‹ Biographies canadiennes (volume 2)Chapitre 108 sur 196 · Anciens Canadiens, p · texte numérisé non relu

Anciens Canadiens, p

pendant sa vie, il pirvint à refaire en partie la fournie que son père avait perdue pendant la guerre. Il mourut le 18 février 1K23, à l'âtrede 66 ans. En annonçant sa mort, le Canadien écrivait ce bej éloge :

" Les sentiments de loyauté se manifestèrent chez lui dès son enfance : étudiant au collège de cette ville lors de la guerre de 1775, exempt alors du service par sa jeunesse, il ne consulta que sa loyauté, abandonna ses études pour joindre ses efforts, comme volontaire, à ceux de ses compatriotes, et repousser l'ennemi commun.

Juste et libéral envers ses censitaires, il n'a jamais dans l'espace de quarante ans qu'il a géré ses seigneuries, intente une seule poursuite contre

eux.

L'auteur des Anciens Canadiens me rapportait, au sujet de la mort de son père, une anecdote assez singulière. Son père avait un cheval favori, nommé Carillon, qui avait été le compagnon ordinaire de ses courses. Lorsqu'on l' attela pour conduire le cercueil à l'église, on eût dit que le fidèle animal ne voulait pas se séparer de son maître .* il se mit à hennir, et refusa obstinément d'avancer, quoiqu'il n'eût jamais été rétif auparavant. On fut obligé de le reconduire à l'étable, et d'atteler à sa place un autre cheval.

PHILIPPE AUBERT DE GASPÉ

" Le 30 octobre de l'année 1786, raconte M.

de Gaspé dans ses Mémoires, dans une maison de la cité de Québec, remplacée maintenant par

les yeux à la lumière. Après avoir crié jour et nuit pendant trois mois, sans interruption, sous le toit de sa grand' mère maternelle, veuve du chevalier Charles Tarieu de Lanaudière, le petit Philippe Aubert de Gaspé fut transporté à Saint- Jean Port-Joli, dans une maison d'assez modeste apparence, ayant néanmoins la prétention de remplacer l'ancien et opulent mauoir que messieurs les Anglais avaient brûlé en 1759....

C'est là que s'écoulèrent mes premières années.

" Je trouvais la vie pleine de charme pendant mon enfance, ne m'occupant ni du passé ni encore moins de l'avenir. J'étais heureux 1 Que me fallait-il de plus ! Je laissais bien, le soir, avec regret tous les objets qui m'avaient amusé, mais la certitude de les Tevoir le lendemain me consolait ; aussi étais- je levé dès l'aurore pour reprendre les jouissances de la veille.

" Je me promenais seul, sur la brune, de long en large dans la cour du manoir, et je trouvais une jouissance infinie à bâtir des petits châteaux en Espagne. Je donnais des noms fantastiques aux arbres qui couronnent le beau proinmttoirf qui s'élève au sud du. dw\\rô&fe ^v^k^v^* >^

PHILIPPE A. DE GASPÉ

suffisait que leur forme m'offrit quelque ressein' blance avec des êtres vivants pour me les liun classer dans mon imagination. C'était une galerie complète composée d'hommes, de femme*, d'enfants, d'animaux domestiques, de bêles féroce» et d'oiseaux. Si la nuit était calme et belle, je n'éprouvais aucune inquiétude sur le

le vent munissait, si la pluie tombait à torrent, ei le tonnerre ébranlait le cap sur ses bases, je me prenais alors d'inquiétude pour mes amis; il me semblait qu'ils ne livraient entre eux un grand coin but et que les plus forts dévoraient les plus faibles ; j'étais heureux le lendemain de les trouver sains et sauts. "

A l'âge de neuf ans, le jeune de Qaspé fat placé â Québec, dans une maison do pension tenue par deux vieilles filles avant nom Cbôlette. Gâté par elles et par leur frère, Ives Cbôlette qui l'adorait, et lut laissait une liberté entière, il lit, pendant trois ans, l'école buiseoanière, et apprit bien plus les tours de gamins que les régies de grammaire.

