MALADIE DE M. GARNEAU — ^SA MORT
Cependant les longs travaux de M. Garneau avaient peu à peu miné sa santé; il fut attaqué d'épilepsie. Ce fut en 1843 qu'il ressentit les premières atteintes de cette maladie cruelle. Les trois années suivantes, le mal sembla avoir disparu; mais, en 1846, il éclata de nouveau, terrible, incurable. A la suite d'une attaque de
^ Télément anglo-saxon, dont l'expansion excessive, l'influence " anormale doivent être balancées, de môme qu'en Europe, '* pour le progrès de la civilisation."
Monsieur,
J'avais été heureux, il y a quelques années, de trouver dans votre livre non seulement des informations très importantes, mais la tradition vivante, le sentiment toujours présent de cette France d'outre-mer, qui est toujours restée française de coeur, quoique séparée de la mère patrie par lee destinées politiques. Je n'ai fait que m'acquitter d'un devoir en reodant justice à vos consciencieux travaux. Puissent ces échanges d'idées et de connaissances entre nos frères du nouveau monde
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typhus, compliqué d'un érysipèle au visage, qui le conduisit aux portes de la mort, il parut presque guéri pour la seconde fois.
Ce fut le Dr Jean Blanchet qui le sauva par des soins éclairés autant qu'assidus. M. Oarneau en garda toujours le souvenir, et dans le désir de marquer sa reconnaissance à celui qui l'avait arraché à la mort, il lui dédia, en 1865, le livre de son Voyage, A la mort du Dr Blanchet, en 1857, il fut le promoteur d'une souscription publique pour édifier sur sa tombe le monument que l'on admire aujourd'hui sous les grands arbres du cimetière Saint-Charles.
Pendant quelque temps, on espéra que l'illustre malade recouvrerait la santé ; mais Tassiduité au travail et l'application qu'exigea de lui la correction de son Histoire, réveillèrent le mal avec une recrudescence telle qu'il y a deux ans, au mois de mai 1864, M. Oarneau dut se démettre de ses fonctions de secrétaire de la ville, qu'il occupait depuis 1844. La ville lui accor-
et nous se multiplier et contribuer à assurer la perflistance de l'élément français en Amérique! A part nos sympathies nationales, à nous autres, il y a un grand intérêt de civilisation à ce que l'élément anglais, de prépondtrant^ ne devienne pas unique du pôle nord jusqu'à l'isthme, et n'absorbe pas totalement les éléments français et hispano-indien. La variété est le principe du progrès.
Agréez, je vous prie, monsieur, mes sentiments les pins distingués et les plus sympathiques.
H. Martik.
Paris» 1er avril 1862.
da une pension de £200, en considération des services qu'il avait rendus non seulement à la cité dans l'accomplissement de sa charge, mais encore au pays tout entier par ses importants travaux d'histoire.
Dans ses rapports sociaux, M. Garneau était d'une réserve et d'une politesse exquises; c'était le type du gentilhomme accompli. Modeste, comme le véritable mérite, il se défiait toujours de lui-même; cette timidité naturelle, mêlée d'une noble fierté, fut une des causes qui le tinrent éloigné des luttes politiques, où ses talents et sa réputation lui assignaient un rôle éminent.
Chez lui, la conduite de l'homme privé a toujours été d'accord avec les principes sévères de l'historien. Cette rigidité a même refroidi ses rapports avec plusieurs de ses amis de jeunesse, qui croyaient pouvoir suivre une voie difi'érente.
On a dit que M. Garneau s'était tenu à l'écart du mouvement politique de son temps, parce qu'il était sans ambition. Sans doute qu'il fut un homme d'étude plus que d'action ; mais la cause principale de son éloignement de la vie publique était ailleurs: c'est qu'il devançait de trop loin son époque. Il n'a pas été entièrement compris tout d'abord, si ce n'est par les esprits d'élite. Ce n'est que de nos jours qu'on lui a rendu pleine justice. Son Histoire lui valut sans doute de vifs applaudissements, mais aussi des réclamations non moins vives, dont quelques opinions trop entières furent le prétexte plutôt que la justification. Parmi
une certaine classe, il s'attira des défiances plus que des sym[)athies. Comme il arrive trop souvent, ne ]»ouvant le suivre, on essaya d'entraver sa marche. Ces préjugés le poursuivirent presque toute sa vie. Il lui eût été facile de les fléchir; mais il avait trop la conscience de sa dignité d'historien pour gauchir devant ce qu'il croyait la vérité ou pour faire de lâcher concessions.
Cette défiance de ceux qui ne le comprenaient pas et la mauvaise volonté de ceux qui auraient voulu exploiter son talent à leur profit, furent les vrais obstacles qui lui fermèrent l'entrée de la vie publique. Ceci explique pouniuoi îl n'arriva jamais à rien, pourquoi il mourut pauvre, n'ayant jamais eu d'autre eml)loi que celui de secrétaire de l'hôtel de ville de Québec.
Les luttes opiniâtres qui se livraient pour la conquête de nos libertés à l'époque où M. Garneau écrivait son histoire, les persécutions récentes et les dangers présents avaient surexcité au delà des bornes le sentiment national. Nous en sommes restés susceptibles à l'excès pour tout ce qui regarde notre passé.
Entraînés par ce sentiment, bien des gens auraient voulu que M. Garneau fît du panégyrique au lieu de rhistoire, qu'il dissimulât les faiblesses ou les fautes l)Our ne mettre en lumière que les hauts faits. On ne comprenait pas que son argumentation eût i)erdu toute 5a force vis-à-vis de nos adversaires s'il ne se fût montré juste jusqu'à la sévérité vis-à-vis de nous. "Le
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blâme qne j'ai porté contre le régime français, écriwt-il loi-même en 1854 à un de ses critiques de Paris, donnait de la force à mes paroles aux yeux des protestants eux-mômes, lorsque je blâmais leur conduite depuis qu'ils étaient les maîtres, et ne laissait rien à w» répondre."
Quiconque lit VHîêtoire de M. Oameau à ce point de ▼ue est frappé d'admiration. Ses éloges comme ses critiques sont écrits avec ce calme et aveceette tempemice qui portent la conviction en faisant reseortir l'impartialité de l'écrivain.
Pour ne parler que des temps primitifs de la colonie, qu'on lise son jugement sur Cbamplain et comment il apprécie la fameuse question de la guerre contre les Iroquois qui a entraîné de si graves oonséquences : c'est un modèle de justesse et de modération. Nul entraînement dans son admiration. C'est l'histoire seule qui parle. Bancroft aussi bien qu'Augustin Thierry aurait pu signer cette page.
Malgré certaines opinions émises dans les premières éditions de son Histoire et qui ont été jugées peu conformes à la rigueur des saines doctrines, M. Oameau était un homme sincèrement religieux. Que de fois n'a-t-on pas été édifié, dans les tristes moments où on le voyait aux prises avec son mal cruel, de l'entendre murmurer tout bas VAve Maria^ même au milieu du trouble de ses facultés.
Il a donné d'ailleurs une preuve éclatante de s» piété filiale envers l'Eglise en soumettant humble-
ment la dernière édition de son Histoire à un ecclésiastique compétent, et en faisant plein droit aux obser- Tations qui lui avaient été suggérées. Dans un paya profondément catholique comme le nôtre, on est peu étonné d'une telle conduite; mais si un pareil fait se produisait en France, par exemple, on n'aurait pas assez d'éloges pour celui qui en serait Tauteur. Sachons, du moins, reconnaître ce qu'il renferme de généreux et de consolant pour notre société.
Gomme on devait s'y attendre, la mort de M. Garneau a été celle d'un vrai chrétien. Il a supporté leb souffrances de sa maladie avec une patience inaltérable. Parfaitement résigné à la volonté de Dieu, il s'est préparé au moment suprême et a reçu les derniers sacrements avec une piété profondément édifiante.
Il s'est éteint, le 2 février dernier, à l'âse de cinquante-six ans et sept mois.
Le cri de douleur qui a retenti dans tout le pays A la première nouvelle de sa mort, et qui n'est pas encore calmé, est le plus bel éloge que l'on puisse faire de son mérite: c'est Toraison funèbre de la patrie en deuil.
Par un mouvement tout spontané, une souscription nationale s'est organisée dans le but de lui élever un monument et de donner à sa famillo un témoignage de la reconnaissance publique. Ce mouvement qui s'est propagé rapidement dans toutes les parties du pays, et qui se continue encore au moment où noua écrivons, nous donne lieu d'espérer qu'il produira dea résultats dignes de celui qui en est Tobjot.
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En parlant de la mort de M. Garneau, comment oublier cette autre perte cruelle qui Ta précédée de si près, comment ne pas donner un souvenir, une larme à son digne émule, M. Ferland, tombé, lui aussi, avant le temps, victime de son dévouement à la science et à la patrie I
On ne lira pas sans émotion la lettre suivante, que M. Garneau adressait en 1801 î\ M. Ferland, en accusant réception du premier volume de son Oours d^hiatoiredu Ccinada. C'est un témoignage vivant de la touchante amitié qui unissait ces deux grands citoyens, et de leur commune sollicitude pour l'avenir de leur cher Canada.
