‹ Biographie historique de R.P. LacordaireChapitre 5 sur 11 · LETTRES FRANÇAISES MODERNES · texte numérisé non relu

LETTRES FRANÇAISES MODERNES

Que pourrions-nous dire après une telle louange et un tel juge?

Après avoir ainsi payé sa dette à la mémoire de saint Dominique avec une éloquente tendresse , le P. Lacordaire allait revoir la France qu'il aimait tant et où tout le rappelait. Mais on ne réfléchit pas assez peut-être par combien de sacrifices il eut la force d'accomplir sa plus chère et plus profonde pensée. Pour pouvoir s'imposer successivement tant d'exils longs et volontaires ; pour aller s'ensevelir , au milieu des ardeurs de la vie , dans d'obscurs couvents italiens; pour interrompre tout à coup par la plus sévère retraite, et durant plusieurs années, une renommée déjà flatteuse et grandissante, il faut avoir reçu de Dieu une grande vertu de volonté. Tant de dévouementeut aussi sa digne récompense. Il recueillit de ses séjours fréquents et prolongés à Rome quelque chose de cette gravité triste qui tempère heureusement le feu de l'imagination , et qui enlève aux passions et aux opinions

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de l'homme ce qu'elles peuvent avoir de trop vif et de trop individuel. L'esprit du P. Lacordaire était déjà mûri par beaucoup d'épreuves. Mais tout cœur , je ne dis pas grand , mais seulement d'une certaine portée, qui a vécu et médité sur les ruines de Rome, en rapporte nécessairement, ne fùt-il pas chrétien , je ne sais quoi de calme et de haut qui est déjà comme l'impartialité de la philosophie chrétienne. Que doit-il donc arriver, lorsque c'est une âme chrétienne qui va penser sur la double tombe des Césars et des Apôtres?

Le P. Lacordaire faisait sans doute allusion lui-même à ces lentes et sûres transformations de l'âme humaine, qui notent rien à la puissance et à la générosité de l'esprit, dont elles tempèrent seulement les illusions emportées, lorsqu'il disait, dans la préface de la Yie de saint Dominique : « Les années passent vite; quand nous nous retrouverons ensemble dans les camps d'Israël et de la France, il ne sera pas mal pour tous d'avoir un peu vieilli, et la Providence, sans doute, aura fait du chemin de son côté. »

Jl eut, en rentrant en France, la joie de retrouver sur le siège archiépiscopal de Paris, dans le savant évêque, dans l'écrivain, dans le théologien remarquable qui avait succédé à M. de Quélen , tous les liens d'une estime et d'une affection anciennes. Le P. Lacordaire n'aurait pu mieux se consob r de la perle de M. de Quélen.

Le 14 février 1841, la robe de laine blanche du Dominicain montait, disons mieux, reparaissait dans la chaire de Notre-Dame. Il n'y parla qu'une fois.

Les impressions produites par ce premier et unique discours du P. Lacordaire furent vives, mais diverses. Cette robe de laine, cette tète rasée, cette couronne monacale, ce scapulaire, cet appareil de pauvreté austère, depuis si longtemps inconnus à nos générations nouvelles , étaient un spectacle capable d'étonner une assemblée curieuse qui n'avait plus l'habitude d'admirer l'éloquence et la vertu sous cette forme. Quelques craintes, quelques passions , quelques velléités du moins de vieux préjugés se réveillèrent.

L'orateur avait choisi un beau sujet. Il parlait de la pairie , comme s'il se souvenait encore de cette composition littéraire sur laquelle il avait répandu jadis le parfum de sa première jeunesse. Mais il parlait à la fois aujourd'hui de la double patrie du chrétien, de la patrie céleste et de la patrie de la terre. 11 montrait historiquement que , loin de s'embarrasser et de se nuire, ces deux patries s'élevaient, s'honoraient, s'échauffaient, se glorifiaient l'une par l'autre. Il nous enseignait à aimer la France d'un double amour , comme Français et comme chrétiens. Sa main patriotique posait sur le front de la France « les quatres couronnes qui ne se flétriront pas dans l'éternité : l'arianisme défait, le mahométisme défait, le protestantisme défait , un trône assuré au pontificat. »

A l'auditoire haletant , frémissant sous de si glorieux souvenirs , il jetait cette interruption éloquente, qui remua chacun plus que ne le pouvait faire le récit lui-même : « Je suis long , messieurs , mais c'est votre faute : c'est votre histoire que je raconte ; vous me pardonnerez, si je vous ai fait boire jusqu'à la lie ce calice de gloire. »

Mais il attaquait en face, librement, fortement, l'irréligion moqueuse du XV IIIe siècle : « Jusque-là, quand on attaquait la religion , on l'attaquait comme une chose sérieuse ; le XVIIIe siècle l'attaqua par le rire. Le rire passa des philosophes aux gens de cour , des académies dans les salons. Il atteignit les marches du trône ; on le vit sur les lèvres du prêtre ; il prit place au sanctuaire du foyer domestique, entre la mère et les enfants. Et de quoi donc, grand Dieu ! de quoi riaient-ils tous? Ils riaient de Jésus- Christ et de l'Evangile! »

Il signalait en même temps tout haut, avec ce courage que le talent donne et qu'il rend plus fort, le bien produit en France par les associations religieuses, dans les missions étrangères, dans l'enseignement des enfants du pauvre, dans l'éducation industrielle des ouvriers , dans les prisons, dans les hospices, dans tous les asiles de la souffrance et de la misère, et faisait voir prophétiquement la résurrection de l'esprit monastique sous toutes les formes , « rapportant à la France le dévouement multiple , la prière, la science, la parole, la contemplation et l'action, l'exemple de la pauvreté volontaire, le bénéfice de la communauté. » Puis il disait : « Et aujourd'hui même, devant cette foule qui m'écoule et qui ne s'enétonnepas, apparaît, sans audace et sans crainte, le froc séculaire de saint Dominique. »

