Le P. de OharlOTOlx
DEUXIÈME ÉPOQUE
Chauvigny, Seigneur de Vaubougon, joignait à ; l'éclat de la naissance celui de la fortune ; maie il se faisait encore plus remarquer par ses émisantes vertus que par ces avantages naturels; tandis que son épouse ne lui était inférieure ni pour la naissance, ni pour la piété. Il n'épargnèrent rien pour jeter, dès le berceau, dans l'âme de leur enfant les premiers germes de cette haute vertu don t â l' éclat devait plus tard illuminer le Nouveau-Monde. La jeune fille ne tarda pas à réaliser leurs plus flatteuses espérances ; car à mesure qu'elle croissait en- âge, elle croissait aussi en grâce et en vertus. Une sagesse et une maturité précoces lni faisaient dédaigner les jeux et les hochets de l'enfance pour s'appliquer aux œuvres de piété. Plus d'une fois on la surprit s' échappant furtivement du château paternel pour aller porter aux pauvres du voisinage quelqu' aumône, qu'elle cachait soigneusement dans les plis de ses vêtements.
Ce fût sous les regards maternels même, que Mlle, de Chauvigny reçut son éducation. Elle y fit des progrès très-rapides, et acquit bientôt tontes les connaissances qu'exigeait la société de cette époque pour les personnes de son rang.
On voit par des fragments de ses lettres, qui sont parvenus jusqu'à nous, qu'elle possédait une éducation parfaite.
Aux plue beaux jours de son adolescence, à cette époque enchanteresse de la vie où l'horizon du monde, entrevu dans le lointain et à demivoilé, fait miroiter aux regards mille trompeuses illusions, elle n'eut jamais que du mépris pour les vaines joies du siècle. Loin de rechercher cette admiration si naturelle aux personnes de son sexe, son unique désir était de plaire à Celui dont le regard invisible avait le premier ravi son cœur.
Une vertu si solide, dans un âge si tendre, était l'indice d'une vocation privilégiée, qui se manifesta bientôt par un attrait irrésistible pour la vie religieuse. A peine âgée de seize ans, elle eût voulu déjà tourner le dos à cette voie riante et tonte semée de fleurs qui s'offrait devant elle, pair suivre les austères sentiers de la solitude. Cette belle société française dont sa haute naisttoeelui ouvrait toutes les portes, cette société du dix-eeptième siècle qui éclipse les phases les plu brillantes de l'histoire, n'avait pas à ses yeux de charmes comparables à ceux du cloître, liais Dieu avait d'autres vues sur elle; et comme il la destinait à devenir la coopératrice de la Mère de l'Incarnation, il ne permit ni à ïtae ni à l'autre de ces deux femmes, par qui il yoolaît opérer de grandes choses, d'embrasser immédiatement un genre de vie qui aurait privé la première des grands biens, la seconde 4e la connaissance des affaires et de l'expérience qui ta étaient nécessaires pour exécuter l'œuvre tpft devait leur confier.
Dès que la jeune Madeleine eut manifesté ses ••pirations pour la vie monastique, ses parents,
qui jueque-là avaient toujours favorisé ses pieuses inclinations/ y mirent un obstacle invincible M. de Vaubougon, son père, n'ayant point eu de fils de son mariage, voyait, avec amertume, s'éteindre avec lui le nom illustre de Chauvigny. Il voulait du moins que sa fille perpétuât dans le siècle le souvenir de la gloire et des vertus de ses ancêtres. La fierté paternelle lui fit alors méconnaître la voix du ciel, et il résolut, avec son épouse, de mettre tout en œuvre pour distraire sa fille de sa résolution.
Un soir, après le départ d'une brillante réunion, qu'ils avaient invitée pour célébrer le dix-septième anniversaire de sa naissance, et où ils avaient épuisé tous les trésors de leur tendresse, ils la prirent à l'écart et essayèrent de lui persuader qu'une personne vertueuse, même au milieu des cercles les plus enjoués, pouvait taire plus de bien, par ses exemples, que la religieuse la plus austère, retirée au fond de sa cellule, unique témoin de ses veilles et de ses macérations.
