CHAPITRE ONZIEME
Le tremblement de terre de 1663.
L'étude du jeune peuple, jeté par Dieu surles rives du Saint-Laurent, nous a fait assister à un contraste plein d'harmonie ; nous a présenté un tableau tour à tour plein de soleil et d'ombre, de sourires et de larmes, de ■ calme et d'orage. Comme aux jours de la primitive église, nous avons vu au-dehors les persécutions, le feu, la guerre, les tortures, les massacres, toutes les horreurs ; au-dedans, le calme, la sérénité, la prière, l'enthousiasme du dévouement, la plus riche végétation de vertus. C'est vraiment ce lis éblouissant de l'Ecriture, épanoui au milieu d'une couronne d'épines : Lilium inter tpinas.
Mais cette candeur du berceau, cette ferveur sans mélange ne pouvait durer longtemps. Dans toutes les société humaines, le mystère d'iniquité s'accomplit à côté du mystère d'amonr. L'homme ennemi parvient toujours à jeter le grain d'ivraie dans le champ du père de famille.
L'accroissement de la population- devait naturellement faire naître ce germe fatal.
Dès l'origine de la Nouvelle-France, s'était révélé un abus que la sagesse des gouverneurs avait sévèrement comprimé et fait disparaître : c'était la vente des liqueurs enivrantes que les sauvages recherchaient, dès qu'ils y avaient goûté, avec une passion insatiable. Malgré la sévérité des règlements et la vigilance des autorités, ce désordre, nourri par l'amour du lucre, se glissait dans l'ombre, et reparaissait de fois a autre. Toujours retranché, il renaissait Bans cesse.
Vers l'époque où nous arrivons, il menaçait d'envahir tout le pays, de semer partout la démoralisation, et d'anéantir la petite chrétienté sauvage, élevée avec tant de labeurs.
Le Baron d'Avaugour, gouverneur du pays depuis l'année 1661, après avoir suivi d'abord la sage politique de ses prédécesseurs, changea tout à coup de dispositions, et malgré toutes les protestations du clergé et des citoyens les plus recommandables, il persista .dans sa déplorable obstination, et laissa un libre cours à l'infâme trafic.
La Mère de ^Incarnation décrit avec une tristesse navrante les suites désastreuses de ce
TROISIÈME ÉPOQUE
système: "Je tous ai parlé dans une autre lettre d'une croix que je vous disais m' être plus pesante que toutes les hostilités des Iroquois. & 7 a en ce pays des Français si misérables 'et si peu touchés de la oraiote de Dieu qu'ils perdent tous nos nouveaux chrétiens, leur donnant des boissons très-violentes, comme de vins et d'eau-de-vie pour tirer d'eux des peaux de castors. Ces boissons perdent tous ces pauvres gens, les hommes, les femmes, les garçons, les filles même, car chacun est maître dans la cabane, quand il s'agit de manger et de boire ; ils sont pris tout aussitôt et deviennent comme furieux. Es courent nus avec ji es épées et d'autres armes, et font fuir tout le monde j soit de jour, soit de nuijt, ils courent par Québec sans que personne les puisse empêcher. Il s'ensuit de là des meurtres, des violements, des brutalités monstrueuses et inouïes.
" Pour satisfaire cette passion enragée, poursuit le P. Lalemant, les sauvages se mettent à no, et réduisent leurs familles à la mendicité ; ils vont même jusqu'à vendre leur propres enfants.
"Je ne veux pas décrire les malheurs que ces désordres ont causés à cette église naissante. Mon encre n'est pas assez noire pour les dépeindre de leurs couleurs; il faudrait du fiel de dragon pour coucher ici les amertumes que nous avons ressenties.
41 C'est tout dire que nous perdons en un mois les sueurs et les travaux de dix et vingt années."
Après avoir épuisé tous les moyens de persuasion, l'autorité épiscopale sévit contre les prévaricateurs, et fulmina une sentence d'excommunication. Mais ni les prières, ni les menaces, ni les foudres de l'église, ne pouvaient triompher
ce voir seule le châtiment. J'eusse voulu même que toutes ces abominations eussent paru aux yeux des hommes, comme mes propres crimes."