Avec la liberté de sa parole sacerdotale, il résumait ainsi le tableau de nos plus mauvais jours : « La France avait trahi son histoire et sa mission : Dieu pouvait la laisser périr comme tant d'autres peuples déchus par leur faute de leur prédestination; il ne le voulut point. Il résolut de la sauver par une expiation aussi magnifique que son crime avait été grand. La royauté était avilie : Dieu lui rendit sa majesté, il la releva sur l'échafaud. La noblesse était avilie : Dieu lui rendit sa dignité, il la releva dans l'exil. Le clergé était avili : Dieu lui rendit le respect et l'admiration des peuples , il le releva dans la spoliation, la misère, la mort. La fortune de la France était avilie : Dieu lui rendit la gloire, il la releva sur les champs de bataille. La Papauté avait été abaissée aux yeux des peuples : Dieu lui rendit sa divine auréole, il la releva par la France. Un jour, les portes de cette basilique s'ouvrirent; un soldat parut sur le seuil, entouré de généraux et suivi de vingt victoires. Où va-t-il? Il entre, il traverse lentement cette nef, il monte vers le sanctuaire : le voilà devant l'autel. Qu'y vient-il faire, lui, l'enfant d'une génération qui a ri du Christ? 11 vient se prosterner devant le vicaire du Christ, et lui demander de bénir ses mains, afin que le sceptre n'y soit pas trop pesant à côté de l'épée ; il vient courber sa tète

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militaire devant le vieillard du Vatican, et confesser à tous que la gloire ne suffit pas, sans la religion, pour sacrer un empereur. »

D'aussi sévères \crités, dites dans un tel style, durent émouvoir et partager les esprits.

Il y en eut même qui accusèrent l'orateur d'avoir mis Vldstoire de France en sermons : beaux esprits plaisants qui s'étonnaient, ou se scandalisaient même, qu'il fût question dans la chaire chrétienne des annales et de la gloire du royaume très chrétien , et qui ne songent pas même à se montrer surpris que la tribune catholique ait consacré ses plus belles voix, et dans des siècles plus pieux et plus scrupuleux que le nôtre , à raconter, en ses oraisons funèbres, la vie et l'apologie d'un roi, d'un ministre, d'un capitaine, d'une princesse, d'un homme!

Deux jeunes Français avaient seuls, d'abord, prononcé leurs vœux religieux avec le P. Lacordaire. Mais une petite colonie de douze autres jeunes gens l'attendait à Rome, avant d'entrer dans leur noviciat. 11 y retourna donc pour les voir et les encourager.

Mais, jusque dans Rome, les lettres de plusieurs évêques français allaient solliciter pour leurs diocèses la parole connue du nouvel enfant de saint Dominique.

A Bordeaux, cité si vive, si spirituelle, si impressionable, il parle, pendant tout l'hiver de 18V2, avec un pieux triomphe dont la mémoire n'y a pas encore péri.

Dans l'hiver de 1843, il porte la grâce de sa parole à Nancy avec son éclat habituel, et jette dans cette ville les premiers fondements de sa communauté humble et naissante.

Quand il échappe à ses travaux oratoires, c'est pour courir à Bosco, couvent piémontais, voisin d'Alexandrie, dans lequel il pourvoit à l'éducation monastique de plusieurs de ses novices qu'on y a transférés de Rome.

En 1843, à l'appel de Mgr l'archevêque de Paris, il rentre dans cette chaire de Notre-Dame qu'il a déjà tant honorée.

Il prêche , en 1844 , le carême à Grenoble. On l'entend à Lyon en 1845 , à Lyon, si bien nommée la seconde ville de France, et surtout sa seconde capitale catholique, et il y transporte les esprits à ce point qu'il n'était plus question dans cette ville si exclusivement industrielle que du Père Lacordaire et des chemins de fer. A Strasbourg, en 1846, il se fait admirer et goûter jusque sur la frontière du protestantisme; et au moment où nous écrivons, il évangélise la population de Liège.

De tant de discours chrétiens qu'il a répandus dans nos plus belles provinces, discours non écrits et non recueillis, dont il est resté surtout un profond souvenir aux populations qui les ont entendus, nous ne pouvons rien dire, nous qui ne pouvons les lire et qui n'avons pu les entendre; nous ne pouvons rien dire , sinon que cette parole voyageuse compose , à son insu

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peut-être, et réalise en courant une partie du livre, du plan écrit , qu'il voulait consacrer à X apologie du Catholicisme. Ces feuillets épars, il les recueille, il les rassemble dans la chaire de Notre-Dame ; et plus tard , nous en avons l'espoir, il terminera se carrière d'apostolat en achevant le beau livre dès longtemps rêvé.

Nous avons à dire encore moins de ces sermons de charité, placés plus en dehors de ses habitudes et de sa manière, mais que sa religieuse complaisance partage, chaque année, selon l'occurrence, entre toutes les bonnes couvres de la religion , qu'il aime et qu'il favorise toutes, de quelque forme qu'elles soient revêtues. Soit qu'il implore l'aumône du riche ou qu'il excite le repentir, soit qu'il adresse ses allocutions à des confréries d'ouvriers, ou qu'il veuille bien donner de simples et gracieuses paroles à quelque église de village; soit qu'il parle en passant, tantôt à Dijon, qui est comme sa ville natale, tantôt à Beaune, où demeure l'un de ses plus anciens amis, tantôt dans l'église de Notre-Dame-de-Brou , à Bourg , où l'appelle l'un des plus vieux et des plus respectables évèques de France; soit qu'il converse, pour ainsi dire, de plain-pied avec une assemblée déjeunes gens dans les salons du cercle catholique; partout il doit laisser quelques traces de son talent soudain, original, varié, actif, selon le lieu, le temps, l'occasion, l'heure. Partout il doit laisser après lui quelque chose qui témoigne d'une distinction infinie , alors même que les circonstances conviennent moins à une nature solennelle qui a besoin, pour se retrouver tout entière elle-même , d'un temple et d'un auditoire d'élite.

Mais, dans l'intervalle de ses courses apostoliques, et après avoir évangélisé la capitale du Dauphiné, il résolut de bâtir ou de trouver un nid nouveau à la religion dominicaine au-dessus de ces montagnes où sa voix avait paru si sympathique, et qui conservent, par un heureux et rare mélange, le goût profond des choses religieuses uni à une extrême finesse d'esprit et à une àpreté vigoureuse de sentiments politiques.

