‹ Biographies canadiennes (volume 2)Chapitre 178 sur 196 · XI · texte numérisé non relu

XI

angement marqué se fit autour de moi; éoliers observaient une plus douce loi.

m qu'à la pitié leur cœur fut accessible; r connaissaient plus une corde sensible.

je n'en pus douter ..-..On ne rattaoba pas

ineaax de ma chaîne , et souvent de mes pas

J'aimais à réveiller les échos de mes voûtes, Dans ces longs corridors à tracer mille routes. Puis je longeais ces murs, et je faisais le tour De chacun des piliers ; mais à chaque retour, J'évitais de fouler les tombes de mes frères ; Et lorsque, par oubli, mes pas touchaient ces pierres, Je sentais tout-à-coup mes membres tressaillir, Mes regards se voiler, et mon cœur défaillir.

La base du donjon est nu roc qui s'éraille; 1

Je creusai des gradius nu flanc de la muraille,

Non pas pour m'échapper ; car j'avais inhumé

Dhus ce souterrain tout ce que j'avais aimée

Dès lors, la liberté me semblait une charge,

La terre tout entière une prison plus large.

Je n'avais rien de cher en dehors de prison ;

Et j'en- étais coûtent; j'eus perdu la raison.

Mais j'aimais à gravir jusqu'à la meurtrière

Pour contempler encor l'horizon, la lumière,

Et réjouir mon âme en reposant mes yeux

Sur les sommets lointains qui dormaient dans les cieux.

De leur aRpect je fus longtemps à me repaître ; Il n'étaient pas changés comme je devais l'être : Toujours leur blanc linceul de neige sur leur front, Toujours, baiguaut leurs pieds, le lac large et profond, Et le Rhône y versant ses flots bleus et limpides. J'entendais les torrents, dans leurs courses rapides, Bondir sur les rochers, 'entraîner les buissons. Je voyais les. coteaux dorés par les moissons, Les murs, les blanches tours de la ville distante, Et les esquifs glissant sous leur voile éclatante. Puis une petite lie eu face du chfttean, La- seule que je vis sur cette nappe d'eau.

Elle ne semblait pas avoir plus d 'étend ne Que le sol du donjon ; mais elle était perdue Bous un épais tapis de verdure et de fleurs Qui miraient daus les flots leurs riantes couleurs. Trois superbes ormeaux, enfants de la campagne, T berçaient leur feuillage au vent de la moutagne. A mes pieds, je voyais nager au fond des eaux Les poissons qui semblaient aussi joyeux que beaux. Jamais je n'avais vu l'aigle, an milieu des nues, Plus agile, énloyer ses ailes éperdues; Jamais ni les oiseaux, ni la brise des bois Ne m'avaient tant ému de leur suave voix. Et mes yeux tout-à-coup se remplirent de larmes ; Je sentis uu grand trouble à l'aspect de ces charmes. Et j'eus presqu'un regret d'avoir abandonné, Uu instant, la colonne où j'étais enchaîné.

Quand je redesceudia sous les voûtes funèbres, Je ne pus supporter l'horreur de leurs téuèbres, Et je sentis sur moi retomber leur fardeau, Comme nue terre fraîche au-dessus d'un tombeau. Et pourtant, éblouis de ces vives lumières, Mes yeux avaient besoin de fermer leurs pan?**

POÉSIES

Il s'écoula des jours, des semaines, des ans ; Leurs Nombres oubliés m'étaient indifférents. J avais laissé s'éteindre en moi toute espérance De voir s'ouvrir ma tombe et liuir ma sonffrauce. Enfiu, je crns, nn jour, entendre mes gardiens

Dire que j'étais libre, et rompre mes liens

Pourquoi libre 1 eu quels lieux allaient-ils me conduire?

Je sortis de prison sans vouloir m'en instruire.

Qu'importait, sans espoir, les fers, la liberté ?

Je m'étais presqifépris de la captivité.

Et qnand de mon cachot je frauchis le grillage,

Je crus qu'on m'arrachait d'un second héritage.

L'araiguée avait fait alliance avec moi :

Elle se promenait dans ma main sans effroi.

