‹ Biographie historique de R.P. LacordaireChapitre 10 sur 11 · SAINT THOMAS D'AQUIN · texte numérisé non relu

SAINT THOMAS D'AQUIN

E unies docete omnes gantes ( i).

Allez et enseignez toutes les nations.

Mes Frères,

C'était une parole bien simple que celle-là : Allez et enseignez toutes les nations : et cependant c'était une parole bien extraordinaire, puisqu'elle était dite à des gens qui ne savaient rien ; et eussent-ils su quelque chose, eussent-ils possédé toute la science dont le genre humain était alors le maître, c'eût été encore une étonnante et miraculeuse hardiesse que de dire à des hommes -.Allez et enseignez toutes les nations. Car, pour enseigner toutes les nations, il faut que la doctrine ainsi commise à des lèvres mortelles se suscite à jamais des apôtres, c'està-dire des âmes qui se dévouent à la porter jusqu'aux extrémi-

(i) Saint Matthieu, chap. 28, vers. 19.

tés du monde, abandonnant pour elle leur patrie, leur famille, leurs amitiés, leur langue native, tout ce qui fait l'espérance, le cours et l'illusion de la vie. Sans quoi le monde ne verra point l'effet de cette parole : Allez et enseignez toutes les nations, parce que le monde ne va point de lui-même au devant de la vérité, heureux lorsqu'il la reçoit des mains qui la lui portent, et ne répond point au plus généreux des sacrifices par le mépris et la persécution.

Aussi faut-il à la doctrine, si elle veut parvenir à toute la terre et justifier le maître qui lui en a donné l'ordre, lui faut-il plus encore que des apôtres : il lui faut des hommes capables de la défendre contre cette haine mystérieuse que le monde a vouée à la vérité, et qui le pousse à la combattre, tantôt par le raisonnement, tantôt par la ruse, tantôt par la violence et la proscription. Et comme la vérité est descendue du ciel sans armes, que Dieu l'a envoyée au milieu de nous ainsi qu'un agneau, selon sa propre expression, il est nécessaire de la défendre, non pas en répandant le sang, mais en donnant le sang, non pas en soldat, mais en martyr. Et plus ou moins, toute chose qui doit vivre icibas a besoin de ses martyrs, parce que toute chose étant sujette à la discussion et à l'inimitié, a besoin d'hommes prêts à donner leur vie pour elle, et quand parmi nous une chose ne trouve plus de gens qui veulent mourir à son profit, cette chose n'existe plus, elle est morte : mais bien plus la vérité, parce que la vérité, nue et désarmée de sa nature, n'a de ressource pour se soutenir qu'une foi qui aille jusqu'au sang, et ainsi le sang qui est la vie de l'homme, est aussi la vie de la vérité.

Encore les apôtres, aidés des martyrs, ne suffiront-ils pas à cette parole : Allez et enseignez toutes les nations. Il y faudra joindre d'autres hommes simples et modestes, contents de peu, vivant au milieu des peuples sans richesse ni puissance, et cependant avec une autorité constante, respectée, remarquable par sa simplicité même. Ce seront les pasteurs , hommes de chaque jour, nourrissant leur troupeau de la vérité qu'auront prêchée les apôtres, et que les martyrs auront scellée de leur sang.

Mais sera-ce tout? Et quand Dieu le père de la vérité, l'auteur

• If œtte parole : Allez et enseignez toutes les nations, aura trouvé parmi nous assez de héros pour faire des apôtres, dos martyrs et des pasteurs, aura-t-il assuré l'œuvre de l'enseignement universel ? Ne le croyez pas : il lui manque encore une race particulière d'hommes, sans laquelle l'expansion de la vérité ne serait pas possible, et le règne de la lumière sur tous ne serait que le songe d'une impuissante bonté : il lui manque les docteurs. Et ce nom, mes Frères, vous avertit que nous touchons à l'objet imposant de la solennité qui nous rassemble, puisque ce titre de docteur est celui-là même qui orne le front et la mémoire de l'homme vénéré dont les reliques sont sous vos yeux.

Mais qu'est-ce donc que le docteur? Que fait-il? Quelle est sa part dans l'accomplissement de cette parole souveraine : Allez et enseignez toutes les nations f Etranger aux éloquentes pérégrinations de l'apôtre, au témoignage sanglant du martyr, aux paisibles cultures du pasteur, ou ne les connaissant que par un hasard qui les lui surajoute, quelle est sa mission dans l'œuvre propagatrice de la vérité ? Est-ce lui qui la crée? Non, car Dieu lui-même ne crée pas la vérité ; il la voit en lui et il la donne, et encore qu'il en fût le créateur, il n'appartiendrait pas à des hommes de la créer après lui ou avec lui : mais ni Dieu, ni l'homme, ni personne au monde ne crée la vérité, elle est éternelle, elle est de soi par soi.

Que fait donc le docteur, puisqu'il ne crée pas la vérité, qu'il ne la propage point par la parole, qu'il ne donne pas son sang pour elle, et ne la cultive point dans l'âme d'un troupeau confié à ses soins de chaque jour? Ce qu'il fait, mes Frères, je vais vous le dire, il fait ou développe la théologie : et par conséquent, ayant à célébrer devant vous l'un des plus grands docteurs de l'Eglise, si ce n'est le plus grand, je ne puis vous donner une idée de lui qu'en posant ces deux questions.

Quelle est la place que la théologie occupe dans le monde ?

Quelle est la place que saint Thomas d'Aquin occupe dans la théologie?

Ces deux questions, à en entendre le simple énoncé, semblent ne vous promettre que des aperçus difficiles, austères, peu accessibles à la plupart de mes auditeurs : mais qu'ils se rassurent. La vérité est comme l'univers : si l'univers contient des lois profondes que les mathématiques n'expriment qu'à l'aide de calculs incompris de la multitude, il sait les revêtir sous les yeux de tous de magnificence et de clarté; la lumière s'échappe de ces ombres abstruses, et les plus petits, en regardant le ciel, le comprennent et l'admirent aussi bien que Newton. Il en est de même de la vérité : plus haute encore et plus profonde que l'univers, qui n'en est qu'une pâle manifestation, elle sait, soit qu'elle apparaisse dans l'Evangile et sur le visage du Christ, soit qu'elle se montre sur les lèvres de ses envoyés, mettre en eux la splendeur qui éclaire et la bonté qui touche. Ainsi la verrezvous dans ce discours malgré l'indignité de son interprète, et quoi que je lui ôte, il lui restera toujours assez pour vous instruire et vous pénétrer.

Je me demande quelle est la place que la théologie occupe dans le monde : par conséquent c'est une question de lieu que je pose, car on ne peut savoir la place ou le rang d'un objet qu'en déterminant son lieu. Or, il n'y a dans les choses que trois lieux existants : Dieu, l'intelligence, l'univers; Dieu qjii est le lieu des esprits, l'intelligence qui est le lieu de la pensée, l'univers qui est le lieu des mondes. Dieu contient les esprits, l'intelligence contient la pensée, l'univers contient les mondes.