Samedi, 24 août 1861.
•* M. Garneau prie M. Ferland de vouloir bien acccjv ter ses hommage», et en même temps ses remerciements pour le premier volume do son Cours d^histoire du Ckimidd, qu'il a eu la complaisance de lui envoyer. M. Garneau a passé cJiez M. Ferland pour lui exprimer personnellement toute sa reconnaissance et parler avec lui de leur chère patrie ; mais il n'a pas été assez heureux pour le rencontrer.
"M. Garneau aurait voulu causer avec une des lumières du Canada sur la foi qu'on doit avoir en notre nationalité et sur les moyens à suivre pour en assurer la conservation. Celui qui a su développer avec tant d'exactitude nos origines historiques doit être pénétré plue qu'un autre des sentiments de cette
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foi. Son livre, quel que soit l'avenir de ses compatriotes, sera toujours le témoignage d'un principe révéré par tous les peuples et rendra la mémoire de son auteur plus chère à la postérité."
Garneaul Ferland 1 deux noms immortels, qui seront toujours prononcés avec amour, tant qu'il rester» 1HI Canadien pour les redire aux âges futurs I
JUGEMENT SUR ** l'hISTOIRE DU CANADA."
Pour apprécier avec justice et impartialité l'œuvre de M. Garneau, il faut se reporter à l'époque où il a commencé à écrire. Il traçait les premières pages de son Histoire au lendemain des luttes sanglantes de 1837, au moment où l'oligarchie triomphante venait de consommer la grande iniquité de l'union des deux Canadas, lorsque par cet acte elle croyait avoir mis le pied sur la gorge à la nationalité canadienne. La terre était encore fraîche sur la tombe des victimes de l'échafaud, et leur ombre sanglante se dressait sans cesse devant la penste de l'historien ; tandis que, du fond de leur lointain exil, les gémissements des Canadiens expatriés, leur prêtant une voix lugubre, venaient troubler le silence de ses veilles. L'horizon était sombre, l'avenir chargé d'orages, et quand il se penchait à sa fenêtre, il entendait le sourd grondement de cette immense marée montante de la race anglo-saxonne
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qui menaçait de cerner et d'engloutir le jenne peuple dont il traçait l'histoire, comme elle avait déjà submergé deux nationalités naissantes de même origine : a« sud, celle de la Louisiane ; * au nord, celle de cette infortunée Acadie, jetée aux quatre vents du ciel. Parfois il se demandait si cette histoire qu'il écrivait n'était pas plutôt une oraison funèbre.
L'heure était donc solennelle pour remonter vers le passé, et le souvenir des dangers qui menaçaient la société canadienne prête un intérêt dramatique à ses récits. On y sent quelque chose de cette émotion du voyageur assailli par la tem[)éte au milieu de l'Océan, et qui, voyant le navire en péril, trace quelques lignes d'adieu qu'il jette à la mer, [)our laiî^ser après lui un souvenir.
Au milieu des perplexités d'une telle situation, le patriotisme de l'historien s'enflammait, son regard inquiet scrutait l'avenir en interrogeant le passé, et y
♦Lorsque nous écrivions ces lignes en 186<), nous avions, comme M. Garnean, qnehiue ♦'spoir dans l'avenir de la nationalité française en Louisiane ; mais nous sommes ol)li>çé d'avouer, i notre grand regret, (juc nous avons |>erdu tonte illuf^ion à cet égard, depuis que nous avons séjourné en Louisiane, durant les hivers de 1880 et 1881, et que nous avons constaté la tendance nniverselle de la population créole à s'américaniser. On ne \ieni 86 dissimuler que, dans un avenir qui n'est pas éloigné, la terre où La Salle, Bienville et d'Iberville ho sont immortalisés n'aura plus rien de français que le nom.
Nous venons de rappeler le souvenir de d'Iberville On sait qœ cet illustre marin monmt d.ins le port de la Havane, en 1706 ; mais ce qu*on ue sait pas, c'est (jiio sas restes reposent à
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cherchait des armes et des moyens de défense contre les ennemis de la nationalité canadienne. Car VUinUxire du Canada n^est pas seulement un livre, c'est une forteresse où se livre une bataille qui est déjà devenue une victoire sur plusieurs points, et dont l'issue définitive est le secret de l'avenir. Ce coup d'œil jeté sur l'époque peut servira expliquer, sinon à justifier, cer-
côtédeceax de Christophe Colomb dans la cathédrale de la Havane. Voici l'extrait de sépulture ded'lberville qui constate ce fait, et que nous avons copié nous-même, aux archives de la cathédrale de la Havane, le 26 février 1885.
LEDRO 4o DB DEFUNC10NB4 DK BLANC06 ANO 1706.
No 58
MoNBiKUK MoiN*) En la cindad de la Habana en cinco de dhBerbila. j setiembre de mil setecientos «eii anos se enterre en esta Santa Iglesia Parroqoial Mayor de Sn Cristobal, Monsieur Moin de Berbila, natural del Reine de Francia recibio loB santob sacramentos I lo firme.
Jn DB PfiDRAZA.
{Tnitfwtwn.)
LIVIIK 4' I>K8 SÂPULTUKBS DES BLANCS, ANN^K 1706.
En la cité de la Havane, le 5 de septembre mil sept cent six, a été inhumé dans cette sainte église paroissiale majeure de Saint-Ohristopha, Monsieur Moin de Berbila, natif du royaume de France, muni des saints sacrements, par nous soussigné.
Jn db Petraza.
H est inutile de faire remarquer que Moin de Berbila n'est qu'une corruption de la Drouonciatiou espagnole de Le Moyne d'ibervilla.
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taines erreurs d'appréciation que Pauteur a d'ailleurs loyalement reconnues plus tard : illusions d'une &me généreuse, que la vérité réfute, mais qu'elle respecte et honore.
La correspondance intime de M. Garneau indique en plusieurs endroits la disposition de son esprit, et contient des révélations précieuses à recueillir. Le fragment qui suit offre surtout une étude instructive ; c'est une lettre écrite en 1854 à l'un de ses plus éminents critiques, M. L. Moreau. le savant auteur des traductions de saint Augustin, ouvrages couronnés par l'Académie française.
Québec, 9 mars 1854.
Monsieur, " Je viens de terminer la lecture de votre appréciation de mon Histoire du Canada dans le Correspondant de Paris, et que quelques-uns de nos journaux ont reproduite à Montréal et à Québec. Je suis peiné que vous n'ayez pas eu la seconde édition de l'ouvrage, dans laquelle j'ai amené mon récit jusqu'à l'union des deux Canadas en 1840. Le style en est moins imparfait, les faits sont exposés avec plus d'exactitude ; car je n'avais point la correspondance officielle de nos premiers gouverneurs lorsque le commencement de la première édition a été mis sous presse, et la suite des événements vous aurait fait voir que ce n'était pas sans de graves motifs que j'avais adopté dans toute sa force le principe de la liberté de conscience.
En effet, sans ce principe protectenr, où les cathc^ en seraient-Us dans l'Amérique du Nord avec les huit dixièmes de la population protestants, et des gouvernements partout protestants? C'est en blâmant Ions les actes dus à l'esprit d'exclt»i<Mi qae l'on désarme les préjugés et qoe l'on peut espérer de Toir exister une liberté qui £Bdt la sauvegarde du cathoilicisme dans le nouveau monde. La conduite du peuple américain envers le légat du pape, Mgr Bedini, prouve que ces préjugés ne sont pas encore efiacéa, et qu'il faudra agir encore longtemps avec beaucoup de prudence pour éviter les discordes.
^* C'est aussi à l'aide de ce principe de tolérance que j'ai pu défendre les catholiques canadiens contre les attentats du gouvernement protestant de l'Angleterre après la conquête. Le blûme que j'avais porté contre le gouvernement français, donnait de la force à mes paroles, aux yeux des protestants eux-mêmes, lorsque je blâmais leur conduite depuis qu'ils étaient les maîtres, et ne laissait rien à me répondre.
** Avec le protestantisme en majorité et au pouvoir, on ne saurait prendre trop de précautions dans ses arguments pour n'être pas tourné; et nous, pauvres Canadiens, nous avons non seulement le protestantisme, mais l'angliâcation en face nous menaçant de tous côtés..."
L'erreur de M. Garneau n'est pas d'avoir invoqué le principe de la liberté de conscience, mais de l'avoir affirmé d'une manière absolue et non comme d'une
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utilité relative. 8H1 avait eu le eoin de faire cette distinction, et de sauvegarder ainsi les droits de la vérité, il n'aurait pas eu à essuyer les vives critiques dont il a été l'objet.
