‹ Biographie historique de R.P. LacordaireChapitre 2 sur 11 · I.R H. P. LACORDAiMÎ · texte numérisé non relu

I.R H. P. LACORDAiMÎ

lectttellcs, qui ont dirigé el rempli la jeunesse et la vie de l'homme, féconde ses inclinations, déterminé ses résolutions principales , excité et amené les travaux et les mérites de l'écrivain, et préparé les destinées du Frère Prêcheur.

Quand nous aurons caractérisé ce que fut, ce que pensa, ce qu'écrivit successivement le P. Lacordaire, nous aurons travaillé beaucoup plus efficacement à faire pénétrer dans les qualités intrinsèques de l'auteur des Conférences , que si nous nous bornions à la stérilité de quelques remarques théoriques ou de quelques observations de détail. L'examen de l'homme et de l'écrivain nous conduira plus sûrement, et par un chemin plus nouveau, jusqu'à l'orateur catholique.

Jean-Bapliste-Henri Lacordaire est né le 12 mai 1802 dans un village de Bourgogne, Recey-sur-Ource (arrondissement de Châtillon-sur-Seine). On ne saurait croire , écrivait-il plus tard , combien je suis content de n'être pas né dans une ville. Son père était un médecin distingué, dont la famille est originaire du village de Bussières-les-Belmont , à quatre lieues de Langres. Le bisaïeul paternel du P. Lacordaire fut lui-même médecinchimiste, ami du botaniste De Jussicu : il eut l'honneur d'offrir à Louis X\ des ananas de ses propres serres, lorsque le roi de France, encore bienaime , allait au siège de Metz.

La mère du P. Lacordaire était fille d'un avocat au parlement de Bourgogne. Elle appartenait à une famille dijonnaise, la famille Dugied. Un frère de Mrac Lacordaire a occupé de hautes fonctions administratives, notamment la préfecture de Colmar.

Le médecin de Recey-sur-Ource mourut fort jeune , en 1806 , laissant une veuve et quatre fils. Le P. Lacordaire était le second de ses enfants (1).

Mme Lacordaire était une veuve et une mère chrétienne qui donna à ses quatre fils une éducation chrétienne. D'une piété simple et forte, d'une raison saine et ferme , d'un caractère judicieux et élevé , elle parvint , malgré l'extrême modicité de sa fortune, à donner à ses enfants toutes les ressources nécessaires à la culture de leur esprit; et, ce qui était plus difficile pour une femme, son autorité de mère sut leur inspirer jusqu'au bout le goût du devoir et du respect, et imposer à l'effervescence et à l'indiscipline de leurs jeunes caractères.

Henri Lacordaire fut amené à Dijon dès l'âge de quatre ans.

Il semble que, dès ses plus tendres années, il eût comme une sorte de pressentiment enfantin de sa destinée d'orateur chrétien. On se souvient de

(1) Les trois frères du P. Lacordaire sont des hommes distingués. L'aîné, connu par ses voyages dans l'Amérique méridionale et ses travaux dans les sciences naturelles, est professeur de zoologie à l'Université de Liège; l'autre se livre, à Dijon, à de remarquables travaux d'architecture; le dernier est officier de mérite dans l'armée française.

l'avoir vu, à l'âge de huit ans, lire à haute voix aux passants les sermons de Bourdaloue, imitant à une fenêtre, qui lui servait de tribune, les gestes et la déclamation des prêtres qu'il avait entendus prêcher.

Il entra au lycée de Dijon en 1812, à l'âge de dix ans, et en sortit en 1819. Ses succès furent médiocres dans ses premières études; mais en rhétorique ils devinrent éclatants. Il mérita presque toutes les premières couronnes. C'est à ce titre qu'il reçut une collection de médailles représentant les rois de France, non pas, comme on l'a écrit, à titre de récompense extraordinaire, individuelle et privilégiée, mais par suite d'une mesure générale d'un ministre d'alors, M. Decazes, je crois, qui distribua le même présent à tous les prix d'honneur des collèges royaux.

Si les facultés intellectuelles du jeune Lacordaire se manifestaient ainsi parmi ses condisciples, il se faisait aussi remarquer parfois par des éclats de fierté opiniâtre qui contrastaient avec la placidité habituelle de son humeur, et par des accès d'indépendance juvénile qui tourmentaient les maîtres d'études et le censeur.

Né avec le XIXe siècle, la première jeunesse d'Henri Lacordaire comprenait déjà vivement , dans la chute gigantesque de Napoléon , les douleurs de la patrie humiliée. Les instincts de son orgueil et de son imagination patriotique prenaient aisément parti pour le grand vaincu. Plus d'une fois les récréations du collège furent alors consacrées , non plus à la pacifique fabrication de bagues de crin, mais à la lutte de deux partis, dont l'un soutenait l'Empire défaillant et l'autre la royauté antique. Les deux partis, pour se disputer et se prédire réciproquement la victoire, s'attelaient avec transport à la double extrémité d'une longue corde, et ne pouvaient le plus souvent être séparés dans leurs héroïques efforts que par la rupture soudaine de la corde usée, qui précipitait à terre, dans un sens opposé, souillées ou meurtries, les deux opinions politiques. Heureux encore si des querelles plus sérieuses , où les bras finissaient par joindre leur action matérielle aux paroles emportées , ne venaient pas attester les tristes divisions qui tourmentaient de jeunes esprits avant l'heure!

Du collège , Henri Lacordaire passa directement à l'Ecole de droit de Dijon. Le jeune rhétoricien avait , comme tant d'autres , pensé à sa tragédie. Il avait bien même rimé plus de quatre-vingts vers d'une tragédie classique et républicaine de Timolcon. Peut-être avait-il déjà lu le théâtre d'Alficri; il apprenait l'italien. On connaissait de lui des odes d'Anacréon traduites en vers français. (Ce dernier trait rappelle le jeune Rancé consacrant, on le sait, son premier travail à Anacréon.) Quelquefois on le rencontrait, se promenant seul et sauvage, sous les saules qui bordaient un ruisseau, et rêvant de petits vers que ses amis ont lus.

Mais l'esprit généreux et précoce de l'étudiant en droit était en même temps trop sérieux pour dissiper et compromettre son avenir en rêves sté-

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ri les de poëte incertain. Son ardente curiosité lisait beaucoup de livres, dis-

nitaii beaucoup de questions avec la verve confiante et ignoranted'un écolier de dix-sept ans. lu pourtant il suivait avec docilité les prudents conseils de sa mère. Il était pauvre et voulait se faire raisonnablement un état. Il étudiait doue la science du droit avec la suite et l'application qu'il mit toujours en toutes choses. C'était un légiste trop remarquable pour qu'il ne fût pas remarqué de ses condisciples et de ses professeurs. Le doyen de la Faculté de droit , M. Proudhon, prit garde à son élève; mais il y avait dans les brillantes aptitudes de l'esprit du disciple quelque chose qui surpassait la partie positive de l'enseignement du droit moderne: l'étudiant voulait s'élever plus haut et voir plus loin que la lettre ingrate de nos codes. Il aspirait à des théories et à la généralisation , et le vieux professeur lui reprochait, comme un danger , de faire trop de métaphysique.

Les succès de l'Ecole de droit répondaient donc aux lauriers du collège, et préparaient ainsi un nom de plus à la liste des noms dont l'avenir n'a pas menti aux promesses des palmes classiques.

Dans le même temps, au sein de l'Ecole de droit de Dijon , venait de se former une société littéraire, une sorte d'académie de jeunes gens, de laquelle il est bon que nous parlions, non pas seulement comme d'un bien cher souvenir, mais comme d'une circonstance importante qui eut la plus grave influence sur l'esprit et la destinée d'Henri Lacordaire.

Cette réunion de jeunes hommes , qui prit le nom de Société d'études , s'était distribuée en quatre sections, qui comprenaient, à vrai dire, le domaine entier des lettres : droit public , histoire , philosophie , littérature. Le zèle et l'extrême facilité d'Henri Lacordaire s'associèrent aux travaux des quatre sections. C'était un aliment nécessaire à l'activité de son esprit. Cela ne l'empêchait pas de donner encore bien des heures aux épreuves pratiques d'une bazoche de jurisprudence où l'on s'escrimait à discuter et à plaider des questions de droit privé.

Il est aisé de voir quelle somme d'idées se remuait , ne fût-ce que superficiellement, parmi tant de jeunes et avides intelligences, et combien de livres on s'excitait mutuellement à dévorer.

C'était le moment où la France, pour se consoler de ses défaites, et pour oublier, autrement que par la gloire, le long interrègne de ses libertés, s'essayait avec espoir et ferveur à sa constitution nouvelle. Imaginez quels discours magnanimes, quelles doctrines nobles, quels projets de lois généreux devaient sortir de ce sénat d'enfants ! Notre libéralisme candide , ne connaissant pas les hommes , étranger aux malices et à la déloyauté des partis , abondait en théories absolues et prodigues, et n'avait nul souci des obstacles que suscite aux doctrines les plus hautes et les plus dévouées la difficulté seule de gouverner les hommes et de faire des lois exécutables. Oh ! qu'il faudrait de révolutions et de générations d'hommes pour contenter notre idéal de 1821!

C'était le moment aussi où commençaient à poindre les nouveautés , et quelquefois les paradoxes, de l'école historique moderne. C'était le moment où les plus vigoureux esprits, MM. de Bonald , de Maistre, de Lamennais, imprimaient un vif mouvement à la philosophie spiritualiste et chrétienne. C'était le moment enfin où allaient s'agiter d'une manière alors animée et neuve le code des libertés littéraires, la discorde déjà si vieillie des classiques et des romantiques.

Dans toutes ces discussions Henri Lacordaire eut sa belle part. Malgré son extrême jeunesse, il conquit du premier coup la première place entre tous ses égaux. L'illustre rhétoricien grandit encore dans l'estime de ses compagnons d'études. Ils étaient tous à cet âge où la distribution des rangs n'est point suspecte, où les rivalités de l'amour-propre lui-même n'empêchent pas encore la justice.

11 y avait quelque honneur à être remarqué dans cette élite de jeunes gens, tous divers d'esprit, d'opinion, de destinée, qu'une heureuse et passagère fortune avait pris plaisir à faire rencontrer en même temps dans une petite ville de province (1).

Les discussions libres et chaleureuses qui s'élevaient parmi tant d'esprits distingués ne tardèrent pas à modifier sérieusement les premières idées d'Henri Lacordaire.

Du lycée, où sa foi s'était perdue dans les années de l'adolescence , il avait rapporté ce que nous en rapportons presque tous, un républicanisme et un déisme de collège.

Quand l'homme n'a pas encore toute sa taille, il s'imagine volontiers qu'une démocratie sans limites, une égalité sans mesure, une vague croyance en Dieu, sans pratique et sans culte, peuvent suffire à l'homme et à la société. C'était peut-être là qu'en fut d'abord Henri Lacordaire. Mais on a beaucoup exagéré et inventé, quand on en a fait une espèce de tribun impie et d'athée démocrate. Que le déisme de l'étudiant se teignît encore un peu de raillerie voltairicnne , ou plutôt des couleurs de Rousseau, qui

(1) C'étaient à la fois M. Th. Foisset, si haut placé dans les lettres et parmi les chrétiens, et qu'on s'étonne de \oir oublié et caché dans une magistrature inférieure; M. Brugnot , poëte moissonné avant l'âge; M. Sylvestre Foisset, sitôt ravi à la religion et à l'enseignement; M. Daveluy , homme de coeur, d'esprit et de savoir, aujourd'hui directeur de l'Ecole française d'.Vthènes ; M. Ladey, que les délicatesses de l'esprit le plus fin et le plus poétique n'empêchent point d'honorer le plus sérieux des professorats; M. Edmond Boissard , conseiller à la Cour de Dijon ; M. Belime, qu'une mort prématurée a enlevé à la littérature juridique; M. Edouard Clerc, à qui ses devoirs de magistrature laissent le temps d'écrire savamment l'histoire de la Franche-Comté; M. Louis Rabou, qui vient d'être appelé au parquet de la Cour royale de Paris; M. Charles Rabou , connu dans les lettres; M. l'abbé Gatrez, recteur de Limoges; et tant d'autres encore dont notre cœur et notre esprit se souviennent , sans que notre plume ait le temps de les nommer.