En laquelle de ces trois régions habite la théologie? Ce n'est pas en Dieu : car la théologie raisonne, elle a des ombres, et en Dieu ne se trouvent ni déduction ni obscurité, mais une pleine et parfaite lumière. Ce n'est pas non plus l'univers qui est le lieu de la théologie : car l'univers n'est que l'ensemble des êtres matériels, et la théologie n'est point un corps. C'est donc moins haut que Dieu et plus haut que l'univers qu'il nous faut la chercher, clans cette région moyenne à laquelle nous appartenons nous-mêmes par la partie la plus élevée de notre être : c'est l'intelligence qui est le lieu de la théologie. La théologie est une

habitante de notre esprit, une forme de notre pensée, et à ce ti ire elle est déjà quelque chose de grand. i\I;iis ce n'est pas la connaître et avoir suffisamment déterminé sa place dans le monde que de s'arrêter là : il nous faut savoir la fonction quelle exerce dans notre esprit, le rang quelle y tient, ses rapports avec l'ensemble de nos facultés, et conclure de là ce qu'elle esl entre Dieu, l'homme et l'univers.

Or le premier acte de l'esprit, son acte le plus simple, est ce que nous appelons la science. La science est la connaissance des réalités de la nature et de l'histoire : elle nous emporte de nous, qui ne sommes qu'un point et qui n'avons qu'une heure, aux immensités où se meuvent les mondes et aux siècles peuplés des générations qui ne sont plus ; elle nous dit des uns leurs phénomènes et leurs lois, des autres leur liberté, leurs passions, leurs vertus, leurs monuments. Oui, l'homme armé de sa seule intelligence a sondé les deux abîmes où il est suspendu, l'abîme de l'espace et l'abîme du temps. Il a porté sa main de Téquateur qui partage la terre aux pôles qui régissent sa course, mesuré leur distance, déterminé l'orbite qui soutient sa demeure autour du soleil et en fait une nef stable dans un mouvement qui ne se repose jamais. Il a de son regard embrassé le ciel, compté les astres, assujéti à ses calculs leurs influences et leurs relations, visité les profondeurs où ils se perdent, et là même où ses yeux ni ses influences ne pouvaient plus atteindre, ses sublimes pressentiments l'ont encore servi. Et pendant qu'il explorait cet océan privé de rivages, sans quitter le sol étroit qui le retient captif, il arrachait au passé ses plus impénétrables secrets ; il saisissait dans les mystères du langage la trace des séparations et des transmigrations des peuples, tirait de la fable des certitudes, évoquait la vie des nécropoles, et scrutateur des ruines en faisait jaillir l'humanité disparue, tenant ainsi d'une main le sceptre de la nature, de l'autre celui de l'histoire, et mêlant la science des actes de l'homme à la science des actes de Dieu.

Et pourtant, mes Frères, hommes mortels qui m'écoutez et dont je raconte les dons et la puissance, pourtant tout ce que je

viens de dire, ces explorations, ces découvertes, ce magnifique enchaînement de faits et de lois soumis à votre génie, tout cela, si grand qu'il soit, n'est encore que le portique du temple et comme le vestibule de votre esprit. Vous vous étonnez peut-être, vous me demandez ce qui viendra donc après : Ah ! ce qui viendra! Nous étions tout à l'heure à l'extrémité des mondes,

aux limites où les instruments mêmes que nous avons créés perdant leur force, l'homme peut à peine pressentir ce qu'il ne peut plus calculer : eh bien ! là, aux confins des choses finies, et qui, parce qu'elles sont finies, demeurent petites dans leur immensité et font de la science qui les mesure un élément inférieur et initial de notre esprit, là, un horizon nouveau s'est dévoilé devant nous, l'horizon de l'infini. Prophètes sans effort, nous avons regardé par delà le ciel, et deux noms tombés sur nos lèvres nous ont révélé la lumière et la loi des êtres intelligents; nous avons nommé la vérité et la justice, nommé Dieu qui est leur père, et notre âme, inclinée devant cette première et inépuisable source de tout vrai, de tout bien, de tout beau, s'est relevée, connaissant dans le créateur ce qui ne se crée pas, et ayant dans la raison un reflet des choses que Dieu voit en lui éternellement.

Ainsi à la science s'est ajoutée la raison, à la connaissance des faits celle des causes, à l'obscure clarté du fini la clarté plus vaste et plus pure de l'infini. Je ne veux pas dire que, selon l'ordre des temps, la science ait précédé la raison, mais laissant là le mystère de leur génération successive ou simultanée, je mets l'une au-dessus de l'autre selon que l'une voit plus que l'autre. La science fait le savant, la raison fait l'homme ; la science est de quelques-uns, la raison est de tous. C'est elle qui, se propageant et survivant à tout au milieu des peuples, engendre ce bon sens populaire qui, pour me servir d'une expression célèbre, est le maître de la vie. En vain une science parricide s'efforcera d'abolir dans l'esprit humain la notion de la justice, le nom même de la vérité, ou de les séparer de Dieu, qui est leur principe et leur siège, pour en faire je ne sais quelles filles des

intérêts de l'homme : la raison toute simple, abandonnée à sou seul cours, résistera dans l'âme des peuples aux blasphèmes du génie, el même avec des erreurs, maintiendra le nom, l'idée, le régne de la justice et de la vérité. Mais encore, pour se manifester et se défendre, la raison n'est pas réduite à cette seule forme, toute sublime qu'elle soit, du bon sens populaire ; elle en a une autre que Dieu lui a donnée, et par où devenue méditative et profonde, habitante illustre de quelques àmes prévues et préparées, elle impose sa gloire à toute la terre et se fait un rempart des plus grands noms que l'homme ait portés. Je veux dire la philosophie : je veux dire ces hommes, Confucius, Zoroastre, Pythagore, Socrate, Platon, Aristote, Cicéron, Epictète, admirables et bons génies, dispersés par la Providence le long des siècles, et qui même avant le plein-midi de l'Évangile, luttant contre des ténèbres dont ils n'étaient pas la cause, ont servi de leur éloquence la justice et la vérité, et obtenu des Pères mêmes de l'Eglise d'avoir un nom et un honneur dans leurs écrits, comme si nos docteurs eussent voulu les convertir à la foi malgré leur mort, ou plutôt transformer leurs travaux en un patrimoine naturel du Christianisme. C'est qu'en effet quiconque voue son âme à la lumière supérieure qui éclaire tout homme venant en ce monde, et la défend dans son siècle par l'admiration qu'il inspire, celui-là, malgré les ténèbres involontaires qui lui restent, est un précurseur s'il n'est un héraut des doctrines plus hautes qu'il n'a pas connues.

C'est vous dire, mes Frères, que la raison, si élevée qu'elle soit, ne termine pas pourtant cette belle hiérarchie de notre esprit. La raison conçoit l'infini, l'éternel, l'absolu, le nécessaire; elle tire de cette notion métaphysique la notion morale de la vérité et de la justice, et de toutes les deux le nom et la preuve de Dieu. Mais là, à ce faite des choses, elle commence à se troubler; elle cherche, elle hésite, elle se demande quelle est l'essence divine, quelle sa vie, ses conseils, ses volontés. Qui les lui dira? Comment une intelligence finie, abordée par un miracle de sa nature aux rivages qui n'ont point de bornes, en mesure-

rait-elle la largeur, la hauteur et la profondeur ? Un homme ne connaît pas la pensée d'un autre homme sous le voile de chair qui la lui caehe : comment connaîtrait-il la pensée de Dieu ! Il ne le peut sans doute que si Dieu la lui dit dans une conversation de son âme avec la nôtre. Et pourquoi cette conversation n'aurait-elle pas lieu? Pourquoi celui qui s'est manifesté à nous par l'univers et la raison, ne poursuivrait-il pas cette œuvre de bonté sous une forme plus simple encore, sous la forme d'un esprit conversant avec un esprit. Ah ! je le crois, Dieu nous ayant faits comme des fils, nous a parlé comme à des fils; et autant il est impossible de concevoir un père qui n'aurait jamais parlé à ses enfants, autant il est impossible de concevoir un Dieu qui n'aurait jamais entretenu sa créature intelligente pour lui laisser dans le cœur des secrets de famille. Ces secrets, nous les avons; ces secrets sont notre plus précieux héritage, et ils ont un nom, le dernier que je dois vous dire : on les appelle la Foi. La raison fait l'homme, la Foi fait le chrétien ; la raison nous mène au bord de l'infini, la Foi nous donne Dieu tout entier.