Je m'amusais à voir les souris, à la brnue, Manuer et folâtrer aux rayons de la lune.

Nourri du même pain, vivant aux même lieux, Pourquoi u'aurais-je pas pris ma part de leurs jeux ? J'avais droit sur leur vie ; et pourtant, chose étrange Nons partagions ensemble une paix sans mélange. Enfui, ma chaîne et moi, nous étions deux amis: Tant l'homme à l'habitude est tôt ou tard soumis. Et cette liberté qui jadis de ses charmes Enivrait tous mes sens, me fit verser des larmes.

Québec, 2 décembre 1871.

UN PÈLERINAGE AU CAYLA

Au Cavla, 1er août 1867.

■ton cher uni,

En me serrant la main pour la dernière fois, & mon départ de Québec, il y a deux mois, TOwa me disiea: " Ne manquez pas d'aller faire une visite au Cayla." Je tous le promis, et aujourd'hui j'accomplis ma promesse ; c'est de U chambre même d'Eugénie de Guèrin que je von s écris.

Voua qui avez voué un culte d'admiration à, la sœur de Maurice, avec quelle ivresse vous allés goûter les détails intimes que j'ai à vous communiquer I Nous nous sommes demandés bien des fou, après avoir lu l'admirable Journal d'Eugénie, après avoir vécu avec elle de la vie d-n Cayla, ce qu'était devenu cet intérieur de famille qu'elle décrit avec un art si exquis, et qu'elle nous fuit tant aimer ; quels sont les habitants actuels de l'antique château ; si Mimi, la douce Mimi, vivait encore, etc., etc. A tontes ces questions, je puis aujourd'hui vous répondre.

De retour à Poitiers d'une courte visite i la petite ville d'Airvault, l berceau de mes ancêtre», je me suis dirigé sur Toulouse, où je suis arrivé ce malin. La ville entière était dans l'allégresse; les rues toutes pavoisées étaient encombrée* d'une multitude de pèlerins ; des drapeaux flottaient de toutes parts ; les façades de* maisons étaient ornées de guirlandes de fleuis. On célébrait le dernier jour des grandes

1. ta me dirigeant ven le midi de la Franoe, foui la •mrittiM Usa légitime de paner par Airvault d'où je savaie que mes ancêtres étaient originaire!. Je ftie heureux da aanatatar que 1* nom de ma famille ; tabaiito enton. 3rlee à l'obligeance du euro et du maire d'Airvaolt. Je pu retrouver daai les registre*, et emporter ■veo mol ih copie authentique de l'acte de mariage da mon ancêtre, dont le fils Bit le premier de ce nom qni est venn se fixer au Canada. C'ait du mariage de de celui-ci. avec Marguerite Caieau, da Chfttenu-Ki- «bar, qu'eatné mon grand pire, le 18 juin 1771. Ce no fat pas uni ane vive émotion qne je -visitât ce coin do ' - "* *■" otné», otiontvécuceqxqniontét*

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même avee ane ferveur qu'il est fnctle de comprendre. Bn me relèvent je demandai a M. le euri qni m'ncoonjpagDait, ai la fol était encore vivo dan> sa paroiiie. " Comme dans votre Canada, me répond-il avee on •ourire do laiiifaction. Chaque dimanohe, l'églUe, quoiqno ipedenee comme roui vovea, ne cofflt paa a contenir fa foule ; in* partie est obligée de stationner sur la place pendant la meaae. loi, c'eut encore la vieille fol d* la Vranoa ; grise en soit rendno a Dieu."

fêtes de la canonisation do sainte Germaine Cousin. .

Le chemin de fer qui conduit de Toulouse & Alby, touche à Gaillac, et se bifurque à la station de Tessonniéres. Laissant Alby à droite, je suis descendu à Cahuzac vers deux heures.

La gare est à deux kilomètres (une demi-lieue j du village. Il me fallut faire ce trajet à pied en compagnie du porteur de la malle qui s'était chargé de mon sac de voyage.

Le paysage est très-accidenté et d'un aspect sauvage. La route circule à travers la vallée, monte, descend entre des montagnes boisées d'où sortent ça et là quelques rochers blanchâtres qui indiquent un sol peu fertile.