Mais après avoir lu la lettre qui précède, on est heureux de voir que si M. Garneau s'est trompé, son erreur naissait d'une noble source, et que, loin d'être un acte d'hostilité, elle était plutôt le rêve d'une âme ardente et dévouée à son pays, cherchant des moyens de protection contre les dangers qui le menaçaient.
Rien n'est plus capable de nous en convaincre que la lettre suivante adressée à lord Elgin : et rien, d'un autre côté, ne peint mieux la trempe d'esprit de notre historien. C'est un éloquent plaidoyer en faveur du peuple canadien, et en même temps un cri d'indignation contre la tyrannie oligarchique. On ne sait qu'admirer le plus dans cette pièce magistrale, ou des élans généreux du patriotisme et de la largeur des vues, ou de l'habileté exquise avec laquelle il aborde des questions si délicates devant un gouverneur anglais.
" A Son Excellence le comte Elgin et Kincardine^ Oûv/verneur général du Canada, etc^ etc,
" Milord, "Si j'avais su plus tôt que Votre Excellence daignait prendre quelque intérêt à l'ouvrage que j'ai commencé sur le Canada, je me serais empressé de lui faire parvenir ce que j'en ai d'imprimé, persuadé qu'elle aurait trouvé dans les événements dont je
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trace le tableau de quoi se former une juste idée des vœux et des sentiments d'une partie nombreuse des peuples qu^elle a été appelée à gouverner. Aujourd'hui qu'elle a bien voulu s'exprimer avec bienveillance à cet égard, je la prie de vouloir bien me faire Phonneur d'accepter Texemplaire de VHistoire du Canada que M. Fabre lui fera remettre aussitôt qu'il sera relié.
"J'ai entrepris ce travail dans le lut de rétablir la vérité, si souvent défigurée, et de repousser les attaques et les insultes dont mes compatriotes ont été et sont encore journellement l'objet de la part d'hommes qui voudraient les opprimer et les exploiter tout à la fois. J'ai pensé que le meilleur moyen d'y parvenir était d'exposer tout simplement leur histoire. Je n'ai pas besoin de dire que ma tâche m'obligeait d'être encore plus sévère dans l'esprit que dans l'exposition matérielle des faits. La situation des Canadiens- Français, tant par rapport à leur nombre que par rapport à leurs lois et à leur religion, m'imposait l'obligation rigoureuse d'être juste; car le faible doit avoir deux fois raison avant de réclamer un droit en politique. Si les Canadiens n'avaient eu qu'à s'adresser à des hommee dont l'antique illustration, comme celle de la race de Votre Excellence, fût un gage de leur bonheur et de leur justice, cette nécessité n'aurait pas existé; mais soit que l'on doive en attribuer la cause aux préjugés, à l'ignorance ou à toute autre chose, il est arrivé souvent dans ce pays que cette double preuve a été encore insufiisante.
"Les outrages séditieux que l'on vient défaire à Votre Excellence, dont la personne devrait être sacrée comme celle de la Reine qu'elle représente, prouvent suffisamment l'audace de ceux qui s'en sont rendus coupables ; audace qu'ils n'ont eue que parce qu'on les a accoutumés depuis longtemps^ comme des enfants gâtés, à obtenir tout ce qu'ils demandaient, juste ou injuste. En quel autre pays du monde auraiton vu une poignée d'hommes oser insulter la personne du souverain dans son représentant, et le pays tout entier dans celle de ses députés élus par un suffrage presque universel? Or si ces gens ont pu se porter à de pareils attentats aujourd'hui, de quelle manière ne devaient-ils pas agir envers les Canadiens- Français, qu'ils traitaient d'étrangers et de vaincus, lorsqu'ils avaient le pouvoir de les dominer? En jugeant ainsi par comparaison. Votre Excellence peut facilement se rendre compte de la cause des dissensions qui ont déchiré ce pays pendant si longtemps, et du désespoir qui a fait prendre les armes à une partie des Canadiens du district de Montréal en 1837.
"Si les Canadiens ont enduré j>atierament un pareil état de choses, il ne faut pas croire, malgré leurs mœurs paisibles et agrestes, que ce soit la timidité ou la crainte qui les ait empêchés de songer à secouer le joug. Ils sortent de trop bonne race pour ne pas faire leur devoir lorsqu'ils y sont appelés. Leur conduite dans la terrible guerre de 1765, pendant le siège de Québec en 1775-6, durant la guerre de 1812 et
même, malgré leur petit nombre, dans les combats de Saiat-Deuis, de Saint-Charles et de Saint-Eustache en 1837 (s'il m^est permis de citer cette époque malheureuse), atteste suffisamment leur courage pour qu'on les respecte. Leur immobilité apparente tient à leurs habitudes monarchiques et à leur situation spéciale comme race distincte dans l'Amérique du Nord, ayant des intérêts particuliers qui redoutent le contact d'une nationalité étrangère. Ce sont ces deux puissants mobiles qui les ont fait revenir sur leurs pas en 1776, après avoir, pour la plupart, embrassé un instant la cause américaine ; qui les ont fait courir aux armes en 1812, et qui les entretenus en 1837. Je n'ai pas besoin d'ajouter que si les Etats-Unis étaient français ou le Canada tout anglais, celui-ci en formerait partie depuis longtemps; car la société, dans le nouveau liionde, étant essentiellement composée d'éléments démocratiques, la tendance naturelle des populations eni de revôtir la forme républicaine. Vous m'accuserez peut-être, Milord, de baser ici mes raisonnements sur l'intérêt seul; j'avoue que ce mobile n'est pas le plus élevé ; mais il est fort puissant, surtout aux yeux des adversaires des Canadiens ; et quant aux raisons qui tiennent à de plus nobles inspirations, je n'ai pas besoin de les faire valoir, Votre Excellence les trouve déjà dans son propre cœur.
^* J'en ai peut-être dit assez pour faire voir que oenx qui veulent réduire les Canadiens- Français à l'ilotisme, (car leur transformation nationale, si elle doit av.air
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lieu, ne peut être que l'œuvre du temps), ne le font point dans l'intérêt du grand empire dont nous faisons partie ; qu'au contraire, ce sont les intérêts canadiensfrançais qui ont empêché jusqu'à présent le Canada de tomber dans l'orbite de la république américaine ; que l'Ecosse, avec des lois et une religion différentes de celles de l'Angleterre, n'est pas moins fidèle que cette dernière au drapeau britannique, et que sur le champ de bataille le montagnard calédonien ne cède point sa ])lace au grenadier anglais, malgré son dialecte gaulois. De tout cela, il résulte à mes yeux qu'il est de l'intérêt de la Grande-Bretagne de protéger les Canadiens, comme il est de l'intérêt d'un propriétaire prudent d'entretenir surtout la base d'un édifice pour le faire durer plus longtemps; car il est impossible de prévoir quel effet la perte de l'Amérique britannique et son union avec les États-Unis auraient avec le temps sur la puissance maritime et commerciale de l'Angleterre.
''Ces considérations, Milord, et bien d'autres qui se présentent à l'esprit, ont sans doute déjà frappé l'attention de Votre Excellence et des autres hommes d'État de la métropole. Votre conduite, si propre à rassurer les colons sur leurs droits constitutionnels, recevra, je n'en doute point, l'appui du gouvernement impérial et contribuera au maintien de l'intégrité de l'Empire. En laissant le Haut-Canada à ses lois, et le Bas-Canada aux siennes, afin d'atténuer autant que possible ce qu'il peut y avoir d'hostile à mes compatriotes dans les motifs de l'Acte d'union ; en abandon-
nant au pays toute la puissance politique et législative dont il doit jouir par la voie de ses chambres et de ministres responsables, en tant que cela n'affaiblit pas le nœud qui l'unit à l'Angleterre, celle-ci n'aura rien à craindre des cris de quelques mécontents, qui ne sauraient mettre en danger la sûreté de la colonie, si les partis politiques de Londres ont la sagesse de ne point s'en prévaloir dans leurs luttes pour obtenir le pouvoir. '*Je prie Votre Seigneurie de me pardonner de m'être étendu si longuement sur la situation politique de ce pays. Je m'y suis trouvé entraîné par l'enchaînement de réflexions que me suggère l'étude que je suis obligé de faire du passé pour l'œuvre que j'ai entreprise, et dont le fruit remplirait le plus grand de mes vœux, s'il pouvait faire disparaître tous les préjugés du peuple anglais contre les Canadiens au sujet de leur fidélité, et ramener la confiance et la justice dans les appréciations réciproques des deux peuples, comme je suis convaincu que c'est le but éclairé de Votre Excellence dans la tâche noble mais difficile dont elle s'est chargée...
Québec, 19 mai 1846.
Une troisième lettre, adressée en 1850 à l'honorable L. H. LaFontaine, alors premier ministre, dévoile un côté presque irconnu du caractère de l'historien, et initie en même temps aux difficultés de tout genre qu'il a eu à surmonter pour élever le monument qu'il
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a légué à sa patrie. Il y fait, en quelques lignes, sa profession de foi historique.
