‹ Biographie du clergé contemporaineChapitre 14 sur 15 · LE SOLITAIRE · texte numérisé non relu

LE SOLITAIRE

Car enfin, quoiqu'il en vaille peu la peine, oa veut savoir ce que c^est que ce pamphlétaire obscur.

Lon{]; squelette à PanglaLse d'un mètre sept œut cinquan le millimètres, lequel est tapissé dun tissu cutané diaphane et jaunâtre; chevelure folle et vagabonde, châtaine ou brune, horripilée et touffue ; volumineuse tête de sep) points (rois quarts, disent les chapeliers, mais de moindre poids; front mouvant, raboteux et labouré de Cicatrices; nez mince, audacieux, fendu sur la pointe^ construit en bec-à-corbio; sourcils microscopiques; œil louche et voilé; oreille rouge ; lèvres pincées et plates ; dents de ramoneur; menton vulgaire; barbe nulle; cou nerveux et fuseié ; large poitrine; mains de bossu ; pieds imbécilles;busie abrégé; ventre vacant; jambes sans fia.

Tout le mondeest décoré, le Solitaire ne Test pas. *

Scarron était cul>de^ja(te; ie Solitaire ne Test pas.

11 est prisé généralement comme une vivante caricature de M. l*abbé Deguerry.

Au physique , voilà son fidèle passeport. Oa peut y joindre les signes suivants :

Yoix frêle et flûtée; migraine permanente; poumons capricieux; indiscipline des nerfs; fainéantise de Pestomac; pauvreté du sommeil; hémati'es clandestines morbleu! desquelles réi^ulte, en lin de compte, que M. Uabbé Dassanee et lui ne peuvent s^asseoir à Paise.

Toici maintenant le passepoit que j'appelle moral:

Le Solitaire est d'un naturel variable, ou, pour mieux dire, complexe. Il est profondément triste et rieur, et li n-ajaoïais ri que par tristesse. Les hommes ne lui déplai-

sent pas, ils Tennuient. Puisqu'ils ne peu?ent être vertneui, Il voudrait du moins les voir criminels, la pire des conditions étant de rester neutre en pareil cas. Ils n^ont pas même , h i^on sens , Tavanlage d'une franche bêtise, car rhyiK>crisie chez eux s^élève justiu'à l'importance d'une capacité; ils mentent supérieurement. Leur puritanisme lui fait reflet d^une prostituée en cornette, leur charité d*un vol à raméricaine, leur jusitice d'une ' eomédie infâme, leurs protestations d'un baiser d'aspic» lenrs bienfaits d^un assassinat , lei*rs délicats procédés d*une fuite de gaz C'est pour cette raison qu'il rit des larmes, le Solitaire; c'est aussi ce qui explique ses fréquents accès de morosité , ses airs eiliairés en face d'une Tislte inattendue, les sanglants cou|is de plume qu'on lui reproche de mauvaise foi, et même les soubresauts quasi maladie de ses conversations et de son style. Le Solitaire n'a de fol qu'en Dieu et en son Église. Il a fait son apprentissage avant d^arriver à cet état de convie* tkm ; son ingénuité fut sans bornes. Les mécomptes douloureux qui! eut à subir, personne ne pourrait les Dombrer et il n'en parlera pas. Aujourd'hui encore , bien des gens le prennent pour dupe , il le sait , laisse croire qu'il Tignore, et leur inflige cette impure satisfaction. Est-ce donc un Werther que Fauteur de la JHogrffphie du Clergé ? Entendons-nous. Les hommes, y compris les femmes, ne méritent pns qu'il se casse la tête pour eux, et les sentimentales religiosités lui conviennent aussi peu que les blasphèmes fleuris. Mais le roman de Gœthe est une vérité sur plusieurs points. Pourquoi le méconnaître? Une âme honnête et simple trouvera difficilement sa place dans cette vile aggrégatien d'êtres pourris et fourbes qu'on appelle le monde

OU autrement. Ainsi disposé, le Solitaire a dû recherciier la solitude, en se réservant un petit nombre d*amis lacères et purs. De là, il prête Toreille aux lointaines rameurs des passions humaines, comme le marin sauvé d'un naufrage écoute de ton paisible foyer la tempête qui déraisonne encore sur TOcéan.

