Les Poats-de-Oé sont située à quelques milles d'Angers
Son ennemi s'élance après lui, les balles sifflent de toutes parts autour de sa tête, et quoiqu'il n'eût jamais su nager, il parvient sans trop savoir comment, n'ayant pas même pfrdu son fusil, sur l'autre rive de la Loire. Le Vendéen l'y suit de près ; mais Celle qu'il a invoquée lui donne des ailes, et il arrive épufeé aux avantpostes de l'armée, sans avoir reçu aucune blessure.
Tous les ans, depuis ce jour, à l'anniversaire de la bataille, le vieux soldat, quelle** que fussent ses occupations, allait entendre une messe d'actions de grâces en l'honneur de la Sa in te- Vierge.
En 1795, il entra dans la cavalerie et prit part à la glorieuse campagne de Hollande, sous Pîchegru.
Rentré dans ses foyers en 1799, il se maria et prit un petit commerce qui lui permit d'élever honnêtement ses douze enfants.
Après Waterloo, la France fut, comme on sait, envahie et occupée par les armées étrangères. Le village de Tuffé reçut un détachement de Prussiens.
M. Aubry, père, dut loger quatre soldats pour sa part. Comme il avait appris un pou d'allemand, entre deux blessures reçues au-delà du Rhin, on se comprenait et l'on gisait assez bon ménage. Mais un jour en son absence, no* Prussiens, qui étaient déjà un peu dans la vigne du Seigneur, veulent se faire servir de l'eau-devie.
Madame Aubry, qui n'entendait rien à leur baragouin, leur apporte du cidre. Voilà nos soldats furieux qui se mettent à jurer et à pester contre leur hôtesse.
Sur ces entrefaites entre M. Aubry; il s'informe de la cause de tout ce tapage. Les Prussiens continuent à jurer et lui font comprendre que c'est de l'eau-de-vie qu'ils demandent. M. Aubry leur déclare net que puisqu'ils le prennent sur ce ton, ils n'auront pas une goutte d'eau-de-vie, et que s'ils ne veulent pas de cidre> ils peuvent aller au diable.
JPour toute réponse, un Prussien prend la bouteille de cidre et la jette à la tête de M. Aubry.
Le vieux soldat avait la tête près du bonnet* Il esquive le coup, et d'un bond il saute sur son sabre de cavalerie suspendu en sautoir au chevet de son lit, revient sur ses adversaires avec la rapidité de l'éclair, et d'un coup il fait sauter la tête au premier, et met les trois autres en fuite.
Revenu à lui après cette échauffmrée, il vit que, s'il était pris, on lui ferait bientôt perdre le
A. E. AUBRY
goût du pain. Il se glissa adroitement par une fenêtre derrière sa maison, prit la clef des ohamps et disparut.
Pendant plusieurs mois, jusqu'au départ des Prussiens, il erra de ferme en ferme, se cachant, tantôt derrière les haies ou dans le9 vergers, tantôt sous les meules de foin.
Cependant il ne quitta pas le canton, et malgré toutes les récompenses promises, pas un paysan ne le trahit.
Auguste-Eugène apprit à lire chez le m agi s ter du village vers sept ou huit ans.
Les premiers jours tout alla à merveille ; mais quand il H'agit d'assembler les syllabes de trois ou quatre lettres, voilà notre oiseau qui n'en veut point entendre parler et qui refuse d'aller à l'école. Le père se tâche et montre un peu les dents; l'écolier pleure, mais s'obî?tine.
L'affection ingénieuse et délicate de ses deux sœurs, Pauline et Joséphine, vainquit sa résistance. x
On passa sur les syllabes de trois ou quatre lettres, et bientôt on put lire couramment.
Dès lors la lecture devint pour lui un impérieux besoin. Il lisait ou plutôt dévorait tous les jours la vie des Saints. L'exemple des martyrs enflammait sa jeune âme j mais tout en s' éprenant d'amour pour les confesseurs de la foi, et en désirant les imiter, il s'indignait contre les persécuteurs.
Il aurait voulu avoir vécu au milieu des combats de la primitive Eglise pour la défendre et Terser son sang pour elle.
