‹ Biographies canadiennes (volume 2)Chapitre 47 sur 196 · Math, xix · texte numérisé non relu

Math, xix

LÀ MÈRE DE L'INCARNATION

et la Mère de Saint-Joseph y fussent aussi présentée.

Le vénérable vieillard témoigna d'abord son bonheur du choix que le Seigneur avait daigné faire de deux de ses religieuses pour une œuvre aussi sainte ; mais il ajouta que la sagesse et sa conscience lui prescrivaient de ne rien conclure sans être assuré de ressources suffisantes pour le nouveau monastère. Il pria, en conséquence. Madame de la Peltrie de passer en sa présence le contrat de fondation.

Madame de la Peltrie répondit que son dessein était de consacrer sa fortune tout entière à cette œuvre, et que pour s'interdire à elle-même et à tout autre les moyens d'en rien retrancher, elle se donnait elle-même à la nouvelle communauté. Mais que comme elle n'avait pas prévu cette demande avant son départ de Paris, où se trouvaient tous ses papiers, elie laissait à* Monseigneur de juger s il ne serait pas plus opportun de retarder de quelques jours l'exécution de ce contrat, dans la crainte d'omettre dans l'acte quelque clause essentielle, qui le frappât de nullité ; qu'au reste, s'il voulait lui indiquer à Paris quelques personnes en qui il eût une parfaite confiance, elle était prête a passer le contrat de fondation en leur présence, et d'y suivre toutes ses intentions.

Le prélat se rendit à de si excellentes raisons, et délégua à cet effet le P. de la Haye et Dom Raymond de Saint-Bernard, alors provincial de son ordre.

Enfin le jour du départ de Tours se leva; c'était le 22 février 1639. Dès le .matin, le carosse de l'archevêque attendait, dans la cour du monastère des Ursulines, les deux missionnaires pour les transporter au palais épiscopal, où le vénérable prélat voulait célébrer la sainte messe en leur présence, et les communier de sa main. Mais sa paternelle sollicitude lui avait fait tenter plus que ne permettaient son extrême vieillesse et ses infirmités. H ne put qu'assister à l'auguste sacrifice qu'il fit célébrer par son aumônier, et communier avec les deux religieuses, accompagnées de leur supérieure, d'une autre religieuse, de Madame de la Peltrie et de M. deBernières.

Après le repas d'adieu qu'il leur servit à sa propre table, et pendant que son secrétaire expédiait les lettres d'obédience, il les réunit dans son salon pour leur adresser ses dernières paroles. La Mère de l'Incarnation le pria alors de leur commander le voyage, afin de jouir du mérite de l'obéissance. Le vénérable patriarche, attende jusqu'aux larmes, se rendit à leurs vœux, et leur adressa d'une voix tremblante d'émotion une exhortation si touchante, si pleine d'onction et d'esprit évangélique, que toute la pieuse société fondit en pleurs. " Mes sœurs, ajouta- t-il en terminant, à la veille où vous êtes d'entrer dans une nouvelle terre promise, nous allons chanter ensemble, avant de nous séparer,

le cantique des enfants d'Israël au sortir de l'Egypte. "

Transportée d'un saint enthousiasme, la Mère de l'Incarnation entonna alors avec sa compagne le psaume In exiiu Israël de JSgypio, puis le cantique Magnificat, auxquels toute l'assistance répondit en chœur. Enfin l'archevêque se tournant vers M. de Bernières et Madame de la Peltrie: "Voici, leur dit-il en indiqua** las deux héroïnes, l'inestimable trésor que je tous confie y voici les deux pierres fondamentales de l'édifice que vous vouiez élever dans le Nouveau-Monde, à la gloire de Jésus et de Marie. Qu'elles y soient comme deux pierres précieuses, semblables à celles des fondements de la Jérusalem céleste. Que ce temple soit à jamais un lieu de paix, de bénédictions et de grâces, plus fécond que ne fut jamais celui de Salomon.

Que les portes de l'enfer ne prévalent point contre lui, et ne puissent jamais lui nuire davantage qu'à celui de Pierre. Que Dieu y habite comme Père et comme Epoux, jusqu'à la consommation des siècles. "

En achevant ces paroles, qui furent comme le testament de ce vénérable vieillard de quatrevingts ans, il étendit les mains sur les saintes fondatrices, qui se jetèrent à ses pieds pour recevoir sa bénédiction.

