IMMORTELLES ET PERVENCHES
Je chante le poëte adoré de la France, Noble par le grand cœur, peuple par la naissance, Dont la plume magique enfanta les beaux vers Oui dans les temps futurs charmeront l'univers !..
0 muse! inspire-moi, viens donner à mon style Un charme gracieux, un tour doux et facile; Souriant à mes vers, daigne me protéger ; Viens accorder mon luth, viens, c'est pour Béranger,
Béranger ! chantre aimé de ma belle patrie, A ton nom glorieux, en écrivant ta vie, Je veux joindre trois noms, suave trinité Qui doit aussi passer à l'immortalité, Noms révérés de tous, ma muse vous invite : Paraissez, Perrotjn, Manuel et Laffitte;
Prenez place en mes chants, vieux amis, nobles cœurs, Vous qui sur mon poète avez semé des fleurs ! Confident des pensers du barde populaire Accueillez mes accents, au ciel comme sur terre ; Et toi, noble Lucien, frère d'un empereur! Toi qui de Béranger te fis le protecteur, Pour ton amour des arts, et pour ta bienfaisance, Accepte le tribut de ma reconnaissance !...
En mil sept cent quatre-vingt, Béranger au monde vint Chez un pauvre tailleur, travaillant drap et serge, Le rossignol brisa son œuf A la date du dix-neuf Du mois chéri de la Vierge.
Le couplet suivant vous dira Comment dans ce monde il entra :
« Dans ce Paris plein d'or et de misère
« En Tan du Christ mil sept cent quatre-vingt,
« Chez un tailleur, mon pauvre et vieux grand-père,
« Moi nouveau-né, sachez ce qu'il m'advint.
« Rien ne prédit la gloire d'un Orphée
« A mon berceau, qui n'était pas de fleurs;
« Mais mon grand-père, accourant à mes pleurs, « Me trouve un jour dans les bras d'une fée, « Et cette fée avec de gais refrains « Calmait le cri de mes premiers chagrins.
« Le bon vieillard lui dit, l'âme inquiète : « A cet enfant quel destin est promis? a
DE P. .1. DE DERANGER.
« Elle répond : « Vois-le sous ma baguette, « Garçon d'auberge, imprimeur et commis. »
Sois bénie, ô gentille fée !
C'est toi qui lui donnas cette verve étoffée
Dont les accents mâles et doux Nous ont tous consolés, quand le destin, jaloux De la prospérité de notre belle France, Fit tomber le béros qui faisait sa puissance.
Le quartier 3Iontorgueil eut donc les premiers cris
De ce noble enfant de Paris.
A l'âge de neuf ans il partit pour Péronne;
Chez une tante douce et bonne,
11 fut reçu, chéri, choyé ;
Puis à quatorze ans envoyé,
Pour faire son apprentissage,
A l'atelier d'un imprimeur
Demeurant dans le voisinage.
Laisney (c'était son nom), assez passable auteur, Enseigna le premier à ce jeune génie
Les règles de la poésie,
Sans pour cela s'être douté Que son élève irait à l'immortalité !
Maintenant, lecteur que j'honore, C'est Béranger qu'ici je cite encore, Voici les vers si doux que l'immortel auteur Fit plus tard pour son professeur :
« Mon cher Laisney, trinquons, trinquons encore « A nos beaux jours promptement écoulés.
10 BIOGRAPHIE TOÉTIQUE
« Comme ils sont loin, les feux de notre aurore ! « Que de plaisirs avec eux envolés !
« Mais de regrets faut-il qu'on se repaisse? « Non; la gaîté nourrit encor l'espoir. « Mon vieil ami, quand pour nous le jour baisse, « Souhaitons-nous un gai bonsoir.
« Dans l'art des vers c'est loi qui fus mon maître; « Je t'effaçai sans le rendre jaloux, « Si les seuls fruits que pour nous Dieu fit naître « Sont des chansons, ces fruits sont assez doux. « Dans nos refrains que le passé renaisse : « L'illusion nous rendra son miroir.
« Mon vieil ami, quand pour nous le jour baisse, « Souhaitons-nous un gai bonsoir. »
Plus tard, pauvre d'argent, mais riche d'espérance,
11 revint à Paris; au Parnasse il s'élance. Le grand maître futur des poètes chantants Loge dans un grenier sa muse et ses vingt ans.
Là, confiant dans son génie, II compose de l'ode et puis de l'élégie; Puis, quittant ces sujets pour une comédie,
Il hésite, il est incertain ;
Le Parnasse a plus d'un chemin.
Il ne sait, hélas! lequel prendre.
Et puis, a-t-il le temps d'attendre ?
Voici la faim et les soucis
Qui s'emparent de son logis !
Faim pâle, ô furie exigeante...
Dont l'aspect sinistre épouvante,