Dom Glande Martin,— M. de Montalembert
derniers sacrements! au milieu des larmes et des gémissements de sa famille monastique, agenouillée autour de son lit de douleur. A la première annonce de sa maladie, la ville entière fut dans le deuil. Chaque famille désolée semblait menacée de perdre une mère; un concert de prières s'éleva, jour et nuit, du monastère des Ursulines et de toute la ville pour faire violence au ciel, et l'arracher des bras de la mort. Dieu se laissa toucher par tant d'instantes supplications, et consentit à prolonger son pèlerinage terrestre; mais à dater de ce jour, son existence ne fut plus qu'une longue
agonie.
Peu de temps après cette première attaque, elle fit une rechute qui se déclara avec lea symptômes les plus alarmants, et signala des lésions organiques. Elle éprouva des vomissements continuels, un grand mal de côté et une colique néphritique, compliquée, d'une contraction de tout le système nerveux. Dans cet état d'excessives souffrances, " j'eusse jeté les hauts cris, dit-elle, si Dieu ne m'eût soutenue. Mais pendant toute cette longue maladie, paria mi.-éricorde du Seigneur, je n'ai ressenti aucun ■ mouvement d'impatience. Je dois cette faveur spéciale à l'aimable compagnie de mon Jésus crucifié, qui ne me permit pas de souhaiter un seul instant de relâche à mes souffrances, et m'y fit goûter une telle suavité que je désirais souffrir ainsi jusqu'au jour du jugement"
Les remèdes qu'on lui appliquait ne faisaient qu'aigrir le mal et accroître les douleurs, ce qui fit résoudre les médecins de l'abandonner entre les mains de Dieu, dont l'amour semblait vouloir la tenir attachée a cette croix.
Cependant on continuait à faire des vœux et des neuvaines dans toute l'étendue de la colonie pour obtenir son rétablissement. Plusieurs per- „ sonnes, entre autres Monseigneur de Laval, qui. ; la visitait régulièrement, la conjurèrent de ■ demander, elle-même sa guérison. Mais elle leur ; répondit qu'elle se sentait dans l'impuissance de faire cette demande : " A quoi peut être utile maintenant, leur disait-elle d'une voix défaillante et pleine de supplications, une pauvjrê sexagénaire infirme? Ah! ne prolongez pas davantage 1 mon exil, et laiseez-moi m'en aller à Dieu." 3
L'heure n'était pas encore venue ; huit années j de langueur, de, souffrances et d'épreuves^ devaient encore s'écouler, avant qu'elle fût MO»»'] viée au banquet des noces éternelles.
Cependant la servante de Dieu, minée par Ift maladie, et accablée d'infirmités, demanda à être déchargée du gouvernement de la maison,^ car pour la troisième fois, elle venait d'êtr 1 appelée à remplir cette dignité. Le P. Lalemiat;, qui malgré son grand âge, la conduisait' encore, qui comprenait tout le prix et les bénédiction! tJ attachés à sa direction, et le bonheur que goûtait y la communauté de vivre sous sa houlette, s»j garda bien d'écouter sa prière. L'humble mère'
TROISIÈME ÉPOQUE
mit sans murmure à ce nouveau sacrifice, sur fies épaules, "qui penchaient si fort i terre, " le fardeau de la supériorité, et ne i plus qu'à profiter des souffrances que le i envoyait.
a disposition présente est tout aimable, dt-elle alors à son fils, puisque la croix est sir et les délices de Jésus. Je ne puis me xe de ma longue maladie qui a des suites mioureuses et très-pénibles. Mais la nature ivoise aux souffrances, et se familiarise as douleurs. J'y ressens même de l'attant j et j'ai peur que mes lâchetés n'oblii divine bonté de me les ôter, ou du moins modérer. Tout ce que je prends m'est B de l'absinthe, et me donne, une contimêmoire du fiel de la passion de Notremr. C'est ce qui me fait chérir cet état." maladie d'accidentelle était devenue chro Son estomac ne pouvait presque plus îpporter, et elle était d'une telle faiblesse, i ne pouvait demeurer plus de cinq minutes ux, même en s' appuyant, sans tomber en mce. On lui ordonnait, dans les beaux de l'année, de prendre quelqu' exercice $ jardin. On eût pu voir alors cette véné- «zagénaire se traîner péniblement sous brages des allées^solitàires, cherchant par uace une guérison qu'elle ne désirait pas.
aits décharnés, sa pâleur mortelle, ses saves, sa tête chancelante, toute sa charnaguère si robuste, maintenant courbée a terre, lui donnaient plutôt l'air d'une lion d'outre-tombe que d'un être vivant.
