‹ Biographie historique de R.P. LacordaireChapitre 11 sur 11 · F.N FÉVRIER, MARS ET AVRIL · texte numérisé non relu

F.N FÉVRIER, MARS ET AVRIL

La grande voix, qui s'était fait entendre dans Liège la sainte pendant les jours austères de la pénitence, a cessé de retentir; les voûtes de la basilique chrétienne ont retrouvé leur majestueux silence; les dalles du temple ne sont plus écrasées sous le poids d'innombrables et avides auditeurs.

Mais si ces murs saints ont cessé de tressaillir, un grand souvenir historique et religieux s'est attaché pour toujours à leurs fondements; la chaire de St-Paul a été de nouveau consacrée par un de ces triomphes qui ne périssent pas. Oui, le flot qui avait apporté l'homme évangélique aux rives de la Meuse s'est retiré et l'a ramené aux rivages de la patrie.

Tout passe, l'homme fuit, sa parole s'évanouit, mais les enseignements éternels qu'elle déroule ne passent point, leur principe et leur fin sont éternels. Mais il y a plus, cet homme illustre qui a disparu comme l'ombre a laissé au milieu de nous comme une trace lumineuse, un je lierais quoi.de radieux, de grand, d'élevé, de royal, qui accompagne son noble souvenir.

Appelé par la bienveillance de la rédaction à remonter les larges et délicieux sentiers, où nous l'avons suivi pendant ces journées de bonheur, j'ai accepté trop légèrement celte lâche. Une promesse est un devoir. Résumer les inspirations du génie, résumer l'exposition des plus sublimes mystères de la foi, résumer les questions les plus subtiles de la métaphysique, disséquer avec le scalpel de l'analyse les plus riches et les plus poétiques élans de l'imagination!... Ce travail doit nécessairement être imparfait, inexact, incomplet, car ici la perfection est d'une absolue impossibilité.

Avant de nous lancer dans les champs arides du résumé , il est peut-être utile de donner un aperçu sur le talent oratoire de l'illustre Dominicain. Toute appréciation est relative, et voilà pourquoi l'esprit dans les jugements cherche invinciblement un point d'appui qui est la comparaison.

Nous ne pouvons pourtant nous permettre de nous on servir ici, la pensée serait par trop présomptueuse de porter nos jugements sur les différentes manières d'évangéliser les peuples et de combattre le bon combat de la foi. Dieu connaît les besoins de son peuple, seul il plonge dans les silencieux abîmes des consciences.

Du reste ces parallèles ne peuvent être impartiaux; ils ne sont jamais à la hauteur des héros, ils n'expriment jamais l'opinion entière des admirateurs des talents divers, ils sont toujours respectivement trop pâles ou trop flatteurs, et leur moindre défaut est de ne contenter personne.

La nature a donné au R. P. Lacordaire la grande physionomie de l'orateur. La vivacité des lignes de cette ûgure ardente, le feu de ce regard, la fermeté et la franchise de cette pose préviennent d'abord l'auditeur. Sa voix frêle et fatiguée au début, prend soudain de la vie et devient chaleureuse et vibrante; la phrase est d'abord incisive et coupée, puis la verve la saisit, la pensée déborde l'âme de l'orateur; le geste devient vif, la parole devient animée et vivifiante. L'éloquent Dominicain rayonne de conviction et de foi, et commande le respect à ce doute , à celte indifférence, à celte incrédulité, que la curiosité attire autour de sa chaire, et que sa véhémente parole remplit de crainte et d'admiration , lorsqu'il lance sur tous ces orgueils égarés ces traits et ces feux d'éloquence brûlants comme la foudre.

Chez le P. Lacordaire le calme n'est jamais qu'apparent, la moindre opposition électrise celte organisation ardente que la plus petite étincelle allume et que l'inspiration emporte.

A la vue de son ennemi, de celle raison humaine égarée, de celte fille de Satan, comme il la nomme, il a frémi. Il s'arme à l'instant contre elle du flambeau de la philosophie dont elle abuse, pour la conduire et descendre avec elle dans les profondeurs mystérieuses de l'éternité.

Tantôt il entre dans les secrets de la méîaphysique : il s'y plaît, il s'en délecte, il s'y plonge, et, de degré en degré, sa pensée s'élève, monte toujours, arrive sur les hauteurs sublimes delà religion, et nous emporte avec elle jusqu'au trône de l'Éternel. Tantôt il promène cette pensée sur la vie sociale, politique el civile des peuples. Tantôt il va chercher ses preuves et ses explications générales dans le grand foyer des connaissances humaines dont il semble avoir pénétré tous les mystères. Puis il revient à l'individu, il saisit la raison de l'incrédule, il la subjugue, il la presse dans sa brûlante étreinte , et l'incrédule atterré jette un cri d'admiration en présence de cette foi puissante qui éclate, et de cette énergique argumentation qui foudroie son intelligence.

Il semble vraiment qu'il ait mesuré la tête du raisonneur de son compas mathématique, tant il sait rencontrer les objections qui dans cette tête égarée doivent jaillir de la thèse qu'il défend.

Quant au croyant, il se sent heureux et fier de partager la croyance

d'un si beau génie, qui va puiser ses inspirations dans les plus sublimes écrits des Pères de l'Eglise, et vient ensuite dérouler avec pompe leurs magnificences cl leurs grandeurs.

Tous à la (in du discours se demandent ce qu'il faut le plus admirer, ou de la facilité avec laquelle il aborde les questions les plus subtiles de la métaphysique qu'il poétise, ou de la clarté qu'il répand dans la discussion, ou de la bardiesse de ces propositions qui démontrent avec quelle puissance de conception et quelle habileté d'investigation il a fouillé dans les inconnues profondeurs de la théologie et de la philosophie. Aussi quoi de plus admirable, de plus concis, de plus clair, de plus juste, de plus complet que ces définitions de quatre ou cinq mots qui sont presque toujours neuves?

Le P. Lacordaire est toujours l'intrépide soldai qui veille sur la brèche, toujours prêt à tenter une sortie et à défendre le rocher inexpugnable sur lequel la ville éternelle est bâtie. C'est la sentinelle avancée, prête à combattre en première ligne dans le combat à mort que se livrent la foi et la raison égarée. Valeureux alhlèle, il poursuit partout son ennemi à coups de synthèse, et dans la vivacité de l'attaque, tournant sa massue tantôt par ici et tantôt par là, il ne lui accorde ni grâce ni merci. Il ne demande dans ce duel de l'intelligence que de se mesurer à armes égales, c'est-àdire, avec la bonne foi, la droiture du cœur et une volonté sincère de se ranger sous le drapeau du vainqueur. Il se plaît dans l'orage et la tempête, et ressemble assez bien , surtout dans ses admirables résumés où la fougue française l'emporte, à ces torrents impétueux qui déracinent, culbutent et roulent dans leurs eaux bondissantes les débris amoncelés sur leur passage.

Le combat est dans sa vie, c'est du reste celle de tous les cœurs généreux et de toutes lésâmes d'élite. Mais lui, dans le combat, il cherche les postes avancés, dangereux, et dans la tempête il aime à flotter sur les courants au milieu des récifs et des écueils.

Il charme par la majesté de la raison , il captive par la pose de sa brillante imagination, il entraîne par son langage extraordinaire, et possède le rare talent qui lui fait un admirateur de chaque auditeur. Plus on l'entend, plus on veut l'entendre et plus on l'admire. Il est philosophe avec le philosophe, théologien avec le théologien, il possède toute la fantaisie du poète et toute la force du logicien.

Si nous passons à la forme , la phrase du P. Lacordaire est saccadée , heurtée, brillante, éclatante. Jamais il ne la fatigue, c'est un métaphysicien-poète, ce n'est point un rhéteur.

Son admirable talent commande le respect sur les irrégularités d'un génie véhément ; l'expression la plus commune est toujours relevée par la noblesse de la pensée, et tel mot qui paraît hasardé dans un compte-rendu n'élait point dans sa bouche au-dessous de la majesté de la chaire chrétienne.

Du reste son imagination mathématique est plus riche dans l'accouplementdes pensées que dans les images de la phrase , et, chose remarquable, c'est dans les mouvements les plus logiques qu'il est le plus poétique.

On a dit que chez le P. Lacordaire tout était improvisé , que rien dans son action oratoire n'était préparé. Cet éloge serait un blâme amer. L'illustre Dominicain connaît tous les secrets de l'art oratoire; il connaît l'exemple et les préceptes de Démosthène et de Cicéron; et d'ailleurs il suffit d'avoir entendu une seule fois le P. Lacordaire, de l'avoir vu gesticuler de la main gauche avec la facilité de la main droite, de l'avoir vu après un beau mouvement se cramponant à la chaire et présentant la poitrine comme pour défier l'incrédulité, puis se reposant glorieux dans un éloquent silence, pour comprendre qu'il a dû longtemps étudier une des plus importantes qualités de l'orateur. Mais on peut dire que sa pensée est tellement forte, son argumentation tellement serrée, son langage tellement extraordinaire que, à moins d'en faire à dessein une étude particulière, on oublie complètement la magnificence de la forme.

Une chose que nous avons encore remarquée dans la forme, c'est cette division de ses thèses, de ses preuves, de sa phrase même en trois parties : c'est toujours la trinilé de l'espace et de l'àme, toujours trois systèmes philosophiques, trois espèces de religion. C'est qu'aussi le nombre trois se retrouve partout dans les êtres créés et dans les conceptions de l'homme. Nous le voyons dans la chaire chrétienne, sur les théâtres de l'antiquité, et il est passé jusque dans la phrase du rhéteur.

Le P. Lacordaire possède aussi, comme orateur chrétien, une double trinité puissante. Dans l'ordre de l'intelligence : facilité étonnante à traiter les questions les plus abstraites de la philosophie, clarté admirable dans leur exposition, rare talent d'application de la philosophie aux dogmes révélés; dans l'ordre de la volonté : désir du combat, amour du péril, vivacité et fougue de l'attaque.

De là ces reproches qu'on lui a adressés d'avoir choisi pour les braver toutes les difficultés du dogme chrétien. Mais Dieu l'a créé pour cela. Qui nous expliquera les mystères du dogme catholique, si ce n'est point Lacordaire? En venant à Liège, il savait qu'il trouverait dans celte noble cité comme ailleurs une élite d'intelligence que sa présence attire toujours partout; mais pour lui faire un grief des matières qu'il a choisies, il faut ne l'avoir pas entendu. Quel est l'auditeur qui s'est ennuyé à ses conférences? S'il en est un seul , Lacordaire n'est point venu pour lui ; il se rencontrera assez d'autres ouvriers dans la vigne du Seigneur pour cette intelligence. Ou enfin pensez-vous que le P. Lacordaire ait eu la prétention de venir nous faire comprendre les mystères devant lesquels sa majestueuse intelligence se met à genoux? Ecoutez sa réponse : J'ai voulu vous montrer que ce que l'Eglise catholique enseigne, ce que les Pères de l'Église développent est

digne au moins de votre respect ! Je viens vous montrer que ce qui vient de Nazareth est digne de vos réflexions; que les choses de la religion catholique ne sont point indignes de votre intelligence et méritent bien que vous ne les traitiez pas avec un si impérieux dédain. Je viens vous prier d'étudier la religion !... Qui pourrait nier que son but n'ait été rempli au delà de toute expression?