C'est à Chalais, à quelques lieues de Grenoble et de la Grande-Chartreuse , et à quelques mille pieds au-dessus du niveau de la mer, que le Père Lacordaire fixa, avec le consentement de Borne et du maître général de l'ordre, sa maison de noviciat.

Chalais est un vieux et inculte bâtiment qui fut consacré, au XIIe siècle, en 1110, à une réforme bénédictine, favorisée par les princes du Dauphiné. Depuis cinq cents ans, il appartenait à la Grande-Chartreuse, qui en avait fait une infirmerie pour ses vieillards. Vendu nationalement, comme toutes les autres maisons religieuses de France, en 1791, il est racheté, en 1844, de son dernier possesseur, qui ne savait trop qu'en faire, par les mains d'un simple moine, d'un pauvre Bourguignon, dont le nom et l'habit ne sont encore que tolérés dans sa propre patrie ; et cet humble lieu est désormais destiné peut-être à devenir le foyer d'un mouvement religieux considérable.

II faut avoir visité cette modeste solitude de Clialais, cachée dans ses hautes montagnes, contre les haines, les jalousies, les ambitions de la terre, et contre les mauvais vouloirs des esprits loris de L'administration civile! Il faut avoir visité cet asile monastique, à la fois si vieux et si jeune, et que défendent à l'envi la piété et l'intérêt hien entendu des populations du voisinage! Il faut avoir grimpé, à travers les grands sapins, les rochers et les sentiers défoncés par la pluie et les torrents, jusque dans cette retraite escarpée, déjà escaladée par la foi des pèlerins ou la curiosité des gens du monde !

Il faut avoir vu les pauvres hôtes de cette maison ressuscitée étudiant , priant, chantant, jeûnant, se promenant comme des frères III faut lesavoir vus, le visage aussi serein que l'air de leurs montagnes, le cœur aussi souriant que les lèvres, passer et repasser dans de longs et froids corridors, pavés de dalles larges cl mal taillées, dans leurs cours agrestes, dans leur jardin potager sans élégance, dans la prairie montueuse qui entoure le monastère, dans la grande avenue ombragée qui mène à la forêt 1

Il faut avoir suivi des yeux les Frères Pérégrïnants se rendant, à travers les sinuosités d'un petit bois de sapin , seul reste d'un plus grand domaine, comme à une sorte de pèlerinage quotidien, jusqu'à une hauteur, surmontée d'une grande croix de bois , espèce de promontoire aérien , au point de vue magique, d'où l'œil plonge à la fois, en les dominant, dans la double vallée du Drake et de l'Isère !

Il faut avoir aperçu le jeudi, seul jour de grande et générale promenade, tous les Frères ensemble , paraissant et disparaissant, de loin, dans les détours des forêts et des montagnes, se faisant reconnaître à leurs longs bâtons blancs des Alpes et à leurs robes blanches, et fortifiant ainsi la santé de leur corps pour le repos et l'étude, dans des courses animées et rapides de six heures !

Il faut aussi avoir remarqué cette habitation religieuse, sans distraction , sans vestige de luxe, sans architecture, où l'œil n'est égayé que par un beau chien , quelques poules, un petit troupeau de vaches , un petit champ d'orge ou d'avoine , le bruit de quelques serviteurs et le service de jeunes frères convers !

Il faut avoir dormi dans ces cellules étroites , blanches et nues , où ne se trouve nul vestige des commodités ou des coquetteries humaines; où les lits consistent en quelques planches de sapin brut, n'ayant d'autre duvet que les feuilles séchées du maïs, sur lesquelles reposent les Frères, tout habillés, enveloppés dans leurs couvertures de laine, afin d'être plus sûrement et plus facilement prêts à interrompre leur nuit et leur sommeil, pour aller chanter à la chapelle, chaque jour, à trois heures du matin, les louanges duSeigneur!

Il faut avoir remarqué leur abstinence continuelle de tout aliment gras ou succulent, leur repas frugal dans un réfectoire commun , leurs heuresde

récréations innocentes comme celles des enfants! Il faut enfin les avoir entendus^ lachute du jour, chanter le Salveregina, avec un accent d'onction, dans leur antique chapelle, seul endroit de leur demeure où un peu d'art humain se laisse apercevoir ! Cette chapelle date de la fondation du monastère ; elle porte tous les caractères de l'âge auquel elle appartient, c'està-dire de l'époque de transition du roman au gothique.

Dans les jours d'été où nous y avons passé, il ne s'est presque pas rencontré un seul soir où le bruit de la foudre et la flamme des éclairs ne soient venus ébranler et illuminer les vitraux de la chapelle, et se joindre solennellement à l'effet que produisait sur nous le spectacle de ces jeunes hommes, tantôt debout, tantôt agenouillés, élevant leurs pensées et leurs voix à Dieu, audessus des montagnes.

Ce lieu simple et ancien, cette vieille chapelle, nous émouvaient plus fortement , ébranlaient bien autrement nos souvenirs que la vue de cesconstructions vastes et régulières comme les tentes d'un camp , que la main du XVIIe siècle a donnés à la Grande-Chartreuse. A la Grande-Chartreuse nous admirions surtout le vieux et triste cimetière monastique , où , pour mieux garder l'humilité et l'égalité chrétiennes, il n'y a que des croix de pierre et des tombeaux sans nom ; nous admirions les anciens et beaux cloîtres gothiques qui ont survécu à la prosaïque médiocrité du goût moderne. A Chalais, tout nous intéressait, dans sa vétusté dépouillée, dans son harmonie de nudité absolue et antique. 11 nous semblait qu'il n'y avait pas eu d'interruption de la religion dominicaine du XIII' au XIXe siècle. Nous ne nous lassions de contempler « ces hommes d'une maturité précoce, ces adolescents en qui la pénitence et la jeunes.- faisaient une nuance de beauté inconnue du monde, » se préparant, par un exercice continuel de leur force morale, par une perpétuelle victoire sur eux-mêmes, par une vie de renoncement, de privations, d'études et de contemplations religieuses, à donner au monde des exemples de vertu, d'éloquence et de miséricorde.

C'est dans la même année 1844, le 28 août, que le P. Lacordaire rendit le dernier devoir de la piété filiale à Mgr de Forbin-Janson. Il lut cette oraison funèbre.

