JEAN-FRÉDÉRIC DE CHAILLET
(( Les notices que Ton publie sur la vie des hommes qui ont readu des services aux sciences et aux letlres , se présentent avec des caractères bien différents , selon le degré de célébrité de ceux qui en sont Tobjet. S'agit-il de ces hommes illustrés par de nombreux écrits et déjà en possession d'une réputation plus ou moins brillante , la notice ne doit guère s'occuper de faire connaître des travaux déjà célèbres, mais de faire comprendre comment l'homme à qui elle est consacrée a franchi les difficultés de la science, de montrer l'io- (lucnce que ces travaux ont exercé, de stimuler la jeunesse par l'exemple de ses succès. S'agil-il, au contraire d'un de ces hommes modestes , qui , sans publier aucun ouvrage , ont servi à Tavancement des études par leurs recherches solitaires, par leurs communications à d'autres savants , par leur influence immédiate sur ceux qui les entourent, alors la notice biographique prend un caractère diflércnt. Elle doit sauver de l'oubli certains travaux qui, sans elle, risqueraient d'être ensevelis avec leur auteur; elle doit montrer aux hommes simples et laborieux qu'après eux il arrive un jour de justice et de rénumération dont l'espoir pourra animer leur courage et soutenir leurs efforts. Ces notices ne peuvent être écrites que par ceux qui ont vu de près les travaux et suivi l'influence de l'homme qui en est l'objet, et souvent par ceux sur lesquels cette influence a pu s'exercer. »
Telles sont les lignes dont M. de CandoUe a fait précéder la notice qu'il a consacrée à M. de Chaillet, son ami et son premier maître, et auquel nous empruntons en grande partie les pages suivantes. Nous avons puisé également plusieurs détails dans la biographie du capitaine Chaillet, lue par M. Ch-H. Godet, notre célèbre botaniste ncuchàtelois , h la Société helvétique des sciences naturelles.
Jean-Frédéric de Chaillet naquit à Neuchâtel le 9 août 1747, de Jean-Frédéric de Chaillet , lieutenant-colonel au service du roi de Sardaigne, et ensuite conseiller d'Etat, et de Elisabeth, fille de noble Samuel de Chambrier, conseiller d'Etat et procureur-général. Son éducation fut dirigée d'abord vers les études classiques ordinaires, puiH vers celle de la langue allemande , alors nécessaire pour entrer
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dans les troupes suisses capitulées au service de France. Â l'Age de vingt ans , il fut admis dans le régiment qui , du nom de son colonel, portait alors le nom de Jenner , et plus tard celui de Chàteauvieux. Il y servit honorablement jusqu'au 31 juillet 4791, qu'il donna sa démission après 2& ans de service. Il se retira avec le grade de capitaine, et fut décoré de la croix du Mérite militaire, qu'il refusa plus tard de renvoyer lorsqu'elle lui fut demandée comme condition de la conservation de sa pension de retraite. Pendant cette période de sa vie militaire^ il fut successivement en garnison dans un grand nombre de villes de France, ce qui lui donna occasion de voir d'un œil observateur tout ce vaste royaume , et il assista, dans le commencement de la révolution, à plusieurs épisodes délicats ou dangereux. Mais si la vie militaire de M. de Chaillet ne doit guère nous occuper , puisqu'elle n'a aucun rapport avec la vie scientifique qu'il embrassa depuis, il est juste de noter ici que ce fut dans les deux années (1784 — 1786) où il tinlgarnison dans l'ile de Corse, que, frappé du contraste de la végétation de cette He avec celle de son pays natal, il sentit se développer en lui le goût de la botanique. Il est remarquable que malgré l'hétérogénéité de l'étude des armes et des plantes, il est sorti un certain nombre de botanistes distingués du rang des militaires, entre autres MM. de Lamark^ du Petit-Thouars, Bory de Saint-Vincent, Mutel, Ilardwicke, Velley, Garmichœl, de Welden, de Salis-Marschlins, etc. En temps de guerre, les voyages souvent lointains que les militaires sont appelés à faire; en temps de paix, l'oisiveté de la vie de garnison, sont les causes auxquelles il semble qu'on peut rapporter cette singularité apparente.