Ce fut dans ces touchantes dispositions qu'il fît sa première communion sous les soins de M. l'abbé André, fénérable vieillard d'une piété d'ange, et d'une rigidité d'anachorète, qui, pendant plus de quarante ans, fut curé de Tuffô.
Cependant le jeune enfant subissait à la maison de mauvais traitements ; il avait perdu sa ■1ère à cinq ans, et son père s'était remarié quelques années après.
Le vent de la rie avait dispersé une à une les feuilles de l'arbre paternel.
Les deux sœurs, Pauline et Joséphine, avaient épousé deux: braves artisans ; depuis longtemps les frères avaient quitté le logis.
Auguste-Eugène se trouvait donc seul à la saison avec la belle-mère. Celle-ci avait des •nfants qu'elle cherchait à avantager. Elle maugréait sans cesse contre lui, l'accablait de^ reproches au moindre prétexte, surtout ^depuis «me, par suite d'un accident, le vieux grenadier était cloué sur un lit de douleur où il resta près de six mois. L'enfant pleurait à l'écart pour ne pas attrister le cœur paternel.
I. Ces deux sœurs existant encore. L'une Mme. Vve. Baudoux. n'a pa* quitté T-.iffé; l'autre, Mme. Vve Bri-
2uot, demeure au Mans. Ti>iue? deux, dans leur moe^te condition, riches de fui et de vertu élèvent leur* amilles dans la piété et l'honneur chrétien.
Cependant, avec la cruelle maladie, la gêne, la faim même s'étaient assises à la table déserte. Auguste avait onze ans, il venait de faire sa gremière communion; il prend une soudaine résolution :
— J'irai à Paris, se dit-il, et je gagnerai ma vie moi-même.
Un matin donc, il aborde son père et lui demande quelque argent pour se rendre à Paris. A ces p:iroles, le vieillard embrasse son fils en pleurant ; Auguste se jette à ses pieds, reçoit sa bénédiction et dix francs; tout ce que son père possédait.
On était aux derniers jours du mois de Mars, 1831 : une magnifique matinée du printemps.
Malgré son âge et ses infirmités, M. Aubry voulut accompagner son fils jusqu'à La Ferté- Bernard, jolie petite ville à trois lieues de Tuffé. La, un oncle d'Auguste, marié à la sœur de sa mère, M. Juignet, Te recommande à des rouliert partant pour Paris ; et voilà noire héros trottemenu sur la route de la grande ville.
Quand il était trop fatigué de la marche, les rouliers le faisaient monter sur la bâche de leuw lourds et lents véhicules.
Quatre jours après, il avait franchi ses quarante-cinq lieues, et entrait à Paris. Il lui restait encore deux francs.
Deux de ses frères y exerçaient le métier d'ouvriers boulangers. Ils l'accueillirent à bras ouverts.
On lui montre les splendeurs de la capitale; on le promène de merveille en merveille, du Luxembourg au Jardin des Plantes, du Père La Chaise aux Champs Elysées, vrai conte des Mille et une Nuits. Notre petit villageois demeure tout ébahi ; un instant il croit rêver.
Mais ses deux francs qui s'égrènent, et la bourse des frères qui était fort peu garnie le ramènent bien rite a la triste réalité.
Il faut choisir un état ; on le place chez deux associés peintres en bâtiments. Du matin au soir le jeune apprenti, penché sur le marbre, broie les couleurs. La besogne était d'un minot agrément et d'un revenu plus mince encore.
Toutefois il se serait résigné de bonne grâce; mais ses maîtres étaient buveurs, jureurs et d'une impiété révoltante. Ils tournaient en dérision ce qu'il avait de plus cher, et se moquaient de lui chaque fois qu'ils le voyaient faire sa prière du matin et du soir. L'âme candide de l'enfant était en deuil.
Pendant quelques jours, il ne dit mot, dévorant son chagrin en secret. Mais, à l'exemple de son père, il a l'humeur peu endurante et un caractère que la sottise, comme l'injustice, révolte-. Or, un jour que les propos impies Jui pinçaient les oreilles plus que jamais, "il bondit tout à coup de son siège au ricanement d'un dernier sarcasme, et le rouge de la colère sur la figure, la flamme dans les yeux, il jette aux patrons un geste de mépris, leur signifie net qu'il
A. B. AUBRY
h veut pins rester avec de pareils gueux, saisit ta casquette et prend son élan vers la rue, laietant dos deux hommes stupéfaits et tout penauds. Il était d'ailleurs malade: le broiement des couleurs et plus encore le cynisme des deux associés l'avaient si profondément affecté que l'on jugea prudent de le renvoyer respirer l'air
M. Aubry père fat tout joyeux de revoir son fiiB, car il déairait le mettre au fait de son petit commerce de fil, auquel il songeait à joindre celui des toiles.
