‹ Biographies canadiennes (volume 2)Chapitre 57 sur 196 · Charlotte Barré · texte numérisé non relu

Charlotte Barré

TROISIÈME ÉPOQUE

trir, notre pauvreté ne nous permettant pas de faire autrement."

Cependant ce dépouillement extrême faisait peu d'impression sur la grande âme de la Mère de l'Incarnation. Cette amante désespérée de la pauvreté de Jésus-Christ, 1 avait même trouvé des délices à s'arracher ces dernières ressources. " En Tendant ces meubles, dit-elle, je sentais une grande joie en moi-même, m'imaginant que Dieu me traitait comme Saint François, qui, abandonné de son père, lui rendit jusqu'à ses habits."

Mais ce qui lui perçait l'âme d'un glaive, c'était cette cruelle séparation d'une amie, d'une bienfaitrice insigne, et la perspective de l'abandon de sLb chères élèves que l'inflexible nécessité allait bientôt disperser et rendre à leurs forêts. Les fruits admirables qu'elle avait déjà recueillis de ses travaux ne servaient qu'à envenimer davantage ses blessures. Dès la première année, cinquante élèves sauvages avaient été instruites, et plus de sept Indiens, tant hommes que femmes, avaient été assistés spirituellement et corporellement. Fallait il donc renoncer pour jamais à ces mri.^on* ?

Cependant M. de Bernières lui écrivait : " Il iaut se résoudre à congédier vos élèves et vos ouvriers, ne pouvant suffire à leur entretien, puisque pour payer seulement le fret de ce que je voua envoie, il me faut trouver neuf cents livres, ce qui forme tout le revenu de votre fondation. Et de plus, si Madame votre fondatrice vous quitte, comme j'y vois de grandes apparences, il vous faudra revenir en France, à moins que Dieu ne suscite une autre personne qui vous soutienne."

Mais pendant que toutes les espérances et les ressources humaines croulaient autour d'elle, la ' t Mère de l'Incarnation resta ferme dans son E f imperturbable confiance en Dieu. Elle résolut [ de retenir ses pensionnaires sauvages, de continuer ses aumônes aux pauvres indigènes qui venaient en foule implorer sa pitié, et d'achever la construction . du monastère. "M. de Ber- • mères sera épouvanté en voyant que je lui demande des vivres comme à l'ordinaire, et de plus je lui envoie des parties pour six mille livres qui ont été employés à payer les gages de nos

I ouvriers, et à l'achat des matériaux de notre bâtiment, sans parler du fret du vaisseau ; car en tout cela, nous n'avons que la providence de Dieu. On dit que tout est perdu ; et cependant je me sois sentie portée intérieurement à poursuivre ce que Notre-Seigneur nous a fait la grâce de commencer en sa nouvelle Eglise." Tant de calme, d'assurance et d'énergie dans un si profond dénument, semblerait le fruit de la surabondance des consolations célestes ; cependant cette Itoesae extérieure n'était qu'une pâle image de

1. Bxprwiioa de Bosauet dans le panégyrique de Site François.

la détresse de son âme. Elle se voyait, en ce temps là même ensevelie dans les plus épaisses ténèbres et assaillie par des tentàtMs de désespoir qui la plongeaient dans une aume d'humiliations. "Je me voyais infiniment digne de mépris, et la plus vile créature qui fût au monde. Dans ce sentiment, je né pouvais me lasser d'admirer la bonté et l'humilité de mes sœurs de vouloir bien me souffrir, et dépendre de moi. Je n'osais presque lever les yeux, tant était pesant le poids de cette humiliation ; et c'est ce qui me portait à descendre aux actions les plus basses, ne m'estimant pas digne d'en faire d'autres.

" Aux récréations, je n'osais presque parler ; et j'écoutais mes sœurs avec respect ; néanmoins j'évitais toute singularité auiuiii qu'il m'était possible. J'avais aussi l'esprit libre pour les fonctions de ma charge et l'étude des langues «auVages. Je n'ai point su que personne se fût aperçue de ce que je souffrais, quoiqu'alors j'eusse l'idée que tout le monde voyait ma misère comme je la voyais. Je m'ouvrais peu au P. Le Jeune, me trouvant dans l'impuissance de le faire davantage ; mais ce grand serviteur de Dieu en connaissait assez pour me porter compassion, et pour en appréhender les suites.

