‹ Biographie du clergé contemporaineChapitre 15 sur 15 · M. A. APPERT · texte numérisé non relu

M. A. APPERT

ÉDITBDH DB CBTTB B106BAPHIE.

Comme j'achevais cette Biographie, une grande douleur m'a frappé. M. Appert est mort le 14 janvier 1849.

C'était un homme de cœur et d'intelligence, et, n*en déplaise à nos vaporeuses prétentions, il y a sur la terre peu d'hommes de cette sorte.

Je dois à ses conseils judicieux une bonne partie du succès qu'ont obtenu mes faibles productions , et à ses encouragements la persévérance dont j'avais besoin pour les achever.

Calme et actif, chaleureux et réfléchi, juste et ferme, il a plus d'une fois apaisé mes jeunes impatiences, fortifié mes faiblesses de cœur, animé mes refroidissements, et, comme on dit, retrempé ma plume de bonne encre.

Étranger par sa position au mouvement des affaires et de<< personnes ecclésiastiques,, quelques mois lui suf~ firent, en commençant Vimpression de cette Biographie, pour les apprécier avec une remarquable sagacité.

Derrière mon pseudonyme, j'étais inaccessible : je devais rétre. M. Appert me remplaçait, et j^en félicite le public. Il eut ainsi des rapports nombreux et d'une extrême délicatesse avec beaucoup d'évèques , de prêtres, de religieux et de gens du monde qui le tenaient en grande estime et s'honoraient même ensuite d'être devenus ses amis.

On supposera bien qu'en cet état de choses, des confidences périlleuses lui furent faites. Pour discerner la calomnie jalouse ou perverse d'une information néces*

saire ou du moiDS utile, son conp d'œil le servait mer- Teilleusement. SMI écoutait jusqu'à la fin le détracteur, c'est qu'il avait jugé bon de le torturer par son attention même et de réconduire à coups de politesses.

Du reste, rien n^ét^alait sa discrétion. Ceux qui redoutent les notes rouges du passage du Caire, ne Pont pas connu ; ils lui doivent pour jamais de dormir tranquilles. Us sont sous la garde de Thonneur.

Dans la classe illustre des imprimeurs de Paris, M. Appert jouissait d^une considération profonde et sans réserve ; son avis faisait autorité. On le consultait de toutes parts. Qu'un dissentiment survint, sur des ques* tiens plus ou moins épineuses, entre les patrons et les ouvriers, les deux parties invoquaient à l'envi son arbi^ trage. Il était Tun des fondateurs (en 1840) et des membres les plus notables de cette Chambre des Imprimeurs qui a déjà rendu et qui rendra longtemps à l'industrie typographique d'immenses services. Ses confrères le regardaient, pour ainsi dire, comme Pâme de leurs réunions mensuelles. Ils ont souvent admiré cette parfaite lucidité d'es)>rit , cette vivacité pénétrante ^ cette parole facile et correcte, cette rare finesse d'observation, ces connaissances solides et variées, ce fdnds précieux d^expérience qui le distinguaient éminemment. Parmi les Rapports nombreux qu'il fut chargé de présenter k la Chambre, plusieurs ont eu les honneurs de l'impression : ce sont des modèles du genre.

Chaque année, les typographes, patrons et ouvriers, se réunissent en un banquet général ; tel était du moins l'usage avant la Révolution de Février : touchant et magnifique usage dont l'efièt le phis immédiat est de maintenir et d'accroître la confiance mutuelle et la bien-

faisante confraternité. Régulièrement M. Appert assistait à ces réunions , et on se rappelle avec bonheur les improvisations brillantes et sages qu'il y fit entendre. Gomme tous les hommes de droite conseienoe et de talent réel, il savait rendre aimable son austérité même et rire sérieusement de bon cœur.

J*ai sous les yeux une médaille de bronze , frappée à THÔtel des Monnaies , laquelle fut offerte à M. Appert parles compositeurs typographes» en souvenir de la création d*un nouveau Tarif ou de là part qu'il avait prise à cette heureuse réforme.

Les pauvres Pont regretté, li appartenait par le comr et par le fait à la Société fondée pour U fi^aùmnmt en apprentissage des jeunes Orphelins. C'était là une des occupations les plus chères de sa vie. Je sais que, dans cette pensée précisément, ses enfants ont aml>itionné l'honneur de lui suocéder ; belle et pieuse façon de porter un Joii«efitr.