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répondaient beaucoup mieux a la consciencieuse gravité tic son esprit, on M WUrait guère le nier; car, c'est un triste a\eii qu'il faut l>ien faire, c'est par là qu'a passe la France. Mais l'ecolicr de Dijon û'est jamais allé au-delà.

Le philosophe imberbe disait déjà dans son beau langage : « Chacun est libre d'engager uu combat contre l'ordre; mais l'ordre ne peut être vaincu. Je le compare à une pyramide qui s'élève de la terre aux cieux ; nous ne saurionsen ébranler labase, parce (pie le doigt de Dieu repose sur le sommet.»

Ailleurs, en réfutant l'erreur de Rousseau qui prétend que l'état desociété n'est pas l'étal naturel de l'homme, il disait : « Ce système, suivi dans toutes ses conséquences, mène au suicide social , c'est-à-dire au crime le plus grand que la pensée humaine puisse concevoir après le déicide. »

Ailleurs encore il écrivait : « L'impiété conduit à la dépravation; les mœurs corrompues enfantent les lois corruptrices , et la licence emporte les peuples vers l'esclavage, sans qu'ils aient le temps de pousser un cri... Prenons garde; il ne s'agit pas de la vie d'un jour, d'une tranquillité apparente , d'une vigueur accidentelle qui se répand au dehors et se joue avec des triomphes. Quelquefois les peuples s'éteignent dans une agonie insensible qu'ils aiment comme un repos doux et agréable; quelquefois ils périssent au milieu des fêtes, en chantant des hymnes de victoire et en s'appelant immortels. »

Celui qui écrivait ainsi n'avait pas vingt ans. Quel intervalle immense le séparait déjà des sceptiques vulgaires et des révolutionnaires imbéciles !

Cependant, il n'était pas encore chrétien : « Il aimait l'Evangile, parce que la morale en est ineffable; il respectait ses ministres , parce que l'influence qu'ils exercent est salutaire à la société; mais la foi ne lui avait pas été donnée en partage. » C'est l'aveu loyal et courageux qu'il faisait, vers le même temps, au président Riambourg , qui l'honorait de son patronage ; au président Riambourg, qu'il suffit de nommer à des lecteurs catholiques, et à qui il fut donné d'avoir autant de bonté et d'indulgence envers la jeunesse, qu'il avait de sévérité dans ses principes et de sérénité dans sa propre vie.

Les compositions littéraires que l'étudiant en droit lisait à la Société d'études dijonnaise, en 1821 et 1822, constatent encore mieux les progrès et les pentes de sa pensée. Dans l'une, il racontait, en une langue riche d'images, le siège et la ruine de Jérusalem par l'empereur Titus. Dans une autre, il parlait de la patrie , et recueillait de l'antiquité biblique, grecque et latine, comme de l'histoire moderne, les souvenirs les plus touchants, les douleurs les plus pathétiques qu'aient inspirés aux hommes les regrets de 1 exil et le sentiment de l'indépendance nationale blessée ou perdue. Dans une troisième , enfin , il s'entretenait de la liberté , à la manière des dialogues de Platon; et ceux qu'il faisait parler n'étaient rien moins que Platon luimême s'entretenant ainsi avec ses disciples, au C3p Sunium, et s'écriant : La liberté, c'est la justice!

Dans ces premiers essais de cet esprit encore mineur , dans ce choix même de sujets si grands et si graves, il y avait déjà, pour ceux qui les ont entendus, la meilleure part de l'orateur de Notre Dame.

S'il s'était placé haut parmi ses collègues comme écrivain , il était encore plus haut, s'il est possible, comme parleur, comme improvisateur.

Nous écoutons encore ces improvisations pleines d'éclairs, ces argumentations remplies d'agilité , de ressources inattendues , de souplesse et de saillies; nous voyons cet œil étincelant et fixe, pénétrant et immobile, comme si le regard devait descendre dans tous les plis de la pensée ; nous entendons cette voix claire, vibrante, frémissante, haletante, s'enivrant d'elle-même, n'écoutant qu'elle seule, et s'abandonnant sans réserve et sans contrainte à la verve intarissable de sa riche nature. Nous nous rappelons ces longues controverses, que n'interrompaient point les plus longues promenades, ces discussions presque fébriles, quelquefois emportées , mais toujours amies, s'aniraant par degrés jusqu'à une sorte de violence, allant jusqu'à l'émotion , jusqu'à l'éloquence , et se terminant parfois aussi par les traits les plus divertissants, par les péroraisons les plus plaisantes, par d'ineffables éclats de rire. O belles années si vite écoulées, ô précieux et magnifiques jeux de l'esprit , vous prédisiez à la cause de Dieu un incomparable athlète !

Les penchants oratoires d'Henri Lacordaire le portaient, sans qu'il s'en aperçut, aune telle solennité , que, réduits à la proportion d'un salon, nous trouvions presque exagéré, et légèrement déclamatoire peut-être, cela même qui devait un jour remplir majestueusement les basiliques chrétiennes.

Si nous étions encore dans le siècle de l'antithèse, je dirais que le caractère et le talent d'Henri Lacordaire éclataient en singuliers contrastes. Cet esprit soudain était capable d'un travail long, graduel, continu, quotidien, opiniâtre; cette nature énergique était patiente; elle réunissait l'emportement et la mansuétude. Cette imagination impatiente et reine était propre aux profondeurs d'un long dessein; chez elle la promptitude de la vue pouvait s'allier à la réflexion la plus suivie, au plus constant calcul. A côté d'une florissante adolescence, tout le sérieux anticipé de l'homme mur; la gaieté folle, et jusqu'à la bouffonnerie de l'enfant, mêlée à la méditation du penseur. Avec ce tempérament d'ardeur et de passion, un goût naturel pour l'ordre, pour la méthode, pour l'arrangement des petites choses, une simplicité d'élégance , une recherche de propreté et d'exactitude. Vers ou prose, il pouvait s'arrêter à volonté au milieu d'une phrase, s'interrompre au milieu d'un hémistiche. Lorsque l'œil d'un ami se glissait dans sa cellule de travail , il n'y trouvait rien que de soigné et de symétrique. Nul désordre dans les livres; le papier, les plumes, l'écritoire, le canif même, disposés avec une sorte d'art correct sur la petite table noire, et ne formant avec elle aucun angle désagréable à la vue. La même régularité, la même netteté dans

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ma manuscrits, dan9 son écriture, dans tout ce qu'il fait, dans tout ce qu'il Uniche. lui on mot, comme une sorh' de symbole matériel , et toutes choses, de cette prudence du serpent unira la simplicité de la colombe, dont il se déclare pourvu, dans une de ses belles eonl'erences, OÙ il ajoute lui-mèine , avec une grâce spirituelle et charmante, qu'il donnerait, comme saint François de Sales, vingt .serpents pour une colombe,

A peine ses études de droit terminées, l'avocat de vingt ans, après avoir marché pendant quelques semaines à travers les grandes eaux et les grandes montagnes de la Suisse, s'achemina vers Paris dans l'automne de 1822.

Le jurisconsulte adolescent n'était pas seulement un homme de parole, c'était encore un homme d'action. Il ne parlait pas pour parler; il n'écrivait pas pour écrire. Il fallait un but à l'activité de son âme. Il résolut de se faire jour dans le barreau parisien. Il entra , sur la recommandation de M. Riambourg, chez un avocat à la Cour de cassation (1). Il jugea bientôt que « ce qui distingue les avocats parisiens, c'est une grande aisance, mmseulemcnt dans le langage, mais encore dans le maintien : ils semblent converser avec les juges. »

Il se laissait aller à ces accès de gloire temporelle, à ces longues espérances propres à la confiante jeunesse. « Je me suis imaginé quelquefois que Dieu avait des vues sur moi, et qu'il m'avait appelé par mon nom avant que je fusse né. »

Cette gloire se réduisait alors à habiter une chambre de six pieds carrés, à plaider quelques petites causes criminelles, à publier un ou deux mémoires sur des questions importantes de droit civil, et à porter la parole, dans de rares occasions, devant les tribunaux ordinaires. C'était beaucoup pour une première année de stage.

Et encore y avait-il péril qu'il s'attirât une réprimande du conseil de discipline des avocats pour parler avant l'âge requis, et contrairement aune récente ordonnance royale. Mais le stagiaire en prenait gaiement son parti. « Si j'étais cité au conseil de discipline, écrivait-il, ce serait une occasion de faire un beau discours, et voilà tout. Un jeune avocat qui, après avoir plaidé avec quelque talent, serait condamné par le conseil, pourrait se faire honneur de sa condamnation. »

Il écrivait un autre jour : « Je me suis amusé ce matin à plaider. La cause était détestable; mais je voulais m'assurer que je parlerais sans crainte devant un tribunal, et que ma voix serait assez forte. Je me suis convaincu par cette épreuve que le sénat romain ne serait pas capable de m'effrayer. Je ne sais pas comment j'ai pu dire quelque chose. »

Une autre fois encore il disait : « Je plaiderai une affaire solennelle dans deux ou trois mois; j'ai Tripier pour adversaire : c'est magnifique. »

(1) M. Guillemin.

iï LE R. P. LACORDAIRE.

Ces heureux débuts l'avaient fait remarquer et recommandé. Il fut admis dans le cabinet de M. Mourre, procureur général près la Cour de cassation. M. Berrycr l'avait invité à le venir voir. 11 avait causé pendant une heure avec le stagiaire de vingt et un ans, et lui avait prédit qu'il pouvait se placer au premier rang du barreau , s'il évitait, l'abus de sa facilité pour la parole.

Circonstance remarquable ! c'est l'homme déclaré par tous, amis ou adversaires, le prince de notre tribune politique, qui annonce le premier, bien que dans l'ordre temporel, la destinée oratoire d'Henri Lacordaire!

Il devenait donc plus facile que jamais à un jeune homme, déjà apprécié si justement et si haut , de suivre avec succès la carrière du barreau. La magistrature des parquets lui était aussi ouverte.

Mais il y avait dans l'atmosphère judiciaire je ne sais quoi d'épais et de positif qui n'allait point à la partie délicate de l'organisation intellectuelle du plaideur novice.

11 regrettait jusqu'à ses pensées littéraires. « Hélas! j'ai dit adieu à la littérature. Je n'ai conservé avec elle que cette mystérieuse correspondance, cet accord secret qui unit l'homme de goût avec tout ce qui est beau sur la terre. Et cependant j'étais né pour vivre avec les muses. Ce feu d'imagination et d'enthousiasme qui me dévore ne m'avait pas été donné pour l'éteindre dans les glaces du droit, pour l'étouffer sous des méditations positives et ardues. »

Sa curiosité cherchait le visage des célébrités littéraires. « J'ai vu M. de Chateaubriand : belle tète, le front découvert, les cheveux gris, un nez long, mais noble, une figure large et expressive, de la ressemblance avec ses portraits. Il causait avec M. Berryer. »

Il avait aussi trouvé à Paris, dans la Société des bonnes Etudes, déjeunes collègues qui l'estimèrent ce qu'il valait, et qui se souviennent d'avoir admiré la pompe oratoire et la gravité précoce de sa parole, déjà presque toute chrétienne.

