UNE AME DÉFLEURIE
— Pierre, disait une des femmes à son enfant, va dire à ton père de venir dîner j il s'en va midi.
Les sonores et lointaines volées de l'angelus tombaient en vibrantes cascades du vieux clocher
1 Le braye est an instrument, composé de deux bois, ~+enus par une do leurs extrémité?, et l'enclavant Fan it l'autre à la manière d*une mortaise.
de la Rivière-Ouelle, et venaient leurs joyeuses ondulations entre les deux rives de la vallée pour annoncer l'heure de midi, quand le laboureur arriva au milieu de sa famille.
— L'angelusl mes enfanta, dit-il d'un ton grave en se tournant vers l'église et en ôtant son bon- , net de laine.
Puis, les yeux au ciel, il récita lentement la pieuse invocation.
Nulle part le rayon de la divinité n'est plus visible que sur la figure simple et sereine de l'homme des champs, quand l'ange de la piété ^ ient ainsi le toucher de son aile.
— Papa! s'écria le petit Pierre en terminant son signe de croix, il y a deux hommes, là-bas, qui vieunent de débarquer d'un canot au t$%t de la pointe.
—Quelques bourgeois de la compagnie de fa pêche aux marsouins qui viennent faire leur towv
née 1 Pourtant non, ils ne sont rien que
deux
As-tu de quoi leur donner à dîner, ma femme?
Nous allons les inviter.
--Bonjour, messieurs, — ajoutait-il, un Jnstant après, à l'arrivée des deux voyageurs qui siétaient dirigés en droite ligne vers le rocher comme s'ils eussent parfaitement connu les lieux qu'ils parcouraient.
Souhaitez- vous prendre quelque chose !
Vous avez encore joliment loin avant d'arriver aux maisons
Un morceau de pain ne fait pas dommage quand on a ramé une demi- journée de temps.
— Puisque vous êtes si obligeant, nous ne vous
refuserons pas, d'autant plus que nous
n'allons pas plus loin qu'ici.
— Comment? Est-ce que vous, ne descendez pas aux maisons,— fit le brave habitant tout intrigué, jetant vainement les. yeux autour de loi pour chercher ;quel pouvait être le but de leur visite à. ce rocher isolé ?
Les voyageurs se regardèrent sans répondre, et 1? un d'eux, à l'air triste et, abattu, ne pat réprimer un soupir.
Pendant le frugal repas, ils répondirent poliment aux questions qui leur étaient faites; mais furent peu commun icatifs.
Le plus âgé était un grand vieillard chauve ' qui semblait entourer son compagnon de cette respectueuse protection qu'autorise chez un inférieur un long dévouement.
1. Autrefois la pèche aux marsouins de la Hivière- Ouelle était exploitée par une eoeiété de riches oommercents de Québec.
LA JONGLEUSE
Des manières aisées et un air de dignité décelaient, dans celui qui l'accompagnait, une origine plus relevée; et, sous la simplicité de ses enients, perçait une éducation soignée.
La fraîcheur de sa figure indiquait un homme dans la vigueur de l'âge, et cependant ses cheveux étaient entièrement blancs.
Mais, pour un œil observateur, il était facile de voir que le malheur plus que l'âge avait neigé sur son front
On remarquait aussi, sur 6a physionomie, cet .abaissement particulier des muscles qui se produit à la longue, quand au fond de l'âme se reflète sans cesse une image toujours triste ; et, dansson regard, ce* voile mélancolique dont envejoppe et ternit la prunelle une douloureuse pensée qui monte incessamment du cœur aux jeux.
Ce regard attristé donnait froid, et glaçait le sourire sur toutes les lèvres.
Cependant l'incarnation de la tristesse sur cette figure n'avait rien de répulsif j au contraire, cette douleur toute sympathique n'excitait que la compatissance.
C'était le crêpe d'un noble deuil, et non le sinistre nuage du remords.
Peu à peu les bruyantes causeries des enfants s'étaient évanouies devant cette paupière qui ee soulevait lentement sur eux, triste et morne comme le couvercle entrouvert d'un cercueil j et d'où s' échappait un rayon qui se posait sur leurs lèvres comme le doigt d'un mort.
Les traite de l'étranger paraissaient s'être encore visiblement rembrunis depuis son arrivée, et son œil hagard se fixait avec une telle apreté sur le sol autour de lui, qu'on eût dit que chaque parcelle de ce terrain lui rappelait quelque navrant souvenir.
. Un silence gênant avait succédé à la gaieté naguère si vive de la famille.
Le brave laboureur avait grandement envie de connaître l'objet de leur voyage ; mais les deux inconnus ne paraissaient pas vouloir aborder volontiers ce sujet
Enfin il se hasarda à leur faire quelques questions.
«—Vous allez me trouver peut-être un peu curieux, dit.il en se tournant vers le vieillard ; mais me permettriez-vous de vous demander votre nom?
—Il vous serait à peu près inutile de le savoir ; car on me connaît à peine sous mon nom de famille.
Mes oreilles mêmes l'ont oublié.
Depuis bien des années, je n'ai jamais été nommé autrement que le Canotier.
C'était, en effet, notre fidèle guide.
Mais le brave chasseur avait bien vieilli depuis le jour où il avait couché dans la tombe
une part de lui-même avec le cadavre de celui qu'il avait aimé plus que la vie.
Le vent dès jours mauvais avait dépouillé sa tête, et' n'avait laissé sur ses tempes que de rares touffes de cheveux blancs.
Hélas 1 le front perd bien vite sa couronne
Îuand sur le cœur pèse le poids d'un cercueil ! «es rides, qui vieillissent la figure, ne sont pas toujours creusées par le sillage des années ; plus souvent elles sont les tombes de ceux qui nous furent chers !
Le lecteur soupçonne maintenant le nom du* second personnage.
Ce n'était autre que le fils de Madame Houel, arrivé au sommet de la vie.
— Serais-je indiscret en vous demandant Iemotif de votre visite en ce lieu, continua le laboureur en s'adressant toujours an Canotier.
Celui-ci ne répondit pas, et se contenta de jeter un coup d'œil interrogateur sur son compagnon.
— Un bien triste devoir, — reprit enfin le fils de Madame Houel d'une voix dont le timbre mélancolique était en harmonie avec la tristesse de son regard.
N'avez-vous jamais entendu parlar d'un événement tragique qui s'est passé ici autrefois ?'
— J'ai bien entendu parler de quelque chose j il faut vous dire qu'il n'y a pas longtemps que j'ai acheté une terre par ici, et je n'ai jamais eu l'occasion de me faire raconter cette histoire.
Cédant alors aux instances de ses hôtes, le fils de Madame Houel fit le récit des événementsque le lecteur connaît déjà.