Peut-être y avaitâl chez M* Appert quelque chose de plus qu'une commisération naturelle pour les pauvres. Les souffrances qu'on a endurées disposent puissamment à comprendre celles d'autrui. M. Appert n'avait gagné qu'à force de travail l'aisance de ses derniers jours, et ses parents s'éiaient assuré de même pour leur vieillesse un honorable repos. La privation Favait donc visité autrefois ; il en connaissait l'ayiertume, et aussi le remède. Conformément au système de ses nobles collègues en charité, MM. de Cambaeérès, Meynardde Franc» de Géra ndo, etc., etc.» il procurait surtout aux indigents la richesse du travail.

Puisqu'il a été question des antécédents de famille de M. Appert, voici une courte notice tuegraphique :

Pierre-Achille Appert naquit à Paris le 25 noyembrei799,et reçut le baptême dans l'église Saint-Étienne< du-Mont.

Il était beau- frère de madame Pauline Appert, 'lEfui oeeupe une plaee fort distinguée parmi les peintres contemporains.

ftien jeune encore, il commença ses éludes de français et de latin au CtAiège de la Marche^ La maison n'existait plus dés lors en qualité de collège : elle avait néannmns conser?é son vieux nom chez les habitants de la Montagne-Sainte-Genevièvcj et c'est ainsi qu*on désignait la florissante pension Taulier.

M. Taatier le tenait pour un de ses élèves les plus heureusement doués. Que dis-Je? Le nom du jeune Appert fit du bruit , même à la cour. Toici comment. C'était en 1815 ; il avait seize ans. Prenant sa part du bien candide enthousiasme qu'excitait le retour des Bourbons, il rédigea une petite pièce de vers sous forme pindarique ou autre et la mit à la poste avec Tadresse du Roi. Sa Majesté Louis XYllI, qui s'entefidaK, comme on dit, en affaires de littérature, fut sensible au procédé, jusqucrlà qu'Elle suspendit à la boutonnière du poète écolier Timmortelle décoration du Lis.Ft M. Appert nes'en vantait pas! 1! Je n'ai su cette histoire qu'après sa mort.

Cependant, si avantageux que fût son séjour au Collège de la tâaréhéy M. Ap]>ert, le père, dut se résigner à l'en faire sortir sans attendre la fin des études. Il craignait, avec raison, de l'exposer à ces innombrables embarras qui attendent , vers la vingtième année, le jeune homme assez instruit pour occuper une posifion libérale, trop peu fortuné pour y parvenir. Incapable au même chef et de s'élever et de descendre, c'est-à-dire de

n*ê(re pas à jamais roalheureiii. H le retint auprès de liH^ dans la fameuse maison Didot, rue Jaeob, où il était employé comme prote de la fonderie; et ainsi Achille Appert devint apprenti typog^raphe.

Quand il eut aciievé son aiiprenlissafi^e» il partit pour le tour de France, et travailla successivement à Bordeaux, Glermoot, Saint- Flour, Aurillac, etc., etc. Sa dernière station fut Pimprimerie de Tiionorabte M. Garrère, à Rhodez, lequel bientôt, appréciant son excellente conduite et sa capacité, lui donna la place de prote et crut même pouvoir se leposer sur lui du soin des ateliers; M. Appert se montra constamment digne d'une si grande marque de confiance, comme le prouvent les regrets qui t'ont accompagné à son départ et les intimes relations qui , jusqu'à sa mort, n'ont cessé d'exister entre lui et H. Garrère.

liais une pensée d'établissement le rappelait à Paris. Il y revinten efl^t; il rentra dans la maison DIdot, et, peu de temps après, il épousa mademoiselle Virginie Gapron, fille unique d*un commerçant fort en réputation du boolevart des Italiens.

Quelques-uns naissent poète : M. Appert était né imprhneitr. Il voulut essayer du commerce de son beaupère; sa vocation s'y refusait; il s'en aperçut bien vite, et bien vite il reprit le composteur; du plutôt il prit, en 1851, la direction d'un journal appelé le Sténographe , qui s*lmprlmait au Palais -Bourbon. Quelque temps après, MM. Gosse, Bacquenois et lui se formèrent en société pour rexploitaiion d'une imprimerie sise rue Christine, n* S. Cette société dura quelques années, au bout desquelles se présente le passage du Caire.