Ce n'était pas une chose aisée que de louer comme il le méritait l'évêque qui, depuis la révolution de 1830, avait été exilé de son diocèse et de sa ville diocésaine par des passions complexes, mais ardentes! Et cependant, telle fut l'indépendance prudente, tel fut l'art d'habileté hardie et de ménagements libres que développa l'orateur en cette épineuse conjoncture, qu'il obligea une population tout entière, tout à l'heure ennemie, à admirer la vie et les vertus d'un prélat qu'elle avait elle-même opiniâtrement et systématiquement banni de ses murs !

Avec quelle adroite justice il fit accepter par un auditoire prévenu les opinions honorables, parce qu'elles étaient sincères, de cet évêque qui

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«cul, dans un siècle plébéien, l'incomparable malheur de naître d'une race historique ! »

Avec quel rare bonheur il s'écriait devant une assemblée populaire : « Ah! ceux-là sont heureux qui naissent à la mesure de leur temps, patriciens dans un siècle patricien , plébéiens dans un siècle plébéien ! Ceux-là sont heureux, et la moindre justice qu'ils doivent à ceux qui n'ont pas la même fortune , c'est de comprendre combien est dure leur position. L homme n'est fort que par sa correspondance au mouvement réel de l'humanité, et toutes les fois qu'il reste en dehors de ce mouvement ou qu'il lutte contre lui , il est semblable au passager laissé dans un désert par le vaisseau qui le portait, et dont il suit de l'oeil sur les flots l'irréparable fuite. »

Avec quelle haute et évangélique impartialité il mettait en balance les inconvénients et les avantages du principe d'hérédité, point essentiel de l'ancien ordre monarchique, et le principe du méiite personnel , point culminant de nos constitutions modernes! Et quelles paroles il trouvait, en s'effaçant lui-même, en cachant, en ne laissant presque pas deviner sa propre pensée, pour imposer à tous le respect du passé : « Il convient à nous, générations présentes, de considérer quelle blessure nous avons faite au passé, et d'admettre au moins qu'il a pu rester à d'autres des souvenirs, des regards, quelque chose qui n'est ni étranger ni ennemi, mais qui seulement n'est pas aussi jeune que nous 1 »

Après une telle préparation et un tact si délié, il ne devint plus difficile au panégyriste d'appeler le cœur de ses auditeurs vers la piété d'un digne prêtre qui commence dès sa première jeunesse sa vie d'apostolat par la conversion de son propre père. Les habitants de Nancy pouvaient apprendre désormais les vertus et le zèle de celui qui contribua , sous l'Empire, à jeter les fondements et comme les prémices de la Société de Saint-Vincent de Paul. On pouvait leur dire que « le jeune de Forbin ne se contenait déjà plus dans Paris. Il jetait des yeux avides sur des contrées lointaines où le Christianisme opprimé réclame à toute heure la parole et le sang apostoliques; il errait en esprit de l'Amérique à la Chine, de la Chine aux bords du Gange et de l'Euphrate; la main de Dieu l'avait saisi et le promenait, d'aspiration en aspiration, à travers tous les lieux désolés de la terre, pour y choisir un poste où son dévouement ne fût pas à l'étroit. »

En entendant louer la charité prodigue d'un prélat « qui ouvrait sa main avec la joie d'un évêque et la libéralité d'un prince, qui donnait à un pauvre évêque de l'Océanie jusqu'à ses propres vêtements pontificaux, et n'en trouvait plus aucun pour officier lui-même, et à qui sa mère était forcée d'envoyer des chemises deux par deux, de peur qu'il ne les donnât toutes aux pauvres; » je me figure que les hommes réunis dans la cathédrale de Nancy durent pardonner quelque chose à la mémoire du fondateur de Y Œuvre de la Saintc-Evfance , à l'intrépide missionnaire de l'Amé-

rique. Je me figure qu'ils lui pardonnèrent même ses missions à travers la France, desquelles l'orateur défendait avec bon goût le zèle, les moyens et la forme populaires, en les faisant remonter du P. Bridaine à saint Vincent de Paul. Je me figure enfin que, lorsqu'ils entendirent que Mgr de Forbin- Janson avait usé sa force et sa santé au service de Dieu, dans le ministère de la parole de Dieu et de la confession, à ce point qu'on le trouva souvent dans sa chambre tombé à terre et endormi par la fatigue; je me figure qu'ils durent regretter un peu de s'être séparés si violemment et sans retour d'un évêque qui avait un tel cœur.

Ce n'était pas non plus sans une émotion sympathique que Nancy écoutait le P. Lacordaire parler avec une pareille grandeur d'images et un si vif sentiment français, de la prodigieuse chute du phénomène impérial. a Tout à coup, au sein même de la patrie, un cri prodigieux s'élève : le descendant de Cyrus et de César , le maître du monde avait fui devant ses ennemis. Les aigles de l'empire, ramenées à plein vol des bords sanglants du Dnieper et de la Vistule , se repliaient sur leur terre natale pour la défendre, et s'étonnaient de ne plus ramasser dans leurs serres puissantes que des victoires blessées à mort. Dieu, mais Dieu seul, avait vaincu la France, commandée jusqu'à la fin par le génie, et triomphante encore au quart d'heure même qui signalait sa chute. Je ne dirai point les causes de cette catastrophe. Outre qu'elles ne sont pas de mon sujet, il répugne au fils de la patrie de creuser trop avant dans les douleurs nationales, et il laisse volontiers au temps tout seul le soin d'éclaircir les leçons renfermées par Dieu même au fond des revers. »

Nous arrivons enfin , ou , pour parler mieux , nous revenons , après un long détour , à l'auteur des Conférences. Mais nous espérons que nos lecteurs nous auront pardonné ce voyage; car, si nous ne nous trompons , ils doivent connaître d'avance , et mieux que jamais , la riche et singulière nature de l'orateur de Notre-Dame, cet assemblage de grandeur solennelle et de piquant esprit , de gravité élevée et de bonhomie malicieuse qui compose le P. Lacordaire, et qu'il confessait gaiement lui-même, en se déclarant impropre aux devoirs qu'impose l'administration d'un diocèse ou d'une paroisse : « Qu'est-ce cette administration, ces paperasses, ces visites, ces dîners, cette éternelle représentation?... Je n'ai jamais été qu'un homme de plume , de parole et d'action, trois choses incompatibles avec la vie du clergé des paroisses telle qu'elle est aujourd'hui, et pour laquelle Dieu a créé des ouvriers... Contentons-nous d'être de bons soldats de la vérité, faisant le coup de feu , mangeant le pain du bivouac, riant dans l'occasion avec nos amis, et n'ayant point à répondre aux allocutions des maires, aux attaques des petits journaux de l'endroit. »

Nous avons maintenant le droit d'être plus bref sur les Conférences : d'abord parce qu'elles sont beaucoup mieux connues et lues de tous; et puis

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aussi parce que nos paroles précédentes en ont déjà, en grande partie, révèle le caractère et l'originalité.

