MARIE-ANNE CALAME
Marie- Anne Calaroe , la bienheureuse fondatrice de Tlnstilut des Billodes, est née au Locle le 5 mai 1775. Son père, le Maitre-bourgcoîs Jean-JacqueS'Henri Calamey était à la fois un homme d'une piété intime, un esprit cultivé et un amateur des beaux-arts. Habile graveur sur métaux , il avait transmis à plusieurs de ses enfants Sun talent pour les arts du dessin , son caractère lui avait ao-
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quis la confiance et la considération générales. Maître-bourgeois de Valangin à une époque agitée , il avait rempli ses fonctions avec tant de fermeté, de loyauté et de sagesse que ses concitoyens crurent devoir lui décerner un témoignage spécial de leur reconnaissance , en lui offrant une épée d'honneur qui est soigneusement conservée dans sa famille.
Marie-Ânne Galame n'annonça point dès ses premières années les dons éminents qu'elle a déployés plus tard. Chose remarquable, on la croyait peu douée du côté de Tintelligence. Une maladie opiniâtre, qui la fil souffrir pendant une partie de son enfance et dont elle fut guérie d'une manière fort extraordinaire» avait peut-être suspendu son développement. Â l'Age de douze ans, ses parents la conduisaient à Genève, où ils se proposaient de consulter pour elle un médecin renommé. Un accident les attendait aux portes de cette ville: leur équipage fut renversé. L'enfant éprouva une violente commotion, soit physique, soit morale; mais elle était guérie. Il ne fut plus question de traitement et , à partir de ce moment , ses facultés aussi prirent leur essor.
Marie-Ânne Galame avait, de nature, l'âme ardente, l'esprit enjoué et original. Les choses dont elle s'occupait, elle ne s'y donnait pas à demi. L'agrément qu'elle répandait autour d'elle faisait rechercher sa société. Elle possédait en particulier un talent distingué pour la peinture. Ce talent, cultivé par de bonnes leçons et par une application soutenue , avait fait d'elle une véritable artiste. Son cabinet fut pendant bien des années l'école de dessin où la jeunesse du Locle alla recevoir un enseignement dont on sentait déjà l'utilité pour notre industrie. Nous ne croyons pas nous tromper en disant que l'auteur du Marino Faliero , du Musée de Ncuchàtel, M. Grosclaude i>ère, a été au nombre de ses élèves. A une époque où la peinture sur émail occupait une grande place dans la décoration des montres, elle se créa par son pinceau la position indépendante qui lui permit de se consacrer tout entière, plus tard, à ses œuvres de charité, k Montrez-moi de vos ouvrages , je suis à jeun de peinture, » lui disait Léopold Robert dans une des dernières visites qu'il fit au pays natal. Ses goûts artistiques la suivirent jusqu'à la fin, et, dans ses dernières années, quand elle fléchissait sous le poids des soins que lui imposait son vaste établissement , il lui
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arrivait, pour se délasser, de reprendre un instant ses crayons. Disons aussi que M^^® Calame était poëte, et que plus d'une fois elle exprima les sentiments de sa belle âme par des vers qui, pour être inédits, n'en sont pas moins remarquables et touchants.
Mais il y avait chez Marie-Anne Calame autre chose que l'artiste, autre chose que la femme spirituelle et aimable. Ce qu'elle a été pour l'humanité souffrante, elle a commencé par l'être pour ses proches et pour ses amis. Le besoin du dévouement avait de bonne heure maîtrisé son ftme: il était chez elle, tout à la fois, une disposition de caractère et le fruit de la piété vivante qu'elle avait puisée auprès d'une mère respectable et d'un père tendrement aimé. Uni à de rares facultés, à un merveilleux talent de faire bien tout ce qu'elle faisait, ce besoin d'être utile avait Tait d'elle le conseiller, l'aide secourable de tous ceux qui l'approchaient. Les œuvres auxquelles Dieu la préparait ainsi , n'ont pas été pour elle un remède au désenchantement de la vie ; elles ont été l'épanouissement d'une carrière librement choisie , l'objet d'une vocation volontairement acceptée. C'est dans ces dispositions que la trouvèrent les circonstances auxquelles l'Institut des Billodes a dû sa fondation.
C'est en 1814, que mademoiselle Calame conçut le premier projet de faire élever de jeunes filles pauvres pour les retirer de la misère et des vices qui l'accompagnent trop souvent. Plus d'une fois son âme compatissante avait été émue , lorsqu'elle visitait les pauvres dans leurs demeures, en voyant les effets que le défaut d'éducation et le manque de religion produisaient dans le cœur des enfants. Depuis longtemps elle cherchait un remède efficace à ces maux ; aussi, lors du passage du roi Frédéric-Guillaume m dans la principauté de Neuchàtel, résolut-elle dans son cœur de célébrer cet événement par un monument vivant de charité. Elle s'associa quelques dames bienfaisantes, et, avec leur concours, plaça dans diverses écoles cinq ou six jeunes filles, qu'elle fit instruire aux frais du petit comité. Le nombre de ces enfants s'accrut bientôt jusqu'à vingt. Mais l'éducation que ces jeunes filles recevaient était nécessairement incomplète, car souvent la salutaire influence de leur instruction chrétienne s'effaçait devant les mauvais exemples qu'elles avaient sous les yeux dans la maison paternelle, où elles retournaient chaque soir. Marie-Anne Calame sentit la nécessité de les
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réunir sous le même toit : elle loua pour cet effet une vieille maison où elle établit sa jeune famille.