©us cette enveloppe desséchée battait un embrasé plus que jamais des ardeurs 58. "Il me semble alors que ce cœur par de continuels élans d'amour, doive cer et sortir de son lieux pour se perdre en qui est toute sa vie. Car dans cette extén des forces de la nature, l'âme se sent igoureuse et plus capable d'agir en toute y parce qu'elle n'envoie rien aux sens et tout en soi."
la voyant dans cette état d'affaissement et yante maigreur, on était tout surpris > pût encore vivre. Cependant après trois cette cruelle maladie, elle jeûna encore ême$ et tandis que ses souffrances auraient semble, la tenir clouée sur son lit, elle Hait sans relâche. Toujours la première Bt la dernière au lit, elle ne prenait aucun assistait à toutes les observances, accomt tous les devoirs de sa charge, écrivait un v prodigieux de lettres ; et quand la fatigue kiblesse l'empêchait de se livrer à d'autres g, elle s'occupait d'ouvrages de peinture broderie pour lesquels elle avait un goût . En un mot, à l'âge de soixante-dix ans, l un corps tout cassé et demi-mort, elle ce qui paraissait au-dessus des forces de Qleure santé. Son existence, dans les
dernières années de sa vie, fut un mystère, comme avait été toute sa vie mystique.
Toujours poursuivie par cet amour des sauvages, qui lui avait fait entreprendre tant de travaux, depuis trente ans, pour leur conversion, et voulant prolonger cet apostolat jusqu'au-delà de la tombe, elle s'occupait sans cesse de l'instruction des jeunes sœurs destinées à lui succéder. Durant les matinées de l'hiver, elle les réunissait autour d'elle, et consacrait à leur enseigner les langues sauvages les derniers restes de sa voix tremblante et prête à s'éteindre.
A la fin de sa vie, ne pouvant plus se traîner seule à la salle des instructions, elle s'y faisait conduire par deux jeunes religieuses, qui soutenaient sa marche chancelante. On se figure facilement avec quelle vénération et quelle sainte avidité les pieuses disciples écoutaient chacune de ses leçons, recueillaient chacune de ses paroles.
Non contente de ces instructions, elle écrivit deux gros dictionnaires algonquins, outre un catéchisme iroquois, et un énorme volume de traductions de l'Histoire-Sainte, en langue algonquine.
" Vous voyez, écrivait-elle à son fils en lui parlant de ces études, que la bonté divine me donne encore des forces, dans mon extrême faiblesse, pour laisser à mes sœurs de quoi travailler au salut des âmes. Mais après avoir fait tout ce qui nous aura été possible, nous devons croire que nous sommes des servantes inutiles; et moi en particulier, qui ne suis qu'un petit grain de sable au fond de l'édifice de cette nouvelle église."
C'est au milieu de ces labeurs, que l'épouse du Christ, le front ceint du diadème de tontes les vertus, sous sa couronne de cheveux blancs, attendait l'immortel repos.
Plus elle approchait du terme, plus sa manière de traiter avec Dieu devenait simple et pleine d'abandon. " Je n'ai plus de paroles aux pieds de la divine Majesté. Mes oraisons ne consistent plus que dans ces aspirations: Mon Dieu ! mon Dieu 1 soyez béni, ô mon : Dieu I Les jours et les nuits se passant ainsi, et j'espère de la bonté divine, qu'elle me fera expirer en ces mots ; je dirais mieux en ces respira."
Ces délices spirituelles furent cependant in* terrompues par une de ces épreuvres, dont Dieu se sert souvent pour achever de purifier ses plus fidèles serviteurs. Ce fut une très-grande frayeur des jugements de Dieu. Elle se comporta dans cette épreuve comme dans toutes les autres, n'opposant aux pensées accablantes dont elle était tourmentée, qu'une profonde humilité et beaucoup de confiance. Ce tempérament de crainte et d'amour, qui favorise d'autant plus le progrès de l'âme, qu'il la tient plus à l'abri de la présomption, fut une des grâces du ciel dont la Mère de l'Incarnation témoigne une plus vivo reconnaissance. G' etâ. \ast \a& toàto *s& *Sfc»
LA MÈRE DE L'INCARNATION
en tira qu'elle termine le récit de sa vie mystique. x
"Je me vois remplie d'infidélités; et j'en suis si souvent accablée devant Dieu, que je ne sais comment, y apporter remède. Jo voisines dispositions dans une obscurité qui n'a point d'entrée ni d'issue. Me voilà à la fin de ma vie, et je ne fais rien qui soit digne d'une âme que le souverain juge doit bientôt faire comparaître à son tribunal. Néanmoins toute imparfaite que je suis, et quelque anéantie que je sois en sa présence, je me vois toute perdue dans sa divine Majesté. C'est une espèce de pauvreté d'esprit, qui ne me permet pas même de m' entretenir avec les anges, ni des délices des bienheureux, ni des mystères de notre foi. Je veux quelquefois me distraire pour m'y arrêter et m' égayer dans leurs beautés, mais aussitôt je les oublie, et l'esprit qui me conduit me remet plus intimement dans mon premier état. Je m'y perds dans Celui qui me plaît plus que toute autre chose. J'y vois ses amabilités, sa majesté, ses grandeurs, sa puissance, sans aucun acte de raisonnement et de recherches, mais en un moment qui dure toujours. Je ne puis exprimer autrement cette opération. Il n'y a ici rien de matériel, mais une foi toute nue, qui dit des choses infinies."