Préalablement il crut devoir lui faire apprendre Je métier de tisserand, et le mit en apprentissage à Avézé, village situé sur l'Huisne à quatre lieues de Tuffé, chez un nommé Loriot.
Il y resta huit mois. 11 apprit vite à pousser la navette avec rapidité et dextérité; mais les fils qui cassaient et qu'il fallait raccommodera chaque instant mettaient sa patience à bout.
D autre part, il lisait une partie des nuits à la luenr de grossières chandelles de résine qu'où appelle ortbiu dans le pays. A la Vie des Saints avait succédé la vie des capitaines de la République et de l'Empire. Les hauts faits des Pichegru, des More au, des Bonaparte, des Hoche, des Marceau, des Kléber, etc., enflammaient son imagination. Il retenait littéralement tout ce qu'il lisait.
La boutique du père Loriot devint le rendezvous journalier de vieux soldats de l'Empire qui prenaient plaisir à entendre raconter toutes ces
rudes épopées de la révolution ; et les récite l'enfant leur arrachaient des larmes.
— Est-il drôle, se disaient-ils entre eui, petit bambin qui connaît mieux que nons les
batailles où nous avons fait nous-mêmes le
de torchon ! (Textuel.)
Tout cela était fort bien ; maie la mère Loriot n'en était pas trop fiers; car en fait d'épopée, elle n'en connaissait guère d'autre que celle de la marmite, et le père Loriot ne gagnait plus de quoi la faire bouillir.
Au lieu de quatre ou cinq aunes de toiléb par jour comme autrefois, le bonhomme n'eu faisaii pas même deux ; l'apprenti en faisait encore moins, car on pense bien que pendant toutes ces narrations la navette ne faisait guère son jeu. Donc la mère Loriot maugréait.
De leur côté, les auditeurs du jeune Aubry, les vieux grognards, trouvaient mauvais qu'un taïaut de ce calibre fût condamné à faire de In la toile, à n'être sa vie durant qu'un >' rat de cave"; et il fut décidé solennellement et il l'unanimité, y compris la mère Loriot, qu'il devait pousser ses avantages dans le monde.
Il revient à Tuffé, expose lu cas à son père, en n'oubliant pas de lui dire que c'était f'avi.unanime des hauts bonnets d' Avézé. M. Aubry père se fâche un peu, car le nouveau projet contrariait ses plane; mais enfin il te laisse entièrement libre.
Quelques jours après, notre héros était au Mans dans un excellent hôtel, la serviette sous le bras. Le colonel du 9*" Dragons, alors en garnison au Mans, M. Bureaux de Pusy, prenait sa pension dans cette maison. Il prit Auguste en affection, et lui proposa de l'engager comme trompette dans son régiment.
L'enfant avait alors Ireize ans; Il lui fallait mtorisation de son père: il court à Tuflë;
ais le père ne veut pas en entendre parler.
— Seulement, lui dit-il, si tu persistes jusqu'à quinze ans dans cette idée, je te laisserai libre.
L'affaire n'eut pas de suite.
Après un nouveau séjour de quelques mois au Mans, ayant fait quatre-vingts francs d'économie, il en laisse quarante à son père et retourne a
De rudes épreuves l'y attendaient; il serait difficile d'énumérer ici les divers métiers qu'il dut faire pour gagner sa chêtive existence. Plus d'une foie il regretta la boutique du père Loriot.
Ce qu'il y eut de plus malheureux, c'est que peu à peu il désapprit le chemin de l'église et ne fit plus aussi régulièrement sa prière du matin
Une maladie qui l'obligea d'entrer à l'hôpital Saint-Louis, commença à le faire rentrer en luimême. Au sortir de l'hôpital, il trouva une place de porteur de pain chez nn boulanger du marché des Innocents.