Au détour du chemin, j'aperçois, sur le versant d'une élévation, Cahuzac dont le nom résonne si agréablement aux oreilles des lecteurs d'Eugénie. De là une voiture me conduit en peu d'instants jusqu'à Andillac, village plus que modeste, qui m'apparaît à gauche, avec sa pauvre petite église, ou reposent les tombes de Maurice et d'Eugénie, où elle est venue tant de fois prier, pleurer, espérer, implorer avec tant de larmes le salut de son frère.

Le chemin détourne, gravit une côte; et le guide m'indique du doigt, à travers les arbres, au-delà d'un ravin, le château du Cayla, qui s'élève isolé sur une gracieuse éminence. C'est un vaste corps de logis d'un aspect sévère ; rien ne le distingue des constructions ordinaires qu'une petite tourelle construira l'un des angles, qui lui donne une légère teinte féodale. Cependant ce manoir ai modeste, vu dans l'encadrement du paysage, est d'un effet riant et pittoresque, grâce au prestige de la poésie, cette (ce enchanteresse qui a touché de sa baguette d'or chaque objet de ce domaine : ici la l'ée est une ange, c'est Eugénie.

La voiture franchit le ravin, en côtoyant la rivedu Saint-Usson, petit ruisseau qui alimente le moulin de la commune. Notre cheval escalade l'escarpement du Cayla, et s'arrête devant la ferme parmi un essaim de volailles qui s'ébattent, en caquetant, au soleil, sur uue litière de paille.

Une servante, arrivant de la garenne du nord, s'avance vers moi et m'introduit dans le salon, tissez jolie pièce qui s'ouvre du côté de la terrasse. Quelques meubles d'un goût moderne, des rideaux blancs, des Heurs et des fruits en quelque

UN PÈLERINAGE AU CAYLA

La porte s'ouvre, et une jeune dame à l'air distingué, à l'expression rêveuse, se présente; c'est Caroline de Guérin, nièce d'Eugénie, cetie chère petite Caro qu'elle berçait jadis sur se? genoux, aujourd'hui mariée à M. Melchior Mâzuc, d'une riche et noble famille de Montpellier. Elle est bientôt suivie d'une autre personne beaucoup plus âgée, mais encore allègre, vêtue très-simplement, d'une physionomie empreinte d'une exquise douceur, d'une modestie plus exquise, avec des traits accentués, éclairés par des yeux vifs et un sourire où la finesse s'allie à la bienveillance.

Je m'annonce comme venant d'Amérique, du Canada, attiré dans ce coin reculé de la France par la renommée d'Eugénie.

— Est-ce que la réputation de notre Eugénie s'est répandue jusques chez-vous ? s'écrie avec surprise Marie de Guérin -, car c'était elle.

Dès lors la conversation ne languit point, alimentée par les mille riens qu'a poétisés l'auteur du Journal»

Au moment où je me lève pour me retirer, arrive, suivi de Madame de Guérin, veuve d'Erembert, M. Mâzuc, qu'on était allé avertir dans les champs, où il était occupé à surveiller ses vignerous. C'est un homme dans la force de l'âge, ancien officier dans l'armée d'Algérie, figure mâle, regard énergique, caractère aimable, impétueux.

— Quoi! s'écrie-t-il, vous arrivez d'Amérique, et vous êtes venu nous visiter jusques dans nos montagnes, et vous parlez déjà de partir ? Ah ! mais vous n'y songez pas ; vous n'avez encore rien vu; il faut visiter les environs. Tenez, nous allons vous donner la chambre même d'Eugénie, que vous trouverez telle qu'elle était à l'époque du Journal. Puis, voici mon frère Nérestan qui arrive justement d'Afrique, où il remplit la charge d'officier de colonisation ; il vous entretiendra de l'Algérie, vous lui parlerez du Canada.

— C'est cela, s'écrie M. Nérestan en me serrant vivement la main ; et je commence tout de suite par vous dire que le meilleur système de colonisation que je connaisse, provient d'un livre imprime au Canada, qui m'est tombé par hasard entre les mains.

