‹ Biographies canadiennes (volume 2)Chapitre 78 sur 196 · Dont Glande Martin · texte numérisé non relu

Dont Glande Martin

sa lucidité. Aucun mouvement, aucune agitation extérieure ne trahissait la lutte suprême de la vie contre les étreintes de la mort. La placidité de la figure indiquait un calme parfait, et l'union intime avec Dieu ; plusieurs fois on la vit porter d'une main tremblante son crucifix à ses lèvres.

Cependant peu à peu les extrémités déjà froides revêtaient cette blancheur mate qui indique que la vie, fuyant devant la mort, reflue vers les sources de l'existence, prête à se tarir.

Le silence morne, qui règne dans la chambre de l'agonisante, n'est interrompu que par les soupirs et les sanglots de ses sœurs. Rangées autour de la couche funèbre de leur mère, elles contemplent avec anxiété, à travers la pâleur de la mort, les derniers rayonnements de cette grande lumière, qui s'évanouit à leurs yeux, pour se lever éclatante d'immortalité sur l'horizon de l'éternité. Qui dira leurs angoisses et leurs larmes ? Elles n'osent croire à la triste réalité qu'elles voient venir. Immobiles, les yeux baignés de pleurs, fixés sur le visage de la mourante, elles prient, elles soupirent,, elles gémissent.

A chaque défaillance, elles retiennent leurs sanglots, et n'osent respirer dans la crainte d'enlever le dernier souffle errant sur les lèvres de leur mère.

" Une heure avant sa mort, dit un de ses historiens, elle versa trois ou quatre grosses larmes: Dieu seul, qui était le maître de son intérieur, sait de quelle source elles coulaient." Peu après elle ouvrit lentement les yeux, jeta un long regard sur ses chères sœurs, comme pour leur dire un dernier adieu, puis elle les referma pour ne plus les ouvrir sur la terre.

Enfin à six heures du soir, sans agitation ni effort, elle poussa deux faibles soupirs^t ce fut tout.

Un frémissement courut parmi les rangs des assistantes qui toutes restèrent immobiles, partagées entre la douleur et l'admiration, les yeux fixés sur le visage de la morte devenu tout à coup d'une beauté éblouissante : son âme, en prenant son vol vers les cieux, semblait y avoir imprimé un reflet de sa gloire immortelle. Ce phénomène parut si merveilleux que les Ursuîines voulurent en perpétuer le souvenir ; et chaque année, depuis ce jour, un Te Deum d'actions de grâces se chante au monastère, en mémoire de ce miraculeux événement, à l'anniversaire de la précieuse mort de la Mère de l'Incarnation.

Le bruit de son décès se répandit avec la rapidité de l'éclair ; de toutes parts on vit accourir les fidèles de toutes les conditions pour rendre les derniers devoirs à celle que la voix publique avait déjà glorifiée du nom de Sainte. 1 L'em-

1. " Au moment qu'elle cessa do vivre, la voix publique la canonisa dans tons les lieux où elle était ooo nu©." (£• P. de Ckarkvoix)*

LA MÈRE DE L'INCARNATION

presse ment de la foule, avide de témoigner sa profonde vénération, ne se ralentit pas pendant tout le temps qui s'écoula depuis sa mort jusqu'à ee? obsèques. On se disputait, comme de précieuses reliques, les objets qui avaient servi à hou usage. Tout fut enlevé en un instant ; et c'est à peine fi les Ursulines purent conserver son grand chapelet, qui se voit encore aujourd'hui dans une des chapelles de leur église.

On apportait au parloir des croix, des médailles, des chapelets pour les faire toucher à la Hiiinte dépouille ; et plusieurs religieuses furent employées à satisfaire cette touchante dévotion, jusqu'au jour de l'enterrement.

Mais comment exprimer la désolation des pauvres sauvages en apprenant la mort de leur vénérable Mère? Dès que cette nouvelle fut parvenue aux villages de Lorette et de Sillery, ils vinrent en foule s'assembler autour du monastère, afin de prier pour celle qui les avait tant aimés. A mesure qu'ils arrivaient, ils sonnaient au parloir, et regardant les religieuses avec une expression d'indicible douleur : " Notre Mère à nous est morte! " disaient-ils. Puis ils se mettaient le doigt sur les lèvres pour signifier qu'une telle affliction ne s'exprimait pas. Les Ursulines, " qui n'en pouvaient plus de tristesse, " dit naïvement la vieille chronique du monastère, les consolaient en leur montrant le ciel, et chacun s'en allait de son côté pleurer et prier jusqu'à l'heure des funérailles. 1

Dès l'aurore de ce jour l'église des Ursulines fut encombrée. Toutes les autorités civiles et militaires de la ville, le gouverneur, le clergé accouru d'une grande distance, vinrent rendre un éclatant hommage à la sainteté de cette grande servante de Dieu. La douleur de cette foule immense était profonde j mais un sentiment d'allégrefse se mêlait à ces gémissements. On eût dit qu'un rayon de la gloire dont jouissait la bienheureuse défunte perçait à travers les sombres appareils du trépas, et épanouissait tous les cœurs ; on se sentait plutôt porté à l'invoquer qu'à prier pour elle, et on songeait, avec une douce consolation, à la grande protectrice que la Nouvelle-France avait de plus au ciel.

En l'absence de Mgr. de Laval, alors en France, M. de Bernières, célébra les obsèques. L'oraison funèbre fut prononcée par le vénérable octogénaire qui depuis tant d'années avait lu dans l'âme de la Mère de l'Incafhation jusqu'aux plus intimes pensées, et avait pu apprécier, par conséquent, toutes les richesses de ce sanctuaire. 2 Le P. Lalemant fit ressortir avec éloquence le parallèle de la femme forte de l'Evangile, et du grand caractère de la Mère de l'Incarnation, de ses œuvres et de ses vertus sublimes.

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