Mais entrons en matière : voyons d'abord le sommaire des conférences, le plan de chacune d'elle, et passons ensuite avec plus de liberté à leurs développements.

Sommaire général.

De la religion ou du commerce de l'homme avec Dieu et de Dieu avec l'homme, ou Dieu, l'homme, leurs rapports, car c'est toujours la religion.

I. Il y a une religion vraie. II. Cette religion vraie est le christianisme catholique. III. Que dit celte religion de la notion de la Divinité? C'est un Dieu en trois personnes. IV. Que dit-elle de l'homme? C'est un être créé par Dieu. V. Mais comment un Dieu bon a-t-il pu créer un être malheureux? C'est que cet homme, ayant brisé ses premiers rapports avec Dieu, est déchu. VI. Dieu après sa chute a bien voulu le relever par le mystère de la Rédemption. VII. Mais l'homme était toujours faible, Dieu devait donc éclairer l'intelligence de l'homme et la soutenir dans le bien d'une manière efficace. VIII. Or Dieu l'a fait en établissant sur la terre une autorité doctrinale et IX une autorité mystique.

Continuons à disséquer :

Ie Conférence. 1° Ce qui est universel et perpétuel est vrai; or le phénomène religieux est universel et perpétuel; donc il est vrai.

Obj. L'irréligion existe aussi. Rép. Ce phénomène ne possède qu'un caractère individuel, local et négatif.

2° Les facultés naturelles sont vraies; or la faculté de religion est une faculté naturelle et nécessaire à l'homme; donc elle est vraie; donc le phénomène religieux qu'elle produit est vrai comme effet d'une cause vraie.

5° Ce qui vient de Dieu est d'institution divine; or cette faculté vient de Dieu; donc elle est d'institution divine. Elle vient de Dieu, si elle n'a pu être créée par l'homme ; or elle ne l'a pu ; donc etc.

II8 Conférence. Obj. S'il y avait une religion vraie, cette religion ne serait point un assemblage d'erreurs contradictoires : le prétendre ce serait insulter à la bonté et à la majesté de Dieu; or la plupart des religions connues sont un assemblage d'erreurs; donc il n'y a point de religion vraie.

Ie Rép. Il n'y a pas contradiction à la bonté suprême, si l'homme seul est l'auteur des erreurs qui souillent les religions connues et si Dieu devait le permettre dans l'ordre établi ; or c'est l'homme qui a défiguré la

vraie religion et Dieu devait le permettre, à moins de foudroyer l'homme dans sa liberté.

2e Rép. L'objection ne sape pas la thèse, si les religions corrompues ne sont point elles-mêmes la négation du phénomène religieux; or aucune d'elles n'est la négation du phénomène religieux, elles en sont au contraire la plus éclatante manifestation. Donc.

5e Rép. Il suffit, pour que la bonté de Dieu soit sauvée, qu'il ait donné à l'homme une marque infaillible pour reconnaître la vraie religion; or il l'a donnée à la vraie religion dans sa quadruple couronne : l'unité, la sainteté, l'universalité, la perpétuité. Mais quelle est donc la religion à la tête de laquelle repose cette rayonnante couronne? Les faits sont là, c'est le christianisme catholique.

IIIe Conférence. Or le christianisme dit : Dieu, c'est le Père, le Fils, le St-Esprit, et ces trois ne sont qu'un.

Ie Explication. Lumière naturelle : Tous les êtres sont féconds, c'est un fait. Nemo dat quod non habet. Or Dieu a donné la fécondité aux êtres ( on suppose ici la création, on la prouvera plus tard ). Donc il a aussi celte fécondité.Mais chaque être produit, dans la mesure de sa puissance, des êtres égaux à lui; or Dieu est infini ; donc il doit produire d'une manière infinie.

Lumière de la raison : Le double motif de la fécondité des êtres est leur besoin intrinsèque d'activité et la tendance irrésistible de communication du bien; or Dieu est l'être-principe, la vie-principe; donc il possède essentiellement ce double motif.

Obj. Mais l'être infini ne peut produire son semblable , deux infinis impliquent contradiction dans les termes; or Dieu est infini, donc etc.

Rép.ie distingue. L'infini ne peut produire son semblable en se divisant ni en se dédoublant, je l'accorde; il ne le peut en produisant des relations, distinctes entre elles, bien qu'elles ne forment qu'une seule substance, je le nie. Je m'explique : l'espace renferme trois relations : longueur, largeur, hauteur; ces trois relations sont distinctes entre elles; mais toutes trois ne forment ensemble que l'espace, l'unité dans la pluralité. Il en est de même de tous les corps qui flottent dans l'étendue, ils ont tous ces trois rapports et ne sont pourtant qu'une unité. Le diamant est diamant en hauteur, diamant en largeur, diamant en profondeur, et reste toujours diamant; de même Dieu dans les trois relations reste Dieu, de là les trois relations sont divines.

Obj. Mais cet argument basé sur la similitude manque de portée, car les relations en Dieu sont des personnes.

Rép. Qu'est-ce qu'une personne? Ce qui forme la personne c'est l'individualité, l'individualité qui a intelligence et conscience est une personne. Or toutes les relations en Dieu ont intelligence et conscience; donc ces relations doivent être des personnes.

Obj. Mais pourquoi trois personnes? pourquoi celle égalité de substance avec celte hiérarchie de personnes?

Rép. Lumière surnaturelle. Dieu est esprit; or tout esprit est constitué d'un snlijo» Hun mi d'une intelligence sur laquelle repose et qui engendre la pensée, pensée qu'elle contemple et qu'elle aime; ainsi, intelligence, pensée, amour ; donc il doit en être de même de Dieu, qui est intelligent: le Père , pensée : le Verbe, amour: l'Espril-Saint.

Pourquoi cette hiérarchie des personnes et comment l'expliquer avec une infinie nature de substance pour les trois personnes? Parce que toujours est-il que c'est l'unité qui engendre la pluralité et qu'il y a au moins la procession de raison. Celte pluralité dans l'unité s'explique encore par les lois sociales de l'humanité dont l'unité fait la force.

IVe Conférence. Qu'est-ce que l'homme? Le matérialisme, le panthéisme, le dualisme, ces trois systèmes inventés par la philosophie sur l'originedes êtres, n'expliquent rien. Le christianisme catholique nous dit encore : Dieu a créé l'homme.

Obj. Pour créer quelque chose il aurait fallu un type; or Dieu n'en avait pas, puisque rien que lui, être infini, n'existait. Donc Dieu n'a pas pu créer.

Rép. L'objection ne peut être résolue de front; mais Dieu nous a donné une autre manière de prouver la création , c'est par sa nécessité ; car de deux choses l'une : ou ce qui existe existe par soi , ou il existe par autrui; or il serait absurde de dire que l'homme existe par soi, ou par une autre créature, car ce serait toujours une chose indéfinie qui n'expliquerait rien; donc il existe par l'infini.

Obj. Mais Dieu ne fait rien sans motif; or il n'avait et ne pouvait avoir aucun motif de créer l'homme. Donc.

Rép. Le motif de Dieu c'était sa bonté.

Obj. Mais l'Écriture dit : Omnia propter semetipsum operatus est Deus.

Rép. Oui, en tant qu'il est bonté infinie.

Obj. Mais , si c'était par bonté qu'il nous a créés, Dieu devrait nous avoir créés pour le bonheur ; or nous sommes malheureux ici-bas. Donc.

Rép. Ici-bas si nous sommes malheureux, c'est que nous aimons la créature, le fini , au lieu d'aimer le Créateur, l'infini; car le malheur ici-bas est souvent au contraire un bonheur pour nous ramener au Créateur.

Obj. Mais, en admettant la création, comment a-t-il pu créer deux principes finis, le corps et l'esprit? Pour cela il devait avoir un plan ; or rien hors de lui, être infini, n'existait; donc il ne pouvait créer ces deux principes.

Rep. Définissons les termes : l'infini est ce qui n'a ni commencement ni fin, le fini c'est le contraire, puis entre deux vient l'indéfini, c'est là le plan de projection de la création. L'indéfini est suspendu entre l'infini et le fini, l'infini c'est Dieu, le fini c'était le néant, l'indéfini est ce qui peut toujours monter sans toucher l'infini et toujours descendre sans toucher le néant.

Dieu donc créa l'esprit, infini potentiel qui s'élève vers lui, et la matière, infini potentiel qui descend vers le néant, mais deux indéfinis qui ne touchent jamais les deux pôles opposés, tel est le plan de la création ; or ces deux indéfinis ou ces deux infinis potentiels réunis, c'est l'homme, c'est le centre de la création.

Obj. Mais pourquoi Dieu nous a-t-il créés si tard?

Rép. Par rapport à Dieu, tous les actes sont co-éternels à lui, pour lui il n'y a ni passé ni futur. L'objection est donc sans portée par rapport à lui. Quant à l'homme, c'est un être fini; il devait donc être créé dans le temps, car une création éternelle implique contradiction dans les termes. Ainsi l'objection est vide de sens, puisqu'elle se présenterait toujours, n'importe à quelle époque la création eût eu lieu.

Obj. Pourquoi un Dieu bon aurait-il créé des êtres qu'il savait devoir être éternellement malheureux?

Ie Rép. Un attribut en Dieu ne peut en détruire un autre, lui défendre de créer ce serait anéantir sous la bonté sa souveraine puissance. Donc on ne peut lui reprocher d'avoir usé de sa puissance en nous créant.

2e Rep. Dieu ne pouvait priver de leur bonheur mérité les bons pour épargner les méchants; où serait sa justice? Or en détruisant les méchants il l'eût fait, car l'homme méchant produit aussi une postérité parmi laquelle se trouveront des justes qui doivent jouir du bonheur éternel; et s'il avait détruit les méchants seuls à leur naissance, où serait notre liberté? où seraient nos mérites?

Ve Conférence. D'où vient l'état actuel de misère et de désordre de l'homme? Le christianisme nous dit que c'est la conséquence du péché de notre premier père. C'est la seule manière d'expliquer ce fait humanitaire, dont ni le manichéisme , ni le matérialisme, ni l'antisocialisme n'ont pu rendre compte. Dieu avait créé l'homme pour vivre avec l'amour divin, l'homme a brisé ce lien qui l'unissait à Dieu, il a péché, Dieu s'est séparé de lui, il est resté avec sa misère.

Obj. Mais toute faute est imputable à l'individu qui l'a commise ou aidé à la commettre ; or Adam seul a commis la faute. Donc il est le seul punissable. Ou bien une faute est un acte; or l'essence d'un acte est d'être transitoire et intransmissible, donc la faute était intransmissible.

Rép. Le raisonnement est vrai. Mais rappelons-nous ce que nous avons dit de l'homme , être indéfini. En se séparant de Dieu, il perdit l'attraction divine et resta plongé dans l'ordre matériel ; de là absence de la grâce , de là concupiscence de la chair : deux choses négatives qui ont altéré et diminué la nature primitive de l'homme, dont la première a continué à manquer à sa postérité, et dont la seconde, la concupiscence, effet de l'absence de la première, a continué aussi à se développer par voie de négation de l'attraction divine, comme une maladie héréditaire qui se transmet.