" Parmi ces ténèbres affligeantes, il s'élevait quelquefois un rayon de lumière qui éclairait mon âme et m'embrasait d'amour. J'étais toup-à-coup saisie d'un transport extraordinaire, en sorte qu'il me semblait être en paradis, et jouir de Dieu qui m'enivrait de ses faveurs.

Mais que cette extase était courte ! Ce n'était que comme un de ces rayons de soleil qui percent inopinément la nue et qui, en disparaissant . soudain, font paraître le jour encore plus obscur qu'il ne semblait auparavant Aussi ces grandes caresses ne servaient qu'à appesantir de plus en plus ma croix et me rendre mes peines plus sensibles; car je passais d'un abîme de lumière et d'amour, dans un abîme de ténèbres douloureuses; du séjour de la gloire, je nie sentais précipitée dans un enfer ou régnaient des tristesses mortelles. Ce qui me causait les peines les plu s amères, c'était une tentation de désespoir, née en moi dans ces ténèbres, sans que j'en connusse la cause. Je me fusse perdue dans cette tentation, si la bonté de Dieu ne m'eût soutenue par une vertu secrète. Car j'étais quelquefois arrêtée subitement, et je me voyais réellement sur le bord de l'enfer. Et il me semblait que de la bouche de l'abîme sortaient des flammes pour m' engloutir. Je sentais même en moi une disposition qui me portait à m'y précipiter pour faire déplaisir à Dieu. Mais aussitôt la bonté divine, par une effusion de l'Esprit-Saint, semblait exciter la partie supérieure à vouloir en effet être précipitée dans l'enfer, non pour lui déplaire, mais afin que sa justice fût satisfaite dans le châtiment éternel de mes indignités. Cet acte était une simule

LA MÈRE DE L'INCARNATION

vue île loi. Je voyais que je méritais l'enfer, et je consentais à y être précipitée pour un temps, pourvu que je ne fusse point privée de l'amitié tic Dieu."

Dans P ardeur Je ce transport l'humble pénitente lit une conlession générale de toutes le* lames de sa vie; miroir fidèle où se peignes ioute l'innocence et la candeur de cette âme un relique.

•* Qui me donnera des larmes de sang pour pleurer toutes mes iniquités? mon céleste Epoux ! Comment avez- vous permis qu'une âme que vous avez tant chérie, vous ait tant offensé ? 1*1 comment ne Pavez-vous pas jetée sous les pieds des démons ? Recevez donc au moins la confession de mes crimes, et châtiez-moi selon vos adorables jugements.

" Vous savez, 6 mon chaste p]poux ! qu'au commencement, lorsque votre divine bonté m'appela extraordinairement, c'est-à-dire à l'âge de dix-neuf ans ; après que vous m'eûtes fait voir Y erreur où j'étais, me croyant dans un état bien parfait, après que par l'excès de vos infinies miséricordes vous m'eûtes lavée dans votre sang précieux : dans une occasion qui se présenta, je raisonnai et je délibérai si je ne retournerais pas dans la route du siècle, et dans la condition dont vous m'aviez délivrée. La tentation qui sous Pombre d'une raison spécieuse, et comme nécessaire, m' ébranla, m'eût infailliblement entraînée, si par votre immense bonté vous ne m'eussiez éclairée et affermie dans votre voie.

" Vous savez aussi qu'en deux autres occasions, lorsque j'étais encore dans le siècle, je m'amusai à de certaines complaisances qui tenaient de l'esprit de nature; que sous Pombre du bien j'y croupis quelque temps; et que si votre miséricorde fie m'en eût tirée, j'aurais étouffé l'esprit de grâce, par lequel vous me conduisiez si amoureusement. Ah ! que j'en ai de douleurs, et combien je mérite d'enfers ! Oui, oui, il est juste, ô mon divin amour ! que vous soyez satisfait.

