L'EDUCATION
Monsieur le président et messieurs,
Vous m'avez invité à vous adresser Ja parole dans cette charmante démonstration, faite dans l'intérêt de l'éducation, et j'ai accepté cette invitation avec plaisir, pour deux raisons :
lo. Parcequ'elle me donnait l'occasion de rencontrer des compatriotes, vivant sur une terre étrangère, et au sort desquels je ne puis rester indifférent ;
2o. Parceque vous vous réunissiez pour favoriser la cause de l'éducation qui m'est si chère.
Je suis donc venu au milieu de vous comme un ami, comme un frère ; et je vous apporte avec respect, je vous offre avec bonheur, les saluts maternels de la province de Québec, notre mère à tous, qui recette toujours votre absence et ne désespère pas de vous voir revenir un jour.
Je viens, ce soir, développer devant cet auditoire, une seule pensée qui sera comme l'expression spontanée, mais bien sincère, des sentiments que j'ai pour mes compatriotes des Etats-Unis, et
des vœux ardents que je fais pour leur bonheur et leur prospérité. Cette pensée, la voici :
" Instruisez-vous, afin de rester catholiques et français. "
Je vous demande de vous instruire, parceque je veux que vous occupiez, dans cette grande République, une position digne et convenable, et que, en autant que les circonstances vous le permettent, vous soyez les égaux, sous tous les rapports, des membres des autres races au contact desquelles vous vivez. Je vous demande de vous instruire afin de mieux connaître ce que vous êtes ; de mieux apprécier l'auguste foi et la glorieuse nationalité de vos pères ; et par là même, de vous mettre plus en état de rester catholiques et Français.
L'instruction que je vous prie d'acquérir n'est pas une instruction classique, malgré que ceux qui peuvent atteindre celle-ci auraient tort de ne point y arriver. L'instruction classique est digne de notre respect. Elle cultive l'intelligence au plus haut degré, développe les facultés de l'âme et prépare ceux qui la possèdent aux premières fonctions, dans l'Eglise et dans l'Etat.
Mais il suffit très souvent, — et quelquefois il n'est point possible d'arriver plus loin, — d'obtenir une instruction élémentaire, c'est-àdire la connaissance des deux langues anglaise et française, toutes deux indispensables, l'arithmétique, la tenue des livres, l'histoire, — du moins l'histoire abrégée, — du Canada et des Etats- Unis, et, avant tout, une connaissance raisonnable et raisonnée de la religion.
Cette instruction élémentaire, qui paraît bien humble, mais qui ne l'est point, qui au contraire est fort importante déjà, peut être suffisante dans bien des cas, pour vous assurer, à chacun, dans la société au milieu de laquelle vous vivez, une position honorable et quelquefois même très enviable. Mais laissez-moi ajouter de suite, pour éviter tout malentendu, que cette instruction est indispensable à chacun de vous ; impossible maintenant, peut-être, aux personnes trop âgées et qui n'ont pu l'obtenir avant ; mais bien facile aux jeunes gens qui ont de la force, de l'intelligence et du cœur. Laissez moi le proclamer bien haut: c'est le devoir des parents de ne rien négliger pour donner cette instruction à leurs enfants. J'ai dit " rien négliger ; " et je veux
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dire par là : ni temps, ni argent, aucun sacrifice enfin, c'est un devoir sacré imposé par la loi de Dieu et la loi des hommes.
La loi de Dieu est donnée dans le Décalogue et dans la Bible. Docete filios vestros*' "instruisez vos enfants," est-il dit au chapitre 2, § 19 du Deutéronome. "FUI tibi sunt, enuli illos... a pueritd illorum " : " Avez- vous des fils ? instruisez-les... dès leur bas âge," est-il dit en l'Ecclésiaste, chapitre 7, § 35.
Puffendorf, parlant des devoirs de l'homme et du citoyen, dit :
" Un père et une mère doivent nourrir et entretenir leurs en- " fants aussi commodément qu'il leur est possible. Ils doivent " former le corps et l'esprit de ces jeunes créatures par une " bonne éducation, qui les mette en état d'être utiles à la société " humaine en général, et à l'Etat en particulier; qui les rende " sages, prudents et de bonnes mœurs ; et ils doivent leur faire " embrasser de bonne heure une position honnête et convenable.''
Pothier, parlant des obligations qui naissent du contrat de mariage, dit :
" Les personnes qui se marient contractent, par leur mariage, " l'obligation naturelle d'élever les enfants qui naîtront de leur " mariage, et de leur fournir les aliments nécessaires et de leur ' donner une éducation convenable jusqu'à ce qu'ils soient en " état de pourvoir par eux-mêmes à leur subsistance..."
