flotte française : " si vous me dites que le soleil pénètre dans ces isles, mon régiment saura bien y descendre."
Je n'en finirais pas, Mesdames et Messieurs, si je voulais illustrer cette lecture de toutes les saillies héroïques qu'on rencontre partout en parcourant l'histoire des massacres et des guerres. Il me faudrait parler des Machabées, de ces héros de la Bible ; de la glorieuse légion Thébéenne, de ces dix mille hommes, se laissant égorger, plutôt que d'obéir aux ordres injustes et contraires à la foi chrétienne que leur donne Maximien ; de Beaudoin, Raymond, St-Gilles et St-Louis, de ces héros des Croisades : de ce Simon de Montfort, le vainqueur des Albigeois, en 1213 ; de Condée, ce grand guerrier chanté par un grand orateur ; du modeste Turenne qui disait après une défaite : "j'ai perdu," et après une victoire : " nous avons gagné " ; d'Alexandre avalant la potion préparée par son médecin et dite empoisonnée ; il me faudrait aussi rappeler Léonidas et ces trois cents Spartiates, répondant à Xerxès qui leur demande de livrer les armes : " viens les prendre ; " mais il est temps que je m'arrête dans cette nomenclature.
Qu'est-il besoin d'ailleurs, Messieurs, d'aller si loin chercher des actes d'héroïsme ? n'avons nous pas en Canada nos plaines d'Abraham, Carillon, Châteauguay, et St-Denis ? N'avons nous pets nos Champlain, nos Montcalm, nos Iberville, nos Salaberry et nos Nelson ?
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Oui, Messieurs, nous avons nos gloires nationales ; notre histoire a ses grandes figures comme elle a ses pages remplies de larmes et de deuil.
Souvent vous rencontrez sur votre chemin des vieillards courbés par l'âge et la misère, nobles et vieux débris de nos glorieuses légions, de cette illustre phalange qui, en 1812, à Châteauguay, renouvelèrent le drame héroique des Thermopyles. Sous de vieux haillons vous voyez encore briller la médaille des braves, unique récompense que la reconnaissance d'Albion accorde aux héros canadiens.
Je pourrais vous demander avec le Général Foye : " Qui de vous n'en rencontre pas tous les jours qu'une noble pudeur force à cacher sous leurs vêtements délabrés des rubans que leur sang a rougis ? qui de vous n'a pas déposé le denier de la veuve, dans les mains mutilées par le fer de l'ennemi ?"
Le cri d'indigence, Messieurs, que fait entendre le vieux soldat qui vous demande l'aumône est un cri accusateur, la médaille d'argent qu'il porte sur sa poitrine est un sarcasme sanglant jeté à la face d'une nation qui laisse crever de faim les héros qui se sont fait mutiler pour défendre son drapeau.
Le gouvernement fédéral a commencé une tardive réparation de l'ingratitude politique à l'égard de ces nobles débris d'une race qui s'éteint ; espérons que nous la verrons se faire d'une manière digne et complète cette réparation attendue depuis au delà d'un demi siècle, et que les héros de 1812 ne mourront pas tous avant d'avoir reçu une pension* honorable et digne de la générosité canadienne.
Je ne puis, Mesdames et Messieurs, mieux terminer ce chapitre dévoué à l'héroïsme militaire, qu'en offrant à votre admiration deux types bien chers à tout cœur français et américain, deux noms vénérés par les amis de la liberté, deux hommes qui ont noblement combattu, sur les champs de bataille de lajeune Amérique, pour garantir aux fondateurs de cette illustre république, dont le drapeau vous couvre de son ombre protectrice, la libre jouissance des droits du citoyen ; je veux parler de Washington et Lafayette !
Le premier représentait cette vieille race saxonne, rajeunie par
le souffle de la lilœrté ; le second, cette généreuse nation française, qui n'a jamais marchandé son sang quand il s est agi de défendre une cause sainte. Celui-là mourut après avoir consolidé son œuvre, et celui-ci dût briser son épée pour ne pas servir un drapeau qui n'était plus celui de la patrie. Washington trouva, dans les vastes plaines de l'Amérique, un sol fertile et capable de faire germer la semence de la liberté qu'il y jettait à pleines mains, tandis que Lafayette eut la douleur de constater que les secousses révolutionnaires avaient trop bouleversé la terre de France pour lui permettre de féconder le germe précieux qu'il avait ramassé à Brandywine et Yorktown. L'histoire nous a transmis les noms de ces deux héros du patriotisme, et le centenaire qui sera célébré en 1896, pour perpétuer le souvenir d'un grand événement politique redira à nos descendants comment le peuple américain sait honorer la mémoire de ses grands hommes.