11 était bien impossible qu'un talent qui a fait tant de bruit, et qui a une individualité si marquée, ne soulevât point un grand nombre de critiques. La renommée profane ou religieuse n'arrive qu'à ce prix.

Si bon ebrétien qu'on soit , on n'est pas fâché de médire un peu du prédicateur. Et, pour parler comme le P. Lacordairc, « on vient entendre la parole divine avec un cœur enflé et comme des juges. »

Et si l'on n'est pas ebrétien, on est bien plus aise encore de contester les succès , même les plus incontestables , d'une voix qui rappelle les jeunes générations dans le temple et aux pieds de la chaire chrétienne.

Aussi , je ne sais sous combien de formes de vives objections ont-elles attaqué l'orateur catholique. Les rationalistes , les sectes dissidentes , les sceptiques, les incrédules, les timides , et les prudents eux-mêmes, chacun à son point de vue , ont exprimé des reproches ou des alarmes. Ceux qui épargnaient le fond ont contesté la forme; ceux qui épargnaient la forme ne faisaient pas grâce au fond.

Rien de ces oppositions diverses ne doit surprendre , et l'on ne peut pas dire même que tout en ait toujours été absolument injuste.

Avant que les années eussent mûri le talent du P. Lacordaire, il y avait dans la nouveauté de sa manière quelque chose d'étrange qui pouvait inquiéter peut-être la circonspection de quelques âmes religieuses, même des plus hautes, mal accoutumées encore à voir la religion s'engager en de pareils chemins.

Ce péril du nouveau était encore augmenté par la faculté d'improvisation , qualité essentielle de la parole du P. Lacordairc , et l'une des conditions principales de sa réussite. Quand l'orateur qui improvise a beaucoup d'imagination et beaucoup d'esprit, il devient impossible qu'il ne lui échappe pas, dans le feu du discours, quelques-unes de ces expressions risquées , de ces rapprochements hasardés, de ces alliances de mots bizarres, qui excitent l'oreille, relèvent l'attention de l'auditoire, piquent vivement la curiosité , mais dont l'inévitable danger, surtout en matière théologique, est de tomber dans la témérité ou l'inexactitude.

Il suffit de quelques-unes de ces paroles mal définies ou peu réfléchies , pour que la malveillance ou l'esprit de routine s'en empare , et en compose une objection opiniâtre, et comme une sorte d'ombre obstinée, pour l'opposer à toutes les plus étineelantes beautés de l'orateur. Les hommes sont ainsi faits, quand il s'agit de mesurer et de réduire une renommée qui grandit.

Or, l'improvisation est la base systématique du mérite oratoire du P. Lacordaire. C'était aussi, comme on le sait, l'idée de Fénelon, qui nous alaissé, pour ainsi dire, un plan géométrique, une carte géographique de ses discours improvisés. Si le mot spirituel d'un illustre prédicateur est déjà vrai ,

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« mon meilleur sermon est celui que je sais le mieux, » combien aura plus de prise sur l'âme des auditeurs un discours soudain, non plus confié à l'hésitante préoccupation d'une fidèle et froide mémoire, mais se laissant aller aux entraînements naturelsd'un esprit ému et d'une intelligence colorée.

Il y a eu, il y a encore, surtoutdans nos salons français, plusieurs esprits distingués qui se sont fait des réputations magnifiques et méritées par le seul art de la conversation, cette improvisation delà vie élégante et mondaine. D'autres intelligences choisies ont dû une bonne part de leur gloire à la grâce merveilleuse et facile du style épistolaire, cette seconde conversation , que l'on peut nommer une improvisation écrite. Quelle ne devra point être la difficulté, et par conséquent le mérite, d'élever jusqu'à la hauteur de la chaire chrétienne, jusqu'à la grandeur des plus augustes pensées, jusqu'à la sublimité des enseignements divins, tous les prestiges animés de la conversation ou du commerce épistolaire le plus remarquable, et de transporter dans le champ de l'improvisation, en un degré égal, la majesté du sujet et la majesté du style !

Tel est pourtant le type éminent de la faculté oratoire du P. Lacordaire. Non que l'improvisateur le plus consommé n'ait pasbesoin encore, en dehors même de ses plus heureux dons naturels , d'étudier et de méditer beaucoup. Conversations, lettres familières, barreau, tribune politique ou chaire chrétienne, on n'improvise, quoi qu'on fasse, que ce que l'on a d'avance dans l'esprit ; et ce qu'on a dans l'esprit y est plus ou moins élaboré et rédigé. Un esprit vide ou médiocre sera un triste et stérile improvisateur , parce que la pensée lui manquera.

Mais c'est un bien admirable résultat que d'arriver, par la double combinaison de la nature et de l'art, à devenir assez sûr de sa pensée et de sa parole pour n'avoir pas à prendre le souci de donner d'avance la forme à son idée, et pour acquérir la confiance que, dans une solennelle basilique , au milieu du plus imposant auditoire, dans un ordre de contemplations austères et profondes, les couleurs, les images de la parole ne trahiront point l'impétuosité subite de la pensée.

Le P. Lacordaire a remarqué même , dans le cours de ses épreuves oratoires,queses meilleures inspirations lui sont souvent arrivées dans les parties précisément les moins méditées, les moins préparées de son discours, et que, plusieurs fois, au contraire, il a manqué tout effet oratoire dans lesendroils qui, volontairement ou involontairement, se trouvaient le mieux arrêtés , le plus écrit dans sa tête.