L'article 203 du Code Napoléon a reproduit ces sages maximes de Pothier dans les termes suivants :
" Les époux contractent ensemble, par le fait seul du mariage, " l'obligation de nourrir, entretenir et élever leurs enfants ; " et l'article 165 de notre code est exactement dans les mêmes termes.
Il y a, dans ce texte légal, trois expressions parfaitement distinctes, auxquelles la grammaire et le droit donnent un sens différent : nourrir, entretenir et élever. Nourrir, c'est fournir au corps des aliments suffisants; entretenir, c'est loger et vêtir; élever, c'est instruire et perfectionner, corriger les vices et les défauts, tant du corps que de l'intelligence.
L'esprit et la lettre de notre loi imposent donc aux parents l'obligation d'instruire leurs enfants. C'est bien, d'ailleurs, le sens que Portalis et ses collègues, dans leur admirable discours préliminaire sur le code, prêtaient au texte que je viens de citer.
" L'éducation des enfants, disaient-ils, exige pendant une longue suite d'années les soins communs des auteurs de leurs jours. Les hommes existent avant de savoir vivre, comme, vers la fin de leur carrière, souvent ils cessent de vivre avant de cesser d'exister.
" Il faut protéger le berceau de l'enfance contre les maladies et les besoins qui l'assiègent ; dans un âge plus avancé, l'esprit a besoin de culture. Il importe de veiller sur les premiers développements du cœur, de réprimer ou diriger les premières saillies des passions, de protéger les efforts dune raison naissante contre toutes les espèces de séductions qui l'environnent, d'épier la nature pour n'en pas contrarier les opérations, afin d'achever avec elle le grand ouvrage auquel elle daigne nous associer ... tel est le mariage, considéré en lui-même et dans ses effets naturels, indépendamment de toutes lois positives. Il nous offre l'idée d'un contrat perpétuel par sa destination ".
Voilà la loi commune de toutes les nations chrétiennes ; il suffit de ces brièves citations pour en faire comprendre la portée et appuyer ma thèse sur ces texes si clairs et si énergiques.
Cependant, nous devons admettre les besoins et les nécessités de la vie ; il faut que, souvent, tous les membres de la famille, même quelquefois, hélas ! les plus jeunes contribuent à gagner le pain de chaque jour. C'est là, malheureusement, une vérité indéniable ; et pourtant, d un autre côté, les parents qui ont du cœur doivent comprendre que, s'ils ont le besoin et le droit d'exiger le travail des enfants pour soutenir les charges de la maison, ils ont aussi le devoir de leur donner quelque chose en retour, quelque chose de plus que la nourriture et le vêtement Et ce quelque chose c'est l'instruction, cette instruction dont je viens de parler, et avec laquelle vous ferez sûrement, de ces chers petits êtres que vous aimez tant, de bons chrétiens et de bons citoyens.
A part cette instruction élémentaire, il y a ce que l'on appelle l'instruction secondaire et l'instruction technique, lesquelles constituent, toutes deux, un degré supérieur ; et il ne faut pas les négliger, celles-ci non plus, quand on est en état de les donner.
L'instruction secondaire est offerte, jusqu'à un certain point, dans les cours académiques, où les matières enseignées dans les
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•écoles élémentaires sont développées davantage, et même quelquefois, considérablement augmentées.
L'instruction technique ou professionnelle est renseignement de connaissances théoriques et pratiques nécessaires aux différentes branches de commerce, d'industrie et de métiers.
Il n'est pas nécessaire d'insister sur les avantages spéciaux et lucratifs de cette dernière espèce d'instruction : tout le monde les connaît et sait les apprécier ; et tout parent qui aime son enfant, ne doit pas se contenter de lui donner une instruction élémentaire, secondaire, et même classique, mais il doit encore le faire entrer dans une profession, dans un métier ou dans un commerce qui lui permette d'employer les connaissances théoriques acquises à l'école et de gagner sa vie d'une manière honorable dans le monde.
Je n'entrerai point dans plus de considérations sur ce sujet, je me contenterai seulement, afin de mieux vous faire apprécier la justesse de ces remarques, de vous rappeler la position particulière et quelquefois délicate et difficile que vous occupez dans ce pays, en votre qualité de Canadiens-français.