"Je commençai par faire connaissance avec tous tes petits polissons du quartier, et notamment avec le sieur Joseph licxoau, autrement dit Coq liezenu, parce qu'il était, je suppos» ' chef des gamins. Il me présenta ensuite à loua ses amis de la ville et îles fou bourgs, comme m sujet des plus belles espérances."

Il faut lire, dans les Mémoires, ses aventure: avec maître Coq lîezeau et son cousin, Latieur ce sont de petits chefs-d'œuvre tracés de maii do maîtres. Le spirituel et le grotesque s'; allient sous "les tonnes les plus hilarlantea : 01 ne peut lire ces esquisses, véritable" pbotogra phies du temps, sans se tenir les côte-.. II. resteront comme des modèles du genre.

Les pareil ta du jeune de Gaspé upprrent, ur peu tard, la grande vie que menait leur petit gamin dans la bonne ville de Québec. Sous ' professorat de Coq lîezeau, l'éducation de la n avait été complète ; mais celle delà grammaire était â recommencer. Grande fut leur colère en apprenant ce résultat : ils le renfermèrent dans le séminaire de Québec, où il terminales études, non sans renouveler, de fuis à autres, des scène; comiques dignes de l'âge d'or de sa gaminerie.

Au sortir de ses études, il embrassa la carrière du barreau, étudia sous le juge-en-chef Sewell, alors Procureur-Général, et se livra à la pratique du droit pendant quelques années. La plai shérif lui l'ut alors offerte ; il l'accepta, et c - Eon malheur. Doué d'une imagination vive, d'un etcur ardent et généreux, n'ayant connu de la vie que l'aisance et les douceurs, il se laissa entraîner au courant de cette vie insouciante, et ne vtilla pas à ses affaires avec le soin qu'exigeait sun importante situation. Quand il su réveilla de ce rêve, un abîme était ouverl sons ses pas.

Mais lui-même s'en est fait det reproches si amers, en a fait l'aveu public, après trente ans d'expiation, en termes si touchants, qu'après avoir lu sa confession, le blâme expire sur les lèvres ; on n'a plus que le courage de le plaindre.

M. de Gaspé s'est peint lui-même dans les Anciens Canadiens sous le pseudonyme de M.

d'Egmont. Ce chapitre, écrit avec des larmes, est tracé avec une éloquence brûlante : on sont qu'il y a mis toute son âme, concentrée toutes les espérances, toutes les illusions, toutes les anxiétés, toutes les déceptions, toutes les au-

M. d'Egmont h' adressant à Julesd'Haberville: " Je vais maintenant, mon cher Jules, te faire le récit de la période la plus heureuse et la plu ! malheureuse de ma vie ; cinq ans de bonheur I i cinquante ans de souffrances I mon Dieu I une journée, une seule journée de ces joies de nu jeunesse, qui inc fasse oublier tout ce que j'ai souffert 1 Une journée de cette joie délirants

Sii semble aussi aiguè que la douleur physique! h ! une heure, une seule heure de ces boi * vivifiants éclats de rire, qui dilatent le coeur briser, et qui comme une coupe rafraîchissante du Léthé. effacent de In mémoire tout souvenir douloureux ! Que mon cœur était léger, lorsqs'entouré de mes amis, je présidais la table du festin ! Un de ces heureux jours, ô mon Dieu ' ou je croyais à l'amitié sincère, ou j'avais foit la reconnaisance, où j'ignorais l'ingratitude 1

" Lorsque que j'eus complété mes éludes, toutes les carrières me furent ouvertes ; je n'ari '

"J'obtins une place de haute confiance da les bureaux. Avec mes dispositions, c'ét&itconrit à tna perte. J'étais riche par moi-même; mon père m'avait laissé une brillante fortuMr les émoluments de ma place était considérables, je maniais, à rouleaux, l'or que je mépris»»