Quels enseignements nous donne l'histoire de ces deux généraux, et qu'il importe aux hommes publics de l'étudier, de la méditer !
On vante, et non sans raison, les héros de l'antiquité ; on célèbre leurs vertus et on admire les monuments que leur patrie reconnaissante a élevés sur leurs glorieux tombeaux !
Mais rien à mon sens chez ces héros égale les qualités de Washington, sa modestie et son désintéressement. H n'avait pas d'armées et il remportait d'éclatantes victoires ; il n'avait pas de coffre public pour soutenir ses troupes et il trouvait moyen de \ds alimenter et de les vêtir sans qu'ils recourussent à la maraude ; enfin il n'avait pas de gouvernement sur lequel il put s'appuyer et cependant il marchait à pas surs dans la voie du succès et ne s'arrêta que quand il fut certain que le vaisseau de la république qu'il venait de fonder était en sûreté dans le port de la liberté.
Clément comme César, sobre comme Scipion et calme comme Annibal, possédant toutes les qualités du général et de l'homme d'Etat, il sut conquérir la liberté sur le champ de l'honneur et la conserver dans les conseils de la nation. Après avoir tiré son épée pour le service de sa patrie il la remit dans le fourreau quand son œuvre fut accomplie et au lieu de demander un scep-
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tre pour prix de ses victoires, comme le fit plus tard le héros français, il rentra modestement dans la vie privée, quand il n'y eut plus d'ennemis à combattre 11 avait droit au Capitule et il se contenta de sa villa du Mont Vernon.
Heureuse Amérique, sois fière et orgueilleuse de ton héros ! Il te conquit la liberté, mais aussi il te la laissa ; et l'ambition ne souilla point la pureté de son patriotisme.
Le médecin présente un type d'héroïsme qui atteint quelques fyis le sublime ; type d'autant plus digne d'admiration qu'il est plus modeste. Le médecin comme le soldat combat ; mais celuici donne la mort, celui-là l'éloigné et la repousse ; l'un combat avec le fer l'autre avec la science et le dévouement.
Le médecin c'est l'ami de la famille, l'espérance d'un père, d'une mère, d'un époux, d'une épouse, d'un frère, d'une soeur, d'un ami qui tremble de perdre un être chéri sur lequel la maladie a empreint de douloureux ravages, que la mort a déjà marqué de son terrible sceau.
Sur le champ de bataille, à côté de la sœur de charité, que vous admiriez tout à l'heure, vous apercevez le médecin que le dévouement conduit et retient sous la bouche des canons.
Singulier rapprochement ! à côté du soldat qui donne la mort se trouve le médecin qui la comUxt et la sœur de charité qui la rend douce.
Peu de professions demandent autant de force d'âme que celle du médecin ; peu aussi, il faut bien l'avouer, exigent autant de désintéressement.
Le médecin est au chevet du moribond avec le prêtre ; comme ce dernier il assiste l'homme à son berceau et à sa tombe.
Dans les épidémies, l'homme de l'art s'élève souvent jusqu'à l'héroïsme ; il tombe victime de son zèle et l'homme qui a sauvé tant de malheureux ne saurait se sauver lui-même.
Si vous voulez maintenant, Mesdames et Messieurs détourner vos regards de ces champs de bataille, où vous n'avez pu admirer
l'héroïsme du soldat qu'à travers un nuage de sang, et l'héroïsme du médecin qu'à travers les larmes d'une famille ; si vous voulez reposer vos regards fatigués, portez-les sur cette chaire, sur cette tribune ou sur cette puissance qu'on nomme la Presse ; ici vous apercevez l'orateur et l'écrivain.