En 1840, je n'avais «jamais vu M. Appert. Les sept ou

huit premières notices de ma oolleelîon, faites et poUiées par moi seul , étaiept venues à sa eoDuaissance. H viAt me trouver dans un petit rez^de-ehaussée de la rue de Madame, no 1, et m'apprit qu'il désirait devenir mon éditeur. Cette bonne figure me eonvenait souverainement ; j*aimais aussi cette ronde manière et ce firane parier. La moindre soutanetle eut donné à Bl« Apport la physionomie traditionnelle d'un révérend Père Augu&tiii. TaUle ordinaire, «nbonpoint réjouissant , large carrure, limpide carnation, oeit vif, un peu de ealvttie, blonds -cheveux en couronne, mise cossue et négligée, grand air de contentemeni, riche sanlé, voilà quel était M* Appert, quant à Intérieur. Ainsi que je Vtà dit, sa parole, d^un son doux et d'une aisance inflale, res|Hr«t rhonnêteté, la bienveillance et la paix. Après quelqnet préliminaires d*usage, nos arrangements se firent oonoM d'eux-mêmes.

Rien ici-bas n^est parlait. Sane troubler la roéaMire de rbomme qui fut mon conseil et mon ami, je puis reconnaître que ses précieuses qualités se mélangeaieot parfois de quelques nuances plus ou moins sombhea. Le meilleur d*entre nous n'est pas à Tabri de cette misère générale. Comme toutes les natures vives et affectueuses^ celle de M. Appert subissait violemment teHe et teHe influence. Une fols saisi par l'objet qui l'avait frappé, il s'y absorbait en quelque sorte, et quiconque survenait alors lui causait une irritaiion fâcheuse. Les pauvres du Bureau de bienfaisance dont il était commissaire, l'appelaient de temps à autre le bourru b*m(aMa/nti ilKaTaleat raison. C'est qu'en effet, préoccupé de ses inaonibrables aflaires et surpris en ^set état par une demande inattendue, il trépignait d'impatieaee et faisait )e bien né-

phrétiquement. Toujours est-ii que les pauvres l'ont regretté. Du reste , il n'hésitait pas à se moquer luimême de ces crises passagères et à les réparer le plus têt possible par un surcroît de mansuétude et de prévenances. Cette disposition caractéristique se manifestait surtout dans ses rapports de chaque jour avec les ouvriers typographes. Quiconque essuyait une tempête pouvait compter pour la minute suivante sur un double beau temps. En somme^ les ouvriers raimaient : c'était merveille de voir comme les anciens se réjouissaient dans ses paisibles fêtes de famille où il n'eut jamais manqué de les convier.

lei commence la vie d'intérieur, et le mélange disparadt. Le caractère prend une charmante consistance : aux impatiences sueoède une sérénité parfaite. M. Appert se fait , par excellence , homme de société . Il a de la verve, de Tà-propos, un fonds de galté inépuisable^ des amabilités éblouissantes. U conte à ravir, et il chante avec un délicieux entrain ; il est de toutes les conversations et de tous les jeux; il est tout à tous. Et ne pensez pas que je veuille réduire à ces intéressantes superiluités les vertus privées de M. Appert. Giiargé d'une famille nombreuse, il avait constamment l'œil ouvert sur la bonne tenue de sa maison, et soo esprit d'économie, qui peut paraître excessif à quelques observateurs un peu chatouilleux, s'explique surabondamment par ses sollieitudes paternelles} sinon par le chltfNi réel de sa modeste fortune. Si tout homme est sujet à des misères, tout homme aussi a ses peines , et les plus cachées sont toa phres. Jt. Appiert n*a paint échappé à la condition eommunt: il s'y soumit du moins avee dignité ; mais» à la fin, kis forces s'épuisent^ le corps s'use quand Vàme

pourrait lutter encore, et quelque chose me pousse à dire, comme malgré moi, qu'il a succombé daus une lutte de ce genre.