Cette grande République, si forte et si remarquable, est habitée par au-delà de soixante millions d'habitants, descendants des diverses races qui peuplent le monde. Il y a, parmi eux, dans cette immense agglomération d'hommes, des fils des premiers pionniers, venus d'Agleterre et fuyant un pays, un peuple et un roi qui ne connaissaient ni la liberté religieuse, ni la liberté civile, ni la liberté politique. Ces pionniers se sont révoltés contre la mère-patrie, parcequ'elle leur refusait la liberté commerciale, la plus nécessaire alors ; et ils en ont profité avec habileté pour revendiquer tous les droits des hommes libres, et ont scellé de leur sang l'émancipation américaine, conquise fièrement sur les champs de bataille, sous la direction patriotique et éclairée du grand Washington.
Au milieu de races qui composent ces soixante millions d'habitants, se trouvent des Français de l'Europe, de la Louisiane et du Canada. Les premiers sont venus chercher ici une liberté dont ils étaient privés là-bas, guidés par l'espoir, bien légitime, d'y trouver des institutions plus en harmonie avec les besoins de
l'époque et leurs propres aspirations. Les seconds sont les descendants de ces négociants honorables et entreprenants qui, entraînés par les circonstances et aussi par l'esprit d'aventure qui caractérise la race française, étaient allés chercher la fortune dans les riches vallées du Mississipi. Les troisièmes sont les fils de ces Français, premiers colonisateurs du Canada, qui ont parcouru l'Amérique dans tous les sens et dans toutes les directions* et y ont porté, fièrement et glorieusement, le drapeau de la France et de la civilisation.
Vous êtes de ceux-là, messieurs ; vous êtes les fils de ces illustres colons d'un autre siècle. Soyez-en fiers et découvrez-vous avec respect devant ces grandes figures qui ornent les pages de notre histoire nationale, écrit avec le sang de nos martyrs. Des revers de fortune, des malheurs de famille et d'autres circonstances regrettables vous ont poussés, vtms ou vos pères, de ce côté-ci de la frontière, et vous êtes venus, malgré vous bien souvent, vous établir dans cette République, non avec l'intention, du moins laissez-moi le croire, d'y toujours rester, mais avec le désir louable de travailler à améliorer votre sort et celui de votre famille, et avec la détermination d'observer, comme de bons citoyens, les lois de votre pays d'adoption, de respecter la nationalité et la religion de ses habitants, tout en prenant votre part légitime et dans les richesses, et dans les honneurs, et dans le gouvernement de cette République.
Votre devoir, dans les circonstances, est tout tracé : c'est de vous instruire, pour atteindre le but que vous vous proposez, et pour remplir convenablement le rôle que vous avez le droit d'ambitionner.
J'ai dit que la connaissance des deux langues, anglaise et française, était indispensable. La nécessité de la connaissance de la langue française ne peut être mise en doute, n'est-ce pas ? Vous la possédez, c'est une partie de l'héritage de vos pères ; une portion intégrante de votre patrie ; c'est un bien sacré que vous avez su et que vous saurez respecter et faire respecter. Vous ne pouvez y renoncer sans vous rendre coupables d'une lâcheté, sans, commettre une trahison nationale ; sans insulter à la mémoire devos ancêtres qui, ne l'oubliez jamais, ont versé leur sang à St~
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Denis, à St-Charles ou à St-Eustache, et même hélas ! sur les échafauds, pour vous conserver le droit de parler cette belle langue et d'en transmettre le noble idiome à vos enfants.
Vous seriez d'autant moins justifiables d'en négliger la culture qu'elle est la langue du monde diplomatique ; que la plupart des hommes instruits la parlent bien et que la ville de New- York la fait enseigner dans toutes les écoles du jour et dans plusieurs de ses écoles du soir. — Au Vatican, au Quirinal, à Londres, à Madrid, à Berlin, à St-Petersbourg et à Constantinople, notre langue est en honneur. Parlons-la donc avec plaisir et fierté, nous Canadiens-français, partout où nous sommes.
Mais n'oubliez pas que, si vous devez conserver la langue française, vous devez apprendre et parler la langue anglaise, qui est celle de la majorité de ce pays ; qu'il vous faut la connaître, théoriquement d'abord, et pratiquement ensuite, et savoir vous en servir avec succès dans les affaires, dans les assemblées publiques, et dans toutes les occasions où il s'agit de vous affirmer, de vous défendre et de vous protéger. Plusieurs des nôtres ont déjà, dans quelques Etats de l'Union, brigué avec succès les suffrages des électeurs ; et ils ont réussi parce qu'ils possédaient, nul doute, les qualifications voulues; mais certainement aussi parce que l'une de ces qualifications, et non la moins importante, était la connaissance de la langue anglaise. Dans les législatures des Etats-Unis et au Congrès, l'anglais est la seule langue officielle, et les Canadiens ne peuvent espérer y jouer un rôle convenable qu'en autant qu'ils sont en état de bien comprendre cette langue et de la parler d'une manière satisfaisante.
