DEUXIEME PARTIE
Le ministère Villèle laissa passer les chansons le Vieux Sergent, la Déesse, le Chant du Cosaque, le Prisonnier, etc.; mais sous le ministère patelin et emmiellé Je monsieur Martignac, en TS28, Béranger fut condamné à neuf mois de prison et 10,000 francs d'amende. Cette amende, que le poëte n'eût jamais pu payer, fut couverte par une souscription nationale.
Le premier recueil des Chansons de Béranger fut publié en 1815, le dernier en 1855, sauf une dizaine de chansons nouvelles, qui ont paru depuis cette époque.
Après la révolution de 1850, tous les chemins de la fortune étaient praticables pour le poëte : il se garda bien d'en profiter.
En 1848 il fut nommé, a une majorité immense, l'un des représentants du peuple, pour le département de la Seine; il donna presque aussitôt sa démission, qui fut
M NOTICE IilOGKAPIIlQll.
d'abord refusée; mais le poêle insista, et force fut de l'accepter.
Il refusa le mandat de représentant par modestie, et sous prétexte qu'il n'avait pas fait d'études assez sérieuses pour pouvoir le remplir ; pourtant les amis de Béranger ont été à même d'apprécier la justesse de son esprit, la promptitude de son coup d'œil, sa droiture et son pur patriotisme. Béranger aurait été, s'il l'avait voulu, le diplomate et le politique le plus accompli de notre âge.
Béranger refusa toujours ce que la fortune vint lui offrir.
Non, nies amis, non je ne veu.v rien être, Semez ailleurs titres, places et croix.
En 1852 il se retira à l'assy ; ensuite il alla se réfugier à Tours; enfin il revint à l'assy, , où il resta jusqu'en
En 1819, monseigneur Sibour archevêque de Pans, alla rendre une visite au poëte, et le pria de faire un choix dans ses chansons, afin, disait-il, que l'on puisse les chanter dans quelques pensionnats. « Ah, monseigneur (répondit Béranger), et celles que je retrancherai, qu'en ferai-je, de ces pauvres filles? faudra-t-il donc les mettre aux enfants trouvés? . . .
Béranger fut un grand poêle et un grand philosophe
11 a écrit jusqu'au moment où la cruelle maladie qui le minait depuis longtemps l'a enfin dompté.
Un grand nombre de chansons inédites, deux volumes de Mémoires et une biographie de nos contemporains :
lel esl, nous a-t-on assuré, le trésor littéraire et poétique qu'il laisse à la France, trésor qui appartient à M. Perrolin, qui fut toujours pour Béranger un éditeur intègre et un ami sincère et dévoué.
Un grand chagrin était venu assaillir le bon vieillard dans ces derniers temps; la douce compagne que Dieu lui avait donnée, sa tendre et constante amie, madame Judith, Fange de son foyer, celle qu'il chanta sous le nom de Lisette, était partie deux mois avant lui pour le voyage de l'éternité.
Lorsque sa douce Lisette fut morte, Béranger dit à ses amis, qui cherchaient à le consoler : « Mes amis, je ne crains pas pour moi, mais je ne lui survivrai pas longtemps. »
Dès que l'on sut publiquement la nouvelle de la maladie du poète national, la France, dont il avait chanté la gloire et séché les pleurs, la France reconnaissante, s'est émue.
Trois docteurs, tous trois ses admirateurs, sont venus s'installer au chevet de l'illustre malade et l'ont en vain disputé à la mort, heure par heure, minute par minute; la mort combattait contre la science, et la science fut vaincue, hélas!
La morl a des rigueurs a nulle uiilrc pareilles:
On a beau la priei , La truelle qu'elle est se bouche les oreilles
Et nous laisse crier.
Pour justifier ces vers de Malherbe, la mort tit la sourde oreille, elle fut implacable ; et, malgré les soins
actifs et tout fraternels des docteurs Trousseau, Bernard et Jabin, trois maréchaux de la Faculté, elle laissa crier les amis de Béranger et emporta le poëte immortel sous son aile glacée!...
