CHAPITRE SIXIÈME
ludaot tandis que ces combats acharnés lient dans la partie inférieure de son âme, ïnité n'en abandonnait pas les sommets «élevés ; et c'est ce qui lui donnait une brrincible au milieu des plus violents «de l'ennemi. Aussi sa fidélité fût-elle «h dans toutes ces épreuves; jamais elle jucha un seul de ses exercices, ni une le Me pénitences.
n ces nuages se dissipèrent tout-à-coup jp« enchantement; le calme se rétablit, ■U reparut pi un resplendissant que jamais.
■ Seigneur se plait à verser du sein des M la rosée du ciel, qui fait germer les i « las couronnes. Ainsi des foudres du ■tarent autrefois les trésors de la loi sainte.
C est maintenant que le ciel va s'ouvrir, et que l'amante du Christ, s'élevant sur les ailes du sacrifice et de l'amour, va s'élancer à des hauteurs infinies, plonger dans des profondeurs insondables, et pénétrer jusque dans les arcanes de l'éternité, d'où elle va nous rapporter des merveilles que l'œil de l'homme n'a jamais rues, et que son oreille n'a jamais entendues. Ellemême avoue que les paroles lui manquent pour en donner une idée; et qu'elle ne peut que balbutier ce qui est inexprimable dans le langage humain. "Car, dit-elle, cette vision n'était rien de ce qui tombe bous les sens ni sous la parole; c'était une impression sans forme et Bans figure, une chose si spirituelle qu'il n'y a point de diction qui en approche. Ce n'était pas une lumière, car la lumière, toute spirituelle qu'elle soit, tient encore quelque chose de la matière, et peut tomber sous les sens, c'est-à-dire sous la parole. Cette impression était plus claire et plus ' itelligibie que toute lumière ; en un mot, c'était ne|chose qui venait de Dieu même; elle portait, ins son impression, la grandeur de la Majesté viue et se montrait à l'âme avec une netteté ; une pureté indicibles, par un regard fixe, épuré et libre de toute ignorance, sans interrup- '")», sans succession, instantanément et d'nne an i ère ineffable. "
Pendant les cinq heures que dura ce ravisseent, elle contempla les impénétrables mystères l'adorable Trinité. Son regard, miraculeument affermi, aperçut, au milieu de l'empyrée, le point lumineux au fond duquel brille, d'une clarté insoutenable à l'œil, le mystérieux triangle aux côtés éternellement égaux, le triple cercle, égal en mesure, divers en couleur, dont les éternelles irradiations éblouissent lea bienheureux: la splendeur du premier ee réfléchiasant sur le second, et le troisième rassemblant à une vapeur émanant des deux autres. 1 Ainsi lui fut montré " le divin commerce du Père avec le Fils, et du i'ère et du File avec le Saint-Esprit par leur embrasse ment réciproque et leur mutuel amour." Les sublimes harmonies des neuf chœurs célestes et leurs rapports avec la divinité lui furent en même temps révélées ; elle vit la communication de la Divine Majesté avec la suprêrua hiérarchie
t. St, Thomas, jj
N'alla profonds e chiara e niaistonn Dotl 1 alto Iniuo psrvi Di trs oolori, e (i'nn»
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PuainSsao: el tans nama fouet, Ohe qniosi • qnindi igoilmantc ni iplri.
La Danta, Parodù.'XXXUi.Vk.n,
LA MÈRE DE L'INCARNATION
des Anges, auxquels cotte Trinité sainte signifie | "Mon âme était instruite de cette vérité d'une sa divine volonté immédiatement par die-n.ême, ! façon ineflable, qui me fit perdre toute parole, ' et sans l'interposition d'aucun esprit ciéé. Elle , car elle était abîmée dans cette lumière. Elle entrevit les rapports qui existent en chacune des portait dan* cette impression la grandeur de la . trois personnes de la très-auguste Trinité, avec Majei»té de Dieu qui ne lui permettait pas dé loi chacun des neuf chœurs de cette siipu-mc liié- parler; mni>quoiqu'ainsi anéantie dans cet abîme rarchie : la solidité inébranlable des pent-ées du j de lumière comme le néant dans le tout, cette Père dans les uns, qui en ont reçu le mm de suradorable Majesté l'instruisait par son immense Trônes ; les splendeurs et les lumières du Verbe et paternelle bonté, sans que sa grandeur fat dans les autres qui pour cela sont nommés Ché- ; retenue par aucun obstacle de ce néant, rubins ; et les ardeurs du Saim-E.-prit dans les " Dans le même attrait et dans la même derniers, d'où ils sont appelés Séraphins; enfin ; impression, cette très-sainte Trinité instruisait
la communication de la tiès-sainte Trinité en l'unité d'essence avec cettehiérurchie, qui ensuite manifeste les volontés divines aux autres esprits célestes selon leurs ordres. 1
Mais laissons notre bienheureuse raconter ellemême toutes les phases de cette grande vision j car elle seule peut trouver des termes pour dire, autant qu'il est donné à une créature terrestre, les merveilles des sphères éternelles.
mon âme de ce qu'elle opère elle-même par communication dans la suprême hiérarchie dei anges, savoir : des Chérubins, des Séraphins et des Trônes, leur signifiant ses sajntes volontés sans interposition d'aucun esprit créé. Et je voyais distinctement les opérations et les rapports de chacune des divines Personnes dans chacun des chœurs de cette suprême hiérarchie. Je voyais que le Père Eternel habite dans les Trônes,
" Un matin, pendant que j'entendais la sainte j ce qui m'indiquait la pureté et la solidité de ses messe, mes yeux furent tout-à-coup termes; et : pensées éternelles ; que le Verbe par la splendeur
mon esprit élevé et absorbé dans la vue de la très-sainte et très-auguste Trinité. En ce moment, toutes les puissances de mon unie lurent arrêtées, et reçurent l'impression de ce divin mystère. Cette impression était sans l'orme ni figure, mais plus claire et plus intelligible que toute lumière. Elle me fit d : abord connaître que mon âme était dans ïa vérité; et cette vérité me fit voir en un moment l'admirable commerce "qu'ont ensemble les trois divines Personnes: l'intelligence du Père, qui, se contemplant luimême, engendre son Fils de toute éternité ; et l'amour mutuel du Père et du Fils qui produisent le Saint-Esprit ; ce qui s'opère par un réciproque plongement d'amour, mais sans mélange et sans confusion. Je recevais l'impression de cette production, entendant ce que c'est que spiration et production, spiration active et spiration passive. Mais la pureté de cette spiration et de cette production est si haute et si sublime que je n'ai point de termes pour l'exprimer.
"Voyant les distinctions, je connaissais l'unité d'essence entre les divines Personnes ; et quoiqu'il me faille plusieurs mots pour le dire, en un moment et sans intervalle de temps, je connaissais l'unité, les distinctions et les opérations, soit dans elles-mêmes, soit hors d'elles-mêmes. J'étais néanmoins éclairée par degrés, d'une certaine manière spirituelle, selon les'opérations des trois Personnes divines hors d'elles-mêmes'.
1. Ce passage est en partie tiré d'une seconde relation de cette vision, qu'elle écrivit pou de temps avant sa mort, pour satisfaire aux instances pressantes do son fils. La lettre qui la contenait ne lui parvint qu'après la mort de sa mère. — " C'est véritablement le chant du cygne, ajoute-t-il, et le dernier effort do son esprit, n'ayaDt jamais parlé plus hautement de Diou, ni des chose» divines ; et l'on dirait que quand elle l'a écrite, Dieu lui avait déjà donné par, avance an rayon do la lumière #terne>))e* "
île ses* lumières se communique aux Chérubins; que le Saint-Esprit se répand dans les Séraphins et les remplit de ses ardeurs; qu'enfin toute la très-sainte Trinité, en l'unité de sa divine essence^ se communique à cette suprême hiérarchie, qui ensuite manifeste les volontés divines aux autres esprits célestes selon les ordres qu'elle en reçoit. Mon âme était toute perdue dans ces grandes splendeurs, et abîmée dans cet immense océan où elle voyait et entendait des choses inexpliquables. Il semblait que la divine Majesté se plût à l'illuminer de plus en plus en des choses qui surpassent infiniment la faiblesse de la créature.