J'insiste d'autant plus sur ce point que je le crois de premier ordre et de nécessité vitale pour les Canadiens-français des Etats-Unis.
Je ne suis pas sans savoir que mon opinion est condamnée, par quelques personnes, fort respectables et jouissant d'une influence légitime, parmi mes compatriotes.
Je sais que ces personnes, animées d'un excellent esprit; et mues par un chaud patriotisme, craignent que l'enseignement* de l'anglais dans les écoles canadiennes ne fasse perdre aux enfants le goût du français et les expose à s'américaniser.
Nous devons respecter ce sentiment ; mais je ne saurais le partager. J
H part d un bon cœur, mais il n'est point sage, parceque son application conduirait k l'isolement des Canadiens-français des Etats-Unis, à leur ostracisme de la part des Américains.
Prenez exemple, à cet égard, sur vos prêtres d'ici, qui sont des guides éclairés pour vous, et sur vos frères aînés du Canada, qui sont vos amis dévoués.
Vos;prêtres d'ici, règle générale, ont cru sage d'apprendre et de parler l'anglais, afin de mieux pénétrer dans les masses, dans la société, de se faire comprendre de tous et de réaliser ainsi plus de bien.
Il ast de votre intérêt d'imiter vos prêtres sous ce rapport, et de faire pour vous, dans l'ordre temporel, ce qu'ils ont fait pour eux, dans l'ordre spirituel.
Ils sont restés Français, tout en apprenant et parlant l'anglais. Faites-en autant.
Et vos frères aînés du Canada, cessent-ils d'être Français parcequ'ils se rendent familiers avec la langue anglaise ? Pas du tout ! Ils prouvent leur supériorité sur les autres races, voilà tout. Nos hommes de professions, nos négociants, nos artisans se distinguent partout, atteignent les plus hauts postes, et se font admirer et respecter par les Canadiens des autres origines et croyances. Et ceci n'est pas le cas seulement pour nos nationaux de la province de Québec, mais c'est encore le cas pour nos nationaux d'Ontario, de la Nouvelle-Ecosse, du Nouveau-Brunswick, du Manitoba et du Nord-Ouest, où, quoique dans une infime minorité, ils exercent une influence respectable, grâce à leur connaissance des deux langues, et où ils restent Français et catholiques malgré qu'ils soient, et peut-être précisément parcequ'ils sont en état de parler la langue anglaise, quand il est nécessaire de la parler.
Remarquez bien que je ne vous tiens pas ce langage pour vous engager à négliger l'étude et la pratique de votre langue maternelle ; bien au contraire : étudiez bien celle-ci, parlez-la dans vos familles avec respect et amour, et avec un légitime orgueil, partout où vous pouvez être compris. Mais comme la langue anglaise
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vous est indispensable pour arriver à des positions avantageuses et honorables dans ce pays, apprenez-la ; apprenez à l'écrire et à la parler, afin de prouver votre supériorité ; d'éviter l'isolement et l'ostracisme, deux dangers funestes qu'il vous faut éloigner avec soin, dans votre intérêt et dans l'intérêt de vos familles.
Mais la connaissance d'une langue ou d'une autre ne constitue pas toute l'instruction que vous devez acquérir ; elle n'en est qu'une branche, importante, si vous voulez, mais insuffisante par elle-même. C'est le mode d'employer pratiquement vos connaissances, mais il faut d'abord que celles-ci existent.
C'est ici le temps de distinguer entre l'instruction et l'éducation ; deux choses qui doivent aller ensemble et qui convergent vers le même but ; qui tendent, il est vrai, au même résultat général, mais par des moyens différents, et qui n'agissent pas sur les mêmes facultés, du moins au point de vue physiologique.
" C'est l'éducation, a dit Mgr Dupanloup, qui fait les mœurs " domestiques, inspire les vertus sociales, prépare des miracles " inespérés de progrès intellectuel, moral, religieux, c'est l'éduca- " tion qui fait la grandeur des peuple 3 et maintient leur splen- " deur, qui prévient leur décadence, et, au bjsoin, les relève de " leur chute. "
" L'éducation est l'apprentissage de la vertu ; l'instruction, " l'apprentissage de la science," a dit Mme Monmarson.
Suivant deBonald': " On doit entendre par éducation tout ce " qui sert à former les habitudes, et par instruction tout ce qui u donne des connaissances."
On voit, par ces quelques extraits de la pensée d'écrivains distingués, quelles sont les différences caractéristiques de l'instruction et de l'éducation ; différence qu'il serait inutile, dans cette circonstance, de développer davantage. Je dois me contenter, pour les besoins de ma thèse, de rappeler brièvement quelquesunes des conclusions logiques qui découlent de ces principes.
