GODEFROI DE STRASBOURG
tant, la vie prialanière, les passions mondaines el les vers faciles.
A peine armé chevalier, Tristan s'apprête à réclnmer le duché de son père» que détient Morgan, le roi dlrhmde. Par des dispositions habilement prues, mais dont je vous épargne les détails, il arrive avec trente de ses aflidés en lace de Tusurpaleur et redemande son fief. Une altercation violente s'engage entre les deux adversaires. Cest une scène éloquente et dramatique , digne d'un poète classique ou de Técole de Corneille. Vous nie peimetlrez de laisser parler cux-mômes les deux princes.
« Sire, sachez qiio je suis venu pour réclamer mon fief; * qu'il V0U6 plaise m en domier l'invesliiure et ne pas me re- « fuser ce qm^ je dois posséder en toute justice ; et, ainsi, agi- <rez courtoisement. >
Morgan dit: cSire, faites-moi connaître qui vous êtes et «quel est voire noitt?t
Tristan répliqua sans détour : cSire, Parménie est le pays «où je suis né; mon père s'appelait RivalÎD et je m'appelle «Tristan.
c $ire, vous venez ici» dit Moiigan, avec un récit telle- « raent malencontreux que vous auriez mieux finit de le taire
c plutôt que de le produire céans. Je n'ai pas longtemps à «réfléchir. Si vous aviez sur moi quelque droit, je ne vous le «refuserais point; il ne vous en manquerait pas une parcelle, ^Si, pour le réclamer, vous étiez un hnmnio (Vun Itonneur «» parfait, je serais bien obligé de vous laccordei'; niais tous, cnous savons bien, et tous les pays sont remplis de cette t aventure, nous savons de quelle manière Blancbefleur a •quitté sa maison avec votre père, à quel honneur elle a été « promue, et comment ont pris fin ses amours.
« — Ses amours, Sire, comment l'entendez-vous?
c —Je ne le répéterai pas une seconde fois; mais ce que tj'en ai dit, reste dit.
48 BlOtiHAPHIKS ALSACUOIIIBS.
« — Sire, reprit Tristan, si j'ai bien senti le dai*d de votre «langue, il vous est advis que je ne suis pas né en légitime t mariage, et que pour cela j'aurais perdu et fief et droit au fief.
c — Oui, vraiment, oui, dil-il, boa varlel; c'est là mon adtm, et celui de maint galaat homme.
€ — Vous perles donc méchamment, dit Tristan; je pensais «pourtant que c'était agir conformément au devoir et à Thon- « near que de retenir sa langue et respecter les lois de la conr- «toîste, les us et les coutumes, après avoir tant fait que de «porter dommage ft autrui. Si courtoisie et bon usage étaient «hébergés en vous, vous auriez retenu par devers vous ces « paroles qui réveillent en moi un chajjrin endormi et cicatrisé, «et qui me rappellent une vieille dette. C'est bien vous qui «avez tué mon père; mais < n reci, vout; avez pensé ne [>as ff mal ag'ir. Vous dites que la mère (jiii m'a porté dans son sein, « portait un bâtard. i)e ceci, je m en plaindrai à Dieu qui est au « ciel. Je connais maint gentilhomme que je ne pub nommer < ici qui a déjà joint ses mams, en suppliant, devant moi. Ah! «s'il avait reconnu en moi le déshonneur dont vous parles, « pas un n'aurait mis ses mains dans les miennes. Ceux-là sa- « valent bien, conformément é la vérité, que mon père Riva- « lin a toigours tenu ma mère pour son épouse légitime ; si je «devais l'affirmer et le prouver sur votre corp^, en vérité, je « le prouverai.-, lacilement.
« — Allez, dit Morgan, allez-vous-en, avec la haine de Dieu! « Vos prouves, que valent-elles? Vous n'êtes point lait pour «entrer en lutte avec un homme quelconque, admis à prouver «ses droits en cour pléniére.
«"-Nous allons voù*,» dit Tristan et, tirant son épée, il l'attaque, lui pourfend de haut en bas crftne et cervelle jusqu'à sa langue maudite. Puis, d'un second coup, il lui enfonce le glaive au fond du coeur. Et, en ceci, le fait, clair comme le jour, poi*ta témoignage en Aiveur du proverbe: «La dette est «enterrée, mais n'entre point en pourriture. i
60l>EI^II0I t»B STRASBOUfte.
A la suite de cet acte de vengeance, légitime ^iuivaiit les idées admises en droit féodal, Tristan est assiégé par les ba« rons bretons, pois libéré par Rual-Ii-foi-tenant. De retour en Pannénie, il donne son pays, à litre de fief, à son fidèle gou- ▼erveur et va rejoindre son oncle le roi Marke.
Maintenant nous allons nons trouver en fiice d'on tableau, image vivante de ce droit féodal, si complexe, que nos yeux habitués è la simplification administrative moderne ont peine à 8*y retrouver.
Lorstfue Tristan aborde en Cornouailles, il trouve le pays plon^^c dans In stupeur. Morolt le Fort était venu réclamer un tribut que Gornouailles et Angleterre devaient à Gourmoune l'Africain, roi d'Irlande, lequel tenait ce pays au nom des Romains.— Vous avez déjà là trois ou quatre échelons de la hiérarchie féodale. — Veuillez aussi retenir en passant que Gourmoune, en arrivant en Irlande, avait épousé YsoUe ou Iseult, la sœur de Morolt.