"Il me fut encore montré que bien que la Divinité ait mis de la subordination dans les anges, pour recevoir l'illumination les uns des autre s par degrés, néanmoins, lorsqu'il lui plaît, elle les illumine par elle-même selon ses desseins; ce qu'elle fait aussi en ce monde à quelques âmes choisies. Je comprenais aussi de quelle manière mon âme était créée à l'image de Dieu: que la mémoire avait rapport au Père Eternel, l'entendement au Fils, et la volonté au Saint- Esprit; et que de même que la Très-Sainte, Trinité est trine en personne et une par essence, de même aussi l'âme est trine en ses puissances, et une en sa substance. "
Ce fut dans la vingt-cinquième année de son ; âge que la bienheureuse Marie reçut cette visite du ciel. Cette extase est une des preuves les ! plus manifestes de l'esprit surnaturel dont elle * était animée $ et si l'on y joint la pratique des plu s sublimes v- rtus, une angêlique humilité^ une obéissance sans borne, une patience et une charité héroïques, on ne peut s'empêcher d'y reconnaître la plénitude de fa sainteté. Comment en effet, sans un miracle éclatant de la grâce, une jeune femme, qui n'avait reçu que l'éducation
PREMIÈRE ÉPOQUE
ordinaire aux personnes de son sexe, aurait-elle pu pénétrer si avant dans les plus incompréhensibles mystères de la foi, et exprimer en ternes si clairs, si justes, si précis ce que n'ont pu qu'entrevoir les plus beaux génies, les plus grands théologiens, les Bonaventure, les Thomas tt'Aquin, après avoir pâli toute leur vie sur les livrée. Un tel prodige déconcerte la prudence humaine, et entraîne la conviction.
A la suite de cette vision, la servante de Dieu entra dans une nouvelle phase de la vie intérieure. Pendant longtemps son esprit, tout absorbé dans l'auguste Trinité, ne put se détacher de la contemplation des trois adorables Personnes. Elle en conçut de grandes appréhensions pour son salut, croyant que ce pouvait être quelque illusion de son imagination, ou quelque piôge de Satan qui se déguisait en ange de lumière pour la retarder dans la vie spirituelle et l'éloigner de la pratique des vertus. Malgré les assurances réitérées que lui donnait son confesseur, qui, pour calmer ses craintes, ne cessait de lui répéter que ces illuminations venaient d'en haut, elle vivait dans un continuel tremblement, lorsqu'un jour, étant en oraison, plongée dans le doute et la désolation, elle entendit une voix intérieure qui lui dit: " Demeure-là, comme la colombe dans son nid. " A l'instant toutes ses craintes se dissipèrent comme de légères vapeurs aux premiers rayons de l'aurore. La sérénité renaquit dans son âme, et, selon son expression, elle s endormit dans cet auguste mystère comme dans une couche divine, où elle prenait son repos, et se nourrissait d'une manne céleste.
Cette faveur insigne fut comme le dernier prélude et le gage solennel de l'alliance que Dieu voulait consommer avec cette âme privilégiée. C était l'époux qui venait au-devant de l'épouse, les mains chargées des présents les plus rares et les plus précieux, et offrant sa corbeille pleine de couronnes et de fleurs, afin d'achever de captiver le cœur de sa fiancée.
Cependant telle est l'incompréhensible pureté du maître souverain, qu'après tant d'épreuves et de croix, tant d'alternatives d'espérances et de craintes, tant de téraoignagnes de tendresse et de dévouement, il ne trouvait pas sa créature encore ■SSCI purifiée de tout limon terrestre, pour l'admettre immédiatement à l'nnion suprême. Il la laissa languir encore pendant de longs jours afin d'enfoncer plus avant dans la plaie dont il F avait blessée au cœur, le dard sacré du saint amour.
Enfin après qu'elle eût passé par de nouvelles croix et de nouvelles épreuves, par des frayeurs et des tentations plus terribles que toutes les prfeédentes, après s'être vue descendre, au moment de recevoir la plus grande de toutes les pftoes, jusqu'au fond de l'abîme, plongée dans an délaissement et un abandon complet," le Sei-
E' daigna se laisser fléchir, et convier son ie, couronnée de toutes les vertus, à l'i nefhonneur du céleste hvménée. Ce fut dans
la vingt-septième année de son âge que la grande servante de Dieu reçut cette faveur, la plus sublime qui puisse être départie ici-bas à une créature mortelle. Voici l'incomparable récit qu'elle nous en a laissé elle-même.
"Un matin que j'étais en oraison, Dieu absorba mon esprit en lui par un attrait extraordinairement puissant. Je ne sais en quelle posture demeura mon corps en ce moment, La vue île la tres-sainte Trinité me fut. encore communiquée, et ses opérations manifestées, mais d'une façon plus élevée efr plus distincte. L'impression que j'en avais eue la première fois avait opéré son principal effet dans l'entendement ; et il me semble que la divine Majesté ne me l'avait faite que pour nr instruire et me disposer à ce qu'elle voulait m'accorder plus tard. Mais ici, quoique l'entendement fût autant et peut-être plus éclairé qu'auparavant, la volonté prédomina, parce que la grâce présente était toute pour l'amour et par l'amour. Je voyais les communications internes des trois Personnes, comme je les avais vues la première fois, mais je fus bien plus amplement instruite de la génération éternelle du Verbe. que ce mystère est ineffable ! que le Père se contemplant engendre un autre lui-même, qui est son Jmage et son Verbe ; que cette génération ne cesse point, que ce Verbe soit égal à son Père en puissance, en grandeur, eu majesté j et que le Père et le Verbe par leur amour mutuel produisent cet Esprit d'amour qui leur est pareillement égal en tout, cette vue a quelque chose de la vraie béatitude; parce que non-seulement on connaît Dieu, mais encore on en jouit par une fruition amoureuse, dont l'âme est nourrie d'une manière ineffable.
"Etant donc tout abîmée en la contemplation de cette suradorable Majesté, je lui rendais mes adorations et mes hommages, et je confessais ma bassesse, lorsque tout à-coup j'oubliai la personne du Père et celle du Saint-Esprit et me trouvai absorbée en celle du Verbe divin qui s'empara de mon âme. îSe voyant si riche par la jouissance île son bien intini, elle voulait tout pour lui e u rien pour elle : n'aimant rien que d'être dénuée de tout, et heureuse de pouvoir le posséder lui seul. que cette jouissance est délicieuse ! C'est un labvrinthe d'amour, on en est enivré et s'iintemeut enchanté. L'on ne sait ce qu'on est, ni si Ton est, parce qu'on se trouve perdu dans cet océan d'amour. Par petits moments, je ni" connaissais et un rayon de lumière me donnait, la vue du Père et du Saint-Esprit. Aussitôt je faisais des actes d : adoration, de soumission et d'amour; puis, sans que je m'en aperçusse, je me retrouvais en union avec le Verbe, où j'étais perdue comme auparavant.