Cependant un indicible malaise, un secret mécontentement, agitaient l'avocat stagiaire.

Il se trouvait « faible, découragé, solitaire, au milieu de huit cent mille hommes. »

Il n'éprouvait plus de plaisir à regarder ces fêtes publiques, « dont le soleil est toujours membre obligé, depuis le flatteur distique de Virgile, nocte pluit totdy etc. »

Une tristesse intérieure et progressive, et la grandeur de la pensée chrétienne, remuaient en silence le fond de cette âme que rien du monde ne pouvait remplir. « Ma pensée est plus vieille qu'on ne croit, et je sens ses rides à travers les fleurs dont mon imagination la couvre. » — « J'ai peu d'attachement pour l'existence, mon imagination me l'a usée. Je suis rassasié de tout sans avoir rien connu. Si l'on savait comme je deviens triste 1

LE H. P. I wnnnURE. ].)

J aime la tristesse, je via beaucoup avec elle. » — « On me parle de gloire d'auteur, de fonctions publiques; j'ai bien de semblables velléités! Mais franchement j'ai pitié de la gloire, et je ne conçois plus guère comment on

m' donne tanl de peine [tour courir après ectle petite sotte. Vivre tranquille an coin de sou feu, s;uis prétentions el sans bruit, est chose plus douée que de jeter son repos à la renommée, pour qu'elle vous couvre, en échange, de paillettes d'or».. Je ne serai jamais content de moi que lorsque j'aurai trois châtaigniers, un champ de pommes de terre, un champ de blé et une cabane, au fond d'une vallée suisse. »

Il s'épanchait, dans le même temps, en douloureuses confidences : « Où est l'âme qui comprendra la mienne, et qui ne s'étonnera pas que le seul mot de Grande-Grèce me fasse frémir et pleurer?... L'esprit des hommes n'est pas fait pour entendre le mien; je sème sur un marbre poli. Chose singulière 1 on me croit insensible. Au moment où je suis le plus affecté , on me croit tranquille. On ne distingue pas assez en moi l'être réel et l'être fictif, ce que je suis et ce que je veux paraître; je ne sais pas, comme Sterne, pleurer devant des témoins; j'ai honte des larmes. Nul homme n'a plus d'énergie que moi, nul homme n'est plus faible que moi; nul homme n'est plus audacieux, nul homme n'est plus timide. »

Ces boutades de mélancolie annonçaient le jour des choses divines.

Il se liait avec M. l'abbé Gerbct (correspondant de la Société d'études de Dijon) , l'un des écrivains qui honorent le plus les lettres catholiques. « Je vois de temps en temps M. Gerbet; sa taille est élevée; l'expression la plus remarquable de sa figure est la douceur; sa voix est faible et pleine de miel... Nous commençons à nous serrer la main. »

Et un peu plus tard : « Je vois souvent l'abbé Gerbct; je suis très-lié avec lui. Il m'a mis en relation avec des ecclésiastiques et des missionnaires de tout rang. M. Gerbet est un excellent homme, très-ouvert et ayant un vrai talent , comme aussi beaucoup d'instruction. Enfin je suis content. »

Dans la société de tels hommes , la pensée religieuse d'Henri Lacordaire fit du chemin. Au commencement de 1824 , il écrivait à un ami : « Croiras tu que je deviens chrétien tous les jours ? C'est une chose singulière que le changement progressif qui s'est fait dans mes opinions; j'en suis à croire, et je n'ai jamais été plus philosophe. Un peu de philosophie éloigne de la religion , beaucoup de philosophie y ramène : grande vérité I »

Le spiritualisme chrétien remplissait déjà le vide qui s'était fait dans l'âme du jeune stagiaire. Il écrivait encore, au mois de février 1824 : « Je travaille, je prends patience, j'ai de l'avenir devant moi. Ils me prédisent tous un bel avenir, et cependant je suis quelquefois fatigué de la vie. Je ne peux plus jouir de rien : la société a peu de charmes pour moi ; les spectacles m'ennuient ; je deviens négatif dans l'ordre matériel. Je n'ai plus que des jouissances d'amour-propre ; je vis de cela, et encore je commence à m'en

dégoûter. J'éprouve chaque jour que tout est en vain. Je ne veux pas laisser mon cœur dans ce tas de boue. » Puis il ajoutait en finissant : « Oui, je crois!... D'où vient que mes amis ne me comprennent pas? D'où vient qu'ils doutent et se moquent de ma conversion religieuse ? Serai-jc donc le seul de bonne foi , puisque personne ne me comprend ? »

Pour cette intelligence active et exigeante, comprendre et sentir le Christianisme, c'était être chrétien ; être chrétien, c'était être prêtre; être prêtre, ce fut plus tard être moine. Elle devait ainsi franchir successivement tous les degrés de l'idée catholique.

Le 15 mars 1824, il écrivait : « Il m'a pris, ces jours derniers, une idée bien extraordinaire. Je veux être attaché vif à une croix de bois, si je n'ai pas pensé sérieusement à me faire curé de village. Illusions du moment! fantômes prompts à s'évanouir! besoin de se remuer sous l'Etna de la vie!... Je suis arrivé aux croyances catholiques par mes croyances sociales ; et aujourd'hui rien ne me paraît mieux démontré que cette conséquence : La société est nécessaire; donc la religion chrétienne est divine; car elle est le moyen d'amener la société à sa perfection , en prenant l'homme avec tontes ses faiblesses, et l'ordre social avec toutes ses conditions. Mon ami , j'ai toujours cherché la vérité avec bonne foi et en laissant à part tout orgueil ; ce qui est le seul moyen de la découvrir. Si mes opinions ont dû quelque chose au cercle de l'amitié dans lequel j'ai vécu , cependant il est vrai de dire que je n'ai jamais cédé qu'à mes propres réflexions , et par des vues que mon esprit avait combinées. Beaucoup de personnes doutent encore de ma véracité , soit parce que la candeur est une chose rare parmi les hommes , soit parce qu'il est des âmes incapables de distinguer les accents de la conviction d'avec les grimaces de l'hypocrisie. Pour toi, mon ami, tu me connais et tu me rends justice. Voilà bien des raisons pour t'aimer. »

Les résistances sages d'une bonne mère , les doutes et les railleries de quelques amis, toutes les considérations de la prudence mondaine, rien ne put arrêter l'élan de cette âme choisie vers l'honneur et le devoir du sacerdoce.

Le 11 mai 1824, une de ses lettres parlait ainsi : « Il faut bien peu de paroles pour dire ce que j'ai à dire, et cependant mon cœur a besoin d'être long. J'abandonne le barreau ; nous ne nous y rencontrerons jamais. Nos rêves de cinq ans ne s'accompliront pas. J'entre demain matin au séminaire

de Saint-Sulpice Hier, les chimères du monde remplissaient encore mon

àme, quoique la religion y fût déjà présente : la renommée était encore mon avenir. Aujourd'hui je place mes espérances plus haut, et je ne demande ici-bas que l'obscurité et la paix. Je suis bien changé, et je t'assure que je ne sais pas comment cela s'est fait. Quand j'examine le travail de ma pensée depuis cinq ans, le point d'où je suis parti, les degrés que mon intelligence a parcourus, le résultat définitif de cette marche lente et hérissée d'obstacles,

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je suis étonné moi-même , ci j'éprouve an mouvement d'adoration vers Dieu. Mon ami, cela n'est bien sensible que pour celui qui a passé de l'erreur à la vérité, qui a la conscience de toutes ses idées antérieures, qui en saisit la iliation, les alliances bizarres, l'enchaînement graduel, et qui les compare aux différentes époques de sa conviction. Un moment sublime, c'est celui où le dernier trait de lumière pénètre dans l'âme, et rattache à un centre commun les vérités qui y sont éparses. Il y a toujours une telle distance entre le moment qui suit et le moment qui précède celui-là, entre ce qu'on était auparavant et ce qu'on est après , qu'on a inventé le mot de grâce pour exprimer ce coup magique, cet éclair d'en haut. 11 me semble voir un homme qui s'avance au hasard le bandeau sur les yeux ; on le desserre peu à peu , il entrevoit le jour , et à l'instant où le mouchoir tombe, il se trouve en face du soleil. »

Le lendemain , 12 mai 1824, jour anniversaire de sa naissance, et le premier jour de sa vingt-troisième année , Henri Lacordaire entrait au séminaire.

Si nous nous sommes laissé aller à ces détails intimes , ce n'est pas seulement à cause du charme que l'on éprouve à suivre la marche d'une âme vers les choses de Dieu. Mais on a tant répété que la conversion du P. Lacordaire avait été subite, sans préparation, sans motifs, que son entrée dans le sacerdoce avait eu lieu d'une façon improvisée, précipitée, malgré la surprise et l'affliction de tous les siens ! Il était bon , peut-être , de dire la simple vérité, puisée dans des communications amicales toutes privées, qui datent de vingt-cinq ans, et qui sont oubliées sans doute de celui qui les a écrites.

Mmc Lacordaire était mère , mais une mère chrétienne. Elle regretta d'abord les espérances de famille qu'elle se plaisait à placer avec amour, avec prédilection peut-être, sur la tête de son second fils. Mais elle céda bientôt, et céda de son plein gré, après plusieurs mois et un échange de bien des lettres, à la visible vocation religieuse de son cher enfant.

Nos paroles répondent aussi à une autre erreur généralement répandue , c'est que l'avocat Lacordaire a passé d'une vie de désordres mondains à la vie religieuse. Pour faire une belle phrase, on a parlé d'un autre Augustin, fils d'une autre Monique. On a vu en quels nombreux désordres a pu descendre un jeune homme studieux , occupé incessamment de choses intellectuelles, de littérature, de droit, lisant beaucoup de livres, plaidant, parlant, écrivant, plongé, avant le temps, dans les études les plus fortes, les plus profondes , les plus viriles, redevenant chrétien à l'âge de vingt et un ans, et se faisant séminariste à vingt-deux ! Et ne nous a-t-il pas dit de luimême : Je suis rassasié de tout sans avoir rien connu!

Henri Lacordaire n'a guère eu le temps de s'abandonner aux faiblesses du jeune homme, car il n'a fait que traverser le monde. Il appartenait d'ailleurs à cette classe particulière de « jeunes gens dont la maturité

18 LE R. P. LACORDAIUE.

devance les années, sans pouvoir changer la marche naturelle des rapports sociaux, de telle sorte qu'ils ne se trouvent point d'abord dans une place correspondante au progrès de leurs idées. »

Le séminariste redevint enfant; il reprit sa gaieté insouciante, son fou rire d'autrefois. Mais s'il se retrouva jeune par le caractère , il resta homme par la pensée.

Il n'était guère possible que l'entrée au séminaire d'un licencié en droit , d'un avocat stagiaire, d'une valeur véritable et connue, ne fût pas un peu remarquée, et que le reclus n'eût pas de succès dans ses études théologiques.