" Je ne chercherai pas, fit le bon gentilhomme en se frappant le front avec ses deux m lin*. * pallier mes folies pour accuser autrui de mesdêsastres ; oh ! non 1 mais il est une chose certaine, c'est que j'aurais pu suffire à mes propres dépenses, mais non à celles de mes amis, et A «H* des amis de mes amis. . . . Incapable de refiuW un service, ma main ne se ferma plus; jo deri" ! non-seulement leur banquier, mais si quelqu'un avait besoin d'une caution, d'un endossei* 111 de billet, ma signature était à. la disposition a» tout le monde. C'est là, mon cher Jules, m* plus grande erreur ...

" Un grand poète anglais a dit: "ne pr*™[ " ni n'emprunte, si tu veux conserver tes amis- Donne, mon cher fils, donne â pleines main* puisque c'est un penchant irrésistible che* W

seras toujours à la gêne, mais tu éviter» I* malheurs qui ont empoisonné mon exialem»

pendant un' demi-siècle.

PHILIPPE A. DE GASPÉ

ffaires privées étaient tellement mêlées 9 de mon bureau que je fus assez longîs m' apercevoir de leur état alarmant.

3 découvris la vérité après un examen mptes, je fus frappé comme d'un coup . Non-seulement j' était ruiné, mais s le poids d'une défalcation considéih ! me dis-je, à la un que m'importe e mes biens ! que m'importe l'or que ars méprisé ! que je paie mes dettes ; me, je n'ai point peur du travail, j'en jours assez. Qu'ai-je à craindre d'ail- 38 amis me doivent des sommes consi- Témoins de mes difficultés financières, uent ils vont s'empresser de liquider, i, s'il est nécessaire, de faire pour moi i fait tant de fois pour eux. Que j'étais on cher fils, de juger les autres par

seul, oui un seul, et celui-là n'était nple connaissance que j'avais renconuefois en société, ayant eu vent de la me menaçait, s'empressa de me dire.

avons eu dès affaires ensemble ; voici, a balance qui vous revient} compulsez

pour voir si c'est correct.

mort depuis longtemps; honneur à re ! et que les bénédictions d'un vieiltent à ses enfants ! " 1 ue M. de Gaspé avait obligés,, qui s'évrés du vin de sa prospérité, l'aban- : au moment de l'épreuve; ne pouvant seul l'alîme sous «es pas, il roula au •écipice. Quatre ans de captivité lurent ,ent de son imprudence et l'expiation e.

) de ma liberté, je croyais avoir absorbé e goutte de fiel de ce vase de douleur lice des hommes tient sans cesse en >ur les lèvres fiévreuses de ses frères.

lis sans la main de Dieu appesantie isé, architecte de son propre malheur !

tics enfants tombèrent si dangereuseades, à deux époques différentes, que lins, désespérant de leur vie m'annonaque jour leur fin prochaine. C'est ion fils ! que je ressentis toute la louries chaînes. C'est alors que je pus jonime la mère du Christ : "approchez 'il est douleur comparable à la mienne!" mes enfants moribonds, et je n'en étais ,e par la largeur d'une rue. Je voyais le longues nuits sans sommeil, le mouui se faisait auprès de leur couche, les errer d'une chambre à l'autre ; je tremlaque instant de voir disparaître ces

vitalité qui m'anuonçaient que mes

îquéraient encore les soins de l'amour

J'ai honte de l'avouer, mon fils, mais

uvent en proie à un tel désespoir que

;ne homme, c'était fou le juge Panot.

je fus cent fois tenté de me briser la tête contre les barreaux de ma chambre. Savoir mes enfanta sur leurs lits de mort, et ne pouvoir voler 9 leurs secours, les bénir et les presser dans mes bras pour la dernière fois !. . . .

" Le bon gentilhomme se pressa la poitrine à dette mains, garda pendant quelque temps le silence et s'écria :

'* Pardonne-moi, mon fils, si, emporté par le souvenir de tant de souffrances, j'ai exhalé mes plaintes dans toute l'amertume de mon cœur.