L'idée qu'il se formait de la dignité et des devoirs de l'historien indique l'atmosphère sereine où planait ce noble esprit :
Québec, 17 septembre 1850.
Mon cher Monsieur, "Après vous avoir tourmenté pour avoir accès aux archives du gouvernement exécutif, je puis paraître lent à en profiter. Mais ce n'est pas ma faute. Je ne suis pas libre de m'abseuter quand je veux de mon pauvre bureau, et puis ne s'agit-il pas d'une histoire écrite par un Canadien- Français ? Il faut que j'use de certains ménagements auprès d'une partie de notre conseil, dans lequel sont deux Sewell, pour ne pas éveiller des prétextes d'opposition, etc., etc. Je voulais monter à Toronto dans ce mois-ci, et des obstacles m'en empêchent. D'ailleurs je juge par ce que M. Parent vient de m'écrire, qu'il me faudra beaucoup plus de temps dans vos bureaux que je ne me l'imaginais pour faire une bonne recherche. Il paraît que vos papiers sont éparpillés dans les différents départements, que ceux du conseil exécutif présentent le beau et vaste désordre qui ferait à la fois la terreur et la joie de votre Jacques Viger. Faire des recherches dans un pareil chaos exigerait plus de temps que je n'en puis donner hors de Québec. Je crains donc de me trouver forcé d'attendre, pour faire mes fouilles, que vous descendiez ici.
" Dans rintervalle, je perfectionnerai mon travail, car le premier jet est fait. Je suis rendu à 1828, où je vais m'arrêter, passant seulement en revue, dans une conclusion, les événements jusqu'à ce jour, pour tirer des conséquences.
'*I1 est probable, à voir la tournure lente, mais inévitable peut-être, que prennent les choses dans notre pays, que ce soit le dernier, comme c'est le premier ouvrage historique français écrit dans l'esprit et au point de vue assez prononcés qu'on y remarque; car je pense <\\xe peu d'hommes seront tentés après moi de se sacrifier pour suivre mes traces. Mais enfin je me fais un honneur de ce qui paraîtra malheureusement singulier plus tard. J'écris avec une parfaite conviction. Je veux, si mon livre me survit, qu'il soit l'expression patente des actes, des sentiments intimes d'un peuple dont la nationalité est livrée aux hasards d'une lutte qui ne promet aucun espoir pour bien des gens. Je veux empreindre cette nationalité d'un caractère qui la fasse respecter par l'avenir. En rectifiant l'histoire militaire de la conquête, j'ai mis les Canadiens en état de repousser toute insulte à cet égard, et il me semble que les journaux anglais ne parlent plus de cette époque comme ils en parlaient. Je crois pouvoir faire la même chose pour tout le reste.
"Au surplus, je puis parler avec une parfaite indépendance. Je ne dois de reconnaissance spéciale, ni au gouvernement, ni à qui que ce soit, et je n'ai pris aucune part aux événements publics ; ce qui me laisse
dans la plus grande liberté de parler des hommes et des choses comme un historien éclairé, indépendant et véridique doit le faire."
M. Gameau dut éprouver une singulière satisfaction, quelque temps après l'envoi de cette lettre, en recevant la note suivante de l'honorable Joseph Howe, premier ministre de la Nouvelle-Ecosse, l'homme le plus éminent sans contredit des provinces maritimes, et Tune des plus hautes intelligences de toute l'Amérique britannique. * Le vœu que M. Gameau émettait dans sa lettre à sir L. H. LaFontaine et à lord EIgin, y trouvait un premier accomplissement; il y voyait la réalisation d'une des espérances qu'il nourrissait avec le plus d'amour, et que son livre avait préparée : celle de voir bientôt tomber les calomnies, s'éteindre les préjugés funestes que la haine avait soulevés contre les Canadiens.
Après avoir remercié M. Gameau de l'hommage qull lui avait fait de son Histoire, M. Howe continue ainsi:
..." Le caractère des Canadiens- Français a été grossièrement calomnié ; il est donc tout naturel qu'il ait été méconnu. Dans les provinces maritimes, nous n'avons ni intérêt ni désir de le méconnaître, et ce sera pour moi une sincère satisfaction de trouver dans votre
* On a encore frais à la mémoire son fameux discours à la convention du Détroit, chef-d'œuvre d'habileté et de science politique.
Hibtoire de nouveaux moyens de rendre justice à vos compatriotes en toute occasion favorable."
Quelque importants que fussent ces premiers résultats de l'œuvre de M. Garneau, l'influence de son Histoire devait s'étendre encore plus loin, et surtout faire naître des sympathies chères à tous les cœurs canadiens. Cette voix de la vérité, vibrante d'une plainte solennelle, qui s'élevait des rivages du Canada, demandant justice et réparation, traversa les mers, et réveilla des échos depuis longtemps endormis sur l'ancienne terre de France, cette antique mère patrie toujours aimée. De nobles cœurs, des intelligences d'élite reconnurent cette voix française, dont le timbre avait la mélancolie d'une voix de l'exil, et répondirent par de chaleureux applaudissements à ses appels. Pour ne citer que les plus connus, MM. Ampère, Marmier, Rameau, Henri Martin, Carlier, Théodore Pavie, Moreau, Dussieux, de Puibusque signalèrent A l'attention publique V Histoire du Canada; et si aujourd'hui la France se réveille de son apathie à Tégard de son ancienne colonie, si elle commence à tourner ses regards vers le Canada, c'est à eux, en grande partie, et à l'ouvrage de M. Garneau, que nous le devons.
Un des témoignages les plus curieux à recueillir, et qui a dû être particulièrement sensible à l'auteur, lui est venu du fond de la Suisse. La lecture de cette lettre fera voir l'impression profonde qu'avait produite sur Tesprit de ce correspondant inconnu IV'tude de VHistoire du Canada, Elle ofî're, d'ailleurs, un très vif
intérêt par elle-même, par les larges aperçus qu'elle présente, les conseils qu'elle renferme, et les espérances, solidement appuyées, qu'elle donne sur l'avenir du Canada et la conservation de notre nationalité.
Elle signale en même temps dans l'ouvrage de M. Garneau une ombre qui, heureusement, a toujours été en s'évanouissant à mesure qu'il a perfectionné son œuvre. Les tendances qui l'avaient fait glisser sur la pente de quelques opinions que nous n'avons pas à combattre, puisqu'il les a abandonnées, obscurcissaient, par une suite naturelle, sa confiance dans IV venir de notre race. Disons-le franchement, à la vue des orages qu'il voyait venir de tous les points de l'horizon, son espérance faiblissait, il désespérait presque de l'avenir.
Nous n'hésitons pas à en attribuer la raison, du moins en grande partie, à un certain manque de fermeté dans ses croyances religieuses. L'homme profondément convaincu porte la sérénité de ses convictions jusque dans les habitudes ordinaires de la vie. Des hauteurs de la foi, d'où son regard plane au-dessus des nuages, il envisage, d'un œil calme, les orages des événements, les périls des jours critiques, et domine les situations. L'Espérance et la Foi sont deux angéliques sœurs, deux filles du ciel, qui, bien mieux que les Grâces antiques, se tiennent par la main.
Voici les principaux passages de la lettre que nous venons de mentionner.
186 F. X. OARNEAU
Monsieur,
** Le peuple canadien-français m'a toujours inspiré une profonde sympathie, qui n'a fait que s'accroître par la lecture des divers ouvrages des auteurs qui ont visité votre pays, entre autres, I/ambert, Delacroix, B. Hall, d'Orbigny, et surtout X. Marmier. C'est ce dernier qui, par ses lettres sur l'Amérique, m'a fait désirer de connaître votre Histoire du Canada^ ouvrage qu'un libraire suisse a pu me procurer à Paris, il y a environ une année.
*' Permettez-moi donc, quoique n'ayant pas l'honneur d'être connu de vous, monsieur, de venir vous présenter mon faible éloge pour cet excellent ouvrage, que j'ai lu avec autant de plaisir que d'intérêt, et qui doit être considéré, ajuste titre, comme tout ce qu'il y a de mieux écrit sur l'Amérique et surtout par un Américain. Ces trois volumes, on le voit, sont le fruit de nombreuses et consciencieuses recherches de votre part.
'^J'habite la Suisse depuis dix-huit ans. Comme Français et même comme catholique, j'approuve beaucoup votre manière de voir relativement à la révocation de l'édit de Nantes et à ses malheureuses conséquences. C'est la Suisse française, Genève principalement, qui en a recueilli les plus grands avantages. L'émigration française y a apporté la fortune, l'industrie, les sciences, etc., etc., et en a fait le pays le plus florissant du monde.
