JEAN-JACQUES HU6UENIN
Jean- Jacques Huguenin naquit an Locie le 3 février 4777, de Jean-Jacques Hagnenin, officier dans les milices, et de Marguerite née Robert, son épouse.
Ayant eu le malheur de perdre son père lorsqu'il était encore très-jeune, sa mère, dont l'amour maternel était éclairé par une raison solide et fut secondé par ses parents et des amis bienveillants, soigna son éducation avec sollicitude et le plaça à Bêle où il existait d'immenses ressources pour l'éducation de la jeunesse , ressources qui , à cette époque , étaient réduites cbez nous aux premiers éléments. Doué d'un heureux naturel, d'un esprit vif et pénétrant , il acquit en peu de temps des connaissances qui lui valurent un rang distingué parmi les jeunes gens de son âge. Le développement de sa taille , beaucoup au-dessus de l'ordinaire , et sa force musculaire qui lui rendait faciles tous les exercices corporels, vinrent seconder son goût pour l'agriculture dont il se plaisait i partager les travaux sur les domaines que possédait sa mère.
Ce genre de vie , par fois pénible , qui l'assujétissait souvent i une nourriture frugale , endurcissait son corps et lui procurait l'avantage de supporter facilement des fatigues que bien d'autres auraient trouvées au-dessus de leurs forces; ce qui, plus tard, lui fut
très-avantageux quand il entreprit un voyage de long cours. Ces occupations n'absorbaient pourtant pas son temps au point de lui faire négliger l'acquisition de connaissances variées dont il aimait à orner son esprit. L'étude des mathématiques fut celle qui domina essentiellement toutes les autres; le goût qu'il avait pour cette branche des sciences, et l'application qu'il y apporta, le rendirent bientôt capable de s'occuper avec succès de travaux trigonométrie ques, ce qui lui valut, quoique très-jeune encore, d'être admis dans le corps des officiers d'artillerie et d'être appelé à assister en cette qualité aux divers camps fédéraux qui étaient formée chaque année et où il se fit remarquer par ses connaissances.
Son oncle, le lieutenant Abram-Louis Huguenin , qui était marchand tanneur , se proposait d'en faire son associé et de lui céder un jour son établissement; mais son jeune neveu ne se sentant aucune vocation pour un commerce de cette nature, ne s'en occupait qu'avec répugnance,
Ce fut en 1801 qu'il épousa M"® Perret , fille du justicier et ancien maître-bourgeois de Yalangin , Abram-David Perret. Ce mariage, des mieux assortis, reçut les applaudissements de tout le public qui voyais dans cette union le gage du bonheur futur d'un homme entouré de l'estime et de l'amitié de ses concitoyens.
A la mort de son oncle, en 1803, il hérita une grande portion de sa fortune et fut mis en possession de sa place de lieutenant.
Ces nouvelles fonctions, qu'il remplit pendant une dizaine d'années honorablement , et surtout avec cette probité scrupuleuse qui caractérisait toutes ses actions, lui laissaient encore le loisir d'exercer son génie, toujours actif, toujours occupé du bien public et rêvant avec un zèle infatigable à tout ce qui pouvait contribuer à la prospérité de son pays et plus spécialement encore à celle de sa commune.
Une idée, entre autres, s'élevait dans son imagination au-dessus de toutes ses pensées : Le ruisseau appelé le Bied , qui traverse le vallon du Locle dans toute sa longueur, arrivait au Col-des-Roches par un canal sinueux , creusé sans doute par la nature , et se précipitait au pied de la montagne dans un gouffre où , avec une inconcevable hardiesse deux des fils Vuillemin des Combes établirent un moulin en 1549; plus tard, en 1660, Jonas Sandoz, receveur
des Montagnes, y fit placer ceux qui par leur ingénieuse construction et leur situation abrupte s'étaient acquis une sorte de célébrilé. Cette issue suffisait à l'écoulement des eaux en temps ordinaire, mais sa capacité était loin d'absorber la quantité de celles qui résultaient de la fonte des neiges et môme assez souvent en été des pluies abondantes qui, à défaut d'un dégorgeoir, inondaient toute la prairie, détruisaient la récolte dont elle était couverte et formaient un lac que l'on a vu s'étendre jusqu'au village et sur lequel se hasardaient quelquefois, dans de frêles embarcations improvisées, de courageux navigateurs. Il existait à la vérité dans la partie la plus basse du marais, des conduits souterrains au moyen desquels l'eau s'en allait petit à petit, mais ils n'agissaient qu'avec lenteur; il se formait des mares d'eau stagnante que la seule évaporation faisait disparaître , et avant que la dessication fut complète, le sol restait imprégné à sa surface d'une humidité délétère de laquelle s'échappaient des miasmes affectant désagréablement l'odorat et mettant en péril la santé de la population.
A ces graves inconvénients venait s'associer une crainte bien légitime dont se préoccupaient sérieusement un grand nombre de personnes : une cause imprévue pouvait un jour obstruer ces conduits souterrains , supprimer l'écoulement et rendre l'inondation permanente.