Sa Majesté l'Impératrice des Français envoyait chaque matin M. Damas Hinard, le secrétaire de ses commandements, savoir des nouvelles du poëte. Chaque fois qu'il recevait cette auguste visite, les yeux de Béranger se mouillaient de larmes de reconnaissance: « Bemerciez-hien Sa Majesté, disait-il; elle est noble et bonne, et mérite bien la respectueueuse sympathie qu'elle inspire à tous. »
Sous la plume inspirée de Béranger, la chanson a atteint le plus haut période qu'elle puisse jamais atteindre.
La gloire de ce poëte, c'est d'avoir essayé toutes les formes de la chanson, et, quand il eut, dans chacune d'elles, égalé ou surpassé ses plus grands rivaux, de s'être créé un genre tout neuf dans lequel nul ne Fégalera jamais.
Le moi si déplaisant de sa nature, comme l'a dit un écrivain, nous plaît dans Béranger comme dans la Fontaine, parce que leur moi nous paraît exempt d'égoïsme, d'amertume et de vanilé, et que ce moi, si aimable dans leurs bouches, sont de naïves révélations du cœur humain !
Béranger est mort pauvre, pourtant la fortune lui fit beaucoup d'avances!
Né le 19 août 1780, Béranger est mort le 16 juillet
Nous sommes sûr de taire plaisir à nos lecteurs en faisant entrer, dans ce petit volume, une foule d'anecdotes relatives à la vie intime du poëte chéri que nous regrettons tous ; nous les avons puisées à de bonnes sources; nous en avons emprunté beaucoup à la plume de l'illustre romancier, M. Alexandre Dumas, ainsi qu'à la plume spirituelle et sympathique de M. L. A. Bourguin ; les autres nous ont été données par des personnes assez heureuses pour avoir vécu presque dans l'intimité de Béranger.
Que M. Dumas daigne me pardonner d'emprunter à son journal, le Nonte-Cliristo, quelques faits si bien décrits par sa plume féconde et magique. 31. Dumas a des trésors de littérature, et, lorsque l'on est riche comme lui, on peut bien faire l'aumône d'un peu d'esprit à un pauvre écrivain. 0 lecteurs, combien vous allez voir,
dans ces anecdotes, de beaux traits, de fines repartie* et de noblesse d'âme ! ...
Béranger avait autant de charité que de génie. Jugez combien de belles actions le poëte a dû faire pendant le cours de sa carrière poétique.
Lorsque Béranger commença à l'aire la chanson, il rima si bien, que Napoléon lui-même se prit un jour à rire aux éclats en lisant les couplets du P.oi cTYvetot, et qu'il en demanda l'air au grand maître de l'Université.
Et plus d'une fois, ensuite, l'écho des Tuileries répéta :
Oh! oh! oh! oh! ah! ah! ah! ah' Quel bon petit roi c'était là !
Là, là.
Après Juillet, il eut le choix des postes les plus considérables. On lui offrit, entre autres, la direction de l'imprimerie royale : il demanda qu'elle fût donnée à M. Lebrun. On prononça son nom même pour le ministère de l'instruction publique. 11 en rit beaucoup en disant : « Voyez-vous d'ici un grand maître de l'Université qui ne sait pas le latin ! »
A bout de voie, désespérant de lui faire accepter aucune fonction honorifique, brillante, on songea pour lui à un emploi obscur, suffisamment rétribué et exigeant peu de travail. On voulut le caser au Mont-de-Piété; on ne savait qu'imaginer. On ne réussit qu'à placer M. Anlier, pour qui Béranger, son ami, réclama aussitôt l'emploi qu'on lui proposait à lui-même.
DE P. J. DE BERANGEB. 2:<
Cela désespérait, cela oatrait même, d'une certaine façon, les amis du poëte. Presque tous, haut placés, ils ne cessèrent de renouveler auprès de lui les plus honorables, mais toujours les plus inutiles instances.
Béranger ne fut jamais de l'Académie, et MM. les Quarante pourront aussi lui appliquer ce vers fameux
Rien ne manque à sa gloire, il manquait à la nôtre
Béranger avait de l'argent placé chez un de ses amis, et, suivant son habitude, il ne s'en préoccupait guère. Quelqu'un vint lui dire un jour :
— Il faut retirer vos fonds de chez X...
— Pourquoi? dit Béranger.
— Pourquoi? Ne savez-vous donc pas qu'il est trèsmal dans ses affaires?