Cette âme séraphique n'habitait-elle pas déjà les sphères invisibles,, avant même d'avoir rendu à la terre sa dépouille mortelle ? Qui peut savoir ce qui se passe dans le cœur de ces élus, où se consomme dès ici-bas le mystère de l'amour divin? Eux-mêmes peuvent à peine le balbutier dans notre langue grossière. L'homme, cette chrysalide immortelle qui doit s'ouvrir aux ci eux, se transforme parfois sous les rayons de la grâce, et déploie ses ailes avant l'éternel printemps. On dirait que, chez* les saints, cette enveloppe d'argile, desséchée par le feu des mortifications et des jeûnes, devient tout à coup translucide, et qu'alors leur œil dessillé contemple, à travers ce voile diaphane, les beautés infinies.
Arrivé à cet endroit de la vie de sa Mère, Dom Claude Martin, son fils et son naïf biographe, s'exprime ainsi:
" Désormais ce n'est plus la Mère de l'Incarnation qui parle : la mort, qui impose silence aux plus grands saints, va lui fermer la bouche, et la mettre dans un état qui ne lui permettra plus de nous donner davantage connaissance des grands trésors que Dieu avait renfermés dans son âme, et dont nous ne connaîtrons jamais bien le prix que dans l'éternité. Il est temps que cette grande servante de Dieu, qui a porté depuis tant d'années un état continuel de victime en son âme et en son corps, se dispose au dernier sacrifice. "
Nous n'entendrons plus en effet résonner dans ces pages cette douce voix qui leur donnait la
/» Le P. de CbMrlevoix.
vie et tout leur charme. La mort va poser son doigt glacé sur ses lèvres; et désormais nous ne pourrons plus pénétrer à sa suite dans le sanctuaire de cette âme, où il nous a été donné tant de fois de nous prosterner avec un saint respect, de demeurer ravi devant les merveilles de la grâce, et d'adorer Dieu, dont la majesté remplissait tout l'édifice. Il nous faudra maintenant cheminer seul dans la nuit que le trépas fait. déjà autour d'elle.
A mesure que l'on avance, la solitude se fait plus profonde. Des trois fondatrices yennes de Tours, il ne restait plus que Madame de la Peltrie auprès de la Mère de l'Incarnation : la Mère de Saint-Joseph était [déjà allée depuis longtemps recevoir sa couronne; et Madame de la Peltrie, chargée du précieux fardeau de sh soixante-huit années de mérites, était sur le point d'aller la rejoindre au rendez-vous éternel. Fruit mûr dont la frêle tige ne tenait plus à l'arbre de la vie que par une fibre, le souffle, qui devait la jeter dans les jardins du ciel, s'était déjà levé.
Le 12 novembre 1671, elle fut attaquée d'une pleurésie, qui en peu de jours la conduisit aux portes du tombeau. Toutes les vertus qu'elle avait pratiquées pendant sa vie, parurent s***sembler autour de sa couche funèbre, pour hn faire cortège à ce dernier passage. Jamais en effet on ne la vit plus humble, plus affable, plut patiente, plus mortifiée, plus soumise à la supérieure, plus unie à Dieu, ni plus résignée à rt sainte volonté. 1 La pauvreté évangéïïque avait été sa compagne de chaque jour pendant sh trente-trois années d'apostolat ; elle voulut encore l'appeler à son chevet à son dernier soupir.
L'opulente héritière d'Alençon ne possédait pouf château qu'une pauvre cellule, pour tout amen" blement que deux chaises en paille, une tabk» de bois sur laquelle reposaient les saints évangiles et un livre de méditations, et pour lit de repos qu'un misérable grabat. Au-dessus de ht table pendait, sur la muraille nue, un orocifix ,J peint sur bois; c'était-là la seule décoration et les seuls ameublements de son austère cellule, ainsi que l'atteste l'inventaire qui en fut fW après sa mort. *
Ayant aperçu sur sa table quelques sJimetfM délicats qu'on lui avait préparés pour soulage» ses souffrances, elle les fit enlever immédiatement^j en disant que la pauvreté ne connaissait telles douceurs. Le 15 novembre, qi jour de sa maladie, elle fit son testament en sence de l'intendant Talon, qui voulut y assistent tant pour honorer sa personne, que pour l riser ses dernières volontés. Dans son humi se croyant indigne d'habiter le monastère < même avait fondé, elle y demandait par l'aumône d'une tombe dans le caveau des lines. Pour répondre au désir des PP. Ji elle ordonna que son cœur leur rut remis 'i