L'évoque de Dijon, homme d'esprit, Mgr de Boisville, eut des regrets d'avoir consenti à ce qu'Henri Lacordaire sortît de son diocèse. Et comme on lui reprochait un jour cette condescendance :« Que voulez-vous? répondit-il ; il m'avait écrit une lettre si simple, à laquelle il ne manquait que des fautes d'orthographe : je l'avais pris pour le plus grand nigaud de mon diocèse (1). »

L'étude, la méditation, ne faisait que confirmer la pieuse résolution et la foi du séminariste. Plus il regardait Dieu , plus il persévérait dans une vocation dont ses amis, qui le perdaient avec regret, avaient aimé quelque temps à douter. « Que fais-je dans ma solitude? Je me livre à des études et à des méditations que j'ai toujours aimées. Je découvre chaque jour qu'il n'y a point de vérité hors de la religion , et qu'elle seule résout les difficultés sans nombre que la philosophie est dans l'impuissance de vaincre.... Je lis Pascal... Ma pensée se mûrit d'autant mieux qu'elle n'est pas obligée de se répandre au dehors et d'épuiser ce qu'elle amasse peu à peu. Mon esprit est comme un champ qui se repose et qui se nourrit des rosées du ciel. »

L'étudiant en théologie s'amusait à décrire les séminaires de Saint- SulpiOe et d'Issy, les promenades, les points de vue de la campagne parisienne; et le pittoresque de ses gracieuses descriptions n'eût pas été indigne de Cicéron ou de Pline le jeune.

Il s'amusait à suivre les progrès des fleurs et des fruits de la campagne, à voir « les cerises montrant leurs têtes rouges à travers la verdure de leurs feuilles. »

II se plaisait aux plus humbles légumes du jardin. « J'aime surtout le potager, et la vue d'une simple laitue est pour moi un grand plaisir. Je les vois toutes petites, rangées en quiconce d'une manière agréable à l'œil. Elles croissent; on rapproche leurs feuilles larges et vertes en les liant avec quelques brins de paille; elles jaunissent, et quelques jours après il n'y a plus pour elles ni rosée, ni nuit, ni soleil... Mon père aimait beaucoup les jardins, et c'est lui qui m'a transmis ce goût. »

(1) Mgr de Toun.efbit , vicaire-général de Dijon, et depuis évcijue de Limoges, (.'amusait beaucoup à conter cette a.iecdote.

Le jeune théologien se sentait élevé de plus en plus, et dans les plus petites choses, par l'admiration et par l'amour, « vers l'intelligence incompréhensible qui s'est révélée à l'homme par une création si magnifique, et

qui a mis dans la plus petite feuille d'arbre des merveilles inaccessibles à la raison de l'homme. »

Il lisait, en se promenant, la Bible : a Ali! quel livre et quelle religion ! quel enchaînement extraordinaire, depuis la première parole de l'Ancien- Tcstamcnt jusqu'à la dernière du Nouveau 1 »

En avançant dans la science, il se confirmait dans la vue première qui l'avait conduit au Christianisme. «Je me rappelle qu'on trouvait singulier que j'eusse été amené aux idées religieuses par les idées politiques. Plus j'avance, plus je découvre la justesse de cette voie. Au reste, on peut arriver au Christianisme par tous les chemins, parce qu'il est le centre de toutes les vérités. »

Loin de trouver pesant le joug de Dieu, il s'étonnait des indifférents qui le traitaient de fou , et de ses amis qui le pleuraient comme s'il venait de mourir. « Un soir j'étais à ma fenêtre, et je regardais la lune, dont les rayons tombaient doucement sur la maison : une seule étoile commençait à briller dans le ciel, à une profondeur qui me paraissait incroyable. Je ne sais pourquoi je vins à comparer la petitesse et la pauvreté de notre habitation à l'immensité de cette voûte; et en songeant qu'il y avait là, au fond de quelques cellules, un petit nombre de serviteurs de Dieu, qui a fait ces merveilles, traités de fous par le reste des hommes, il me prit une envie de pleurer sur ce pauvre monde, qui ne sait pas même regarder au-dessus de sa tète. »

Les bruits du monde allaient à peine l'atteindre jusque dans sa chère solitude. Le seul événement par lequel il se laissa frapper, ce fut la mort de Louis XVill, qu'il racontait à ses amis avec son imagination de poète et ses pressentiments de publiciste.

Le séminaire lui plaisait chaque jour davantage. « Vous ne savez pas un de mes enchantements, c'est de recommencer ma jeunesse, je veux dire cet âge qui est entre l'enfance et la jeunesse, avec les forces morales qui appartiennent à un âge plus élevé... Au collège, on est encore trop enfant, on ne connaît pas assez le prix des hommes et des choses; on manque de trop d'idées pour savoir se choisir et s'attacher des amis par des liens puissants. Les rapports élevés de l'amitié échappent à des âmes si faibles, à des intelligences si neuves. Ensuite, dans le monde, on n'est plus à même de se créer des liaisons bien solides, soit que les hommes ne vivent plus alors si rapprochés , soit que l'intérêt et l'amour-propre se glissent jusque dans les unions qui semblent les plus pures, soit que le cœur soit moins à l'aise au milieu du bruit et de l'activité sociale. L'amitié a plus de prise au milieu de cent quarante jeunes gens qui se voient sans cesse, qui se touchent par tous

les points, qui sont presque tous comme des fleurs choisies et transportées dans la solitude. Je me plais à me faire aimer, à conserver dans un séminaire quelque chose de l'aménité du monde, quelques grâces dérobées au siècle. Plus simple, plus communicatif, plus affable que je n'étais, libre de cette ambition de briller qui me possédait peut-être, peu embarrassé de mon avenir, dont je me contente, quel qu'il soit, faisant des rêves de pauvreté comme autrefois des rêves de fortune, je vis doucement avec mes confrères et avec moi-même... Depuis neuf mois je cultive l'intimité d'un jeune homme plein de talents et de bonnes qualités; il est né près de Saint-Pétersbourg, au bord de la Neva, d'un émigré français. J'ai retrouvé un ami d'enfance, né aussi d'un émigré français, à Cordoue, sur le Guadalquivir. »

Ces douces préoccupations n'enlevaient point l'esprit d'Henri Lacordaire aux grandes idées qui l'avaient d'abord fait chrétien, a Je ne crains pas de perdre avec le Christianisme ces idées d'ordre , de justice , de liberté forte et légitime qui ont été mes premières conquêtes. Ah ! le Christianisme n'est pas une loi d'esclavage ; et s'il respecte la main de Dieu qui suscite quelquefois les tyrans , il connaît les limites que l'obéissance ne peut dépasser sans devenir lâche et coupable. Il n'a pas oublié que ses enfants furent libres à l'époque où le monde gémissait dans les fers de tant d'horribles Césars, et qu'ils avaient créé sous terre une société d'hommes qui parlaient d'humanité sous le palais de Néron. N'est-ce pas l'Eglise qui a mis dans toutes nos institutions un esprit de douceur et d'harmonie inconnu à l'antiquité ? C'est la religion qui a fait l'Europe moderne , en demeurant stable au milieu du bouleversement des nations , et en se prêtant aux circonstances , aux temps , aux lieux , sans rien perdre de la fixité de ses principes. L'Eglise a parlé de raison et de liberté , quand ces droits imprescriptibles du genre humain étaient menacés d'un naufrage commun. Elle a recommandé la foi et l'obéissance , lorsqu'elle a vu la licence de l'esprit et des mœurs jeter les premiers fondements d'une révolution qui devait tuer la liberté par l'anarchie , et la raison par les autels qu'on lui dresserait. Admirable sagesse , qui sait se proportionner à tous les besoins de la civilisation, qui tantôt presse et tantôt retarde la marche des siècles pour les amener ou les ramener à ce milieu sage où se trouvent la paix et la vérité, et dont les choses humaines s'écartent sans cesse par un flux et reflux inévitables ! Puissance merveilleuse dans la variété de son action et dans l'immobilité de sa force et de sa conscience , qui arrache les peuples à la tyrannie par la liberté , à l'anarchie par le pouvoir , et qui , des deux extrémités opposées , les conduit au même point! »

A Saint-Sulpice, comme à Issy, le séminariste voyait quelquefois Mgr l'évèque d'Hermopolis , celui qui fit , avant le P. Lacordaire , de si célèbres conférences : « M. Frayssinous a été sulpicien, et il chérit la maison. Je l'ai vu souvent se promener au milieu de nous. C'est un homme simple, d'une conversation peu animée , et où son esprit ne se montre pas tout entier. Sa

LE R. I'. UCOBBAOUti 21

physionomie esl belle , quand on la prend en masse ; mais elle ne présente rien de remarquable en détail ; et l'un ne saurait dire d'où vient cet air imposant qu'on ne retrouve ni dans le Iront, ni dans les yeux, ni dans la bouche. »

M. l'abbé Gerbet, dont la voir pleine de miel fut peut-être un des moyens

employés par la Providence pour attendrir à la parole de Dieu l'oreille de l'avocat déiste, avait resserré encore ses liensavec le jeune converti. « J'aime beaucoup l'abbé Gerbet, écrivait le nouveau catholique de 1825; c'est un vrai chrétien, et qui a apporte de la Franche-Comté un cœur droit et sensible. »

M. l'abbé Gerbet était alors étroitement uni à M. de Lamennais, et l'un de ses plus fervents disciples. C'était l'époque où l'illustre Breton était dans tout l'éclat de sa triple réputation littéraire, religieuse et philosophique , et préludait à ses luttes glorieuses alors, mais a mères , avec l'autorité ecclésiastique et civile. Ses livres divisaient les esprits, et il se préparait dans l'épiscopat et dans le gouvernement de graves et décisives résistances.

Henri Lacordaire n'avait vu que deux fois M. de Lamennais, et encore dans de simples et brèves visites , auxquelles le portait seulement le désir , naturel à tout jeune homme distingué, de voir de près une grande renommée. Lors de la première visite qu'il fit, en 1823, au célèbre prêtre, Henri Lacordaire était encore laïque et esprit fort, et M. l'abbé Gerbet lui servait d'introducteur.

La jeunesse française, et particulièrement la jeunesse cléricale , avait été séduite d'abord , ébranlée , par le système philosophique de YEssai sur l'indifférence. Les évèqucs se roidissaient à proportion même des succès du livre nouveau. Henri Lacordaire se tenait en garde contre des doctrines dont le bruit remuait l'Eglise.

11 crut s'apercevoir que l'intention de l'abbé Gerbet était de le mettre en relations plus intimes avec son maître. Ce fut une raison pour lui de se tenir sur la réserve et presque sur la défensive.

Il écrivait le 7 juin 1825 :« Je n'aime ni le système de M. de Lamennais, que je crois faux , ni ses opinions politiques , que je trouve exagérées. Je suis déterminé à n'entrer dans aucune coterie , quelque illustre qu'elle puisse être. Je ne veux appartenir qu'à l'Eglise, qu'à Mgr l'archevêque, mon supérieur naturel. Je ne désire que vivre longtemps dans l'obscurité et dans le travail , afin de laisser mûrir ce que je puis avoir reçu de Dieu , et de le faire tourner un jour à la gloire de son nom. Dans ce. siècle-ci on se hâte trop vite de se produire, de se dévorer soi-même. Il n'y a que dans la retraite , dans le silence, dans la méditation , que se forment les hommes appelés à exercer une influence sur la société. Je ne prétends pas être de ce nombre; j'ignore ce que je serai; mais je suis bien résolu de ne pas écrire trop jeune, de ne pas donner un seul article à la feuille la plus catholique du monde. »

22 LE R. P. hcord.ure.

La raison haute et modeste du séminariste de vingt-trois ans eut donc la force de l'emporter sur des avances visibles et réitérées qui flattaient son amour-propre. Il était, d'ailleurs, recherché par M. le duc de Rohan , depuis archevêque de Besançon , qui l'emmenait avec lui passer des journées d'automne à son château de la Roche-Guyon ; et M. l'archevêque de Paris , à qui n'avait pu échapper le mérite précoce de l'élève de Saint-Sulpice , l'accueillait à Conflans avec une bienveillance marquée. M. de Quélen disait lui-même qu'»7 avait du goût pour Henri Lacordaire ; et malgré la difficulté des temps et la différence des opinions politiques, il ne cessa jamais , jusqu'à la fin, de lui donner des marques d'une confiance, d'une estime , d'une affection , d'une bonté toutes paternelles.