— Si ses affaires sont mauvaises, reprit simplement Béranger, je ne vois pas en quoi le retrait de mes fonds les pourrait améliorer.
En conséquence de quoi il ne retira rien et perdit tout ou à peu près.
Ces raisonnements-là faisaient le désespoir de la pauvre mademoiselle Judith et des fidèles du poëte. Mais c'est en vain qu'ils protestaient et grondaient : jamais Béranger n'a consenti à démordre de cette singulière façon de comprendre et de gérer ses intérêts.
Dans les premiers jours de sa maladie, un homme se présente avec une lettre pour implorer un secours de lui.
— Béranger ne peut recevoir personne, lui répondon.
Bérauger l'entend, se t'ait lire la lettre, et après la lecture il dit :
— J'ai là trois cents francs, donnez-les-lui, c'est peutêtre la dernière bonne action Je ma vie.
Il y a peu de temps encore, ayant eu connaissance de la position gênée dans laquelle pouvait se trouver un de nos amis, victime d'un abus de confiance, il lui offrit aussitôt de lui prêter l'argent nécessaire pour le tirer d'embarras. C'est en vain que notre ami voulut refuser en le remerciant; il dut, bon gré mal gré, accepter, sous peine de se voir fâché presque avec son illustre maître, et notre discrétion ira même ici jusqu'à dire que cet ami, dont nous tairons le nom de peur de blesser sa susceptibilité, est un des membres de la nouvelle génération chansonnante et rimaillante.
DE P. J. DE DERANGER. 01
Une autre fois, c'est un pauvre diable sans place qu'il s'agit de pourvoir, et voilà encore notre immortel chansonnier en route, trottinant par la ville, allant de ci, de là, remuant ciel et terre, et obtenant pour son protégé une occupation capable de le faire vivre honorablement.
Puis encore? un talent littéraire ignoré qui cherche en vain sa place au soleil de la publicité, en luttant courageusement contre le besoin ; qui, puisant auprès de lui l'espérance et la résignation, ne le quitte jamais sans emporter le souvenir métallique d'une franche et bonne poignée de main.
Puis quoi encore? mille autres faits de ce genre, qui attesteront des vertus de cœur dont il est richement pourvu. Un jeune auteur veut-il éditer ses œuvres par souscription, jamais il' ne refuse de souscrire le plus qu'il peut pour l'aider dans cette entreprise. Un autre lui adresse-t-il ses essais qu'il lui dédie, il répond aussitôt, et sa réponse est toujours affable, encourageante, pleine de bons avis francs et sincères.
Par une des plus froides journées de l'hiver dernier, vers neuf heures du matin, un de mes amis rencontra Béranger arrêté devant le magasin de musique de la rue de l'Échelle. Il regardait, à travers la vitre, les vignettes
des romances et des albums, et, pour se réchauffer, il frappait ses pieds contre le pavé, comme un soldat qui marque le pas. Que faisait là le poète? Il attendait que la porte du juge d'instruction fût ouverte. Un pauvre ouvrier avait été arrêté, et, à la sollicitation de sa femme, Béianger venait prier le juge de s'occuper au plus tôt de cette affaire et d'abréger, s'il était possible, la détention préventive. On ne saura jamais toutes les démarches qu'il a ainsi tentées, pour faire réintégrer celui-ci dans un emploi dont on le renvoyait sans qu'il eût rien fait pour mériter cette disgrâce; pour faire adoucir les rigueurs de la loi à l'égard de celui-là. Le désintéressement de Béranger n'a jamais été égalé que par sa charité.
Tout récemment, une personne avait prié Lamartine d'écrire quelques vers sur son album. Ce poète, lassé de tout, même de la poésie, même de la gloire, et dont le cœur est aujourd'hui livré à une tristesse profonde, écrivit ces vers :
Dans ce cimetière de gloire Vous voulez ma cendre; à (juoi bon?
Pendant que j'écris nia mémoire, Le temps pulvérise mon nom.
Lamartine.
Quelques jours après, on porta l'album chez Béranger, qui, sous le nom de Lamartine, écrivit le quatrain sui vant :
Si le temps, pour prouver jusqu'où va son empire. Pulvérise en clïct le beau nom que voilà,
DE P. J. DE DERANGER.
