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Essai sur la littérature canadienne

PHILIPPE A. DE GASPÉ

jour q u 7 ait eu encore la littérature canadienne. M. de Gaspé fut invité à la séance des examens publics du collège de l'Assomption, prés de Montréal.

Sous le titre de il Archibald Cameron de Locheill, " deux des plus habiles professeurs du collège, avaient transformé en drame les principaux épisodes des Anciens Canadiens. Et ce fut pour procurer la délicate jouissance d'entendre ce drame que le collège avait invité M. de Gaspé.

Le bateau-à vapeur, qui le transporta de Montréal à l'Assomption, était tout pavoisé, et de chaque coté de la rivière, l'auteur fut accueilli À son passage par des salves de mousqueterie.

A son arrivée au collège, les élèves rangés sur deux haies, le reçurent par des hourrahs frénétiques.

" Cette séance, dît la Minerve avait été préparée pour rendre un hommage éclatant à la littérature nationale.

11 Le héros de la fête fut sans doute M. de Gaspé, qui honora le collège de sa visite ; un brillant auditoire s'associait aussi à la présence de l'illustre écrivain. Les familles de Gaspé, de Beaujeu, de Salaberry, réprésentées avec éclat par mesdemoiselles de Gaspé, de Beaujeu, de Salaberry, répandaient sur la séance tout le prestige qui s'attache à ces noms illustres et véné-

■ rès. Le collège semblait briller véritablement de toute la splendeur de ces gloires nationales.

> " La principale pièce qui fut jouée, avait pour l titre : Archibald Cameron de Locheill, ou épisode de la guerre de sept ans en Canada, grajid r drame en trois actes, tiré des Anciens Canadiens, ; de Philippe- Au bert de Gaspé.

" An nom 8 du pays, nous félicitons le collège \ de l'idée patriotique qui lui a fourni cette inspi-

■ ration. Un sentiment d'indicible émotion s'empare du cœur et de l'esprit à la représentation

- de ce drame national ; nous croyons revoir ces Canadiens du premier âge, dans toute leur simplicité sublime et le charme de leur héroïsme. f Bemettre ainsi le passé en action, c'est nous transporter au milieu de nos ancêtres, nous aci cootnmer à leur regard intrépide, à leur voix * mâle et franche ; c'est nous inspirer pour eux Une vénération, un amour que leur' présence simulée rend irrésistible. Notre âme passe par toutes les phases de leurs angoisses ; leur courage semble glisser dans notre cœur parole par parole. Bref) les créations d'une imagination, excitée par les récits de l'histoire, prennent une forme substantielle, et, au nom des Montcalm, des d'Iberville, que nous croyons voir paraître à chaque instant, nous nous sentons attendrir, pleurer, rire. Tantôt, c'est le langage et l'accent de l'/iabilant j tantôt c'est l'approche d'une tribu sauvage qui salue par des cris j c'est le spectacle (le ces Indiens, tatoués, bigarrés, couronnés de plumes, qui se glissent dans les broussailles, les yeux ardents, le^orps souple comme le serpent,

et s'élançant sur leur victime avec des cris épouvantables ; c'est leur danse et-leur chant de mort. " Nous apprenons plus dans ces quelques heures de représentation qu'en plusieurs années de simples lectures.

" M. Arcade Laporte, préfet des études, et M. Camille Caisse, professeur de belles-lettres, au collège de l'Assomption, ont donc un grand mérite d'avoir si bien combiné le plan de cette pièce et mis tant de charme dans la rédaction.

" Indépendamment de ce mérite intrinsèque, la pièce revêtait un mérite de circonstances indéfinissable de sentiment. M. de Gaspé, celui-là même qui avait fourni le sujet de la pièce et qui retrouvait, dans la bouche des héros dudrame toutes les paroles tombées de sa plume, M. de Gaspé était là, agréant l'hommage flatteur que l'on rendait à son talent, mais prêtant aussi au collège une partie de l'éclat attaché à son nom. Il était permis à l'illustre vieillard de se livrer aux émotions, en contemplant, sous une forme réelle, les héros de son imagination ; il était permis à l'auditoire d'exprimer par des transports plus vifs l'admiration due au génie de l'écrivain.

" A la première apparition de M. de Gaspé dans la salle, les spectateurs, qui attendaient avec anxiété, cédèrent Eux élans de leur cœur et le reçurent par une salve étourdissante d'applaudissements. M. Lactance Archambault, l'un des acteurs, exposa alors le sujet en termes choisis et trouva le moyen d'exprimer d'excellentes considérations sur les lettres canadiennes, représentées par M. de Gaspé et M. Bibaud, sur l'héroïsme canadien poussé à un si haut degré par les De Beaujeu et les DeSalaberry, aussi bien dignement représentées.

■' Nous avons admiré dans la pièce la richesse de certains costumes, entre autres celui d'un chef sauvage, que M. Piché, curé de Lachine, avait emporté de Caughnawaga, et un costume militaire écossais que M. Ls. Normand eau avait obtenu* de la bienveillance du major A. C. Smith, du 25ine régiment. La pièce fut un triomphe complet.