Mais il y a une chose que j'admire, c'est que la théologie n'a point encore paru. Où donc est-elle? D'où vient qu'elle ne se montre point? Scrutant avec vous le temple de notre âme, ce lieu que nous avons dit être le lieu de la théologie, nous y avons rencontré et défini la science, la raison, la Foi, choses grandes, qui sentr'aident les unes les autres et portent ensemble notre esprit jusque dans l'esprit de Dieu : quelle place reste à la théologie? Qu'a-t-elle à faire maintenant? Y aurait-il quelque chose au delà de Dieu, et la théologie serait-elle la porte d'un monde où Dieu lui-même n'aurait plus le premier rang? Non, mes Frères, il n'y a rien au delà de Dieu connu par la science, la raison et la Foi, si ce n'est Dieu vu face à face, dans la splendeur divine de son essence, et la théologie n'a point mission de nous le faire voir ainsi sur la terre. Quelle est donc sa mission, il est temps de vous le dire, parce qu'à cette heure vous êtes en état de 1 entendre.

Chose étonnante, mes Frères, et plus douloureuse encore

qu'étonnante, ces trois éléments qui forment notre intelligence et ne devraient jamais s'en séparer, la science, la raison et la Foi, ces trois éléments non-seulement peuvent s'isoler l'un de l'autre, mais ils peuvent devenir ennemis. La science peut dédaigner la raison, ne voir en elle qu'un songe décoré du nom de métaphysique, un effort stérile de l'imagination trompée, qui, des certitudes de la nature, veut s'élever par un élan conjectural à des régions inaccessibles pour nous ; elle peut allant plus loin encore, mépriser les notions de vérité et de justice, blasphémer le nom de Dieu, et réduire tout l'homme à des sens se débattant sur un peu de bouc dans les voluptés d'une nuit. Cela s'est vu tantôt dans le mystère d'obscures initiations, tantôt au plein jour de la discussion publique, et bien qu'il semble que le bruit de ces lamentables négations diminue à notre oreille, cependant il est encore assez terrible pour qu'en vous parlant des hostilités de la science contre la raison, je n'aie pas besoin de vous en donner la preuve. De son côté, la raison peut s'élever contre la Foi engendrée et nourrie des mystères les plus profonds de l'infini accoutumée à des lumières qui s'élèvent des abîmes, elle s'irri tera pourtant des obscurités contenues dans la pàrfoSë de Dieu Elle rejettera, sous prétexte de ne pas les entendre, des affirma tions qui ne sont que l'éclaircissement de ses propres mystères . et fille plus inconséquente encore que dénaturée, elle préférera la science qui l'insulte à la Foi qui l'honore ; elle demandera des armes à la matière contre le Dieu de l'esprit, et Foi^v&rra les sages unis aux savants, ennemis en tout le reste, cons^h% dans une joie commune pour détruire l'Evangile du Christ et séparer l'homme de Dieu. Ce sont là, chrétiens, ces guerres plus que civiles dont parlait Tacite, les guerres que nous ont léguées nos aïeux et que nous léguerons peut-être à nos descendants , parce que s'il est difficile de ramener la paix parmi les nations qui ont une fois tiré l'épée, il l'est bien davantage encore de la rétablir entre les facultés mêmes de notre entendement.

Or, cette paix de nos trois puissances, cette paix de la science, de la raison et de la Foi, sans laquelle le monde est voué à un

trouble éternel, cette paix première d'où naissent toutes les autres, vous le pressentez déjà, c'est la théologie qui la prépare, qui la signe et la fait. La théologie n*est ni la science, ni la raison, ni la Foi, elle est toutes les trois dans un accord sublime ; elle est le sommet conciliateur de notre esprit, le repos de l'àme se possédant tout entière et n'ayant plus qu'une ombre à franchir pour voir Dieu. Comme l'univers, l'intelligence et la parole de Dieu, ne sont que les degrés d'une même connaissance, un triple portique d'une seule vérité, il est aisé d'entendre comment passant de l'un à l'autre, puis les tenant embrassés d'un seul regard, la théologie les ramène à la lumière et à la béatitude de l'unité. Ainsi, du haut des montagnes, le voyageur contemple en un indivisible instant les collines, les vallées, les lacs, les forêts, les maisons habitées par l'homme, les chemins publics et les sentiers perdus, et de cette multitude d'objets épars et divers, il se fait sans peine un seul et ravissant spectacle. Mais autant le ciel l'emporte en grandeur sur la terre, autant l'infini surpasse l'immensité, autant et plus l'harmonie de la science, de la raison et de la Foi dans la théologie, surpasse les spectacles que nous nous faisons dans l'ordre étroit et pourtant magnifique de l'univers. La théologie emprunte à la science tout ce qu'elle a découvert des lois de la nature et de celles de l'humanité, non pour les dire comme elle, mais pour en déduire la connaissance de Dieu et de l'homme ; elle emprunte à la raison, sous sa forme populaire et sous sa forme philosophique, des vérités qui sont déjà la religion, quoiqu'elles ne la soient pas tout entière, et elle les élève en un fondement et un préambule de plus hautes vérités; enfin elle emprunte à la Foi, fille du verbe de Dieu, une vision et une certitude des choses divines qu'elle reporte ensuite sur les choses de la nature et de l'humanité, donnant à la science une plus grande élévation, à la raison une plus grande étendue, à la Foi une plus grande clarté, à toutes l'unité qui fait leur force, leur joie, et leur efficacité pour le bonheur du genre humain.

Que dirais-je de plus, mes Frères, sinon que cette science

reine et maîtresse existe réellement, qu'elle existe sous des noms fameux, dans des ouvrages innombrables, et que depuis dixhuit siècles accomplis, elle soutient, avec une éloquence et une énergie que personne ne peut méconnaître, la lutte du bien contre le mal. Mais, remarquez-le, elle n'existe qu'en une seule religion, dans le Christianisme. Partout ailleurs, même au sein des nations les plus ingénieuses, elle n'a pu se former. C'est en vain que vous en chercherez la trace, soit dans l'idolâtrie, soit dans l'islamisme, soit dans ces doctrines de l'Asie que nous réunissons sous le nom commun de boudhisme, et en nommant ces trois grandes formes religieuses, j'ai nommé toutes celles qui se sont produites avec éclat et durée en dehors du système chrétien.

Et certes, ce n'était pas chez des peuples sans culture que régnait l'idolâtrie. La nommer, c'est nommer la Grèce et Rome, c'est-à-dire, deux pays demeurés incomparables dans les arts de l'esprit, et même dans les spéculations de la sagesse. Nuls philosophes n'ont surpassé les leurs, et les écoles chrétiennes, sans craindre de s'abaisser, ont salué dans Platon et Aristote les princes immortels de la raison. Mais où était leur théologie? Si vous laissez les fêtes de leur culte et les vers de leurs poètes, vous ne trouvez plus rien ; les Métamorphoses d'Ovide sont le traité le plus sérieux de leur religion, et lorsque nous avons voulu en parler sous un nom qui fût vrai, nous n'avons pu lui en donner d'autre que celui de Mythologie.