Ce ne fut que le septième jour aprèa l'arrivée de ses amis, que ce grand poète Arabe, Job, le chantre de tant de douleurs, poussa ce cri déchirant : pereat dies in quâ natys sum / moi, mon fils, j'ai refoulé mes plaintes dans le fond de mon cœur pendant ciuquante ans 1 pardonne-moi donc si j'ai parlé dans toute l'amertume de mou âme; si, aigri par le chagrin, j'ai calomnié tous les hommes, car il y a de bien nobles exceptions,

" Comme j'avais fait l'abandon, depuis longtemps à mes créanciers de tout ce que je possédais, que tous mes meubles et immeubles avaient été vendus à leur bénéfice, je présentai au roi supplique sur supplique pour obtenir mon élargissement après quatre ans de réclusion. Je finis par l'obtenir. ...

" Mon avenir était brisé comme mon pauvre cœur, je n'ai fait que végéter depuis sans profit pour moi, ni pour les autres. "

Ici M. de Gaspé se trompe : ces trente années de solitude, qui lui paraissaient si stériles, ont été les plus fécondes de sa vie. Instruit .à l'école du malheur, cette longue retraite, vouée à l'étude et à la méditation, a mûri son talent qui s'est révélé tout-à-coup, au soir de sa vie, par l'apparition des Anciens Canadiens. Sans cela, nous n'aurions pas eu cette œuvre pétrie de ses larmes, écioses des déchirements de son âme.

Après cette catastrophe qui avait ruiné sa fortune et ses espérances, M. de Gaspé se retira au manoir de Saint- Jean Port- Joli, où il vécut ignoré des hommes, retrouvant le calme, sinon, le bonheur, dans la compagnie des livres, de la nature, et de ses souvenirs. 1 Les habitudes les plus simples avaient remplacé le luxe de sa jeunesse. Levé de bonne heure le matin, il visitait quelque partie de son domaine, surveillait les travaux de ses champs, et trouvait un délassement toujours nouveau dans la culture de ses fleurs et de ses arbres fruitiers. Souvent, assis dans son salon, il passait des heures entières, silencieux et pensif, à les regarder fleurir et fructifier, à respirer leurs parfums, à regarder les rayons du soleil se jouer parmi leurs feuilles agitées par la brise, à écouter les oiseaux chanter sous leur ombrage.

1. La seigneurie et le domaine do Saint- Jean, n'ayant été légués à M. de Gaspé qu'à titre d'usufruit, avaient éohappé au naufrage de sa fortune.

PHILIPPE A. DE GASPÉ

Il faisait lui-même Técole à ses enfants, leur apprenant, avec les rudiments de la grammaire, les grand* devoirs de la vie, leur faisant part des fruits de cette expérience, qui lui avait coûté si cher.

Souvent il sortait, un livre sous le bras, allait s'asseoir au bord de !a mer, ou au pied de Hbn petit cap, prés de la fontaine limpide qui jaillit à travers le rocher. Là, il passait de longues heures dans la lecture, la réflexion et les rêveries. Durant les beaux mois de l'été, au soleil couchant, il sortait, après le souper, avec quelquesuns de sa famille, et allait faire une promenade au bord de la grève, pour jouir de la fraîcheur de la mer. Il leur. faisait admirer la taauté de la nature, prenait part à leurs jeux, et descendait avec eux le long du rivage jusqu'au Port-Joli. Les sauvages avaient l'habitude, soit en montant à Québec, soit en redescendant, de venir échouer leurs canots d'écorce en cet endroit, et d'y dresser leurs cabanes. M. de Gaspé faisait la causerie avec eux, leur parlait de leurs chasses, de leurs pêches, des beaux présents de couvertes, poudre et fusils, etc., qu'ils avaient reçus à Québec et les invitait à venir chercher quelque nourriture au manoir. Les enfants cueillaient sur la grève des fleurs d'iris, des plants de genévriers, et remontaient vers le chemin du roi eu faisant des bouquets dans les champs. Ils longeaient le petit cap et rentraient au manoir, le corps dispos, le cœur content, l'esprit enrichi de quelqu'utile ou agréable leçon. Ils allaient porter leurs bouquets à ceux de leurs parents qui étaient restés au logis, et revenaient s asseoir autour de leur père devant la porte d'entrée. C'est alors qu'il leur chantait, de sa voix sonore, quelques-unes de ces vieilles chansons dont son heureuse mémoire était le répertoire intarissable.

