DE P. J. DE DERANGE
Pourvoyeuse de l'hôpital !
Qu'as-tu fait, dis, cœur de marâtre, De Gilbert et de Ma l filât re, D'Ilégésippe Moreau, de Gérard de Nerval?...
Ce fui alors que Lucien Bonaparte De Déranger devint le protecteur.
De son grenier il faut que la faim parte Et fasse place à la joie, au bonheur;
Tout sourit au jeune poète, 'amour frappe chez lui sous les traits de Lisette,
Son luth eut de plus tendres sons !
Le cœur plein de reconnaissance
Il dit : Amour, amitié, France,
Pour vous ie ferai des chanson^ !
Puis, sous les yeux de sa douce maître-se. Il compose, il écrit sans cesse.
Le voilà qui chansonne; on répète aussitôt Ses Gueux,
« Des gueux chantons la louange; « Que de gueux hommes de bien !
« 11 faut qu'enfin l'esprit venge -( L'honnête homme qui n'a rien. »
Son Sénateur,
« Mon épouse fait ma gloire, « Rose a de si jolis yeux!
« Je lui dois, Ton peut m'en croire, <i Un ami bien précieux. »
Et son Roi tD'vrtot
« Il n'avait de goût onéreux
« Qu'une soif un peu vive ; « Mais, en. rendant son peuple heureux,
« Il faut bien qu'un roi vive.
« Lui-même à table et sans suppôt
« Sur chaque muids levait un pot « D'impôt.
« Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah!
« Quel bon petit roi c'était là.
« La, la! »
Sa muse douce et populaire S'introduit au château, s'installe à la chaumière. On chante les refrains du jeune chansonnier
Aux salons comme à l'atelier.
Voici venir dix-huit cent treize.
La politique à la gailé française Vient mettre un frein, adieu les chants falots,
Momus a brisé ses grelots !
La gaudriole et la chanson bachique
Ont fait place au chant politique, Chant plein d'esprit que nous nous l'appelons :
Voici vieux habits, vieux galons.
« Un temps fameux par cent batailles, « Mit du galon sur bien des tailles
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« De galons même étaient couverts,
« Les habits verts1.
« Mais sans le bonheur point de gloire, < Nous seuls après chaque victoire, « Nous avions ce que nous voulons, « Vieux habits, vieux galons! »
Un chien de qualité présente une requête, On admire l'esprit de la fidèle bête!
La Fontaine, ce bon vieillard,
N'en donna pas plus au renard.
« Aux maîtres des cérémonies
« Plaise ordonner que, dès demain,
« Entrent sans laisse aux Tuileries
« Les chiens du faubourg Saint-Germain.
« Quand sur son règne on prend des notes, « Grâce pour quelques chiens félons!
« Tel qui longtemps lécha ses bottes a Lui mord aujourd'hui les talons.
Bientôt, pour combler la mesure, Un de ses manuscrits fustigeait la censure :
« En feignant dé la moucher, < Qu'on éteigne la lumière ; « Riez-en avec moi.
« Ah! pour rire « Et pour tout dire
1 La livrée impirinle, or ei vert.
14 ïilOGl'.APHIE POÉT1QOE
« 11 n'est besoin, ma foi.
« D'un privilège du roi. »
Plus tard, quand l'orage grondait, Que l'Empereur, trahi par la victoire, Noble martyr, dans l'exil serendaii.
Béranger, seul, osa chanter sa gloire !
C'est qu'il avait un noble cœur
Le chansonnier que l'on révère !
n n'a flatté que le malheur ! ...
Grave, satirique, ou légère, Sa Muse chanta tour à tour Les Deux Cousins,
« Salai, petit cousin germain, « D'un lieu d'exil j'ose t'écrirr >< La fortune te tend la main,
Ta naissance la fait sourire; « Mon premier jour aussi fut beau, « Point de Français qui n'en convienne « Les rois m'adoraient au berceau,
Et cependant je suis à Vienne! »
V Habit di tour :
» N'ayant point encor d'équipage, ■ Je pars à pied modestement.
Quand de bons vivants au passage « M'offrent un déjeuner charmant, « J'accepte; mais : Que l'on se presse,
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« Dis-je à ceux qui me font ce tour;
« Ah ! quel beau jour!
« Messieurs, je vais voir une Altesse, « Respectez mon habit de coin
Avec esprit il fronde, il raille La marquise de Prélintaille ; Et le marquis de Carabas, Que chacun fredonnait tout bas, Sur chaque lèvre appelait le sourire.
« Mon fermier, butor bien nerveux, « Dont la charte a comblé les vœux « Dénigrait la glèbe et la taille; « Mais je lui fis voir à loisir « Tout ce qu'on gagne au bon plaisir « Vils roturiers, « Respectez les quartiers « De la marquise de Prétintaille. »
« Pour me calomnier, « Bien qu on ait parlé d'un meunier,
« Ma famille eut pour chef « Un des fils de Pépin le Bref.
« D'après mon blason, « Je crois ma maison « Plus noble, ma foi, « Que celle du roi, « Chapeau bas ! chapeau bas !
« Gloire au marquis de Carabas. »
D'un rameau d'olivier ornant sa douce lyre, Il écrivit le Dieu des bonnes gens Et les beaux vers du Champ d'asile, Chefs d'œuvres, modèles de style !