Au moment où j'appris qu'il n'était plus . une aniKiété vive sVmpara de mon àme ; je ne songeais plus à la mort, je n'avais en face de moi que In grande alternative de l'immortelle vie. Levant les yeux au ciel, je crus voir res[)érance. <^ette pauvre famille, si profondément affligée, me demanda d'offrir le saint sacritice pour son àmeet de répandre sur son corps Taspersion sainte. Au nom de Tamitié qui nous avait unis, c'était mon droit. J'ai prié; mon cœur brisé à répandu devant Dieu toute l'abondance de ses désirs, et j*ai dit à mon âme : Espère, espère. Spera in Deo, O mon Dieu, d'une vie si pleine et »i pure devant les hommes à la grâce qui fait vos élus, la distance est si peu de chose! Entre vous et une âme rachetée du sang de Notre Seigneur Jésus, il se passe de si mystérieux traités et de si subites alliances I Mous qui restons encore ici-bas, sauves nous, mon Dieu, et faites qu'au-delà de la tombe nous retrouvions avec vous celui que nous avons perdu !

Adieu, mes chères Biographies, adieu. Si vous avez appelé sur ma pauvre tète quelques nuages plus ou moins légers, mab toujours rapides, je vous dois aussi de bien doux Rioœents. Vous avez été , dans ma profonde soii-

tude, des amies de choix, non coquettes, non trompeuses, non communes. Comme nous causions ensemble ! Que de choses vous m'avez apprises dont je ne me doutais pas! Et, soit dit sans offenser la sainte modestie évan- £^élique, 6 mes jeunes compa{];nes, quel courage vous m^tvez donné ! N'est-il pas vrai qu'à mon iiu^u vous files même de moi un de ces hommes dont ou pai'le ? Très petite renommée, vraiment; mais, telle qu'elle est, je vous la dois. Vous savez tou> les énormes iu-folios et tous les bou(|iiins en us qu'ensemble nous é|>luchioas nuitamment. Malf;ré cela, en vous voyant courir par le monde> on vous prisa toui bonnement pour de tiueUes sylphides nées par hasard d'un jeu gratuit de rimai$inalioQ. 0 quel malheur, quand le scandale venait frapper à la porte! Il se montrait, il n'entrait pas. Vous aviez sous vos mains des couronnes de tleurs dont l'odorante suavité l'étourdit toujours et le fait fuir; et ces couronnes, ce sont les belles et bonnes actions des prôlres selon le cœur de Jésu^-Chri8t. Discrètes amies, bien des curieux vous ont demandé mon nom^ et vous ne les avez {tas satisfaits parce quMl y avait un piège dans cette prière ; ils n'ont pu dire que j'étais ou trop jeune ou trop vieux , ou trop laïque ou trop prêtre pour vivre ainsi dans votre intimité ; vous répondiez de vous-mêmes par vous-mêmes;vousétiez, sans mentir, très canoniques; merci. D'autres que vous m'auraient imposé la gène d'une tenue d'étiquette et d'une conversation géométrique : précieuses ridicules, celles là ; vous m'avez mis à l'aise tout candidement, et la nature vous a semblé la plus naturelle des choses. Si quelqu'un s'offensait de vous trouver tour-à-tour et subitement graves et légères, badines et sombres, grandes filles et petites filles,

celle morgue chalouilleuse vous faisait rire de bon coeur, Q'est-ce pas? Et vous disiez comme Vémaé dans la comédie chinoise : Cêst parce qv^il me regarde que je ne sut's plut belle. Amies, vous avez eu des amis qui devinrent les miens^ des amis vrais, purs, plus précieux que tous les trésors ; je tiens de vous encore ce t)onbeur des bonheurs ; merci. Grande était Terreur ou Pimposture de ceux qui vous dénoncèrent comme de dange* reuses commères; je sais dans quel petit recoin vous avez caché maints billets compromeltants pour certaines personnes, et qu en babillant un peu plus vous pouviez mettre en émoi le monde des sacristies ; vos intérêts les plus précieux Poussent exigé quelquefois; vous avez préféré la clémence et la paix; soyez récompensées. Il fout vous quitter pourtant. Ce que j^ai à vous dire encore, vous le devinerez bien, vous le redirez à ceux qui vous verront. Faites adorer Dieu, réjouissez son Église, gloritiez le plus possible, mais à force de sincérité, le clergé catholique. Adieu, chères; de mon côié , je vais prendre un air de Bénédictin vorace et faire de l'histoire en grand, comme on dit, si je suis jamais assez sot pour être grave. Adieu , mes Biographies; adieu , mes petites. J'aimerais mieux vous dire : à revoir.

FIN nu niXIBHB ET DBBNIBR VOLUKB.

Imp. de Appbbt fils et Y 4Vas8Bctb, paitife da Caire, ftl.

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