Quelquefois, pour varier les amusements, il faisait venir Augustin lemeunier, avec son filsTintin, et leur faisait conter des contes aux enfants.

A la tombée de la nuit, on rentrait au manoir, çt, après avoir fait leur prière, les enfants allaient rejoindre leurs petits lits.

Durant le reste de la veillée, M. de Gaspé se livrait à ses lectures favorites, pendant que les dames tricotaient, cousaient, ou raccommodaient le linge pour les pauvres; car c'était la règle établie par la tante Olivette : "Il ne faut jamais, disait-elle, donner de linge percé aux pauvres, car les pauvres ne raccommodent pas. "

De son côté, M. de Gaspé disait :

— Ne refusez jamais aux pauvres : il vaut mieux donner à dix mauvais pauvres, que de s'exposer à refuser un bon. "

Comme il n ; y avait pas de médecin dans la paroisse, Madame de Gaspé avait toujours en réserve une petite pharmacie, et distribuait des remèdes aux malades qu'elle visitait souvent.

Durant les longues suirées d'hiver, -on faisait la partie de whist, de loup ou de piquet, et de temps en temps, quelques parties d'échecs.

Le salon d'entrée, où l'on passait ordinairement ces veillées de famille, offrait un coup d'oeil pittoresque qu'on chercherait vainement de nos jours.

Trois bougies, disposées en triangle sur une table en acajou, éclairaient d'un demi-jour la tapisserie à figurines qui recouvrait les murailles. Devant les fenêtres, les rideaux retombés interceptaient la lumière intérieure aux regards des passants.

L'ameublement était fort simple, consistant en deux ou trois canapés placés aux angles de la chambre.

Autour de la table étaient rangés plusieurs fauteuils à large dossier, dont les couvertures en broderie un peu fanée rappelaient la splendeur du passé. Ils avaient été jadis offerts en souvenir par M. de Noyan, ancien ami de la famille.

Les vieilles dame9, assises sur ces fauteuils, portaient la coiffure a fontanges en baptiste de fil, avec mantelet blanc et jupon de couleur; tandis que les jeunes femmes se tenaient ordinairement la tête découverte, relevaient en torsade leur chevelure sur le chignon, et laissaient retomber sur le front quelques anneaux de cheveux qu'elles rattachaient en avant, sur le sommet de la tête par un peigne à la Joséphine, orné de brillants. *

Elles étaient vêtues de robes ouvertes, à jabot garni de valenciennes, ainsi que leurs manchettes bouffantes.

Leurs- pieds étaient chaussés de souliers de cal mande, qu'elles remplaçaient, aux jours de réunions, par le soulier à pointe et hauts talons. Sur les dix heures, une des domestiques entrait, portant sur un plateau le réveillon composé ordinairement de viandes froides et des fruits de la saison, qu'on arrosait d'un vin d'Espagne de Xérès ou de Béné-Carlos.

Vers onze heures, chacun se retirait ; maison n'oubliait jamais une touchante coutume qui dévoile bien l'âme sensible et aimante de M de Gaspé. Chacun venait déposer un baiser sur le front des enfants endormis.

Durant les dernières années que M. de Gaspé habita le manoir de Saint Jean, j'allais, un soir, i en causant avec lui, errer au bord de la mer.