Obj. Mais comment ce péché peut-il nous être imputable ?

IUp. A titre de solidarité, en tant que tous nous sommes de la substance adamique, qui est la substunec à l'état d'unité qui comprend en elle tout le genre lui main.

Obj. Pourquoi Dieu permet-il celte transmission?

/.V/>. Dieu ne peut être tenu de détruire les lois générales des êtres qu'il a établies; or, pour empêcher cette transmission , il aurait dû le faire; car il devait alors anéantir ou l'homme, ou la liberté de l'homme; or anéantir l'homme ou sa liberté, c'était certainement renverser les lois morales et physiques de l'univers. Donc etc.

Obj. Pourquoi ne pas rendre à chaque enfant en naissant sa première innocence?

Rcp. On ne peut rien imputer à Dieu, s'il a fait mieux que cela; or il a fait mieux par la rédemption, ce que l'on va prouver.

VIe Conférence. Obj. Dieu comme être infiniment bon doit haïr infiniment le mal ou le méchant, c'est incontestable ; d'un autre côté il est aussi incontestable que la réparation doit venir de l'être coupable; or l'homme était le coupable, l'homme est un être fini, qui s'était haï infiniment. Donc la réparation était impossible.

Rép. Je nie la conclusion et je la remplace : donc la réparation devait avoir lieu dans l'homme comme être coupable et dans Dieu comme être infiniment offensé; or J.-C. devint Homme-Dieu, donc la réparation pouvait avoir lieu, donc elle est possible, donc il fallait un Homme-Dieu pour l'accomplir.

Obj. Mais Dieu n'était point coupable, il ne pouvait donc expier pour l'homme.

Rép. Sans la solidarité non, avec la solidarité il le pouvait. La solidarité est la communauté qui ne forme qu'un de deux êtres; or Dieu entra en communauté avec l'homme, en prenant sa nature et en se faisant chair.

Obj. Vous supposez que Dieu eût pu se faire chair, c'est impossible.

Rép. Dieu est un esprit comme notre âme est un esprit, il n'y a que l'infini de différence; or l'âme est en communauté avec le corps, donc Dieu peut bien se mettre en communauté avec l'humanité. L'un mystère n'est pas plus incompréhensible que l'autre.

Obj. Mais pourquoi J.-C. est-il venu si tard?

Rép. D'abord il ne nous devait rien. C'était pour nous faire, sentir combien sa venue était nécessaire.

VIP Conférence. Obj Mais à quoi sert la réparation si l'homme avec la liberté de faire le mal a encore la faiblesse en partage? Or il est encore faible et libre.

Rép. Dieu ne pouvait anéantir la liberté de l'homme; mais il devait, pour être juste , poser à celte liberté des règles à suivre; or il l'a fait : car il a établi sur la terre une autorité infaillible pour régler cette liberté.

2e Obj. Mais à quoi bon une autorité qu'on ne peut reconnaître? Or celle autorité on ne peut la reconnaître, offusquée quelle est par le faux enseignement et les préjugés.

Iïép. Les préjugés et le faux enseignement ne détruisent pas la justice de Dieu , s'il a donné à l'homme une autorité doctrinale, indéfectible, facile, pour faire reconnaître par tous sans exception la vérité universelle et dissiper les erreurs. Or cette autorité existe. Donc.

VIIIe Conférence. Obj. Si l'autorité doctrinale existait , elle devrait éclairer l'esprit et le diriger efficacement et d'une manière infaillible. Or une telle autorité est impossible sur la terre. Donc.

Rép. Cette autorité existe dans l'Église catholique, les faits sont là pour prouver qu'en éclairant l'intelligence elle exerce une autorité efficace par la seule persuasion. Qu'elle est indéfectible, les faits le prouvent encore; ces faits sont constants, et cependant l'homme, abandonné à lui-même, est faillible. Nous devons donc conclure que celte autorité, que les faits nous démontrent infaillible, a sa source en Dieu, seul être infaillible; partout elle doit avoir une unité indestructible, être toujours la même , et c'est ce que nous trouvons encore dans le christianisme catholique et dans le seul christianisme catholique.

Obj. Mais obéir à celte Église, c'est abdiquer sa liberté, c'est être esclave. Rép. Ne voyons- nous donc pas que tout homme reste toujours libre; c'est donc une soumission libre que nous avons.

Obj. Mais celte soumission libre est absurde, car toute soumission à l'homme est sujette à erreur; or cette soumission est une soumission faile au corps de l'Église catholique.

Rép. La soumission à l'Église, en tant que composée d'hommes sujets à l'erreur, serait une absurdité, je l'avoue; mais, en tant qu'ils sont les organes de la Divinité, je le nie : car alors l'Église devient infaillible comme son auteur; or l'Église c'est la cité de Dieu, c'est J.-C. lui-même. Donc.

IXe Conférence. Tout était fini. J.-C. se donna alors lui-même dans le mystère de la vie : c'est l'Eucharistie. — L'être à l'état de vie suppose trois choses : l'activité , l'organisation , et une substance sur laquelle repose l'activité organisée. Pour continuer à vivre, il lui faut en outre une substance étrangère à la sienne, qui le soutienne et le répare, c'est une loi générale : l'organisation doit se replonger sans cesse dans un foyer de vie et se l'approprier par la communion substantielle avec lui. Ceci se fait pour les corps par l'aspiration et l'assimilation. Il faut de même que la substance intellectuelle communique avec un foyer de vie , si elle ne veut pas végéter. La vie naturelle trouve son foyer dans la nature, la vie humanitaire dans la société, qui rend notre âme sauvage, barbare, ou civilisée, selon le foyer où nous puisons. La vie spirituelle a donc besoin aussi d'avoir son foyer commun : ce foyer c'est Jcsus-Clirist , c'est l'essence divine, c'est la vérité , la voie et la vie.

Ie Obj. L'impossible est inadmissible, et il est impossible qu'un corps soit contenu dans un espace aussi resserré que la sainte bostie. Donc.

flép. Cette objection serait sérieuse, si l'on connaissait toutes les propriétés des corps et leurs différentes espèces; or on ne les connaît pas. Nous voyons assez que cela est possible par ce que nous connaissons des différences qui existent entre les différents corps connus : le solide, le liquide , le gaz. Puis vient encore le fluide impondérable et le corps spirilualisé. On ne peut donc physiquement conclure qu'il soit impossible qu'un corps soit contenu dans un espace si étroit, puisqu'on ne peut même pénétrer les propriétés des corps connus.

2e Obj. Un même corps identique ne peut être présent en même temps dans plusieurs lieux; car ce ne pourrait être que par déplacement local; or les mots identité de corps et déplacement local impliquent une contradiction mathématique. Donc.

Rép. En vertu des paroles sacramentelles le corps du Christ ne se trouve pas sous les espèces eucharistiques comme un agrégat de molécules grossières et étendues , mais à la manière d'une stibstance, comme le dit S. Thomas; or une substance, simple de sa nature, n'ayant aucun rapport nécessaire avec l'espace, peut se trouver en plusieurs endroits à la fois (1).

5e Obj. Dans ce dogme il faut que la Divinité se mêle dans nos entrailles à notre vile nature; or ceci répugne à la dignité d'un Dieu. Donc.

Rép. Rien d'abord de ce qu'a créé Dieu n'est vil, le corps ne le devient que par la souillure. Et puis ce sont les deux plus augustes organes qui reçoivent le corps de J.-C. : les lèvres, l'organe de l'affection, de l'amour et de l'éloquence , et les entrailles , le siège de l'amour maternel , de la charité , de la sensibilité, de la bonté. Et du reste n'est-ce pas pour le corps aussi bien que pour notre âme que J.-C. est descendu pour nous racheter? Notre corps était donc digne de son amour.

Nous avons jeté sur le papier les ossementsdesséchés de ces inimitables conférences, puis nous en avonsdresséen les réunissant un affreux squelette sans nerfs et sans muscles; tâchons maintenant de lui donner un peu de sang, un peu de chair, car lui donner la vie il nous est impossible : le Dieu qui l'animait de son souffle a disparu et seul il le.pouvait. Mais nous avons dû faire ce travail hideux, afin de pouvoir autant que possible dans une analyse restreinte suivre la route incertaine du grand Orateur dont l'éloquence a la puissance de toutes les imaginations vigoureuses et de tous les esprits profonds. 11 nous fallait planter quelques jalons, afin de pouvoir parcourir les sentiers où il nous avait conduit avec plus de liberté et de laisser-aller. Revenons donc sur nos pas et développons.

(1) D'après la conception de la substance de Leibnitz, conception que Leibnitz attribue à Platon , à Aristote et à S. Thomas, l'objection est très-facile à résoudre. Voir le Systema thcologicum du grand philosophe théologien.

Nous l'avons déjà dit : le but du R. P. Lacordaire dans ses conférences a été d'inspirer du respect à la raison humaine pour les sublimes et féconds enseignements de la foi catholique; son but a été de provoquer l'étude de ses dogmes et de sa divine morale; son but a été de faire entrer par la conviction dans la têle de l'incrédule cette croyance si belle de raison, si raisonnable, si divine dans ses dogmes et dans sa morale, celte croyance à laquelle lui-même il est attaché, à laquelle il croit jusqu'au plus profond de ses entrailles.

Le plan de ses neuf conférences était bien restreint pour arriver à un but si sublime, et cependant il a abordé dans ce peu de mots toutes les grandes et difficiles questions de la religion : Trinité, création , chute de l'homme , réparation, Eucharistie. Il nous a prouvé, appuyé sur la seule raison, les faits, l'organisation sociale et le désordre du monde, qu'il devait y avoir une religion, qu'elle était nécessaire, qu'il était de l'essence même de l'homme de pratiquer une religion. Quelle richesse de développement et d'exposition n'a-t-il point mis dans l'examen de ce phénomène humanitaire, dans le tableau de sa force d'expansion, dans la description de son universalité, et quelle fermeté sa parole a prise dans le tableau de sa perpétuité! Il a fait servir ici l'histoire des peuples à l'appui de sa thèse, il nous en a révélé les causes et a balayé devant lui le fantôme de l'irréligion , phénomène négatif, national, inconsistant, individuel, et l'a brisé devant l'universalité du phénomène religieux. Mais ce n'était point assez ; il a appelé la métaphysique à la défense de sa cause, et là comme toujours il a étonné par cette élégance de la phrase mêlée aux démonstrations les plus solides de la philosophie. Or partout où l'on trouve la vérité, dit-il, on trouve Dieu, caria vérité c'est Dieu; la religion est donc une création de l'Être suprême, elle est d'institution divine.