Plus heureux, l'islamisme a un code écrit, code à la fois brillant, étrange, raisonnable et insensé, mais cependant un code : l'homme qui l'a dicté, jaloux et plagiaire de la Bible, y a jeté de bonnes choses, dont l'unité de Dieu est la principale, élevant par là, ce semble, un édifice religieux supérieur à celui des peuples polythéistes. Et cependant, singulière destinée, nous voyons dans la Grèce et dans Rome une haute, quoique imparfaite civilisation, tandis que l'islamisme n'a produit que la guerre pour moyen et la barbarie pour terme. Les faux dieux de l'antiquité païenne ont présidé des siècles qui furent le crépuscule des

nôtres ; le Dieu unique de Mahomet, inauguré chez des peuples qui avaient vu la lumière du Christianisme, n'a guidé que des bandes guerrières campées sur des sols célèbres, où elles n'ont pu créer ni les lois, ni les sciences, ni le commerce, ni l'industrie, ni la liberté civile, et bien moins encore la théologie, qui est le couronnement de tous les dons et de toutes les grandeurs de l'esprit. C'est que Mahomet, en fondant sa doctrine, ne l'avait pas confiée à la foi et à la vertu, mais à la force toute nue du cimeterre ; il avait dit aux siens : Conquérez le monde et faites des croyants du monde conquis par vous ; il ne leur avait point dit : Allez et enseignez toutes les nations. Fils de l'imposture et de la guerre, l'imposture et la guerre lui ont donné la victoire, mais non pas la conscience.

Que si, après cela, vous jetez les yeux à l'extrémité de l'Asie, sur ces vastes empires qui ont tant d'hommes et si peu de puissance, vous y trouverez des doctrines religieuses fondées sur des livres sacrés et qui ont donné lieu à de considérables spéculations, mais spéculations semblables à des rêves, où la connaissance de la nature est aussi étrangère que la connaissance de l'humanité. Le méditatif de l'Inde ou du Thibet ne réfléchit pas, il songe; sa tète est un monde où l'infini s'enfle et déborde, mais sans grandeur, sans harmonie, sans réalité. Et cette vieille civilisation, dépourvue de vrais sages et de vrais savants, n'est qu'un enfant qui tourne sur lui-même et qui attend depuis quarante siècles l'âge viril.

Le Christianisme seul possède une théologie, et il est aisé d'en entendre la raison : c'est que le Christianisme seul possède la vérité, et avec elle une force d'analyse, de polémique et de synthèse qui lui permet de ne rien craindre et de tout s'assimiler. Que vous touchiez à quoi que ce soit, au ciel ou à la terre, à la métaphysique, à l'ordre moral, à l'économie des peuples, aux questions d'autorité et de liberté, à ce qui est ancien ou à ce qui est nouveau, le Christianisme est prêt : toute vérité l'appuiera, toute erreur le grandira. Et c'est pourquoi ce progrès magnifique des siècles, en ajoutant chaque jour aux connaissances du

genre hunioin , ajoute aussi chaque jour à la solidité du Christianisme. Tout travaille pour lui. Le physicien, qui arrache à la nature le secret de la lumière, ne croit détrôner que le soleil : il confirme la parole de Dieu, disant au ciel avant tous les astres : Que la lumière soit. Le géologue, en découvrant l'ordre séculaire des couches du globe, croit faire mentir la nouveauté de la création : il confirme la lenteur de Dieu dans son œuvre créatrice et cette succession des époques décrite par Moïse. Le voyageur, en fouillant les sables de l'Egypte ou les ruines de ]\inive, croit y rencontrer dans le granit survivant des preuves de l'infidélité de la Bible : il en rapporte en lettres et en images une édition authentique de l'histoire qu'elle a consacrée. La vapeur, en s'attelant à nos chars et en rapprochant les hommes, croit les éloigner de Dieu : elle prépare le grand règne de la fin, le règne où la conscience prévaudra sur la force, et où ces faux cultes dont nous parlions tout à l'heure, abrités encore contre la vérité par le fer et le feu, verront s'évanouir au contact de l'Evangile les remparts sanglants qu'ils lui ont opposés jusqu'ici. Car c'est là l'inévitable résultat où marchent ensemble la théologie et la civilisation, ces deux choses sœurs, nées toutes deux du progrès de la science, de la raison et de la Foi, toutes deux invincibles par la victoire de cette parole : Allez et enseignez toutes les nations.

Et cette parole divine, si je ne me trompe, vous la comprenez maintenant tout entière ; vous comprenez pourquoi elle ne pouvait s'accomplir qu'en ajoutant aux apôtres, aux martyrs et aux pasteurs, la lignée non moins nécessaire et généreuse des docteurs. Vous comprenez la place que la théologie occupe dans le monde, et peut-être aussi, par les développements où je suis entré sur sa nature, avez-vous vu tomber de votre esprit ce préjugé, que le Christianisme est l'ennemi de la science et de la raison. Comment, chrétiens, serions-nous ennemis de la science, lorsque Dieu, qui s'est appelé dans l'Ecriture le Dieu des armées, pour montrer que le sort des batailles et des empires dépend de sa volonté, s'est appelé aussi, par la bouche de ses pro-

phètes, le Dieu des sciences : — Deus scientiarum Dominus

est (t)? Comment serions-nous ennemis de la raison, lorsque l'apôtre saint Jean en fait la lumière même du Verbe de Dieu qui éclaire tout homme venant en ce monde : Erat lux vera quœ illuminât omnem hominem venientem in hune mundum (2)? La science, la raison, la Foi, nous lavons toujours cru et professé, sont toutes trois des dons de Dieu, les éléments de cette puissance souveraine que nous appelons la théologie et qui n'appartient qu'à nous. Nous ne pourrions mépriser lune ou l'autre qu'en brisant dans nos mains le sceptre de la lumière, qu'en nous rejetant nous-mêmes parmi ces cultes dégradés qui , incapables de convaincre l'esprit et de toucher la conscience, n'apportent à leurs sectateurs, au lieu du règne de Dieu, que les débauches de la force, les délires de la volupté, ou l'abrutissement d'une enfance éternelle.

Chrétiens, levez la tête, il n'en est pas ainsi : levez la tète, et sur le front des races dont vous faites partie, lisez l'intelligence, l'honneur, la liberté, l'empire, la douceur, la beauté de l'âme dans la beauté de la chair. Donnez-vous à vous-mêmes ce spectacle, le plus grand qui soit sous le ciel, et si vous en cherchez la cause, sachez qu'il n'y en a qu'une, l'accord stable et progressif au milieu de vous de la science, de la raison et de la Foi.

J'ai clos ma première pensée, j'entre dans la seconde.

J'y entre par cette remarque, que la théologie est à la fois une œuvre humaine et une œuvre divine : une œuvre humaine, parce que la science et la raison y occupent une place considérable; divine, parce que la Foi est son principal élément. D'où il suit que la théologie a ce caractère d'être une création dans les mains de l'homme, mais une création d'un ordre tout à fait supérieur, et qui exige en celui qui en est l'instrument un rare assemblage des dons de la nature et de la grâce, de l'humain et du divin. Supposez un homme qui ait une science éminente dans,

(1) Vr Livre des Rois, cliap. 2, vers. ô.