Qu'il daigne, sur ces vers que j'ose encore écrire Jeter un peu de celte poudre-là
Béranger
Un jeune poêle, que Béranger accueille avec bienveillance et qu'il dirige par ses conseils, lui demandait, il y a peu de jours, d'écrire quelques lignes sur l'album d'un de ses amis. Béranger s'y refusa longtemps. Le jeune homme insista en lui disant : Vous ne me refuserez pas deux simples vers, par exemple les deux premiers vers du Dieu des bonnes gens. — Eh bien ! soit, dit Béranger avec ce sourire de malicieuse bonhomie qui est toujours sur ses lèvres; et il écrivit sur l'album :
Il est un Dieu ; devant lui je m'incline,
Pauvre et content, sans lui demander rien
Que d'être délivré des albums.
Béranger.
Plus d'un amateur, j'en suis assuré, donnerait toutes les feuilles de son album pour avoir celle-là.
Toutes les fois que sa Muse s'est trouvée en belle hu meur, Béranger a été un des plus aimables représentants de cette bonne gaieté française, qui a inspiré à nos trouvères du moyen âge tant de fabliaux plaisants et de contes drolatiques, gaieté que Rabelais a si bien remise
en honneur, à l'époque delà Renaissance. Cette heureuse fille de l'insouciance et du bon sens semble avoir complètement déserté notre littérature. On n'y rit plus; on y ricane encore bien quelquefois; mais, tandis que le rire, qui part d'un bon naturel, rafraîchit le sang et désopile la rate, le ricanement, qui provient de l'esprit de dénigrement, crispe les lèvres et fatigue les nerfs.
Béranger n'a jamais fait plus d'une quinzaine de chansons par an. C'est à peu près le nombre de fables que, dans le même laps de temps, composait la Fontaine, ce fablier qui, disait-on, portait des fables comme un poirier porte des poires. Avis aux jeunes poètes qui vuelent produire des œuvres durables!
Le 25 avril 1848, la grande voix du peuple nomma, par deux cent mille suffrages, le poète, représentant à l'Assemblée constituante pour le département de la Seine. Pourquoi veulent-ils me nommer, disait l'excellent homme, je rCairien à leur chanter?
Dernièrement un journal belge, une de ces feuilles qui ne respectent rien, s'est permis de divulguer la tentative aussi ingénieuse que délicate par laquelle l'Impératrice a essayé, sans blesser la susceptibilité du poète, d'améliorer sa position. Et ce journal ajoutait avec une perfide satisfaction que Béranger avait accepté, sans mot dire, I' 'aumône qui lui était faite.
DE P. J. DE DERANGER.
Voici comment, dans une lettre adressée au Siècle le 14 janvier dernier, M. Perrotin, éditeur des chansons de Béranger, rétablit la vérité des faits. On verra qu'ils t'ont autant d'honneur à l'illustre poëte qu'à l'auguste bienfaitrice.
« ...L'an passé, S. M. l'Impératrice, inquiète de la santé et de la fortune de Béranger, me fit proposer par une personne de sa confiance (le secrétaire de ses commandements), sous la promesse du secret le plus strict, de déposer dans ma caisse une somme annuelle dont je fixerais le chiffre et que j'offrirais en mon nom à Béranger lui-même. Certes, la proposition était digne d'un noble cœur et vraiment royal; mais, pour ma pari, je n'avais pasle droit de l'accepter. Seul, Béranger avait ce droit-là; et, quand j'eus obtenu la permission de lui faire part de la proposition qui m'était faite, il approuva tout à fait ma conduite, en disant qu'il n'eût pas compris que j'eusse agi autrement. Il fit plus : il m'écrivit une lettre, dans laquelle il témoignait, en termes excellents. la reconnaissance qu'il éprouvait au fond de l'âme pour les bontés qui lui étaient témoignées, ajoutant qu'il n'avait jamais été plus riche qu'en ce moment; qu'il n'avait jamais eu moins besoin d'une forlune plus grande, et que sa reconnaissance était d'autant plus entière, qu'il n'acceptait pas les bienfaits dont on voulait l'honorer. »
Que Béranger, tout en refusant le bienfait, n'en couserve pas moins une vive reconnaissance, nous le sa vions tous d'avance; n'est-ce pas lui qui a écrit .