Il va sans dire que l'entraînement de cette parole qui secoue l'auditoire , mais que l'émotion de l'auditoire agite et emporte à son tour, est sujet à des inconvénients inévitables, à de périlleuses audaces, à des longueurs, à des incorrections , à des écarts. Il n'est pas rare que l'esprit de l'orateur, tandis qu'il parle, et par les liens mystérieuxde la parole elle-même, soit traversé

tout à coup par une pensée inattendue, et qu'il s'arrache à la suite préméditée de ses idées et île son discours, pour suivre au vol cette pensée soudaine, i peu près comme l'œil suit involontairement l'oiseau qui voltige dans la grande nef d'une cathédrale.

Lorsque les Conférences se lisent imprimées, les longueurs, les digressions, les expressions incorrectes ou inexactes, ont disparu en grande partie; mais aussi la flamme, la vie, la couleur, la soudaineté et toute l'action et tout l'accent de l'orateur, ont disparu en même temps. C'est la fleur séchéedans un herbier: les contours et les formes demeurent, le parfum et la couleur se sont bien envolés.

Et cependant il est peu d'improvisateur dont la parole puisse laisser de plus magnifiques traces écrites que la parole du P. Lacordaire. Car, nous l'avons remarqué en commençant, chez lui le grand improvisateur couvre le grand écrivain , en sorte que , si l'on n'a plus affaire au premier , on trouve encore le second. Double et rare privilège sur cette terre, où l'une de ces deux facultés, même isolée, est déjà le plus excellent présent du Ciel ! Le P. Lacordaire sort victorieux des deux épreuves. On peut le lire avec charme, après l'avoir entendu avec étonnement et émotion. Ce n'est plus le même plaisir de l'esprit , mais c'en est encore un très-grand.

Je ne doute pas que ce qui survit dans ses livres de la magnificence de l'improvisateur ne tienne beaucoup aussi à une autre cause cpie nous avons plus d'une fois indiquée. La suite des Conférences est , selon nous , le développement de cette pensée générale de X apologie du Catholicisme, que le P. Lacordaire porte depuis si longtemps dans son intelligence, dans ses contemplations, dans ses études, dans toute sa vie.

Les Conférences ne sont pour nous qu'une des formes, qu'un des fragments éloquents de cette défense du Christianisme à laquelle le P. Lacordaire a voué son cœur de prêtre et son avenir. Il n'est donc pas étonnant qu'on les lise avec ce plaisir littéraire que causent de belles pages détachées d'un beau livre.

Cela seul répond assez aux critiques mal avisés qui reprochaient , il y a plusieurs années, au P. Lacordaire de ne parler ni des dogmes, ni des prophéties, ni des mystères, et de s'appesantir uniquement sur la partie sociale du Christianisme.

Si l'orateur sacré n'eût déjà commencé, cette année même, à réfuter éloquemment ce reproche dans ses belles conférences sur Jésus-Christ, aurions-nous donc besoin de faire remarquer que des conférences peu nombreuses, nées en 1835 et 1836, et interrompues pendant sept années, jusqu'en 1843, n'ont pu aborder encore tous les points de la controverse catholique , et qu'il faut avoir la patience de laisser à l'œuvre entière le temps nécessaire pour se compléter ?

Nous avons entendu d'autres juges non moins prévenus objecter , comme

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une chose grave, que le P. Lacordaire ait traité de l'Eglise dans la première partie de ses conférences. Tel n'est point, selon eux, l'ordre logique de la controverse chrétienne. On pourrait peut-être se contenter de dire, comme le remarque quelque part le P. Lacordaire lui-même , que si la divinité de Jésus-Christ prouve l'institution divine de l'Eglise, l'institution divine de l'Eglise prouve aussi la divinité de Jésus-Christ, et qu'ainsi, ces deux grands faits se prouvant indivisiblement l'un par l'autre, il est libre à l'esprit humain, selon son point de vue, de les examiner à part et dans l'ordre qui lui paraît le plus convenable. Mais le choix du P. Lacordaire pourrait encore se justifier par une plus haute autorité, et il lui serait permis de se tromper sur les traces de saint Augustin , lequel a dit : « Je ne croirais pas à l'Evangile si je n'y étais déterminé par l'autorité de l'Eglise (1). »

Quelques-uns, dont le sentiment est plus respectable, ne peuvent aisément pardonner au P. Lacordaire de parler dans la chaire chrétienne autrement que ne parlaient Bourdaloue , Bossuet, Massillon. Le rationalisme universitaire lui-même, qui s'est rallié ouvertement, dans ces dernières années, aux traditions classiques et littéraires du XVIIe siècle, jette, comme une accusation formidable, à notre grand improvisateur catholique, non pas seulement les noms, mais des citations entières et de longs fragments de nos plus illustres sermonaires.

Mais ne voyez-vous pas que si le P. Lacordaire eût suivi l'allure, la mé thode , la forme , les divisions, si majestueuses qu'elles soient, de nos anciens et glorieux prédicateurs, ses adversaires le traiteraient comme un imitateur et un plagiaire ? Disons-mieux , si le P. Lacordaire se fût contenté de ressembler à d'autres, il aurait peut être moins de défauts, mais à coup sûr il aurait moins de qualités et surtout moins de juste renommée. Il en serait de lui comme de la plupart des travaux, d'ailleurs méritoires , des sermonaires du dernier siècle et de celui-ci , lesquels sont oubliés pour avoir voulu faire ce qui était fait et supérieurement fait avant eux.

A chaque âge de l'Eglise ses besoins nouveaux, et par conséquent ses nouveautés nécessaires. Les doctrines de l'Eglise ne changent pas, mais elles se développent. C'est ce qu'exprimait très-bien l'illustre Vincent de Lérins. « N'y aura-t-il donc aucun progrès d'intelligence dans l'Eglise du Christ? Il y en aura un très-évident et très-grand, mais cependant de telle manière que ce soit vraiment un progrès de la foi et non pas un changement de la foi (2). » « L'ordre des âmes, dit le même docteur, doit imiter l'ordre des corps, lesquels, bien qu'ils accomplissent dans la succession des années les

( l ) ETangelio non crederem , nisi me Ecclesiae commoveret auctoritas. (Contra Episn. Manich , c. 5- T. VJII , p. 154.)