(2) Saint Jean, chap. 1, vers. 9.

une raison peu élevée, ce sera un savant. Imaginez-en un autre qui ait une science médiocre dans une raison exquise et profonde, ce sera un philosophe. Concevez une foi vive en un cœur doué de peu de savoir et d'une intelligence vulgaire, ce sera un simple chrétien. Allez plus loin, mêlez ensemble deux facultés, une vaste science et une puissante raison, vous aurez plus qu'un savant et plus qu'un philosophe, vous aurez Descartes ou Leibnitz, mais vous n'aurez point encore un grand théologien, parce que la Foi. ou du moins une foi ardente, aura manqué à celle mixtion. Oui, qu'un homme voie reluire en son esprit comme en un miroir étineelant tout l'ordre des choses créées, que les solitudes mystérieuses de l'infini lui apparaissent dans des profondeurs et des clartés qui le ravissent : si sa foi est faible, s'il hésite devant la parole de Dieu, ne comptez pas que cet homme inscrive jamais son nom parmi ceux des docteurs que nous trouverons à la droite du Verbe, et qui, dès celle terre, ont dispensé aux générations le flot sacré de la doctrine qui fait les bienheureux. Je ne sais ce qu'il faut pour mettre au monde une étoile qui éclaire le firmament ; mais ce qu'il faut pour mettre au monde un grand théologien, je ne l'ignore pas, vous ne l'ignorez plus vous-mêmes : il faut dans un même esprit une science étendue, une raison sublime;, une foi tranquille et ferme, pour qui la parole de Dieu n'ait point de secrets et point de douleurs. A ce prix, vous aurez saint Augustin et l'homme incomparable qui est l'objet de ce discours.

Qu'ils sont rares, mes Frères, les hommes à qui le ciel a dispensé Téminence ! Qu'ils sont rares les conquérants devant qui la terre s'est tue comme Alexandre, les législateurs qui ont tiré des peuples du néant comme Moïse, les orateurs qui ont ému la multitude comme Démosthèncs, les poètes dont la postérité a retenu les chants comme Orphée : mais combien plus rares ces hommes, mortels comme nous, qui ont entendu la voix de la vérité dans toutes ses sphères, depuis le murmure qu'elle produit dans l'atome jusqu'à l'harmonie qu'elle fait tomber des lèvres de Dieu, et qui, paisibles possesseurs de ce concert, l'ont redit à

notre oreille avec une puissance digne de notre âme, de l'univers et de Dieu lui-même !

Tel fut saint Thomas d'Aquin.

Il y avait douze siècles écoulés que le Verbe divin, que Fauteur de la parole : Allez et enseignez toutes les nations, se suscitait dans son Eglise des docteurs. Mais, fils du temps non moins que de l'éternité, ces grands esprits ne pouvaient aller plus vite que la vérité elle-même ; ils répondaient aux connaissances et aux besoins de leur âge, et si leur foi n'avait point de bornes, leur théologie se ressentait d'un édifice qui commence et dont le plan, conçu par Dieu, devait s'exécuter lentement, comme tout ce qui sort de la main de l'homme et de sa liberté. Les plus illustres, sans songer à la gloire d'une construction totale, s'attachaient aux erreurs que le vent de leur siècle leur apportait à combattre; ils laissaient à l'Eglise des fragments impérissables, mais des fragments, et saint Augustin lui-même, le plus ingénieux et le plus profond des Pères, ne traçait qu'à demi dans sa Cite de Dieu le monument doctrinal qu'attendait la chrétienté.

Enfin, après douze siècles de préparation, vint l'heure naturelle où l'homme, de concert avec Dieu, pouvait construire et achever. L'Orient avait éclairci la doctrine par ses hérésies ; l'Occident, délivré des restes du vieux monde, jeune, fort, libre, avait grandi dans les robustes initiatives de la guerre et de la Foi, et son intelligence hardie se trouvait en possession du double héritage des siècles antiques et des siècles nouveaux. Beaucoup eurent en même temps la pensée d'élever l'édifice sacré; car une fois que les choses sont à leur terme, elles enfantent d'ellesmêmes les hommes qui doivent les servir. Mais entre ces concurrents d'une gloire et d'un service incomparables, un homme seul en avait reçu tous les dons : vous savez qui je veux dire, et cette tète vénérée qui nous écoute du fond de sa poudre vous le dit encore mieux que moi.

Sans doute la science de la nature et de l'humanité n'avait point atteint, au treizième siècle, le développement inouï qu'elle

a de nos jours. Mais les travaux d'Aristote, ressuscites alors et fécondés par la subtilité pénétrante du moyen âge, ne laissaient pas le génie dépourvu de tous les secrets de l'univers. Saint Thomas d'Aquin avait puisé à cette double source, et ce qui lui manquait encore «lu côté de la science, il le retrouvait au dedans de lui par la souveraineté de la plus sublime raison qui fut jamais. Aucune expression ne saurait peindre ce coup d'oeil dans l'infini, cette domination de la pensée, qui s'empare des lois et de leurs causes, et les réduit à un tissu palpable que l'œil le plus vulgaire saisit et entend. Simple comme l'aigle, vaste comme lui, on ne le perd jamais de vue dans son vol, si élevé qu'il soit, et ses serres puissantes écartant tous les nuages, il demeure immobile dans la lumière et comme se transformant en sa substance.

Mais le génie, si grand soit-il, n'est entier que par la Foi. C'est la Foi qui l'emporte au delà de lui-même, et lui donne dans le Dieu fait homme la plénitude de la douceur avec la consécration de la majesté. Saint Thomas d'Aquin avait reçu dans l'âme, à son berceau même, ce dernier trait de la main qui l'avait prédestiné. Il croyait ardemment toute la Foi, et elle n'avait pour lui, si je dois me servir d'une expression de Bossuet, aucun épouvantement. Il avait démêlé les nœuds qui font de ses mystères des mystères d'amour, et la charité, en le jetant dans l'abîme, l'avait mis à l'aise pour tout. Je peux croire, si j'aime, à un Dieu qui s'est fait homme, parce que c'est un acte d'amour; je peux croire, si j'aime, à un Dieu qui est mort pour nous, parce que c'est un acte d'amour ; je peux croire, si j'aime, à un Dieu qui a conversé avec mes pères, qui a mangé et bu avec eux, qui a dormi dans leur sein, parce que ce sont des actes d'amour. Et si un peu d'amour me donne un peu de Foi, je comprends cette Foi qui dévorait saint Thomas d'Aquin, et qui, tombée comme une flamme dans l'immensité de son génie naturel, faisait de son cœur une extase et de son intelligence une révélation.

Mais qu'est-ce que je dis? Serait-il vrai que je chercherais à vous peindre ce que fut cet homme et ce que furent ses œuvres ? Autant vaudrait que j'eusse la pensée de vous montrer les Pyra-

mides en vous disant ce qu'elles avaient de hauteur et de largeur. Laissons-là ces vains efforts. Si vous voulez voir les Pyramides, n'écoutez personne : passez la mer, abordez ce sol où tant de conquérants ont laissé la trace de leurs pas, avancez dans les sables de la solitude ; voici! voici quelque chose de solennel, de grand, de calme, d'immuable, de profondément simple : ce sont les Pyramides !

Je n'aurais plus rien à vous dire, mes Frères, s'il ne me restait à vous proposer d'étudier avec moi la genèse de ce grand homme. Tout homme a une genèse, c'est-à-dire en sa vie une certaine succession de faits originels et mystérieux qui ont servi à le former et qui sont la clef de la Providence à son égard. Pouvons-nous, sur la tombe de saint Thomas d'Aquin, nous livrer à une étude plus instructive, plus pieuse, et qui achève mieux dans notre âme le souvenir que nous lui devons ?

