Eoce ego, mitto me. /«afe. VI
DEUXIÈME ÉPOQUE
propre dépens, quoique la compagnie fût obligée, en vertu de ses engagements, à traverser à ses fraifi tous les colons de la Nouvelle-France et tous les effets qu'ils feraient venir, pendant l'espace de trois années consécutives.
Us n'eurent rien à répliquer à cette réponse ; et il ne fat plus question que du choix des relicîenses. Madame de la Peltrie réclama tout d'abord la Mère de l'Incarnation ; et comme on lui représentait que l'archevêque de Tours, Mgr. IPEschaux, ne consentirait jamais à en faire k sacrifice, elle déclara qu'elle tenait telle-' ment à l'obtenir, qu'elle ne partirait pas sans elle. Le P. Provincial des Jésuites insista, et lui fit observer que plusieurs raisons militaient en faveur des ursulines de Paris. D'abord que leur communauté, étant au centre des relations commerciales, les communications avec eUe serait pluB faciles j en second lieu, que leur constitutions convenaient mieux au dessein qu'on avait en vue, que celles de Tours, parce que les Ursulines de Paris faisaient un vœu spécial que ne prononçaient pas celles de Tours, celui d'instruire la jeunesse,- enfin que la différence qui existait dans les costumes pourrait bien, plus lard, causer des divisions, si la nouvelle communauté venait, par la suite, à se recruter dans les deux monastères. Malgré toutes ces objections, Madame de la Peltrie, appuyée surtout par le P. de la Haye qui connaissait tout le prix de Vacquieition de la Mère de l'Incarnation, demeura inébranlable.
On accéda à son désir, et il fut convenu sur .le champ que M. le Commandeur de Sillery. Y un des membres de la compagnie des Cent-Assôciés, et l'âme de toutes le3 entreprises qui se faisaient alors cour la gloire de Dieu, M. Fouquet, et les PP. Dmet et de la Haye écriraient de concert à Mgr. D'Eschaux, pour obtenir son consentement. Madame de la Peltrie se chargea de porter ellemême la lettre, afin de l'appuyer auprès de Parchevêque de toutes les raisons que son zèle pourrit lui inspirer. Le P. J)inet écrivit en outre au P. Grand-Ami, recteur du collège de Tours, pou lui enjoindre d'user de toute son influence en faveur de Madame de la Peltrie.
Satisfaite de l'heureuse issue de ses démarches, elle se hâta de prévenir la supérieure des Ursu- Iîms de Tours et la Mère de l'Incarnation de sa prochaine arrivée; et pendant que le P. Lalemant - •» rendait à Dieppe pour présider à l'équipement . do vaisseau qui devait servir à leur transport, •Uo partit de Paris, toujours accompagnée de IL de Bernières, pour se rendre à Tours.
Cependant la nouvelle des événements extra- ! «rtmaires qui allaient bientôt mettre en émoi la pûamle solitude des Ursulines, n'avait pas encore parmi elles, lorsque, le 22 janvier, fête Bailles de la Sainte- Vierge et de Saint la supérieure reçut la lettre de Madame eltrie, qui lui annonçait sa prochaine
Toute la communauté était en ce moment en pèlerinage à un petit oratoire appelé l'Hermitage de Saint Joseph, situé à l'extrémité du jardin du monastère, dans une retraite charmante, ombragée par un bouquet d'arbres. Ce fut là que la supérieure apprit à la communauté l'honneur insigne dont le ciel avait daigné les favoriser. Elles purent à peine ajouter foi à ce bonheur inattendu, tant elles se croyaient peu dignes d'un choix si glorieux ; et toutes en chœur entonnèrent un hymne d'actions de grâces en l'honneur du saint patriarche sous les auspices duquel cette merveille s'était opérée.
Elles étaient encore sous l'impression de cette heureuse nouvelle, lorsque, le 19 février 1639, Madame de la Peltrie arriva à Tours avec M, de Bernières.
Le premier soin de ceux-ci fut de se concerter avec le P. Grand- Ami, et de le prier d'aller d'abord seul chez l'archevêque, pour le préparer à la demande qu'ils venaient lui faire. Il s'y prêta de bonne grâce, quoiqu'il appréhendât fort d'essuyer un refus; mais à peine eut-il exposé le sujet de sa visite que le saint prélat, tout surpris, et ravi d'admiration, l'interrompit : " Eh quoi ! mon Révérend Père, s'écria-t-il, est-il donc vrai que Dieu veuille choisir quelques-unes de mes filles pour un si pieux dessein? Ah! je ne suis pas digne d'une telle grâce. Mais en trouvera-t-on parmi elles qui soient assez courageuses pour affronter les périls Je la mer? "
Le Père lui fit connaître aloi\= les dispositions de la Mère de l'Incarnation.