Mais bien que je sentisse opérer le Verbe en moi, je ne sortais point de J' unité de l'essence. Mon esprit apercevait les opérations appropriées à chacune des trois Personnes divines. Lorsque le Verbe divin opérail en nnoi, le Père, et le. &«.vw&r
Esprit regardaient son opération, et tout cela | n'empêchait pas l'unité du principe agissant qui I était le même dans les trois Personnes. Ce fut j alors que j'expérimentai que le Verbe est vérita- i blement l'Epoux de l'âme. Ce mystère est un | abîme si profond, que tout ce qu'on peut eu dire : n'approche point de la réalite. Il me faudrait > l'intelligence des Séraphins pour pouvoir dire ce >
2ui se passa dans cette extase et ce ravissement. > l'âme expérimente sans cesse ce moteur gracieux . qui, dans cette alliance spirituelle, a pris poases- ■' eion d'elle, l'embrase ,et la consume d'un feu ! sacré si doux et si agréable qu'il lui fait chanter j un épithalame sans fin. Les livres ni l'étude i n'en peuvent révéler les paroles, car elles sont j toutes célestes et toutes divines. Enfin je n'ai jamais ressenti une plus grande grâce, et je ne pense pas en jamais recevoir une plus grande en cette vie. Je n'y saurais penser sans une nouvelle émotion de cœur, et le sentiment en est toujours demeuré dans mon âme. Ce mot,- Verbe Eternel, m'est une nourriture qui me remplit sans cesse, et un parfum dont mon âme .est continuellement embaumée. "
CHAPITKE SEPTIÈME.
Charité— Dévouement.
Lorsque notre bienheureuse redescendit des cieux, au sortir de cette sublime vision, elle se trouva transportée dans une sphère toute nouvelle. Ses sentiments intérieurs étaient entièrement transformés ; et l'irrésistible attrait qui la poussait, avec une violence inconcevable, vers l'objet de ces continuels soupirs, s'était complètement apaisé; car elle possédait, au fond de son cœur, celui qu'elle aimait d'une tendresse infinie, le divin Jésus, qui lui aussi était maître de toutes ses affections. " Alors, dit-elle, ce sont des transports et des ivresses qui consument l'épouse, et la font expirer mille fois de bonheur. Je m'arrête à penser si je pourrais trouver quelques comparaisons sur la terre qui puissent donner qtielqir idée de cette alliance intime du Verbe et de l'âme ; mais je n'en puis trouver. Quoique l'âme sente bien que le Verbe est Dieu, consub- «tantiel et égal à «on Père, immense, éternel, infini, par qui toutes choses ont été faites et subsistent, néanmoins elle lui parle cœur à cœur avec une incroyable familiarité ; car elle se sent agrandie par cette dignité d'épouse qui lui donne le privilège de dire : Vous êtes tout à moi et je suis toute à vous. Alors elle cherche sans cesse la gloire de son bieu-aimé, et se fait toute à tous pour les gagner tous à lui, et le fait régner en maître absolu sur tous les cœurs. " ■
Comment ne pas demeurer stupéfait en considérant, d'une part, une si incompréhensible condescendance de Dieu pour son infime créature,
et, de l'autre, une si éminente sainteté, récom- * pensée par un privilège aussi éclatant. Cependant, tandis que ces miracles de grâce s'opéraient ; dans le cœur de cette femme admirable, nul j indice n'en dévoilait l'éclat à l'extérieur; car \ elle jetait le manteau de l'humilité sur tous ces .i trésors. Toujours dévouée, attentive, souriante, | elle paraissait uniquement occupée des innombrables devoirs dont elle était accablée; et c'était ■ une merveille non inoins inexplicable qu'elle plût su (lire ù des suin.- si multipliés. Malgré cela, elle trouvait encore le loisir de surveiller l'instruction religieuse des nombreux "domestique! * dont elle était entourée. Son zèle et sa charité lui inspiraient d'innocents et d'ingénieux artifices pour en faire naître l'occasion. Dès qu'elle les voyait de -retour du travail, à l'heure des repaa elle s'asseyait à table avec eux et se mêlait a leurs conversations, afin de les entretenir des choses de Dieu et des affaires de leur saluL L'auréole d'angélique piété qui brillait autour d'elle, et jaillissait sur chacune de ses actions, leur inspirait une vénération profonde et un respect qui allait jusqu'à une espèce de culte. Non seulement ils la regardaient comme une sainte, mais ils l'aimaient et la chérissaient comme leur mère ; ils lui étaient soumis comme des entants. Elle, de son côté, profitait de l'autorité qu'ils lui mettaient si volontiers entre les mains, pour s'insinuer délicatement dans leurs âmes, et diriger leurs pensées et leurs cœurs vers le 'ciel.
Dans ces entretiens intimes, elle les interrogeait sur leurs devoirs avec une simplicité, une grâce . et une naïveté qui les ravissaient. Elle leur faisait rendre compte de toutes leurs actions, et les reprenait doucement lorsqu'ils avaient commis quelque faute.
En certain es occasions, elle les réunissait tons autour d'elle, et leur donnait des instructions sur les vérités de la religion et sur leurs obligations particulières. Parfois alors elle se sentait tout-à-coup emportée par une inspiration extraordinaire; une source d'éloquence surnaturelle jaillissait de son âme, et s'épanchait avec une telle abondance et une telle onction qu'elle suspendait à ses lèvres, pendant des heures entières, ; ses auditeurs émerveillés. On peut juger par là des fruits de grâce et de vie qu'elle opérait parmi '. ces âmes simples. \
Mais sa charité n'embrassait pas seulement * leur bonheur spirituel j elle s'étendait même . jusqu'à leur bien-être temporel. Si quelques-uns . d'entre eux avaient le malheur d'encourir la \ disgrâce de leur maître, c'était toujours à elle qu'ils venaient s'adresser pour leur servir <fo médiatrice auprès de son beau-frère et les réconcilier avec lui.
Dans leurs maladies, c'était encore elle qui les i soignait et veillait auprès d'eux. En plusieurs circonstances un grand nombre tombèrent .
malades ensemble. Alors leurs chambres deve
PREMIÈRE ÉPOQUE
sfii un véritable hôpital, dont elle était tout à la I fcîfi l'infirmière et le médecin. Avec un dévouement et une délicatesse toute maternelle, elle leur prodiguait les attentions les plus touchantes; ne laissant point à d'autres le soin de faire leurs fils et de leur apporter leur nourriture. Sa chaste) ne reculait devant aucun service, pas même les plus bas et les plus vils ; au contraire, voyant en eux les membres souffrants de Jésus-Christ, elle mettait son bonheur et ses délices à leurs rendre les devoirs les plus humiliants.
Parmi ces mille occupations et ces distractions sans nombre, rien ne pouvait rompre ni détendre la chaîne d'or qui liait la douce esclave du Christ à son bien-aime. Comme l'ange de Tobie, tandis qu'elle paraissait marcher et vivre sur la terre, elle se nourrissait d'un aliment et d'un breuvage invisibles. Sans cesse son esprit planait au-dessus du monde réel et conversait avec Dieu, ou s'unissait au chœur des esprits célestes pour chanter ses louanges. Quoique cette habitude extatique ne J'emjpichât pas de remplir exactement tous ses devoirs, elle lui enlevait cependant la liberté de suivre les conversations qui n'avaient pas de rapport direct avec ses occupations ; il lui était alors impossible d'en suivre le fil. Plusieurs personnes s'en étaient aperçues ; et souvent son beau-frère prenait plaisir à l'interroger sur les conversations qui venaient d'avoir lieu, afin de la plaisanter. Alors ne sachant que répondre, elle devenait toute confuse, le rouge lui montait à la figure j et l'on était obligé de changer de discours pour la tirer d'embarras. Cette abstraction en Dieu allait jusqu'au point qu'elle ne reconnaissait pas même les personnes avec qui ses nombreuses affaires la mettaient en relation journalière. Ce n'était que par des efforts suprêmes sur elle-même qu'elle parvenait à soustraire aux regards du monde le feu intérieur qui la eonsumait, et les flammes d'amour qu'elle lançait incessamment vers le Verbe Divin, en retour des faits enflammés dont il transperçait son cœur. La véhémence de ces sentiments la contraignait parfois de se retirer dans la solitude, où ne pouvant pins respirer, elle se prosternait jusqu'à terre, et priait à haute voix pour se soulager, et exhaler ses ardeurs : " mon amour, s' écriai telle, je n'en puis plus ; ou laissez-moi respirer, on flûtes-moi mourir, car vos flammes me font souffrir plus qu'une âme, enfermée dans la prison du corps, n'est capable de supporter. "
D'autres ibis, pendant l'espace de deux ou trois jours, il lui était impossible de faire aucun JCte intérieur pour calmer ce grand embraseront; alors il lui semblait que son cœur dût sellier; et elle éprouvait des souffrances telles que, si cet état eût duré davantage, elle serait morte infailliblement. Son cœur s' ouvrait ensuite eomme une fournaise embrasée dont on lèverait 4Pttt-à-coup le soupirail pour en faire évaporer la flemme; jl se dilatait alors, dit-elle, avec des paroles si ardentes qu'il semblait que ce fussent
autant de traits lancés par une vengeance d'amour vers celui qui l'avait tant fait souffrir. Un jour elle tomba dangereusement malade.