Mon cœur csl un luth suspendu ; Silùl qu"on le touche il résonne.
NOTICE l'.lOGRAPHIQUE
Ceci, au surplus, rappelle un au Ire trait de la vie de Déranger. En 1 8V29, le bruit courut que les frères Baudouin allaient suspendre leurs payements. Le poète leur avait donné le droit exclusif de publier ses chansons pendant trois ans, moyennant une somme de dix-huit cent francs qu'ils devaient lui payer par tiers, d'année en année; et qu'il eût perdue par la faillite.
D'après les conseils et à l'instigation de M. Lafiitte, le libraire Bossange vint offrir à Béranger de se substituer aux frères Baudouin pour l'exécution de ce traité, et de lui payer comptant les dix-huit cents francs qui y étaient stipulés.
Béranger, qui n'était pas sans avoir de vives inquiétudes sur sa créance, accueillit celte proposition avec empressement. Mais bientôt, soupçonnant qu'il y avait là une main cachée, il pressa de questions le nouvel éditeur, et celui-ci finit par lui avouer que les dix-huit cents fiancs étaient fournis par M. Lafiitte, auquel ils devaient être remboursés plus lard, à mesure que l'édition s'écoulerait. Dès ce moment Béranger ne voulut plus entendre parler de l'affaire, et il força M. Bossange à reprendre les dix-huit cents francs qui étaient déjà étalés sur la table en bons billets de banque.
Voici une de ses causeries si délicieuses de bonhomie : « La plus petite partie de plaisir me forçait à vivre
DE P. J. Dl Lit.riA.NGEI!. 07
pendant huit jours de panade que je faisais moi-même en entassant rime sur rime, et plein de l'espoir d'une gloire future. Rien qu'en vous parlant de celte riante époque de ma vie, où, sans appui, sans pain assuré, sans instruction, je nie rêvais un avenir sans négliger les plaisirs du présent, mes yeux se mouillent de larmes involontaires. Oh' que la jeunesse est une belle chose, puisqu'elle peut répandre du charme jusque sur la vieillesse, cet âge si déshérité et si pauvre! Employez bien tout ce qui vous en reste, ma chère amie. Aimez, et laissez-vous aimer. J'ai bien connu ce bonheur, c'est le plus grand de la vie. »
ijerunger dit, dans une préface, en parlant des offres qui lui furent faites après 1850 :
« Tous, ou presque tous mes amis, ont passé au ministère... J'aurais donc pu avoir part à la distribution des emplois... Des médisants ont prétendu que je faisais de la vertu- Fi donc ! je faisais de la paresse. Ce défaut m'a tenu lieu de bien des qualités. Aussi je le recommande à beaucoup de nos honnêtes gens. Je n'ai connu qu'un homme dont il m'eût été impossible de m'éloigner s'il lut arrivé au pouvoir, cet homme, c'était Manuel. »
Manuel dont il a dit ;
J'eus le secret île ses venus modestes Bras, tète et cœur, tout était peuple un lui.
Voici les renseignements que nous avons puisés dansle journal de M. Alexandre Dumas. C'est le prince de la littérature qui parle :
Un jour lîéranger discutait avec Michelet; nous nous laitons, nous autres jeunes gens, nous étions jeunes prés de ces deux grands vieillards, et nous écoulions.
Béranger craignait les révolutions.
Michelet les bravait.
— En révolutions, disait Michelet, c'est comme eu puits artésiens, il faut creuser au plus profond du sol, la première eau qui vient est trouble.
— Oui, répondit Béranger. et après l'eau trouble, vient l'eau claire.
De Tours Béranger revint à Passy, de Passy il alla habiter l'avenue Chateaubriand, et de l'avenue Chateaubriand il alla demeurer rue de Vendôme, n° 5.
Un appartement se trouvait disponible dans la maison qu'habitait son ami Benjamin Antier, il profita de l'occasion.
L'appartement, situé au second au-dessus dé l'entreol, était de huit cents francs; il se composait de cinq pièces, avec deux issues en face Tune de l'autre, sur le même corridor.