Plus tard, en 1833, l'abbé Lacordaire inspirait les mêmes sentiments à l'évèquedeîsancy, Mgr de Forbin-Janson , que n'épargna point la tourmente politique, et dont la pensée n'était pas moins, et à beaucoup d'égards, fort séparée de la sienne.

Aussi, en 18ii, dans une occasion solennelle que nous retrouverons, le ' P. Lacordaire , s'écriait-il : « Chose singulière 1 les deux évèquesde France que la foudre de ce siècle a le plus frappés sont les deux évèques qui m'ont aimé davantage. »

Cependant le moment approchait où l'avocat dijonnais allait devenir prêtre. Quand ses amis lui faisaient part de leur mariage, il leur répondait avec une gaieté douce et religieuse : « J'espère bien me marier un jour; j'ai une fiancée belle, chaste, immortelle; et notre mariage, célébré sur la terre, se consommera dans les cieux. Je ne dirai jamais : linquenda domus et plaçons uxor. » Il se trouvait heureux : « Je suis prêt, comme Polycrate, à jeter mon anneau dans la mer. »

S'il s'objectait avec crainte la profonde expérience que nécessite l'exercice du ministère sacré pour suffire à toutes les blessures du cœur de l'homme , il répondait, comme Massillon, que, bien qu'il eût peu vu le monde, « il suffisait de se connaître soi-même pour connaître l'homme. »

Il passait bien encore, de temps en temps, quelques ombres de tristesse sur ce front de vingt-quatre ans, renfermé dans le vieux bâtiment de Saint- Sulpice, « qui a des corridors étroits, des étages noirs, des chambres presque toutes tristes , une cour entre quatre grands murs, un petit jardin formé de quelques allées de tilleuls, de deux plates bandes, d'un marronnier d'Inde et d'un lilas. »

Mais ces ombres étaient légères, et il disait, avec cette poétique vivacité qui lui est propre : « Je suis triste quelquefois. Mais où n'est-on pas triste quelquefois? C'est un dard qu'on porte toujours dans l'àme: il faut tâcher de ne pas s'appuyer du coté où il se trouve, sans essayer de l'arracher jamais. C'est le javelot de Mantinée enfoncé dans la poitrine d'Epaminondas : on ne l'enlève qu'en mourant et en entrant dans l'éternité. »

Il était temps que, cédant à bob inclinations naturelles, l'étudiant en théologie s'essayât aux devoirs et aux difficultés de la prédication. 11 lit cet essai au séminaire même, et réussit assez bien pour se persuader (pue Y éloquence, sacrée était le genre le plus propre au développement de ses facultés. Il rendait compte de son début avec ce mélange de sérieux et de plaisant qui ne l'abandonna dans aucune occasion de sa vie. « J'ai prècbé; c'est-à-dire (pie, dans un réfectoire où mangeaient cent trente personnes, j'ai fait entendre ma voix à travers le bruit des assiettes, des cuillers et de tout le service. Je ne crois pas qu'il y ail de position plus défavorable à un orateur que de parler à des hommes qui mangent; et Cicéron n'eût pas prononcé les Catilinaires dans un dîner de sénateurs, à moins qu'il ne leur eût fait tomber la fuurcbette des mains dès la première pbrase. Que serait-ce s'il avait eu à leur parler du mystère de l'Incarnation? C'est cependant ce qu'il m'a fallu faire , et j'avoue que , à l'air d'indifférence qui régnait sur tous les visages, à cet aspect d'hommes qui ne semblent pas vous écouter, et dont toute l'attention parait concentrée dans ce qui est sur leur assiette, il me venait comme des pensées de leur jeter mon bonnet carré à la tète. Je descendis donc de la chaire avec l'intime persuasion que j'avais horriblement mal prêché. Je dînai à la hâte, j'entrai dans le parterre, et je sus bientôt que mon discours avait produit de l'effet, et qu'on en avait été frappé. Je me borne à cette phrase, où il y a déjà passablement d'amourpropre, et je ne rapporte pas les jugements, les prévisions, les flatteries , les conseils et le reste. »

Cet humble début décidait peut-être de la destinée du prêtre et de l'orateur. Le prédicateur de réfectoire s'anima à remplir sa tâche sur la terre , mais en se rappelant, avec Bossuet et Condé, qu'il faut laisser venir la gloire après la vertu. Il résolut « de vivre et d'agir comme un enfant de Dieu, comme l'héritier du royaume éternel, comme le possesseur futur d'une gloire qui ne périra jamais, de se diriger par un motif plus impérissable que la renommée, et d'avoir toujours les yeux fixés au delà de cette terre qui n'est rien, ni dans sa grandeur, ni dans sa durée, ni dans les hommes qui l'habitent aujourd'hui, et qui en disparaissent demain. »

Dans l'élan de son zèle, le futur prêtre se sentait porté « à sortir de cette vie naturelle et à se consacrer tout entier au service de celui qui ne sera jamais ni jaloux, ni ingrat, ni vil. » Sa pensée s'exaltait déjà au souvenir des merveilleux événements des missionnaires étrangers : « Leur histoire atteste, s'écriait-il , et le cœur de l'homme sait bien cela , que la source principale de leurs succès, à part ce que fait Dieu , est dans le degré de certitude dont ils font preuve par l'exil volontaire auquel ils se sont condamnés chez des nations barbares , et par leurs travaux incroyables sans récompense visible. Plus on veut faire de bien dans la religion , plus il faut donner aux peuples de gages de sa certitude par la sainteté et l'abnégation de sa vie. Grand ora-

2i LE n. P. LACORDAIRE.

tour placé à l'ombre de la pourpre, je ne ferais rien. Simple missionnaire sans talent, couvert de baillons, et à trois mille lieues de mon pays, je remuerais des royaumes. Toute l'histoire ecclésiastique en fait foi. »

Enfin, après avoir vu le séminaire abandonné par quelques-uns des jeunes gens qu'il aimait, et dont il disait douloureusement : « J'ai quitté mes amis, et ils me quittent à leur tour; » après avoir complété sans précipitation de fortes et brillantes éludes théologiques; après s'être bien répété : « La gloire est la plus grande des choses d'ici-bas , et c'est ce qui prouve combien les choses d'ici-bas sont petites... Mon but c'est de faire connaître Jésus-Christ à ceux qui l'ignorent, de contribuer à la perpétuité dune religion divine, d'adoucir le plus de misères et d'arrêter le plus de corruption que je pourrai; et mon écueil c'est le désir de faire parler de moi; » il écrivait, le 2o septembre 1827 : « Ce que je voulais faire est fait, je suis prêtre depuis trois jours: Sacerdos in œternum secundum ordinem Mekhisedec / » Il n'avait que vingt-cinq ans.

L'abbé Lacordaire ne se faisait d'illusions ni sur la difficulté des temps , ni sur les froideurs et les haines qui menaçaient la religion , ni sur les périls des tempêtes politiques qui pouvaient réagir contre le sanctuaire. Il avait chi courage et il était prêt.

M. de Quélen voulut d'abord, mais vainement, l'attacher aux paroisses de Saint-Sulpice et de la Madeleine; puis il le fit aumônier d'un couvent de la Visitation. Cet humble emploi lui laissait du loisir, et sa mère vint le rejoindre. La confession, le catéchisme, quelques instructions religieuses, remplissaient une part de sa vie. Il lisait saint Augustin et Platon, et ne parlait pas encore.

Le premier discours qu'il prononça comme prêtre eut lieu le jour de Noël 1827, au collège Stanislas, où devait commencer un jour sa réputation d'orateur sacré. Le discours fut remarqué. C'est le seul discours écrit qu'il ait composé.

Je n'ai pas dû parler d'un catéchisme de persévérance qu'il fit aux jeunes demoiselles, à l'église Saint-Sulpice, dans la dernière année de son séminaire.

Ces fonctions ne suffisaient à remplir ni le temps, ni surtout l'âme d'un jeune homme éminent. Il se dévoua à étudier l'antiquité ecclésiastique dans les ouvrages des Pères : « La force est aux sources, et je veux y aller voir. Le travail sera long, d'autant plus que je recueillerai sur ma route tout ce qui pourra me servir pour l'apologie du Catholicisme, dont le cadre n'est pas encore déterminé dans mon esprit, mais dont les matériaux me doivent être fournis par l'Ecriture, les Pères, l'histoire et la philosophie. Tout ce que j'ai lu jusqu'ici sur la défense de la religion me semble faible ou incomplet. Les théologiens modernes ne marchent pas sans guide. C'est tout comme en Suisse : un chemin qu'un voypgcur célèbre a suivi, tous le

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prennent , et on passe à côté d'un sentier qui mènerait à de nouvelles beautés, mais qui n'est pas historique encore. »

Ce passage est bien digne de remarque. Il nous paraît que c'est déjà la pensée des Conférence»! sons une autre tonne.

Le prêtre nouveau n'avait pas entièrement oublié la voix et les discordes du siècle où il venait de rentrer. Il disait , le 5 janvier 1828 : « Il n'y a dans le monde que deux questions d'un intérêt général et immortel, et qui puissent remuer nos consciences au XIXe siècle, la religion et la liberté. Elles ont tour à tour, et quelquefois toutes deux ensemble, agité l'univers, et jusqu'à la fin , jusqu'au jour où Dieu "les jugera, elles viendront redire aux petits enfants ce qu'elles auront dit à leurs pères. L'oreille de l'homme n'est jamais sourde à ces deux mots de religion , de liberté. Quiconque veut parler un langage digne de retentir le long des générations doit parler la langue de Brutus ou celle de saint Paul ; le reste périt. Que nous est-il venu de l'antiquité ? Que s'est-il sauvé de la main des Barbares et de la main des moines ? Les histoires de la liberté , les annales de la religion, la pensée doublement sacrée parce qu'elle chante l'une et l'autre. »

Vers la fin de 1828, l'abbé Lacordaire fut nommé par M. de Vastisménil aumônier-adjoint du collège Henri IV, sur la demande de l'archevêque. Il y fit quelque bien, parce qu'il se plaisait avec les enfants et que ses exhortations religieuses paraissaient être goûtées par eux; mais il était médiocrement satisfait de la situation intérieure des collèges et des imperfections de notre mère V Université.

