Biographie historique de R.P. Lacordaire
Bien qu'il n'y ait nul besoin, à vrai dire, de louer et de publier encore l'éloquente parole qui descend depuis plusieurs années de la ebaire de Notre-Dame, sous l'œil de l'épiscopat,cn présence d'un populeux auditoire, s'accroissant toujours et demeurant toujours choisi, on aurait le droit de s'étonner enfin, de se plaindre peut-être, de notre silence prolongé devant l'éclat d'un tel succès.
Il semble que la modestie même de l'amitié n'ait plus d'excuse pour se taire désormais sur un nom dont l'illustration populaire a devancé la maturité de l'âge.
Les organes les plus graves comme les plus légers de la publicité , les journaux, les revues, qu'ils fussent indifférents, favorables ou hostiles à ki pensée chrétienne, ont parlé avant nous du R. P. Lacordaire. Les beauxarts ont reproduit ses traits sous plusieurs formes. Un grand nombre do> plus grandes villes de France ont sollicité et entendu sa voix , et la province ne s'est pas montrée moins empressée que Paris. Le bel esprit du feuilleton lui-même, cet enfantperdu de la mode, a jeté ses piqûres et songrain d'encens à la robe blanche du Dominicain. Il a daigné s'informer si l'œil du moine était toujours aussi beau , son visage aussi maigre et aussi pâle, si les années n'avaient pas apporté quelque changement à son corps; et la malice des voluptueux du monde s'est fort égayée sur la destinée qui condamne souvent les grands hommes à l'embonpoint, comme autrefois Napoléon.
La biographie a eu son tour, cette biographie contemporaine qui invente des grands hommes plutôt que d'en manquer. Les biographes abondent en ce siècle, et je ne sais ce qu'annonce un pareil signe. Il a été remarqué que les biographes fleurissent et pullulent précisément aux époques de décadente. Lorsque Plutarque écrivait la Vie des hommes illustres , les hommes illustres étaient déjà devenus fort rares. Dieu veuille réserver une meilleure chance à notre patrie !
Le P. Lacordaire n'a ni trop à se louer, ni trop à se plaindre de ceux
qui ont voulu raconter sa vie. Il n'y a pas eu en ce qui le touche beaucoup plus de choses inexactes ou incomplètes qu'il ne s'en rencontre d'ordinaire dans les autres biographies du jour. Ce genre de littérature répond , du reste, à notre curiosité naturelle. On aime à remonter jusqu'à la source du beau fleuve qui fertilise la plaine, soit qu'il naisse dans une vallée riante, soit que son origine se cache dans d'abruptes montagnes. Et puis le talent, le caractère d'un homme éminent, se comprennent mieux, se jugent mieux, alors qu'on connaît sa jeunesse, la suite et les accidents de sa vie. Il y a de secrets et inévitables rapports entre l'homme privé et l'homme public. Le plus grand danger de la biographie contemporaine, c'est qu'elle raconte et estime la vie des hommes avant qu'elle soit finie, et s'expose ainsi à des errata étranges , quand bien même elle aurait écrit d'abord sur des documents suffisants et sincères.
La renommée du P. Lacordaire vaut bien sans doute que nous corrigions les erreurs et les inexactitudes qui sont le plus généralement répandues sur lui.
Et cependant, lorsque tant de raisons nous pressent de parler de l'orateur chrétien, nous ne nous défendons point encore de quelque embarras, de quelque défiance de nous-mème.
Non que nous hésitions dans la sincérité de nos paroles amies; mais la difficulté de bien faire nous effraie, et plus d'une sorte de crainte nous arrête.
Et d'abord , s'il s'agissait d'apprécier le prédicateur catholique dans la partie théologique et dogmatique de son œuvre , nous nous inclinerions avec respect devant un tel fardeau sans oser l'accepter. Il y aurait à nous tout à la fois irrévérence et incompétence à vouloir juger l'intérieur d'une doctrine qui ne relève que de ses supérieurs naturels , de l'autorité de l'Eglise. En pareille matière, il ne nous siérait ni de critiquer, ni d'approuver , ni même de louer.
Il reste donc la partie extérieure et littéraire, la forme oratoire, la vie du discours , qu'il nous est permis d'apprécier. Mais ici même que de périls et quelle impuissance est la nôtre !
La critique et les théories de l'art échouent toujours à révéler aux profanes les mystères de l'éloquence et de ia poésie. Je ne sais même si l'orateur n'est pas encore plus impossible à analyser que le poëte. Comment réussir jamais à traduire ces accents de l'âme , cette émotion de la voix , cette action du regard, cette puissance du geste qui achève la parole (pour me servir d'une expression du P. Lacordaire), ces mouvements infinis , cette altitude variée du corps entier de l'orateur, et ces merveilleuses communications qui s'établissent entre celui qui parle et ceux qui écoutent ? Tout cela s'adresse aux facultés les plus délicates, les plus secrètes du sentiment, bien plutôt qu'au jugement et à la logique. Aussi, que reste-t-il le plus souvent de ces organisations magnifiques dont la passion répondit si bien à à la passion de leur auditoire, qu'il semble que l'auditoire les créa lui-même?
L'éloquence s écoule , pour ainsi dire , avec les flots de la multitude qui l'écnuta, et il demeure seulement dans la postérité comme une incompr< luMsd>le mémoire, un retentissement vague, ets'effaçant chaque jour davantage, des prodiges produite par une parole humaine, à un point donné du temps et de l'opinion.
