I.K H. P. LACOItDAIRE
sons funèbres, son Discours sur l'histoire universelle et ses beau* sermons; Corneille était poëte quand il arrivait au sublime par le sentiment de l'admiration; Racine était poëte quand il était pathétiquement passionné; Pascal était poëte quand il creusait dans la misère de ['homme! En vérité, je ne connais pas de plus grande louange à dire d'un homme que de dire qu'il est POETE.
Dos écrivains politiques, dynastiques ou non dynastiques, ensevelis dans leurs préjugés irréligieux, se sont effrayés d'une robe monastique. Us ont redouté dans l'orateur sacré le tribun catholique, la pente démocratique de l'esprit du P. Lacordairc; et craignant sur les sentiments populaires l'effet puissant d'une langue libre et chrétienne, ils ont voulu le déraciner et le calomnier en le nommant un nouveau Savonarolc. Us ont cru l'attaquer ainsi; ils l'ont encore loué en effet.
Peut-être ignoraient-ils que le fameux Savonarole ne fut pas seulement un grand orateur chrétien et populaire, mais qu'il fut aussi un controversiste admirable, un philosophe habile, un publiciste éminent. Peut-être ignoraient-ils que ce grand politique, l'ennemi et le réformateur de la corruption de son temps, l'ami de Michel-Ange et de la plupart des hommes illustres de l'Italie du XVe siècle , avait donné à Florence une constitution fort rcmarquable dans laquelle l'élément populaire et l'élément aristocratique étaient pondérés et ménagés avec autant de modération que de sagesse ; et que, s'il mourut enfin, victime calomniée des dissensions civiles, son supplice fut un supplice tout politique, effet trop ordinaire de l'aveuglement et des passions des partis , illustre et triste holocauste offert à l'élévation croissante des Médicis, et à la prédominance monarchique qui allait étouffer, à la fin du XVe siècle, les libertés orageuses des républiques italiennes.
Plusieurs, ne pouvant nier les succès manifestes du P. Lacordaire, ni l'éclat de sa parole , l'ont accusé de se plaire à des discours vides de doctrine et d'érudition, qui profitent plus à la renommée de l'orateur qu'à l'instruction de l'auditoire. Dans leur impatience à supporter ce talent nouveau qui remue et séduit, qui éblouit et attire, ils ont prétendu le réduire aux modestes proportions d'un vicaire de paroisse, le renvoyer à son village, et le condamner à faire seulement ce bien secret et obscur, si méritoire assurément, mais dont personne ne parle.
C'est le procédé ordinaire des hommes qui craignent que les affaires de la religion n'avancent. Us sacrifient volontiers le Pape aux évêques, les évêques à leur clergé, le clergé des villes au clergé des campagnes, attaquant toujours les sommets et les illustrations de la hiérarchie, parce qu'ils savent que c'est par en-haut que la religion marche, que le mouvement se donne, et que les choses importantes se font. De même ils se montrent fort généreux à mettre la puissance et le but moral d'un célèbre prédicateur au-dessous des sacrifices ignorés du moindre succursaliste.
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Mais, s'il leur plaît de méconnaître la grandeur de l'apostolat chrétien , représenté par ses hommes les plus éloquents, ne devraient-ils pas savoir au moins que l'éloquence delà chaire, comme toute autre éloquence, ne pourrait se satisfaire de dissertations doctrinales froides et savantes, qu'une longue érudition n'y serait pas de mise, et n'aurait aucune prise sur l'attention et sur l'esprit d'un auditoire; que cet auditoire ne peut écouter longtemps, ni l'orateur parler, sans mesure, et que celui-ci est forcé, s'il veut remuer les consciences et les esprits, de choisir les sommités les plus saisissantes de son sujet sans pouvoir trop s'y appesantir, de se contenter de jeter dans les intelligences quelques vérités plus éclatantes qui portent coup à l'àme, la disposent à réfléchir et à croire, quelques éclairs de pensée qui puissent ouvrir une large issue à des clartés nouvelles? L'orateur ne va point du même pas qu'un livre. On ne parle pas aux hommes assemblés comme un auteur qui compose à loisir un livre destiné à être lu dans un recueillement solitaire.