Ce fut sous l'impression de toutes ces pensées pénibles que Jean- Jacques Huguenin conçut le hardi projet de percer le rocher à la base de la montagne qui, au Gol-des-Roches, termine le vallon du Locle, et de faciliter par là la fuite des eaux surabondantes. Onze particuliers du Locle, entraînés par le plus pur patriotisme, tormèrent avec lui une société de douze personnes décidées à ne pas reculer devant les difficultés d'une entreprise qui paraissait alors un projet gigantesque. Les noms de ces onze particuliers , quoiqu'ils soient restés gravés dans la mémoire de leurs contemporains , ne peuvent être déplacés dans cette biographie. Ce sont :
Abram-Louis Mathey — Alexandre Houriet — Jacques-Frédéric Houriet — Daniel-Henri Richard — Jean-Charles Ducrot — David-Frédéric Jeannot — Abram^Savoye — Simon Faure — Philippe-Henri DuBois — Daniel Mathey — Henri Courvoisier.
Une souscription générale fut ouverte au Locle, et les propriétai-
res de marais consentirent volontairement à payer une taxe proportionnée à la valeur de leur terrain ; mais ces douze estimables entrepreneurs prirent l'engagement de ne recevoir aucune contribution que lorsque le plan qu'ils présentaient au public serait couronné d'un succès complet , entreprenant tous les travaux à leurs risques et périls. On commença par conclure un marché avec un entrepreneur bernois , au moyen duquel il devait diriger tout l'ouvrage; il le fit en effet cheminer pendant une année et plus , après quoi il se vit , faute d'ouvriers , empêché de remplir ses engagements. Profitant de cette circonstance , il voulut imposer à l'association des conditions qui auraient rendu les souscriptions insuffisantes pour couvrir les dépenses et auraient indubitablement fait échouer l'entreprise.
La circonstance était difficile , embarrassante ; ce fut alors que Jean-Jacques Huguenin, se confiant en son dévouement, offrit à ses co-associés de prendre à lui seul la place du précédent entrepreneur et de diriger l'ouvrage au même prix et aux mêmes conditions qui avaient été souscrits par son devancier. Cette offre ayant été acceptée , il se mit à l'œuvre et obtint un succès tel, qu'après deux ans de travaux les ouvriers conduits et dirigés par lui seul, et travaillant à la fois des deux côtés de la montagne dans une galerie de neuf cents pieds d'étendue , se rencontrèrent un beau jour face à face , sans autre déviation que celle de quelques pouces dans la ligne perpendiculaire , tant il y avait eu de précision dans les calculs pendant ces deux années. L'attention et l'intérêt des habitants suivaient les travailleurs pas à pas; on s'informait presque chaque jour de leurs progrès ; ce fut un cri général d'approbation quand on apprit que les mineurs entendaient réciproquement les coups de marteau de leurs camarades dans la partie de la galerie qui leur était opposée, puis, qu'ils distinguaient les sons de la voix; et enfin, lorsqu'un matin on vint dire que la portion de roc qui les séparait encore avait été franchie pendant la nuit, la joie n'eut plus de bornes. De trop grands avantages embellissaient l'avenir de ce vallon pour qu'on se bornât aux sensations du moment; il fut décidé que cet événement serait célébré par une fête qui fut fixée au 16 août
Dès le matin de ce jour^ qu'éclairait un soleil radieux ^ un nom-
bfca\ cortège em léle doqiid étaient placés les dooxe bienfaiteure, ornés de booqnels et de mhans dont les avait décorés une société de demoiseiles, et oà figuraient des membres da conseil d'Etal, s'acbemina mnskiiie en léle et escorté d*on grand nombre de militaires , par b Rançonnière , traversa la galerie et déboucha au Coldcs-Rocfaes an brait des boilcs et des décharges que faisaient entendre des pelotons de soldats placés sur toutes les saillies du rocher. Continuant leur roole , tons les acteurs de la fête vinrent diner sous des tentes dressées dans un pré au pont de la Foule ; la plus grande gaieté présida au reste de la journée. Le lendemain on rompit soiennellenient une petile digue en terre qu'on avait laissée pour contenir Feau du marais, et aussitôt cette eau entrant dans la galerie en ressortît comme un torrent et se précipita avec violence en bas la Rançonnière, aux joyeuses acclamations d'une nombreuse population, acoounie poor être témoin de cet intéressant spectacle.
Ce ne fut qu'après avoir laissé écouler plusieurs années , qu'une juste reconnaissance suggéra l'idée de faire incruster dans le rocher la pierre commémorative qu'on y voit aujourd'hui et qui rappelle ks noms vénérés des dooie citoyens qui ont doté le Locle de œ bienfait.
En 1807, le désir d*étendre ses connaissances, accompagné peutêtre de quelques autres motife, dédda Jean-Jacques Huguenin à s'arracher des bras de sa belle famille pour faire un voyage en Amérique , en compagnie de plusieurs de nos concitoyens qui changeaient aussi d'hémisphère. Partis pendant le mois de mars ils s'embarquèrent tous ensemble à Bordeaux le 6 avril , sur un bâtiment américain. Â la suite d'une traversée souvent pénible , par fois périlleuse mais entremêlée aussi de jours agréables, ils débarquèrent à New-York le 30 mai, après une traversée de 55 jours.