La chambre de Béranger, véritable chambre d'étudiant, tapissée d'un de ces papiers gris sur gris, que l'on devrait designer sous le non de papiers de propriétaires, avait pour tous meubles, a gauche en entrant, dans une alcôve, entre deux cabinets de toilette, un lit de fer à rideaux de serge verte, soutenus par une flèche
autrefois dorée: en face de la porte, au fond, un vieux canapé disloqué dans ses articulations, chargé de livres et de brochures, dont un bon tiers glissait d'habitude sur le parquet, et, se tromanl mieux là que sur le canapé, y restait indéfiniment. Un bureau-isecré taire, qui paraissait avoir suivi le poëte dans toutes ses pérégrinations, un fauteuil et trois ou quatre chaises complétaient l'ameublement.
Dans l'un des deux cabinets attenant à l'alcôve, étaient une cuvette et son pot à l'eau.
Au-dessus de la toilette, pas de glace, mais une patère où Déranger avait l'habitude d'accrocher son chapeau.
Il y entra le 15 octobre I8.V1.
Voici une anecdote relative à l'enfance de Béranger, lorsqu'il était chez sa tante à Péronne :
Dn orage grondait sur Péronne; la tante de Béranger, personne dévote, avait grand" peur du tonnerre ; d'une main elle faisait le signe de la croix, de l'autre, eile aspergeait la maison d'eau bénite, quand tout à coup l'enfant, qui, le front collé aux vitres, regardait les beaux éclairs, tombe à la renverse sans pousser un cri, tandis que la fenêtre s'ouvre avec fracas; le fluide électrique venait de traverser la chambre.
Attiré par le courant d'air, le fluide électrique éclata soudain et renversa l'enfant sur le parquet. Longtemps on le crut mort, il fallut plus d'une heure pour le rappeler à la vie; sortant enfin de son évanouissement,
i" NOTICE BIOGRAPHIQUE
il regarda sa taule agenouillée devant la chaise longue où on l'avait étendu: « Eh bien, dit-il, à quoi sert ton eau hé ni te? »
(Test toujours M. Alexandre Dumas qui parle :
Eu 18 ib. j'habitais Saint-Germain ; Déranger vint m'y voir. C'était l'été, il faisait chaud; je dis au domestique iFapporter une bouteille de vin de Champagne et trois verres.
Mon iils était là.
Le domestique rentra, portant le tout sur un plateau.
— Qu'est-ce que cela? demanda l'auteur du Dieu des bonnes gens.
— Vous le voyez, cher père, c'est du vin de Champagne, répondis-je.
— Est-ce que tu crois que je boisdu vin de Champagne?
— Et pourquoi n'en boi riez-vous pas?
— Je ne suis pas assez riche.
Mon lils s'approcha.
— A quel tonneau tirez-vous donc celui que vous buvez dans vos chansons? lui demanda-t-il.
— A la fontaine du coin, morveux, répondit Déranger.
Un jour je \ is Déranger; c'était le 1 août de l'année 1850; je le rencontrai chez Laffitle; il venait de faire nommer Louis-Philippe roi de France.
DE P. J. DE ECHANGER. il
Faire nommer est le mot, j'en appelle à tous ceux qui assistèrent aux conférences de l'hôtel Laffiltp.
J'arrivais de mon expédition de Soissons.
.Pavais rencontré dans la rue quelques-uns de nos républicains désespérés, qui m'avaient dit où les choses en étaient, et la part que Béranger y avait prise.
En arrivant chez Laffitte, je me trouvai au milieu dv trois ou quatre cents personnes qui attendaient.
Une porte s'ouvrit.
M. de Séhastiani parut, la figure radieuse, et nous jeta ces mots :
« Messieurs, vous pouvez annoncer à tout le monde qu'à partir d'aujourd'hui le roi de France s'appelle Philippe VII. »>
Le coup me fut rude, je l'avoue.
En ce moment Réranger passa.
Je lui sautai au cou, moitié pour l'embrasser, moitié pour lui l'aire une querelle; et riant et grondant ton! à la l'ois :
— Ah ! pardieu, lui dis-je, vous venez de faire un beau coup, monsieur mon père.
— Qu'ai -je donc fait, monsieur mon fils? me répondit-il.
— Ce que vous avez fait, malheureux! Vous avez fait un roi.
iSa figure prit cette expression doucereusement sereine qui lui était habituelle.