Rentré dans la vie civile à l'âge de quarante-quatre ans, M. de Chaillet se retira dans sa patrie et se voua dès lors tout entier à l'étude de la botanique, et surtout de la Flore de son pays natal . Il eut à vaincre d'assez grandes difficultés , et à un âge où d'autres commencent à aimer le repos , il fut obligé de se faire à lui-même son éducation scientifique. Isolé de tous les naturalistes , n'ayant jamais suivi de cours sur la botanique, dépourvu de tout autre moyen d'instruction qu'un petit nombre de livres, mais habitué par goût à observer , il se livra à l'étude des plantes avec un zèle et une sagacité remarquables. « Il étudia, dit M. Godet, les plantes du
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canton de Neuchàtel avec une rare persévérance , et avec tant de succès que son nom est cité presque à toutes les pages des ouvrages des Candolle, des Persoon, des Pries, etc. Aucune végétation, si petite, si imperceptible qu'elle fut, n'édiappait à sa sagacité. Tout était pour lui l'objet d'un persévérant examen , et aucune fatigue ne le rebutait quand elle pouvait le conduire à quelque découverte importante. C'est dans ce modeste cercle d'activité qu'il a passé quarante-huit années de sa vie. »
En peu d'années H. de Gbaillet recueillit et classa avec soin toutes les plantes phanérogames du canton de Neuchàtel ; puis il aborda cette classe si difficile de la cryptogamie , et ce fut à son étude qu'il consacra la plus grande partie de son temps pendant le reste de sa carrière. Il allait chaque été, tant que ses forces le lui ont permis, s'établir successivement dans diverses parties du pays pour en observer la végétation. Sa haute stature et l'extrême myopisme de sa vue l'obligeaient souvent, surtout lorsqu'il s'agissait des cryptogames, à herboriser presque couché sur le sol. Cette méthode lente et minutieuse d'observer lui faisait découvrir les moindres petites plantes, et jamais pays peut-être n'a été observé avec un soin aussi prodigieux. Les hivers étaient consacrés à étudier les collections amassées pendant l'été. Il observait ses plantes avec une rare patience; et ici la brièveté de sa vue , qui avait nui à ses herborisations , devenait au contraire un avantage, puisqu'elle lui permettait d'en voir les moindres organes avec plus de clarté. Il passait ses journées entières dans son cabinet, occupé à revoir ses récoltes de l'été, à les ranger avec ordre dans son herbier , à les comparer aux ouvrages des botanistes. Ce cabinet portait les traces de sa vie sédentaire: à force de s'y promener toujours dans la même direction de corps et d'esprit, le parquet y était usé en diagonale et témoignait par le sillon qui le traversait des habitudes de son maître. U s'était fait à son usage une foule de registres divers de toutes les plantes décrites dans les livres qu'il possédait; et, grâce à leur lecture patiente et attentive, aux secours que ces registres lui prêtaient, et surtout à l'observation minutieuse des moindres plantes , il parvenait, malgré son isolement, à découvrir le plus souvent leur classe, leur nom et leur synonyme. Lorsque, malgré tous ses soins , il n'avait pu y parvenir avec certitude, il envoyait des échantillons
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aux botanistes qui s'étaient occupés de ces objets, et parvenait ain^ à fixer ses doutes.