" En une autre occasion, étant religieuse, je fis, ainsi qu'il me paraît, un acte d'hypocrisie : j'eus de taux sentiments d'humilité, qui me firent aller prier ma supérieure de m' humilier ; et je crois qu'elle m'eût bien mortifiée, de me prendre au mot ; car mon intention, comme je crois, n'était pas pure. J'avais un orgueil secret qui me faisait agir ; c'est pourquoi je mérite toutes sortes d'humiliations. Exterrainez-donc, Justice^incréée, exterminez sans pitié le néant et la poussière. Il n'y a point de châtiments qui soient trop doux pour moi.

"Une autrefois, sous Pombre de justice, je donnai un avis à ma supérieure ; et au fond, ce n'était qu'une vertu plâtrée; et vous avez souffert tout cela 6 mon divin Epoux ! il est juste maintenant que vous en preniez vengeance. Me voilà courbée; châtiez-moi selon les lois que votre

amour a établies. Ah ! je vous demande pardon, anéantie sous les pieds des démons.

" Dans des entretiens que j'eus avec des personnes d'esprit, je me suis laissée aller à des pertes de U' nps, à des badinâmes, à des puérilités, eu é & ard à la gravité, à la sincérité, à la pureté de votre divine conduite sur moi. Je m'abandonnais à la complaisance de ces entretiens qui m'avaient portée à me trop épancher et à faire part aux sens de ce que /expérimentais de spirituel- dans l'intérieur. Votre esprit censeur me lit voir l'importance de cette faute, sans quoi je serais tombée dans de grands relâchements au regard de cette pureté dégagée que vous voulez de moi. Vous ne me châtiâtes pas pour lors; il est dune juste que maintenant vous en lassiez justice, et que vous punissiez ma vanité, qui n'a été autre chose qu'un désir secret de ma propre excellence. Ah ! qu'il est vrai que vous ne voulez point qu'on gauchisse dans les voies du pur amour 1 Je suis venue souiller votre nouvelle Eglise ; je me suis crensée des citernes pleines de boue, qui m'infectent de telle sorte que leurs exhalaisons sont capables de me perdre. Il semble que vous ayez permis au démon d'émouvoir toutes mes passions tour à tour. D'ailleurs je me sens liée et captive; et personne ne me saurait délivrer que vous.

C'est donc de vous seul que j'attends ce secours ; car mes liens m'empêchent de faire le bien que je veux, et mes passions me veulent taire commettre le mal que je ne veux pas, et que je hais ; ô Dieu de miséricorde. ! mettez-y la main, sans quoi c'en est fait de moi. Pardon de toutes mes saillies, de toutes mes imprudences, de tous les sentiments imparfaits, dans lesquels je me suis échappée. Ce qui m'humilie davantage, c'est qu'avec la bassesse de mon cœur, qui me fait estimer digne de tout rebut, lorsqu'on me touche, j'ai le sentiment très- vif.

" Ce sont aussi mes péchés qui sont cause que je porte une charge, qui ne me permet pas de m' employer selon mon désir à P instruction de nos chers néophytes. Hélas 1 mon chaste Epoux ! vous savez l'inclination que vous m'avez donnée pour cela. Ce qui me restait de consolation, c'était de leur apprendre à vous connaître et à vous aimer."

Ainsi s'exhalait en gémissements et en cris d'angoisse cette âme innocente et désolée à la vue des fautes de sa vie; fragilités si légères qu'à peine peut-on leur donner le nom de péchés. Faut-il s'étonner après cela que Dieu ait honoré de tant de visites une âme toujours si pure et si bien préparée à les recevoir?

