Histoire des Ursulines de Québec
2. le P. Jérôme Lalemant était arrivé au Canada le 26 août 1638. Il avait été le directeur de la More de l'incarnation pendant la plus grande partie du temps qui s'était écoulé depuis Ion. Nommé missionnaire
Après le service funèbre, lorsque la foule du peuple se fut écoulée, M. de Courcelles, M.
Talon,' M. de Bernières et le P. Lalemant conseillèrent aux Ursulines de faire retirer le corps du caveau, afin de faire esquisser le portrait de la défunte; car le sommeil de la mort n'avait encore rien enlevé de cet éclat et de cette fraîcheur que l'âme en s'envolant avait laissé tomber de ses ailes sur sa dépouille. L'incarnat de la vie. animait toujours le recueillement du trépas, et on eût dit que le souille de la pensée errait encore sur cette noble et extatique figure marquée du sceau de la prédestination.
Le lendemain, le gouverner envoya un artiste, qui réussit A prendre une ressemblance frappante de ses traits. *■
La bière fut ensuite refermée, et descendue dans le caveau. Elle portait l'inscription suivante gravée sur une plaque d'étain:
Oi-git
La Révérende Mère
Marie Gutabd db l'Ikoabw atiow.
Première Supérieure de oe Monastère,
Déoédée le dernier jour d'avril 1672,
Agée de
Soixanto-et-douse ans et six mois.
Religieuse Professe venue de Tours.
Priez pour son âme.
La Mère de l'Incarnation était d'une haute taille, et d'une constitution forte et vigoureuse. Tous ses traits, énergiquement accusés, étaient d'une régularité parfaite, mais d'une beauté mâle, qui révélait toute la grandeur et l'héroïsme de son âme. Sa démarche était d'une majesté sans rivale; "et tout son air avait quelque chose de si grand, que lorsqu'elle était dans le monde, on s'arrêtait dans les rues pour la voir passer. "
Cependant ce noble extérieur ne respirait pas moins de tendresse que de dignité. Car l'humilité, la charité céleste avaient jeté un voile de grâce et de douceur sur cette grandiose physionomie. Le charme de son regard était irrésistible ; et le rayon qui en descendait portait avec lui le calme et la sérénité. Tous ses traits, spiritualisés par la prière, transfigurés par l'extase, et d'où semblait déjà rayonner le nimbe des bienheureux, avaient cette traneparenct aérienne, particulière aux âmes mystique.
L'éclat de son intérieur jaillissait sur sa figurai dont les grandes lignes avaient pris peu à peu là
chez les H lirons an mois d'août 1640, il y séjourna taf qu'à l'époque de la dispersion de cette nation, et nastoendit à Québec au mois de juillet 1660. La Mira dt l'Incarnation écrivait en parlant de lui, le 8 Ootote» 1671 : " Encore qu'il touohe la 80e année de ton âge, I a néanmoins le sens et l'esprit aussi sains que jamais " Il mourut le 2 janvier 1673.
1. Ce tableau fut malheureusement oonsumé dam lt second incendie du monastère, en 1686. Celui qui orne le frontispice de cet ouvrage est une copie d'un autos portrait, qui vient de France.
TROISIÈME ÉPOQUE
direction de ses pensées toujours dirigées vers le ciel. *
Telle était la Vénérable Mère Marie de l'Incarnation, surnommée la Thérèse de la Nouvelle- France, l'une des femmes les plus extraordinaires, dont l'histoire ait conservé le souvenir.
Parmi les noms vénérés de nos annales, parmi tant de saintes mémoires, qui s'élèvent comme un parfum de nos pages historiques, il n'en est aucune qu'une bouche canadienne doit prononcer arec plus de reconnaissance et de respect, aucune devant laquelle nous devions nous incliner avec pins de vénération et d'amour.
Et maintenant, avant de dire adieu à ces âûbles pages, qu'il nous soit permis de nous adresser une dernière fois à cette vénérable et bien-aimée Mère, et de lui demander humblement pardon, d'avoir osé entreprendre d'écrire l'histoire de sa vie. N'avons-nous pas plutôt terni sa gloire et ses œuvres en essayant de les dire ? Car qui peut comprendre et raconter les merveilles incomparables de la grâce, que Dieu opère dans le cœur de ses élus ? Mais daignez, ô vénérable Mère t suppléer, par vos prières, à notre faiblesse et à notre indignité, et conjurer le Seigneur de bénir cet ouvrage écrit pour votre honneur et pour sa gloire !