D'habiles médecins furent appelés; après l'avoir longtemps examinée, ils déclarèrent qu'ils ne comprenait rien à la nature de l'étrange maladie dont elle souffrait. Elle sentait, disait-elle, une douleur très-aiguë dans la région du cœur, comme si elle eût été blessée par un fer émoussé.
Ces souffrances durèrent assez longtemps, sans que ni la science des médecins, ni leurs remèdes pussent lui apporter aucun soulagement. Enfin ils l'abandonnèrent en déclarant qu'il n'y avait que celui-là seul qui lui avait fait cette plaie au cœur qui pouvait la guérir.
Quand elle se trouvait en compagnie d'autres personnes, et qu'elle n'avait pas la liberté de se retirer à l'écart, elle était obligée de s'appuyer contre la muraille, ou de se tenir les mains sur sa ceinture, autrement elle serait tombée à terre. Quelquefois ces émotions se calmaient graduellement; une grande douceur se répandait en elle ; et pendant quelques instants, elle perdait tout sentiment. Quoiqu'elle soupirât toujours après la solitude du cloître, elle avoue elle-même qu'elle n'aurait pas été capable de supporter la violence de ces saintes saillies, sans le soulagement que lui procuraient le trouble et la distraction des affaires extérieures.
Le Révérend Père Dom Raymond de Saint- Bernard, craignant qu'elle ne succombât sous des fardeaux si écrasants, lui retrancha une partie de ses mortifications corporelles. Il lui interdit entièrement le cilice et la haire, ne lui permettant que de se servir de chemises de serge, et de porter deux fois la semaine une ceinture armée de pointes. Il lui défendit en outre de coucher plus de six moi3 de l'année sur le bois dur. La servante de Dieu obéit avec une entière ponctualité, et ne se départit pas de cette règle jusqu'à son entrée en religion.
Cet état de l'âme que souffrait notre sainte est ce que les mystiques appellent martyre d'amour. "Il consiste particulièrement à ne pouvoir aimer Dieu autant qu'on le voudrait aimer, et autant qu'on le connaît aimable. Car plus on aime et plus on veut aimer ; l'amour par ses accroissements continuels devient insatiable, et cette insatiabilité échauffe et dilate tellement le cœur, qu'elle cause quelquefois la mort. "
C'était cette phase de l'amour divin qu'éprouvait alors notre héroïne ; ses désirs impétueux de voir Dieu aimé la poussaient parfois à de pieuses extravagances qui feraient sourire le monde de pitié, mais que savent apprécier les âmes qui comprennent Ja folie de la croix, et qui ont approché leur cœur de cette parole brûlante du Sauveur : Je suis venu mettre le feu sur la terre, et que désiré je, sinon qu'il soit allumé» OS. Luc. XII, 49.)
Un jour qu'elle passait, silencieuse et recueillie, à travers les mes de la ville, en revenant de
LA MÈRE DE L'INCARNATION
V église après ses oraisons habituelles, et encore toute pénétrée des saintes émotions qu'elle venait d'éprouver, elle rencontra, sur son chemin, un religieux de sa connaissance. Elle court aussitôt au devant de lui, et l'aborde d'un air d'exaltation et d'enthousiasme : " Mon père, lui dit-elle, aimez-vous Dieu ; car si vous ne l'aimez pas, je ne puis vous parler ! "
Souvent à la suite de ces transports, toutes ses puissances intérieures semblaient tout-à-coup se taire et demeurer suspendues. Alors, dans le silence de toutes ses facultés, s'élevait, des profondeurs de son âme, comme une douce mélodie, dont chacun de ses soupirs semblait le. s suaves ondulations. On eût dit que chaque fibre de son être était autant de cordes d'un instrument invisible que venait toucher en secret l'ange «lu pur amour, et dont les accords ravissaient les chœurs célestes et charmaient les oreilles de Dieu.
La nuit même n'interrompait pas ces mystérieux concerts : des visions bienheureuses venaient visiter son sommeil, et dans nu demirepos, elle entendait chanter sans cesse ces voix intérieures; quelquefois même elle en était complètement réveillée. Ainsi son âme ressemblait à ces harpes éoliennes suspendues aux arbres des forêts, dont les cordes résonnent encore longtemps après le passage des brises nocturnes. Ainsi dans les spleudides basiliques, quand l'orgue vient de se taire, et que l'encens des solennels sacrifices monte encore dans les voûtes silencieuses, longtemps les derniers échos des chants sacrés se prolongent à travers les arcades aériennes et les ogives, et se bercent parmi les ombres du soir.
Telle fut, jusqu'à l'âge de vingkhuit à vingtneuf ans, la vie de cette âme d'élite, qui devait mériter le nom de Thérèse de la Nouvelle-France. Cette existence, mêlée de tant de péripéties diverses, semée de tant d'épreuves amères et de faveurs étonnantes, de tant de langueurs et do transports, de tant de larmes et d'ivresses surr.aturelles, n'était cependant que le noviciat de 'a vie intérieure qu'elle devait mener, au sein d'uno paix plus profonde, dans le calme et la soliln le du cloître. Le Seigneur voulut lui faire goi.ier les prémices de cette paix, et lui en dnmi-»r comme Pavant-goût, à la veille même de l'introduire dans cette terre promise, objet des vœux et des soupirs de toute sa vie.
" Notre-Seigneur, dit-elle, m'ôta enfin ces grands transport?, et ces accès violents qui m'avaient tant fait souffrir ; et depuis ce temps, :.ion âme est demeurée dans son centre qui est 1 ' *u. Ce centre est en elle-même, et elle y jouit ci' t ne paix qui surpasse tout sentiment. C'est ne chose si simple et si délicate que je ne puis j exprimer. On peut parler de tout; on peut lire, écrire, travailler et faire tout ce que l'on vout, sans se distraire de cette occupation et sans cesser d'être uni à Dieu. "
Comme ce calme intérieur se prolongeait toujours, la servante de Dieu craignit d'être tombée' dans l' illusion, et conjura le Seigneur de l'éclairer. Il lui fit intérieurement cette réponse: " Demeure-là ; je veux que tu fasses ici ce que les bienheureux font dans le ciel." Ces paroles lui révélèrent la sublimité de cette condition, oùl'âme, vêtue d'une pureté éclatante, s'attache à I Heu, " et demeure liée, pour ainsi dire, à lu' par une union d'amour dans le fond de son être, oii tout est calme et détachement des sens."' Dans cet état, elle jouit, autant qu'il est possible ici- bas, de la félicité des élus. Les orages des passions ne pénètrent point jusque dans ce tabernacle de Dieu ; c'est le Saint des Saints, dont an voilé impénétrable défend l'entrée, et où l'ftmé savoure dans la paix la présence de l'Epoux; tandis que la tempête gronde au dehors, et que les sens et la partie inférieure de l'être sont dans le trouble et l'agitation.