Dieu se laissa fléchir par les tendres gémissements de la Mère de l'Incarnation et des âmes pieuses de la colonie ; mais il se chargea luimême de rétablir l'ordre gravement compromis, et de venger ses lois foulées aux pieds, son Eglise méprisée. Comme autrefois du haut du Sinaï, il fit entendre sa voix formidable au mjlieu des tonnerres et des éclairs.
Pendant sept mois consécutifs, lesphénomènes les plus étranges, des perturbations effrayantes dans les airs et sur la terre, des météores inconnus, des globes de feu, des tremblements de terre épouvantables, se succédèrent Bans interruption. La main de Dieu se montra si ostensiblement qu'il fut impossible de la méconnaître. 1 " Quand Dieu parle, écrivait le P. Lalemant, il se fait bien entendre, surtout quand il parle par la voix des tonnerres et des tremblements de terre, qui n'ont pas moins ébranlé les cœurs endurcis que nos plus grands rochers, et ont fait de plus grands bouleversements dans les consciences, que daus nos forêts et sur nos montagnes."
Dès l'automne précédent, on avait vu il des serpents embrasés, qui s'enlaçaient les uns dans les autres en forme de caducée, et volaient par le milieu des airs, portés sur des ailes de feu. On avait aperçu audessus de Québec un grand globe de flamme, qui faisait un assez beau jour pendant la nuit, si les étincelles qu'il dardait de toutes parts, n'eussent mêié de frayeurs le plaisir qu'on prenait à le voir. Ce même météore parut sur Montréal ; mais il semblait sortir du sein de la lune, avec un bruit qui des cœurs endurcis, et le torrent du mai pour- égale celui des canons ou des tonnerres et s'étant suivit-son cours. promené trois lieues en !'air, lut se perdre enfin
Ce peuple privilégié de Dieu, dont la destinée i derrière la grosse montagne, dont cette ile porte
offre plus d'un trait de ressemblance avec le peuple d'Israël, — conduit comme lui, à travers les mers, au fond de la solitude, — comme lui
le nom.'' 2
Ces phénomènes insolites furent le prélude des convulsions de la nature et des bouleveree-
iharchant, dans le désert, à la lumière de la ! înents inouïs qui devaient bientôt suivre. Déjà vraie colonne de feu, la croix du Sauveur, à la j de values pressentiments, des inquiétudes indéconquête d'une nouvelle terre promise, — gardien cises, annonces de malheurs prochains, circu-
comme lui du dépôt sacré de la foi,— 'Oubliait comme lui tous lesdous du Seigneur, et imitait *a prévarication. Epris des trésors de l'Egypte, il fléchissait le genou devant le veau d'or. C'en était fait de la Nouvelle-France, et Dieu l'aurait peut-être livrée à ses ennemis et rayée du rang des nations, si l'Eglise, cet autre Moyse qui prie toujours sur la montagne, n'eût détourné la colère du ciel par les prières de ses Saints.
La Mèfe de l'Incarnation, le cœur brisé par tant d'outrages faits à son divin Epoux, s'offrit en victime pour l'expiation des péchés du peuple. Comme Moyse, afin d'obtenir grâce, elle demanda à Dieu d'être efiacée du livre de vie. " Je désirais d'être chargée de tous ces péchés, comme s'ils m'eussent été propres, afin de re-
laient dans les esprits. Tout semblait présager que les châtiments de Dieu étaient proches. De mystérieuses révélations en avaient même été faites à de saints personnages.
Au couvent des Hospitalières vivait une religieuse 3 qui jouissait d'une haute réputation de sainteté. Dans la soirée du lundi gras de l'année 1663 (3 février), étant en prière à l'heure où la société frivole se livrait aux divertissements du carnaval, et où l'on faisait dans toutes les églises des prières publiques pour expier ces