S'il est vrai que l'éducation développe les qualités morales, et l'instruction les qualités intellectuelles, il en résulte que plus un homme possède d'instruction et d'éducation, plus il est près de la perfection, plus il est homme : parceque, plus dans ce cas, ses qualités morales et intellectuelles sont développées, conséqucm-
ment plus il est en état de remplir sa destinée, plus il se rapproche de Dieu, sa fin dernière. Voilà les principes, la théorie. La pratique peut différer, c'est-à-dire que vous pouvez trouver un homme privé d'instruction, possédant cependant une excellente éducation, et pouvant rendre, souvent rendant, de très grands services. D'un autre côté, si vous trouvez un homme instruit, placé dans les mêmes conditions, avec la même éducation, c'est-àdire la même culture morale, vous admettez, n'est-ce pas, qu'il sera supérieur à l'autre. Pourquoi ? Parce que l'un est un honnête homme, sans instruction; et que l'autre est un honnête homme avec de l'instruction.
C'est cette vérité que Corménin, le plus juste appréciateur peut-être des hommes et des choses de son temps, proclamait en disant : " L'instruction alimente l'esprit ; l'éducation nourrit
" l'âme L'éducation fait les honnêtes gens et les bons
citoyens "
L'éducation s'obtient surtout dans la famille ; le père et la mère sont les premiers éducateurs de leurs enfants. Le vieux mot français " éduqué ", que Ton ne trouve plus 'dans le dictionnaire de l'Académie, mais qui n'en a pas eu moins de valeur pour cela, venait du mot latin " educare ", qui signifie " conduire, diriger, élever." Ces différentes opérations morales sur le cœur et le caractère doivent se faire naturellement dès le bas âge et, conséquemment, au sein de la famille. C'est surtout l'œuvre de la mère qui, ayant entre ses mains l'éducation de ses enfants, doit donner à leur âme, à leur cœur, la forme et le pli qu'il convient, et qui décideront plus tard, heureusement ou malheureusement, de leur bonne ou de leur mauvaise éducation.
Napoléon III, qui savait être philosophe à ses heures, a bien rendu cette pensée dans la phrase suivante : " Cette première " éducation, donnée par une mère tendre et vertueuse, a toujours " autant d'influence sur notre avenir, que les qualités naturelles " les plus précieuses." Et madame de Girardin, cette femme distinguée a écrit ces paroles remarquable : " Nos qualités nous " viennent de la nature, mais nos vertus sont le fruit de notre " éducation ? " C'est sans doute ce qui faisait dire à Fénélon, ce grand éducateur des princes : "J'estime fort l'éducation des bons
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*" couvents, mais je compte encore plus sur celle, d'une bonne 41 mère, Quand elle est libre de s'y appliquer." Et de Maistre, ce grand pnilosophe catholique éminent, a résumé toute la doctrine que je cherche à exposer, dans cette phrase expressive : " Rien " ne peut remplacer l'éducation maternelle." Enfin De Gerando, -ce penseur profond et élégant, disait : " Pour un grand nombre " d'individus, il n'y a guère d'autre éducation que l'éducation " maternelle."
Tout cela, qu'on le remarque bien, ne veut point dire que ce travail d'éducation ne peut pas se continuer, plus tard et ailleurs, dans les collèges et dans les écoles, une fois l'enfant sorti de la maison paternelle ; non, telle n'est pas ma pensée. Mais, suivant la pensée d'Esquirol, " l'éducation de l'homme commence au ber- " ceau," et l'âme de ce jeune homme, rendu à l'école ou au collège, a déjà pris des plis qu'il est bien difficile de ramener, surtout si l'âge est avancé et si les plis sont profonds : de là l'importance de donner, dès les plus tendres années, une éducation ferme et morale ; et de rappeler aux gouvernements de tous les pays de la terre cette parole si profonde de Mgr de Ségur : " Les peuples " modernes s'occupent assez de l'instruction qui ouvre l'esprit, et " trop peu de l'éducation qui forme le caractère."
L'instruction qu'il convient de recevoir doit, d'abord être chrétienne, puis, pratique, et, en troisième lieu, politique.
Ne vous effrayez pas de ce dernier qualificatif ; j'en justifierai l'emploi dans un instant, soyez-en sûr.
J'ai dit d'abord chrétienne : parce que je ne crois pas aux écoles sans Dieu et à l'instruction qui fait des impies et des athées. L'instruction, suivant moi, doit être chrétienne, parce qu'elle doit être religieuse. Elle doit compléter sous une forme ou sous une autre, mais suffisamment à tous égards, les connaissances religieuses reçues à la maison ou à l'église.