La tribune et la presse ; voilà deux grandes puissances qui souvent font et changent les destinées des nations modernes ; qui tour-à-tour rappellent les peuples au devoir ou les conduisent aux excès.
L'orateur et l'écrivain atteignent l'héroïsme quand, combattant pour la patrie, ses droits et ses institutions, ils ne craignent pas d'exposer leur fortune et leur vie, au soutien d'une si noble cause. L'oppression menace, la tyrannie fait violence, mais vous voyez un orateur, vous voyez un écrivain, rester fidèle à son devoir, tenir ferme, lever hardiment la tête en face des oppresseurs et soutenir une nation déjà prête à fléchir.
L'éloquence présente différents caractères ; il y a l'éloquence sacrée, l'éloquence du patriotisme national et l'éloquence du barreau.
La première a des types parfaits dans un Paul, dans un Tertullien, un Jean Chrysostôme et un Bossuet ; et la seconde et la troisième, dans un Démosthène, un O'Connell et un Malesherbes.
Le tonnerre de la révolution ébranle et le ciel si pur et le trône si vieux de la France. La royauté lutterait en vain, car elle a faibli. Le roi a appelé le peuple à son secours et lui a demandé l'argent que les nobles lui avaient refusé ; après avoir donné l'argent le peuple exigea la liberté, et voulut la garantir par une constitution. Les ministres eurent un moment de sublime audace ; et voulurent détruire le foyer de la révolution, en fuyant les Etats généraux qui la fomentaient. Le roi mande l'assemblée pour la dissoudre Mirabeau se dresse devant le serviteur royal et prononce ces paroles qui font trembler et le roi et ses amis : " Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la puissance du peuple et qu'on ne nous en arrachera que par la force des baïonnettes."
Le sublime devient quelquefois de l'héroïsme ; c'est quand,
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inspiré par une situation qui met en danger sa vie, l'orateur brave et menace cette même situation.
Le clergé français, outragé et affaibli, se vo!t ravir une à une toutes les prérogatives qui ont fait sa force en même temps qu'elles ont créé des haines contre lui. Chasset, digne successeur de Chabrand chargé de faire le rapport du comité an ti -ecclésiastique qui décrète le dépouillement du clergé d'Alsace se présente devant l'assemblée avec sa prévention et sa haine. Les conclusions du rapport reçoivent l'approbation enthousiaste d'une majorité fanatique. Tout est perdu, personne n'ose réclamer ; au pied de la tribune se dresse un échafaud ; cependant l'abbé Maury prend la parole, sa voix tremble, mais son cœur est sûr et son dévouement, ferme ; et dans un de ces transports d'héroïsme qui s'emparent de l'orateur comme du soldat : " je ne vous dénonce pas aux tribunaux, dit-il, puisque vous êtes inviolables, mais je vous dénonce à l'opinion qui vous doit une justice exemplaire de votre audace et de vos biches persécutions. Je vous dénonce à la France entière dont vous profanez la confiance et dont vous déshonorez le caractère national."
" Debout sur le sol de la patrie, dit Timon, ayant les cieux pour dôme, la vaste pleine pour tribune, un peuple immense pour auditoire, pour sujet ce peuple, toujours ce peuple, et pour écho les acclamations universelles de la multitude, pareilles au frémissement de la tempête et au roulement des vagues sur les sables et les rivages de l'Océan," le grand O'Connell devient un héros à l'instar du peuple martyr pour lequel il combat.
A la chambre des Communes il regarde en face ses adversaires et les ennemis de sa pauvre et chère Irlande, et leur dit: " Je ne commettrai jamais le crime de désespérer de mon pays: et aujourd'hui me voilà debout dans cette enceinte, vous répétant les mêmes plaintes, vous demandant la même justice que réclamaient nos pères : mais non plus avec la voix humble et suppliante, mais avec le sentiment de ma force et avec la conviction que l'Irlande désormais saura faire pour vous ce que vous aurez
refusé de faire pour elle qu'est-ce qu'une union avec vous ?
une union sur des parchemins, eh bien ! nous mettrons ces parchemins en pièces et l'empire sera scindé."
Le langage a son héroïsme dans toutes les classes ; 1 éloquence n'est pas exclusive ; elle prête ses armes au pauvre comme au riche, à l'ignorant comme au savant, même vous trouvez dans l'humble demeure du paysan une éloquence sainte et sublime ; sans art, mais puissante.