Mais ce que les rationalistes pardonnent le moins au célèbre Dominicain , ce qu'ils lui reprochent avec le plus d'insistance, c'est d'humilier la raison humaine et la dignité de l'homme, en déclarant l'esprit de l'homme , réduit à ses propres forces, impuissant à s'élever jusqu'aux vérités éternelles. Ils voudraient que le P. Lacordairc consentît à ne voir dans le Christianisme qu'un admirable progrès arrivant en son temps , sans doute pour être suivi d'autres progrès encore; un magnifique anneau venant s'ajouter à la grande chaîne, dont le Christianisme ne serait pas la fin. Quoi donc ? est-ce la faute du P. Lacordaire s'il y a entre la raison de l'homme et l'infini un abîme que la révélation divine peut seule combler? Est-ce la faute du P. Lacordaire si l'homme est un être social et nécessairement enseigné à qui il faut que Dieu ait parlé? Quand le moine éloquent prouve que, même en dehors des vérités religieuses , l'homme est encore nécessairement subjugué par la foi, n'a-t-il pas le droit de conclure que, dans les choses divines, l'âme Cbt obligée de se soumettre humblement à la parole de Dieu ?
Vous l'accusez avec passion de n'être qu'un livre posthume de M. de Maistre..., pas une idée de plus, et le style de moins. Mais, sans avoir besoin de prendre ici la défense de ce grand esprit absolu, qui a souvent trouvé, avec un rare bonheur, de grandes idées justes qu'il savait exprimer avec la plus énergique fermeté , ne voyez-vous point que si , dans votre impatience systématique, vous n'êtes point contents du langage que tient le P. Lacordaire à la raison, qu'il nomme la sœur de la foi, l'une des deux formes de l'intelligence humaine, vous niez par là même toute religion, toute communication de Dieu avec l'âme de l'homme? ÎSe voyez-vous pas que vos critiques s'enveloppent, à votre insu même, dans l'interminable réseau rationaliste du progrès indéfini , livré tout entier aux seules forces de l'homme? Ne voyez-vous pas qu'il faudrait, pour qu'il vous satisfît, que le
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P. Lacordaire ne se dépouillât pas seulement de sa robe de moine, de sa robe de prêtre, mais qu'il rejetât eneore sa conseience de chrétien?
Y a-t-il , je lt- demande, beaucoup d'orateurs chrétiens qui aient fait une part plus magnifique au domaine de la raison , qui l'aient traitée avec plus d'amitié, je devrais dire avec plus de caresses? Mais ne serait-ce pas trahir à la fois la cause de la vérité et celle de la religion que de ne pas montrer les inflexibles limites posées par Dieu devant la raison de l'homme, et de ti en pas confondre l'insuffisance radicale, en même temps qu'on en célèbre les glorieux privilèges? Pascal, ce fier génie qu'il est encore de mode de louer parmi vous, parce qu'il a écrit un pamphlet éloquent contre les Jésuites, Pascal, en creusant à la fois au fond de la misère et de la grandeur de l'homme , en parle-t-il autrement que le P. Lacordaire ? Que ne vous en prenez-vous donc à Pascal ? Que ne vous en prenez-vous aux philosophes , aux docteurs, aux penseurs, aux chrétiens de tous les âges?
Nous ne comprenons pas davantage un autre reproche qui contredit directement le reproche que lui font d'autres adversaires. Tandis que, d'un côté, on jette au P. Lacordaire, comme une grosse injure, le nom de nouveau Savonarole, on l'accuse, d'un autre côté, d'avoir trahi, depuis son premier voyage de Rome, les généreuses et libres idées de sa jeunesse sacerdotale. Mais d'où vient donc que, dans la chapelle du collège Stanislas, et même dans la chaire de Notre-Dame, l'autorité s'est plus d'une fois effarouchée de certaines hardiesses de l'orateur chrétien ? D'où vient que la jeunesse s'obstine à reconnaître dans l'humble moine de Chalais le représentant indépendant et sincère de la véritable liberté chrétienne?
Pour nous, certes, loin de l'en blâmer, nous félicitons, au contraire, le P. Lacordaire d'avoir de plus en plus dépouillé le vieil homme, comme un enfant obéissant de l'Eglise, et de s'être fait toujours davantage l'homme de l'éternité plutôt que l'homme du temps.