(2) Nullus ne ergo in ecclesiâ Clinsti profectus habebitur intelligente? Habebitur (ilane et maximus, sed ità taïuen ut verè profectus sit illefidci, non pcrtuutatio. (Conimonit. , c. 29.)

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phases diverses de leurs évolutions et de leurs développements, n'en con- Bervent pas moins leur identité primitive et permanente (1). »

Le P. Lacordaire s'est empare de cette pensée, quand il s'exprime ainsi , dans le Mémoire pour le rétablissement des Frères- Prêcheurs : « Il en est de l'Eglise et des ordres religieux comme de tous les corps vivants, qui conservent une immuable identité, tout en subissant, par le progrès même de la vie, un mouvement qui les renouvelle sans cesse. »

Ce mouvement de développement est plus visible encore dans toute la littérature des Pères de l'Eglise. On sait que ces illustres monuments de la controverse chrétienne sont nés successivement, et à leur heure, et comme provoqués progressivement par l'évolution des hérésies : on sait qu'ils jugèrent nécessaire de combattre et de vaincre avec toutes les ressources littéraires, toute la science, toutes les habitudes, tous les goûts, de forme, de style, de discussion propres à chaque siècle. De saint Justin à saint Bernard, c'est le même phénomène moral.

Et pour prendre un exemple plus prochain , à côté de nous, lorsque, au commencement de ce siècle , après tant d'années de scepticisme matériel , M. Frayssinous monta en chaire, il crut devoir commencer par établir l'existence de Dieu et l'immortalité de l'àme. Qui s'en étonna ? S'il eût parlé dans une époque spiritualiste, on lui eût crié qu'il prenait un soin fort inutile en prouvant ce que tout le monde croyait. Mais il parlait précisément dans un moment où il était devenu nécessaire de rétablir dans les intelligences les premiers éléments du spiritualisme, de recommencer, si j'ose le dire, l'histoire de l'esprit, et l'on trouva que les démonstrations du controversiste venaient à leur place.

A ce beau mouvement des Pères de l'Eglise, si merveilleusement versés à la fois dans la science de Dieu et dans les lettres humaines, répondit la voix des conciles , dans la suite des siècles. En sorte que , bien loin de blâmer l'orateur chrétien qui place hardiment sa tente au milieu des nouveautés de son temps, il faut, au contraire, reconnaître en ceci le signe de sa mission particulière.

Or, quelles sont, à vrai dire, les deux grandes hérésies de notre âge, sinon l'indifférence et le doute? Et quel meilleur parti le P. Lacordaire pouvait-il prendre, sinon de ramener les jeunes esprits à l'amour des choses chrétiennes par l'admiration des choses chrétiennes?

De même que , dans les premières années du XIXe siècle, M. de Chateaubriand a réveillé avec un rare à-propos les instincts religieux cachés au fond de beaucoup d'âmes choisies, en révélant les beautés littéraires de la religion chrétienne; de même aujourd'hui le P. Lacordaire va chercher

(l)Imitetur animarum ratio rationem corporum , qtise, licet annorum processu numéros suos evolvant et explicent, eadem tanien , quae eraut, permanent. (Ibid.)

l'étincelle divine dans les jeunes cœurs en déroulant devant eux avec une splendeur infinie les merveilles morales et sociales du Catholicisme.

Nous vivons à une époque où l'on se préoccupe principalement de ce qu'on appelle les questions politiques et sociales. Les sophistes et les révolutionnaires surtout ont depuis longtemps jeté dans l'opinion le plus insensé , mais le plus rusé des paradoxes , à savoir : que la religion catholique est l'ennemie de la science, de la liberté des peuples. C'est cette grande hérésie moderne que le P. Lacordaire a résolu d'attaquer de front et de combattre dans toutes les sinuosités de ses malices. Il a poursuivi à outrance « l'ancien serpent de la perdition , qui change de couleur au soleil de chaque siècle. » Pour vaincre de nouvelles erreurs, il a trouvé des ressources nouvelles. El certes il aura beaucoup fait pour le réveil de la foi , s'il prouve à son auditoire attentif, mais souvent prévenu , que cette foi sympathise naturellement avec tout ce qu'il y a de plus grand , de plus beau, de plus libre sur la terre.

On se souvient que l'esprit du P. Lacordaire fut d'abord touché de l'évidence social* et historique du Christianisme; et c'est aussi par ce côté qu'il aime principalement à le faire pénétrer dans les intelligences qui l'écoutent.

Personne n'était mieux fait que lui pour remplir un tel rôle. Né en même temps que nous, élevé comme nous et avec nous, il a connu nos doutes, nos vanités , nos défaillances. Il a lu tous nos livres ; il sait par cœur nos poètes préférés; il s'est nourri de nos souvenirs classiques." Etant en unisson avec un siècle dont il a tout aimé, il n'a eu, comme il ledit, besoin que d'un peu de mémoire et d'oreille pour parler comme il l'a fait. »

Les chemins qu'il a parcourus pour revenir à la foi , la lumière qui l'a éclairé , les émotions qui l'ont touché, il les enseigne à ses auditeurs. Il lui a suffi de se souvenir de lui-même pour « parler des choses divines dans une langue qui allât au cœur et à la situation des contemporains. »

Ce qu'il a voulu plus que tout le reste, c'est que sa parole « n'appartint précisément ni à l'enseignement dogmatique , ni à la controverse pure , mais qu'elle fût un mélange de l'un et de l'autre. » Il a désiré que cette parole fût une espèce de théologie populaire , destinée principalement à la partie de la jeunesse éclairée, libérale et studieuse, par qui se forment les croyances d'une nation.

Il a voulu encore que cette parole, qu'il nomme « singulière, moitié religieuse, moitié philosophique, fût une parole amie, qui prépare les âmes à la foi , qui supplie plus qu'elle ne commande , qui épargne plus qu'elle ne frappe, qui entr'ouvre l'horizon plus qu'elle ne le déchire, qui traite enfin avec l'intelligence et lui ménage la lumière, comme on ménage la vie à un être malade et tendrement aimé. »

Dans une telle bouche, en vérité, le Christianisme est si grand, et la parole de Dieu semble si aimable et si spirituelle , qu'il faut avoir bien peu de cœur et d'esprit pour ne pas se sentir disposé soi-même à les aimer.