Victor Hugo a peint en quelques lignes, dans Lucrèce Borgia, une scène belle par le charme du style et imposante par les paroles héroïques qu'il met dans la bouche d'un de ses acteurs.
Gennaro que se disputent à l'en vie l'amour maternel et la mort est en présence de ces deux tyrans personnifiés dans Lucrèce B<yi%~ gia. et dans Don Alphonse, Duc d'Esté. Gennaro, ignorant sa noble origine a porté une main sacrilège sur l'écusson de Lucrèce, et, pour satisfaire une haine insensée, est devenu sacrilège en profanant le nom de sa mère qu'il ne connaissait pas.
Lucrèce Borgia demande à Don Alphonse la mort de l'audacieux qui a touché à l'honneur de ses armes, et à peine le duc a-t-il signé l'acte qui doit ouvrir une nouvelle tombe que la mère infortunée reconnaît son fils dans celui qui va mourir.
Gennaro paraît devant ses (Jeux bourreaux.
Lucrèce le supplie, au nom de sa mère, de sauver sa vie par un mensonge ; " dites un seul mot, il vous rend à la liberté, au bonheur et à vos amours," lui dit-elle.
Gennaro lève fièrement la tête et quand le duc lui demande si c'est lui qui est le coupable, il répond avec une héroïque grandeur: " duc Alphonse, les pêcheurs de Calabre, qui m'ont élevé et qui m'ont trempé tout jeune dans la mer pour me rendre fort et hardi, m'ont enseigné cette maxime avec laquelle on peut risquer sa vie, jamais son honneur ; " fais ce que tu dis, dis ce que tu fais." duc Alphonse, je suis l'homme que vous cherchez."
Comme la tribune française, mesdames et messieurs, la tribune canadienne a eu ses héros. Les pages rie notre histoire sont richement illustrées des paroles héroïques que prononcèrent, dans les mauvais jours de notre existence nationale, les défenseurs de nos droits : les Bédard, les Lafontaine, les Morin et les Papineau. Le nom de ce dernier restera longtemps dans le souvenir des cœurs patriotiques qui aiment h se rappeler les grandes actions de l'histoire de notre pays ; et, malgré les dissidences qui ont pu s'élever
^)lus tard entre lui et d'autres patriotes, ce serait être aveugle ou injuste que de contester à Papineau les titres qu'il possède à l'estime de ses compatriotes. C'est une belle figure nationale, un beau type d'orateur, c'est un de nos hommes publics qui a fait le plus pour la conservation de cette belle nationalité française dont nous sommes si fiers, de cette belle langue que nous parlons avec tant de bonheur, de cette foi que nous nous faisons gloire de professer.
Il y aurait de belles pages à couvrir avec les paroles héroïques que nos grands hommes prononcèrent en ces jours de deuil national, où une nation puissante, oubliant l'honneur de sa parole et les serments des traités, cherchait à bannir la langue française des enceintes parlementaires, et à ravir les derniers lambeaux des libertés d'un peuple qui avait versé son sang sur le champ de bataille, à côté de l'anglais, pour la défense d'un drapeau vainqueur devenu un drapeau oppresseur.
Un de nos meilleurs écrivains canadiens s'est montré héroïquement courageux dans ces jours, où une parole patriotique était punie par la mort ou par l'exil : je veux parler de ce vétéran de la presse canadienne qui, en 1837, tenait la plume éditoriale du Canadien, M. Parent, gloire de notre journalisme. " Canadiens, disait-il, on travaille à vous forger des chaînes ; il semble que l'on veuille vous anéantir ou vous gouverner avec un sceptre de fer. Vos libertés sont envahies, vos droits violés, vos privilèges abolis, vos réclamations méprisées, votre existence politique
menacée d'une ruine totale Voici que le temps est arrivé
de déployer vos ressources, de montrer votre énergie et de convaincre la mère-patrie et lajiorde qui depuis un demi siècle vous tyrannise dans vos propres foyers, que si vous êtes sujets, vous n'êtes pas esclaves."