Nous nous réjouissons que la maturité des années, en confirmant la plénitude de son talent, ait aussi complété la modération et la justesse de ses idées les plus généreuses. Il y a longtemps que nous savons avec quelle sincérité réfléchie il sait modifier dans son esprit l'opinion qu'il a soutenue autrefois avec le plus de verve et d'entraînement, et avec quelle bonne foi il mûrit dans sa tête et laisse éclore à son heure et dans toute sa force l'objection grave qu'il avait d'abord repoussée.
Mais , alors même que le progrès des ans , l'expérience de la vie , la méditation et l'étude, ont rendu son esprit plus sûr et plus fort, et donné plus de calme et de sagesse à ses instincts populaires, le sentiment des jeunes générations ne s'y trompera pas. Dans ce chrétien , devenu meilleur encore à mesure qu'il s'est séparé des passions du jour, on aperçoit toujours aisément un noble cœur qui aime sa patrie et la liberté; et toutes les fois qu'il prononce ces deux noms, on sent toujours quelque chose qui bat sous sa
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mamelle gauche , pour emprunter le root d'un philosophe du XY1II* siècle.
Ce dévouement profond aux lois et aux libertés de son pays n'empêche pas le P. Lacordaire de se rappeler ces paroles de saint Augustin, qui conviennent merveilleusement aux chrétiens de tous les temps, et qu'il est bon de remettre sous les yeux des incrédules de ce siècle : « L'Eglise catholique s'adresse à tous les peuples, forme de toutes les nations une société qui vit sous les lois les plus diverses, avec les usages les plus opposés, qui n'y change rien , n'en détruit rien , pourvu que ces usages ne gênent point la religion. Elle enseigne qu'il faut craindre le Dieu suprême et en même temps honorer les rois de la terre. »
Si nous avons reproduit, pour en faire justice, les attaques les plus générales dirigées contre la pensée ou le style du P. Lacordaire, c'est qu'elles sont une partie véritable de sa biographie; c'est qu'elles attestent et consacrent encore son talent et sa réputation, même quand elles les contestent le plus. Car un poëte a dit ce vers qui restera proverbial :
Et beaucoup d'ennemis prouvent beaucoup de gloire.
Que si, maintenant, nous voulions indiquer sommairement nos préférences personnelles dans les quarante-quatre conférences publiées jusqu'à ce jour, il n'en est pas une seule dont nous ne pussions citer, si elles n'étaient pas trop connues, de belles pensées, de belles pages. Il n'en est pas une seule dont nous ne pussions montrer l'enchaînement et la force dans le plan général du prédicateur. Mais il nous semble prématuré de discuter des vues d'ensemble dans un vaste sujet dont les parties diverses ne sont pas toutes écloses et sont encore en germe dans l'esprit de l'orateur.
Plusieurs blâment le P. Lacordaire d'être de son siècle et de lui plaire par cela même. Pour nous, nous sommes fort tenté de croire que l'orateur et l'écrivain qui ne sont pas de leur siècle ne seront jamais d'aucun siècle. Il faut vivre, penser, parler et écrire avec son temps, avec les défauts et les qualités de son temps, ou se résoudre à n'être d'aucun temps ; car on ne peut point remonter à ce qui a fait les siècles précédents, et l'on ne saurait s'adresser à ses contemporains comme on le ferait à la postérité. Je sais bien que le talent du P. Lacordaire n'est pas , ne peut pas être de la pureté austère, de la simplicité chaste des grands écrivains du XVIIe siècle, lesquels en représentent si bien l'idée et la majesté chrétiennes. On ne les oppose, on ne les compare au P. Lacordaire que pour l'amoindrir ; car on sait bien qu'il ne peut les recommencer , et que , s'il les recommençait , il serait peu écouté, peu lu et bien vite oublié. Je préfère donc, tout en lui conseillant de surveiller avec soin les défauts de sa manière, que le P. Lacordaire gardeson cachet, son type spécial. Il est bon que, dans l'avenir, à sa solennité épigrammatique, à ses fantaisies d'imagination, à son parti pris de développer à la tribune religieuse le côté politique et social de la religion, à cçs
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lueurs de génie traversées par quelques ombres , à cette langue encore nouvelle que les prêtres n'ont pas assez parlée, à cette parole mélangée de la vie du monde et de la vie du cloître , on reconnaisse sûrement la voix d'un moine français d'un siècle tout politique , du XI X1- siècle.