" Vous dites, monsieur, dans votre discours prélimi*
p. X. GARNEAU 137
naire : " Noua sommes loin de croire que notre nationalité *• 6oit à Vabri de tout danger, nos illusions à cet égard s^en- ^^ votent chaque jour, etc., etc.^^ Permettez- moi de vous dire que, 80U8 ce rapport, je ne partage pas votre manière de voir, et voici pourquoi. La population suisse se compose, comme vous le savez, des races allemande, française, italienne et romane. La population française, qui compte pour environ trois quarts de million, est celle qui conserve le mieux son caractère de nationalité, même dans les cantons mixtes où elle est en minorité, comme dans celui-ci, par exemple. La contrée que j'habite, appelée autrefois l'Evêché de Bâle, peuplée par environ 70,000 habitants de race française, quoique n'ayant fait partie de la France que sous l'Empire, a été réunie en 1815 au canton de Berne, dont la population, toute allemande, est d'environ 400,000 habitants. Eh bien I malgré cela aucune atteinte n'a été portée à la nationalité de la partie française du canton. Tous les fonctionnaires publics sont tenus de connaître les langues allemande et française, déclarées nationales par la constitution.
"Il y a dans la race française, plus que chez toutes les autres, quelque chose qui s'opposera toujours à la perte de sa nationalité. J'en vois bien des preuves en Suisse et ailleurs. A Fribourg, par exemple, dans la ville haute, on ne parle que français, tandis que la ville basse est toute allemande. Cette démarcation a toujours existé. La petite ville de Bienn, à cinq lieues d'ici, est toute allemande; elle est le chef-lieu d'une
paroisse comprenant plusieurs villages: l'un d'eux, EvillarS) a toujours été français, a une école française, etc., etc. Après la révocation de Tédit de Nantes, les réfugiés français qui sont venus s'établir à Berne y ont formé une corporation appelée colonie française, qui existe encore de nos jours, et dont tous les membres ont conservé la langue et les mœurs de leurs ancêtres. Mais ce qu'il y a de plus remarquable et de plus frappant à cet égard, ce sont ces villages français fondés, toujours par suite de cette déplorable révocation de l'édit de Nantes, dans les environs de Francfort, au centre même de l'Allemagne. Une personne de ma connaissance qui a vu ces villages pendant l'été dernier, m'assure qu'en en visitant la population, on se croit au milieu de la France méridionale du siècle de Louis XIV. Langage, accent, mœurs, tout y rap|)elle cette dernière époque. Les pasteurs viennent de la Suisse française. Dans les écoles, on n'enseigne que le français, et la plus grande partie des habitants ne comprennent pas même l'allemand.
** De ce fait que la grande majorité de la population américaine est de race, anglo-saxonne, il ne faut pas conclure qu'elle absorbera la nationalité et la langue française. En Europe, la langue française est toujours la langue dominante, la langue de prédilection des savants et la langue diplomatique enfin I Toutes les premières familles d'Allemagne et de Russie, toute la noblesse font instruire leuro enfants en français. C'est la Suisse française principalement qui leur fournit des
instituteurs et des institutrices. J'aidans notre voisinage plusieurs amis, qui, comme précepteurs, ont habité la Russie pendant un grand nombre d'années et qui m'ont souvent répété que chez tous les seigneurs et dans la bonne société, on ne parle que français et aussi correctement qu'à Paris. La société choisie qui, de toutes les parties du monde et principalement d'Angleterre, vient chaque été visiter la Suisse, se sert généralement de la langue française. C'est à l'amour- propre des Anglais qu'il en coûte le plus de parler un autre idiome que le leur, mais le plus souvent ils sont forcés d'en passer par là. Toutes les principales villes d'Europe, et mêmeConstantinople, ont leurs journaux français. A Berne, ville toute allemande, il se publie trois feuilles françaises, paraissant tous les jours.
'' La langue, c'est la nationalité. Que les Canadiens- Français conservent donc religieusement la première, et la dernière ne périra pas, je crois vous en avoir donné la preuve par les divers faits qui précèdent. Encouragez, propagez l'instruction primaire, dans les campagnes surtout. N'employez que des instituteurs de race française. Après cela, que la corruption produise quelques défections dans la classe élevée, c'està-dire chez ceux de vos compatriotes, qui, par leur éducation et leur position sociale, devraient être à l'abri de toute corruption, ceux-là, croyez-le bien, n'entraîneront pas les masses. A propos de cela, il y a quelquefois des tendances qui se remarquent jusque dans les plus petites choses. Je vois souvent dans les
140 F. X. GARXEAU
journaux des faits qui ne font pas honneur à quelquesuns de vos compatriotes, quant à Pesprit de nationalité; c'est, par exemple, l'affectation que mettent des membres du parlement à s'exprimer en anglais. Pourquoi aussi, dans le commerce, les négociants francocanaditns affectent-ils d'avoir les enseignes de leurs magasins en anglais ? Ceci ne s'explique guère pour une ville comme Québec, peuplée, en grande majorité, par la race française...* "
Dans une seconde lettre, en date du 27 juin 1854, le même correspondant, revenant sur un discours prcnonce par l'ambassadeur des Etats-Unis à Londres, î\ l'occasion d'un dîner donné au gouverneur du Canada, lord Elgin, ajoute de nouvelles preuves à ce qui pn'cède.
'* Je prévois avec assurance, a dit l'ambassadeur de '*la république américaine, le jour où la langue an- ^' glaise, qui est la langue de la liberté chrétienne, ''civile et politique, sera la langue de la plus grande "partie du globe... "
'* Quoiqu'il ne soit pas difficile de prouver que cette langue n'a pas toujours été et n'est pas toujours la langue de la liberté chrétienne, civile et politique, on
* La correspondance de M. Garneau offre un beau modèle de cette fierté nationale et de ce respect de la langue française qu'aucun Canadien ne devrait jamais oublier. Parmi la nombreuse collection de lettres de M. Garneau que nous avons sous les yeux et dont un grand nombre 8ont adressi'e» en réponse à dee Anglais, pas une seule n'est écrite en langue anglaise.
peut dire avec beaucoup plus de vérité, n'en déplaise à monsieur l'ambassadeur, que ses prévisions ne sont rien moins que fondées. Ce sont là de ridicules vanteries et des fanfaronnades déplacées qui ne font pas honneur aux connaissances de celui qui se les permet. Plus j ustes que lui, tous les hommes compétents en pareilles choses, répondront que, si la langue anglaise n'a pas à craindre d'absorption en Angleterre ni aux États-Unis, rien, absolument rien ne porte à croire, ni à prévoir, que les autres langues doivent s'attendre à être absorbées par elle dans la plus grande partie du globe. On ne conteste pas à M. Buchanan que, dans la plus grande partie de l'Amérique, dans les pays d'outre-mer, l'anglais ne soit la langue la plus usitée, la langue mercantile enfin. Mais après cela, que sont les populations anglosaxonnes de l'Angleterre et de l'Amérique, comparativement aux autres peuples d'Europe? Pourquoi, et par quels moyens, quarante à cinquante millions d'Anglo-Saxons imposeraient-ils leur idiome à plus de deux cent millions d'âmes formant le surplus de la population européenne? C'est ce que monsieur l'ambassadeur ne nous dit pas.
^'On peut, sans présomption, lui répondre que, si la langue française n'a pas la prétention d'absorber les autres langues, elle, non plus, ne sera jamais absorbée. Elle sera toujours la langue par excellence, la plus estimée, la plus cultivée et la première de toutes les langues en Europe, où elle est la langue scientifique, la langue diplomatique, et, sauf peu d'exceptions.
142 F. X. GAKXEAU
la langue commerciale la plus usitce, celle enfin qui, dans toutes les relation?, sert presque généralement d'intermédiaire entre les divers peuples. Tout ceci est incontestable pour qui connaît bien l'Europe. Dans tous les établissements d'instruction publique, en Allemagne, en Italie, etc., on étudie le français. En Allemagne surtout, et même jusque dans les provinces danubiennes, presque toutes les bonnes familles ont chez elles des instituteurs ou des institutrices françaises. Que monsieur l'ambassadeur nous dise, par exemple, si, dans ces mêmes pays, on trouve un aussi grand nombre d'instituteurs ou de professeurs d'anglais, et si on y témoigne le môme désir d'apprendre cette dernière langue.
" S'il est ensuite des contrées en Europe où la langue française ait une grande prépondérance, c'est en Russie et en Pologne, pays qui ont leurs littérateurs français, lesquels sont appelés souvent, et ajuste titre, les fhrançais du Nord, L'empereur Nicolas, avec tout son despotisme, n'a pu supprimer ni l'étude, ni l'usage de cette langue, qui est maintenant dans les mœurs de la partie éclairée de ses peuples. Au commencement de son règne, Nicolas fit publier, par un auteur russe, divers ouvrages dans le but de ridiculiser l'emploi de cette langue par les Russes, mais ce moyen n'eut pas de succès. D'ailleurs, le czar lui-môme ne s'exprime le plus souvent que dans notre langue. Lui, ses frères et ses enfants ont eu des gouverneurs français. L'empereur Alexandre avait pour gouverneur le général La Harpe.
"Dans les arts et les sciences, c'est toujours aux Français que l'empereur Nicolas donne la préférence. On peut juger de l'exactitude de ceci par le grand nombre de Français que la guerre actuelle oblige de rentrer momentanément en France...