1. La transformation qui s'est produite danB l'art, •ou l'influence du génie chrétien, se renouvelle, on dirait, chaque jour, dans l'architecture de la figure humaine, modelée par le oiseau do la grâce. Dans les ehenv-d'œuvre de l'art antique, le Parthénon, le Prytanée, 1» Maison Carrée de Ntmes, rien ne s'élance, rien M monte, rien n'aspire au ciel ; tout, au contraire, repose sur la terre. C'est la ligue horizontale qui règne, et qui, an l'harmonisant, immobilise la pensée ; mais une pénale terrestre qui ne s'élève jamais au-dessus de l'horizon. Mab à peine le mysticisme chrétien s'est-il emparé de la règle, que la voussure, qui s'arrondissait en paix, brise son aro et s'élance en ogive, la ligne horizontale le redresse, et produit une végétation d'aiguilles, de tourelles, de clochetons, de faisceaux de colonnettes i ; et la oathédrale gothique,
" agenouillée dans sa robe de pierre."
an mille flèches sa prière éternelle vers les oioux. Un phénomène à peu près analogue se reproduit, iesni-nous, dans la structure de la figure humaine; Qatl contraste entre l'homme enseveli dans la matière, emrbé vers la terre, et l'homme livré à l'esprit, spiripar la grâce. Toyes, sur la figure opaque du r, les rides horizontales qui se creusent pour lr tes espérances ; tandis que sur le visage transde l'homme de foi, sur les traits diaphanes de la i chrétienne, sur toutes ces figures détendues par la prière, les grandes lignes s'effilent, s'élèvent avec f. Mae, et convergent vers les oieux. Au reste, il suffit dl eontidérer les types inimitables de piété, de spiritua- Hrae, qu'a enfantés l'art chrétien ; d'obsorver sur les iMcaox de Cimabuë, de Giotto, du ^érugin, de Fra attgé&eo, ees têtes contemplatives si recueillies, ces Ignés Idéales, si pures, si placides, si lumineuses, si arteantes ; ces personnages en extase, qu'un souffle emblerait devoir enlever de la toile. Lorsqu'on suit ■rate figures un peu élancées, sur ces traits- s veltes, «lméaments caractéristiques, la tendance des lignes la ciel, on demeure convaincu de cette vérité frap-
Erç terminant ce doux travail une émotion mélancolique, une pensée triste s' élève involontairement dans notre âme. Depuis bientôt quatre ans, nous nous étions habitués à converser avec vous, à vivre à vos côtés, nous vous avions suivie à travers toutes les péripéties de votre existence, depuis votre berceau jusqu'à l'entrée du cloître, à travers tant de travaux et de peines, depuis votre vocation apostolique, jusqu'à votre arrivée sur nos rivages, à travers tant de merveilles et de grâces, tant de périls et de mers, enfin nous vous avions suivie pas à pas dans toute votre carrière si féconde. Vous étiez devenue notre compagne et notre amie I Que de jours sombres, et de veilles solitaires votre chère image a embellis I Que de précieuses larmes nous a fait verser la lecture de vos œuvres, la méditation de vos travaux ! Et maintenant voilà que la tombe ou plutôt le ciel vous a dérobée tout à coup à nos yeux ! Resté seul sur la terre, nous sommes triste et pensif, comme le disciple du prophète, après que le char de feu eut enlevé son maître au ciel. Recevez donc mes adieux, ô vénérable Mère, et daignez implorer la miséricorde du Seigneur pour le plus indigne de vos biographes.
Protégez aussi ce petit peuple que vous avez vu naître et que vous avez tant aimé, à qui vous avez donné votre vie, vos prières et vos mérites. Priez pour notre cher Canada, pour les descendants de ces pieux colons, que vos exemples ont tant édifiés, et dont vous avez élevé les heureuses enfants devenues aujourd'hui nos ancêtres.
Priez pour toute la nation canadienne, afin qu'elle conserve toujours pure et intacte le précieux dépôt de la foi. Mais priez aussi, oh ! priez pour vos saintes filles, pour les Ursulines, héritières de vos vertus, afin que marchant sans cesse sur vos glorieuses traces, elles croissent toujours en grâces et en mérites devant Dieu, et qu'elles continuent toujours à former la jeunesse, comme elles ont déjà élevé cette génération de
Puissions-nous tous ensemble mériter que l'Eglise, à qui seule appartient de définir notre croyance, confirmant l'oracle du peuple, comble un jour tous nos vœux en vous élevant sur nos autels, et nous permette de vous invoquer à genoux et de nous écrier, ivres de joie: Sainte Marie de l'Incarnation, priez pour nous l
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi-eoit-il. a
1. On se rappelle le magnifique éloges des Mères Canadiennes, qu'a prononcé, en 1863, le R. P. Félix, du haut de la chaire de Notre-Dame de Paris.
2. Depuis la publication de cette histoire, la cause de la canonisation de la Mère Marie de l'Incarnation a été introduite, et se poursuit à Rome.
LA MÈRE DE L'INCARNATION