Mais il n'avait pas atteint les dernières limites de ses pérégrinations : rintérieur des Etats-Unis ou au moins d'une partie piquait vivement sa curiosité, et ce fut pour la satisfaire qu'il partit de New-York le 19 juillet avec un seul compagnon de voyage , se dirigeant au nord et poussant sa course jusqu'aux grands lacs. Après avoir exploré ces contrées, admiré la fameuse cataracte du Niagara, s'être enfoncé dans les forêts vierges du nouveau monde , avoir bravé plus d'un péril et su^KHlé maintes privations ; après avoir
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vécu famillièrement avec les sauvages , éprouvé souvent la bienveillaoee des colons , visité les provinces de l'ouest et s'élre dirigé au sud jusqu'à Philadelphie, il arriva à New-York le 3 du mois de décembre à la suite d'une absence de cinq mois moins quelques jours. II avait parcouru 335S milles anglais (1785 lieues) et avait fait à pied 1625 milles (541 lieues), dont la plus grande partie par des chemins affreux et toujours son sac et son fusil sur le dos; ses excursions , à droite et à gauche de la route ne sont pas comprises dans ce chiffre. Le journal de son voyage , dont sa famille est en possession , décèle un esprit observateur et fourmille de descriptions curieuses, de situations originales et de données certaines sur les chances de la colonisation.
Son retour dans sa patrie , impatiemment attendu , fut bientôt suivi de sa demande en démission de lieutenant de la cour de jus* tice ; ses goûts en matière d'administration n'étant point en rapport avec son aptitude ; et peu de temps après, il se décida à transporter son domicile à Neuchàtel, certain d'y trouver les ressources que réclamait l'éducation de sa famille. Il n'y était pas arrivé depuis longtemps lorsqu'il perdit sa respectable mère.
Son existence pendant qu'il était au Locle était remplie par les soins qu'exigeaient ses domaines , par ses fonctions judiciaires et par une infinité d'autres occupations; il n'en fut pas de même & Neuchàtel , et cependant la nécessité de s'occuper et surtout de fournir un aliment à son génie ardent et infatigable était pour lui un besoin impérieux ; c'est ce qui fil naître en lui la pensée d'établir une raffinerie de sucre qu'il parvint à mettre sur un pied tel qu'elle pouvait soutenir une concurrence avantageuse avec les raffineries de France et d'Allemagne , et qu'elle était à Neuchàtel une ressource pour les pauvres qui y trouvaient toujours du travail et du pain. Un malheur qu'il eût été difficile de prévoir s'attacha à cet établissement dès sa création : fondé à la suite du déplorable système continental qui avait fait monter les sucre» des colonies à des prix exorbitants, il fut constamment victime d'une baisse progressive de la matière brute , occasionnée par l'abondance des récoltes et plus encore par la culture de la betterave , de sorte que malgré ses soins laborieux et des peines de tout genre il vit sa for-
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tune s'évanouir petit à petit et ses capitaux absorbés par le malheur.
Accablé sous le poids de ces désastres , il conçut et exécuta le projet de quitter sa patrie et de se transporter avec sa famille aux Antilles, pour y chercher des ressources sur lesquelles il ne comptait plus en Europe ; mais les chagrins, les soucis et les regrets ne tardèrent pas à miner sa forte constitution et le firent descendre au tombeau en 1833.
Honneur à la mémoire de cet estimable citoyen , de ce pbilaotrope ami de sa patrie, dont le nom est profondément gravé dans le cœur de ceux de ses contemporains qui ont pu apprécier la loyauté de son caractère ; le Locle lui assignera toujours une place distinguée parmi les hommes qui l'ont honoré et qui l'honoreront encore par leur patriotisme, par leurs talents et par leurs vertus.
Honneur aussi à la mémoire de ces onze patriotes qui ne craignirent pas de courir avec lui les chances d'une entreprise qui a en quelque sorte changé les destinées du Locle, puisqu'en effet sans le succès d'un ouvrage dont ils lui confièrent la direction, nous verrions encore le fond de notre vallon envahi presque toutes les années par les eaux , et un terrain productif effacé peutrétre à jamais par leur ambitieuse domination. Le génie entreprenant de François Bournot serait demeuré stationnaire et ne nous aurait jamais dotés d'un quartier qui, à juste titre, porte son nom, et a servi de base au nouveau plan sur lequel notre village a été reconstruit après l'incendie de 1833. La route qui de là conduit au Verger et celle qui , partant du village aboutit en ligne droite au Col-des-Roches , de même que le canal qui lui est parallèle et a remplacé les replis tortueux de l'ancien Bied , ne seraient pas même à l'état de projet.
Puisse leur bel exemple être un heureux stimulant pour nous et pour les générations futures.
Souroei. Cette notice est la reproduction presque textuelle de celle qui a été publiée en 4847 par la Société d*utilité publique du Locle.