*' Quel que soit donc l'avenir de ce vaste empire russe, où la langue française est en honneur et en usage chez chaque seigneur, dans chaque village, depuis la mer Baltique jusqu'à la mer Noire, on peut dire que cette langue y est profondément implantée et que peut-être elle pourra bien un jour servir à la civilisation de ce pays et y devenir la langue dominante. Cette idée, qui peut paraître hardie dans ce moment, a déjà été exprimée plus d'une fois par des hommes compétents.
"Je dirai ensuite que l'on établisse, par exemple, l'état comparatif des livres français et des livres anglais qui se vendent en Russie, en Allemagne, en Suisse, en Italie, en Espagne, etc. ; qu'on visite les bibliothèques publiques et particulières dans ces divers pays, et l'on reconnaîtra que la littérature française y entre pour les trois quarts, comparativement à la littérature anglaise. Qu'on demande ensuite au voyageur qui a parcouru ces mômes pays, si ce ne sont pas les revues et les journaux français qui y sont les plus répandus. Ce sont là autant de nouvelles preuves de la grande prépondérance de notre langue en Europe. Une autre preuve encore, d'ailleurs bien connue, c'est que sachant que nous pourrons nous faire comprendre
dans toutes les contrées européennes, et souvent aussi dans les autres parties du monde, nous ne nous occupons pas assez en France de Tétude des langues vivantes; c^est un grand tort sans doute, et on nous le reproche souvent avec raison. Qu'un Russe, par exemple, un Allemand, ou un Italien, visite le centre de la France, il ne trouvera à qui parler, tandis que nous, Boit à Berlin, soit à Saint-Pétersbourg, Vienne, Stockholm, Berne, etc., etc., nous savons à l'avance que nous pourrons nous faire comprendre. Les protestants français, par exemple, peuvent assister à leur culte célébré en français dans toutes les principales villes européennes, de Stockholm à Odessa.
^'En s'exprimant ainsi, M. Buchanan a voulu aussi faire allusion à la possibilité de Vanglijication du Bas- Canada. Ici, M. Buchanan se trompe encore, cette anglification ne dépendant pas plus de l'Angleterre que des États-Unis, mais uniquement des Canadiens- Français. Quel que soit le sort que l'avenir réserve à votre intéressant pays, qu'il fasse partie d'une confédération formée des colonies anglaises, ou qu'il soit annexé à l'Union américaine, on ne pourra jamais, si le Ounadier^ Français le veut bien, lui ravir sa langue, sa religion et ses usages, en admettant même qu'il ne pourrait conserver ses lois. Les nationalités ne s'anéantissent pas ainsi. L^histoire moderne nous en présente trop de preuves. Voyez, par exemple, l'Alsace, l'une de nos plus belles et de nos plus riches provinces de France, et qui aujourd'hui ne compte pas loin d'un million
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d'habitoate. Cette intéressante contrée, conquise par Louis XIV, et réunie à la France en 1648, a conservé sa langue, ses mœurs et ses usages, malgré le système de centralisation et d'unité qui se fait sentir en France beaucoup plus que dans tout autre pays. Parcourez donc cette belle Alsace, réunie à la France depuis passé deux siècles, vous y trouverez une population française de cœur et sincèrement attachée à la France, mais toujours allemande par les mœurs et les usages. Visitez tous les villages, entrez le dimanche dans toutes leà églises, vous n^y entendrez que des sermons en allemand. Dans les écoles, on enseigne l'allemand en même temps que le français. Voyez ensuite le royaume de Sardaigne, auquel ont été réunies toutes les provinces de la Savoie et le comté de Nice, pays peuplés par des habitants de race française, qui n'en conservent pas moins leur langue, leurs usages, etc. L'Autriche ensuite, qui règne depuis si longtemps sur la Lombardie, a-t-elle germanisé ce pays? La Belgique qui compte deux millions d'habitants parlant le français, et environ deux millions parlant le flamand, présente-t-elle l'absorption de l'une ou de l'autre de ces langues? Et la Suisse enfin, qui se compose des races allemande, française, italienne et romane, a-t-elle cherché à anéantir l'une ou l'autre de ces quatre nationalités dififérentes? Non, et c'est là que, sous ce rapport, les Canadiens-Français trouveront l'exemple le plus rassurant pour leur avenir. En Suisse,
thaque nationalité est respectée dans ses droits. Quoi-
que la population allemande soit la plus nombreuse, les autres langues sont aussi reconnues par la constitution fédérale comme langues nationales, et chaque nationalité est représentée dans les assemblées législatives et au conseil fédéral. Cette différence de nationalité se rencontre aussi dans plusieurs des États composant la confédération. Le Valais, par exemple, se compose du Bas- Valais qui est français et du Haut- Valais qui est allemand. Le canton de Fribourg a aussi sa partie allemande et sa partie française, dont les limites se rencontrent dans la ville même de Fribourg. En 1815, l'ancien Evêché de Bâle, dont la population est toute française, a été réuni au canton allemand de Berne. Le canton des Grisons compte 132 paroisses protestantes et 86 paroisses catholiques, formant ensemble une population d'environ 100, 000 habitants. Un tiers environ de cette population parle l'allemand, un neuvième l'italien et le reste le roman. Le canton se divise en trois ligues, la ligue Grise, la ligue de la Maison-de-Dieu et la ligue des Dix- Droitures. Ces ligues, dont l'union date de 1476, se subdivisent en 25i juridictions. Celles-ci, partagées à leur tour en juridictions secondaires, forment de petites républiques différant souvent entre elles par leurs constitutions, leurs lois et leurs franchises. Cet État présente donc le rare assemblage, dans un petit pays, d'une population composée de trois races différentes, professant deux cultes différents et vivant entre elles heureuses et tranquilles, car le canton des Grisons est un des plus paisibles de la Suisse.
*^ Ainsi, dans chaque canton suisse, comme dans ]a confédération, chaque nationalité est respectée et équitablement représentée. Pourquoi n'en serait-il pas de même en Canada? Ceci dépend uniquement du peuplo canadien, ainsi que le prouvent les exemples que jo viens de vous citer. Que les Canadiens- Français ne so laissent donc pas éblouir par des discours inspirés par un orgueil national aussi outré que ridicule, comme, celui de M. Buchanan; qu'ils se persuadent bien sur-; tout, et qu'ils n'oublient pas, que si la langue anglaise est celle de la majorité du peuple américain, elle n'est pas et ne sera jamais celle de la grande majorité dei la population la plus civilisée du globe, c'est-à-dire i de l'Europe ; que s'il y a chez la race anglo-saxonno* des qualités qui la placent dans une position respec-i table parmi les nations civilisées, il y aurait de lai folie à prétendre qu'elle est au-dessus, ou qu'elleabsorbera ou effacera toutes les autres nationalités, à ' la tête desquelles se trouve toujours la France.
"D'ailleurs, la partie éclairée du peuple anglais commence à secouer ses préjugés ; revenue à des sentiments plus équitables, elle témoigne le désir de voir disparaître ces orgueilleuses prétentions de prépondérance et ces rivalités de races qui ne sont plus de notre . siècle. Que le peuple canadien-français ne croie donc plus à ce fantôme de l'omnipotence anglo-saxonne ; qu'il retire sa confiance aux hommes capables de défection; qu'il ne choisisse ses mandataires que parmi les hommes d'une confiance éprouvée pour la défende
148^ F. X. GAUhisJiU
de ses institutions, de sa langue et <lf« rab lois ; qre tous ses efiforts tendent sans cesse au progrès de l'ins* truoMi»D du peuple; que celle-ci soit toujours donnée dans la langue maternelle, l'étude de l'anglais ne devant être considérée que comme un accessoire ; qu'il n'oublie jamais que Tunion fait la force, et il pourra, comme tant d'autres peuples, transmettre intact à ses descendants l'héritage qu'il a reçu de ses pères.
" Terminant cette lettre peut-être déjà trop longue, je forme les vœux les plus sincères pour la conservation de la nationalité d e votre brave peu pie et pour son bonheur, espérant que le gouvernement anglais, animé par des dispositions équitables envers vous, reconnaîtra qu'il est de son devoir et de son intérêt de respecter et de protéger tous les droits inhérents à votre nationalité, et par ce moyen, conserver le Canada dont la position, ainsi améliorée, deviendrait préférable à l'annexion."
L'ardente sympathie dont cette lettre est empreinte, est une preuve éloquente en faveur de VHùtoire du Canada; mais de tous les nombreux témoignages que nous venons d'énumérer, aucun ne fait plus d'henneur à M. Garneau, aucun ne fait mieux connaître l'impor> tnnce de ses travaux historiques, et les résultats pratiques qu'ils ont eus pour le Canada, que les paroles que lui adressait, en 1855, monsieur le commandant de Belvèze, envoyé pour renouer des relations commerciales entre le Canada et la France :
*' C'est en grande partie à votre livre, monsieur Garneau, que je dois l'honneur d'être aujourd'hui en
F. X. GAKNËAU 140
Canada... Il forme la plus solide base du rapport ofTicîel que j'adresse au gouvernement de l'Empereur sur les ressources commerciales de votre beau pays." *
Après de tels témoignages, M. Garnenu pouvait mourir: son œuvre était accomplie. Servir son pays avait été l'unique but de sa vie, le seul mobile de son ambition. Ce résultat, il l'avait obtenu.
