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CHAPITRE HUITIEME

Vooation de la Mère de l'Incarnation pour le Canada.

Cependant la main de Dieu qui soulevait à dessein tant de ronces et d'épines soYis les pas de Madame de la Peltrie afin de raffermir sa vocation et d'en épurer tous les motif, n'était pas

1. Charles Sainte-Foi, auteur d'une courte esquisse de la vie de Madame de la Peltrie, d'où nous avons tiré ans partie de cette notice.

DEUXIÈME ÉPOQUE

inacfcive dans Pâme de la Mère de l'Incarnation. Nous avons déjà vu comment, après une longue série d'épreuves, le Seigneur l'avait initiée aux

Sas ineffables mystères, l'avait ensuite élevée à sublime dignité d'épouse, puis avait enchâssé son cœur dans le sien, et l'avait enfin enflammée de l'esprit apostolique. Nous allons voir maintenant par quelles mystérieuses opérations il mit le dernier perfectionnement à cet esprit d' apostolat. "La divine Majesté, voulant me dépouiller absolument de mon propre vouloir dans les choses mêmes qu'elle m'avait commandées, afin que tout fàt d'elle et qu'il n'y eût rien de la créature, me fit connaître, un jour, pendant que j'étais en oraison devant le Saint-Sacrement, qu'elle allait me réduire à ce dépouillement entier et parfait. Je traitais alors avec elle du salut des âmes, dans l'accès ordinaire qu'il lui plaisait de me donner. En ce moment elle m'ôta tout pouvoir de continuer ce commerce, et ravit mon âme en une extase qui la mit dans son souverain et unique bien. Au milieu de ces divins embrassement*, elle me découvrit le grand avantage qu'il

M. de Bemières, qui eut occasion de connaître intimement la Mère de l'Incarnation et de l'entretenir souvent des dons surnaturels qu'elle avait reçus, eut le bonheur de recueillir de ses propres lèvres le récit de cette faveur insigne. Voici comment ce grand maître de la vie mystique apprécie cette grâce et celle qui en fut l'objet,

"Je me souviens que cette grande religieuse parlait admirablement de l'excellence de la vie apostolique, et qu'elle en avait des sentiments exquis. Elle souffrit un jour une opération bien extraordinaire. Comme elle s'efforçait de prendre la volonté divine pour ne la quitter jamais, et la fléchir à l'établissement du royaume de son fils sur toutes les nations, Notre-Seigneur prit la sienne ; et depuis elle n'a point eu de volonté propre ; mais la seule volonté de Dieu a été sa volonté.

"C'est une grande âme, solidement vertueuse, qui a une profonde humilité, une charité éminente, et qui ne perd point l'union actuelle avec Dieu.

" Elle dit donc que Dieu la dépouilla de son

y a de lui gagner des âmes, et m'excita à lui ! propre vouloir, ou, pour me servir des paroles demander cette grâce. Alora mon âme prenant | dont il usa à son égard, il triompha de sa volonté ;

vivement les intérêts de son Epoux souhaitait avec une amoureuse impatience l'extension de son royaume et s'offrait pour cela en sacrifice, fallût-il donner mille vies. Je conjurais le Père Eternel de me mettre en état d'exécuter les commandements qu'il m'avait faits de lui bâtir, au Canada, une maison où il fût glorifié avec Jésus et Marie. Je le priais d'y joindre le grand Saint Joseph, parce que j'avais de fortes impressions que c'était lui que j'avais vu être le gardien de ce grand pays. J'avais une certitude qu'il agréait les instances que je faisais par le mouvement de sou esprit. Cette Majesté suprême jetait ses regards sur moi, et me faisait entendre que par une amoureuse violence, j'avais voulu ravir sa volonté ; mais que par son amour, elle voulait triompher de la mienne. Ah! qui pourrait décrire ce commerce d'amour !