La disette qui se fit sentir, en 1816, dans notre pays, mit sa foi à une forte épreuve. Plusieurs dames du Comité se retirèrent découragées, ou demandèrent qu*on renvoy&t les jeunes filles chez leurs parents. M^^ Galame pensait au contraire que, s'ils n'avaient pu nourrir leurs enfants en temps ordinaire, ils le pourraient bien moins encore durant la cherté; et quoique les ressources du Comité fussent, à vue humaine , hors de toute proportion avec ses besoins, elle considérait la difficulté des temps comme un motif d'augmenter la petite famille plutôt que de la diminuer. Mais chacun ne partageait pas sa confiance, a Si vous pouvez faire disparaître cette neige qui couvre la tefre, lui fut-il dit une fois, et me montrer de l'herbe pour y paître vos brebis , je vous aiderai dans cette entreprise; mais comme je pense qu'elle n'est pas fondée sur la raison, je ne veux pas y concourir. »
En effet, cette œuvre n'était pas fondée sur la raison , mais sur la foi. Marie-Anne Galame ne se reposait pas sur l'appui chétif de l'homme, mais sur Dieu seul; elle marcha vers son but, persuadée que Celui pour l'amour duquel elle avait recueilli tant d'enfants abandonnés » l'aiderait et la soutiendrait dans la t&che sublime qu'elle avait embrassée. Comme elle se voyait sans cesse arrêtée par les divergences de vues qui régnaient dans le Comité , elle résolut de secouer cette entrave et de marcher seule sous le regard de Dieu : quelques principes de conduite, qu'elle rédigea pour établir l'ordre et la discipline dans l'établissement, furent vivement critiqués par le plus grand nombre des membres, qui jugèrent son plan inexécutable, l'accusèrent de vouloir dominer par orgueil, et l'abandonnèrent, (t Vous voulez être un petit Napoléon, » lui disait-on. Ainsi, presque seule, mais fortifiée par le sentiment du devoir, W^^ Galame poursuivit son œuvre avec courage.
Durant la seconde année de disette (1817), Marie-Anne Calame fut obligée d'emprunter ; mais Dieu y pourvut par des collectes, et la pieuse fondatrice n'en vit pas moins prospérer peu à peu son entreprise. La disette cessa ; elle reçut des secours plus abondants, et l'on put loger les enfants dans une maison moins étroite et plus commode. Leur nombre augmentait tous les jours. En 1827 , le
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personnel de rétablissement était déjà de plus de 450; en 1828, de 490 ; en 1829, de 240 ; en 1832, de 2S0 ; et deux ans plus tard il atteignait le chiffre de 270, en y comprenant les maîtres et employés. Trois maisons contiguês, destinées à loger celte nombreuse famille, furent bientôt insuffisantes ; il fallut y joindre de vastes bâtiments, dont la construction fut facilitée par un legs considérable fait à l'Institut par une dame de Neuchàtel.
Des enfants de tout âge et des deux sexes étaient admis dans la maison. Chacun y trouvait un emploi utile à l'établissement, tout en se préparant un état pour l'avenir: les uns comme domestiques, d'autres comme artisans, bonnes d'enfants et même comme institutrices. Pour faciliter les apprentissages^ des ateliers de cordonnier, de tailleur, de tourneur, etc., existaient dan^'établissement même, et le pourvoyaient des objets nécessaires à ses habitants. Chacun d'eux y recevait une instruction et des soins proportionnés à sod âge et à ses circonstances^ depuis les plus jeunes, qui formaient une école enfantine, jusqu'aux plus âgés à qui l'on donnait des leçons de géographie, d'histoire, de dessin, etc.
Pour entretenir tous ces enfants, Marie-Anne Calame n'avait d'autres ressources que ses sacrifices personnels et surtout l'industrie de la maison, dont les artisans travaillaient aussi pour le dehors, la fabrication des dentelles , qui diminua beaucoup cependant parla difficulté de placer les produits , la modique pension de ceux des élèves qui payaient une faible partie de leur entretien, et surtout les dons que la charité chrétienne lui apportait.