Au prix de quelles veilles, de quels travaux, de quelles sueurs — vingt années d'infirmités, une vie brisée avant le temps, une mort anticipée, sont là pour vous répondre.
'*8ans doute, l'homme d'Etat mérite b'en de la patrie, et sa mémoire doit être chère à tous; mais celui qui, sacrifiant à des recherches toujours pénibles et souvent ingrates, les plus belles années de sa vie, celui qui consent à être esclave et martyr pour devenir l'historien de son pays, est cent fois plus grand. II meurt à chaque instant peu à peu dans son cabinet, pour l'avantage de ses concitoyens. Chaque date qu'il itiscrit lui coûte, pour ainsi dire, une goutte de sang, tant il lui a fallu de veilles et de travail pour aller la chercher au milieu d'un pêle-méle d'années et d'événements, d'un abîme de confusion et de ténèbres. L'historien, c'est la mémoire de son pays ; et quand un pays n'a plus de mémoire, il meurt. L'historien est donc indispensable, tellement indispensable qu'il
• Voir le Journal de Qu^l^jc do colle époquo.
It50 F. X. GARNEAU
ne meurt jamais. Son corps nous échappe, son front ne nous réjouit plus, mais son œuvre demeure.
*' M. Garneau a eu le mérite de ne devoir qu'à lui seul sa vaste érudition, son style toujours bien approl>rié aux sujets qu'il traitait. Il a été lui-même à la fois et le maître et Télève. C'est monsieur F. X. Garneau seul qui a fait Phistorien." *
Quant au mérite littéraire de son œuvre, ses critiques, comme ses admirateurs, en ont reconnu la vaste conception, Tordonnance habile et la riche exécution. Il appartient à la grande école d'Augustin Thierry, dont il était l'admirateur passionné: il en a les qualités et même les défauts, la manière large, le regard philosophique, et quelque chose de son talent dramatique ai littéraire ; mais aussi il en a les tendances rationalistes et les préjugés politiques. Ce fut le malheur de son éducation solitaire, abandonnée à elle-même, privée de cette salutaire direction qu'impriment aux jeunes talents nos grandes institutions religieuses.
Ebloui de l'étonnante prospérité des États-Unis, qu'il avait visités pendant sa jeunesse, aux plus beaux jours de leur merveilleux développement, il en avait rapiwrté une admiration trop exclusive de leurs institutions et de leur système politique ; et il ne s'est {tas assez mis en garde contre leurs doctrines sur l'origine
* Correspondanoe qaébecqaoise da Journal dei Troin-Rivihreêf signée d'initiales qui indiquent an beau noni| et qui proaiel d'être dignement porté.
F. X. (ÎAUNEAU 151
des sociétés, les devoirs des gouvernements, la liberté des citoyens, les droits de la vérité. "Comme eux, il écarte trop souvent delà direction des peuples l'action de la religion et de ses ministres." Il en est résulté une déplorable lacune dans son œuvre ; le côté le plus intéressant, le plus glorieux de nos origines coloniales lui a, en partie, échappé.
Il n'a p.is BU mettre en lumière le rôle de dévouement que la France a embrassé en mettant le pied en Amérique, ce rôle sublime de nation évangéliwitrice, le seul digne de la fille aînée de l'Eglise, qu elle a poursuivi avec un désintéressement qui fera son éternel honneur.
Son premier mobile, son dessein prémédité dans la fondation du Canada était, pour nous servir de« expressions employées dans la commission de Jacques Cartier, "l'augmentation du saint et sacré nom de Dieu." La raison d'Etat, les avantages matériels, l'accroissement de sa puissance, l'honneur des découvertes, les profits du commerce étaient pour elle des laobiles secondaires. Cette noble pensée qui avait présidé aux premières découvertes, fut poursuivie par les successeurs du roi chevalier, les princes très chrétiens, et par les premiers fondateurs de la colonie. Pour ne citer que le plus illustre, Champlain écrit dans ses Voyages cette phrase qui est comme le principe de toute sa conduite : " Le salut d'une seule âme vaut mieux que la conquête d'un empire; et les rois ne doivent songer à étendre leur domination dans les
1C2 F. X. GARNKAU
prys où règne l'idolâtrie, que pour les Boumettre à JésuB-Christ."
** Depuis Champlain, les missionnaires furent les instruments les plus actifs et les plus utiles de la colonisation. Nous leur avons dû nos plus importantes découvertes, nos expéditions les plus heureuses, nos traités de paix les plus avantageux. Souvent ils ont réussi, par Tascendant qu'ils avaient pris sur les sauvages, à détourner la guerre qui menaçait la colonie ; et toujours ce sont eux qui ont concilié les amiiiés les plus fidèles, les plus inaltérables dévouements des tribus indigènes. Le gouvernement canadien les employait dans toutes les circonstances diflBoilos : ici pour ménager l'alliance d'une nation indienne, là pour en maintenir une autre dans la neutralité nécessaire ; ailleurs, pour apaiser des querelles, des diilVrends, et pour assurer l'exécution d'un traité. Quand la paix se négociait avec les sauvages, c'étaient les missionnaires qui portaient la parole au nom du gouverneur... Quand la paix était faite, on donnait aux indigènes, devenus nos alliés, un missionnaire. Il n'y avait pas de garantie plus sûre et mieux acceptée des deux côtés." *
De fait, la forme du gouvernement, dans les premièr-es^ années de la colonie, était une sorte de théocratie.
* Ce pesrage ef»t extratt do la critique de VHhtoire au Ckinada par M. L. Moreaii, dout les apprëciatiuiui noub ont surtout guidé dans uotre travaiL
p. X. OARMBAU 1G3
Et cependant ce fait historique si important, mémo an point de vue politique, et qui offrait de si grandes ressources pour l'intérêt et la variété du récit, qui aurait pu fournir la matière de si belles pages, do peintures si originales, si pittoresques, d'épisodeis si dramatiques, n'a été qu'im[>arfaitement compris ]>:)r H. Gameau, et n'est que faiblement accusé dans son Histoire. Si on veut l'étudier, c'est ailleurs qu'il faut aller en chercher le complet développement.
Lorsqu'il s'agit d'une œuvre magistrale, et qui s'impose à l'admiration et à la sympathie de tous les lecteurs, comme V Histoire du Canada, il y a peu d'inctmvénients à insister sur les critiques. C'est le privilège des monuments immortels: en les admirant, on peut enlever hardiment les taches qui obscurcissent leur éclat, sans craindre d'en entamer le granit. *
Sous le titre à^Histoire du dinada, l'ouvrage de M. Gameau embrasse, en réalité, l'histoire de toutes les
*8il'on voulait faire une critique minutieuse de rouvrajj:e de M. Garnean, on pourrait relever un certain nombre d'inexactitudes dues aux difficultés de tout genre que présente l'étudo des documents historiques. Nous n'en indiquerons qu'une en passant, parce qu'elle intéresse un sujet qui nous est clier. M. Garneau, en parlant du quiétisroe et des adeptes qu'il eut au Canada, dit que " la célèbre Marie de l'Incarnation, supérieure du Uxsulines, partagea ce délire de la dévotion." Vol, 1. p, 184.
Cette assertion est entièrement dénuée de fondement, puisque Bossuet lui-même s'est appuyé sur les paroles de la mère Marie de l'In(*amation et a cité ses propres écrits pour réfuter l'erreur du quiétisme. Voir notre Hibtoirb db la mâue Mauib de l'In- CABNATiON. AjtpcTidice.
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colonies françaises en Amérique. Son plan est vaste, mais il est bien conçu et habilement exécuté. "Embrassant son sujet dans toute son étendue, dit un critique français, Tauteur a conservé Tunité de rensemble dans la variété des détails. On le suit toujours sans fatigue, sans travail, sans que jamais la succession des faits et la filiation des événements échappent à Tattention la moins soutenue."
Par la pente naturelle de son esprit philosophique, sa pensée remonte sans effort du fait à l'idée, de l'analyse à la synthèse, et trace un sillon lumineux à travers le dédale des faits historiques. Le coup d'œil de l'historien plane toujours au-dessus de la narration, domine le cours des événements, les examine, en recherche les causes et en déduit les conséquences.
