LES VISIONS
" Après que les Iroquois nous eurent fait prisonniers, continua-t-il, ils nous lièrent fortement les mains et les pieds, nous jetèrent au fond d'un de leurs canots et s'éloignèrent avec précipitation.
Pendant plusieurs jours, ils descendirent le. -^ fleuve en côtoyant toujours le rivage. " ? '
Dieu seul connaît les tourments inouïs qu'ils nous firent souffrir durant cet interminable trajet.
Les oourroies, composées d'écorces très-dures, qui liaient nos membres étaient si serrées que nos pieds et nos mains en devenaient tout bleus.
De temps en temps, ils se donnaient le féroce plaisir de les arroser d'eau, afin d'augmenter nos souffrances.
Alors les liens se resserrant de plus en plus, nos douleurs devenaient intolérables.
Je ne cessais de pousser de lamentable gémissements qui déchiraient l'âme de ma pauvremère.
Quanta elle, insensible à ses propres tourments, elle n'avait de larmes que pour moi.
Héla- ! quel supplice- pour h inèrel sentir «OB enfant prcs de si:i, fôiï oonlw ses pleur», entendre ses douloureuses plainte», le voir se tordre dans l'ngouîe du désespoir, et ne pouvoir le soulaj^er I Ûh ! pour l'âme d'une mère, quel glaive I quel martyre 1
Lorsque les Troquais étaient fatigué-, ils noua. déliaient les main», et, sans égard pour la fragilité de ma mère, ni pour la faiblesse de mou âge (j'avais à peine dix ans A celte époque,) ils noua forçaient de ramer à leur place.
A peine pouvions- noua tenir les avirons, tant nos doigts étaient engourdis par les cordes.
Alors il? nom accablaient de coupa, jusqu'à ce qu'enfin, surexcités par l'excès de la douleur, nous redoublions de pénibles efforts, rendus encore plus accablants par le manque d'habitude.
Quelques restes de gibier?, ou quelques lambeaux infectes de chair d'orignal que nous jetait une féroce pitié, formaient toute notre nourri-
Pendant ce Ions voyage, nous ne vîmes pas une seule fois la Jongleuse qui se tenait fdu moins telle élait ma conviction) dans l'autre canot toujours bien en avant du nôtre.
Tous les ordres semblaient émaner d'elle; d'elle venaient toutes les évolutioua de la petite
Chaque soir, à la tombée de la avoir allumé leur feu sur le rivage leur repas, ils se divertissaient à. iuvi nous de nouvelles toitures ; et quand nous étions entièrement épuisés, il nous laissaient, demimorts, — étendus, enchaînés, sur le sol, — et exposés à l'humidité glaciale de la nuit.
La lièvre, que nous causaient nos meurtri
18 rendait bien plus ions passions les nuits en .s pouvoir fermer l'œil.
sibles au froid ;
Un autre sujet d'angoisse venait! encore accroître l'horreur de ces heures éternelles qui formaient les longs anneaux de ces nuits sans fin : c'était la peur.
An milieu de l'engourdissement et du sommeil agité qu'amenait enfin lu prostration des forces de la nature, mille èblouis^ementa, mille Juin i ères fauves, milles fantômes grimaçants, aux yeux livides et grinçant des dents, que l'exuita-
n nerveuse, causée par la fièvre, élançait de
>□ cerveau en l'eu, me taisaient tressaillir sur a couche glacée.
Et puis cette invisible Jongleuse,
cesse FH>n spectre de vampire devant z ^million enllurnmée.
Alors, pendant qu'une soeur froide t sur mon front, qne mes cheveux se héi sur ma tête, qu'un frisson t ma peau, que mes dents claquaient dftr bouche, je me soulevais à demi, et, lea fixes et liéants, j'essayais de repousser i main frémissante les gestes et les o* ' menaçantes de ces êtres impalpabUa c tait l'infernale vision.
Une nuit, pendant un de «s eat j'éprouvai à la figure m quelque chose de froid et d'humide c long de ma joue.
Etait-ce le doigt sépulcral de la 'diabo Jongleuse î
Je bondis sur le sol en poussant l réveilla tout le camp
C'était le corps gluant et glacé d'une C leuvre qui venait de glisser près de moi el passer sur ma figure 1