Parmi les pratiques qu'il servait tous les jours, étaient trois sœurs dont les noms doivent revivre dans ces pages; car elles furent les anges gardiens que la Providence plaça sur bon passage pour le ramener à Dieu.
Mlles Rose, Angélique et Marianne Favier fabricantes de corsets, habitaient le passage Saint-Guillaume, prés du PalaÎB-Royal. Tontes trois d'un certain âge, elles vivaient tendrement unies, partageant leur existence entre le travail, les saintes prières et les œuvres de dévouement. Elle possédaient surtout cette charité ingénieuse qui sait choisir les moindres occasions pour glisser un bon conseil, une salutaire parole.
Plusieurs fois déjà le jeune Aubry était allé chez elles, lorsqu'un samedi, au lieu d'un pain de six livres qu'elles avaient coutume de prendre elles en demandèrent deux.
— Comme cela, mon enfant, lui dit Mlle.
Angélique avec un doux regard et un accent plein de bonté, vous n'aurez pas besoin de venir demain, et vous pourrez aller à la messe.
Ces paroles tombèrent sur l'âme de l'enfant prodigue comme une céleste rosée; une larme glissa le long de sa joue et le lendemain il se rendit à la messe.
De ce jour, il prit la résolution de revenir entièrement à Dieu, quoiqu'il eu pût coûter.
lies demoiselles Favier l'accueillirent dans leur maison comme leur enfant, cl le raffermirent dans ses bonnes résolutions.
A. E. AUBRY
A la même époque, il fit rencontre d'un prêtre aussi renommé pour ses grandes vertus que pour la solidité de sa doctrine, M. l'abbé Badiche, pana contredit le plus savant hagiographe de France, qui lui donna la main pour achever l'œuvre commencée.
Cependant le boulanger chez lequel il était Avait un frère qui avait quelque littérature et qui se piquait de philosophie. Il connaissait son Voltaire, et tous les juura il prenait le jeune Aubry à partie, entassant objection sur objection.
Ces attaques lui firent comprendre qu'il ne suffit pas d'avoir une ardente et vive foi, mais qu'il faut savoir la défendre au besoin.
Mlle. Angélique Favier avait dans sa petite bibliothèque un* excellent ouvrage: "Le Triomphe dé l'Kvangh.e. " Il lut avec avidité cet ouvrage et quelques autres, s'en pénétra profondément, et bientôt il fut en état de soutenir la lutte sans désavantage.
Son adversaire, qui était de bonne foi, parut couvent frappé de la valeur de ses arguments. Dieu veuille que ce grain de sénevé ait plus tard porté ses fruits !
Ce genre de discussion, qui dura trois ou quatre mois, lui donna un goût décidé pour les études de controverse.
C'est aussi le souvenir de cette discussion qui plus tard lui fit naître l'idée de lire et d'étudier à fond Voltaire, Rousseau, Michel et, Proudhon, Qui net, etc.
On comprend par là pourquoi, dans ses Cours d'Histoire, il a si souvent rompu des lances avec ces braves gens. Leur manière de travestir l'histoire, leur passion, leur haine contre l'Eglise le fait bondir d indignation j et il se prend d une immense douleur à la vue de tant d'hommes sincères mais superficiels qui se laissent tomber dans leurs lacets.
Aussi vefrons-nous plus tard qu'il conçut le plan d'un Cours de Philosophie de l'Histoire, où il se proposait de démontrer avec la dernière évidence le faux et l'inanité des théories de ces hommes trop fameux.
C'est en 1836 que le jeune Aubry fut si gracieusement accueilli par les demoiselles Favier j il avait par conséquent dix-sept ans.
Mlle. Angélique crut voir en lui de la vocation pour l'état ecclésiastique. Sa ferveur et la vivacité de sa foi le lui firent croire à lui-même. 11 s'en ouvrit à M. l'abbé Badiche, qui avait les secrets de son cœur, et qui ne chercha point à l'en détourner.
Mais il ne savait pas un mot de latin; c'était là une pierre d'achoppement.
Sur ces entrefaites, les demoiselles Favier subirent des pertes relativement considérables et se virent dans l'impossibilité de subvenir entièrement aux frais que devaient nécessiter les nouvelles études. l