Ainsi, l'existence du Solitaire fut tourmentée bien longtemps. Il trouva, au seuil de la vie, la pauvreté , sa compagne fidèle, qui lui promit tout, jusques et y compris la fosse commune. Il y trouva aussi la foi et la résignation, le travail et 1 honnêteté, cette belle et blandie honnêteté dont les riches d'à-présent ne j[)ossèdent plus que l'étiquette. O sainte pauvreté, s'il a profané tes bienfaits,ce fut une honte pour lui de te connaître; sinon, ce fut un honneur que d'ineptes vauriens pourraient seuls lui reprocher. 0 douces vertus qui environniez son berceau , s*il vous a dédaignées et bannies , Dieu doit récompenser quiconque le maudira.

Les jours de Tenfance, qui du moins s'écoulent, pour tous les autres, dans une sereine et joyeuse uniformité, ne lui donnèrent que les soucis et les afflictions de Page mûr. 11 a vu pleurer sa mère, il ne connut jamais son sourire.

Vint la jeunesse, avec de plus rudes souffrances et la nécessité de se créer par soi-même un avenir. Le boa Dieu lui tendit la main, mais ce ne fut pas sans obstacles de la part des hommes.

L'esquisse biographique qui va suivre édiflera 1« lee* teur sur d'autres accidents non moins sombres. Toujours est- il que la santé du Solitaire en a reçu de graves atteintes, et sa bourse peu d*écus.

Le Solitaire naquit à Orléans, ville singulière, avant

d'écrire des Biographies. Il faillit s'appeler Fiacre , en coBsidératioa du saint dont PÉglîse a placé la fête ce jour-là. Pourquoi non? Pascal s'appelait Biaise, et l'ar^ cbevéque de Sens, M. Jolly, s'appelle biea Melloo.

Il descend, au deuxième degré, par son père, d'un instituteur de campagne. Celui-ci avait une tante renommée comme auteur tragique et point du tout maltresse de Tabbé Pellegrin

Qui dînait de Tautel et soopait du iliéâtre.

Sa mère appartenait à quelque ancienne famille d'Ecosse exilée du. temps de Jacques II , et qui se perpétua dans le Bourbonnais.

Il reste, de cette haute lignée, un journaliste, un professeur d'écriture, un caporal de sapeurs-pompiers, une religieuse et un apothicaire.

Ayant appris à lire et à écrire chez les Frères des écoles chrétiennes, le Solitaire se montra fort désireux de figurer parmi les enfants-de -choeur de la cathédrale. Ses vœux furent exaucés, malgré la réputation diabolique de ce genre de marmots, et sous réserve d'un surcroît de surveillance. Il avait eu d'abord, pour maîtresse d'école, ma tante Cati, vieille et joyeuse Quesnelliste , dont il a été dit quelque chose dans la notice consacrée à M. l'abbé Ghateoay. L'étude du catéchisme lui fut commode et agréable sous la conduite de M. l'abbé Gobion, maintenant curé de Si^int-Pateroe d'Orléans. Ce même cédé-» slastique, assisté de M. l'abbé Delc...., qui est aujourd'hui comédien, et de M. l'abbé Dupré, aum6nier actuel de Charenton-Saint-Maurice, lui fit faire sa première communion.

11 feuilletait dèslors la grammaire latine de Lhomoad ,

il était , aa petit sémfnafre , élève ileshctème. N'oublions pas que le vénérable H. MéraiiU restait eitcore stipérieur de celte mMson, Contre son habitude, M. MérairH n'eut |>as la main lieiireu^e^ et lui donna des professeurs dHine ignorance accomplie. En cet état de dioses, H obtifit q^ielques succè.^ qui ne signlBent rien. Qu*une |>areille laeune se soit fait sentir ensuite dans ses écrits, on le conçoit. Il u*a commencé ses éludes qu'après les avoir finies.