On me presse de tontes parts avec tant de politesse, que, vaincu par de si douces violences, je me résigne au bonheur de rester. En attendant le souper, Marie s'attable, sans cérémonie, d'un vieux chapeau de paille à large bord, et m'invite à allei visiter les alentours. Déjà nous sommes de vieilles connaissances. Nous sortons par la porte qui donne sur la terrasse; elle s'appuie sur la crête du ravin. Le long de la muraille croissent quelques tiçes de grenadiers et de jasmins en fleurs dont Maurice fit un bouquet la veille de sa mort. Il s'était fait descendre ici appuyé sur le bras de sa chère Eugénie pour réchauffer au soleil ses membres que

la mort commençait déjà à glacer, baigner»

poitrine haletante de l'air pur et tiède de la matinée, et contempler une dernière fois son beau ciel du Cavla.

Quelques degrés en pierre conduisent an bas du ravin où coule le petit ruisseau, ombragé de saules, dont le gazouillement faisait rêver et chanter l'aimable recluse dans sa chambrette. Voici la fontaine du Téoulé, . c'est-à-dire de la tuile, nom qui lui vient d'une tuile qui servait! recevoir l'eau du rocher. Nous traversons le Pontet, qui conduit au lavoir, où, comme la belle Nausicaa de l'antiquité, Eugénie venait parfois laver ses robes ; ce qui lui inspire cet jolies réflexions.

" Une journée passée à étendre une lésant laisse peu à dire. C'est cependant assez joli que d'étendre du linge blanc sur l'herbe ou de le voir flotter sur des cordes. On est, si l'on veut, la Nausicaa d'Hom'ère, ou une de cet princesses de la Bible qui lavaient les tunique* de leurs frères. Nous avons un lavoir que tu n'as pas vu, à la Moulinasse, assez grand et plein d'eau, qui embellit cet enfoncement et attirt * les oiseaux qui aiment le frais pour chanter." " Je t'écris d'une main fraîche, revenant de laver une robe au ruisseau. C'est joli de larer, de voir passer les poissons, des flots, .des brin» d'herbe, des fleurs tombées, de suivre cela et je ne sais quoi au fil de l'eau. Il vient* tut de choses à la laveuse qui sait voir dans le court de ce ruisseau ! C'est la baignoire des oiseux, le miroir du ciel, l'image de la vie, un chemin couvert, le réservoir du baptême."

A quelques pas dans la prairie, le superbe marronnier, trois ou quatre fois séculaire, étend son vaste ombrage; vieille sentinelle du château qui a vu naître et mourir les générations des Guérins.

La côte de Sept-Fonds serpente à travers le»

arbres, jusqu'au sommet de la colline ; sur la déclivité voisine, le petit bois de Buis, avec*» joli sentier plein d'ombre et de mystère, où Eugénie fit inhumer son petit chien.

" Le 1er juillet.— Il est mort, mon cher petit chien. Je suis triste, et n'ai guère envia d'écrire.

" Le 2. — Je viens de faire mettre Bijou du* la garenne des buis, parmi les fleurs et Ih oiseaux. Là je planterai un rosier qui s'appel . lera le rosier du Chien. J'ai gardé les deux petites pattes de devant si souvent posées sur ma main, sur mes pieds, sur mes genoux.. Qu'il était gentil, gracieux dans ses poses de repos ou de caresses ! Le matin, il venait au pied du lit me lécher les pieds en me levant ; puis il allait , en faire autant à papa. Nous étions ses déni préférés. .Tout cela me revient à présent. Las objets passés vont au cœur; papa le regrette autant que moi. Il aurait donné, disait-il, dix moutons pour ce cher joli petit chien. Hélttl il faut que tout nous quitte, ou tout quitter»

UN PÈLERINAGE AU CAYLA

" Une lettre me vient à présent, qui nie donne une autre peine. Les affections du cœur sont différentes comme leurs objets. Quelle différence du chagrin de Bijou à celui que me donne une âme qui se perd, ou du moins en danger !