" Après la distribution des prix, M. l'abbé Barret, supérieur du Collège, fit l'éloge de M. de Gaspé. Il exprima le bonheur qu'éprouvait la maison de recevoir un aussi illustre écrivain. " Devançant notre jeunesse de trois quarts de siècle, lui a-t-il dit, vous être ici comme l'expression vivante de l'antique noblesse et une précieuse relique de ce qui n'est plus. ... Si l'homme passe, l'honneur et la vertu ne passent pas."

" M. de Gaspé répondit dans les termes suivants :

tl Monsieur le Supérieur et Messieurs,

" Je griffonne tant bien que mal dans la solitude de mon cabinet, mais là s'arrête mou savoir faire : je n'ai jamais eu la parole facile, même pendant ma jeunesse; et parmi les infirmités inhérentes au vieil âge, la perte de la mémoire, des mots propres, des expressions

PHILIPPE A. DE GASPÉ

précises, est une de celles auxquelles un septuagénaire est le plu* exposé, mémo dans sa conversation intime : c'est sous cette pénible impression que je me suis décidé à écrire ce que je craignais de ne pouvoir improviser.

" Aprèri avoir écarté l'obstacle que je redoutais le plus, ma tâche est encore, néanmoins, bien diilicile : celle d'exprimer combien j'ai été sensible à l'invitation que j'ai eu l'honneur de recevoir de Monsieur le Supérieur et de Messieurs les professeurs du beau et important collège de l'Assomption : cette invitation devait, en effet, me toucher bien vivement, puisque ces Messieurs ont poussé la courtoisie jusqu'à ses dernières limites, en m'offrant de (tonner une répétition d'un drame dont le fond est tiré de mon ouvrage: " Les Anciens Canadiens, " si je consentais à y assister.

" C'est dans une occasion aussi solennelle que celle-ci, que je regrette amèrement, Messieurs, que mon cœur ne puisse parler sans le secours d'un interprète, car ma bouche ne peut exprimer que bien faiblement ce que j'éprouve de gratitude pour une faveur inattendue que je sais ne devoir qu'à la bienveillance des âmes généreuses qui m'ont convié à cette belle fête.

" J'ai peu d'espoir, Messieurs, de conserver longtemps le souvenir de votre gracieuseté: le septuagénaire ne vit que pour la tombe la plus prochaine j mais quelle que soit la durée de ma vie, elle aura l'effet de dissiper souvent les sombres nuages qui attristent, de temps à autre, l' existence d'un vieillard. Les jeunes Messieurs qui ont si bien joué le drame dont le fond est tiré de mon ouvrage, " Les Auciens Canadiens" m'ont transporté aux beaux jours de ma jeunesse, et m'ont fait vivre pendant trois heures avec les amis que mon imagination avait créés."

M. Bibaud prit ensuite la parole. — " Je dois dire quelques mots pour me rendre à l'invitation qui m'a été faite. L'an dernier, au collège Sainte-Marie, j'entendis faire l'éloge de Mgr. Joseph-Octave Plesais; cette année, on célébra, au collège de Montréal, la mémoire de Jacques Cartier et de Montcalm. Ici, je vois le drame des Anciens Canadiens. C'est donc réellement une phase nouvelle qui s'annonce daus les jeux littéraires des collèges. On parle du Canada. C'est une manière d'affirmer que nous sommes un peuple. Messieurs les élèves, v^us n'aurez pas deux fois peut-être l'avantage de jouer une telle pièce devant l'auteur des Anciens Canadiens, et, en vous applaudissant de votre bonne fortune, conservez toujours le souvenir de cette belle occasion. "

Les échos de la presse répétèrent ces éloges et ces cris de triomphe partis du collège de l'Assomption.

mon vieil ami ! autrefois, lorsque vous étiez descendu jusqu'à la dernière étape du malheur, ruine, llétri, captif, vous vous écriiez dans toute l'amertume de votre âme : •* mon Dieu ! une

" journée, une seule journée de ces joies de ma 11 jeunesse, qui me fasse oublier tout ce que j'ai " fiMiinurt ! Oh ! une heure, une seule heure de 11 ces bonnes et vivifiantes émotions, qui, comme il une coupe refraîchissante du Léthé, effacent ."de la mémoire tout souvenir douloureux!" Bon vieillard ! cette heure de félicité que vous avez si ardemment demandée au ciel, après trente années d'attente, il vous a été donné de la goûter comme un avant-goût des grandes joies futures. Et, du fond de votre âme attendrie et reconnaissante, vous vous êtes écrié: "Grâces " vous soient rendues, ô mon Dieu, pour ce " bienfait 1 Grâces soient aussi rendues à cette " aimable jeunesse qui a compris mon cœur " ardent et enthousiaste comme Je sien, et qui a " couronné mes cheveux blancs de ses lauriers ! " Maintenant, ô mon Dieu 1 laissez aller en paix " votre serviteur. "

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