— Ecoute bien ce que je vais te dire, mon enfant ; je n'ai pas précisément fait un roi, non.
— Qu'avez- vous fait alors?
— J'ai fait ce que font les petits Savoyards quand il y a de l'orage; j'ai mis une planche sur le ruisseau,
ï-î NOTIi'F RlOr.RAPlUQUF
Un soir, Béranger passait sur le pont de Tours, Vu aveugle chantait; Béranger lui donne deux sous.
Béranger a toujours été assez riche pour faire l'aumône.
L'n jeune homme suivait Béranger; il voit les deux sous tomher dans la sébile du pauvre; il s'approche vivement, le pauvre n'a pas encore eu le temps de mettre les deux sous dans sa poche.
— Vingt sous pour celte pièce de deux sous! dit-il à l'aveugle.
Le jeune homme était pauvre lui-même.
— Pourquoi voulez-vous payer cette pièce de deux sous dix-huit sous de plus qu'elle ne vaut ?
— C'est un caprice.
— Dites-moi le motif de votre caprice, et je verrai si je puis vous la donner.
— Eh bien, celui qui vient de vous faire l'aumône est Béranger; je voulais garder cette pièce de deux sous comme chose lui ayant appartenu.
— Si cette pièce de deux sous vient de Béranger, dit l'aveugle, je ne la donnerais pas pour dix francs, elle me portera bonheur.
L'aveugle fit clouer la pièce de deux sous au fond de sa sébile, où elle lui rapporta en effet bien des fois les vingt sous que lui en avait offerts le jeune homme.
Le jeune homme, c'était l'artiste Clarence.
PF. T. J. DE RERANCFH. 1T>
Aux premiers coups de fusil tirés par la Révolution de 18.r»0, Béranger s'était écrié :
— C'est sur moi que l'on tire I
— Comment cela?
— Eh oui! Ne voyez-vous pas ce qu'ils t'ont, les malheureux! ils détrônent la chanson!
Le mot avait été répété à la tribune par je ne -ni; quel député du centre.
Béranger le croyait en effet.
Le nouveau roi se chargea de le détromper.
Béranger était à l'affût: il saisit l'occasion aux cheveux.
Toute détrônée que fût la chanson, il tenait son volume prêt.
Béranger avait une sœur religieuse sous le nom de Sainte-Marie-des-Anges, sans doute celle qu'il a voulu peindre dans la Sœur île Charité; le frère et la sœur se voyaient peu, mais s'aimaient beaucoup. Une des causes de ces rares entrevues était que la règle de l'ordre ne veut pas qu'une religieuse sorte sans être accompagnée de deux autres sœurs.
Au reste, dans ces rares entrevues, jamais la question religieuse n'était soulevée.
Au mois de février dernier, Judith, qui avait près de quatre-vingts ans, c'est à-dire trois ans de plus que notre poète, tomba malade.
Béranger la soigna comme un père eût soigné sa fille, mieux que cela, comme une mère eût soigné son enfant.
11 la laissa non-seulement libre d'accomplir ses devoirs de religion, mais il l'y invita même; elle refusa obstinément de recevoir ni prêtre ni sœur de charité
Judith mourut le 8 avril.
De quoi?
Littéralement de vieillesse.
En mourant, elle emporta la moitié de la vie du porte, (lesté seul, il dit à son ami Antier :
— Elle est partie la première; mais tu comprends, cher ami, il y a cinquante-neuf ans que nous ne nous sommes quittés, je ne tarderai pointa la rejoindre.
Et en effet, de ce moment, lui qui ne s'était jamais plaint se plaignit.
Dans les premiers jours de juillet il s'alita; son médecin, Charles Bernard, que l'on envoya chercher, reconnut une hypertrophie du cœur.
FUNÉRAILLES DE RÉR.WGER
Les funérailles du grand poète que la France regrette ont eu lieu le vendredi, 17 août, au milieu d'un calme el d'un recueillement universels.
La mort de Béranger est un deuil public que tous les partis devaient respecter. Ils font compris, et se sont associés aux sentiments de vénération dont le pouvoir a été le premier à donner l'exemple, de la manière la plus large et la plus digne.