Le premier acte par où la préparation divine se montre à son égard, est sa naissance même. Il était, par ses ancêtres paternels, neveu de l'empereur Frédéric Barberousse, cousin de l'empereur Henri VI et de l'empereur Frédéric II ; par ses ancêtres maternels, il appartenait à ces chefs normands qui avaient produit les Robert Guiscard, les Tancrède, les Bohémond, noms célèbres, dont les derniers se rattachent dans la mémoire de la postérité à l'épopée des Croisades. C'était donc un descendant des deux maisons les plus guerrières du moyen âge, la maison de Souabe et la maison normande de Sicile, et ainsi dans toute la force du terme, un grand seigneur, et même un prince.

Or, je vous l'avoue, parmi bien des choses que j'ai rencontrées dans l'histoire des hommes fameux, aucune peut-être ne m'a plus étonné que celle-là, que Dieu, ayant voulu donner à son Eglise le plus splendide et comme le dernier architecte de la vérité, ait choisi pour cette œuvre un homme de sang royal. Non pas, mes Frères, vous me rendez justice, que je veuille flétrir cette illustration qui commence avec la vie et la déclarer incapable des grandes choses; ce serait une insinuation peu digne de la gravité de cette chaire, et que l'histoire démentirait à chaque

pas. Mais s'il est vrai que les races privilégiées aient produit en grand nombre des capitaines, des magistrats, des ministres, il semble évident qu'elles ne peuvent s'attribuer la même gloire dans les lettres et la philosophie., comme si Dieu, dispensateur équitable de ses dons, n'avait pas voulu qu'une seule sorte d'hommes eût en partage toutes les prérogatives de l'humanité. Il a mis dans la main des uns le sceptre de la guerre et du gouvernement, il a confié aux autres le sceptre plus éclatant peutêtre des œuvres de l'esprit C'est pourquoi, rencontrant une si mémorable naissance dans le suprême artisan de la théologie, j'y ai vu une exception aux lois ordinaires de la Providence, et j'en ai cherché la cause au-dedans de moi.

Si je ne me trompe, celte cause est dans la fin même de la théologie, qui, étant l'accord de toutes nos connaissances et de toutes nos facultés, tend par sa nature à la paix du genre humain, et prépare ce siècle à venir *qu'ont vu les prophètes, lorsqu'ils disaient : Ils changeront leurs épées en socs de charrue et leurs lances en faux ,• un peuple ne tirera plus le glaive contre un peuple, et l'on cessera de s'exercer aux combats (i). La paix, mes Frères, la paix universelle, il vous est permis d'en douter, puisque notre histoire est une histoire de six mille années de guerre; mais quoi que disent les siècles passés, j'en crois qux prophéties bien plus qu'à l'histoire, j'en crois à Dieu bien plus qu'aux misères de l'humanité, et quand 1 Évangile m'assure qu'il n'y aura qu'un troupeau et quun pasteur (2), et qu'un petit enfant nous mènera tous (3), c'est en vain que vous mettrez la main sur le pommeau de votre épée et que vous étalerez devant moi tous ces champs de bataille où dorment nos ancêtres : je crois à la paix parce que je crois à l'Evangile.

Cela étant de la sorte, je me figure qu'en transférant des hasards de la guerre aux travaux pacificateurs de la théologie, le sang des Tancrède et des Hohenstaufen, qu'en tirant des fu-

(1) Isaïe, chap. 2, vers. 4.

(2) Saint Jean, chap. 10, vers. 16.

(3) Isaïe, chap. 11, vers. 6.

mées de la gloire impériale et militaire le plus grand docteur de son Eglise , Dieu a voulu prophétiser dans sa personne le règne futur de la paix, et apprendre aux héritiers des hautes familles chrétiennes, quelle doit être un jour, quand la terre ne boira plus le sang, la noble occupation qui les maintiendra au rang de leurs aïeux. Il a voulu nous faire entendre qu'une fois l'illustration passera du goût et du maniement des armes aux travaux de la pensée, et déjà, mes Frères, notre génération, si mal assise pourtant, voit poindre l'aurore des longs sommeils de l'épée. Nés que nous sommes au milieu des batailles, nous n'en respirons plus le feu, et je ne sais quel sentiment profond d'humanité, quelle douceur croissante dans nos âmes, et même dans notre sang, nous porte à ne plus appeler de loin les causes de la guerre. Tandis que le poète romain déplorait la rareté de la jeunesse moissonnée par les discordes civiles, la nôtre croit sans mesure, et celle qui porte le nom des vieux héros de notre histoire, inquiète de ne pas trouver dans le présent les voies du passé, s'afflige, en des loisirs qui lui pèsent, du sort inutile qui la menace. Ah ! si elle voulait m'entendre, je lui dirais, au nom de Dieu, des secrets de la gloire ; je lui dirais que la gloire ici-bas ne s'éteint pas plus que la lumière du ciel, mais qu'elle passe d'un lieu à l'autre, tantôt à l'Orient, tantôt à l'Occident, et que l'art est de la suivre où elle est. Je lui dirais que l'empire de la force diminue chaque jour dans le monde, mais que l'autorité de l'intelligence s'y développe en proportion, et que ceux qui, au contraire de la multitude des hommes, ont trouvé dans leur berceau des loisirs tout faits, sont bien coupables de ne pas comprendre ce grand don accordé à si peu, le don du temps. Le pauvre n'en est pas comptable à Dieu et à l'humanité ; il vit courbé sous le poids du travail qui lui mérite son pain de chaque jour : mais l'homme qui, dans le seul acte de sa naissance, a reçu un demi-siècle prêt à le servir, celui-là méconnaît la Providence s'il se plaint de son sort, et ne sait pas le cultiver. Oui, vous n'avez plus la guerre, mais vous avez la paix • vous n'avez plus les arts du sang, mais vous avez ceux de l'esprit ; vous n'a-

vcz plus des hommes à tuer, mais vous avez des erreurs à vainere et le monde à gouverner par l'ascendant de l'intelligence et du dévouement. Oui le fera mieux que vous, si vous le voulez? Les grandes races de l'Angleterre vous en donnent l'exemple; elles ont survécu par l'illustration de la pensée aux ruines des révolutions politiques, et leur main glorieuse, qui lient à la fois le sceptre des mers et des libertés, vous apprend que l'aristocratie ne meurt que quand elle le veut bien. Mais que parlé-je de l'Angleterre pour vous donner des leçons? Vous avez là devant vous le petit-fils de Barberousse, le neveu de Guiscard, le cousin de Tancrède et de Bohémont ; c'est lui qui vous dit si, quand l'épée est muette, le service cesse et la gloire se tait.

Il était donc né prince. De là, tout d'un coup et par un seul bond, il s'élança jeune encore à l'autre extrémité des choses humaines, il revêtit l'habit de moine mendiant.

Je ne m'en étonne point. Les âmes généreuses franchissent sans peine tous les intervalles , elles aspirent à descendre , comme l'a dit le poëte, non par lassitude, mais par un goût de la véritable élévation qui ne se trouve que dans le sacrifice ; et d'ailleurs, ici , la solitude et la pauvreté du moine avaient un rapport manifeste avec la prédestination doctrinale du jeune comte d'Aquin. La solitude est la demeure naturelle de toutes les pensées ; c'est elle qui inspire les poètes, qui crée les artistes, qui anime le génie sous toutes ses formes et sous tous ses noms. La muse antique habitait les sommets déserts du Pinde, elle conduisait Homère aveugle le long des rivages nus de l'Ionie ; et celle qui chantait en Juda les mystères lointains du Christ se plaisait aux grottes sacrées du Carmel. Comment l'aigle souverain de la science divine n'aurait-il pas entendu leur voix, la voix qui l'appelait hors du monde , dans ces cloîtres silencieux où saint Jérôme lavait précédé, où saint Augustin avait emporté sa jeunesse toute frémissante encore des délices de Carthage et de Rome? Mais la solitude, quand c'est Dieu qui la fait, a une compagne qui ne se sépare point d'elle : c'est la pauvreté. Etre solitaire et pauvre, voilà le secret des héros de l'esprit. Vivre de

peu et avec peu de monde, par des besoins bornés dans le corps et des satisfactions sans bornes dans lame, c'est ainsi que se sont formées toutes les mâles vertus, et que ce qui était dans l'antiquité païenne une rare et noble exception , est devenu sous la loi du Christ un exemple donné par des multitudes.