Ses amis, impatients de son avenir, et pressentant celui qui lui était réservé , le pressaient d'écrire et de parler. Son aimable esprit leur répondait :

« J'étudie et je n'écris point L'âge commence à nous prendre; il est

temps de devenir raisonnable et de voir la vie avec des yeux moins pleins du soleil de la jeunesse.... Soyons justes envers Dieu : il n'a pas fait les hommes pour la célébrité, que si peu atteignent, que si peu estiment lorsqu'ils l'ont obtenue.... Dieu voit trop bien la petitesse du monde, pour avoir donné à ses créatures une si frivole occupation : il a fait les étoiles pour nous en dégoûter. La gloire est l'illusion de notre enfance et de ceux qui n'en sortent jamais; celui qui peut l'atteindre n'y songe pas : il est déjà trop grand. Le sage vit de lui-même; il n'attend pas si tard que trente ans pour connaître le prix de ces grandes coteries qu'on appelle nations ; il veut le bien et la vertu qui dépendent de lui ; il s'attache au coin de terre où la Providence l'a jeté ; et , s'il a un de ces génies vastes à qui le monde suffit à peine, il désire encore davantage la solitude. Il comprend trop ses contemporains pour ne pas s'estimer heureux de manger loin d'eux les oignons de ses jardins et les cerises amères de ses bois... La manie d'être quelque chose perd tous les esprits de ce temps, et s'il naît un grand homme, il nous viendra de quelque cabane de pêcheur où le fils d'un charbonnier se sera retiré avec

->6 LE R. P. LACOKDAIRE.

vingt étus de rente. La première de toutes les gloires, celle de Dieu, est née dans la solitude. »

Ailleurs il badinait encore avec ses amis, dans le beau langage qui lui est si naturel : « Si la gloire venait comme une ancienne amie de la maison qui nous aurait un peu oubliés, nous serions généreux , nous ne lui tournerions pas le dos. Mais elle ne nous étoufferait pas, nous serions plus grands que ses ailes; et, le dimanche, nous la mettrions au pot, par respect pour le septième jour. Certes, il y aurait de belles choses à faire. Toutes les gloires qui sont encore au-dessous de l'horison s'élèveront par le Catholicisme. Et vous devez bien le voir , si vous suivez de l'œil le monde ! La société civile est incapable aujourd'hui d'enfantements : un grand homme est trop fort pour ses entrailles. Fille épuisée par le vice, elle a cru que la liberté rajeunirait son sein, et, quittant les palais, elle a dit à la multitude : Me voici l Mais elle et la multitude se sont rencontrées comme le Péché et la Mort dans Millon. La jeunesse une fois péric ne renaît que par l'immortalité. La vertu et le génie, une fois éteints, ne renaissent que par la foi... Dieu a livré le monde aux hommes de génie, ces dieux créés, à la condition de fléchir le genou devant lui. Jusque-là , ils sont comme cet archange traversant le vide et le chaos, et tombant toujours, parce qu'ils ne trouvent pas un point solide pour frapper du pied et prendre leur élan. » — « Il nous reste le plaisir d'être philosophes chrétiens en cachette, et le rossignol chante mieux dans la solitude des nuits qu'à la fenêtre des rois. La postérité ne pourra dire quels nous fûmes. Cette courtisane fait bien des malheureux , et ses albums sont déjà si griffonnés, depuis Salomon et Homère, que la place qui reste ne vaut pas la peine de demeurer veuve pour elle.... Mon àme , comme Ipbigénie, attend son frère aux pieds des autels. »

Tandis que grondait de loin l'orage politique, l'abbé Lacordaire, qui n'avait pas encore trouvé sa voie, « vivait au jour le jour, pour nous servir toujours de ses propres paroles, lisant l'histoire ecclésiastique, tout Platon, une partie d'Aristote, Descartes et les ouvrages de M. Lamennais. » — « Qu'est-ce que je fais donc? s'écriait-il. Je rêve, je pense, je lis, je prie le bon Dieu, je ris deux ou trois fois par semaine, je pleure une fois ou deux. Je m'échauffe de temps en temps contre l'Université, qui est bien la fille des rois la plus insupportable que je connaisse, et qui ne m'a même pas appris l'orthographe, à ce qu'il me semble quelquefois. Ajoutez à cela quelques instructions improvisées à des élèves de troisième et de quatrième, voilà ma vie. »

Mais la chaleur apostolique de l'abbé Lacordaire ne devait point se contenter de ces imparfaits et insuffisants travaux. Il forma le projet de s'embarquer pour l'Amérique comme missionnaire. C'était à cette terre nouvelle qu'aspiraient tes vœux d'apostolat , de religion et de Lbcrté. Il croyait retrouver dans le Nouveau-Monde les sacrifices, les épreuves, et tout ce

LE ït. P. l.icouiuillE. 27

ipii lui manquait de bien à faire dans celui-ci. Les Etats-Unis lui semblaient !«• seul lieu du monde où le Christianisme lût établi sur une base franche, capable de lui donner de la solidité. Il jugeait que là seulement il était libre, populaire, jeune, et que la révolution catholique en sortirait, comme autrefois en était sortie la révolution politique.

Quoi qu'il en fût de ces pensées enthousiastes d'un jeune prêtre, il s'était mis déjà en communication avec l'évêque de New-York, qui lui offrait une place de vicaire général. Il avait vu même cet évêquc en Iîretagne, chez M. de Lamennais; car il venait de faire un voyage à la Chesnaic, sans y être attendu. Il n'avait vu jusque là, nous l'avons dit, que deux fois M. de Lamennais, et encore en passant, et dans des termes de pure politesse. Mais il n'avait pas voulu quitter la France, sans voir de plus près, et comme en une sorte d'adieu, un homme puissant par son talent et par sa renommée, aux doctrines duquel il résistait depuis longtemps, mais qui, placé déjà sur la brèche dans ses fougueuses polémiques contre les pouvoirs régnants. allait être nécessairement jeté dans un rôle important et nouveau par les changements politiques.

L'abbé Lacordaire ne passa que quatre jours à la Chesnaie, dans le printemps de 1830. Il fut séduit par l'aspect de l'écrivain breton. Les caresses d'un homme de talent et de gloire envers un jeune homme qu'il avait déjà recherché, la séduction naturelle qu'exerce toujours sur une imagination jeune une renommée acquise qui sourit au talent novice, tout devait contribuer à ce que M. de Lamennais s'emparât du premier coup de l'abbé Lacordaire, comme il s'était emparé d'abord de tant d'esprits jeunes et distingués.

L'abbé bourguignon espéra que M. l'abbé de Lamennais serait en France le fondateur de la liberté chrétienne. 11 fut infiniment touché de voir au milieu de ses bois l'auteur de Y Essai sur l'indifférence : « C'est un druide ressuscité en Armorique, et qui chante la liberté avec une voix un peu sauvage. Le ciel en soit béni! Pourtaut, ce mol est éloquent dans toutes les langues, même quand il n'y reste qu'une corde, comme à Sparte. Nous étions heureux dans nos forêts, nous étions quinze ou seize, la plupart jeunes gens et laïques. Nous nous promenions, nous causions, nous avons joué comme des frères. Je me rappelais ces vieux temps du christianisme, et ces émigrations des grandes villes au trou de quelque solitaire renommé. Notre ermite est infiniment bon et simple, sans charlatanisme, disgracié des rois et n'y songeant guère. »

Trois mois après cette visite, éclata, comme un coup de tonnerre, la révolution de Juillet. Les projets de départ de l'abbé Lacordaire pour l'Amérique ne furent pas d'abord changés. Il obtint même le double consentement de sa mère et de M. de Quélen. Mais le départ de l'évêque de New-York lui-même fut retardé. Il voulut attendre le printemps en Europe, et, en attendaut, le journal l'Avenir fut fondé le 15 octobre 1830,

L'imagination libérale de l'abbé Lacordaire était conquise; il allait être, avec plusieurs catholiques d'élite, l'un des plus brillants satellites de l'astre redoutable qui l'entraînait après lui dans son orbite. Il y avait peut-être alors quelque danger et quelque honneur à rester en France : il resta.

Nous nous sommes étendu volontiers sur M. Lacordaire , jeune, obscur et à peu près inconnu. Nous ne nous sommes pas lassé de le peindre dans la naïveté de ses impressions, de ses sentiments, de ses propres paroles; car, à notre sens, l'homme mûr est contenu tout entier dans sa jeunesse, comme le fruit dans sa fleur.

Désormais, l'abbé Lacordaire a un rôle sur la scène de la religion et de la politique; nous passerons plus rapidement sur les faits connus, sur les doctrines jugées, sur les œuvres et les choses imprimées, nous contentant d'apprécier le plus brièvement possible ce qui aboutit plus directement à l'auteur des Conférences.

La révolution de Juillet, pour avoir renversé le trône de France, tenait l'Europe et le monde en suspens.

M. de Lamennais , qui avait autrefois défendu la monarchie absolue avec la même ardeur excessive qu'il apporta depuis à la cause démocratique , crut le moment venu d'annoncer hautement aux peuples le règne de la liberté religieuse et de la liberté politique , et de hâter le triomphe de ces deux idées l'une par l'autre.

Il avait remarqué depuis longtemps que l'histoire de la royauté française des derniers siècles montrait la religion chrétienne s'alliant à la cause royale par des embrassements étroits et serviles. Les esprits superficiels et sceptiques tenaient donc en France le Catholicisme pour complice nécessaire de la monarchie dans ses conflits heureux ou malheureux avec les institutions nouvelles. Ainsi la cause de Dieu, la cause éternelle, se trouvait misérablement liée à une querelle humaine, à une forme sociale qui passe.

Il sembla urgent à M. de Lamennais de répudier une si funeste solidarité. Il jugea que la révolution politique de 1830, en brisant une couronne antique, avait aussi dû briser les vieux rapports du pouvoir religieux et du pouvoir civil, et affranchir l'Eglise des dures étreintes de la suprématie laïque. Il voulut l'Eglise aussi libre que l'Etat. Il prit en main la cause des peuples catholiques contre les rois, les ministres, les magistrats, les hérétiques et les incrédules.

Mais d'immenses et brûlantes questions allaient être soulevées par celte polémique. Ce n'était pas la première fois que M. de Lamennais abordait, avec l'agressive éloquence et la dialectique passionnée du tribun religieux, la profonde et presque inextricable théorie des rapports de l'Eglise et de l'Etat. Il fallait secouer à la fois, pour les rompre, tous les liens qui attachaient le clergé français au gouvernement; il fallait remettre, avant tout, en litige la doctrine des concordats , la nomination des évoques , le budget du clergé.

Kl en quel moment encore tant d'agitations doctrinales allaient-elles être provoquées? Au moment où l'Irlande catholique s'agitait puissamment, où la religieuse Belgique s'affranchissait, où le Rhin tremblait, où l'Italie remuait, où la Romagne était en feu, où l'héroïque Pologne se réveillait pour mourir, où la paix et la guerre du monde entier étaient, pour ainsi dire, livrées à un hasard!

11 est plus facile , après dix-sept années, de mesurer froidement et équitablement la position critique de 1830, et de rendre justice à la prudente prévoyance des uns, sans accuser la témérité courageuse des autres.

On comprend aujourd'hui que les hommes de gouvernement, que les vieux évèques cl les vieux prêtres, blanchis et meurtris par les révolutions, ayant plus de connaissance et plus de défiance des hommes, ne se précipitassent point volontairement dans les hasards d'une tempête universelle.

Mais on comprend aussi ce que méritent de sympathie, et, s'il en était besoin, d'élogieuse indulgence, les hommes ardents ou jeunes, généreux ou forts, qui se mettaient les premiers en avant au jour de la bataille : pareils à ces belliqueux et aventureux tirailleurs qui se font tuer avant que le combat régulier soit engagé.