" Il se fit alors une opération dans mon âme, qui la réduisit à une délicieuse agonie. Je me vis en un moment absorbée en Dieu, qui par un amour de complaisance, me voulait surmonter, m'ôtant ma volonté à l'égard de mes poursuites pour l'extension du royaume de son fils. En effet il me martyrisait ; car à peine me permettait-il de jeter un soupir pour arrêter ce tourment qui m'arrachai Ua vie et me charmait tout ensemble. Alors je m'aperçus que je n'avais plus de volonté, et que Dieu voulait pour moi. J'acquiesçai et me confessai vaincue. Je chantai le triomphe de mon vainqueur et reconnus la justice de son vouloir. Dès ce moment je fus délivrée des langueurs que me causaient mes poursuites.

C'était un repos, une paix, un non vouloir, une demeure dans la volonté de Dieu qui m'accompagnaient toujours en m' occupant des intérêts du Verbe incarné.

non qu ? il lui enlevât cette puissance qui est le principe des actions spirituelles, ou qu'il la privât de sa liberté j mais la volonté divine s'empara tellement de la sienne, qu'elle ne pouvait plus vouloir que ce que Dieu voulait. Ainsi on eût pu lui donner ce nom admirable que Dieu avait promis à une nation qui devait être toute à lui : On vous appellera, ma volonté est en elle.

Cette faveur merveilleuse commença par une espèce d'agonie, c'est-à-dire que sa volonté agonisa avant que de mourir à elle-même, pour se perdre en celle de Dieu. Il ne lui restait plus alors que de faibles aspirations, qu'elle offrait en acquiescement à la perte de sa volonté. Cette agonie fut pleine de délices : car comme il n'est rien de plus affligeant que de suivre les désirs de sa propre volonté ; il n'est rien, au contraire, de plus doux que de ne vivre que de la volonté de Dieu. Aussi le nouvel état, qui succéda à cette opération fut un état tout de délices, de paix, de repos, et de demeure parfaite en la volonté de Dieu. "

Ce fut vers l'année 1636.que notre bienheureuse Mère entra dans cette nouvelle phase de l'amour divin. Comme la fiancée des Cantiques, transportée par son divin Epoux dans cet Eden embaumé de quiétude et de paix, au milieu des lis immaculés de ses divines affections, elle eu savoura les pures délices pendant l'espace d'une année entière.

Au sortit de cette heureuse solitude, elle sentit naître en elle uue vive inspiration de faire part à son directeur, le Père Salin, de sa vocation pour les missions du Canada. Mais dès les premiers mots, il lui imposa silence, en la reprenant sévèrement de s'amuser ainsi, disait-il, à de vaines et ridicules fantaisies. L'humble religieuse baissa

LA MÈRE DE L'INCARNATION

la tête sans répondre et s'anéantit profondément devant Dieu, en renouvellant à ses pieds la promesse d'une éternelle obéissance a ses ordres. Elle attendit ensuite, dans une paix parfaite, le moment de la vocation divine sans oser communiquer à personne ses sentiments intérieurs.

Aussi fut-elle bien surprise, vers le même temps, de voir son secret divulgué, d'entendre plusieurs personnes lui en parler, et d'autres lui en écrire de divers endroits. Elle ne se crut cependant pas suffisamment autorisée de le dévoiler ; et elle ne répondit aux lettres qu'elle reçut et aux interrogations qu'on lai lit à cette égard, que d'une manière vague, ne laissant entrevoir que le zèle ardent dont sun cœur était épris pour le nalut des infidèles. Mais ses paroles étaient toutes de feu, dès qu'elle ouvrait la bouche sur ce sujet ; et elle avait si bien réussi à communiquer ses ardeurs apostoliques à toutes ses compagnes, que la communauté entière s'était a c *ocié à elle pour offrir à Dieu des prières, des pénitences et des communions continuelles dans cette intention.

Cependant plus l'heure marquée par les desseins de Dieu approchait, plus il la sollicitait vivement de dévoiler ses secrètes inspirations : il la menaça même de l'abandonner si elle tardait plus longtemps d'obéir à sa voix. Sa première pensée fut alors d'écrire au Père de la Haye ; mais la crainte que lui inspirait le Père Salin la retint.

Ce fut au milieu de ces anxiétés qu'elle reçut la visite du P. de Lidel, qu'elle fit confident de ses troubles intérieurs. Il lui conseilla d'écrire au P. de la Haye, qui mieux que personne connaissait ses dispositions. Elle suivit son conseil, d'après l'ordre de sa supérieure. Le Père lui répondit qu'elle devait se disposer à accomplir les vues de la divine providence, et qu'il espérait €n voir bientôt l'exécution. Cette réponse rétablit le calme dans l'âme de notre sainte.