Quoique la parole de Notre-Seigneur l'eût rassurée, elle en conféra cependant avec son confesseur, et avec le K. P. Dom Eustache de Saint- Paul, grand serviteur de Dieu, très- versé dans la science des saints. "J'ai vu, lui répondit le saint, les grâces et les lumières que vous communique votre céleste Epoux ; je ne puis que vous exhorter à marcher dans cette voix, et à correspondre, par votre fidélité, auxinerables bontés de Dieu."
CHAPITKE HUITIÈME
L'évêç [ne de Dol— La Mère de Saint-Bernard— Terrible ' épreuve — Entrée aux Ursulines,
En fin le dernier obstacle, qui enchaînait la ' saint* ? veuve dans le siècle, s'était rompu; son fils, ê „gé de douze ans pouvait désormais se passer c'ie ses soins immédiats. A mesure quelle avaii . vu s'approcher l'heure de sa délivrance, elle i ivait senti s'augmenter en elle les saints désirs ' qui 1 a poussaient vers la retraite. La vie du monde j étai t devenue pour elle un vrai martyre ; et s'il : y avait encore quelque chose qui pût lui plaire *ç ici- bas, c'était la vie du cloître. ' ! J
"O mon Dieu! s'écriait-elle dans ses trans- j ports, est-il possible que vous ne soyez point 1 touché de mes plaintes et de mes gémissements? | vous me faites voir et g<#ter les biens oaohIÉ; J dans vos trésors évangéliques ; vous charmes^ mon âme par leur beauté : vous me consumes^ de langueur, et vous retardez de me faire entra dans ce séjour bienheureux ! Quel plaisir prener vous donc de me faire souffrir? Il faut bie pourtant que vous me retiriez de la corruptio du siècle, puisque son esprit est si contraire ai vôtre. Ah! mon chaste amour, accoxdea>mc cette grâce, ou ôtez-moi la vie. "
PREMIÈRE ÉPOQUE
Cependant elle était encore indécise sur la tègle qn'elle devait embrasser. Son premier attrait avait été pour les Ursulines, quoiqu'à cette époque il n'y en eût pas encore à Tours. La lecture des œuvres de Sainte Thérèse lui ['avait aussi inspiré une profonde estime pour Perdre du Carmel, dont la vie d'oraison et de recueillement était en parfaite harmonie avec l'état de son âme, et son union continuelle avec Dieu. D'un autre côté, le Père Général des Feuillants, étant venu à Tours sur ces entrefaites pour faire la visite du monastère, et ayant manifesté Je désir de la voir, fut tellement ravi et émerveillé de sa sainteté, qu'il prut acquérir un trésor inestimable pour son ordre en lui offrant •on entrée aux Feuillantines. Il lui promit en même temps que les Pères de l'ordre se chargeraient de V éducation de son fils. Elle accueillit cette promesse avec une grande joie; car elle acquit par iâ la certitude de pouvoir accomplir son pieux dessein. D'ailleurs la règle austère et la profonde solitude où vivaient les Feuillantine» avaient pour elle de grands charmes. Ces ouvertures firent espérer pendant quelque temps que son choix était fixé dans cet ordre, quoiqu'elle n'eût donné aucune réponse définitive. Les choses allèrent même si loin qu'on se préparait déjà à la recevoir dans le monastère de Paris. Mais le Seigneur ne la voulait ni parmi les filles de Saint Bernard, ni parmi les vierges du Carmel; et cette âme fidèle ne cherchait d'autre ▼oie que celle que lui traçait sa volonté sainte. Le Joug qu'il voulait lui imposer était encore éloigné; mais l'heure fixée dans ses desseins était sonnée, et ce qu'elle ne recherchait pas vint comme de soi-même se placer au-devant d'elle. A cette époque-là' même, les Ursulines fondaient un monastère à Tours, à deux pas de la maison de son beau-frère : et l'on eût dit que la Providence ne permettait la formation de cet établissement que pour lui offrir iin asile.
A peine le vit-elle s'élever qu'un attrait extraordinaire l'entraîna vers cette sainte retraite; Cbaqaefois qu'elle passait près du monastère, elfe éprouvait une telle émotion, qu'elle était tentée de s'y arrêter. La connaissance qu'elle est bientôt de leur règle, et de la profession qu'elles font de servir le prochain, ne fit que fortifier en elle cette inclination 5 elle n'espéra plus •Onroir satisfaire ailleurs le besoin irrésistible es charité qui débordait de son cœur. Toutefois •De ignorait encore comment Dieu aplanirait les i$fflcuHés qui s'opposaient à l'exécution de son [psjet ; car sa pauvreté la mettait dans l'impos- 'inmé d'offrir Ja dot nécessaire à son entrée. An milieu de cette indécision, un incident anéra vint la plonger dans une perplexité plus nde encore. Sa haute réputation de sainteté ait déjà répandue dans toute la Touraine, et ne dans une grande partie de la France.
éque de Dol, passant par Tours en revenant — Toyage à Paris, entendit parler de la jeune
veuve, de ses hautes qualités intellectuelles, et surtout de ses éminentes vertus.
Dans un entretien qu'il eût avec elle, il fut tellement charmé de son mérite, qu'immédiatement il la pria avec instance de l'accompagner jusqu'à Dol, pour le seconder dans la fondation d'un monastère de religieuses de la Visitation, qu'il y établissait en ce momen* même.
Avec sa prudence ordinaire, elle le pria de lui donner quelque temps pour consulter Dieu avant de lui rendre une décision définitive.
Après quelques jours de prière et de réflexion, elle lui répondit que bien qu'elle fût toute confuse de la confiance qu'il lui avait témoignée et de l'honneur qu'il avait voulu lui faire, elle ne croyait pas être appelée de Dieu à coopérer à cetîe œuvre.
Dans le monastère des Ursulines de Tours vivait alors une de ces âmes choisies, que le ciel se pkît à favoriser de ses dons les plus rares, an je ('éguitié sous une forme humaine, aux ailes toujours tendues vers les cieux, aux regards toujours fixés vers le Soleil de Justice ; une de ces aines semblables à ces plantes amantes de lumière, qui, à peine écloses aux premiers rayons d» 1 ï ? u,urore, tournent leurs corolles épanouies vers le soleil, et le suivent dans toute sa course, en étalant sous ses regards la richesse toujours croissante de leurs couleurs, et l'enivrante suaviîj de leurs parfums. La Mère Françoise de Saint-Hernard avait été conduite dans la perfection par des voies à peu près semblables à celles que venait de suivre sa future compagne. Ces deux âmes, prévenues des mêmes grâces, éprises d'un même amour, étaient destinées à se connaître et à se comprendre. Dieu, à leur insu, les rapprochait pour les réunir sous le même toit, afin que leurs cœurs, appuyés l'un sur l'autre et enlacés par les mêmes affections, s'élevassent vers lui d'un même essor.
Une visite que notre sainte veuve fut obligée de faire au monastère des Ursulines, devint l'origine de cette liaison; A peine, à leur première entrevue, eurent-elles échangé quelques paroles, qu'elles entrevirent leurs dispositions intérieures, et qu'un puissant attrait les attira l'une vers l'autre. A cette douce confiance, succéda bientôt une étroite et sainte amitié, dont les liens se resserrèrent chaque jour, à mesure que se multiplièrent leurs entretiens, qui d'ailleurs n'avaient d'autre objet que les choses célestes. Toutefois malgré cette intimité, Madame Martin n'osa jamais s'ouvrir à son amie sur le sujet de ses inquiétudes, et la prier de lui venir en aide; elle voulait laisser toutes choses entre les mains de Dieu.