J'ai dit que la presse était une puissance ; ajoutons que c'est une puissance créatrice ou destructive. La lionne presse fait lieaucoup de bien ; la mauvaise, beaucoup de mal. Il y a souvent de l'héroïsme, Messieurs, chez le journaliste qui lutte toute sa vit' pour le triomphe d'une idée, la défense d'un principe, malgré les préjugés et l'ignorance de ses contemporains ; oui, il y a un grand ■ dévouement, un dévouement héroïque dans l'écrivain qui dévoue
sa vie à la tâche ingrate du journalisme, qui travaille à éclairer le foyer domestique, par la diffusion des lumières, à le moraliser par le récit de nobles actions et de grandes vertus ; qui soutient l'homme public dans ses faiblesses, le console dans ses échecs et l'élève dans les jours de triomphe ; qui dénonce les traîtres, les voue à l'ignominie publique et exalte comme ils le méritent les citoyens qui se dévouent à la défense des droits publics et des institutions nationales.
Qu'il me soit permis de saluer, en passant, la presse canadienne aux Etats-Unis qui a fait déjà beaucoup de bien et surtout celle qui, se souvenant de la patrie absente, encourage le rapatriement, le retour au pays de naissance.
Parler de la femme, messieurs, c'est être assuré d'avance d'être compris de l'homme; parler de sa beauté c'est parler d'une puissance dont les plus jolies de nos faiblesses rendent volontiers témoignages parler de sa constance, c'est, peutêtre, toucher une corde délicate et éveiller des souvenirs où il pourrait bien y avoir un peu d'amertume, comme c'est peut-être s'exposer à quelques-uns de ces regards suppliants qui n'admettent pas de résistance ; mais parler de l'amour de la femme, de la beauté de ses sentiments, de la grandeur de son dévouement, de la sublimité de son héroïsme: c'est prévenir toute critique: c'est aller au-devant de toute contradiction. L'amour de la femme, comme épouse et comme mère, est un type d'héroïsme que nous pouvons plus admirer que comprendre ; l'amour de la femme flatte toujours, même quand il rend victime d'une trop grande confiance.
En arrivant à cette dernière partie de ma lecture, je sentirais rigoureusement la nécesaité de m'excuser auprès de mes aimables auditrices pour ne parler d'elles qu'en dernier lieu, si je n'espérais avoir une justification dans la coutume que chacune de vous, Mesdames, met en pratique avec tant de grâce, à table, de ne présenter à ses hôtes, que les derniers de tous, les fruits les meilleurs et les plus suaves.
" Les femmes dans leur faiblesse " dit Dainville, l'auteur des Beauté* de l'Histoire du Canada, " les femmes trouvent souvent en elles un courage, une résignation, une patience dont serait.
fier le sexe dominant, le sexe de la force et de la guerre
tout ce qui est dévouement, sacrifice, héroïsme est facile aux femmes plus irritables et plus sensibles."
Il y a de l'héroïsme dans les douleurs comme dans l'amour de la femme ; elle *' si faible, si fragile, qu'un léger souffle l'agite comme la liane sur sa tige " résiste avec une force qui étonne,, avec une persistance qui vous fascine, avec un héroïsme qui vous transporte, aux souffrances, à l'absence, à la misère même quelquefois."
Et, contraste singulier ! caprice incompréhensible d'une belle nature ! dans les petits chagrins, la femme pleure, gémit et souffre, dans les grandes douleurs elle s'exhaltera jusqu'à Théioïsme. Refusez à votre femme un cachemire, un ruban, un diamant, vous la ferez pleurer ; que la misère lui refuse les choses nécessaires à la vie, quelquefois le pain, vous la verrez se redresser en face de l'infortune et lui cacher ces larmes dont un rien la trouve si prodigue.
La mort, le temps et l'inconstance font souvent une héroïne de la jeune fille et de la femme.