Mais à quoi bon répondre à ces critiques ? Le 1*. Lacordaire n'y répondil [tas lui-même avec le plus éloquent à-propos; et ne sait-il pas honorer encore son siècle en le gounnandant, lorsque, dans l'élan de ses espérances chrétiennes, il proclame et salue ainsi les merveilles de l'industrie, les conquêtes nouvelles de l'homme sur la matière , desquelles nous nous enorgueillissons si fort : « Abrégez l'espace, diminuez les mers, tirez de la nature ses derniers secrets , afin qu'un jour la vérité ne soit plus arrêtée par les fleuves et les monts.... Qu'ils seront beaux alors les pieds de ceux qui évangeliseront la paix ! Des apôtres vous loueront; ils diront, en passant avec le vol de l'aigle : Que nos pères étaient puissants et hardis ! Que leur génie était fécond! Qu'ils soient bénis ceux qui ont assisté l'esprit de Dieu par le leur 1 »
Où trouverez-vous ailleurs une peinture plus effrayante et plus belle , une satire plus haute de l'état des esprits, des mœurs et de l'opinion à la fin du XVIIIe siècle? Et comment choisir parmi tant d'admirables traits ? « Que fait cependant l'Eglise? L'Eglise semble pâlir. Bossuct ne rend plus d'oracles; Fénelondort dans sa mémoire harmonieuse; Pascal a brisé au tombeau sa plume géométrique; Bourdalouc ne parle plus en présence des rois; Massillon a jeté aux vents du siècle les derniers sons de l'éloquence chrétienne. Espagne, Italie , France , par tout le monde catholique, j'écoute : aucune voix puissante ne répond aux gémissements du Christ outragé. Ses ennemis grandissent chaque jour; les trônes se mêlent a leurs conspirations. Catherine II , du milieu des steppes de la Crimée, au sortir d'une conquête sur la mer ou sur la solitude, écrit des billets tendres à ces heureux génies du moment ; Frédéric II leur donne une poignée de main entre deux victoires; Joseph H vient les visiter et dépose la majesté du Saint empire romain au seuil de leurs académies. Qu'en dites-vous? Que dites-vous du silence de Dieu ? »
Quelle ironique et rapide préparation au tableau des corruptions royales, de la licence et des crimes révolutionnaires , des saturnales de la raison pure , jusqu'à ce qu'on en soit enfin venu à présenter à l'adoration des peuples, pour citer encore l'une des hardiesses de style du P. Lacordaire , le marbre vivant d'une chair publique !
Soit que, dans ses premières conférences, l'orateur rajeunisse, par des pensées neuves et par des expressions plus neuves encore, la démonstration de la nécessité d'une église enseignante; soit qu'il raconte la constitution hiérarchique de l'Eglise, son autorité morale et infaillible, l'établissement de la nanauté; soit qu'il montre le caractère tout spirituel, tout pénitentiaire de la
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puissance coëreitive de l'Eglise, et qu'il rende manifeste la mansuétude miséricordieuse de ses préceptes, en la séparant de l'élément politique et civil qui trop souvent altéra l'essence de la doctrine chrétienne : partout il sème à pleines mains les vues fines, les rapprochements historiques ingénieux, les considérations sociales de la plus séduisante élévation. On sent toujours que, dans les choses religieuses, il affectionne le coté par où elles touchent à l'organisation des sociétés humaines, aux plus capitales questions de la philosophie et de l'histoire.