Ce raisonnement spécieux était le seul qui pût faire quelque impression sur l'esprit «le Mlle, de Chauvigny.
Dès qu'elle fut restée seule dans, sa chambre, après le départ de ses parents, elle en fit le sujet d'un long et sérieux examen. Prosternée au pied de son crucifix, longtemps elle pleura et pria en implorant les lumières du ciel.
" O mou Dieu ! s'écria-t-elle enfin au milieu de ses angoisses et de ses sanglots, est-il donc possible que je sois condamnée à opérer mon salut au milieu de tous les dangers du monde l Mon père veut désormais que j'assiste à la chasse et à l'opéra ; et pendant les longues heures que je perdrai à ces amusements, il me faudra vous oublier, ô mon Dieu I vous qui avez songez à moi de toute éternité 1 Non, je ne puis oublier
votre présence pour celle des créatures "
Puis après quelques instants de profonde réflexion : " Oui, continua-t-elle avec enthousiasme, j'irai à la prochaine abbaye, et je demanderai mon admission pour quelques jours, afin d'y faire la retraite au commencement du carême ; et lorsque j'y serai, je tâcherai d'y rester ! "
Après avoir pris cette soudaine détermination, Mlle, de Chauvigny se releva toute consolée, et s'endormit le cœur léger et plein d'espérance.
Le lendemain, aux premiers rayons du soleil, elle était sur la route de l'abbaye, et gravissait, quelques heures après, les degrés du parloir. Après avoir obtenu son admission sans difficulté, elle écrivit à ses parents pour leur demander l'autorisation d'y séjourner pendant quelques jours.
Dès que la voiture qui l'avait amenée fut de retour au château, et que la nouvelle de son absence eût été annoncée, tout fut en émoi dans la famille. Mais nul ne ressentit plus violemment ce choc que M. de Chauvigny ; sa surprise et son mécontentement furent extrêmes. Sur le champ, il ordonna de préu&rcr sa. wtos3»\ ^
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LA MÈRE DE L'INCARNATION
après avoir expédié des lettres d'invitation à ses amis pour le soir même, il s'éloigna rapidement du château, accompagne de Madame de Chauvigny tout en pleurs.
Les tourelles de l'abbaye se dessinèrent bientôt dans le lointain, et peu d'instants après, la voiture franchissait les barrières du monastère.
L'abbesse, qui était parente éloignée de M. de Chauvigny et qui connaissait son attachement excessif pour sa fille, ne fut nullement surprise de cette soudaine arrivée. Elle l'accueillit, le sourire sur les lèvres, en lui disant que sa fille n'était venue chez elle que pour suivre les exercices de la retraite, afin d'accomplir un vœu secret.
En entendant parler de vœu, M. de Chauvigny ne se posséda plus d'indignation :
" Jamais, s'écria-t-il, ma fille ne fera ni n'accomplira de vœu ici, tant que j'aurai un souffle de vie! . . . Rendez-moi mon enfant," poursuivit il d'une voix toute tremblante de colère.
En ce moment, Mlle, de Ghauvigny entra dans le parloir, et se précipita tout en larmes aux pieds de son père, en le suppliant de lui pardonner ea démarche.
Toute la tendresse paternelle de M. de Chauvigny se réveilla en apercevant sa fille bien-aimée; il la releva en l'embrassant, et, tandis que Madame de Chauvigny intimidée par la scène qui venait de se passer, pleurait à l'écart en silence, il adressa à sa fille les plus tçndres reproches :
" Que vous avons-nous donc fait, ma chère enfant, pour nous abandonner ainsi ? Est ce donc pour vous un si grand sacrifice que de demeurer avec nous, du moins jusqu'à ce que vous nous ayez fermé les yeux ? Alors vous serez libre, et vous pourrez faire votre choix.*"
En prononçant ces paroles, iU'entraîna doucement hors de l'appartement, suivi par Madame de Chauvigny. En un instant, ils furent tous montés en voiture, ?t l'abbaye était déjà hors de vue que la jeune fille n'avait pu proférer une seule parole pour se défendre.