Il cherche alors avec son regard d'aigle où se trouve cette vraie religion sur la terre. Il cherche où est le travail de l'homme, et il réduit en poudre et l'idolâtrie et le mahomélisme et le protestantisme. Il pleure comme le Prophète sur les erreurs du cœur humain que l'orgueil a troublé; puis par un retour sublime, après avoir déblayé sa marche, il arrive à la religion catholique, resplendissante de gloire et de clarté, et portant au front les couronnes de l'unité, de la sainteté, de l'universalité, de la perpétuité. Puis sur les hauteurs où il nous a élevés avec lui, il se résume, et vient triomphant et puissant de logique nous envelopper toul entiers dans un foyer de lumière. Mais revenons sur nos pas :

Le phénomène religieux a existé chez tous les pleuples; le sauvage a des autels comme le barbare, et l'homme civilisé, en renversant les autels du barbare dégouttants du sang humain, les remplace par des temples qui abritent la Divinité, et remplace le sacriûce humain par celui des animaux et par l'offrande de son cœur. L'irréligion était nécessaire même, si vous le

voulez. Elle est là nouante dans l'humanité sur la mer du doute pour prouver la liberté de l'homme, et quand l'infortunée a été bien ballottée par tous les venis du désespoir, quand le glaive froid du malheur est venu fouiller dans son cœur, alors on la voit, cette fière incrédulité, pleurer, prier, croire, aimer, et se prosterner avec amour et bonheur devant ce Dieu qu'elle avait méconnu.

Mais cette religion, qui console, qui fait aimer, c'est la religion catholique; vous allez la reconnaître: elle est la fille de Dieu, les autres sont les filles de Satan, elles sont encore là pour exercer la liberté de l'homme. La fille de Dieu nous attire vers son père, les autres nous attirent vers la créature. De là ce flux et reflux de l'homme entre le fini et l'infini, entre le parfait et l'imparfait , entre le visible et l'invisible. Puis l'homme s'abaisse et perd son Dieu, ou, frappant la terre comme un fier coursier, il se dégage de ses entraves et va se perdre dans les profondeurs de l'amour éternel.

L'idolâtrie, c'est un Jupiter orgueilleux, cruel, ce sont des divinités qui glacent l'espritd'épouvante et qui remplissentl'àme de dégoûtantes horreurs. Le mahomélisme , c'était d'abord l'effet de ce christianisme qui avait écrasé la lêle du vil serpent, mais qui, rejetant J.-C. , fit de son peuple un peuple sensuel, adonné à la brutalité des plus honteux penchants. Mais le protestantisme a surgi dans l'Europe chrétienne. Il vient diminuer la vérité, il attaque ce qui blesse notre orgueil et nos sens : l'Eucharistie, la confession , la mortification. Ainsi c'est toujours un autel portant d'un côté le nom de Dieu et au revers le nom de l'enfer. Que concluons-nous de tout cela? Donc l'homme est libre. Mais où est la voie, la vérité et la vie? Allez, marchez, marchez toujours, et lorsque vous rencontrerez sur votre roule la fille de Dieu, vous la reconnaîtrez à son vêtement royal : son sceptre , c'est l'unité ; car la vérité dans l'ordre métaphysique doit être une, immuable, éternelle; son langage respirera la sainteté, car la vérité dans l'ordre moral doit perfectionner notre volonté, elle est toujours sainte; sa couronne c'est l'universalité, car la vérité dans l'ordre vital, c'est d'agir partout sur les intelligences, car l'erreur comme l'irréligion, qui est une des formes de l'erreur, c'est la localisation. Enfin vous verrez à sa suite les siècles , les peuples et les nations, car dans l'ordre historique la vérité doit être perpétuelle; elle a toujours été, c'est Dieu même, elle est donc éternelle, elle doit donc remonter les âges qui ne sont que d'hier. Elle est perpétuelle, dessus nous, la vérité; elle ne date donc pas de 4517 , sa date est dans l'éternité , elle est gravée au front de l'Église catholique.

Il y a certainement des vertus chez le sauvage, chez le mahomélan; il y a plus même chez le protestant, puisqu'il croit en J.-C; mais il leur manque à tous le dévouement de la charité, la pureté des vierges, l'abnégation du religieux; le protestant a laissé évaporer le parfum de la floraison chrétienne.

On conçoit facilement tout ce que le génie de Lacordaire a pu tirer d'un sujet si fécond, avec sa manière de tout relever et de tout poétiser, avec sa parole vibrante.

Dans le mystère de la Trinité, nous avouons que c'est là qu'il nous a le plus étonné. Quelle clarté! quelle facilité! quel bonheur d'expressions! quelle poésie au milieu des déserts arides de la métaphysique! Là surtout il a versé sur son auditoire tous les trésors de son intelligence, tout son travail philosophique et théologique. Là il a fait marcher de front la lumière naturelle dans la manifestation des choses physiques, la lumière de la raison dans la manifestation des choses métaphysiques et la lumière surnaturelle dans la révélation des choses divines. Avec quelle beauté de formes, avec quelle délicatesse de langage il vous parle delà fécondité des êtres, et avec quelle science il vous en développe les mystères. Puis, par un effort sublime, il se présente à Dieu ex quo omnis palernitas in cœlis et in terra. Quoi, dit-il, l'homme est père, l'homme est mère ; et vous, mon Dieu , vous ne seriez qu'un être égoïste, moins heureux, moins complet que cette mère qui presse contre son sein cet enfant bien-aimé à qui elle vient de donner la vie, et sent le cœur de son enfant battre sur son cœur maternel. Vous seriez toujours seul, isolé dans votre éternité, vous contemplant éternellement et vous reposant dans cette stérile contemplation. Non, non, la nature s'y oppose, elle se révolte à cette pensée.

Remontant alors dans les sphères de la métaphysique, il déroule les mystères de l'activité et de la vie des êtres. Il vous éblouit sous une avalanche de définitions dont la profonde justesse vous étonne. Qu'est-ce que l'être? c'est l'activité; agir, c'est produire. Qu'est-ce que la vie? C'est le mouvement spontané. Qu'est-ce que le mouvement? C'est le fait de se porter en un lieu. Qu'est-ce qu'une personne? Ce qui fait la personne, c'est l'individualité, car l'individualité qui a intelligence et conscience est une personne. Donc la personne , c'est une substance distincte qui a conscience de soi-même. Qu'est-ce qu'un esprit? Penser et aimer, voilà toute l'âme.

Mais descendons dans le mystère avec la métaphysique. Puisque l'essence de tout être est de produire, chaque être doit produire des êtres égaux à lui, car au-dessous il n'épuiserait point son activité; au-dessus, c'est impossible... Le second motif de cette fécondité, c'est que, comme le dit St. Thomas, Bonum est sut diffusivum : le bien est communicatif de soi. Nous voyons un pauvre, nous lui ouvrons notre bourse; eh bien! de même , l'être ouvre les sources de la vie à un autre être, par son instinct naturel de bonté. Dieu est donc fécond , et Dieu doit produire aussi un égal à soi. Qu'ai-je dit? un égal à lui ? Mais Dieu est l'être infini? Comment peut-il exercer son activité? en se dédoublant, en se divisant? Deux infinis impliquent contradiction ; mais cependant l'activité est l'essence de l'être. Comment exercerat-il celte activité? En produisant des relations qui ne seront pas distinctes

de la substance, mais qui seront distinctes entre elles. Qu'est-ce qu'une relation? L'espace a les trois relations distinctes de hauteur, de largeur et de profondeur, et ces trois relations ne forment ensemble que l'espace. C'est l'unité dans la pluralité. Les corps qui sont dans l'espace ont aussi ces trois relations, et ne forment cependant non plus qu'un corps, et toiit être est soumis à ces relations. Pourquoi? Parce que tout être aspire à la vie, et que la vie c'est le mouvement, et que le mouvement suppose toujours un lieu de départ , un but et un chemin à parcourir. Donc la loi de l'être, c'est l'activité; la loi de la vie, c'est le mouvement : de là les relations. Dieu a donc aussi le mouvement en lui, puisqu'il est la vie principe, et le mouvement en lui étant aussi en lui pluralité de relations et unité de substance.

Ici l'orateur, au milieu de cette pressante logique et de ces abstraites questions, a eu un ineffable mouvement d'éloquence : il semblait qu'il voulait presser dans ses bras et jeter dans les bras de son Dieu tout son vaste auditoire. Comment rendre ces développements toujours clairs, simples et toujours élégants , assez longs pour faire saisir l'idée et l'expliquer, et jamais trop pour faire perdre la suite du raisonnement! Et tout ceci serait imprévu, tout ceci serait l'effet d'une imagination vagabonde?

Les relations en Dieu devaient être des personnes, parce que les relations en Dieu ont intelligence et conscience. Mais pourquoi trois relations en Dieu? Parce qu'il est esprit, et que notre esprit, tout fini qu'il est, pense; que la pensée est dans Pâme, mais n'est pas l'âme, et qu'une fois la pensée produite, l'âme l'aime comme son fils qu'elle a engendré aujourd'hui et se repose dans cet amour. Mais cette pensée , produite par voie de filiation, est en outre l'image de l'intelligence; elle est forte ou faible selon que l'intelligence est forte ou faible; et, par conséquent, outre la substance, il y a chez celle substance pensée et amour. Ainsi l'âme, sa pensée , son amour : Dieu le Père , le Fils , le St-Esprit. Comme c'est l'unité toujours qui engendre la pluralité , il devait y avoir hiérarchie dans les personnes , bien qu'il n'y ait entre ces personnes qu'une précession de raison et unité de substance.

Alors pour montrer que l'unité est la vertu première, l'orateur laisse aller son imagination, et nous montre les bouleversements des empires que le défaut d'unité disloquent jusqu'à ce qu'une main puissante ressaisisse tous leurs membres épars. Tout ceci est sec, aride, ennuyeux, et sur les lèvres du R. P. Lacordaire tout était animation et coloris. Puis quand, après vous avoir étonné par la majesté de la raison, il vient humblement vous demander un peu de respect pour cette religion catholique, pour ces magnificences que les grands génies de l'Église ont développées, ce n'est point du respect que l'on éprouve, c'est de l'admiration; et pour le catholique, c'est de la fierté et de la foi; pour tous, c'est un frémissement de bonheur de voir que notre raison puisse s'élever si haut; mais comme il l'a dit : sur les ailes de la foi l'homme s'élève à l'infini et tout lui est donné par surcroît.

Nous avons retrouvé dans la conférence sur la création les mêmes qualités chez le R. P. Lacordaire; il a été même jusqu'à un certain point plus extraordinaire encore; il a été sans contredit plus saisissant, surtout lorsqu'arrivé à la création, il nous a montré avec toute la grandeur de son art oratoire Dieu posant son compas entre lui et le néant et rencontrant l'homme dans l'indéfini, l'homme, le centre de la création, l'homme formant le plan de projection de la création, l'homme être de la race des infinis, l'homme touchant de la droite l'Eternel et de la gauche le néant. Alors il se passa dans l'auditoire, suspendu aux lèvres de l'orateur, un mouvement simultané d'admiration, un choc électrique des cœurs , et l'on regrettait la sainteté du temple qui défendait les applaudissements unanimes. Cependant nous l'avons déjà dit et nous le répétons, nous avons mieux aimé le bel ordre logique , la puissante raison de la conférence sur la Trinité, qui passe pour un chef-d'œuvre d'unité et de raisonnement, à cette conférence, qui montre du reste dans tout son déploiement la richesse, la vigueur et l'éblouissante fécondité de la poétique imagination de l'illustre Dominicain.