11 serait ingrat d'oublier que plusieurs des hommes éminents qui se portèrent alors au feu, peut-être avant le temps, avant l'ordre, avec une énergique audace, sont encore les mêmes dont les entrailles s'émeuvent aujourd'hui pour la sainte cause de la liberté religieuse, de la conscience, et dont les paroles et les écrits n'ont jamais déserté un seul instant les glorieux malheurs de la Pologne et les droits des nationalités européennes.

Il serait ingrat d'oublier que ces mêmes hommes se sont faits, avant nous, les défenseurs publics, et comme les martyrs de la liberté de l'enseignement, qui n'est autre chose que la liberté chrétienne, pour laquelle nous combattons encore , et dont nous attendons le triomphe, non plus, il est vrai, des crises d'une révolution , mais des progrès de la raison publique et du jeu lent et réglé de nos pouvoirs légaux.

Ne nous étonnons donc point que l'abbé Lacordaire, tel que nous le connaissons maintenant, se soit jeté au plus fort de la mêlée, en 1830, avecla fougue d'un publiciste de vingt-sept ans.

Tandis qu'il combattait ainsi, sous l'ascendant de M. de Lamennais, il eut le bonheur de rencontrer à ses côtés un jeune soldat déjà rempli d'un talent et d'un courage virils , M. le comte de Montalembert. Une amitié durable, qui a survécu à ces temps orageux, comme ces fleurs que la main de l'homme cueille au-dessus des volcans, ne tarda point d'unir Y écolier de vingt ans à l'aumônier du collège Henri IV. L'abbé Lacordaire en parlait ainsi : « C'est un jeune homme charmant et que j'aime comme un plébéien. Je suis sûr que, s'il vit, sa destinée sera pure comme un lac de la Suisse entre les montagnes, et célèbre comme eux. » Jamais prophétie d'amitié ne dut mieux s'accomplir que celle-ci.

On sait que l'abbé Lacordaire paya bien sa dette à l'Avenir, non-seulement par de nombreux articles , où éclatent la verve de son style et l'étincelle de son esprit , mais encore par plusieurs procès politiques. Et V Avenir ne dura qu'un an !

Ce fut l'abbé Lacordaire qui écrivit les plus périlleux articles sur la .suppression du budget du clergé et sur la liberté de l'enseignement. Ce fut lui qui parla de la liberté de la presse, de l'Italie, de la Pologne , de la Belgique. Mais parmi toutes les caustiques apostrophes que le polémiste lançait, sans se recommencer ou pâlir jamais, et avec l'excusable véhémence de la lutte quotidienne, aux gallicans, aux philosophes, aux athées, aux gentilshommes, aux rois, et même à tous les catholiques timides, il avait toujours devant les yeux la croix de ce Dieu qui devait être la liberté et le frein de la liberté. Aucun excès de la force n'eut lieu sans qu'il le flétrît. Il voulait rendre à la religion sa popularité antique ; mais il s'indignait noblement contre les vils briseurs de croix, contre les misérables destructeurs de l'archevêché; il prenait généreusement la défense des évêques qui l'avaient aimé et qui souffraient. Disons enfin que jamais l'Avenir ne fut doctrinalement et directement hostile au côté monarchique de nos libertés nouvelles. Il prétendait bien détruire les préjugés vulgaires qui traitaient la religion catholique en alliée nécessaire de la monarchie absolue; il prétendait bien réhabiliter dans l'opinion le Christianisme par la liberté ; mais il le préférait visiblement à toutes les formes mobiles de l'organisation sociale, et le plaçait surtout au-dessus des opinions.

L'article aux évêques de France fut déféré au jury , au mois de février 1831 , en même temps qu'un autre article de M. de Lamennais. L'abbé Lacordaire se défendit lui-même avec une franchise originale. Les accuses furent absous. Le bruit et l'honneur de la défense accrurent encore le crédit et \e mérite des articles incriminés.

Prévoyant que les temps allaient devenir mauvais pour la religion , et voulant pouvoir s'uffrir à elle comme défenseur devant les tribunaux, l'abbé Lacordaire avait demandé , au mois de décembre précédent, que son nom fût inscrit sur le tableau des avocats de la Cour royale de Paris. S'il y avait eu quelque chose d'étrange dans la demande, c'était à l'autorité ecclésiastique seule qu'il eût appartenu d'apprécier ce que celte démarche contenait d'insolite ou d'irrégulier. Le conseil de discipline, juge souverain, s'érigea en Sorbonne, en conseil de canonistes, et se refusa l'honneur d'inscrire le nom de l'abbé Lacordaire parmi les noms du barreau. M. Mauguin eut l'esprit de voter pour l'abbé Lacordaire.

Le rédacteur de l'Avenir avait été déjà obligé d'invoquer à son aide le secours des tribunaux. Les violateurs de l'archevêché avaient trouvé dans le pillage une feuille de papier contenant les dernières lignes et les signatures d'un mémoire adressé par tous les aumôniers des collèges royaux de Paris

LE n. p. î.Aior.iiui.i.. 31

tu ministre de l'instruction publique sur l'état moral et religieux de leurs collèges. Ce mémoire, sollicité par l'autorité elle-même, n'avait jamais été remis au ministre. On prit texte de cette feuille de papier égarée et retrouvée dans une émeute pour attaquer et calomnier les aumôniers de l'Université. L'abbé Lacordaire se déclara courageusement l'auteur du mémoire , en publia le texte entier et littéral , poursuivit les calomniateurs, et montra que, même en accomplissant un devoir secret de ses anciennes fonctions , en écrivant au ministre une pièce officielle et sollicitée , il avait su garder la franchise de la prudence et la mesure de la justice.

Une troisième épreuve attendait les rédacteurs de l'Avenir. Pour donner le branle à l'opinion et la pousser à conquérir plus vite la liberté de l'enseignement, posée en principe dans la Cbarte de 1830, MM. deCoux, de Montalembert et Lacordaire se firent maîtres d'écoles, et réunirent dans une salle quelques petits enfants. Ces nouveaux maîtres d'école voyaient bien qu'il est des cas où il faut prendre la liberté, quand elle se donne trop tard ou qu'elle refuse de se donner. Ils jugèrent que ce cas était arrivé pour la liberté de l'enseignement , à laquelle personne ne songeait plus , et qui n'est pas encore arrivée après dix-sept années de modifications politiques. Ils estimaient que la conquête de la liberté de l'enseignement, première et suprême condition de la liberté religieuse, était la plus grave de toutes, et comme ils prévoyaient avec un rare instinct qu'elle devait arriver la dernière, ils étaient pardonnables d'un peu trop se hâter de chercher à mettre en action ce qui n'était encore écrit qu'en principe dans notre code politique.

L'Université se courrouça. Les scellés furent apposés sur la porte de l'école privée. Un commissaire de police vint faire trois sommations à l'abbe Lac.rdairc, le chasser ainsi que les enfants , et mettre la def dans sa poche. La Cour des Pairs fut appelée à juger ce grave délit, à cause de la qualité nouvelle de M. le comte de Montalembert. La noble Cbambre comdamna à l'amende solidairement les trois accusés pour avoir désobéi à l'Université. Mais ce fut une occasion pour Y écolier de vingt ans de faire entendre pour la première fois en public, et dans une circonstance solennelle , cette voix aussi sincère que dévouée, aussi courageuse que fidèle, aussi spirituelle que tendre, aussi chrétienne que mordante, aussi libérale que religieuse; en un mot, toute cette fleur d'esprit et de cœur qui ne manqua jamais depuis aux doubles intérêts de la liberté religieuse et de la liberté des peuples. L'abbé Lacordaire parla aussi avec cette rare distinction, avec ce charme imprévu que rien ne surprend, que rien n'intimide, et qui demeurent remarquables encore après l'émotion du jour.

Il ne s'était pas fait d'illusion sur les tribulations de cette vie militante dans laquelle il était entraîné par les événements et par son propre caractère.

« Je ferai des fautes, disait-il en janvier 1831 ; j'aurai des chagrins, peut-être bien amers. »

Tant de hardiesses si nouvelles émurent le gouvernement, les partis politiques et le clergé. La circonspection hostile des évêques, les alarmes d'un grand nombre de prêtres, les plaintes sourdes ou patentes des plus anciens et des plus honorables amis de la dynastie tombée , les doutes inquiets qui pesaient sur le sort de l'établissement nouveau, l'étonnemcnt extrême d'une foule de catholiques qui ne comprenaient pas encore que les appels à la liberté politique, à la liberté religieuse, à la liberté de la presse, à la liberté d'association, à la liberté de l'enseignement , dussent sortir de la bouche des chrétiens et du sacerdoce chrétien lui-même; la frayeur, naturelle aux gens honnêtes et mal résolus, de voir s'envenimer les erreurs des passions publiques par des provocations, même des plus généreuses, et, plus que tout le reste, la position personnelle de M. de Lamennais, chef officiel de l'Avenir, et inspirant déjà à l'épiscopat et au clergé de fortes défiances, tout avait amassé autour du nouveau journal un incroyable faisceau d'obstacles bien plus difficiles à vaincre qu'à braver.

Les rédacteurs catholiques de l'Avenir pensèrent avec raison qu'ils ne pouvaient surmonter tant d'embarras, s'ils n'étaient soutenus et avoues contre lus inimitiés, les dissentiments , les défiances de toutes sortes, par l'autorité apostolique, dont ils avaient toujours soigneusement réservé, respecté, ménagé, défendu les droits.

Ils partirent pour Rome (1) à la fin de novembre 1831. L'Avenir avait été suspendu le 15. Avant de cesser leur journal, les voyageurs y avaient publié une déclaration de doctrines. Cette déclaration , rédigée par M. Gerbet aidé de M. de Lamennais, et signée par tous les rédacteurs (2), s'expliquait sur les questions les plus formidables, sur les rapports de la puissance spirituelle et de la puissance temporelle, sur la puissance pontificale et celle des conciles généraux, sur l'amissibilité du pouvoir, la souveraineté nationale, la séparation de l'Eglise et l'Etat, les libertés politiques et les conditions du pacte social de 1830, etc.

A Rome, ils présentèrent au Saint-Siège un mémoire, complément de la déclaration. Ce mémoire, qui a été inséré tout entier dans les Affaires de Rome par M, de Lamennais , fut écrit par l'abbé Lacordaire. Il ne regardait aucunement les doctrines, mais seulement les faits et les intentions, et l'on y retrouve le talent et l'habileté ordinaires du rédacteur.

Ce n'est pas à nous de dire si les démarches de la diplomatie française ou européenne n'avaient pas devancé dès longtemps, à la cour de Rome, le

(1) MM. de Lamennais, de Montalembert et Lacordaire.

(2) MM. de Lamennais, Gerbet, Robrbacher, Lacordaire, de Cous, Bartels, d'Ault-Dumesnil, de Montalembeit , d'Ortigue, de Salinis, Daguerre, Uarel du Tancrel, Waille.

LE R. P. LAf.OKDAIHK. 'Jj

mémoire et l'arrivée dos rédacteurs de l'Avenir, Ce n'est pas à nous de dire M que les nécessités des temps , les troubles de l'Italie, le soulèvement delà Romagne, le voisinage de L'Autriche, les secousses terribles de la Pologne, les frémissements de l'Irlande , les événements de la Belgique, l'hésitation de P Allemagne, les sollicitudes de l'Europe, commandaient de prudence au Saint-Siège.

Le pouvoir immobile devant qui passent tous les pouvoirs delà terre, et qui voit s'écouler sous ses pieds tous les flots successifs de la civilisation, n'a point pour mission de hâter, au sein même de la tourmente et prématurément, au gré des impatientes imaginations, les révolutions des doctrines et la réforme des Etats. C'est la sagesse du Saint Siège d'attendre l'heure où le bien même est possible, où le changement ne coûtera pas trop cher , où la défaite du passé ne compromettra pas trop l'ordre général.