Quelque temps auparavant, elle avait appris que Dom Raymond de Saint-Bernard, son ancien directeur, songeait • aussi à passer au Canada. En effet, cet éminent religieux se concertait alors avec les PP. Jésuites dans cette intention j mais Dieu se contenta de sa bonne volonté et ne lui permit pas d'aller recueillir avec eux lés palmes de l'apostolat, et peut-être du martyre. Les Supérieurs de sa congrégation s'opposèrent à son pieux dessein.

A l'époque où il regardait encore son départ pour le Canada comme certain, la Mère de l'Incarnation lui écrivit pour lui faire partager son bonheur et s'éclairer de ses lumières. H n'entra pas d'abord dans ses vues et combattit même toutes les raisons qu'elle put lui alléguer. Enfin elle lui exposa, dans une longue lettre, tout ce qui s'était passé en elle à ce sujet, le priant d'y réfléchir sérieusement devant Dieu. Il se rappela alors son caractère d'esprit, incapable de se gouverner par l'imagination ; les faveurs qu'elle

avait reçues du ciel dès sa plus tendre enfance, et la fidélité qu'elle y avait toujours apportée : ses premières inclinations oui la portaient a s'unir aux prédicateurs de l'Evangile ; son zèle en mille occasions pour la gloire de Dieu ; ses désirs si ardents et néanmoins si peu empressés. Il vit cette paix si inaltérable au milieu des plus violentes saillies de son amour ; cette élévation d'âme jointe à la plus profonde humilité et à la plus parfaite soumission aux ordres du ciel ; mais surtout cet entier détachement de tout sentiment propre, malgré une connaissance certaine de la volonté du Seigneur ; et il ne put s' empêcher de reconnaître le doigt de Dieu dans cet appel, et d'y donner son entière approbation. 1 Dès lors il fit tout en son pouvoir pour lui en faciliter l'exécution j mais le ciel, qui, ne l'appelait pas lui même au Canada, lui refusa aussi la consolation de contribuer à y établir son heureuse disciple.

Il vit rompre l'une après l'autre toutes les mesures qu'il avait prises pour elle et pour lui. A la nouvelle de ce double malheur, la Mère de l'Incarnation écrivit à ce bon Père pour lui offrir les consolations de l'amitié et de la reconnaissance. Elle était bien loin de se douter alors des cruelles alarmes qui l'attendaient à son tour.

En effet toutes les contradictions vinrent fondre sur elle à la fois. Les. personnes qui lui inspiraient le plus de vénération et dont l'assentiment lui aurait été si précieux, se déclarèrent contre elle et traitèrent ses projets de rêves illusoires. Sa plus tendre amie même, la Mère de Saint-Bernard, alors supérieure, qui avait applaudi plus q' aucun autre à sa vocation, alla 'jusqu'à lui dire que si Dieu lui accordait ce qu'elle implorait avec tant d'ardeur, ce ne serait que pour la punir de sa témérité. Mais sa grande âme ne fut nullement ébranlée par tant d'assauts ; et rien n'est plus admirable que les sentiments de confiance et de soumission aux ordres da la providence qu'elle exprime dans une lettre qu'elle écrivait à ce sujet au R. P. Dom Raymond de Saint-Bernard :

" Nous sommes en butte à de grandes afflictions, mon R. Père, mais si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Le bien où nous aspirons ne mérite- t-il pas d'être acheté à grand prix? Prenons courage, mon très-cher Père j l'amour de Jésus combattra pour nous, puisque nous ne dêsiron% travailler que pour sa gloire. Quand je considère les œuvres admirables de notre divin Maître, tous ces orages ne me semblent rien ; il est plus fort que tous les hommes ensemble, et c'est lui qui commande aux vents et aux tempêtes. S'il nous veut dans la Nouvelle- France, ses desseins s'accompliront malgré tous les obstacles j car ce ne sont devant lui que des pailles et des toiles d'araignée qu'il peut détruire

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