L'exorde de cette conférence fut le plus beau des neuf conférences, est aussi l'un des plus beaux que nous ayons entendus; on le voit encore réveillant la nature et révélant celte main puissante et mystérieuse qui nous a secoués dans ces abîmes du silence et du néant où nous dormions tranquilles; on entend encore résonnera son oreille cette voix qui crie au néant : viens, regarde, touche, entends, pense, aime, ô homme lève-toi : pour le rappeler bientôt après et le faire disparaître tout à coup de la scène du monde. Un tel exorde pour nous est un coup de force, et il faut être Lacordaire pour pouvoir encore après se soutenir à celte hauteur. Il le fit, selon le précepte de Cicéron , sortir du sujet comme une fleur de sa lige ; ce qui n'arrive pas souvent au R. Père, lui dont le genre d'éloquence est de procéder par synthèse, suite naturelle des sujets qu'il traite et de sa manière de les traiter. Il le débita du reste avec toute la chaleur d'un mouvement oratoire.

A ces grandes questions l'âme tremblante et inquiète de l'homme tâtonne et cherche. Elle trouve le matérialisme qui prend un peu de poussière et la jette en disant : il n'y a point de Dieu; le panthéisme, qui pétrit et façonne cette poussière , et dit : voilà mon Dieu ; puis le dualisme de Platon, le plus beau système enfanté par les enfants des hommes , qui dit : la matière est éternelle, l'esprit est éternel , et qui, pour unir ces deux éternels déjà contradictoires dans leurs termes ^invente par surcroît de faiblesse un principe plastique qui n'est ni matière ni esprit, et qui ne peut par conséquent rien expliquer, mais recule la question.

Puis vient le christianisme, toujours sublime dans sa simplicité, et qui nous dit : In principio Dcus creavil cœlum et terrain. Celte création s'explique par sa nécessité même. Il n'y a que deux manières d'exister, ou par soi ou par autrui. Homme d'hier, toi qui dois demain mourir, existes-tu par toi-

mène? Ta naissance el la mon Le crient que non; donc tu dois exister par atilrui, et cel autrui doit être, pour résoudre la question, un infini absolu et non un infini potentiel ; el cet infini, c'est Dieu. Dcus creavil cœlum et Imam. Puis l'orateur nous démontre que Dieu ne nous a point créés parce qu'il avait besoin de nous; il avait la société divine dans la Trinité, et l'infini aurait-il besoin de l'être fini? Ce n'est pas par justice, nous n'étions pas nés. Ce n'était pas pour exercer sa toute- puissance : quelle puissance y a-l-il pour un être infini qui crée le fini? Ce n'était point pour sa gloire; belle gloriole que la gloire qui vient de l'homme! L'homme fort et grand la méprise, parcequ'elle n'est souventquMnerte, qu'elle est passagère, et Dieu la recherchait? Non, non; mais c'est par bonté, la bonté c'est la vertu des grands hommes, c'est le principe de toute majesté; et l'antiquité l'a bien compris , en inscrivant au frontispice de ses temples : Deo oplimo maximo, la bonté avant la puissance. Nous sommes donc nés pour le bonheur. Oui. Mais l'objection arrive à bout portant : nous sommes pourtant malheureux. Ici-bas, oui, parce que l'amour que Dieu a eu pour nous demande la réciprocité. Or pour cette réciprocité Dieu devait être connu et aimé; il fallait à l'homme intelligence et liberté; Dieu nous a créés intelligents et libres, afin que nous puissions choisir entre lui et la créature. L'amour demande préférence et dévoûment, el enfin l'union. Or l'union avec Dieu doit être notre suprême bonheur, le seul bonheur possible. Quand nous abusons donc de notre liberté pour ne point l'aimer, nous faussons nos voies, nous sommes en dehors du plan de la création, nous devons être nécessairement malheureux. Et cela s'explique encore moralement el métaphysiquement par les désirs insatiables du cœur de l'homme, que ni la gloire, ni les richesses, ni les plaisirs ne peuvent remplir, mais Dieu seul, c'est-à-dire, l'infini. Nous avons déjà vu plus haut le plan de création, l'homme placé entre Dieu et le néant est le point de jonction en tant qu'esprit et corps entre l'infini et le néant.

Vient alors une des objections : pourquoi Dieu, l'être bon, l'être infiniment bon, nous a-t-il créés, alors qu'il savait que nous serions éternellement malheureux? La réponse métaphysique à l'objection est que nul attribut en Dieu ne détruit un autre attribut. Sa bonté infinie ne peut détruire ni sa puissance infinie, ni sa liberté infinie; mais cette réponse he satisfait pas entièrement le cœur. Dieu aurait donc dû anéantir les bons pour épargner les méchants, anéantir ces justes qu'il aime, qui l'ont servi, qui ont toujours désiré l'union avec lui! Mais où est sa justice, où est sa bonté, où est la réciprocité d'amour qu'il nous commande? Où est la récompense des peines que nous avons souffertes avec bonheur pour être unis avec lui dans toute l'éternité? Que devient notre désir infini de bonheur? Mais, laissez vivre les bons, anéantissez les méchants. Où est noire liberté? Comment pounons-nous payer Dieu de réciprocité? Quel sera noire mérite d'aimer

malgré nous? Et peut-on comprendre la récompense sans le travail et la certitude d'un bonheur infini? N'esl-elle donc plus un aiguillon suffisant pour maîtriser nos passions? et si ce n'en est pas un suffisant, que sera-ce si les peines ne sont pas éternelles? Bien que la prosopopée qui termina la solution de celle objection ne fut point amenée , parce qu'elle ne pouvait point l'être, elle fut pourtant saisissante; et si elle fit moins d'impression, c'est qu'elle arriva imprévue et disparut trop tôt. C'était certainement un grand et large spectacle que Dieu, ouvrant les tombeaux de l'humanité entière, ressuscitant les morts, et interpellant Adam, le chef de la race humaine, et lui demandant une sentence de vie ou de mort.

Mais abrégeons! Le monde est bouleversé, le désordre habite la terre. Expliquez-nous ce mystère. Incrédule, philosophe, tous cherchent, carie problème est à résoudre pour tout le monde. Toi manichéen, tu dis : l'esprit est éternel, la matière est éternelle. Ainsi donc, il n'y a ni bien ni mal , il n'y a plus de Dieu ; c'est un autre mystère. Il y a deux infinis; c'est un beau mystère que deux infinis qui ne se touchent pas. Je préfère le mystère à l'absurdité. Toi matérialiste, lu me dis que la matière est éternelle. C'est plus tôt fait, il n'y a pas besoin de création; mais un être nécessaire et éternel ne doit pas avoir d'imperfection ; mais pourquoi sens-tu en toi ce ver qui ronge ton existence et la moelle de tes os? Toi, Rousseau, l'homme naît bon , dis-tu ; c'est la société qui le gale, et tu t'écries : Delenda Carlhago. Ta fureur de destruction ne résout rien, n'explique rien, et ressemble à la fureur de l'Océan qui s'indignerait de ce grain de sable à qui Dieu a dit : tu arrêteras la colère de ces flots , et qui se révolterait contre ce sable en l'accusant de produire toutes les tempêtes. Mais l'Océan se gonfle, déborde ses rives, et emporte avec lui sur ses eaux les tempêtes et les orages, pour bouleverser encore ses profondeurs par des convulsions anarchiques qui ne connaissent ni frein ni rivages. Mais l'histoire, la morale, l'expérience, toute la nature te crie que ce système est le renversement du monde. Non , non; la delenda Carlhago, c'est le péché; l'homme s'est séparé de Dieu, il a péché, de là le désordre. Ce péché a retiré à l'homme l'attraction vers Dieu, et Adam a transmis cette négation ou plutôt a transmis sa nature diminuée à toute sa malheureuse race.

Nous avons déjà rencontré les principales objections dans notre résumé sommaire. Mais pour faire mieux saisir l'enchaînement du raisonnement et faire comprendre l'histoire de cet homme déchu, de celte âme en ruine, comme dit Cicéron , de cet être dont le poëte dit : l'homme est un Dieu tombé qui se souvient des cieux , il faut dire quelques mots sur celle solidarité qui seule peut donner la clef du péché originel et de la rédemption de l'homme, de ce lien brisé avec Dieu qui a fait retomber l'homme sur la terre, où dans sa chute effroyable il a apostasie de Dieu comme lumière de son intelligence, comme éternelle béatitude de son cœur, comme vie

île m>ii rorps, cl a iransniis à sa descendance cctlc triple apostasie, pour le foire rouler dans les ténèbres, dans des félicités qui tuent et salissent, dans le tumulte des sens et dans la mort : pour donner la clef de cette rédemption humanitaire opérée aussi par un seul homme.

Au mot solidarité se rattache invinciblement celui de communauté. La communauté consiste à ne former qu'un avec un autre ( comm-unitas ), la solidarité est le résultat de la communauté. Il y a communauté entre les peuples civilisés, entre les hahitants d'un même royaume, d'un même pays, d'une même ville, entre les memhres d'une même corporation , d'une même famille; mais quand elle vient du père au (ils, alors elle arrive à son point culminant, à son état concret, à la coagulation; elle devient une communauté substantielle. Une union si étroite, si forte, si commuue, si pénétrante, engendre nécessairement la solidarité des actes. C'est ainsi qu'existe la solidarité des hommes avec Adam, notre premier père. C'est une solidarité intime et substantielle. Dieu, en se faisant chair, est venu s'incorporer dans celte chaîne solidaire, et est devenu par conséquent aussi solidaire des fautes de l'humanité, il en a eu sa part, et seul, comme Dieu, être infini, il pouvait les réparer : ce qu'il a fait.

Dans le discours sur la Rédemption, la question se tro-uva posée dans Pcxorde avec beaucoup de clarté. Dieu pouvait rendre à l'homme son état primitif ou l'abandonner. Mais Dieu , qui avait abandonné les anges rebelles que leur propre orgueil avait fait tomber, eut compassion de l'homme qui avait failli sous les charmes du serpent tentateur. Avec quelle beauté de langage le R. P. Lacordaire nous montra un Dieu infiniment irrité contre l'homme , contre le mal, ce coupable, cet assassin qui tire sur Dieu! Puis avec quelle douceur de formes il fit poindre, naître et grandir dans le cœur de Dieu ses infinies miséricordes ! Quelles belles et fortes définitions du bien et du mal! Le bien, c'est l'état de Dieu ; le mal, c'est la contradiction avec Dieu. Le bon c'est l'immuable, c'est l'éternel, c'est Dieu. Dieu ou îa Trinité, c'est l'équation du bien. Le mal dit : Je m'élèverai au-dessus des autres; le mal, c'est le coupable, c'est le fini, c'esl l'homme; il est donc haï infiniment par Dieu. La justice de Dieu empêche sa bonlé de couvrir le coupable. 11 faut donc concilier ces deux attributs; et voilà que se lève, dans le lointain, belle, radieuse , rayonnante, l'infinie miséricorde. Mais d'où vient celte ineffable inconnue? C'est la loi de la réparation qui la mène par la main. La loi de la réparation est-ce la peine? Non, la peine ne répare pas; elle fait souffrir,, gémir, grincer de& dents. Mais où est-elle cette loi? C'est la peine acceptée. C'est le malheureux qui frappe sa poitrine, et qui les yeux en pleurs regarde son Dieu et lui dit : J'ai péché , frappez. Frappez, je me dévoue; frappez, je l'ai mérité; frappez, je me sacrifie. C'est donc le dévouement et le sacrifice. Le dévouement, tout ce qu'il y a de plus grand au monde, qui brise tout ce qu'il a adoré, et vient dans un suprême elfort jeter aux

pieds de Dieu sa vie en sacrifice. Le sacrifice , c'est la forme héroïque du bien, et voilà pourquoi dans l'antiquité le coupable, à l'instant même où il était dévoué au sacrifice , devenait sacré : Sacer esto, dévolus esto. Telle était la formule du sacrifice delà loi des Douze -Tables : le criminel devenait sacré.