De là, elles revinrent au monastère pour embrasser une dernière fois leurs chères compagnes.

Un coup d'œil jeté en arrière suffira pour faire comprendre le vide immense qu'allait mire dans cet asile sacré le départ de ces deux éminentes religieuses. Marie de l'Incarnation était en effet la mère spirituelle de la plupart de ses sœurs, tandis que la Mère de Saint-Joseph parles grâces attractives de son caractère et la candeur de son âme aimante, en était le charme et l'idole.

Toutes les religieuses vinrent l'une après l'autre' se jeter en sanglotant dans leur bras, les arroser de leurs larmes et leur faire leurs adieux dans une tendre et suprême étreinte. Seule la Mère de l'Incarnation posséda son âme, au milieu de l'attendrissement général. Soutenant le courage moins viril de sa compagne, dont le cœur plus sensible fléchissait parfois sous le fardeau de l'émotion, entourée de toutes ses disciples, si tendrement aimées, qu'elle avait enfantées à la vie parfaite, et qui ne pouvaient détacher leurs regards, ni leurs cœurs de leur mère, elles les exhortait à consommer généreusement leur sacrifice ; et pendant qu'elle leur parlait avec une onction admirable, ses regards sereins, élevés vers le ciel, semblaient déjà contempler, dans un monde invisible, la couronne promise à ses travaux. Ceux-là seuls qui ont le sentiment intime et profond de la foi comprendront tout ce qu'il y a d'exaltation et d'indissoluble énergie dans ces pures et saintes affections de cœurs angéliquee, dans cette ineffable union des âmes, victorieuses de l'égoïsme, dont les sentiments, même purement naturels, transfigurés par la

TROISIÈME ÉPOQUE

et consacrés par la foi, plongent dans le j Dieu même, et conservent toujours avec leur de leur innocence! l'immortalité de çine. Gomme ces lianes de nos forêts, ratiennent et forment d'invincibles nœuds .relaçant au tronc des Vieux arbres, ainsi s des chastes affections, qui unissent les i monastiques, se resserrent et deviennent des en se rattachant au ciel.

i nos chères voyageuses s'arrachèrent à ernels embrassements, et montèrent dans aras qui les attendaient déjà depuis longions la cour du couvent. Bientôt le pas les chevaux eut dérobé à leurs yeux la monastère tant aimé qu'elles ne devaient sais revoir.

i donc, cloître béni, portique sacré du coulèrent tant d'heures fortunées, tant * de paisible solitude sous l'unique regard , dans les suaves et mystiques entretiens ke Epoux. Adieu, toi aussi, charmant la Touraine, adieu pour jamais, car ces chéries, qui vont te quitter pour un loin- 1, ne reverront plus tes campagnes si i attrayantes, peuplées de tant et de si îvenirs, et que leurs regards parcourent lernière fois !

i avoir vu soi-même ce pays enchanteur mprendre combien le cœur et l'âme doir attacher invinciblement, et quel cruel ! il fout s' imposer pour dire un éternel ces lieux chéris du ciel et des hommes, a été donné de contempler à loisir ces [ues horizons, de reposer nos regards sur luse cité de Tours, sur l'antique monasi Ursulines, où semblait errer encore sacrée de la Mère de l'Incarnation. Et que, l' esprit plein de cette douce vision, ntemplions, du haut des tours de la Je, le splendide paysage qui se déroulait yeux, chaque monument, chaque édifice, leur des champs semblait exhaler son

mêlé au souveuir mélancolique de la intaine et nous redire son nom tant aimé ■u pays et de notre cher Canada. Chaque e de la terre ou du ciel nous l'apportait

parfums de la brisç du soir, avec les volées des cloches argentines, avec le i soleil couchant qui dorait de ses teintes e lignes harmonieuses de l'horizon, les environnantes, le cours limpide de la fenestTage et les mille clochetons de la île, et l'antique façade du cloître des », Toutes ce qui parlait aux sens, au à l'âme, au milieu de cette riche nature, était avec amour : Marie de l'Incarnation.

TROISIEME EPOQUE

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