Toutefois, l'éclat du sang uni aux inspirations de la solitude et de la pauvreté ne suffisait point encore pour préparer saint Thomas d'Aquin aux destinées que Dieu lui avait faites dans le secret de ses conseils. C'est une loi, que l'intelligence bumaine, et même toute intelligence créée , doit se former par un enseignement reçu avec respect d'une intelligence supérieure. INul n'est à lui-même son principe et son initiation : il faut que le feu de la vérité, vivant dans un ancêtre spirituel, touche l'âme qui s'ignore et y allume l'incendie qui ne s'apaisera que dans la dernière leçon de l'éternité. Jusque-là l'intelligence sera comme endormie, ou si elle s'éveille par l'action sourde de sa nature, elle n'aura que des lueurs, des pressentiments, tout au plus de lentes et imparfaites coordinations. Dieu a été le premier maître du genre humain ; formé sous lui, l'homme a transmis à sa postérité le dépôt de la parole et de la science, et ce dépôt mystérieux, sans cesse accru par le travail des générations, arrive à chacun de nous dans un enseignement qui le résume et élève en quelques jours notre esprit à la hauteur où l'esprit humain est lui-même parvenu. Là, commence en nous le règne de notre personnalité : enfants de la lumière, héritiers des âges, il nous est permis d'ajouter à la tradition, sans la détruire, le sable d'or que nos pieds découvriront en foulant les rivages inexplorés du vrai. Et quand Dieu prépare au monde un de ces hommes qui doivent à jamais l'éclairer, il lui donne par privilège un maître digne de lui, afin qu'il ne soit pas dit que le génie sera né de lui-même, mais qu'il aura été disciple avant d'être créateur.

Ainsi fut donné pour maître à saint Thomas d'Aquin un homme inférieur à lui, mais à qui pourtant la postérité a laissé le nom de Grand que ses contemporains lui avaient décerné. Albert-le-

Grand admit au pied de sa chaire celui qui devait nn jour surpasser Ba gloire, et le pressentiment qu'il en eut n'excita que son admiration et sa reconnaissance pour Dieu.

L'œuvre était achevée. Prince, moine, disciple, saint Thomas d'Aquin pouvait monter* sur le trône de la science divine ; il y monta en effet, et depuis six siècles qu'il y est assis, la Providence ne lui a point encore envoyé de successeur ni de rival. Il est demeuré prince comme il était né, solitaire comme il s'était fait, et la qualité seule de disciple a disparu en lui, parce qu:il est devenu le mai Ire de tous.

11 n'eut pas même besoin de la mort pour s'assurer ce titre, et quand vint à s'éteindre sa courte vie, toutes les universités du monde chrétien se disputèrent ses os. On envoya, cent années durant, des prières et des ambassades au Père commun de la chrétienté pour qu'il prononçât entre ces sublimes jalousies qui s'enviaient le corps d'un homme. Dieu, ce semble, s'était résolu d'y pourvoir avec lenteur, comme pour exprimer l'importance qu'il attachait à ce tombeau. Il n'y a personne, mes Frères, pauvre ou riche, qui ne songe à son tombeau, et ne désire reposer dans une terre aimée, sous la garde de pieux souvenirs. Les anciens eux-mêmes, moins avertis que nous de la grandeur de nos restes, estimaient un malheur d'être privés d'une sépulture de leur choix ; et quand Scipion voulut se venger de son pays par un reproche éternel, il légua ses cendres à l'exil, et fit graver sur sa tombe cette amère et éloquente parole : Ingrate patrie, tu n'auras pas mes os ! Le sang de Jésus-Christ tombé sur nous, et la grâce de l'Esprit-Saint descendue en notre chair pour la ressusciter un jour, ont donné à nos reliques un prix nouveau que l'antiquité ne connaissait pas. La religion de la mort s'est accrue sur la terre; elle est devenue une plus grande part de l'espérance et de la piété, et ça été pour tous une sainte question que celle du tombeau. Il parut d'abord que Dieu n'avait point songé à celui de son grand docteur saint Thomas d'Aquin ; il l'avait laissé mourir sur sa terre natale, il est vrai, proche du château de ses aïeux et de ce doux asile du Mont-Cassin où il avait passé

les premiers jours de sa jeunesse : mais c'était loin des siens, à l'ombre d'un cloître étranger, qu'il avait achevé sa carrière et donné sa dernière leçon. Trahi par une hospitalité trop admiratrice, son corps n'avait point été rendu aux supplications de son ordre ; il attendait là depuis un siècle les décisions de l'Eglise et la gloire paisible d'un tombeau selon son cœur.

Ici, mes Frères, mes entrailles s'émeuvent : car ce tombeau si longtemps attendu, ce tombeau envié de tout un siècle, ces restes que se sont disputés des villes fameuses et les nations ellesmêmes, les voici présents ! Je les vois, je les touche, j'y applique mes lèvres enivrées du parfum qui s'en échappe, et qui ne s'est point épuisé au feu de tant de vénération ! 0 reliques sacrées dont j'avais tant désiré l'approche, c'est bien vous, je vous reconnais à ces voûtes qui tressaillent de m'entendre vous louer, à ces solennités dont vous êtes l'objet, aux joies et aux certitudes intérieures que vous donnez de vous ! Mais comment est-ce toi, Toulouse, qui possèdes ce trésor? Oui t'a choisie? Qu'avais-tu fait? Je sais ton nom célèbre par l'antiquité et par les lettres : mais d'autres pouvaient t'égaler, sinon te surpasser, à ces deux titres. Thomas n'était point ton fils ; il n'était pas né dans tes murs, au pied de ces belles collines, d'où ton regard embrasse à la fois la cime des Pyrénées et ces vastes plaines que ton fleuve remplit de ses flots. C'était l'Italie, la mère des hommes et des saints, qui lui avait donné le jour; c'était l'Allemagne, en la vieille cité d'Agrippine, qui avait nourri son intelligence des premières leçons de l'école; c'était Paris, qui avait avant tout autre écouté sa voix et l'avait nommé docteur. Bologne aussi, Rome, Naples l'avaient appelé et admiré. Mais toi, Toulouse, qu'avais-tu fait? Qu'est-ce que te devait l'aigle et l'ange de la doctrine, pour que sa tombe devint ton héritage et que ton nom fût éternellement uni au sien dans la mémoire et la bénédiction des siècles? Ah! il faut que je te le dise, non pour flatter ton orgueil national, mais pour répondre à ton cœur, non pour m'attirer ta reconnaissance, mais pour te témoigner celle que tout fils de saint Dominique et tout frère de saint Thomas te doit à jamais.