En 1831, sous les menaces d'un ébranlement universel, la haute raison pontificale a pu hésiter, s'arrêter, se roidir contre des nouveautés sans limites, contre des tentatives mal refléchieset des théories absolues, où étaient engagés le repos et le salut du monde. Aujourd'hui que les esprits sont raffermis et plus calmes, qu'une agitation générale ne tourmente plus jusque dans ses fondements l'édifice européen, la main paternelle de Pie IXpouna répandre avec mesure et discrétion sur les peuples des réformes lentes, mais plus sûres, déjà rêvées par ses prédécesseurs, qui ne purent les réaliser; il lui sera donné, nous l'espérons, de favoriser dans tout l'univers catholique l'union définitive de l'idée chrétienne avec la doctrine de l'affranchissement des nations, de la justice politique avec la religion.

Dans le bien même ils'agil de rencontrerl'opportunité et la modération , filles toutes deux du bons sens, et toutes deux mères du succès.

L'abbé Lacordaire avait souvent pensé à voir Rome. Mais Rome était pour lui un pays plus remarquable par l'état actuel de son esprit et de son enseignement que par ses débris. Avant d'y aller, et pour tirer quelque fruit de ce voyage , il voulait faire bien des études historiques et philosophiques; et pour comprendre comment le Catholicisme y vit, il projetait des travaux de plusieurs genres et un séjour un peu prolongé.

Avant de partir pour Rome, il était allé, dans la retraite, se reposer de ses excitations, et se consoler des haines et des passions qui l'assaillaient. Il habitait « une jolie petite maison d'où l'on voit la Loire à ses pieds, avec un jardin, un bois, une pelouse, deux grands arbres, une cour entre la cure et l'église, deux chiens, des pigeons et un ami. »

Il se vantait « de n'avoir jamais compris qu'on pût haïr un homme qui est dans l'erreur, tant qu'il n'opprime pas , et de ne haïr que la tyrannie en ce monde.» Et, en écrivant de charmantes lettres à des amis peu orthodoxes : « J'imite, leur disait-il, nos anciens Pères, qui correspondaient avec les païens de leur temps et leur disaient des choses agréables de bien bon cœur. »

3V t.E tt. P. LACORDAIRE.

Les pèlerins de Dieu et de la liberté arrivèrent à Rome dans los derniers jours de 1831. Dans le chemin, l'imagination de l'abbé Lacordaire avait remarqué les beautés pittoresques des côtes de la Méditerranée. « De Nice à Gènes, la vue est admirable et constante sur la Méditerranée. On longe la côte sur une route souvent taillée dans le roc vif, et à chaque instant l'œil plonge dans de nouveaux golfes , ou découvre au loin de nouveaux promontoires. Les villas sont jetées de distance en distance sur les collines ou sur les rocs, comme des tableaux, et le soleil fait de la Méditerranée tout ce qu'il veut. »

En abordant la chaire de Saint-Pierre , les voyageurs voulaient faire ou croyaient faire un acte de foi. Mais leur démarche était fausse sous deux points de vue : d'abord en prétendant obliger le Saint-Siège à se prononcer sur des questions délicates, dont plusieurs même n'étaient pas théologiques, et, ensuite, en le pressant de confirmer des opinions, lui dont la charge se borne toujours à condamner des erreurs.

Le Saint-Siège fut mécontent de voir arriver les voyageurs, et il désirait ne rien faire.

M. de Lamennais persistait à obtenir une approbation formelle ou du moins un jugement. Il annonçait hautement que si le souverain Pontife différait de se prononcer , il retournerait en France et reprendrait Y Avenir.

L'abbé Lacordaire pensait , au contraire , que , n'étant pas approuvés formellement , et ne pouvant parvenir à l'être, il convenait de quitter Rome et de laisser l'Avenir.

Ce dissentiment le sépara de ses amis. Disons plus : son œil perçant pénétrait dès lors tout le ravage intérieur que l'improbation du Saint-Siège , secrète encore, mais certaine, opérait déjà dans l'âme révoltée de M. de Lamennais. Dès ce moment (il en existe un témoin vivant et des preuves écrites irrécusables], l'abbé Lacordaire pressentait la chute du maître. Il partit pour la France , le 15 mars 1832 , quatre mois avant ses compagnons. Eux-mêmes revinrent au mois de juillet, écrivant qu'ils revenaient à Paris continuer leur journal, puisque Rome ne voulait rien décider.

Résolu à ne point recommencer l'Avenir, l'abbé Lacordaire n'attendit point à Paris M. de Lamennais , et partit au mois d'août pour l'Allemagne.

Le hasard voulut que les voyageurs revinssent en France par Munich , et que M. de Montalembert découvrit fortuitement le nom de l'abbé Lacordaire parmi les noms imprimés sur une liste d'auberge.

C'est à Munich , au sortir d'un diner offert aux voyageurs par des hommes distingués ou savants de l'Allemagne, que les trois Français apprirent l'encyclique de Grégoire XVI.

Revenus tous ensemble et tristes à Paris, mais déjà résolus à Munich , sur les sollicitations de l'abbé Lacordaire, avant même la réception de l'encvclique, de s'abstenir de politique, au moins jusqu'à une époque indéter-

minée, les journalistes condamnés se décident, non sans résistance do la part de M. de Lamennais, à se soumettre sans réserve, et leur première démarche, le lendemain de leur arrivée, est de publier leur adhésion formelle et pure et simple dans les journaux.

La condamnation pontificale tombait plus lourdement sur la tète illustre et vieillie de M. de Lamennais que sur celle de ses deux jeunes collaborateurs. Malgré de précédents dissentiments déjà graves, l'abbé Lacordaire ne voulut pas laisser seul M. de Lamennais. 11 l'accompagna à la Chesnaie avec M. l'abbé Gerbet, espérant le sauver encore, et y passa les mois d'octobre et de novembre.

Sans parler de sa conscience de prêtre et de chrétien, la seule raison , la seule prudence , suffisaient à l'abbé Lacordaire pour juger que c'était le temps où il devenait plus nécessaire que jamais aux catholiques de s'appuyer, de s'unir au centre même de l'unité et de la foi. Il ne lui coûta point de se retenir sur la pente de l'abîme où il tremblait que M. de Lamennais , malheureux , ulcéré, vaincu , ne se laissât tomber. Après de pénibles débats et des appréhensions funestes, il prit la résolution de quitter la Chesnaie, n'attendant plus rien de son séjour en ce lieu. Jusque-là, la crainte de chagriner un homme illustre, et dont il avait reçu des marques d'affection et d'estime en échange d'une admiration respectueuse et cordiale, l'avait fait différer le jour de cette pénible séparation.

De ce jour , M. de Lamennais et l'abbé Lacordaire ne devaient plus se revoir. Du reste, même après que tout lien fut brisé entre celui-ci et Y esprit sans limites de l'écrivain breton , l'abbé Lacordaire s'imposa justement une silencieuse et respectueuse réserve. « M. de Lamennais , écrivait-il quelques mois après, est si profondément consciencieux, désintéressé et malheureux, qu'il m'a fallu un an de combats terribles en moi-même pour me résoudre à le quitter. J'eusse été cent fois plus malheureux que lui , n'ayant pas comme lui un caractère d'airain et une gloire acquise. »

Après le solennel naufrage de l'Avenir , l'abbé Lacordaire ne put point se dissimuler qu'il avait besoin de temps pour dissiper bien des préventions dans l'esprit des amis ou des ennemis de M. de Lamennais. 11 songea à rentrer dans la vie privée, dans une vie d'études, de préparation, de travaux oratoires et écrits. Il revit M. de Quélen , qui l'accueillit avec la même bienveillance, et rentra aussitôt dans son modeste couvent de la Visitation.

Rétabli donc, en 1833, dans le même asile qui l'avait reçu au sortir du séminaire , il songea à y écrire et à s'y préparer à la prédication, ces cleiiw choses sans lesquelles sa vie ne serait pas complète. Il se donnait six ans pour composer un livre sur l'Eglise et le monde au XIXe siècle.

Pour s'essayer à quel genre de prédication il serait bon, il prêcha , celte même année , « dans le collège avec succès, et dans une paroisse de manière à être bien mécontent de lui. » — « C'est la seconde fois , disait-il alors ,

que j'éprouve combien mon genre d'esprit est peu sympathique avec une assemblée ordinaire de fidèles. Ma voix d'ailleurs n'est pas assez forte pour une église, et je me ruinerais la poitrine en peu de temps. La jeunesse est plus mon fait. Toutes les fois que j'ai eu à lui parler dans nos chapelles de collège, j'y ai produit quelque bien. Du reste, je lis saint Augustin, que j'aime beaucoup. C'est un homme naïf, quoiqu'un peu subtil , et son histoire m'attache singulièrement. »

Il se passionnait de plus en plus dans la lecture de saint Augustin : « C'est un homme subtil de style plutôt que dans les choses, et celui de tous les Pères qui renferme le plus de pensées profondes sur la religion, outre que, venu l'un des derniers , il a l'avantage de résumer la doctrine de ses prédécesseurs. C'est le saint Thomas des temps primitifs. »

Mais l'abbé Lacordaire était déjà trop connu , trop apprécié, pour rester longtemps dans l'ombre. Le directeur du collège Stanislas désira qu'il vînt prêcher dans sa chapelle ; et l'hiver de 1834 ne se passa point sans qu'un grand succès vînt révéler à tous que la chaire chrétienne avait trouvé un homme éloquent de plus. L'étroite chapelle ne suffit pas à contenir tous les hommes éminents qui s'y pressaient pour entendre l'orateur nouveau. L'abbé Lacordaire improvisait déjà , il improvisait toujours. Il sentait qu'il n'avait quelque action sur les âmes que par là, et il renonça dès lors à rien prononcer d'écrit.

Mais il improvisait avec des entrailles de jeunesse et de libéralisme qui passionnaient les cœurs neufs. Le gouvernement s'en inquiéta presque , et l'on s'imagina en plus d'un lieu que l'abbé Lacordaire était « une sorte de républicain fanatique, capable de bouleverser l'esprit d'une partie de la jeunesse. » Les conférences de Stanislas durent cesser.

Cette époque de la vie de l'abbé Lacordaire fut encore marquée par deux faits importants.

On venait de lui offrir la direction d'un journal politique et religieux , qu'il eut la sagesse de refuser. « Je n'ai pas voulu rentrer dans la carrière du journalisme. J'ai fait mon temps de service, quoique court, et j'ai reçu assez de blessures pour être réputé invalide. »

Il crut alors aussi qu'il était de son devoir de se séparer authentiquement de M. de Lamennais. 11 publia le premier écrit de quelque haleine qui soit sorti de sa plume : Considérations sur le système philosophique de M. l'aboi' de Lamennais.

Cette brochure de deux cents pages dut être jugée diversement. Les uns, le plus grand nombre, y virent une satisfaction légitime offerte aux évêques et aux catholiques de France, et pensèrent qu'il y avait bien aussi quelque mérite à un homme tel que l'abbé Lacordaire d'avouer, par un effort toujours pénible pour l'amour-propre , qu'il s'était trompé sur tout un système île philosophie. Les autres jugèrent que l'abbé Lacordaire eût mieux fait encore de continuer à se taire, par égard pour une ancienne et illustre amitié.

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