Dès le matin, la foule a envahi les abords de la maison mortuaire, située rue de Vendôme, près de la mairie du sixième arrondissement, et ses flots pressés ont bientôt couvert les boulevards et les rues comprises dans le parcours probable du cortège.
Les troupes commandées pour le maintien de l'ordre occupaient les positions suivantes :
Des bataillons des 10e, 55e, 50e, 7 Ie ci 91e d'infanterie
46 FUNERAILLES DE RERANGF.R.
de ligne, état-major et musique en tête, et du 7e chasseurs à pied, au Château-d'Eau et à la Bastille ;
Un bataillon de la garde de Paris à pied, sur le boulevard du Temple ;
Le Ap régiment de hussards, sur le boulevard des Filles-du-Calvaire et au cimetière du Père-Lachaise.
Les troupes étaient placées sous le commandement du général Blanchard.
Le corps de Béranger a été exposé, selon l'usage, sous l'entrée de la maison mortuaire, dont la façade était tendue de draperies frangées d'argent. Un écusson brodé d'argent et portant l'initiale du poète, accosté de deux couronnes d'immortelles entourées de crêpes, surmontait ces draperies.
L'église Sainte-Elisabeth était revêtue, extérieurement, d'une décoration identique. A l'intérieur, de vastes draperies frangées d'argent entouraient la nef principale. Les écussons et les couronnes alternaient sur les piliers.
Le catafalque, très-élevé, était entouré de trois rangs de cierges et de quatre lampadaires.
Des sièges étaient réservés pour les fonctionnaires el les amis du poète, trop nombreux pour trouver tons plaGe dans l'enceinte de Sainte-Elisabeth.
A midi cinq minutes, le cortège est parti pour se rendre à l'église en descendant la rue de Vendôme
Voici son ordre exact : sergents de ville, trompettes, colonel, étal-major et un escadron des gardes à cheval de Paris ;
Deux voitures occupées par le clergé ;
Sergents de ville, tambours de la garde ;'i pied de l'a ris:
FUNÉRAILLES DE liÉISAXGER. iT
Le char, traîné par deux chevaux, entièrement recouvert de branches de lauriers, de palmes et de couronnes; le maître des cérémonies, les membres de la famille; M. le préfet de la Seine, les autorités du sixième arrondissement, un aide de camp de l'Empereur, quatre ou cinq cents personnes en habits noirs, des membres de l'Institut, au nombre desquels MM. Villemain, comte Alfred de Vigny, Saint-Marc Girardin, ïhiers, Mignet, Cousin, Lebrun, etc.; des membres des Sociétés littéraides, artistiques, savantes, des gens de lettres, etc., etc.
Immédiatement après le char venaient MM. Perrotin, Antier et Vernet, ce dernier parent du défunt.
La voiture de l'Empereur ;
Un escadron du 4e hussards ;
Un peloton de sergents de ville;
Lu voiture de M. le préfet de la Seine cl sept voitures ■ II' deuil.
Les troupes du cortège étaient sous les ordres du général Soumain, commandant la place.
Vers une heure un quart le cortège est parti de l'église dans le même ordre pour se rendre au cimetière du Père-Lachaise par les rues du Temple, de Bretagne, des Filles-du-Calvaire, le boulevard et la rue de la Roquette.
Quelques centaines de personnes ont pu pénétrer dans l'intérieur du cimetière. C'est dans le caveau de la famille Manuel que le cercueil de Béranger a été placé. Ce cercueil était recouvert d'un drap noir parsemé de clous en cuivre.
Partout, sur [son passage, on a pu recueillir les marques du plus profond respect et de la douleur la plusincère de la part de la multitude, qu'on peu' évaluer :'i plus de deux cent mille personnes.
4S 1 l NÉRA1LLES DE BÉRANGER.
Le convoi de Béranger n'a pas été aussi modeste que l'illustre poëte l'avait souhaité. Et cependant on a supprimé dans l'ordonnancement général du service toutes les pompes inutiles dont sont entourées les obsèques nationales.
Les frais de ces funérailles, dignes de celui dont ta France entière déplorera la perte, seront supportés par la liste civile impériale.
Après les dernières prières, la famille et les assistants ont donné l'eau bénite. Aucun discours n'a été prononcé. L'ordre le plus parfait n'a cessé de régner sur tous les points pendant la durée de ces funérailles.