Et personne n'a pu oublier avec quel frémissement de voix , avec quel éclair de l'œil, avec quelle fierté radieuse de cœur dont rien ne peut reproduire l'effet, il s'écriait un jour en parlant des rapports de l'Eglise avec l'autorité temporelle : « Xous ne tenons pas notre liberté des Césars; nous la tenons de Dieu, et nous la garderons parce qu'elle vient de lui. Les princes pourront bien se réunir pour combattre les prérogatives de l'Eglise, les charger de noms flétrissants afin de les rendre odieuses , dire que c'est une puissance exorbitante qui perd les Etats : nous les laisserons dire, et nous continuerons à prêcher la vérité, à remettre les péchés, à combattre les vices, à communiquer l'esprit de Dieu. Si l'on nous envoie en exil, nous le ferons dans l'exil; si l'on nous jette dans les prisons, nous le ferons dans les prisons; si l'on nous enchaîne dans les mines, nous le ferons dans les mines; si l'on nous chasse d'un royaume, nous passerons dans un autre. Il nous a été dit que jusqu'au jour où il sera demandé compte à chacun de ses œuvres, nous n'épuiserons pas les royaumes de la terre. Mais si l'on nous chasse de partout, si la puissance de l'antechrist vient à s'étendre sur toute la face du monde, alors , comme au commencement de l'Eglise , nous fuirons dans les tombeaux et dans les catacombes. Et si enfin on nous poursuit jusque-là , si l'on nous fait monter sur les échafauds, dans tout noble cœur d'homme nous trouverons un dernier asile, parce que nous n'aurons pas désespéré de la vérité, de la justice et de la liberté du genre humain. »
Lorsque l'orateur exposait, en 1837, la doctrine générale de l'Eglise, et qu'il la représentait comme l'union souveraine et complète de la science et de la foi, comme la seule autorité qui possédât le secret du bien et du mal ; lorsqu'il confirmait la suprématie spirituelle de l'Eglise par la Tradition, par l'Ecriture, par la Raison et par la Foi; lorsqu'enfin il traitait des moyens d'acquérir la foi, et qu'il parlait si admirablement de la Prière, il retrouvait toutes ses plus inépuisables ressources, l'intarissable abondance de son esprit, la magnificence habituelle de ses accents, cette fortune de vives saillies et de rapports secrets qui l'unissent si étroitement à la situation des âmes au XIX1" siècle.
En reparaissant, après sept années de silence, dans la chaire de Notre- Dame, l'esprit du P. Lacordaire avait mûri sans doute, mais il n'avait pas vieilli. On s'en aperçut bien, à la manière large et féconde avec laquelle,
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agrandissant «m creusant encore sa propre pensée, il décrivit les effets produits sur L'esprit et sur l'âme par la doctrine catholique.
Ce qu'on admira le plus alors, ce fut la pénétration psychologique, tantôt fine et déliée, tantôt énergique et véhémente, dont fil preuve le P. Lacordaire en parcourant le cercle entier des répulsions inspirées à la raison et aux sentiments de l'homme par la doctrine catholique, et en célébrant la victoire divine et mystérieuse de la loi sainte sur l'opposition réunie des hommes d'Etat, des hommes de génie et du bon sens positif. Cette savante analyse est comme résumée dans ce mouvement oratoire de l'une de ses péroraisons : « O mes amis, Dieu seul connaît vos destinées; mais, quoi qu'il arrive, premièrement et avant tout, ne vous étonnez pas. Le Christianisme catholique, c'est Milon de Crotone sur son disque huilé : nul ne l'y fera glisser, et nul ne l'en arrachera. Quand donc vous verrez les vents se lever, les nuées se noircir, souvenez-vous que, si votre part est de prouver la vérité de sa doctrine par la fermeté de votre adhésion et de votre amour , c'est la part de vos adversaires de la prouver aussi , malgré eux, par la violence de leur répulsion ; souvenez-vous que c'est la rencontre permanente de ces deux mouvements, le croisement invincible de ces deux épées sur la tête de l'Eglise , qui forme éternellement son arc de triomphe. Et , en second lieu , ô mes amis , que vos vertus soient toujours plus grandes et plus visibles que vos infortunes , afin que la postérité , qui est le premier jugement de Dieu, en vous trouvant par terre, vous y trouve comme ces soldats qui tombent la poitrine vers l'ennemi, et prouvent, tout morts qu'ils sont, qu'ils étaient dignes de vaincre, si c'était le sort du courage et du droit de l'emporter toujours. »
On remarqua beaucoup aussi les étincelantes couleurs des conférences dans lesquelles l'orateur sacré parla successivement de l'humilité , de la chasteté, de la charité, cette triple couronne de la doctrine catholique, que tous les plagiats tentés par les fausses religions ou les fausses philosophies n'ont jamais pu lui dérober. Rien ne parut plus beau et plus vrai que les louanges données à l'essentiel et glorieux attribut de la doctrine catholique, la ferveur de l'expansion, le dévouement de l'apostolat, et, comme les nomme le P. Lacordaire , la charité de doctrine et de fraternité. Ce qu'il dit encore des saints et des docteurs catholiques, considérés comme l'un des caractères particuliers à l'Eglise catholique, ne fut pas moins applaudi de tous.