Un nombreux cercle d'amis attendait le père triomphant, à son- arrivée au château, pour le féliciter de son heureux succès; la soirée se passa en fêtes et en .réjouissances. Une seule personne se retira, cette nuit-là, le cœur triste et désolé: c'était Mlle, de Chauvigny qui comprenait maintenant plus clairement que jamais les intentions de son père sur elle ; car il venait de lui dire, en la quittant, de se préparer, pour le lendemain, à l'accompagner dans une partie de chasse.
u Madeleine, lui dit-il au retour de cette promenade, avez- vous remarqué ce beau jeune homme qui montait -son cheval avec tant de grâce en avant de nous? " Et sans attendre sa réponse : " C'est de tous mes amis, ajouta-t-il, celui que j'estime Je plus; et j'espère qu'avant •"•i vous partagerez le même sentiment." 'Ile. de Chauvigny comprit par ces paroles
que le chevalier Charles de Grivel de la Peltrie, issue de la maison de Tounois, était l'époux que ses paren ts 1 ui desti naien t En vai n protesta-t-elle par ses larmes et ses supplications, en vain allégua- t-el le sa jeunesse et son inexpérience, ils furent inexorables ; et tout ce qu'elle put obtenir fut un délai de quelques jours.
Dans ces angoisses, elle eut recours à la prière, et offrit à Dieu en sacrifice le bonhour qu'elle avait rêvé de pouvoir bientôt se consacrer à loi seul. Cette offrande fut agréable au Seigneur ; car, dès lors, il lui donna l'assurance qu'un jour elle lui appartiendrait sans partage.
Fortifiée par cette voix intérieure, elle se soumit aux ordres de son père, et offrit sa main à M. de. la Peltrie.
L'époux, du reste, que ses parents lui avaient choisi était digne de sa piété et de son amour. Pendant tout Te temps que dura leur union, il n'eut pour elle que la tendresse la plus délicate, mêlée d'un profond respect que lui inspirait sa rare vertu. Elle, de son côté, sut si bien orner son âme de toutes les qualités de la vraie épouse chrétienne, que son mari ne cessait de répéter qu'il ne formait plus qu'un seul vœu sur la terre, celui de vivre longtemps, afin de jouir du bonheur dont elle était pour lui l'ange visible.
Mais la providence en avait décidé autrement ; car après cinq ans de cette union inaltérable, M. de la Peltrie lut enlevé subitement à la fleur de l'âge. 1 Elle n'avait eu de son mariage qu'une seule fille qui n'avait vu le jour que pour aller augmenter le nombre des prédestinés.
.Kestée veuve et sans famille à vingt-deux ans, elle sentit renaître en elle le désir de se consacjrer entièrement à Dieu dans la vie religieuse ;**et pour se préparer à cette vocation sublime, elle fit de sa maison une espèce de couvent et d'hospice, où elle recevait les pauvres et les malades avec une charité digne des premiers siècles de l'église.
Cependant elle était partagée entre le désir de renoucer à tout pour Jésus-Christ, et celui d'employer l'immence fortune dont elle jouissait, au soulagement des misères spirituelles et corporelles du prochain, pour lesquelles Dieu lui avait donné une tendre compassion. Sa charité se portait de préférence vers les sauvages du Canada, où la France venait d'établir une colonie, et que les Pères de la Compagnie de Jésus avaient commencé d'évangéliser.
Le Père Le Jeune, supérieur des Jésuites dans la Nouvelle-France, venait de publier à cette époque une Relation des Missions du Canada.
Il y invitait fortement toutes les personnes pieuses à concourir, selon leurs moyens, à la conversion des ^ sauvages ; et il terminait ses pressantes exhortations par ces paroles touchantes :
" HélasI ne se trouvera-t-il pas quelque bonne et vertueuse Dame qui veuille venir en ce payfl