« Dans ma retraite, où l'on voit l'indigence, « Sans m'éveiller, assise à mon chevet, « Grâce aux amours, bercé par l'espérance, « D'un lit plus doux je rêve le duvet. u Au Dieu des cours qu'un autre sacrifie ! « Moi, qui ne crois qu'à des dieux indulgents, « Le verre en main gaîment je me confie « Au dieu des bonnes gens ! »
« Un homme enfin sort de nos rangs.
« 11 dit : « Je suis le dieu du monde. « L'on voit soudain les rois errants « Conjurer sa foudre qui gronde ; « De loin saluant son palais, « A ce dieu seul ils semblaient croire. « Sauvages, nous sommes Français, « Prenez pitié de notre gloire. »
Puis, pour nous consoler de revers affligeants, Parut des peuples la sainte alliance,
« Oui, libre enfin, que le monde respire, « Sur le passé jetez un voile épais ; « Semez vos champs aux accords de la lyre; « L'encens des arts doit brûler pour la paix. « L'espoir riant, au sein de l'abondance, « Accueillera les doux fruits de 1 hymen.
DE P. J. DE DÉRANGER. Il
Peuples, formez une sainte alliance.
« Et donnez-vous la main. »
Puis le chant immortel des, Enfants de la France:
.( Reine du monde, ô France, ô ma patrie! « Soulève enfin ton front cicatrisé , « Sans qu'à tes yeux leur gloire soit flétrie, « De tes enfants l'étendard s'est brisé. « Quand la fortune outrageait leur vaillance, « Quand de tes mains tombait ton sceptre d'or, « Tes ennemis disaient encor :
« Honneur aux enfants de la France ! »
Que de beaux vers! quelle inspiration!
Oh ! tu feras toujours notre admiration ! Mais prends bien garde à toi, chantre aimé de Lisette!
Car voici que Thémis te guette !...
Suspends les doux et nobles sons,
On incrimine tes chansons;
Pour toi qui chantas la patrie,
Hélas! de Sainte-Pélagie La porte s'ouvre, adieu cher chansonnier; Pour trois mois te voilà retenu prisonnier.
Mais, narguant tes geôliers, ton luth résonne encore,
Dans ta prison plus d'un chant doit éclore. Courage, cher captif; chante, doux rossignol : Dans peu, vers tes amis tu reprendras ton vol.
A travers tes barreaux, s'élançant dans l'espace, Sortent de ta prison mon Carnaval,
« Amis, voici la riante semaine . « Que tous les ans je fêtais avec vous; « Marotte en main, dans- le char qu'il promène, « Momus au bal conduit sages et fous ; « Sur ma prison, dans l'ombre ensevelie; « Il m'a semblé voir passer les amours. J'entends au loin l'archet de la Folie; « 0 mes amis, prolongez d'heureux jours1 »
La Chasse .
« Vous qui consolez ma disgrâce, x Pour vos droits vous tremblez, dit-on, < Tonton, tonton, tontaine, tonton, « Sauvez au moins le droit de chasse, « Pour l'honneur du pays breton, « Tonton, tontaine, tonton. »
Tu conservas toujours, dans ta captivité, fit ta philosophie et ta douce gaîté.
Quand tu vis se rompre ta chaîne, Le roi des rois mourait à Sainte-Hélène,
Loin du peuple français qu'il avait tant aimé.
L'oiseau de Jupiter, sous la voûte femelle, Ne volait plus, il repliait son aile;
On entendait les pleurs du pays alarmé.
Sur ces pages de notre histoite, Où tant de deuil s'unit à tant ds gloire , Ta muse, ô Déranger! sut répandre des -fleurs, Consolant la France blessée,
DE T. J. DE DERANGER.
Regrettant sa grandeur passée; Ton luth accompagnait nos pleurs!
Le peuple, admirateur de tes œuvres nouvelles. Redisait du Cinq-mai les strophes immortelles,
« Bons Espagnols, que voit-on au rivage?
« Un drapeau noir, ah! grands dieux, je frémis
« Quoi! lui, mourir! Oh! gloire, quel veuvage1
« Autour de moi pleurent ses ennemis.
« Loin de ce roc nous fuyons en silence,
« L'astre du jour abandonne les cieux ;
« Pauvre soldat, je reverrai la France,
< La main d'un fils me fermera les yeux. »
La Déesse,
« Volcan éteint, sous les cendres qu'il lance, « Après vingt ans, ce peuple se rendort , « Et l'étranger, apportant sa balance, « Lui dit deux fois : Gaulois, pesons ton or. »
Quand notre ivresse, au ciel rendant hommage, Sur un autel élevait la beauté, D'un rêve heureux vous n'étiez que l'image, Déesse de la liberté.
Le Vieux sergent :
« De quel éclat brillaient à la bataille « Ces habits bleus par la victoire usés !
« La liberté mêlait à la mitraille
« De» fers rompus et des sceptres brisés ;
« Les nations reines par nos conquêtes
« Ceignaient de fleurs le front de nos soldats ,
« Heureux celui qui mourut dans ces fêtes !
« Dieu, mes enfants, vous donne un beau trépas! »
C'est qu'il aime le beau, ce peuple intelligent; C'est que son cœur comprend la poésie.
Et qu'avant tout il aime sa patrie1
Après avoir cité tes chants que l'on admire,
0 Béranger! je dépose ma lyre ; Je n'ose plus écrire en voyant tes beaux vers Chefs-d'œuvre qui vivront autant que l'univers ' 0 notre maître à tous, à tes odes sublimes,
Je ne veux plus mêler mes pâles rimes; On pourrait m'accuser d'un orgueil sans pareil : Mon luth n'est qu'un flambeau, le tien est un soleil