LB n. P. LACOBttAlBt. .'iT

Alors même que le P. Lacordaire n'aurait rendu à la religion d'autre

service que de l'aire entourer les colonnes de nos églises parla jeunesse;

cotte fleur du monde, et de lui apprendre la sublimité du langage religieux

qu ailleurs OU lui fait trop oublier, ce serait déjà la plus belle récompense de sa mission apostolique. Et , pour notre compte , nous n'avons guère la force de lui reprocher, comme une tache, quelques excursions sur le territoire mondain, quelques citations profanes, quelques vers français étonnés de s'entendre réciter dans une chaire catholique ; car ces imperfections elles-mêmes font partie peut-être du talent et de l'originalité de l'orateur; car elles attirent et captivent cet auditoire jeune, auquel elles rappellent les plus doux souvenirs du collège. Il n'y a pas jusqu'à ces bouffées d'humeur ironique, d'esprit familier, de simplicité amicale, mélangés avec autant de naturel que d'art dans la pompe habituelle du discours le plus élevé, qui ne deviennent piquantes parle contraste même, et ne commandent et n'inspirent la confiance en délassant agréablement la tension des esprits.

Quand on pourrait justement reprocher au langage du P. Lacordaire le retour de quelques métaphores un peu vieillies, quelques expressions peutêtre un peu trop voisines du discours vulgaire, quelques originalités bizarres, imperfections légères et inévitables, mais souvent volontaires, de l'improvisateur, cela ne diminuerait en rien la supériorité d'un esprit aussi varié , aussi fertile , aussi souple.

Il y en a qui, ne pouvant nier les admirables effets produits par la voix du Frère-Prêcheur, se délivrent de la nécessité de le louer en lui jetant l'épithèle de romantique. Or, je ne sache pas, bien qu'un homme d'esprit s'en soit rendu coupable, qu'il y ait jamais eu un pareil abus de la critique. D'abord , il n'y a pas de reproche moins loyal qu'un reproche général et vague renfermé dans un mot non encore défini. Bien plus, je ne trouve pas qu'il y ait d'écrivain du jour qui appartienne moins à l'école romantique , quelque sens qu'on veuille donner à cette école.

On dirait en effet que l'illustre Dominicain, en quittant le siècle en 1824, se soit mis en même temps à l'abri de l'invasion de cette nouvelle littérature qui prétendait à la domination. Il est demeuré classique de goût et de théorie, à ce point que, au milieu des admirations juvéniles qui saluaient avec enthousiasme l'apparition de Lamartine lui-même, il admirait les Méditations poétiques avec beaucoup de restriction. Il toucherait plutôt encore à l'époque impériale par l'emploi de certaines formes un peu passées; et l'on ne voit nulle part qu'il affuble sa belle langue du bagage des novateurs littéraires exotiques ou indigènes.

Essentiellement classique dans la forme, il est simple dans l'expression , même alors qu'il a l'air étrange et singulier ; et c'est un attrait de plus dans son style. Je ne connais personne aujourd'hui qui sache mieux que lui ,

quand il le veut, se dépouiller de toute fausse couleur; et j'admire à quel point il sait être simple, non pas de cette simplicité propre au XVII" siècle, mais autant qu'un homme d'esprit puisse rester simple dans se siècle raffiné.

Je ne connais aucun écrivain moderne dont la phrase soit plus sobre et moins verbeuse, et le tour moins recherché. S'il a l'horreur des lieux communs, pour le citer lui-même, il n'a guère moins l'horreur de l'épithèle parasite. L'on a pu le comparer quelquefois justement à Bossuet, qui produit de grands effets avec des mots fort simples. Ce qui paraîtrait peut-être reprochable dans la manière de l'auteur des Conférences , ce serait plutôt je ne sais quelle subtilité psychologique , qui aiguise l'esprit sans le fausser, mais qui donne à l'orateur une certaine apparence paradoxale, même alors qu'il a le plus raison. Je ne serais pas étonné qu'il eût puisé ou du moins nourri ce penchant au subtil dans l'étude de quelques Pères, et particulièrement dans son goût pour saint Augustin. Bossuet procède tout autrement : il a l'air solide, même quand il a tort.

Cette teinte de subtilité ajoute encore quelque chose à l'originalité du P. Lacordaire ; mais elle lui donne aussi je ne sais quel caractère individuel, relatif, exceptionnel ,qui , pour être trop de ce temps-ci, et pour trop plaire et trop convenir aux contemporains , risque d'avoir une prise moins universelle sur la postérité.

Aussi ne pouvons-nous guère nous expliquer comment un homme de critique sérieuse et intelligente a pu précisément méconnaître ce qui distingue le plus particulièrement le P. Lacordaire, je veux dire les profonds rapports qui l'unissent à son siècle et à son auditoire. Accuser le grand prédicateur de ne point connaître son temps et la jeunesse française du XIXe siècle . c'est précisément le contre-pied de la vérité. Quoi! il n'est resté sur les lèvres de nos jeunes gens aucun pli du rire voltairien ! Notre siècle n'a plus que des inclinations graves et religieuses ! Il a vraiment des croyances ! L'écorce de réaction spiritualiste, qui trompe quelques observateurs indulgents ou superficiels, ne recouvi'e pas encore un fonds pernicieux et redoutable d'incrédulité railleuse et d'impiété passive ! Oh ! que le prédicateur de Notre-Dame a bien raison de saisir corps à corps ce double péril de notre patrie chrétienne!

Quelques-uns, ayant trop de goût pour demeurer insensibles à l'éminence littéraire de l'orateur, mais n'ayant ni assez de foi, ni assez de justice pour applaudir à la mission catholique d'un moine éloquent, se contentent de le nommer un pacte qui chante; affectant ainsi de contenter à la fois leur conscience littéraire et leurs prétentions d'esprits forts , en louant le P. Lacor daire quant à la forme, et en le traitant au fond sous toutes réserves et comme un homme sans conséquence.

Mais ils ne prennent pas garde que leur éloge, même restreint, est le plus bel hommage qu'ils puissent adresser au mérite du P. Lacordaire. Un poète qui chante 1 Mais Bossuet aussi était poète quand il écrivait ses orai-

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