— Avez-vous jamais vu, me dit-il dans vos j voyages, rien de plus beau que nos couchew de • soleil? # |

— Vraiment non, lui dis- je, mais c'est peut-être un préjugé d'enfance.

— Je ne crois pas, repartit M.* de Gaspé ï voyez donc : nos levers de soleil, tout beaux qu'ils soient, ne produisent pas sur nous le même effet ; tandis que, pour les gens du nord, ils ont tous les charmes que nous trouvons aux couchers. Notre position de ce côté-ci du fleuve nousdonœ un point de vue admirable» Regardez, continua-

1. Cette mode avait été introduite par l'impératrice [ Joséphine.

PHILIPPE A. DE GASPÉ

t-il, voilà le soleil qui touche le sommet des Laurentides. Le fleuve ressemble à une mer de feu j à peine notre vue peut-elle supporter l'éclat de cette traînée de lumière qui se projette jusqu'à nous. Chaque lame est une écaille étincelante, dont la surface, toujours en mouvement, décompose la lumière en mille nuances variées à l'infini. Quel contraste avec ces masses immobiles et sombres des montagnes, que le Boleil laisse maintenant dans F ombre devant nous!

Et quelle richesse dans le ciel ! ces nuages, éclairés par le bas de teintes roses, qui conver-

fent tons vers le soleil, ne dirait-on pas l'éventail u bon Dieu? Ce serait un magnifique sujet pour un poète.

Là-dessus, nous continuâmes à deviser sur quelques-uns de ces grands génies modernes qui ont si admirablement décrit la nature.

— Naacuntur poetae, dit Horace, reprit M. de Gaspéj cet axiome du poète latin est bien vrai. J'ai connu des hommes, sans aucune instruction, dcués d'un véritable talent poétique, talent grossier, si vous le voulez, mais talent réel. Sous l'enveloppe rustique de leur language, on découvrait le génie de l'inspiration. Vous n'avez pas , connu Gabriel Griffard?

— Parfaitement, lui dis- je, il a été le domestique d'un de nos voisins.

— C'est le poète en vogue dé la côte du sud.

8es complaintes sont chantées dans toutes les paroisses. On se réunit dans les maisons pour le faire chanter; et plus d'une fois on a vu son auditoire tout en larmes à la fin de ses complaintes* Il faut que cet homme ait un véritable talent pour produire un telle émotion sur ceux qui l'écoutent.

H 7 a plusieurs années, un de mes domestiques descendait précisément ici sur la grève, de grand matin. La nuit avait été orageuse et la mer était encore agitée. H vit monter sur le rivage un homme qui pouvait à peine se traîner. -Cet homme exténué était dans le délire et ne répondit jpas aux questions que le domestique lui fit. Seulement il marmotta ces paroles entre ses dents : Si vous alliez à la pêche, vous trouveriez du monde qui se noie.

Mon domestique descendit en toute hâte et trouva effectivement un homme presque noyé qui se cramponnait aux claies de ma pêche* à anguille. Il le transporta à la maison sur son <ios, et le déposa sur le foyer où il expira.

On apprit ensuite les noms de ces malheureux, *!« étaient cinq: Clément Francœur, Joseph Oagnon, Cyrille Morin, "Pierre Frigault et Narcisse Chouinard.

Un samedi, 27 Août 1831, ils s'étaient embarqués dans une chaloupe pour aller couper de l'herbe à liens à l'île-aux Oies. Leur journée

paraient à prendre leur repos, lorsque Joseph Gagnon et Narcisse Chouinard firent une excursion vers la chaloupe. Gagnon dit alors qu'il serait mieux de traverser pendant la nuit que d'attendre au lendemain. Et il insista d'autant plus qu'il avait promis, disait-il, à un de ses amis du Cap de se trouver ce jour-là, qui était un dimanche, aux Trois-Saumons, pour une course de chevaux.

De retour vers leurs compagnons, ils parvinrent à les décider, après quelques hésitasions, à mettre à la voile, le vent paraissant assez favorable.