Sur ces entrefaites, la Mère de Saint-Bernard fut élue supérieure du nouveau monastère de Tours. En apprenant cette heureuse nouvelle, la servante de Dieu s'empressa d'aller féliciter son amie. Dès qu'elle eut mis le pied dans le parloir, la pensée lui vint que la nouvelle eupe>
LA MÈRE DE L'INCARNATION
rieure allait lui offrir son entrée aux Ursulines. En effet, à peine eut-ello le temps de lui présenter ses premières félicitations, que la Mère de Saint- Bernard la regardant avec un doux sourire, et un geste plein d' affection :
11 Je sais bien à quoi vous penser, lui dit-elle ;
■ vous songez que je vais vous offrir une place
dans ma communauté. Eh bien ! oui, je vous
l'offre, et il ne tient qu'à vous d'être du nombre
- de nos compagnes. " •
A ces mots, notre sainte demeura toute interdite d'étonnement et de joie. lk Que le Seigneur bénisse votre charité, lui dit-elle émue jusqu'aux larmes; mais je suis indigne d'une telle faveur. Cependant puisque vous daignez me faire cet -honneur, permettez-moi, avant de vous répondre, de consulter Dieu et celui qui pour moi tient sa place sur la terre. "
Le R. P. Dom Raymond de Saint-Bernard, comme on l'a déjà vu, était un grand maître dans l'art de conduire les âmes. Afin d'éprouver la vocation de celle que Dieu avait confiée à ses soins, il répondit à sa demande avec une froideur apparente, et même avec un air de rudesse.
Pendant quelque temps, il parut même songer à la faire sortir du siècle.
Enfin, un jour qu'elle était en prière, plongée dans les mêmes perplexités elle sentit soudain s'évanouir sensiblement tout l'attrait qui l'avait d'abord fait incliner vers les Feuillantines; et en même temps s'allumer dans son cœur un désir ardent d'entrer aux Ursulines, " avec une inspiration si pressante, dit-elle, d'en poursuivre l'exécution, qu'il me semblait que tout ce qui était au monde me menaçait de ruine, si je ne me sauvais promptement en cette maison de Dieu. "
Elle fit part à son directeur de cet ordre qui lui venait d'en haut. Celui-ci jugea alors que le temps de l'épreuve avait été suffisamment prolongé ; et quoique jusqu'alors il eût toujours cru que sa vocation l'appelât aux Feuillantines, il ne balança pas un seul instant à lui déclarer qu'elle ne pouvait plus hésiter, que ce serait résister évidemment à la voix de Dieu que de tarder davantage, et qu'elle devait même se hâter d'exécuter un ordre manifesté d'une manière si sensible. Le jour de son entrée fut dont fixé, sans aucune obstacle ; car les Ursulines avaient obtenu de F archevêque de Tours l'autorisation de la recevoir sans dot.
Ce fut alors que le démon tenta un dernier et suprême effort pour la jeter hors de la voie qui lui était tracée. L'artifice qu'employa le tentateur était d'autant plus perfide qu'il se cachait sous l'ombre des motifs les plus purs. Il lui montrait du doigt.son jeune enfant, qu'elle chérissait de toutes les forces de son âme, et lui reprochait sa cruauté de l'abandonner dans un âge ei tendre. N'était-ce pas par cette conduite travailler évidemment à sa perte, et engager dangereusement sa conscience? N'était-ce pas une obligation rigoureuse pour elle de rester dans
le siècle pour réparer toutes les fautes qu'elle avait commises en négligeant les intérêts de cet' enfant? A ces tentations se joignaient les importunités de ses amies, et l'opposition violente que mettaient sa sœur et son beau-frère à son entras dans la vie religieuse. Mais Dieu donna à servante «les forces pour résister à tous assauts. Il lui fit voir qu'elle n'avait rien fait. 1 que par son ordre, et lui donna l'assurance qa , B , | se chargerait lui-même de l'enfant qu'elle n'abandonnait que pour son amour, et pour suivre sel divins conseils. Il voulut même lui en donner une preuve immédiate en changeant soudaine' ment les dispositions de son beau-frère et de sa sœur, par l'entremise de Dom Raymond de j Saint-Bernard, qui non seulement les fit consentir : à son départ, mais même leur fit promettre de prendre soin de son fils.
Il semble maintenant que la nacelle de l' humble servante du Christ, ballotée si longtemps sur les flots, n'a plus d'orages à essuyer ; mais on dirait que chaque fois qu'elle va toucher an rivage, une main ennemie l'y attend pour la repousser en pleine mer. Cette fois encore, au moment de jeter l'ancre dans l'heureux port où l'attendaient de joyeuses acclamations, une tempête furieuse s'élève, déchire toutes ses voiles, et la rejette bien loin sur les flots.
Cette tempête lui avait été prédite peu de jours auparavant par un saint religieux. u Préparez-vous, lui dit-il, à recevoir une grande grâce de Dieu ; mais ce ne sera qu'après vous y avoir disposée par une grande croix. "
Madame Martin n'avait encore rien communiqué à son fils de la détermination qu'elle avait prise; mais il eut d'avance le pressentiment de la perte qu'il allait faire. Depuis quelque temps il s'était aperçu que ses parents, qui connaissaient tout, ne lui prodiguaient plus leurs caresses ordi- , naires. Souvent il les avait surpris le regardant ; d'un œil de pitié, et chuchotant à voix basse.' j comme s'ils eussent craint de lui apprendre quel- «. que fatale nouvelle. Cette conduite étrange; ; qu'il ne pouvait expliquer, le plongea dans nos noire mélancolie. Ne voyant rien que de triste et de lugubre autour de lui, il se retirait à l'écart» et passait une partie des jours à pleurer. Enfin ne pouvant plus supporter ce spectacle désolant). ~ et frappé d'une sorte de vertige, il résolut de ■ prendre la fuite. C
Quinze jours avant l'époque fixée pourPentïée « de sa mère aux Ursulines, il choisit un moment. ~ où personne ne l'observait, et sortit furtivement^ de la maison où il avait été placé en pension. \^
Dès que la nouvelle de cette disparition se fut ~3 répandue, tous ceux qui s'étaient opposés ai dessein de notre pieuse veuve ne tarirent pas er reproches contre elle, et ne manquèrent pas d réitérer leurs instances. Cet accident était seltf eux une permission de Dieu, et une preuve éf dente qu'il réprouvait son intention d'embrasé* la vie religieuse. L'esprit de ténèbres se joign»
PREMIÈRE ÉPOQUE
à ses ennemis pour lui livrer de nouveaux assauts, H faire entendre à ses oreilles les cris de ses entrailles maternelles cruellement déchirées, afin de faire fléchir sa volonté ; mais la grâce chez tlle fut toujours victorieuse de la nature et du sang. Refoulant sa douleur au fond de son âme, •lie parut ferme au milieu de l'orage. La lutte lu' elle livrait intérieurement aux sentiments les lub profonds et les plus tendres de la nature liait d'autant plus terrible qu'elle ne voulait pas la laisser paraître aux dehors. " Dieu ! s' écriet-elle, je n'aurais jamais cru que la douleur de la perte d'un enfant pût être si sensible à une mère. Je l'avais vu malade presque jusqu'à rendre l'esprit, et je le donnais de bon cœur à Nôtre- Seigneur. Mais le perdre de la sorte, c'est ce que je ne pouvais comprendre. Enfin il fallut me dépouiller devant Dieu de tout désir, et demeurer one et résignée au pied de la croix. " Dans son immense douleur, elle alla chercher quelque consolation auprès de son amie, la supérieure des Ursulines. Mais à peine eut-elle le temps de lui raconter le sujet de sa tristesse et de ses larmes, qu'elle vit entrer son directeur, qui ne savait rien encore de cet accident. En le voyant elle se jeta à ses pieds et lui apprit son malheur. Elle s'attendait bien que le bon religieux, qui avait pour elle une tendresse toute paternelle, allait compatir à sa peine. Mais quelle ne fut pas sa stupeur en voyant l'accueil glacial qu'il lui fit. Ce saint homme connaissant la sublime vertu de sa pénitente, voulut saisir cette occasion pour lui faire subir une épreuve qui paraîtra bien étrange aux yeux du monde, mais que justifie pleinement la science des saints. Loin de la consoler, il ne chercha qu'à enfoncer davantage le glaive qui déchirait •on coeur. " Vous n'avez guère de foi, lui dit-il d'un ton plein de sévérité, si vous ne croyez pas que cet accident soit arrivé par l'ordre de la {fovidence, ou si vous .le croyez, vous n'avez guère de soumission à la volonté de Dieu. Je bien maintenant que vos vertus sont toutes "les, et que j'avais raison de craindre elles ne fussent que des ruses d' une nature jite plutôt que de véritables vertus. On voit bien que la nature est encore tout entière •a "loas et que les passions sont toutes vives, pritqTM vous avez des attachements si violents four une chétive créature* "
Durant toute cette terrible réprimande, l'hum-
Me mère demeura à genoux, prosternée au pied
èe «on directeur, sans proférer une seule parole.