Je parle des études c1a^sique>. Son professeur de philosophie fut au contraire un homme de savoir et de qualité, M. l'abbé Cormier; mais, sur tes bases de théologie, la disette reparut.

Cependant, Paflaire de sa vocation n'était point négligée. Lesaeerdocerétfrayalt, le monde ne lui souriait pas. 11 connaissait du reste Pnn et Tautre plus qu'imparfaitement, le monde surtout. La prière, de puissants avis, et la grâce de Dieu peui-étre, fiirèrent ses hésitations. Il prit la .soutane et la tonsure, puis tous les ordres jusqu'au diaconat inclusivement. Mais, tout à -coup, la carrière se ferma devant lui.

L'éblouissant génie de M, Tabbé de La Mcnnais l*avait séduit; les doctrines de ce grand homme lui paraissaient aussi exactes que généreuses^ il s'y était adonné. Rome gardait le silence. M. de Beauregard n^en fit pas autant. Il l'appela, lui dit de soi tir du sémina>re Jusqu'à nouvel ordre, et lui écrivit le lendemain: « Vous me demandez à faire connaître les moiiCs qui « m^ont fait ajourner votre ordination. Je vas vous les « éerire. Je suis inquiet de rattachement même pas- « slouné , que vous avez voué aux doctrines de Tabbé « Lammeoais. Votre âme, toute éprise et imprégnée de

« ces nouveautés , a jugé du tout d'après les impresa sioDS qu'elles vous ont foil. La. liberté de penser, qui « a été si souvent proclamée dans réoofe dont vous a vous êtes foil le disciple, a causé à votre âme une es* « pèce d'empresseniciit, qui a fait que vous avez porté « très loin les conséquences de cette doctrine, et vous « êtes sorti depuis loiig^iemps d'une voie \Aus simple, qui, .« sans exclure le goût que vous avez pour les bonnes * choses, éioit celle que doit suivre un ecclésiastique « modéré. Voilà, Monsieur, ce qui a dicté mon jugement. « Pensez, Monsieur, que je n'ai point écrit cette lettre a sans une pénible douleur. Jbam, Év. d'Orléans. » Le Solitaire sortit sans réplique.

Peu après, M. de La Xennais se décidait à rompre avec l'Église catholique ; le Solitaire, le plus obscur de ses disciples, publia dans T^mt de la Reltyion et dans VUniverg, un acte de soumission sans réserve à PEncyclique de Grégoire XVI. Mais il resta dans le monde.

11 se chargea, pour ramour4le Dieu, d'instruire quelques enfants, et suivit tout à la fois les cours de rÉcoIe de Droit.

C'est en 1833 qu'il vint se fixer à Paris.

G'està dater de Tannée 1S36 qu'il a débuté comme éerlvain. Ses ouvrages sont :

1° Des Poésiei qu'il eut tort de mettre au jour ;

^ Les Mystères du Presbytère^ 1 vol. ;

3® La Biographie du clergé cantemporamf iO vol. ;

4» Les JésuUeff i vol. ;

S® Du Prêtre^ de M, Aiichêlet et du simple bon sens, 1 vol. ;

6® f/ Intérieur d^unê Éeole, i vol.;

7« fltsloîre 4e Ifl Créoltofi, i voL ;

6« Une PrùffMnade à Orîéam, 1 vol.;

d® Tablettes biographiques des éeolesy 2 vol. ;

10** Les Jeunes filles^ 1 vol. ;

if* Vie de Henri Mùndet*x^ jeune pâtre de la Touraine, i vol. ;

12o Dne petite Théologie complète à Vusage de la jeuneise, 8 vol. ;

15* Des Corps d'Stat, de leurs Confréries et de leurs saints Patrons, 2 vol; ;

14« Histoire d'Une férule, i vol.