— "Allez, continua alors l'archevêque, et dites de ma part à la supérieure des Ursulines de donner entrée dans le cloître -à Madame delà Peltrie. et de lui faire la même réception qu'elle me ferait à moi-même. "
Le P. Recteur avait été loin de s'attendre à une si gracieuse réception, et à un succès si facile et si prompt; il courut transmettre aux Ursulines l'agréable message qu'il venait de recevoir. En descendant les degrés de l'archevêché, il rencontra Madame de la Peltrie et M. de Bernières, qui eu le voyant devinèrent sur sa figure l'heureux succès de son entrevue. L'archevêque leur fit l'accueil le plus cordial, et ne fut pas longtemps sans reconnaître que leurs mérites surpassaient encore le portrait que lui en avait fait le P. Grand-Ami. Il fut enchanté surtout de l'exquise modestie de Madame de la Peltrie, et lui promit son assistance et sa protection pour tout ce qui dépendrait de lui.
A peine étaient-ils sortis que le P. Recteur entra de. nouveau chez le prélat, qui, en le congédiant après sa première visite, l'avait chargé de venir 1 informer si la Mère de l'Incarnation persévérait toujours dans ses premières dispositions. Il iui dit que non-seulement elle soupirait encore des mêmes ardeurs; mais que l'esprit d'apostolat s'était répandu dans toute la communauté, qu'il n'y avait pas dans le monastère
uhe seule religieuse qui ne brûlât de zèle pour le pal ut des âmes, et que c'était vraiment un spectacle ravissant que de les voir et de les
» entendre. x
li Puisqu'il en est ainsi, repartit l'archevêque attendri jusqu'aux larmes, dites à Madame de la Peltrie que je lui donne la Mère de l'Incar-
■ nation, et celle des religieuses que la communauté lui désignera pour compagne. "
Pendant cet intervalle, M. de Bernières avait conduit Madame «le la Peltrie au monastère des Ursulines. La supérieure à la tete de toutes les religieuses l'attendait à l'entrée du ck-îlrc. Dès qu'elle parut, toute la cuiiiinuuauté, sépaiée en deux chœurs, entonna le V, : ni Creator, pendant que la cloche du monastère sonnait à toute volée. On la cuiidu'iHt en triomphe à l'église, où le prie-Dieu, destiné aux visites épiscupales, lui avait été préparé. Après le chant du Fe Deum, toutes les religieuses, rangées en hémicycle autour «Telle, s'agenouillèrent ensemble au moment où elle se prosterna pour adorer le Saint- Sacrement. Il y eut un instant vie" silence solennel et de recueillement plein d'émotion. En se relevant après son adoration, Madame de la Peltrie promena ses regards sur le cercle de figures rayonnantes qui l'entouraient, Elle fut frappée de l'air d'exaltation religieuse dont elles
Î>araissaient toutes animées. " On eût dit, ajoute a Mère de l'Incarnation, que cette bonne Dame avait apporté avec elle la joie du paradis, et que V Esprit-Saint qui venait d'être invoqué, était descendu sur chacune de nos sœurs, et les consumait du même feu dont furent embrasés les apôtres, réunis dans le cénacle, au jour de la Pentecôte. "
Il y eut alors un moment d'enthousiasme indicible; toutes les religieuses vinrent, l'une après l'autre, se jeter aux pieds de Madame de la Peltrie pour se disputer l'honneur de son heureuse préférence. El les embrassaient ses genoux, les arrosaient de leurs larmes, et lui adressaient des paroles si touchantes que Madame de la Peltrie, suffoquée par son émotion, ne pouvait répondre que par des sanglots.
" Pour moi, continue la Mère de l'Incarnation, dès que je l J eus envisagée, je me ressouvins de cette Dame que j'avais vue en songe, et qui m'accompagnait dans le grand pays qui m'avait été montré. L'ingénuité et la douceur de son visage, son teint, et toutes ses manières m'en renouvelèrent l'idée, et mon cœur se sentit toutà-coup uni au sien dans l'œuvre qu'elle allait entreprendre pour la gloire de Dieu. Ce qui me fit encore admirer la divine providence, ce fut d'apprendre plus tard d'elle-même, qu'en même temps que Dieu me l'avait montrée intérieurement, il lui avait aussi donné les premières inspirations de fonder un séminaire au Canada." Pendant les trois jours que l'illustre fondatrice