Plus tard, revenant toujours, par le penchant élevé que nous avons souvent remarqué, aux vérités générales et sociales contenues dans le Christianisme, le P. Lacordaire aborda les effets de la doctrine catholique sur la ' société. Il fit voir que la société intellectuelle fondée par la doctrine catholique est excellemment supérieure à celle qu'ont fondée le rationalisme , l'autocratie ou l'hérésie. ïl signala historiquement et doclrinalement les
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raisons de ce l'ail si grave. Il démontra l'influence bienfaisante de la doctrine catholique sur la sociélé naturelle, quant au principe du droit, à la propriété, à la famille, à l'autorité. Il rappela les services rendus à la dignité de l'homme, au respect de la femme, à la sainteté du mariage, à la liberté humaine et au gouvernement des hommes par l'unité, l'universalité, l'immortalité de l'idée catholique, et prit en main, avec une force toujours croissante, l'immense part qui revient au catholicisme dans la destruction de l'esclavage, dans l'affranchissement graduel de l'humanité, dans les progrès de la civilisation, et dans toutes les plus nobles espérances du droit et delà liberté modernes. Mais il n'oublia pas d'avertir que la religion catholique avait seule la force de tempérer la liberté qu'elle a enfantée dans le monde, et que c'était la destinée des fils de la Bible de conquérir et de couvrir toute la terre.
Enfin, dans la dernière année, après avoir épuisé toutes les merveilles morales, intellectuelles, scientifiques, sociales, produites dans l'Eglise et par elle, le P. Lacordaire arrive à l'auteur divin de l'Eglise, à Jésus-Christ. Il considère tour à tour Jésus-Christ dans sa vie intime et miraculeuse, dans sa puissance publique, dans l'établissement, la prospérité et le progrès de son règne. Il établit, par la révélation primitive, par les prophéties, par la tradition biblique, que Jésus-Christ s'est préexisté à lui-même, comme il s'est survécu à lui-même par sa doctrine et par l'enseignement de l'Eglise. Puis, dans ses trois dernières conférences, il réfuie les efforts du rationalisme pour anéantir, dénaturer ou expliquer humainement la vie de Jésus- Christ. Dans l'une, il assigne à Jésus-Christ son caractère et sa place historiques, et il mérite que M. Mignet ait dit de cette conférence que c'était une excellente leçon d'histoire. Dans la seconde, il fait justice des rêveries érudites du docteur Strauss. Dans la dernière, enfin, il maintient, avec sa grandeur accoutumée, que ni le panthéisme oriental , ni l'hébraïsme, ni le platonisme, où les rationalistes vont chercher les sources naturelles de la religion chrétienne, n'ont pu amener le règne de l'Evangile, et qu'au contraire ces trois pensées religieuses ou philosophiques eussent été un obstacle de plus, une ardente contradiction de plus à l'avènement du Christ, si cet avènement n'eût été divin.
Au premier aspect, il semble fort inutile que nous tracions ainsi, comme une ligne aride, la suite des conférences du P. Lacordaire. Quelques fragments, lus ou cités, en apprendront beaucoup plus sans doute sur leur valeur intrinsèque et extérieure que l'indication sèche d'une sorte de tables de chapitres. Mais il était bon peut-être que nous disions ce que nous avons dit; car, d'abord , ces prédications étant le devoir, le but, la vie du Frère-Prêcheur, «lies appartenaient nécessairement à noire plan. Ce n'est pas assez; nous devions montrer par quelles voies moins battues, sous quels aspects moins (puises, il a \oulu prouver au XIXe siècle la vérité, la beauté, la divinité de
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la religion chrétienne. Nous avions ensuite à fortifier Qotre conclusion présiic c'esl que le P. Lacordaire aime à prendre le Christianisme plutôt par ses hauteurs générales que par le côté, pour ainsi dire, individuel; que, sans négliger les rapports du Catholicisme avec l'homme privé, il a jusqu'ici bien plus insiste sur l'influence de la religion sur l'homme social : à ce point que, dans ses pins belles conférences sur la chasteté, l'humilité, la fraternité, la charité, l'apostolat catholiques, sont contenus et agiles les principaux problèmes sociaux qui tourmentent les esprits modernes.