Proudhon, parlant, dans son étude analytique des forces morales de la société, parlant de la femme, de celle " que l'univers adore, que l'enfance ne peut regarder sans extase, la vieillesse, sans regrets," dit : "Je nie souviens d'avoir vu dans le frontispice de je ne sais quel livre d'érudition, une vignette représentant Hercule avec ces mots: Labore et eonMantla. Oui, l'homme a la force ; mais cette constance dont il se vante en sus, il la tient de la femme. Constance, patience, longue espérance, sont surtout la vertu des faibles, c'est leur force. L'homme dans l'adversité «l'abord s'irrite, bientôt se rebute ; la femme pleure et dans ces pleurs de la femme il retrempe fou courage. Par elle il est donc constant et apprend le véritable héroïsme. A l'occasion elle saura lui donner l'exemple : alors elle sera plus sublime que lui, l'amazone l'emportera sur le héros car elle est la force dans la faiblesse :
Et dans un faible eorp* s allume an grand courage.
L'opinion de cet écrivain, sur la constance des femmes, les venge d'une épithète désagréable que les hommes leur présentent souvent dans ces moments où la déception les rend injuste.
L'amour de la femme porte un cachet de telle grandeur quelle fera volontiers pour celui qu'elle aime les sacrifices les plus pénibles, les plus douloureux ; vous la verrez sacrifier tout : parents, amis, richesse et quelquefois même jusqu'au bonheur.
Voyez la femme dont un accident, un revers de fortune a plongé le mari du sommet du bien être dans la plus extrême des misères; elle qui aurait besoin de force et de consolations, en distribuera à tous ceux qui l'entourent c'est elle qui consolera la famille ; c'est elle qui séchera les larmes qu'elle voit verser autour d'elle. La femme n'a alors de pleurs que pour elle-même, pour ceux qu'elle aime elle n'a que le sourire, l'espérance, le bonheur.-
Quand ta femme aime c'est en héroïne qu'elle le fait. Pas de craintes ; ses caresses seront vraies comme sa beauté : c'est que la femme, voyez- vous, loyale elle-même, croit toujours confier son amour à l'honneur et à la loyauté.
Voyez l'héroïsme de cette femme qui est obligée de subvenir ellemême par son travail seul, aux besoins de sa famille dont le chef croupit Mans la paresse et la débauche. Ce malheureux reviendra à la maison ivre et brutal ; il deviendra même lâche au point de lever une main sacrilège sur cet ange qui aura, pourtant encore, un sourire à donner à cet être dégradé. Et si vous pénétrez dans le cœur de cette femme vous y trouverez un reste d'amour pour celui qui l'a outragée.
L'amour c'est la vie entière des femmes ; c'est toute la femme : or l'amour c'est un héroïsme.
" Excepté Dieu, a dit Leroux, l'amour est la plus grande chose qui ait un nom dans la langue humaine et la plus sainte et la plus intelligible en son mystère infini. L'amour est l'essence de la religion, de la société."
La femme est grande surtout par le cœur ; elle est faite pour aimer, ajoutons qu'elle est surtout faite pour être aimée. La femme n'est pas destinée aux dangers, à payer de sa personne sur un champ de bataille ; elle n'a pas d'ennemis à combattre ; les femmes n'ont d'autre guerre à subir que celle que l'on fait à leur cœur. Et si la résistance est de l'héroïsme, certaines femmes sont de grandes héroïnes dont les victoires ont quelque fois coûté bien des larmes.
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" L'Histoire, dit Belouino, dans son incomparable ouvrage intitulé " La Femme," l'histoire a bien inscrit dans ses fastes les belles actions et les glorieux faits d'armes de quelques héroïnes qui s'élèvent pour quelques instants au-dessus de la faiblesse et des susceptibilités de leur sexe, étonnant par leur bravoure et leur intrépidité. Les faits sont exceptionnels et prouvent que l'enthousiasme fait parfois des miracles ; mais ils n'établissent point que la femme soit pour la guerre et les combats ; c'est sur un autre terrain qu'elle montre son courage."
" L'amour des mères, continue le même auteur, est le seul peutêtre que rien n'efface, pas même la honte, pas même le crime ; et quand un malheureux, déshérité d'honneur, couvert de mépris, flétri de condamnation, jette un regard dans son passé et voit avec horreur, avec effroi le vide qui s'est fait autour de lui, un rayon consolateur brille dans cette obscurité ; c'est l'amour de sa mère qui plane encore sur lui comme l'ange gardien du pécheur ; elle est là la pauvre mère, voilée de douleurs et tremblante des méfaits de son fils. Elle seule est entre lui et son Dieu qu'elle implore."