Ces communications avaient encore un autre but supérieur, il autorisait ses correspondants à publier dans leurs ouvrages les espèces qu'il avait découvertes et qu'il leur communiquait , accompagnées de notes précises et instructives. Ainsi on trouve son nom fréquemment mentionné dans les ouvrages classiques de Persoon^ de Schœrer et de Pries, pour la cryptogamie; de Gandin et de Haller fils, pour les phanérogames de la Flore suisse, a J'ai moi-même, dit M. de GandoUe, beaucoup profité de ces communications intéressantes , et je les ai fréquemment citées dans mes ouvrages. Pour donner une idée de l'importance de ces communications , je joins ci-après en note la liste des plantes alors inédites que M. de Ghaillet a découvertes et qui ont été publiées par les botanistes auxquels il les avait envoyées. J'ai consigné l'indication de cent quarante-huit es|)èces , dont la découverte lui est due, et de deux cent trente-huit espèces rares, dont ses coipmunications ont complété l'histoire. Certainement ces listes sont incomplètes, soit que quelques espèces m'aient échappé dans le recensement des auteurs, soit que quelques écrivains botanistes aient négligé de citer la source d'où ils avaient obtenu leurs échantillons ; mais elles serviront cependant à constater les services rendus à la science par M. de Chnillet. Ces découvertes ont été faites sur un espace de terrain peu étendu et au centre des pays les plus souvent parcourus par les botanistes. »
Après avoir parlé des obligations personnelles qu'il avait à M. de Cbaillet , M. de GandoUe ajoute : <( Son influence s'est fait encore sentir d'une manière spéciale , et qui tenait autant à l'aménité de son caractère qu'A la tournure de son esprit, par les excitations à l'étude de la botanique, qu'il donnait aux jeunes gens qui y témoignaient quelques dispositions. )» Léon Henckel de Donnersmark a éprouvé cette influence bénévole , et entre plusieurs Neuchâtelois, on peut citer MM. Louis Goulon père et fils, qui onl si puissamment contribué à fonder et à enrichir le beau musée d'histoire naturelle de la ville de Neuchàtel, et à M. Charles-Henri Godet, qui, après avoir étudié la botanique de la Grimée, a publié unTraité des végétaux vdsculaires du canton de Neuchàtel, un Traité des plantes vénéneuses du Jura neuchâtelois, et une Flore complète du Jura, ouvrages
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précieux et nécessaires aux savants qui s'occupent de botanique, et (|ui révèlent les connaissances mûries de l'auteur, aussi bien que son zèle et son amour pour la science qu'il a étudiée à fond. L'exemple de M. de Chaillet et ses encouragements ont heureusement influé pour répandre dans sa patrie le goût des sciences naturelles. ^ La ville de Neuchàtel , par suite de cette direction , a fait dans ces derniers temps de nobles efforts en faveur des sciences , et M. de Chaillet les a encore secondés en léguant par son testament, auMusée, son herbier et ses manuscrits; à la Bibliothèque publique ses livres de botanique. Mais il convient de revenir encore sur le peu qu'il est possible de dire de la fin de cette vie, si pleine de travail et si vide d'événements.
Après plusieurs années , partagées entre ses études botaniques et les relations douces et amicales qu'il soutenait avec sa famille et une société bien choisie, la santé de H. de Chaillet, jusqu'alors forte et vigoureuse, commença à s'altérer. Une surdité dont il avait eu de boime heure quelques symptômes, alla en augmentant, au point de lui rendre la conversation difficile ; la brièveté de sa vue fit assez de progrès pour lui rendre pénible l'observation de ces plantes qu'il avait tant aimées. A l'âge de quatre-vingt-six ans il subit sur l'un de ses yeux l'opération de la cataracte ; elle fut faite par le docteur Maunoir , avec la dextérité de cet habile praticien, mais elle faillit échouer par la pétulance du malade , qui lui dot cependant de pouvoir encore lire et même un peu observer jusqu'à la fin de sa vie. Sa vivacité, que l'âge n avait point amortie, lui avait fait faire des chutes à la suite desquelles il avait eu un bras crissé , une cuisse déhanchée ; enfin , ce qui est un malheur attaché ù la vieillesse, la mort lui avait peu à peu enlevé la plupart de ses l>arents et de ses amis. « Je Tai vu , dit de CandoUe, dans ce triste état , conservant encore, à quatre-\ingt-dix ans, toute la ludditéde son esprit et la vivacité de son caractère, travaillant encore autant qu*il le iKkuvait & cette science à laquelle il avait dû tant d'années heureuses , recevant un petit nombre d'amis et s*intéressant à toutes
I Parmi lc$ naturalistes de notre pays qai, oatre M. Godet , oot suivi stvtc distinction les traces de M. de Chaillet , on peat citer le capiUine Benoit des Ponts . MM. Léo Lesquereux , C >icolet , ptianucien à U Chan-de-Foods, Chappiiis, à Boudn , etc. ^ous ne parions pas de MM. Agassii et de MoalaoUio, {i!(!«et connus par leurs travaux.