Convaincue de son indignité, elle ne répondit à
M sanglants reproches que par dees soupirs.
WBi Raymond entendant ces gémissements :
'Ai bien! continua-t-il que vous diseai-jej ce
1 je viens d'entendre ne confirme-t-il pas mes
■ntes? U n'est que trop vrai, la nature cor-
pue est encore toute vive en vous? Levez-
l, sortez d'ici; car la maison de Dieu n'est
«pour des Ames aussi imparfaites. "
A ces mots, elle se leva en silence, s'inclina profondément devant son directeur, et sortit du monastère.
Restés seuls, après son départ, le père et la supérieure demeurèrent immobiles, stupéfaits d'admiration en présence de tant de vertu ; et l'attendrissement succédant à l'admiration, ils donnèrent un libre cours à leurs larmes, en rendant grâces à Dieu de les avoir faits témoins d'une si grande merveille.
Aussitôt, sans rien lui dire, ils expédièrent à leurs frais plusieurs hommes à la recherche de son fils. Ceux qu'elle avait envoyés elle-raênte u' avaient pu encore découvrir sa trace.
Par une singulière coïncidence, la fuite de cet enfant arriva pendant l'octave de l'Epiphanie, c'est-à-dire à l'époque même où l'église rappelle le souvenir de la perte de Jésus dans le temple. Comme le divin enfant, c'était aussi à l'âge de douze ans qu'il s'était échappé des mains de ses parents. Ces traits de ressemblance offraient à la pauvre mère une grande consolation dans sa douleur. Elle unissait ses angoisses à celles qu'avait ressenties la Sainte-Vierge après la perte de son divin Fils ; et elle espérait qu'à l'exemple de Marie, elle aussi recouvrerait son enfant au bout de trois jours. Effectivement trois jours plus tard, il fut ramené à Tours et remis à sa mère par un brave citoyen qui l'avait rencontré par hasard sur le pont de Blois.
Il avoua alors que son dessein avait été de se rendre jusqu'à Paris, et d'aller frapper à la porte du correspondant que son oncle entretenait dans cette ville.
Le retour de cette enfant leva le dernier obstacle qui la retenait dans le siècle. Dès ce moment, la voix intérieure, qui la suivait partout, retentit plus puissante que jamais à son oreille, et s' unissant à celle de son directeur, la pressa vivement de hâter son départ. Fidèle à ce double avertissement, elle fixa irrévocablement le jour de son entrée au noviciat des Ursulines, malgré les nouvelles réclamations de ses amis et de ses proches, malgré les larmes et les prières de son père qui la suppliait de ne pas l'abandonner sur ses vieux jours, malgré les déchirement de cœur qu'elle éprouvait à la pensée de dire adieu pour jamais à son fils unique. Mais elle se rappelait cette parole du Sauveur : Celui
qui aime son père ou sa mère, son JUs ou
sa fille plus que moi, n'est pas digne de mot, (Math. X, 37) ; et elle y puisait un courage et une fermeté invincibles.
Elle n'eut pas plus tôt pris cette résolution que tous ses doutes et ses scrupules s'évanouirent, pour faire place à une paix inaltérable et si profonde que rien ne pouvait l'en distraire. Cette impression était si puissante qu'elle lui permettait à peine de prendre quelques heures de sommeil, et si peu de nourriture que l'on craignit sérieusement qu'elle ne tombât malade.
I Enfin l'heure de la séparation, étant exrâfe^
LA MÈRE DE L'INCARNATION
elle fît venir son fils auprès d'elle pour lui donner ses derniers avis, avant que la barrière infranchissable du cloître, qui allait s'élever entre elle et lui, le laissât orphelin sur la terre. C'était le moment qu'elle avait toujours le plus redouté; car elle connaissait toutes les défaillances de l'amour maternel ; elle savait combien sont profondes ce* racines qui, après avoir alimenté deux vies dans un même cœur, s'enlacent et se fortifient toujours de plus en plus, et deviennent plus fortes que la mort. Aussi s'était-elle préparée à ce moment suprême depuis plus de dix années; car dès que son fils avait atteint l'âge de deux ans, elle s'était imposé le sacrifice de ne lui faire aucune caresse, et de ne lui en permettre aucune à son égard. Elle espérait par là lui rendre son absence moins douloureuse, lorsque l'heure de la séparation serait venue. Mais ce fut tout le contraire qui arriva; car si d'un côté elle avait toujours agi envers lui avec une douce gravité, et avait exigé de lui la même conduite, autant que son âge le lui permettait; d'un autre côté, elle n'avait jamais usé à son égard du moindre mauvais traitement. Aussi son attachement pour elle était-il aussi tendre que profond.
Dès qu'elle se vit seule avec lui, elle le fit asseoir auprès d'elle et lui tint ce langage, digne de la mère des Machabées :
11 Mon fils, j'ai à vous communiquer un grand secret que je vous ai tenu caché jusqu'à ce jour, parce que vous n'étiez pas en âge d'en comprendre l'importance. Mais à présent que vous commencez à être raisonnable, et que je suis sur le point d'exécuter ce qu'il m'ordonne, je ne puis plus différer davantage de vous le faire connaître. Dès le moment que je perdis votre père, avec qui vous savez que je n'ai vécu que deux ans, Dieu m'inspira le dessein de quitter le monde et d'embrasser la vie religieuse. Ce dessein s'est toujours fortifié en moi, et si dès lors je ne l'ai pas nus à exécution, c'est que vous étiez encore trop jeune et que vous aviez besoin de moi. Mais aujourd'hui cette raison n'existe
sur son enfant. Elle attendit quelques instant* sa réponse. Mais lui, tout interdit d'entendre ce langage solennel qu'il n'avait jamais connu auparavant, ne put que lui répondre d'une voix timide et pleine de larmes :
"Ma chère maman, je ne vous verrez donc plus?"