Ait milieu de ce bouleversement de toutes ses faoultés, la Mère de l'Incarnation ' remplissait

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plus fort de cette tourmente (1647) qu'elle conclut, -avec l'aide du F. Jérôme Lalemant, la

TROISIÈME ÉPOQUE

la grande affaire de l'union des deux branches \ formé le projet de pénétrer jusqu'au pays des de sa communauté sous une même règle. Sun ! Hurons, à plus de trois cents lieues de Québec, activité ne connaissait point de bornes: on la ; à travers les forêts, les rapides, les lacs et les voyait presque en même temps au milieu des ! montagnes, pour aunoncer à ces peuples barbares entants, les nettoyant, les caressant, les instrui- j la bonne nouvelle du pal ut. Ses préparai lis eantj parmi les ouvriers, les animant, les éclai j étaient même déjà faits j et elle n'attendait plus rant de ses conseils, surveillant tous les travaux j que la saison favorable pour s'embarquer ; lorsdu monastère j dans les offices les plus vils, se . qu'un père Jésuite, arrivant de cette mission faisant la servante des autres ; et avec cela ne ' lointaine, lui fit voir si clairement l'inutilité d'un manquant à rien des soins plus relevés et plus I tel voyage, et le danger éminent de tomber entre difficiles de sa charge. Le soir, la dernière au les mains ries farouches Iroqiiois, qu'elle se résilit, le matin, la première sur pied; toujours ou gna cnJin à abandoniu'r son héroïque entreprise» en prières ou en actions, elle commandait encore ; Mais elle se consola en y établissant une fondapins par exemples que par paroles. 1 * tiun pour l'entretien d'un missionnaire de la

Ce fut aussi à cette époque qu'elle commença ' Compagnie de Jésus. une longue correspondance avec différentes com- Convaincue désormais que Dieu n'exigeait xnunautês de France, et avec une foule de per- d'elle pour raccomplissement de sa vocation et sonnes pieuses, afin de les engager à soutenir pour sa coopération au salut de ces aines délaispar leurs aumônes l'œuvre des l rsulines. Le sées que ses ardentes supplications, ses inortiiinombre de lettres qu'elle écrivit, surtout pendant cations ordinaires, et l'exercice de la charité les douze première.* années qui suivirent *»on j auprès de .-es petites sauvages, elle revint s' ensearrivée en Canada, est vraiment prodigieux ; velir dans sa retraite silencieuse des Ursulines, elle dit elle-même que durant un seul automne, . s'y assujétit à la clôture et à la règle, et y perelJe en écrivit plus de six cents. , sévéra sans relâche jusqu'à son dernier soupir. 1

Le» aumônes qu'elle obtint ainsi fournirent . aux besoins les plu.- pressants de la fondation. ! ~"~"

Cependant l'horreur de ce qu'elle appelait ses péchés avait pénétré jusqu'à la moelle de ses os, j et l'avait animée d'une ardeur inexorable de I vengeance contre, sa chair. Un jour, dans le ! paroxieme de son indignation contre elle-même, ! elle se revêtit d'une haire qu'elle porta pendant :

très-longtemps sans jamais l'ôter, pas même la 1 L'humble monastère de Québec retentit des nuit. Son confesseur en ayant été averti, lui en ; cantiques d'allégresse de tous ses enfants au fit de sanglants reproches, et lui ordonna d'aller j retour de cette fondatrice tant aimée. Les petites sur le champ déposer cet instrument de pénitence. \ sauvagesses, qu'elle avait si souvent pressées sur La sainte désolée se jeta à ses pieds, et le supplia j ses genoux, vinrent toutes, triomphantes et ivres de vouloir bien entendre la déclaration de tous ; <] e joie, se jeter dans ses bras. L'une d'elles ne ses péchés et de toutes ses imperfections, afin de [ sachant comment exprimer son bonheur, lui dit juger put lui-même de sa conduite criminelle, et avec une naïveté charmante: "Mère, depuis de lui en prescrire le châtiment. Le père la | trois ans. je n'ai pas cessé de prier le lion Dieu repoussa d'abord; mais enfin, attendri de «ses » po Ur toi. "

larmes et de ses instances, il consentit à l'en- , Mais nulle, parmi cette sainte famille, ne tresteudre. Elle lui fit aussitôt, sans examen, une j suillit d'une joie plus vive, au terme de cette confession générale de toute sa vie, avec une j longue absence, que celle dont les épaules déchiexactitude aussi précise que si elle y eût consacré • P ées en avaient porté le fardeau, et dont le cœur de longs jours f tant le pur amour, ajoute-t-elle, endolori en avait dévoré en secret toutes les

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