O mon Dieu, que cela pénètre et effraye dans les vues de la foi I "

En passant devant la ferme, nous jetons un coup-CLceil de l'autre côté du vallon : en face, ce massif de verdure, c'est le bois du Pigirnbert, avec le hameau du Pausadou où demeurait la Vialarette, cette pauvresse que Marie et sa sœur allaient visiter. Plus à gauche, sur les hauteurs, c'est le village des Mérix, et là-bas, vers le nord, Lentin, où Eugénie allait souvent entendre la messe.

Le chemin <Je la garenne du nord suit le bord du coteau qui se prolonge en arrière du vieux castel. Ici, comme ailleurs, tout est plein de souvenirs.

" Chaque arbre a son histoire, et chaque pierre un nom."

Sur les branches du Treilhou, vieux cep de vigne qui s'enlace au tronc d'un chêne, Maurice enfant jouait avec ses sœurs. Mimi sourit au souvenir des glissades qu'elle faisait avec lui à travers le bois de genévriers qui tapisse la pente du ravin. Elle m'indique un petit taillis qu'elle appelle le bois d'érables : ce sont de petits arbres de la grosseur du bras, qui n'ont rien de commun avec le roi de nos forêts.

Un orage subit nous oblige de chercher un refuge dans le salon. Il n'y a qu'un instant tout était azur et lumière, chaleur et sérénité dans la nature; maintenant nuages et obscurité, pluie d'averse, coups de vent, éclats de foudre. Ce ciel du midi me semble un grand enfant; il passe du rire aux larmes avec une facilité étonnante.

A sept heures et demie, souper arrosé de l'excellent vin du Cayla. A table est assis et ;

gazouille à côté de son père le petit Mâzuc de uérin, enfant de dix-huit mois. Qu'Eugénie n'est^elle ici pour caresser cet enfant de Caro !

Veillée délicieuse, assaisonnée d'anecdotes, de souvenirs d'ici, de l'Amérique, de l'Algérie, d'épisodes, racontés par M. Mâzuc, sur les guerres d'Afrique, dans les montagnes de la Kabylie.

Mimi nous ramène au pays en me racontant quelques détails sur la veuve de Maurice. Retournée aux Indes après la mort de son mari, elle est venue mourir à Bordeaux en 18G1.

Et le bon M. Bories, il vit encore ; mais frappé d'une maladie cruelle, ce n'est plus qu'une ruine.

Après la veillée, on me conduit à ma chambre. Un escalier en spirale monte au palier supérieur, et donne entrée dans la grande salle ; c'est la pièce solennelle du manoir: une vaste cheminée, dont le manteau est soutenu par des cariatides en pierre ; de chaque côté, les figures, grossièrement esquissées, de deux chevaliers

bardés de fer. Jadis ces murailles étaient couvertes,, des armures des nobles seigneurs de céans; ce parquet, aujourd'hui silencieux, retentissait sous les pas des écuyers éperon nés, portant, au bout de leurs piques, pennon3 et étendards, sur lesquels les châtelaines du Cayla avaient brodé la fière devise des sire3 de Guêrin: Omni excepiione majores. C'est dans cette salle, maintenant déserte, qu'ils s'armaient en guerre contre les Maures, contre les féroces Albigeois, ou qu'ils revêtaient leurs plus riches armures, leurs casques étineelant de fin acier,, leurs cuirasses dorées, pour aller croiser la lance dans les tournois. Au temps d'Eugénie,, cette antique splendeur était disparue déjà depuis longtemps; là, comme ailleurs, la révolution avait fait son œuvre de destruction, et les riches seigneurs de Guérin n'étaient plus, disaitelle, que de pauvres sires, tirant le diable par la queue.

A côté de la salle, sur la droite, s'ouvre la. chambre de Mimi ; à gauche, celle de Maurice. Et tout au fond, en arrière, retirée comme une cellule, cachée comme un nid d'oiseau, la chambrette d'Eugénie. C'est dans cette ch.imbrettre, sur sa table même que je vous écris, entouré du même silence, éclairé par la même lumière discrète de sa lampe. Devant moi, sa petite chapelle d'image, son crucifix, son étagère de livres. Du reste, ni ornements, ni luxe; rien que de très-ordinaire. Mais ces riens sans valeur sont devenus îles reliques; cette chambrette, une chapelle; cette table, un autel. C'est de cette blanche et paisible cage que la colombe du Cayla s'envolait vers le pays des rêve-*, cueillait les fleurs célestes de la poésie, conversait avec les anges, chantait avec son cumr. C'est ici qu'elle priait, lisait, écrivait son Journal, et ces admirables lettres à Louise de Rayne, à Madame de Maistre, à Maurice; ici qu'elle a écrit l'histoire de son cœur, qu'elle a vécu, qu'elle e?t morte, qu'elle est allée rejoindre Maurice.