Néanmoins , jamais M^^^ Calame n'a refusé un enfant : les plus pauvres étaient reçus tout comme ceux qui pouvaient apporter quelque chose , et pour une place qui devenait vacante , il y avait toujours un grand nombre de postulants. M^^^ Calame, qui ne se considérait que comme chargée d'administrer les biens du Seigneur, se confiait à la sagesse et à la fidélité de son Maître ; et de ce qu'il lui envoyait tant d'enfants à élever, elle en concluait avec certitude que les ressources lui seraient aussi envoyées de même. Aussi, estce par la foi uniquement qu'elle a vécu, même dans le sens le plus matériel de ce mot. Souvent elle ne savait pas comment elle donnerait du pain le lendemain à ses enfants ; mais le Seigneur y pourvoyait toujours avec une bonté et par des moyens que rhomme
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n'eût jamais pu prévoir. Ainsi , il se trouvait ordinairement qu'au bout de l'année les dépenses étaient couvertes. M^^^ Galame ne craignait point d'initier ses enfants à la pénurie où ils se trouvaient quelquefois avec elle. Dans ces cas-là, elle cherchait à leur communiquer sa confiance, et quand la délivrance arrivait, ils se joignaient aussi à elle pour en bénir Celui qui les nourrissait comme de sa main. Plus d'une touchante scène de joie et de reconnaissance envers Dieu ont terminé ces moments de détresse. On conçoit comment vingt ans d'une expérience aussi continuelle de la protection et de la fidélité de Dieu avaient porté la foi de Marie-Anne Galame à ce point de développement qui l'avait presque changée en vue.
Cependant qu'on ne croie pas que la fondatrice de l'Institut des Billodes n'eut pas aussi de cruelles épreuves à supporter. Souvent il arriva que son œuvre de foi chrétienne fut critiquée et môme calomniée par des gens qui ne la comprenaient pas. Le monde est inimitié contre Dieu, et tout ce qui porte le cachet de la foi et du dévouement est exposé aux attaques des méchants. Ainsi, peu de temps après la fondation de l'Institut , on répandit le bruit que le maître auquel Marie-Anne Galame avait confié l'instruction de ses enfants leur infligeait des corrections trop dures et que la directrice elle-même était trop sévère et rendait la vie pénible aux malheureux qui lui étaient confiés. On nous permettra de reproduire ici les lignes suivantes, écrites par M"® Galame , lorsqu'elle était sous le poids de ces odieuses imputations. Rien ne nous montre mieux la bonté de son àme et le désintéressement qui présidait à toutes ses actions :
ff Ce n'est pas sans douleur que j'apprends les bruits tout à fait faux qui se répandent dans le public à l'égard d'un établissement dont la prospérité justifie la direction. Sans entrer ici dans des détails superflus , je me bornerai à assurer ce même public que le jeune Oberlandais à qui j'ai confié le soin de la jeunesse que je dirige, est le plus doux des hommes, absolument exempt de colère et d'entêtement, qu'il n'inflige aucune punition que je ne Taie ordonnée moi-même ; qu'elle n'a lieu qu'après avoir employé toutes les voies de douceur et de persuasion possibles; que jamais la correction n'a dépassé quelques coups d'une verge très-faible; que j'ai horreur de tous moyens violents; et qu'enfin mon dévouement pour
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l'enfaDce malheureuse prouve assez que je ne trouve qu'amour dans mon cœur pour ces innocentes victimes.
» Au surplus, j'invite les directeurs de la Chambre de charité à retirer les enfants qui leur appartiennent , ainsi que messieurs les administrateurs des deniers du Comité à reprendre ceux pour lesquels je reçois sept batz ( 1 franc ) par mois ; j'offre même aux actionnaires de la maison qu'occupe l'Institut, de leur rendre la faveur qu'ils font aux pauvres en cédant l'appartement qu'ils occupent. Et si enfin mes offres ne peuvent satisfaire ce public que je sers depuis sept ans sans aucune rétribution, dans ces Instituts que j'ai fondés et auxquels j'ai consacré mon temps, ma santé, mon bien, mes plaisirs, mon repos , j'offre de me décharger d'un fardeau qui m'est devenu presque insupportable et que je ne porte encore que par l'amour qui m'attache aux enfants malheureux et par dévouement pour mon divin Mailre. »
Aucommencementde l'hiver del829^ une épidémie de rougeoie se manifesta dans l'établissement: soixante et un enfants furent atteints; quatre moururent dans des sentiments de piété qui suffisaient à eux seuls à prouver le bien et la salutaire influence qu'exerçait Marie-Anne Calame sur la jeunesse qu'elle avait adoptée. Les dépenses causées par ces maladies furent énormes, et la nécessité de séquestrer les malades, jointe au peu de place, avait occasionné beaucoup de peine et d'embarras: Dieu pourvut à tout comme à l'ordinaire. A la fin de l'épidémie, le médecin prescrivit aux convalescents des fruits cuits à l'eau ; mais toutes les ressources étaient épuisées , et M^^® Calame demandait à Dieu de lui envoyer de quoi faire face à cette nouvelle dépense, lorsqu'elle reçut d'un ami le don d'un quintal de pruneaux secs. Cet ami ignorait ce qui se passait aux Billodes, et ne se doutait pas qu'en faisant cet envoi à M"® Calame, il répondait à une prière qu'elle venait d'adresser au Seigneur.
Nous aimons à transcrire ici quelques fragments d'une lettre que Marie-Anne Calame écrivait en 1833 h une société d'étudiants qui lui avaient envoyé quelques dons. Elle nous a paru propre à faire connaître la foi et la confiance de cette pieuse servante du Christ dans les pauvres :
« Ma reconnaissance, disait-elle, monte à l'Eternel pour lui rea-