Ici le R. P. Lacordaire a eu un mouvement de grandeur indicible. Il a atteint tous les sommets de l'éloquence : c'était le sacrificateur qui dévouait la victime , entouré de toute la majesté de l'antique Rome et augmenté de toute la sublimité de la foi chrétienne.

Nous avons vu qu'il fallait un Homme-Dieu pour le sacrifice, homme solidaire avec l'humanité, Dieu pour briser le courroux infini de Dieu; nous avons parlé aussi de la solidarité.

Dans l'explication de la solidarité le R. P. Lacordaire a fait une excursion dans l'histoire du pays de Belgique, excursion heureuse et où l'éloge fut dit avec un rare bonheur d'expressions et de délicatesse ; puis il ressuscita la grande ombre du Captif de Sainte-Hélène : il aime ces grands souvenirs des gloires de sa patrie.

Après avoir fait descendre Jésus-Christ des hauteurs des cieux; après avoir prononcé ces redoutables paroles qui broyent l'intelligence humaine : et Verbum caro faclum est, tout à coup l'orateur prit son vol , et avec des accents pathétiques qu'il n'avait point encore eus, il vint, foudroyant et terrible, et tout fier de sa foi , crier à l'humanité entière, à tous ces hommes que sa voix faisait trembler : Dieu est tombé du ciel , il a habité avec nous, nous avons vu sa gloire, il a été fou d'amour pour l'homme; l'humanité est régénérée, le sang de J.-C. coule dans nos veines! 0 hommes, trahissez maintenant votre destinée, trahissez la loi de votre création ; où l'on voyait l'homme, on verra désormais Dieu. Trahissez votre réparation ; vains efforts, c'est un Dieu désormais qui s'est mis au centre de la création , c'est un Dieu qui garde votre place. Le chemin est ouvert à tous , choisissez.

Tout est là : Trinité, création, chute, réparation. Ce sont les sommets sublimes de la doctrine catholique que l'homme aperçoit au-dessus de sa tète dans le lointain et mystérieux horizon de l'infini.

L'homme est réparé; mais l'homme est l'esté libre; l'homme peut encore faillir. La terre est encore cet Eden où l'arbre de la vie et de la mort enfonce ses racines pour étendre ses rameaux de mort sur la triste humanité; Dieu doit encore lui venir en aide. L'autorité doctrinale est là; l'autorité mystique vient à la suite. L'autorité doctrinale conservera et enseignera la vérité, l'autorité mystique sera la dépositaire de celte urne divine d'où découlent les eaux de vie et de grâce.

C'est dans cette septième conférence, dans le tableau surtout d'une mère qui sourit, qui caresse, qui embrasse l'enfant à qui elle a donné le jour, qui reveille sa jeune âme engourdie, qui répand dans son oreille le lait merveilleux de la parole, qui voit, avec celle sublime intuition qu'un cœur de

mère seul connaît, toutes ces (acuités naissanterqul sommeillent daus je ne Bais quelle profondeur. Lci le K. P. Laeordaire nous a dévoilé les délicieuses beautés de sou CflBor, Ce discours, moins aride et moins difficile pour le fond que Us précédents, a pla généralement et quelques personnes le incitent au premier rang. NOUS le trouvons aussi, abstraction faite de sa théorie philosophique (1), magnifique dans ses développements; il nous a fait connaître que le R. P. Laeordaire sait aussi quelquefois trouver de ces accents mélodieux qui donnent à Pâme tous les bonheurs. 11 sullisaii de jeter un regard autour de soi pour voir que tout dans le inonde est erreur , caprice, système, contradiction. Le H. P. Laeordaire nous a montré que, s'il est concis, clair, pressant, tout chargé d'idées qui se pressent souvent et se culbutent les unes sur les autres, il sait quand il le veut donner à une idée d'adm irai les développements.

Après avoir exposé quelques méthodes d'enseignement, il en est arrivé à ce jeune officier français qui ,se trouvant dans une bicoque d'Allemagne et ne sachant que faire , se prit à réfléchir, et s'aperçui que tout ce qui était dans son intelligence n'était en grande partie que préjugés, et voulut se défaire de ce bagage une bonne foi pour toutes. Et il en avait le droit, dit le K. Père , carcet homme s'appelait Descartes. Donc, continue l'orateur chrétien, après avoir démontré que toutes les méthodes d'enseignement humain conduisent aussi bien à l'erreur qu'à la vérité, donc l'enseignement humain proprement dit ne suffit pas, donc il doit y avoir un enseignement infaillible, donc cet enseignement doit être universel, puisque tous les hommes sont appelés à s'abreuver aux sources pures de la vérité ; il ne doit et ne peut être national, comme le système des législateurs ; il ne peut être subversif, comme le système des philosophes qui renverse celui des législateurs. Non, la vérité est une, immuable, infinie, et ici-bas elle doit aussiêlrc une, immuable, humanitaire.

Enfin l'orateur nous fait toucher au doigt que cet enseignement universel, que celle autorité infaillible qui possède la supériorité morale, réside dans le christianisme catholique, que cette autorité gouverne la liberté sans la détruire. Le développement et l'explication de cette autorité en thèse générale est un chef-d'œuvre d'exposition ; on la voit formant l'équilibre entre le gouvernement et la liberté qui se partagent le monde, donnant aux gouvernements la force morale et retenant la liberté dans ses élans destructeurs.

(1) Il est inutile d'entrer ici dans les détails de cette théorie; c'est la même que la doctrine sur l'origine de nos connaissances qui est développée partout dans ce Recueil , et que le R. F. Laeordaire professe d'ailleurs dans toutes les circonstances , en particulier dans ses Considérations sur le système philosophique de M. de La Mennais , ch. 8 , dans ses Conférences de Nancy en 1843, dans ses Conférences de Notre-Dame de Paris en 1856 et en 1844, etc. (Note de la Rédaction de la Revue cath. )

Celle aulorilé doctrinale infaillible doit être efficace, elle doit produire la vénération de l'esprit et ne peut faire son chemin avec les baïonnettes. Que le christianisme possède le secrel de celle autorité doctrinale, les faits sont là , et tous ces superbes génies de tous les âges, de tous les siècles , de toutes les nations en adoration et le front dans la poussière au pied du crucifix, en sont la plus éclatante personnification depuis les apôlres jusqu'à nos jours. C'est le fait le plus colossal du monde, et il est là comme le rocher inexpugnable de Pierre , et ce phénomène extraordinaire, ce fait colossal , ce rocher qui affronte toutes les tempêtes et toutes les erreurs et toutes les folies de la raison humaine, ce fait prouve que ce phénomène est divin , que la religion catholique est divine, qu'elle est donc vraie, que seule elle est vraie, puisque la vérité est une comme Dieu même. Aussi toutes les sectes séparées de l'Église soupirent-elles après cette unité qui seule prouve la vérité, et tous leurs vains efforts ne les conduisent qu'à montrer leur impuissance et les couvrir d'un suprême et ineffable ridicule. Mais le catholicisme reste toujours immobile au centre du monde, toujours attaqué, toujours résistant, el étonnant ses fougueux adversaires par son immobilité, son inertie divine , son immensité. C'est Milon sur son disque huilé et se riant des vains efforts de ses frêles adversaires. Et pour abattre toutes ces fureurs el toutes ces colères, que dit le petit enfant qui est dans son sein? Ce mot effrayant de grandeur et de sublimité : Credo in unam, sanctam, calholicam et apostolicam Ecclesiam.

Que reprochez-vous donc aux enfants de cette grande Église? Vous leur reprochez leur esclavage! Mais, dites-le moi, quand vous êtes enseigné, quand vous apprenez à lire, quand vous apprenez une langue, quand vous apprenez une science, quand vous apprenez à parler, quand, depuis voire berceau jusqu'à cet âge où la vie n'est plus qu'une ombre qui va fuir , vous apprenez quelque chose des sciences humaines, croyez-vous donc abdiquer votre intelligence, votre raison? Quand vous vous glorifiez d'être des hommes d'esprit, des esprits- forts, indépendants, enfin d'être de votre siècle, abdiquez-vous votre intelligence, pour recevoir les idées de votre siècle et des philosophes de votre siècle? Le pèlerin du XIIIe siècle qui , étant aussi de son siècle, allait le bâton à la main s'agenouiller au tombeau du Christ à Jérusalem , était-il esclave ? Et en ces siècles où le serf mourait pour son seigneur, pour sa patrie, gaîment et avec bonheur, était-il esclave? Non , ils se soumettaient volontairement, comme vous vous soumettez volontairement à votre siècle. Non , là où il y a volonté, il n'y a pas d'esclavage. Non , au contraire vous faites preuve de liberté ; vous usez de votre intelligence, et vous adoptez, homme d'esprit, l'opinion qui domine autour de vous, parce qu'elle vous paraît la meilleure. Eh bien, quand l'Église nous enseigne, que fait-elle autre chose? Elle vient vous exposer son dogme, sa doctrine, et elle vous adresse ces mots : Celte doctrine est reçue par une mol-

titode d'hommes de tout âge, de tout rang, de toute nation, de toute langue; (Htes-tïroi, mon fils, voulez-vous de cette doctrine que croient les pauvres cl les riches, les savants et les ignorante? de cettedocirine qui a civilisé le monde, et vous a acquis aujourd'hui le droit dépenser librement, d'agir librement, de croire librement? de cettedocirine qui, lorsque toutes les doctrines passent, reste toujours la même, qui est celle qui existait au milieu des siècles barbares où toutes les sciences sommeillaient, cl qui est la même aujourd'hui, dans ce siècle de lumières au milieu duquel vous nagez? « Vous suivez le flot populaire, je ne vous en veux pas; mais respectez l'Océan avec ses vastes rivages el l'immense étendue de ses eaux. Vous êtes une barque qui descendez le cours du fleuve , nous sommes un vaisseau à Irois ponts qui flotte majestueusement sur les vagues de la mer. Le vaisseau n'insulte pas à la barque, mais que la barque non plus n'insulte pas au vaisseau (1). »

Mais l'homme d'esprit continue : L'opinion humaine me permet de la rejeter, le dogme catholique m'impose la foi sous la forme de l'anathème et de l'intolérance!