Sachez donc, chrétiens, que quand Dieu, toujours occupé du salut des hommes, voit en péril cette grande œuvre qui est à la fois celle du temps et de l'éternité, il fait deux choses inséparablement unies, il prédestine un homme et un lieu, un homme qui doit, agir, un lieu qui sera le théâtre de son action. Ainsi furent prédestinés Adam et l'Eden, Abraham et la Palestine, Moïse et le Sinaï, David et Sion, saint Pierre et Rome, saint Antoine et la Thébaïde, saint Benoit et le Mont-Cassin, saint François d'Assise et les montagnes de l'Ombrie : hommes et lieux qui se répondent dans les échos de l'histoire et se prêtent par la corrélation de leur renommée une mutuelle poésie. Or, tels furent saint Dominique et Toulouse au treizième siècle, lorsque la foi, compromise dans l'Occident par les détestables filtrations des hérésies orientales, vit Dieu venir à son secours dans une éclatante résurrection de la parole apostolique etde son dévouement. L'homme fut saint Dominique, le lieu fut Toulouse. Et il semblait par conséquent que l'homme et le lieu dussent se confondre dans la mort comme dans la vie, et que plutôt que de trouver ici les reliques de saint Thomas d'Aquin, qui n'était que le fils, j'eusse dû y rencontrer les restes de saint Dominique, qui était le patriarche. Mais il y eut une raison qui détourna de vous sa tombe. Il vous aimait ; il disait au milieu des persécutions dont il était victime ailleurs, qu'il s'éloignait de vous parce que vous ne le poursuiviez que de marques d'estime et d'affection ; toutefois le souvenir de vos belles contrées n'était pas sans amertume pour lui ; la guerre, une guerre juste dans son principe, qui était la défense de l'Eglise contre l'intolérance, le meurtre et la dévastation, mais enfin une guerre terrible avait ensanglanté les jours qu'il avait passés parmi vous, et il aima mieux que ses os reposassent dans une terre où son apostolat n'avait pas eu le regret des batailles. Bologne fut choisie par la Providence pour être son tombeau. Et je pense que, touché cependant de souvenir pour vous, il obtint que vous eussiez à sa place le corps de son enfant le plus illustre, afin que ne périt jamais l'alliance qui s'était formée entre vous et lui, entre son ordre et votre heureuse cité.

De plus, mes Frères, vous aviez alors, vous eûtes longtemps un autre litre à cette préférence. Une des remarquables créations du génie chrétien au moyen âge fut celle de renseignement dans ces écoles où se donnaient rendez-vous toutes les cultures de l'esprit, et qui furent magnifiquement appelées du nom d'Universités. Dieu avait créé l'université des choses; l'Europe, formée par le Christianisme, créa l'université des sciences, et entre les villes qui curent l'honneur de donner asile à ces vastes corps, réunissant autour de Dieu et de ses ouvrages, pour les expliquer, le monde et l'Eglise, le savoir et la vertu, Toulouse n'eut pas le dernier nom. Elle brillait, au midi de la France, comme la lampe allumée des saintes doctrines du vrai, du bien et du beau, et ce fut littéralement à son université que le pape Urbain V envoya et recommanda les reliques du docteur des docteurs. Peut-être quelques-uns de vous s'en étonneront, et l'enthousiasme de ma parole à ce sujet leur paraîtra singulier, tant est loin déjà et perdu dans les ruines ce vieil édifice des lettres et des sciences chrétiennes; mais, quoi que vous en pensiez, je ne m'en repentirai pas. Si le souvenir de votre université vous laissait insensibles, parce qu'elle n'est plus, j'interpellerais les cendres de vos aïeux pour répondre à mes accents, et la tempête les eùt-eiles aussi dispersées, je ne croirais point encore à leur absence d'au milieu de nous. Les cendres de l'homme ne s'en vont point avec le vent ; elles reviennent par la puissance de l'àmeau sol qu'elles ont aimé. Et ainsi renaissent-elles sous ces dalles en m'enlendant rappeler l'heure qu'elles ont connue, l'heure de l'alliance entre toutes les vérités du ciel et de la terre, quand il n'y avait en Europe qu'une science, qu'une littérature, qu'une âme, et que saint Thomas d'Aquin, le plus haut représentant de celte unité magnifique, venait dans son corps mort présider pour toujours aux leçons et à la gloire de votre université.

Je ne dirai plus qu'un mot qui achèvera de vous dessiller les yeux et de vous faire entendre votre destin.

Elle devait un jour se briser l'unité du Christianisme et de l'Europe. Un souffle, sorti du fond du cloître et passant sur une

génération corrompue, devait rompre en fragments l'œuvre de Home, deCiovis, deGharlemagne, de la Providence et des saints. Mais il ('(ail écrit qu'au centre de la chrétienté, entre les glaces du Nord et les sables brûlants des tropiques, trois nations prédestinées, la France, l'Espagne, l'Italie, demeureraient fidèles à Dieu, et comme les ancres où le vaisseau de son Eglise se soutiendrait dans sa masse et sa solidité en attendant le siècle du retour. Une seconde chose était écrite, c'est qu'au centre de ces trois nations, entre les Pyrénées et les Alpes, presque à égale distance de Madrid, de Rome et de Paris, une ville s'élèverait servant de nœud à cette zone sanctifiée du monde, et gardant en dépôt, comme le plus pur et le plus éclatant symbole de la Foi, le corps de saint Thomas d'Aquin. La coupole de Saint-Pierre couronne le prince de l'unité ; le dôme de Saint-Sernin couronne le prince de l'orthodoxie.

Et maintenant, chrétiens, que nous rcste-t-il à faire, à vous et ù moi, sinon de nous tourner vers cette tète sublime dont vous avez là l'enveloppe extérieure, cette tète qui en a illuminé tant d'autres, et qui, quoique séparée de l'intelligence qui l'animait, cependant ne cesse pas d'en avoir été l'organe et même le redeviendra un jour, et nous présente ainsi tout ensemble l'immortalité de sa poussière avec l'immortalité de sa pensée ? Ce front qui est là, je n'ose pas dire nu et vide, la main de saint Thomas s'y est posée à l'heure des graves méditations, lorsqu'il entendait la voix intérieure de Dieu, et la rendait sous des signes fragiles à l'Eglise étonnée et ravie.

O Thomas, quand pour la première fois vous apparûtes au monde dans votre berceau, ce fut le siècle de saint Louis qui vint à votre rencontre et qui vous reçut. Aujourd'hui le siècle qui se presse autour de vous ne pourrait pas vous dire son nom, car il n'en a point encore. Mélange étonnant d'infortunes et de gloire, de décadence et de jeunesse, d'ignorance et de lumière, d'égoïsme et de dévouement, il ne sait quel est le terme où il marche, ni le dessein qui le conduit. Va-t-il, tout chargé de ruines et incapable de reconstruire, aux gémonies de l'histoire?

Ou bien, poussé par une main généreuse qui tantôt l'abandonne, tantôt le retient, va-t-il d'expérience en expérience au repos d'une longue virilité? Il ne le sait pas. Mais ce qui me rassure, c'est que je le vois près de vous, et que votre nom, un moment obscurci, lui apparaît de nouveau avec l'auréole du génie dans la sainteté. Ah ! ne méprisez pas ses instincts et ses efforts. Ouvrez-lui les mystères de cette doctrine où, lors même que vous n'avez pas prévu, vous avez encore tout dit, et que, fortifié par elle, ce siècle plein d'espérance et de douleurs puisse, avant de clore sa course, redire au siècle qui le suivra la parole où s'exprime tout le but du Christianisme dont vous êtes le premier maître : Gloire au ciel, paix à la terre ! Gloire à Dieu, paix aux hommes !

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