Presque toujours la part dominante de l'éloquence du Dominicain, c'est de l'aire pénétrer dans l'âme de ses auditeurs la conviction que la doctrine chrétienne donne aus peuples qui la possèdent la nationalité la plus forte, la plus libre, la plus expansive; que nulle autre religion n'a assuré aux sociétés humaines une pareille liberté civile et politique; que nulle utopie socialiste on radicale n'arrivera jamais aux merveilles de l'égalité évangélique, et n'introduira entre le pouvoir et les gouvernés, entre les riches et les pauvres, des liens plus doux d'obéissance et de commendement, de secours et de pitié, dégagés de haine, d'envie, d'humiliation, et que nulle autre doctrine enfin n'est plus éminemment favorable au développement moral de l'Etat comme de la famille, à l'ennoblissement des mœurs comme de l'esprit, aux progrès de l'intelligence comme au perfectionnement du cœur.
Le Catholicisme ainsi présenté aux douteurs de notre temps, aux folles spéculations métaphysiques, politiques, humanitaires, qui nous inondent, n'a-t-il pas la chance manifeste d'être mieux écoulé, mieux connu, mieux jugé? et le P. Lacordairc n'a-t-il pas bien mérité de la cause de Dieu, en l'offrant aux hommes, aux populations, tels qu'ils sont faits aujourd'hui , sous le vêlement, sous la physionomie qu'ils aiment le mieux (1)?
Que si, dans cette intarissable richesse d'improvisation , qui emprunte à la fois ses doctrines, ses raisonnements, ses exemples, ses couleurs, ses images, à la théologie, à la philosophie, à l'histoire, à la poésie , à toutes les préoccupations du siècle, on a pu surprendre çà et là quelques témérités de langage, quelques inexactitudes de pensée, quelques subtilités de dialectique , quelques étranges contrastes de grandeur et de familiarité , je ne sais quel mélange de mondain et de contemplatif, faudra-t-il donc s'en étonner sévèrement? Et nos paroles n'ont-clles pas suffi à faire comprendre que la place que s'est faite à part le P. Lacordairc dans l'éloquence chrétienne, et dans la vie sacerdotale et religieuse, lient précisément à l'étonnant
(1) Au moment où ces pages sont déjà toutes écrites, nous apprenons qu'une nouvelle fortune d'éloquence vient comme au-devant du P. Lacordaire.il ira, à la fin du mois de mai, prononcer a Nancy l'oraison funèbre du général Drouot , qui vient de mourir. Nul sujet ne pouvait mieux aller à l'illustre prédicateur que la vie héroïque et simple d'un soldat chrétien qui sut, dans tous les temps, demeurer fidèle à Dieu et à son empereur.
assemblage de tant de qualités si brillantes et si contraires ? Ne pas excuser ce qui lui manque, ne point pardonner les défauts légers qui lui restent, c'est vouloir nier et détruire son originalité. Rectifiez un trait imparfait du visage d'un homme, du visage le plus beau, vous lui aurez à l'instant même enlevé sa physionomie, sa ressemblance.
Qu'importent d'ailleurs quelques taches dans une parole aussi splendide? O Athéniens, vous occuperez-vous donc toujours du chien d'Alcibiade?
N'est-ce donc rien que cette parole de prêtre, cette âme et ce cœur de prêtre et de moine , s'associant franchement à l'admiration de tout ce qui est beau, de tout ce qui est grand , de tout ce qui est noble, de tout ce qui est savant , de tout ce qui est vrai , de tout ce qui est généreux dans le monde et dans son siècle , et transmettant ses impressions chaleureuses et passionnées à l'esprit d'un jeune et nombreux auditoire? Et n'est-ce pas avoir beaucoup profité au règne de l'Evangile , que d'avoir appris aux générations nouvelles à chercher la liberté véritable dans les feuillets du livre divin , et de nous amener à unir ce qui n'aurait jamais dû être séparé , la pensée chrétienne avec la liberté politique, l'immortalité catholique avec le patriotisme civil ?
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ÉLOGE FUNEBRE