Je sais bien que, sous ce rapport, je suis en désaccord avec quelques personnes, qui sont d'avis que l'instruction ne doit pas être sectaire, c'est-à dire que la religion doit être bannie de l'école.
Je m'inscris en faux contre cette proposition ; je l'ai toujours «combattue et j'espère que, Dien aidant, je la combattrai toujours.
Si cette proposition est vraie pour l'école, elle l'est également
pour toutes les institutions publiques de Tétai Or, pourquoi conserverions-nous la religion dans l'armée, dans la marine, si nous l'expulsons de l'école ? Sa connaissance est-elle moins nécessaire au jeune homme qui apprend à servir son pays, à l'école, que sa pratique est utile au citoyen qui meurt pour lui sous ses drapeaux ? Pourquoi prohiber le crucifix de l'école, si vous l'imposez à l'armée? Sachez que, si ce signe sacré de la Rédemption aide, dans l'armée, le citoyen à mourir en bon soldat, il prépare, à l'école, l'enfanta vivre en bon citoyen
Non, sachons l'admettre ; malgré toute la bonne volonté du père et de la mère ; malgré le dévouement incontestable du prêtre catholique, l'enfant qui entre de bonne heure à l'école n'a pas encore des connaissances suffisantes de sa religion pour justifier une cessation complète et brusque de son instruction religieuse. Il a encore une infinité de choses à apprendre ; une infinité de doctrines à se faire expliquer, et une infinité de conséquences à comprendre. Il possède bien les éléments indispensables, assez complets pour un enfant, mais incapables de satisfaire l'esprit d'un homme ; il ignore les extensions, les compléments, les causes,les origines etles conséquences. Il a reçu sous le rapport religieux, qu'on me pardonne l'expression, une nourriture légère, qui suffisait à ses jeunes années ; mais il lui faut maintenant une nourriture plus solide, propre à maintenir sa vie religieuse. C'est ainsi que la nourriture du corps a besoin d'être plus forte et plus généreuse au fur et à mesure que l'enfant grandit.
Il ne faut jamais ignorer les sages préceptes des maîtres de l'éducation, quand on traite ce sujet délicat et vital.
Le Pape Clément XIV disait : " On devient tout ou rien, suivant " l'éducation que l'on reçoit." Ce qui veut dire que l'on reste chrétien, si l'on reçoit une éducation chrétienne, et que l'on devient impie, si l'on reçoit une instruction impie.
Guizot, qui était généralement aux antipodes des doctrines religieuses et philosophiques de ce Pape, était bien forcé d'arriver, pratiquement, aux mêmes conclusions ; car ce protestant f rançais,était forcé de dire : " La base la plus inébranlable de l'ordre social est- " l'éducation morale de la jeunesse."
D'ailleurs, les connaissances de la religion sont susceptibles de-
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former un bon citoyen, car qui dit bon chrétien dit bon citoyen, et qui dit bon citoyen, dit bon chrétien. Pourquoi refuser tyrpnniquement ces connaissances que les parents sollicitent avec tant d'empressement, quand vous leur en imposez officiellement d'autresqu'ils repoussent si énergiquement.
Mais qu'on ne se méprenne pas sur lçt portée de mes paroles.. Quand j'insiste sur le caractère chrétien de l'instruction à être donnée aux enfants, je ne veux point dire que tout le temps de l'école doit être employé à des exercices religieux, à l'étude de la religion,, et que le maître doit faire dire à ses élèves, tout le temps, des oraisons et des chapelets . . . Point du tout ; chaque chose à son tempa et à sa place ; il ne faut pas plus exagérer l'usage des choses religieuses que l'usage des choses profanes ; pas plus les pratiques pieuses que l'étude des connaissances ordinaires. Ce que je veux dire,, c'est que l'instruction doit être chrétienne. C'est là le principe, et il est facile d'en faire une application intelligente, sans commettre de ces exagérations qui sont, je regrette de le dire, par trop fréquentes, en certains lieux, ou du moins en certains esprits. " Est modus in rébus, " comme disait le poète latin. Pas de moyen plus sûr de perdre ce que l'on a qu'en faisant des demandes exagérées. C'est la raison de la fable : perdre la réalité en courant après l'ombre..
J'ai dit en second lieu que l'instruction doit être pratique: j'entends par là qu'elle doit être en harmonie avec les besoins de l'époque et de la vie sociale au milieu de laquelle on vit.