" — Ce n'est pas cela que je veux dire, s'empressa de répondre la courageuse mère; au contraire, vous me verrez, mon enfant, tant qu'il vous plaira. Je me retire au couvent des ursulines qui est à deux pas d'ici, et vous aurez 1a liberté de venir me voir quand vous voudrez. "
" — Puisqu'il en est ainsi, repartit l'enfant encore toute ému, je le veux bien. "
La servante de Dieu respira après cette réponse, et reprit:
" — J'aurais eu bien de la peine à me séparer de vous, mon cher fils, si vous m'aviez refusée ; mais puisque vous y consentez, je me retire du monde, et je vous laisse entre les mains de Dieu. Vous n'avez pas de fortune; mais celui que j'ai choisi pour mon héritage sera aussi le vôtre ; et si vous possédez la crainte de Dieu, vous serez assez riche, car vous posséderez le plus précieux trésor de la terre.
"Vous perdez aujourd'hui votre mère, et désormais vous n'en aurez plus ici-bas; mais dans le ciel vous en avez une qui sera bien meilleure que moi, et qui vous dédommagera amplement de la perte que vous allez faire* C'est la Sainte-Vierge, à qui je vous recommande ; soyezlui bien fidèle; appelez-la toujours votre mère, et dans vos besoins adressez-vous à elle avec une entière confiance, en lui rappellant que vous êtes son fils, et qu'il faut qu'elle ait soin de vous ; et soyez sûr qu'elle ne vous abandonnera jamais. Je vous confie à ma sœur, qui m'a promis de bien vous aimer, et d'avoir bien soin de vous. Ayez pour elle le même amour et le même respect que vous avez eus jusqu'ici pour moi. Respectez aussi tous vos parents, honorez tout le monde, servez bien le Seigneur, et gardez tous
plus, et il faut que j'obéisse à la voix de Dieu ses commandements. En un mot, mon enfant, qui m'appelle. J'aurais pu vous quitter sans I aimez Dieu et Dieu vous aimera, et aura soin de vous en parler, car il y va de mon salut, et quand il s'agit de se sauver, il ne faut demander permission à personne. Mais je n'ai pas voulu vous contrister, en vous laissant tout-à-coup seul,
vous en quelqu' état que vous soyez. Adieu, mon fils. "
sans père et sans mère. Vous jugez bien que je n'ai nullement besoin de votre consentement, puisque le grand Maître a parlé : je veux cependant vous le demander, et j'espère que vous ne me le refuserez pas. Si cette séparation vous afflige, songez à l'honneur insigne que Dieu me fait en daignant m 'appeler à son service. Rappellez-vous quelle consolation ce sera pour vous de songer que vous avez une mère qui ne sera plus occupée qu'à offrir, jour et nuit, des vœux au Seigneur pour votre salut "
En prononçant ces paroles, l'héroïque femme fixait des regarda pleins d'une tendresse infinie
En achevant ces paroles, elle fit agenouiller le jeune enfant à ses pieds, et concentrant toute son émotion au fond de son âme, elle lui donna sa bénédiction en traçant le signe de la croix sur son front. Ce fut la dernière caresse et le dernier adieu de cette femme admirable à son enfant; car désormais elle ne devait plus être sa mère» Dieu ne voulait plus souffrir deux amours ^* nfl ce cœur sur lequel il avait résolu de régner seul et sans partage.
" C'était le lien et le temps, ajoute naïvement Dom Claude Martin en décrivant cette scène de la vie de sa mère, c'était le lieu et le tempe de lui donner un baiser, pour dernière marque de son affection ; mais elle ne le fit pas; ce qui me
DEUXIÈME ÉPOQUE
«emble une vertu bien rare et bien extraordinaire, et m'a toujours donné de Tâtonnement jusqu'à ce que j'en aie compris la cause. "
Ainsi cette mère sublime, qui depuis tant d'années avait sevré son cœur de toutes les joies les plus innocentes et les plus légitimes de la maternité, mettait le sceau à tous ces sacrifices, par cette action héroïque et ce dernier holocauste.
Victorieuse dans ce grand combat, elle n'eut plus de crainte pour le reste $ elle dit adieu sans fléchir à toute sa famille en pleurs, et s'arracha des bras de son vieux père, sans rien laisser paraître de la douleur poignante dont son cœur était navré. Ce vénérable vieillard ne pouvait «e consoler de la perte de celle qui lui était si chère à double titre, comme enfant et comme sainte ; et il faisait retentir toute la maison de ses gémissements et de ses sanglots.
Enfin elle sortit de la demeure de son beaufrère; accompagnée de plusieurs de ses parents et de ses amies; c'était le vingt-cinq janvier, mii-six-cent-trente-et-un, jour de la fête de la conversion de Saint Paul. Quelques heures auparavant, elle était allée se jeter aux pieds de l'archevêque de Tours, qui plein d'admiration
Sour ses vertus, avait voulu la voir, et lui accorer sa bénédiction avant son entrée au noviciat. En franchissant la courte distance qui séparait le monastère de sa demeure, elle fit placer devant elle une de ses nièces, et lui mit entre les mains nn grand crucifix qu'elle portait habituellement sur elle, et qu'en cette circonstance elle avait détaché de son cou, comme pour lui servir de guide dans sa marche hors du monde. Sa foi ardente la lui montrait comme la colonne de feu, symbole de la croix, qui guidait autrefois Israël à sa sortie de l'Egypte.
A ses côtés, marchait son fils, silencieux et résigné, mais trahissant sa douleur par ses larmes. A la vue d'un spectacle si touchant, mm seulement ceux qui l'accompagnaient, mais même ceux qui la rencontraient sur leur passage ne pouvaient retenir des pleurs d'attendrissement. Elle seule s'avançait d'un pas ferme et assuré, d'un air calme et rayonnant. On eût dit qu'elle marchait au triomphe et non au sacrifice.
Cependant cette victoire surnaturelle qu'elle remportait sur ses sens et sur les droits imprescriptibles de la nature ne l'empêchait pas de ressentir de cruels saignements de cœur à la vue du petit orphelin qui pleurait à ses côtés. "11 n'osait, dit-elle, me témoigner son affliction, nais les larmes qui coulaient de ses yeux me fciaaient bien connaître ce qu'il ressentait en son cœur. Il me faisait si grande compassion qu'il ne semblait qu'on m'arrachait l'âme j mais Dieu n'était encore plus cher que ce cher enfant."
Parvenue au seuil du monastère, elle renou- ▼da en souriant ses adieux à son fils et à tous tout qui l'entouraient ; et se séparant joyeusement de leur groupe, elle alla se jeter aux pieds 4* son directeur y qui l'attendait à l'entrée du
cloître pour lui donner sa bénédiction. Un instant après, elle était prosternée devant la supérieure, qui la recevait entre ses bras avec des larmes d'allégresse et de bonheur.
Vous voilà donc parvenue au comble de vos vœux, ô femme héroïque ! et désormais le siècle que vous avez vaiucu, et qui était indigne de vous posséder, ne blessera plus, par ses scandales, l'innocence de vos regards, ni la tendresse de votre unique amour 1 Vous avez tout foulé aux pieds pour conquérir ce souverain bonheur; aucun sacrifice ne vous a coûté, ni les biens terrestres, ni l'estime du monde, ni les mépris, ni les humiliations, ni les liens du sang, ni le sein maternel, ni les pures et douces jouissances de la famille! Vous avez tout vaincu! Entrez donc maintenant dans le séjour de la paix, dans le sanctuaire du Seigneur, et mêlez-vous au chœur de ces chastes vierges, qui dès ici-bas marchent à la suite de l'Agneau, et retracent sur la terre la vie du ciel !
Et vous, angéliques filles de Sainte Ursule ! tressaillez d'allégresse, et venez au-devant de votre auguste compagne ! Ouvrez les portes de vos cloîtres, et jonchez vos parvis sacrés de fleurs et de couronnes sous les pas de celle qui sera un jour la gloire de l'Eglise, l'orgueil de l'Ancienne et de la Nouvelle France, et l'éternel honneur de votre ordre, La Vénérable Mère Marie de L'Incarnation !