Ils s'embarquèrent donc, mais à peine eurentils doublé la pointe-est de l'île-aux-Oies qu'ils rencontrèrent une brise violente de nord-est dont les hauteurs de l'île les avaient empêcher de juger. Se voyant dans l'impossibilité de retourner à terre et en même temps dans un grand danger de périr, Clément Francœur proposa de jeter à l'eau une partie du foin dont on avait eu l'imprudence de surcharger l'embarcation. Mais Gagnon, qui les avait involontairement jetés dans le péril s'y opposa fortement, disant qu'il ne voulait pas perdre ainsi le fruit de cette journée.

Ballottée par les vagues, de plus en plus grosses à mesure qu'ils avançaient, la chaloupe, dont le bordage sortait à peine de l'eau, s'emplit à leur insu.

Tout à coup, Gagnon et Chouinard furent emportés par la mer avec une partie du foin sur lequel ils étaient assis. Comme ils savaient nager tous deux, ils purent regagner aussitôt la chaloupe.

Cet accident fut suivi de près par un autre.

Leur infortuné compagnon Cyrille Morin fut emporté hors de l'embarcation avec les rames par une vague furieuse, et fut noyé. Incapable de gouverner leur chaloupe, ces pauvres malheureux, se laissèrent aller au gré du courant qui les dirigeait sur le Pilier-de-Bois. Pendant quelque temps ils eurent l'espérance d'y aborder. Mais le vent les en éloigna et les poussa vers la cote sud.

Après toute une nuit d'angoisse, de grand matin, ils se crurent en vue de l'anse de Sainte- Anne ; mais après avoir mieux observé, ils s'aperçurent qu'ils étaient à environ un quart de lieu plus bas que les Trois-Saumons. Francœur reconnut qu'il était en face de sa demeure. La marée montante les conduisit sur le rivage, en arrière du manoir.

Narcisse Chouinard qui se sentait encore assez de force, résolut de débarquer afin de venir chercher # du secours. Et c'est lui que mon domestique rencontra ici.

Le corps de Morin ne lut jamais retrouvé ; celui de Gagnon vint attérir un peu plus bas qu'ici ; il se tenait encore cramponné au mât de la chaloupe 1 .

1. Depuis la publication de cette biographie d&tie. 1% Courrier du, Canada, \u^^*xV\fc to> w* x«sfiw£vspM as! *&»

PHILIPPE A. DE GASPE.

Grand fut l'émoi dans tonte la c#, et Gabriel I GriiTard se fit l'écho de la douleur publique. Il î composa sur Fuir: Au sang qu'un Di<u rai répandre, une complainte qui tic verser plus de larmes que n'en ont jamais lait répandre bien des poètes élégiaques.

Voici les deux premiers couplets de cette complainte qui me sont» restés dans la mémoire :

Jeunes gens qui croyez peut-être Que la mort est éloignée, Comme vous je oroy ail être Sur terre bien des années.

Maft trompé comme bien d'antres Et croyant toujours me sauver, Je vuus apprendrai par d'uutres Comment jo me suis noyé. 1.

Le récit de la catastrophe, ajouta aT. de Gaspé, les angoisses, les lamentations des malheureuses victimes, la découverte de leurs cadavres, tout cela était raconté en vers informes mais saisissants; et, chanté sur un air dolent, produisait une impression profonde, même sur les personnes instruites. Si la poésie est un chant qui captive, émeut, attendrit : il y a là certainement de la poésie.

Esprit fin et délicat, M. de Gaspé était né observateur. Cette faculté d'observation était peut-être la qualité la plus saillante de son intelligence. Sa conversation vive et animée réveillait tout un siècle endormi, le faisait parler et agir comme s'il eût vécu sous nos yeux. On ne •ee lassait pas de l'écouter ; et quand il se taisait; l'écho de sa parole se faisait longtemps entendre au fond de la pensée comme un murmure d'outre-tombe.

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