Les moines pouvaient passer toute leur vie à étudier le latin, le grec, l'astronomie et à acquérir d'autres connaissances fort remarquables et très utiles dans les cloîtres ; il faut avouer que tout le monde ne peut devenir moine ou astronome et que certaines sciences, belles et louables en elles-mêmes, seraient peu utiles à nos manufacturiers, à nos commis et à nos artisans, et que ces sciences tout intéressantes qu'elles soient, ne mèneraient pas loin ceux qui voudraient s'en contenter, à notre époque et surtout dans nos villes d'Amérique.
Ceux qui ont le temps et les moyens d'apprendre le latin et le grec, l'asti onomie et les autres sciences de cette nature, font bien de les apprendre ; mais pour qu'elles leur suffisent dans le monde il faut qu'ils aient la fortune. Or, comme je n'ai pas à m'occuper
pour le moment, de l'instruction des gens riches, je me contente de vous entretenir de l'instruction des classes moyennes et surtout <les classes pauvres ; et conséquemment, je dois laisser de côté le grec et latin.
L'instruction qui est nécessaire à ces classes, c'est l'arithmétique, la tenue des livres, l'anglais et le français, et celles qui, tout en donnant des connaissances théoriques élémentaires, mettent vos enfants en état d'apprendre un métier, une profession ou un négoce. Toutes les branches de l'enseignement, quelque belles et agréables qu'elles soient, sont parfaitement inutiles aujourd'hui, si elles n'ont pas un côté pratique, c'est-à-dire, si elles ne mettent pas l'enfant en état de gagner sa vie. Et l'on sait jusqu'à quel point ces conditions de l'instruction sont devenues exigeantes sur un continent comme celui de l'Amérique, au Canada comme aux Etats-Unis, où le travail, sous toutes les formes, se développe d'une manière merveilleuse ; où toutes les forces des individus et de la nation se multiplient avec une rapidité extraordinaire ; où chaque minute est comptée, où tous les hommes luttent chaque jour, chaque heure, chaque minute les uns contre les autres, rivalisent dans les différentes professions, les différents métiers, dans le commerce, dans les arts et dans l'industrie, et où chaque moment d arrêt peut produire non seulement la ruine des individus, mais encore des commotions politiques et sociales fort dangereuses.
D'ailleurs, tout le monde sait que, dans notre siècle surtout, l'intelligence est un capital qu'il importe de bien placer d'abord et ensuite de bien développer. Tous les hommes étant égaux aux yeux de la loi civile, pas au point de vue social, comprenezmoi bien, peuvent aspirer aux premières places dans l'Eglise et dans l'Etat, dans l'armée, dans les professions, dans le commerce, dans les arts et manufactures. Le plus petit peut devenir le plus grand ; le plus faible le plus fort ; et le plus pauvre, le plus riche. On a vu de petits garçons vendant des journaux à un sou, dans les rues, devenir des hommes importants dans la société et en atteindre les premiers postes. Le fils du plus humble ouvrier peut devenir le chef de l'exécutif de n'importe quelle province du Canada, le gouverneur de n'importe quel Etat de ce
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pays-ci, et même présider aux destinées des Etats-Unis, dans la Maison Blanche, à Washington.
Toutes ces raisons sont concluantes et doivent faire comprendre aux pères de famille, ainsi qu'à ceux qui sont chargés de l'instruction publique, que celle-ci doit être pratique ; qu elle doit s'éloigner des sentiers battus ; fuir la routine et adopter les saines méthodes de l'époque, qui, tout en maintenant l'esprit chrétien dans l'instruction, acceptent les besoins et les aspirations des sociétés modernes et préparent les enfants à devenir des hommes pratiques, dans un siècle et dans un pays de progrès.
J'ai dit, en troisième lieu, que l'instruction devait être politique, et je le prouve.
Le gouvernement des Etats-Unis, comme celui du Canada, est parlementaire et représentatif, c'est-à-dire qu'il repose exclusivement sur le vote des électeurs. L'électeur, c'est le citoyen, et le citoyen d'aujourd'hui, c'est l'enfant d'hier. Aujourd'hui, il est appelé à voter ; hier, il était appelé à s'instruire dans l'école.
Comment voulez-vous que l'instruction de l'enfant puisse le préparer à ce grand et noble rôle qu'il devra remplir plus tard, comme électeur, sous des gouvernements représentatifs comme les nôtres, si on ne lui enseigne point le principe et le fonctionnement de la constitution qui les régit ; quels sont les devoirs qu'il doit remplir ; quels sont les droits qu'il peut exercer ; et quels sont les dangers, au point de vue politique, économique et social, (jui le menaceront, à un jour donné, s'il n'a pas été mis en état de donner un vote intelligent et raisonné, et sur les hommes et sur les choses de son pays ?