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)cs idées qui avaient occupé sa longue carrière. Sa bonté, qui ressemblait un peu à celle du Bourru bicnfaisanlj ne sa démentait pas dans cette position qui aurait rendu la morosité si excusable. Si l'on me permettait d'en ciler une preuve un peu familière, je conterais qu'il avait l'habitude, cbaque dimanche soir, de se faire coucher longtemps avant la nuit, afin de laisser à ses domestiques le temps de profiter des plaisirs de la soirée. Ce petit fait, qui peint toute une Ame, m'a été conté les larmes aux yeux par l'une des personnes qui le soignaient. »
M. de Ghaillet s'est éteint le 29 avril 1839 , à l'âge de quatrevingt-douze ans; et quoique cet âge avancé et ses infirmités lui eussent graduellement fait abandonner un grand nombre de relations, sa mort n'en a pas moins été vivement sentie par ce qui lui restait d'amis, et par ceux qui connaissaient les obligations que lui avaient el sa ville natale et la science de la botanique. Puisse l'exemple modeste de cet homme de bien , montrer aux amateurs de l'histoire naturelle,' qui vivent loin des grands centres d'instruction, qu'ils peuvent encore servir utilement à l'avancement de la science!
M. Cb. Godet cite souvent son compatriote dans sa Flore du Jura. M. Gaudin a donné & une espèce de plantes le nom de notre botaniste : Cirsiwm Chailletii. M- de Candolle l'a donné à tout un genre d'arbres de l'Amérique méridionale. Ce genre, qui a obtenu les suffrages de tous les botanistes , est devenu le type d'une nouvelle famille les Ckailletiucéei. On trouve dans les Annales du Musée f histoire naturelle de Pari» (volume xvii, p. 1S3) un mémoire étendu sur le genre Chaillelia, avec une planche. M. de Candolle, dans la Flore Française, dans la Synopsis ou supplément de la Flore, donne le catalogue de 77 espèces découvertes par M. de Chaillet, et lOS espèces mal connues, dont ses travaux ontéclairci l'histoire. Peerson, dans la Mycologia europœa (1822 — 1828), publie aussi, d'après Cbaillet, bJi espèces nouvelles et 67 autres peu connues; Frics , dans son Systema mycolûgium, (1821— 1832) lui a emprunté 18 espèces nouvelles el 36 imparfaitement décrites jusqu'alors; Scherer, dans son LicHenum Helreticontm Spicilegium , lui doit 29 espèces peu connues, trouvées en Suisse ; et enfin Gaudin , dans sa Flora Helvetica, enrichit son ouvrage de deux espèces nouvelles; communiquées par notre botaniste, qui fut en correspondance avec
les savants du premier ordre , lesquels ont fait connaître son nom au loin.
Souroef . rfotiee sur M. J-F, de Chaillet , par Aog-P3nr. de Candolle ^ dam les Mémoires de la Société neoch. des se. nat. t. II. — Notice tur M, de ÇhtWd, lue à la Soc. Hélv. des se. nat., par M. Ch-H. Godet, en 1839. — Miograpkieéê J'F, de Chaillet dans le Messager boiteux de Neuchâtel, en I8S5. ^ lfoiiee$gmè' alog. du baron d'Estavayer^ t. XI. ~ AnnaUs dm Mmèt d^kigMre maiurelUf t. XYII^p. 153, etc.