De cinq ans en cinq ans, le pays de Gornouailles était tenu de donner trente enfimts nobles, ponr être les serviteurs de Gourmoune, à moins qu'un champion ne vint, en combat singulier, racheter et annuler ce servage. Personne n'osait affronter Morolt. Vous devinez que Tristan relève les cuui'ages abattus et déclare, dans une allocution chaleureuse, sans bravade, qu'il lutterait avec le duc irlandais.
«Mes Sires, a dit Tristan en arrivant à Tintaïeulc, qui que evous soyez, qui êtes ici, tout prêts à voir tirer au sort et à € vendre vos nobles enfants, ne rougissez-vous point de cette t honte qui par vous arrive à tout le pays? Vaillants comme «vous Tètes, et l'avez été en tout temps, vous devriez mener <è prospérité et honneur ce pays et cet empire; et maintenant «vous voulez, comme feraient des Iflches, mettre votre liberté • aux pieds de vos ennemis et leur payer on vil tribut! Et vos «nobles enlhnts, qui devraient être votre joie, votre félicité, < votre vie, vous les avez donnés et les donnez en vil servage L 4
50 BIOGRAPHIBS ALSAGIBNIIBS.
<el orpbolinage, et ne pouvez cependant fournir la preuve «que la nécessité vous y force; ciir ici ii ne S'agit (jue d uii « diici et d'un seul homme.... El dans li iit le royaume vous ne *4 pouvez trouver personne qui veuille nieUi t- .si vie en balance < contre ce setd homme! Le pèic no duil-il pas donner sa vie «pour sou eufaut; car les deux ne fout qu'une seule vie: c'est «ainsi que Dieu le veull Celui qui songe h livrer son enfant^ cné libre, â un tyran» se joue de la volonté de Dieu. Gliercbes c un champion, el priez pour que le Sainl-Ësprit lui donne gloire «elbonbeur.»
Tous s*écrien( : < Personne 41e peut lutter avec Mofolt! »
Alors Tristan s'offire lui-même et rappelle que Dieu et le bon droit sont pour lui.
* — Sire, s'écrie toute la chevalerie, que la sainte lorce de «Dieu (jiii Q créé le monde vous rende la consolatiun, et le 'M tinscil que iiuii^ (] iun»z, et cette illusion d'une bonne «espérance (jue vous ranimez en nous!»
Le déii de Tristan a été accepté par Morolt, le combat singulier a lieu, à cheval, dans une tle el non loin du rivage* Les deux champions s'y sont rendus, chacun dans une nacelle particulière. Morolt avait pris terre le premier et attaché sa barque, tandis que Trisian, arrivé après lui, abandonne son em* barcation à la merci des flots. Morolt lui en demande la raison : «—Voici pourquoi : il suffira d*an seul bateau pour ramener «en terre flerme le survivant; car Tun de nous doit périr dans «cet ilot.»
Moi ol! regarde son adversaire d un air de coujpassion; il est allligé de devoir le tuer. Aucun chevalier jusqu'à ce jour ne l'a ému an même |iuint que Tristan. Celui-ci est Ijiessé en premier lieu; Morolt lui oflre la vie. «Mon épée est empoison- «née, lui dit-il, ma sœur Iseull a seule le secret du contre- «poison; viens, rends-loi; elle le guérira.
« — Dieu et le bon droit, où sont-ils maintenant? s*écrie le «poète, où sont ces compagnons de Tristan?.... Il serait temps
GODBPROI DB STRASBOURG.
f qu'ils se montrassent! > Après relie fcinlc oratoire, le poëtc reprend la description du mmbal. La vicloire finale reste à Tristan; mais un frn},'ment nnjierceiilible de son glaive est demeuré dans le crâne pourfendu de Morolt, dont le cadavre haché est ramené par les siens en Irkade. IseuU découvre cette parcelle d'acier, et la conserve dans un écrin.
La douleur, en Irlande, est immense. Gourmoone, le seigneur suxerain de Morolt, émet un ordre cruel: c Tout Breton ou Anglais qui abordera désormais en Irlande, sera mis à mort, impitoyablement. >
En Goniouailies, la douleur du parti victorieux n'est pas moms grande que celle des Irlandais (Gaëls ou Kymris) vaincus. La blessure envenimée de Tristan met ses jours en péril ; il s'affaisse; il est envalii par un mal pénible à endurer, qui met au déli même l'affection dévouée des siens. Sacbanl qu'Iseult peut seule le guérir, il se confie à sou oncle Marke, et part, en faisant répandre le bruit qu'il se rend à Salerne', la ville des savants docteurs, il n'emporte >que sa harpe.
Aux approches de Déveline (Publin), il congédie les matelots de Gomouailles et son fidèle Gourvenal {fidns Achales); seul dans un canot, ii joue de la harpe et chante une complainte qui attire irrésistiblement les gardiens du port. A eux, il leur dît avoir été ballotté depuis quarante jours en pleme mer, abandonné par des pirates qui avaient pris le bâtiment sur lequel il foisait le commerce avec un sien compagnon. Emus de pitié, les Irlandais le transportent à terre, chez, un docteur qui ne parvient pas à le guérir. Un moine le visite; ce moine a été le précepteur de la jeune Iscnll, ûUe d'Iseult, reine ou princesse d'Irlande. Il parle, daiis le palais, de ce malheureux chanfre qui ne peut guérir, mais qui conserve, la veille de sa mort, un esprit calme et serein. La reine-mère