D'abord y a-t-il une opinion tolérante? Y a-t-il une opinion sincère qui ne veuille pas s'imposer? Oui, touie doctrine excommunie celles qui sont en dehors d'elle, et cela se conçoit. Qui pourrait avoir confiance en une doctrine et en une opinion qui dirait : ce que j'enseigne est vrai, mais l'opinion contraire est vraie également? Ne serait-ce point la propre négation de celte opinion, et qui voudrait y croire? Les deux contradictoires peuvent-elles jamais être vraies simultanément? L'Église catholique dit : hors de mon sein point de salut, et c'est ce qui faisait crier merci à Jean-Jacques , le père de celle objection d'intolérance qui se réduit à dire : Ou il y a une vraie religion , ou il n'y en a pas. S'il n'y en a pas, fermons mon livre, et le vôtre aussi , bien entendu. S'il y a une vraie religion, n'est-il pas absurde de venir lui reprocher son intolérance? N'est-ce pas pour elle une nécessité , mais une nécessité absolue, d'être intolérante dans le sens que vous l'entendez , puisqu'elle est l'essence alors de la vérité, et que toute vérité est nécessairement exclusive ? Ainsi la question doit se réduire à chercher quelle est la vraie religion, et si c'est la vôtre , alors elle doit être exclusive, sans quoi elle n'est plus la vérité, et je le répèle, pas de religion sans celte maxime. Mais il y aurait intolérance réelle, si elle prétendait forcer la volonté à la manière de Nicolas, à coups de knout; mais la religion catholique vous laisse libre de la suivre ou de l'abandonner.

Mais, direz-vous encore, la vérité est une; mais qui peut ici nous dire qu'il est dans la vérité ? Tous les hommes sont soumis à l'erreur ; vous pliez donc votre intelligence devant l'homme. Cette thèse est prouvée : le chris-

(1) Gazette de Liège du 1-4 avril ■1847.

tianisme catholique est infaillible ; donc ce n'est pas un homme, ce n'est pas même un assemblage d'hommes qui nous impose sa loi, c'est la force divine qui réside dans le corps catholique, et nos fronts n'ont pointa rougir devant celte prosternation de la raison, puisqu'ils se prosternent devant J.-C. même ; le corps de l'Église ne crée point la religion et les dogmes, il les constate. En parlant la langue française, en écrivant ces lignes, je n'obéis à personne, pas même aux académiciens, non plus qu'aux littérateurs; la langue n'appartient à personne, il en est de même des dogmes. Mais l'hérésie au contraire, l'hérésie à qui obéit-elle? A l'homme évidemment. Le libre examen qu'est-ce ? N'est-ce pas un homme instruit qui donne à son voisin l'interprétation d'un mot, d'une phrase, comme il l'entend? Et l'auditeur qui le croit rf obéit-il pas à la raison de cet homme? Et s'il ne lui obéit pas, pourquoi va-t-il l'entendre, s'il est aussi capable que lui d'interpréter les choses les plus difficiles? Le catholique n'obéit qu'à Dieu, et en obéissant à l'homme dans sa croyance, il n'obéit encore qu'à Dieu. Obéir à l'homme en fait de croyance... notre liberté catholique se révolte et repousse ce blasphème.

Nous arrivons, nous l'avouons, au plus difficile de notre lâche. Le P. Lacordaire a été aussi clair qu'éloquent dans la première partie de sa conférence sur l'Eucharistie, el sur ce terrain l'analyse peut le suivre, mais elle doit être courte el sèche. Quant à la seconde partie, quant aux objections qu'il a soulevées et résolues , nous avouons franchement que nous ne nous reconnaissons ni la science théologique, ni le talent nécessaire, pour les faire ressortir et les abréger; l'analyse ici est insuffisante, l'explication devrait être reproduite en entier , et il faudrait suivre la conférence pas à pas. Nous allons dire et faire ce que nous savons et ce que nous pouvons.

Sur le point de remonter dans les hauteurs des cieux et d'achever sa mission, J.-C. invita ses disciples à un banquet suprême, et termina sa carrière terrestre par un prodige d'amour divin qui écrase la raison humaine. Je suis le pain de vie, dit-il, qui suis descendu du ciel. Si vous ne mangez la chair du fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous; car ma chair est réellement une nourriture et mon sang un breuvage. Ceci est mon corps; à celte révélation effrayante d'amour, à celte révélation dont le mystère égalait par la folie de la charité la folie de la croix, l'assistance resta stupéfaite. Durus sermo , s'écrièrent plusieurs disciples et ils cessèrent de marcher à la suite de J.-C. Le Seigneur interroge Pierre s'il veut continuer à croire en lui, et Pierre dans un sublime élan de foi s'écrie : Seigneur, à qui irions-nous? Vous avez les paroles de la vie éternelle ; et ces paroles de Pierre furent répétées par les autres disciples. Ils crurent, et le monde a cru après eux , et l'univers a élevé des temples à ce pain el à ce vin qui étaient devenus le corps et le sang de J.-C. Ceci suffit. J.-C. était Dieu, J.-C. était le fondateur d'une loi divine, J.-C. était

donc la vérité même, il ne reste qu'à incliner la raison épouvantée devant la grandeur du mystère. Ce que l'on peut dire ne peut donc rien expliquer, et do reste c'est parfaitement inutile. Dieu a parlé, il est la vérité même.

Cependant la raison peut se demander compte de ce mystère, et elle trouvera bientôt que l'Eucharistie repose sur une loi générale.

Ce mystère est le mystère de la vie. Or quelle est la loi générale de la vie? Pour la vie il faut d'abord activité; la vie se révèle dans tous les êtres par l'activité. Le grain de poussière a lui même son activité, son attraction, son activité d'affinité, mais il n'a pas la vie. Il faut pour cela une seconde chose , une organisation. Cette dernière vertu commence à la plante, la plante à la vie. L'organisation doit en troisième lieu reposer sur un subjeclum, sur une substance; ainsi la vie c'est l'activité d'une substance organisée. Mais celte substance organisée peut-elle se soutenir seule? Qu'on la laisse seule, isolée, pendant deux fois vingt-quatre heures, on verra se produire chez elle un phénomène étrange : la faim la saisira, et bientôt, faute d'une substance étrangère, cette substance organisée chaneelera, sera en péril, jusqu'à ce qu'une autre substance vienne réparer et soutenir ses forces épuisées. Notre vie est donc comme cette lampe qui meurt lorsque l'huile qui l'alimente est absorbée. Tous les êtres vivants sans exception, les plus beaux génies, comme les animaux et les plantes, sont plongés nécessairement dans un foyer de vie qui sustente leur frêle existence.

Or l'organisation ne peut se mettre en rapport avec le foyer de vie que par la communion substantielle avec ce foyer. Cette communion comment se produit-elle? Par deux actes, l'aspiration et l'assimilation. Le végétal aspire la lumière, la chaleur, l'air, tous les éléments au milieu desquels il plonge; mais, après cette aspiration, nous avons besoin que cet élément étranger que nous avons aspiré devienne nous , s'incorpore à nous; c'est ce que la philosophie appelle l'assimilation et la théologie la transsubstantiation'. Mais ces deux mots signifient la même chose. Par cet acte, chose incompréhensible, la substance étrangère devient notre substance, et ce grain de poussière, qui a absorbé les éléments qui l'environnaient et qui est devenu grain, pain, pense en nous.

Le célèbre Dominicain s'est laissé aller ici à la chaleur de son imaginalion, il a été entraîné malgré lui, car le sujet le comportait peu. Tel est chez tous les êtres le mystère de la vie. Ce mystère se reproduit dans la substance intellectuelle comme dans la matière. L'âme, celle substance capable de penser et d'aimer, doit aussi avoir, si elle ne veut point ramper dans une honteuse inertie, elle doit avoir un milieu , un foyer de vie , pour y plonger ses facultés engourdies. Plus le foyer intellectuel où elle plongera sera élevé, plus elle vivra. L'âme du sauvage est sauvage, l'âme du barbare est barbare, l'âme de l'homme civiliséest civilisé, et ces trois âmes sont trois esprits, trois mêmes substances; mais les foyers auxquels elles s'abreuvent sont diffé-

rents, leur entourage est autre; elles doivent suivre la loi des intelligences qui les environnent, au milieu desquelles elles respirent.

Mais pourquoi avons-nous besoin de la communion substantielle pour vivre? Est-ce parce que nous n'existons pas par nous-mêmes mais par Dieu? Non , car Dieu aurait pu mettre en nous assez de sève humaine pour nous conduire jusqu'au tombeau , sans avoir besoin d'aller mendier autour de nous le pain de notre vie. Voyons donc ce qui se passe en Dieu, la vie principe. L'essence divine est un foyer de vie où trois personnes fleurissent et qui se nourrissent à l'infini dans ce foyer infini. Les trois relations en Dieu, ou les trois personnes de la Trinité ont leur foyer en elles-mêmes ; mais nous, nous ne pouvons l'avoir, car nos rapports, nos relations substantielles ne se développent pas au dedans de nous , mais en dehors de nous , et c'est donc en dehors de nous aussi que nous devons chercher notre foyer de vie.

Telle est la loi générale de la vie. Ainsi voulez vous produire quelque part la vie, posez d'abord un foyer de vie. Est-ce un corps? Son foyer de vie qui communique avec cette organisation, ce sont les éléments, c'est la nature? Est-ce un esprit? C'est la société au milieu de laquelle il habile. Ainsi donc si Dieu veut nous faire participer à une vie plus belle, plus grande, plus divine, il faut qu'il élève notre foyer. Il a voulu régénérer la nature corrompue dans Adam, et qu'a-t-il fait ? Il a établi un foyer divin, il nous a dit : Je suis la vérité, la voie et la vie. Il s'est donné lui-même, il a ouvert son sein divin, et la vie sacrée a débordé sur le monde, et son sang a retrempé la nature humaine. C'est ainsi que l'âme chrétienne qui va souvent se retremper dans ce foyer divin et qui transsubstantie la chair virginale du Christ dans la sienne, puise dans ces sacrés embrassements le gage de l'éternité et la fleur d'une souveraine pureté.

Ici l'orateur abandonne la forme oratoire pour passer à la réfutation des objections que la chair et le sang opposent à ce mystère de la foi. Nous avouons que pour nous, tout était dit. L'explication n'est pas nécessaire dans un mystère de foi, le plus incompréhensible de tous. N'avons-nous pas des garanties suffisantes dans la parole d'un Dieu?

Avançons, nous sommes longs, mais comment analyser autrement ces questions métaphysiques?