Je feuilleté le Journal, et me laisse entraîner au charme de cette lecture, vu le moindre objet, un insecte qui vole, un oiseau qui chante, un ra^von de lune qui glisse à travers la persienne, lui inspirent d^si choses ravissantes, des pages poétiques comme une harmonie de Lamartine, fines et profondes comme un trait de La Rochefoucauld. Sa pensée a parfois des CMips-d'ailes inattendus, des élans sublimes comme une élévation de Rossuct.

Jamais peut-être on n'a vu une organisation plus délicate, une imagination plus impressionnable; son âme était une harpe colienne qui vibrait au plus léger souffle.

Mlle, de Guérin écrit avec une plume d'or; je la comparerais à Madame de Sévigué, oi Madame de Sévigné était moins frivole. Celleci amuse, éblouit ; celle-là captive, attendrit ; l'une est vive comme l'hirondelle; l'autre rêveuse comme la colombe. La première a plus

UN* PÈLERINAGE AU CAYLA

d'esprit, la seconde plus «l'âme. I! y a plu>* «ie sentimentalité dans Madame de Sévigué ; dan Eugénie de Guérin, pin* de sentiment. La lecture de l'une effleure l'âme, celle de l'autre la pénètre. On admire Madame de Sévigué, on «t'attache à Eugénie de Guérin.

Devant m«»i, accrochée aux rayons de .sa bibliothèque, je vois la sainte Thérèse de Gérard, qu'elle reçut en présent de la baronne de Rivières. Je relis les passage* que lui suggère la vue de cette petite gravure, ces aspirations vers la vie c, uiemplative qui révèlent une piété aussi tendre qu'aimable, une dévotion aussi solide qu'éclairée. Ce coeur pur se tournait naturellement vers le ciel, comme l'aiguille magnétique vers le pôle. •» Elle était de ces âmes, dit Mgr. Mermiîlod. qui, au milieu de nos ardeurs matérielles, entendent le Sursum corda de la Saiute- Eglise, et qui se plaisent dans ces nobles et saintes a-censions." "On fait église partout" dit-elle quelque part.

• J'ouvre la croisée, et, comme elle, je contemple la belle nuit, la campagne à demi ensevelie dans l'ombre, les myriades d r étoiles qui, comme des clous d'or, soutiennent la tapisserie bleue du ciel. Tout est silence, recueillement, mystère; un seul murmure, celui du ruisseau. Il chante pour moi, comme jadis pour Eugénie.

En remontant vers mon passé, je me demande si jamais j'ai coulé une heure plus suave, éprouvé de plus fraîches émotions. Bonsoir, il est minuit, attendez bientôt la fin de ma lettre.

A. M. l'abbé L....

Québec.

Paris, ce 9 août 1867.

A cinq heures du matin, une main discrète frappe à la porte de la chambre. Déjà j'étais debout. La veille, nous étions convenus, Mlle, de Guérin et moi, d'aller à Andillac, où je désirais célébrer la messe et visiter les tombes de Maurice et d'Eugénie.

L'allégre^e de la nature semblait faire éch/) à l'allégresse de mes pensées. Sur les hauteurs des Mérix. les teintes roses du matin ; dans le ciel, les premiers filets d'or du soleil ; dans la plaine, les moites senteurs de la rosée, les brises parfumées, ie gazouillement des oiseaux.

Nous saïuons, en passant, la petite croix où le frère et la .sœur se firent de si tendres adieux, où Eugénie conserva longtemps l'empreinte que le pied du cheval avait faite dans le sol humide. Sur les i»iiis.-ons qui bordent la route, sa naïve piété lui lit cueillir, un soir qu'elle allait à la messe de minuit, quelques branches couvertes de givre, qu'elle voulait déposer devant le Saint- Sacrement: scène qu'elle décrit avec une fraîcheur et une grâce charmantes.