Parler de l'amour maternel, Mesdames et Messieurs, c'est éveiller bien des souvenirs, doux souvenirs, souvenirs du jeune âge ! Quel est celui en effet qui n'aime pas à se rappeler ces tendres caresses, ces sourires divins qu'une mère, amoureusement penchée sur un berceau, donnait à ses premiers ans (
Je ne puis m 'empêcher de rappeler un trait qui montre que si la femme est héroïque clans son amour pour ses enfants, elle sait quelquefois s'élever jusqu'à la hauteur des sacrifices les plus difficiles à son cœur de mère, en immolant sur l'autel du patriotisme les sentiments les plus sacrés. En ouvrant les annales de la dernière révolution d'Italie vous voyez la marquise de Pimodan, à la nouvelle de la mort de son mari, s écrier, en saisissant son jeune fils : " Toi aussi, mon fils, tu seras soldat."
Au commencement de cette lecture", j'ai nommé Mademoiselle de Sombreuil, je l'ai offert comme type de la piété filiale. Voici comment Thiers raconte l'acte de son héroïsme:
" Le vénérable Sombreuil, gouverneur des Invalides, est amené à son tour et condamné à être transféré à la Force. Sa fille l'a
aperçu du milieu de la prison ; elle s'élance au travers des piques et des sabres, serre son père dans ses bras, s'attache à lui avec tant de force, supplie les meurtriers avec tant de larmes et un accent si déchirant, que leur fureur étonnée eat suspendue. Alors comme pour mettre à une nouvelle épreuve cette sensibilité qui les touche : " Bois, disent-ils à cette tille généreuse, bois du sang des aristocrates ! " et ils lui présentent un vase plein de sang; elle boit, et son père est sauvé. "
Je me hâte de terminer, pour ne pas être obligé d'ajouter au tableau que j'ai fait de l'héroïsme, celui dont vous avez fait preuve ce soir, l'héroïsme de l'attention.
Des circonstances pénibles vous unt forcés, mes chers compatriotes, de quitter le Canada, vos parents, vos amis, pour venir sur le sol étranger, chercher du pain pour vos enfants. Dans cet exil volontaire, que vous vous êtes imposé, vous ayez bien souffert, vous avez bien travaillé. La fortune a souri aux uns, tandis qu'elle est restée indifférente aux autres. Mais heureux ou malheureux, vous avez tous conservé dans vos cœurs de Canadiens, l'amour sacré du pays natal, de ce pays qui fut le berceau de votre enfance et qui contient les restes vénérés de vos ancêtres ; ah ! vous tous qui m'écoutez, vous tous qui avez connu l'héroïsme de l'exil, revenez au pays qui vous tend les bras et soupire après votre retour ; le rapatriement sera la récompense de vos souffrances et de votre généreux patriotisme.
La belle députation que les Canadiens des Etats-Unis et particulièrement ceux de Worcester ont envoyée à Montréal, le 24 juin 1884 ; les paroles patriotiques que vos délégués ont prononcées au banquet ou h la convention, à cette réunion à jamais mémorable, ont prouvé à vos compatriotes que l'amour seule de la patrie fesait encore battre vos cœurs canadiens. Touché de ce profond et sincère attachement, de ce culte vénéré qui caractérise les tons citoyens, le Canada français a tenu à vous prouver qu'il n'était pas insensible, et, oubliant pour un moment ses divisions fratricides, il vous a ouvert ses bras, comme un bon père. Il a chargé deux des vôtres, deux patriotes distingués, deux amis de vos intérêts, de vous voir, de consulter vos aspirations nationales et de les favoriser. Ecoutez cette voix, ne restez pas sourds à
l'hon. m. mercier 795
cet appel d'une mère à ses enfants et en bons fils répondez y et jetez- vous dans les bras qui vous sont ouverts. Quand les circonstances, vous le permettront, venez diminuer nos faiblesses et augmenter notre nombre. Le jour où vous retournerez au pays sera béni par tous les amis de notre patrie, qui après avoir pleuré sur votre départ, se réjouira de votre retour tant désiré.
donnée à Salem, Mass., le 30 décemlrre 1889.