Comment un corps véritable peut-il être contenu dans un espace aussi restreint que l'hostie? Vous qui m'adressez cette question, vous connaissez probablement toutes les propriétés intrinsèques des corps et par conséquent de la matière. Vous savez la différence qu'il y a entre le solide, le liquide, le gaz , le fluide impondérable; vous connaissez les différences qui existent entre cette lumière du soleil , celle chaleur, cetlc électricité; vous connaissez la différence qui existe entre la chair de l'homme, la chair de l'animal , la chair de l'oiseau et du poisson; vous connaissez avec S. Paul ce que c'est que le corps spiritualisé; vous connaissez loules les formes infinies de sub-

lilisation de la matière que la science nous a révélées; vous connaissez la subtilité de ces fluides, de ces rayons de lumière qui traversent soixanlequinie mille lieues en une seconde, et de celle électricité qui dans le même espace de temps dévoie eenl quinze mille lieues? Non, dilcs-vous, et je le crois bien , car vous seriez à vous seul plus savant que le inonde entier. Eh bien, au dessus de ces fluides impondérables il y a encore le corps spiritualisé qui est à la lumière ce que cette dernière estait granit, et cependant tous ces corps ont leur organisation et leurs parties. Le corps spiritualisé existe donc, et l'on ne peut le nier sans affirmer que le fluide impondérable est le dernier état des corps, et qui peut l'affirmer? Cette objection peut donc se résoudre par ra simple raison éclairée; et l'on conçoit facilement qu'il n'y a rien d'impossible , qu'il est au contraire naturel qu'un corps spiritualisé puisse être contenu dans le plus petit des espaces.

La seconde objection consiste à dire qu'il est d'uneimpossibilité métaphysique, c'est-à-dire, excluant même la possibilité d'un miracle, qu'un corps soit présent en plusieurs lieux à la fois ; sans cela les noms d'espace et d'étendue ne serait plus qu'une chimère. Ainsi donc la présence du corps de J.-C. en plusieurs lieux à la fois ne peut se faire par un déplacement local. Mais comment s'opère le mystère de la présence réelle en plusieurs lieux? C'est, répond S. Thomas, par la transsubstantiation, que nous avons expliquée plus haut. L'aliment setranssubstanlie en notre corps, le pain et le vin se transsubst'antient au corps el au sang de J.-C. Mais la question de l'identité vient vous tomber à bout portant sur l'intelligence, et S. Thomas ne résout pas cette difficulté : le corps est en plusieurs lieux par l'effet de la transsubstantiation, et il est identique partout, voilà la vraie question :

Nous avouons que cette difficulté pour nous est insoluble (I); mais comment pourrait-elle enchaîner notre foi? Cette seule considération que le mystère de l'Eucharistie est une insulte à notre raison; que , si un homme l'avait proposée à ses semblables, il aurait à jamais été couvert de ridicule ; que ce nonobstant le genre humain avec les siècles et les plus grands génies, avec les apôtres, les successeurs des apôtres, les chrétiens et la plupart même des hérésiarques, s'est mis à genoux devant lui; que le genre

(I) La difficulté est insoluble dans le système atomiste, et en supposant que le corps spiritualisé et glorifié de Jésus-Christ reste soumis aux mêmes lois que notre corps terrestre et mortel. Mais dans le système dynamiste, que partagent aujourd'hui les plus grands philosophes, la difficulté serait encore facile à résoudre s'il s'agissait même d'un corps ordinaire , puisque fa substance, que l'on ne doit pas confondre avec ses qualités naturelles, qualités que Dieu peut séparer de la substance, n'a point de rapport nécessaire avec l'espace, et peut par conséquent se trouver en plusieurs endroits à la fois. Voir Leibnitz, Systemu thcologicnm, et Ub aghs, Ontologia, p. 55-58. (Note de la Rédaction de la Revue cath.)

humain y a cru de toute la force de son intelligence; qu'il a été la base et la pierre angulaire du christianisme; que J.-C. était bien Dieu, qu'il n'y a pas pour tout homme éclairé et de bonne foi de possibilité d'en douter ; que c'est lui-même qui a dit : Ceci est mon corps; que cette croyance fait partie de sa doctrine toujours si sublime, si vraie, si sainte, si divine; qu'il l'a imposée comme un mystère de foi, mysteriumfidei; que nous sommes forcés dans la nature de dévorer des mystères qui brisent notre orgueil et semblent heurter même notre bon sens de front , et pourtant cettenature est finie, tandis que l'Eucharistie est un mystère infini : tout ceci me suffit et me suffit au delà. Que ne sont toutes les connaissances humaines assises sur de pareils fondements!

Mais répondons à l'objection dans les termes que le R: P. Lacordaire a empruntés à un illustre prélat français ( Mgr Pressy, évêque de Boulogne J ; ils peuvent être compris par d'autres. La solution de cette objection du reste n'est qu'une opinion, non condamnée par l'Église il est vrai , mais après tout ce n'est qu'une opinion, et le R. P. Lacordaire ne la donne que comme telle. Ce qui fait l'identité d'un corps, ce qui fait que l'homme de soixante ans est toujours le même corps qu'il était à sa naissance, ce n'est point certainement cette masse de chair qui la forme, car dans ce corps de soixante ans, ou plutôlqui a déjà perdu soixante ans d'existence, il ne se trouve plus un seul atome de matière qui y était le jour de sa naissance. C'est même une opinion assez généralement admise que tous les sept ans le corps de l'homme est tellement transformé, tellement renouvelé, tellement transsubstanlié, qu'il ne possède plus un seul atome qui s'y trouvait avant cette période septennale. Ainsi donc mutation complète. Et cependant quel homme sensé oserait dire que cet homme de soixante ans est un autre homme que celui qui est né et portant ce nom il y a soixante ans. Non, cet homme est bien le même. Je suis bien le même que j'étais à ma naissance ; je suis identiquement le même; c'est toujours le même moi qui me saisit à ma naissance et avec lequel je serai jeté dans la fosse et recouvert de terre; ce seraloujours la même personnalité, ia même individualité qui aura survécu jusque dans la mort au changement successif des éléments matériels. Donc évidemment cette transsubstantiation de tous ces éléments absorbés dans le moi et devenus le moi n'a point détruit le mystère de l'identité du corps humain.

Qu'importe le motif qui vous a fait rester identique, le fait est là : cela nous suffit; cependant si vous aimez à le savoir, c'est qu'il y a en vous comme un moule en dedans de vous. Nous mangeons le même pain, nous aspirons le même air, et cependant je reste moi, vous restez vous. Ce pain et cet air façonnés dans le moule qui est en moi devient moi et il devient vous en vous. Mais le moule intérieur, qui ne nous abandonne pas à la mort, est le principe même de notre résurrection, et c'est avec ceci que nous ressusciterons

et non pas avec toutes ces parcelles de matière perdues, évaporées, jetées ça et la , et qui sont même passées dans d'autres corps et peut-être successivement dans plusieurs organisations.

Ainsi la transsubstantiation corporelle ne détruit pas l'identité des corps; la transsubstantiation eucharistique ne détruit pas non plus l'identité du corps de J.-C. , qui peut ainsi se multiplier par une transsubstantiation qui ne change ni son identité, ni son indivisibilité. — Ce système est savant, il explique bien quelque chose, mais l'explication qu'il donne est loin d'être complète, puisqu'il ne s'agit pas d'expliquer comment un corps organisé reste identique à lui-même aux époques successives de son existence, mais il s'agit de concevoir comment un corps peut exister simultanément en plusieurs endroits et n'être qu'un seul et même corps. Celte question le système proposé ne la touche que d'une manière indirecte et éloignée, savoir en tant qu'il est permis de conclure par analogie d'une identité dans le temps à une identité dans l'espace. — Du reste nous n'attachons pour nous aucune importance à cette objection. Et pourquoi ne point avouer franchement que nous n'avons pas cherché à en comprendre la solution, parce que l'objection même non résolue, que s'en suit-il? C'est que l'Eucharistie est un mystère; et qui a jamais dit le contraire (1)?

^uant à la futile objection qu'il est indigne d'un Dieu démêler sa divinité à notre humanité, que nous regrettons que tous ceux qui pourraient faire cette objection n'aient point entendu les nobles paroles du R. P. Lacordaire ! Oh alors comme ils auraient respect pour le corps que J.-C. a aimé jusqu'à la folie, puisqu'il est venu le racheter aussi bien que l'âme. Qu'ils se respecteraient eux-mêmes en respectant les autres, en pensant que ce corps matériel sera un jour glorifié et spiritualisé. Il y eut en effet un tel merveilleux dans la réfutation de cette objection, un tel bonheur de pensée et d'expression, l'éloquent controversiste sut si bien démontrer que ces lèvres qui reçoivent le corps du Christ sont augustes, que rien n'était plus grand dans le corps humain que des lèvres éloquentes, que cet organe qui communique à l'homme la vérité, et qui est chargé en même temps de recevoir la vie sous la forme surnaturelle et de la rendre aux autres sous la forme intel-

(I) Qu'on nous permette de citer ici un passage de la Théodicée d'un illustre philosophe protestant touchant les mystères en général : «Il suffit, ditLeibnitz, que nous ayons quelque intelligence analogique des mystères, afin qu'en les recevant nous ne prononcions pas de paroles dénuées de sens ; mais il n'est point nécessaire que l'explication aille aussi loin qu'il serait à souhaiter, c'est-à-dire, qu'elle aille jusqu'à la compréhension et au comment... Les esprits modérés trouveront toujours dans nos mystères une explication suffisante pour croire et jamais autant qu'il en faut pour comprendre.» Il nous suffit d'un certain ce que c'est (t/?V«); mais le comment (nâs) nous passe.

lectuelle. Avec quelle vivacité il montra que ces lèvres étaient l'expression de la tendresse, de l'amour et de tous les sentiments de bonté du cœur! On croit encore le voir nous peignant le chrétien au pied de son crucifix, abîmé dans la foi et collant dans un suprême et ineffable amour ses lèvres sur son crucifix. Puis cette poitrine où se consomme le sacrifice, c'est aussi le siège de l'éloquence , de l'amour maternel et de tous les nobles et généreux sentiments qui grandissent l'homme, de telle sorte que si l'on veut souffleter un homme d'une sanglante injure , on lui jette ces mots : C'est un homme sans entrailles. Il termina ce discours avec un mouvement d'éloquence qui laissa l'auditoife dans une douce admiration.

Nous n'aimons guère en général les compliments, mais nous les aimons moins que jamais dans la chaire chrétienne. Cependant ceux du R. P. Lacordaire qui étaient des adieux, et qui par conséquent étaient nécessaires surtout après la belle ovation et les sympathies qu'il avait rencontrées à Liège, furent dignes, nobles, touchants. Ils sortirent de l'ornière routinière de ces compliments de circonstances par l'heureuse idée qui les couronna. Que Dieu conserve toujours Liège au milieu de ses collines industrieuses et de ses riches vallées; qu'elle prospère toujours aux bords de son beau fleuve ; et puissé-jeun jour, mes bien-aimés concitoyens dans la charité de Dieu, vous retrouver tous aux bords du fleuve infini où coulent les eaux de la charité éternelle!...

Oui, puissions-nous tous un jour retrouver, avec sa couronne évangélique et son auréole d'éloquence, celui qui est venu nous ouvrir le chemin du bonheur éternel ! Adieu ! illustre Lacordaire ! Va, achève ta grande et noble mission, et partout où tu porteras tes pas, notre souvenir de reconnaissance et d'admiration t'accompagnera toujours.

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