" Nous allâmes tous à la messe de minuit,

papa en tête, par une nuit ravissante. Jamais plus beau ciel que celui de minuit, si bien que papa sortait de temps en temps la tête de sou son manteau pour regarder en haut. La terre était blanche de givre, mais nous n'avions pas froid : l'air d'ailleurs était réchauffé devant noni par (/es fagots d'allumettes que nos domestiques portaient pour nous éclairer. C'était charmant, je t'assure, et je t'aurais voulu voir là chenu? nant, comme nous vers l'église, dans ces che» mins bordés de petits buissons blancs comme s'ils étaient fleuris. Le givre fait de belles fleurs, Nous en vîmes un brin si joli que nous voulions faire un bouquet, au saint-Sacrement, mais il fondit dans nos mains: toute fleur dure peu. Je regrettai fort mon bouquet: c'était triste de le voir se fondre et diminuer goutte à goutte."

Chemin faisant, Mlle, de Guérrn me raconte la dernière maladie et la mort de sa sœur.

Deux années auparavant, sa santé avait été gravement atteinte; c'était en vain qu'on l'avait envoyée aux eaux de Cauterets chercher des forces qui ne devaient plus revenir.

Elle sentait sa fin arriver ; mais elle ne tremblait pas. Dans ce cœur résigné, il n'y avait plus de place pour la crainte. A mesure qu'elle voyait le terme approcher, elle se repliait sur elle-même, comme la sensitivej s'enveloppait de ce recueillement dont s'entourent les grandes âmes à l'approche du recueillement suprême qu'elle pressentait. Elle parlait peu, priait beaucoup, et souriait plus rarement. Sa chambrette était devenue une cellule de religieuse; elle y vivait cloîtrée, n'en sortant que pour aller a* l' église. La prière était sa distraction, l'eucharistie, sa nourriture.

" Je veux mourir après avoir communié. 1 ' répétait-elle peu de temps avant sa mort. On remarqua qu'elle regardait plus souvent du côté d' Andillac, où elle allait bientôt prendre sa demeure. C'était l'hirondelle qui éprouvait le besoin de partir à la veille de la froide saison j l'hiver de la mort approchait.

Elle prit du froid, en allant à la messe, le jour de l'Epiphanie, et revint avec une fièvre qui s'aggrava rapidement. Une fluxion de poitrine se déclara, et la conduisit en peu jours aux portes de la mort. Après avoir reçu le saint viatique : " Je puis mourir maintenant," soupire-t-elie, avec un sourire céleste. t( Adieu, ma chère Marie! " et, comme elle sentait une larme trembler dans ses yeux en voyant sa sœur éclater en sanglots, elle l'embrasse et loi dit en détournant la tête pour cacher son émotion : " Ah ! ne nous attendrissons pas ! " comme si eile eût craint d' affaiblir la générosité de son sacrifice.

Telle fut la fin prédestinée de Mlle. Eugénie de Guérin. Elle est morte comme une sainte.

'* comme mourraient les anges s'ils n'étaient immortels," a dit l'un de ses amie.

Nous voici à Andillac.

UN PÈLERINAGE AU CAYLA

— Mosou ritou (M. le curé) est-il au presbytère? demande en patois Mlle, de Guérin à la vieille servante en entrant avec la familiarité d'une habituée.

M. l'abbé Massol nous accueille avec une grâce parfaite, et m'entretient de l'entreprise

?u , il poursuit, depuis quelque temps, de rebâtir église d'Andillac avec les offrandes des admirateurs d'Eugénie de Guérin. Les sympathiques encouragements qu'il a reçus, lui donnent l' espoir d'élever bientôt ce monument, qui sera l'honneur du tombeau de la pieuse jeune fille et son auréole de prédilection : cette gloire était bien la seule qu'elle eût enviée. x

L'église actuelle d'Andillac n'est plus qu'une masure ; sou clocher qui menace ruine, son toit croulant de vétusté, ses murs lézardés, à demi enfouis sous le sol, offrent l'image de la désolation. Il faut descendre plusieurs marches pour pénétrer dans cette autre Bethléem, dont l'aspect sombre, délabré, humide, donne le froid au cœur. H ne fallait rien moins que la foi ardente, l'heureuse imagination d'Eugénie pour respirer dans cet antre glacé, et y faire descendre un rayon d'allégresse et de poésie.