Nos institutions politiques ayant pour base fondamentale la liberté de lelectorat ; comme moyen essentiel d'action, le droit de réunion et de discussion publiques, et comme but suprême, la conservation des libertés publiques et le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple, ne recevront leur consécration définitive et absolue, ne deviendront réellement stables et assez fortes pour résister aux vagues de la démagogie, ou aux tentatives des dictateurs, que le jour où l'école donnera l'instruction politique dont je viens de parler. Tant que le citoyen n'aura pas appris, dès le bas âge, que les institutions de son pays sont
une conquête arrachée à la tyrannie, et que leur perte sera un retour à l'esclavage des mauvais jours du passé, il restera indifférent au sort qui le menace ; vivant du présent, dune manière inconsciente, sans songer au lendemain et sans apprécier la valeur des luttes d'autrefois, qui lui ont assuré la paix et le bonheur d'aujourd'hui.
Croyez-moi, c'est un travail long et pénible qne la préparation des intelligences à la jouissance des conquêtes faites, dans un siècle, par les hommes d'élite qui l'honorent ; et cette préparation doit se faire dans les familles et à l'école, lentement et graduellement.
Napoléon 1er, quand il était ami de la liberté et avant qu'il eut rêvé la domination de l'Europe, avait exprimé cette idée dans ces paroles : " Ce n'est pas à coups de massue et par soubresauts " qu'on peut naturaliser le système moderne.; il faut l'implanter " dans l'éducation."
Ce qui veut dire : dans la famille, d'abord ; dans l'école, ensuite.
Le philosophe Kant avait dit la même chose en d'autres termes, que voici :
" Le plus grand problème de l'éducation consiste à concilier " sous une contrainte légitime la soumission avec la faculté de se " servir de la liberté."
C'est-à-dire que c'est dans la famille et ensuite à l'école que l'enfant apprendra que si la liberté donne des droits, elle impose aussi des devoirs; et que l'exercice des premiers et l'accomplissement des seconds sont les conditions des bons citoyens.
Je ne puis mieux terminer cette étude qu'en vous citant quelques paroles d'Emile de Girardin, démontrant à l'évidence, ce me semble, l'influence que nos institutions politiques doivent avoir sur notre système d'instruction.
Ecoutez et méditez bien ces paroles :
" Aux constitutions comme aux édifices, il faut un sol ferme et " nivelé.
" L'instruction donne un niveau aux intelligences, un sol aux " idées.
" L'instruction des peuples met en danger les gouvernements " absolus ; leur ignorance, au contraire, met en péril les gouver-
" nements représentatifs, car les débats parlementaires, pour " révéler aux masses l'étendue de leurs droits, n'attendent pas 41 qu elles puissent les exercer avec discernement
" Et dès qu'un peuple connaît ses droits, il n'y a plus qu'un moyen de le gouverner, c'est de l'instruire. " Ce qu'il faut donc à tout gouvernement représentatif qui prend naissance dans l'élection, c'est un vaste système d'enseignement général, gradué, spécial, professionnel, qui porte la 4< lumière au sein de l'obscurité des masses, qui remplace toutes 4t les démarcations arbitraires, qui assigne à chaque classe, son 41 rang, à chaque homme, sa place.
L'ignorance met la liberté en péril
La rouille qui ronge le fer d'une machine exerce sur lui une ac- *' tion moins destructive que l'ignorance populaire sur les engrena- " ges du système représentatif. Comment veut-on qu'il fonctione, 41 quand toute sa force est employée à vaincre la résistance ( "
Enfin, laissez-moi vous rappeler la parole prophétique de Lord Brougham, l'illustre homme d'Etat anglais :
" C'est l'instituteur et non plus le canon, qui désormais sera
4t l'arbitre des destinées du monde "
Cette pensée est surtout vraie en Amérique, ou les guerres de nations contre nations sont presque impossibles, et où tous les hommes semblent concentrer leurs forces morales, intellectuelles et physiques à l'agrandissement de leur pays, à la culture des sciences et des arts; l'exercice des professions nobles, l'énergie et l'activité dans le commerce et les manufactures de manière à donner à l'Etat toutes les productions légitimes de ces grandes forces combinées, et à l'individu, sa part afférente de bonheur et de prospérité.
Donc, instruisez-vous, instruisez vos enfants. Préparez-vous et préparez les à jouer, dans cette immense République, le rôle que la Providence vous assigne dans le présent, et leur assignera, à eux, dans l'avenir.
Paraphrasant la pensée de L'Herminier, et ce sera mon dernier mot, je vous dirai :
" Versez l'instruction sur la tête de vos enfants, vous leur 4i devez ce baptême."