Aujourd'hui, le Solitaire est prêtre; il Test depuis le 12 décembre 1847, après quiaze ou seize ans de diaconat.

Il avsdt à peine posé le pied hors le pas de porte du séminaire, que, par Vorgaoe de ses grands-vicaires, M. de Beauregard ie suppliait d^ rentrer. Durant la publication de ses notices diaboliques, dix ou quinze évêques Ini offrirent chaleureusement la prêtrise ; comme cette œuvre touchait à son terme, les instances devinrent plus vives encore, et ses refus s'évanouirent en la présence de M. Fayet, son évèque, lequel en valait bien un autre : et l*iimi de la ReUgion, journal officiel alors du clergé, rendit compte en ces ternies de lV>rdination :

« L^auguste cérémonie de l'Ordination intéresse toujours vivement la piété des fidèles et réjouit l*Ëglise dont elle a pour objet de perpétuer le sacerdoce. Celle qui a eu lieu dimanche dernier dans la chapelle des Sœurs de SaintJoseph-de-Cluny, rue de Valois-du-Roule, offrait, à cause des CH*constances qui l'ont accompagnée, un siyet particulier de joie pour l'Église, un pieux intérêt de plus aux fidèles qui en ont été, comme nous les témoins. Après avoir passé plusieurs années dans Tordre

du diaconat, M. Hippolyte Barbier, encouragé par des conseils amis, franchissait le dernier degré de la hiérarchie sacerdotale, et acceplait avec une pieuse satisfaction le saint fardeau qui l'avait longtemps effrayé. C'est M. Fayet,évéque d'Orléans, qui a voulu lui oonféi'er Tordre de la prêtrise, accomplissant ainsi, du consentement de M. Tarchevêque de Paris » une œuvre dans laquelle ses sentiments de bienveillance personnelle pour le nouveau pi èlre se sont trouvés si bien d'accord avec les inspirations de son zèle pour les intérêts de TÉglise. L'illustre prélat était assisté par M. l'abbé Valgalier, son grand -vicaire. Plusieurs membres distingués du clergé de Paris et d'Orléans sont venus donner à M. Barbier la marque la plus touchante et la plus chrétienne de leur attachement. Au moment de l'imposition des mains, nous avons remarqué, parmi les ecclésiastiques qui se sont avancés pour invoquer le Saint-Esprit sur la tête de leur nouveau frère, M. Âuzoure, vicaire -général du diocèse et curé de Salnt-Philippe-du- Roule; MM. les curés de Saint Eustache et deSaint-Étienne-du-Mont ; M. l'abbé Cœur, chanoine de la Métropole ; M. Tabbé Portai, et le P. Bourdin, de la congrégation des Maristes, qui avait dirigé M. Barbier dans les pieux exercices de sa retraite préparatoire. De nombreux amis, plusieurs personnages de distinction, des magistrats, des hommes de lettres, remplissaient la chapelle que les Sœurs de Saint- Joseph ' avaient parée comme pour une de leurs plus belles solennités. La vénérable supérieure, madame Javouhey, dont toute la vie a été marquée par un si grand nombre d'œuvres apostoliques, a voulu montrer, non-seulement par les ferventes prières qui ont été faites dans sa communauté} mais encore par les soins qui ont présidé à

tous les détails d« la cérémonie, le religieux intérêt que, pour la plus grande gloire de Dieu , elle et ses pieuses filles ont pris à cette ordination.

« M. révéque d'Oriéans a mis le comble à la joie de •cette intéressante communauté en officiant encore le soir au salut du très Saint-Sacrement. Un Ta Deum d^aclions de grâces y a été chanté (1). »

Il manquait à cette céi-émonie deux témoins qui maintenant habitent le ciel : la mère du Solitaire et rangéliqùe mademoiselle Azelle de Champyallins, sa seconde mère.

(t) Numéro da M décembre 1847.

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