Je glissai tout bas à l'oreille de Mlle, de Guérin que j'arlais dire la messe pour les illustres morts de sa famille : j'eus le bonheur de communier de ma main la sœur d'Eugénie. Un quart d'heure d'action de grâces passé sur le prie-dieu où elle s'agenouillait, laisse une impression qui ne s'oublie pas: ange, elle conversait ici avec les anges, avec l'Epoux des vierges ; elle déployait ici, au vent de l'éternité, ces ailes de lumière qui la détachaient chaque jour davantage de la terre et l'ont enfin emportée au sein de Dieu.

Au sortir de l'église, Mlle, de Guérin m'ouvrit en silence la porte du cimetière. J'étais en face des tombes aimées. Les rayons du soleil levant inondaient de lumière le champ de la mort, comme pour me dire cette autre lumière invisible et sans déclin qui éclaire l'autre rive ds la vie. Un obélisque en marbre blanc, seul monument du cimetière, indique la tombe de Maurice. On y lit encore distinctement la date funèbre: 19 Juillet 1839. A côté, sur la droite, est plantée une simple croix de bois dont le croisillon supporte une couronne d'immortelles avec cette inscription: Eugénie de Guérin 31 mai 1848, renfermée daus un médaillon. En

1. A mon arrivée au Canada, une petite collecte faite parmi les admirateurs d'Eugénie a produit une somme de cinq cents francs qui a été expédiée à Mlle, do Guérin. Sa Sainteté Pie IX, que l'on compte parmi les admirateurs de la vierge du Cayla, qualifiée par loi dans une lettre de bienheureuse Eugénie, a daigné accorder sa bénédiction apostolique et l'indulgence plénière à tons les bienfaiteurs de l'église d'Andillac. Leurs noms sont inscrits dans les archives de la paroisse, •t le saint sacrifice de la messe est offert pour eux quatre fois par année.

arrière, s'élèvent deux croix en fer dont l'une indique la tombe de M. Joseph de Guérin, père d'Eugénie, et l'autre celle d'Erembert, morts à une année d'intervalle (1850 et 1851).

Je demeurai longtemps à genoux sur la tombe d'Eugénie, à l'endroit même où, abîmée dans une douleur sans nom, elle versait des larmes qui ne tarissaient pas, et creusait ce terrible mystère de la mort, insondable comme sa douleur j d'où elle se releva enfin brisée pour jamais, mais résignée, avee ce cri sublime de la chrétienne: "Jetons nos cœurs en l'éternité 1" Elle dort maintenant à côté de ce cher Maurice qu'elle a tant pleuré, jusqu'au jour où ils se lèveront ensemble pour ne plus être séparés.

Avant de s'éloigner, Mlle, de Guérin cueillit un bouquet de roses et d'immortelles sur la tombe de sa sœur, le remit entre mes mains, et sortit sans proférer une parole.

Adieu, douce et bienheureuse Eugénie ? La gloire que vous n'avez pas cherchée est venue vous trouver; mais l'auréole qui brille sur votre mausolée, n'a rien qui puisse alarmer votre modestie et votre humilité. Elle est pure comme votre âme, douce comme votre génie, religieuse comme vos pensées, bienfaisante comme votre vie. Déjà elle a éclairé plus d'une âme, raffermi plus d'un cœur. Elle fera plus, elle rebâtira ce temple, d'où s'élèvera en votre honneur l'hymne de la reconnaissance.

Pertransiit benefaciendo !

De retonr au Cayla, je remerciai mes hôtes de leur gracieuse hospitalité, me recommandai aux prières de Marie la sainte, et repris la route de Toulouse.

Je vous apporte plusieurs souvenirs du Cayla, des dessins, un autographe d'Eugénie, quelques fleurs, une grappe d'immortelles, qui seront pour vous des reliques.

A M. l'abbé L....

Québec.

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