El si, par hasard , à ce don de la parole, le plus heau des présents que Dieu puisse faire à l'intelligence de l'homme , se trouve réuni le talent décrire, allez demander à. l'écriture, cette parole muette, de reproduire pour vous les miracles de la parole vivante et animée ! A relire froidement, après leur siècle, après leur moment, ce que nous ont laissé les plus élo-^ quentes renommées , que de déceptions profondes 1 Et qui de nous n'en a pas fait plus d'une épreuve amère, en lisant, par exemple, les plus beaux monuments de l'éloquence politique contemporaine, à commencer par Mirabeau lui-même ? Si vous exceptez quelques pages, les impressions vives dorment presque tout entières dans la tombe du tribun.
Alors même que le génie de l'écrivain fut égal dans le même homme à la sublimité de l'éloquence , la mort et le silence voileraient encore à jamais la plus belle , la plus souveraine part de l'orateur. Ce sera toujours Escbine , vaincu et exilé , lisant , à l'admiration de son auditoire , la dernière harangue de son rival, de son vainqueur Démosthènes, ets'écriant : Que serait-ce donc. si vous aviez entendu Je lion lui-même rugir sa harangue ?
L'éloquence sacrée, pour se nourrir de la substance des vérités éternelles, pour s'adresser moins que toute autre aux passions périssables, n'en subit pas moins une grande part de ce qui est réservé à toute gloire , à toute parole humaines.
L'orateur chrétien est obligé aussi de se plier aux besoins comme aux goûts du siècle où il vit. S'il veut faire le bien, s'il veut plaire à Dieu et être utile aux hommes , il faut qu'il revête sa pensée et sa parole du vêtement du jour , il faut qu'il soit de son temps. Ce n'est qu'à ce prix qu'il attire, qu'il captive, qu'il entraîne son auditoire. Ce n'est qu'à ce prix qu'il fait accepter la parole de Dieu par les intérêts de la terre. Et , dût-il en coûter quelque chose à la pureté , à la sévérité de la prédication antique , la chaire chrétienne , tout immobile qu'elle doive rester dans sa doctrine , est condamnée à suivre la mobilité des formes, du langage et des points de vue qui agitent ou préoccupent successivement les diverses sociétés humaines. L'histoire de l'Eglise abonde , depuis dix-huit cents ans , en glorieux exemples qui confirment nos paroles. Le talent suprême de toute éloquence ne cessera jamais de consister à répondre le mieux aux nécessités morales , aux nécessités intérieures et extérieures d'un avide auditoire.
Nous comprenons fort bien que cette partie variable de l'orateur sacré , cette partie qui s'assouplit à chaque époque , doive être précisément le terrain mobile où la critique peut exercer ses droits. Il ne faut nullement
f> LE R. P. LACORDAIRE.
s'étonner des reproches qui ont été faits à la manière du P. Lacordaire, Cette manière ne peut convenir au même degré, ni à tous les âges, ni à tous les esprits , ni à tous les rangs , ni à toutes les éducations. Les succès signalés d'autres célébrités chrétiennes, que je n'ai pas besoin de nommer , ont fait et feront encore beaucoup de bien par d'autres voies. A chaque parole sa part et sa peine, selon la diversité de sa nature propre. L'éloquence de la charité et de l'apostolat peut admettre une noble émulation , mais jamais de rivalité. Et qui ne donnerait avec nous , aujourd'hui même , un profond souvenir d'admiration et de regret à celte voix absente, que la maladie vient d'interrompre , et que Notre-Dame avait coutume d'entendre pendant les solennités des saintes semaines ?
Mais cette physionomie particulière du P. Lacordaire, si elle se bornait au don purement oratoire , nous serions tenté de renoncer à la dépeindre à nos lecteurs, et de leur dire seulement : Allez l'entendre.
Certes, nous croyons bien que l'élément oratoire compose le côté souverain de l'intelligence du P. Lacordaire. C'est là que se concentrent l'éclat principal , et si j'ose le dire , le nerf de sa renommée. Nous croyons même que cette suprématie de l'orateur a jeté quelques ombres sur le mérite de l'écrivain. On a parlé beaucoup plus de son éloquence que de son style; sa parole a fait tort à ses livres.
Il nous paraît toutefois que les splendides improvisations du Frère Prêcheur, jusque dans leurs inégalités, couvrent les qualités solides de l'un de nos plus remarquables écrivains.
On a moins insisté jusqu'ici sur ce mérite spécial du P. Lacordaire, parce que l'admiration va toujours de préférence du côté où va la gloire. Mais on aurait dû se demander si l'éloquence même de l'orateur, cette partie si insaisissable des domaines de l'esprit, n'était pas due en grande partie, non pas seulement à l'excellence d'une nature véhémente et impressionnable , mais aux poétiques attributs d'une imagination puissante et colorée, d'un style vigoureux et neuf.
L'originalité du talent du P. Lacordaire, ainsi ramenée à un examen littéraire , deviendrait plus perceptible à tous. Elle nous aiderait à parler avec moins de hâte d'une éloquence qui n'a pas dit son dernier mot. Elle servirait comme de lien entre les premiers travaux du prédicateur, et cette longue suite de Conférences , monument inachevé , dont il nous est interdit encore de mesurer l'ensemble.
Cette circonstance même que les Conférences ne sont pas terminées, si elle est un obstacle capital à ce que notre esprit s'en puisse former justement une idée définitive, devra du moins dispenser la critique de se donner le tort de signaler d'avance des lacunes qui seront probablement remplies dans le plan général de l'auteur.
C'est une raison de plus pour nous d'insister sur les causes morales, intel-