Le style est à la hauteur de la pensée, et révèle un écrivain d'élite. Il a de l'ampleur, de la précision et de l'éclat; mais il est surtout remarquable par la vervo et l'énergie. C'est une riche draperie qui fait bien ressortir les contours, dessine les formes avec grâce, et retombe ensuite avec noblesse et dignité. Il s'y mêle parfois, disent certains critiques français, une sorte d'archaïsme, qui, loin d'être sans charme, donne, au contraire, au récit je ne sais quel caractère d'originalité à la fois et d'autorité.
Mais le style de l'historien du Canada se distinguo surtout par une qualité qui fait son véritable mérite et qu'explique l'inspiration sous laquelle l'auteur a écrit. C'est dans un élan d'enthousiasme patriotique,
de fierté nationale blessée, qull a conçu la pensée de 3on livre, que sa vocation d'historien lui est apparue. Ce sentiment, qui s'exaltait à mesure qu'il écrivait, a empreint son style d'une beauté mâle, d'une ardeur de conviction, d'une chaleur et d'une vivacité d'expressions qui entraînent et passionnent — surtout le lecteur canadien. On sent partout que le frisson du patriotisme a passé sur ces pages.
L'avenir sanctionnera le titre d^ Historien national que les contemporains de M. Garneau lui ont décerné. Car, outre ses qualités éminentes, c'est lui qui, le premier, a pénétré dans le chaos de nos archives et penché le flambeau de la science sur ces ténèbres. D'autres parmi ses émules, profitant de ses travaux et marchant à sa suite dans los seiUiers qu'il a Irayés, pourront lui disputer la palme de l'érudition, mais nul ne lui ravira cette gloire. Avant lui, on ne connaissait, à part quelques fragments plus ou moins complets, que l'Histoire du Canada du P. de Charlevoix, qui s'arrête à 1740, près d'un quart de siècle avant la conquête.
Depuis lors, on peut dire que tout était à créer. Les seuls ouvrages qui eussent quelque autorité, avaient été écrits dans un esprit hostile, et dans le but d'avilir le caractère canadien.
C'est M. Garneau, le premier, qui, à force de patriotisme, de dévouement, de travail, de patientes recherches, de veilles qui ont usé ses jours, fané sa vie dans sa fleur, est parvenu à venger l'honneur de nos an-
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cétres outragé, à relever nos fronts courbés par les désastres de la conquête, en un mot, à nous révéler à nous-mêmes.
Qui donc mieux que lui mériterait le titre glorieux que la voix unanime des Canadiens, ses contemporains, lui a décerné? Nous avons donc droit de respirer, l'avenir s'unira au présent pour le saluer du nom
d'illSTOKÎEX NATIONAL.
Les restes de M. Garneau reposent dans le cimetière do Notre-Dame de Bel mont, à l'ombre de cette même forêt qui vit, il y a un siècle, passer Tarmée de Lévis, à deux pas du champ de bataille de Sainte- Foye qu'il a arraché de l'oubli, en face du monument élevé aux braves tombés sous la mitraille.
C'est bien là qu'il devait reposer ; car lui aussi a combattu pour la patrie. Avec sa plume, il a continué de tracer le sillon de gloire que ces héros avaient ouvert avec la pointe de leur épée; et comme eux, il est tombé après avoir, suivant la belle expression d'Augustin Thierry, " donné à son pays tout ce que lui donne le soldat mutilé sur le champ de bataille."
Québov:, février 18GC.
G.B.FARÎBAULT
Lorsqu'en étudiant Thistoire des premiers temps du Canada, vous vous trouvez en face de quelqu'un de 066 intrépides pionniers, déû-icheurs infatigables, qui ont écrit leur nom en caractères immortels sur les vastes territoires qu'ils ont ouverts à la civilisation; — que vous voyez les grandes choses qu'ils ont accomplies avec la seule ressource de leurs bras ; les villes qu'ils ont fondées, et qui s'élèvent aujourd'hui florissantes et pleines d'avenir, à l'endroit même où ils ont donné le premier coup de hache dans la forêt ; les campagnes fertiles, les champs couverts aujourd'hui de gerbes d'or, là où ils ont tracé le premier sillon, — vous levez la tête avec une noble fierté; car cet homme, ce héros, lecteur canadien, c'est votre ancêtre.
Vous admirez son utile et vaillante existence, vous tressaillez au récit de sa vie de dévouement, de ses coups d'éclat: plus d'une fois vous avez arrosé de larmes brûlantes la page qui les retrace. Mais cette page elle-même qui les immortalise, cette page d'histoire sans laquelle ils seraient restés ensevelis dans l'obscurité et l'oubli, n'est-elle pas, elle aussi, un champ fertile, ouvert par d'autres défricheurs non
158 G. B. FABIBAULT
moins infatigaHas, dans la patrie de l'intelligence? Bavez-vous ce qu'elle a coûté de sueurs, de travail opiniâtre, de recherches pénibles, avant de porter cette moisson de gloire qui fait votre orgueil ? Avez-vous compté combien de vies se sont usées sur les vieux parch/jmins, les manuscrits poudreux, d'où elle est sorte radieuse avec la couronne de lauriers qu'elle a posée au front de nos aïeux ?
Notre peuple ne date que d'hier, et déjà il compte toute une génération de ces martyrs de la science. Honorons l'héroïque fondateur, le défricheur intrépide, les hardis pionniers qui ont fait notre patrie si riche et si belle ; c'est un devoir sacré. Mais n'oublions pas le Bavant modeste, l'archéologue laborieux, ces travailleurs sans trêve, qui nous ont fait connaître notre noble histoire, qui l'ont conservée pour l'avenir. Il» sont les fondateurs de la patrie intellectuelle, comme les premiers sont les défricheurs de nos forêts.
Car la patrie n'est pas seulement ce sol que nous foulons aux pieds, ce pan du globe que nous habitons.
Comme chaque individu qui la compose, la nation est formée d'une intelligence et d'un corps : elle a une patrie dans le monde intellectuel, comme dans le monde de l'espace. Son existence n'est pas complète, tant qu'elle n'a pab conquis sa place dans la sphère des intelligences. Honneur donc à ces chercheurs persévérants qui nous ont frayé la route vers cettt seconde patrie I
Par un '^lorieux privilf^jre, la famille FaribauU
G. B. FARIBAILT 169
compte dans son sein un représentant de chacun de ces deux types canadiens que nous venons de mettre en parallèle : le pionnier de la science et le pionnier de la forêt, l'homme de pensée et l'homme d'action, l'antiquaire et le fondateur de ville.
Ce sont ces deux beaux caractères que nous avons mis en regard dans cette biographie.
Nous n'avons pas cru devoir séparer de la vie de M. Faribault, celle du défricheur du Minnesota ; car ces deux existences se complètent l'une par l'autre. Elles offrent en même temps, par le double aspect et le contraste qu'elles présentent, une étude intéressante du génie et des aptitudes du peuple canadien.
La famille de M. Faribault est originaire du Mans, où l'on retrouve encore plusieurs de ses membres, qui y occupent une position honorable. Dès sa jeunesse, M. Faribault, poussé par un sentiment de curiosité bien légitime, avait essayé de renouer des relations avec cette famille dont la sienne était séparée depuis un siècle.
Après bien des tentatives infructueuses, il reçut enfin une lettre pleine de détails charmants sur ses cousins de France, accompagnée d'une aquarelle représentant un groupe de portraits.
Le spectacle de cette reconnaissance d'une même Camille, après un siècle de séparation, offre quelque
160 G. B. FARIfiAULT
chose de si touchant, qu'on ne lira pas sans intérêt quelques fragments de cette lettre.
'^ Le Mans, ce 23 septembre 1836.
" Mon cher parent,
'* Vos deux lettres du 26 avril et du 2 mai me sont parvenues précisément au moment où ma famille se disposait à souhaiter la bonne fête de mon épouBe ; elles sont arrivées toutes deux à la fois comme par enchantement, pour rendre cette fête doublement joyeuse.
^' Mais j'étais loin de m'attendre à toute la surprise qui allait me frapper, quand j'allais voir se développer sous nos yeux avides de nouveautés, non seulement la ville de Québec tout entière, * dont nous avons tous admiré le site grandiose ; mais encore une partie du fleuve Saint- Laurent, dont nous ne pouvions sonder la profondeur immense, mesurer la largeur considérable, vérifier l'épaisseur surprenante du pont de glace, ni même apprécier la hauteur du mai qu'on venait d'y planter ; tandis que nous avons bien vu le point où est fixée votre habitation, chose précieuse pour noua qui ne savons pas l'anglais et qui pouvons cependant nous transporter chez vous directement, sans demander le chemin.
*^ Aussi nous avons de suite formé le projet d'aller
* M. Faribault avait envoyé avec sa lettre une vue de Québec.
G. B. FARIIIALLT IGl
tous VOUS voir; je me trompe, c'est d'aller nous faire voir que je dois direj et «aus difl'érer, noua partons aujourd'hui, emballas entre deux cartons que vous aurez le soin de séparer avec précaution pour ne pas nous blesser avec le canif dont vous vous servirez à cet effet.
'' Nous nous persuadons que vous voudrez bien nous recevoir avec bonté. Nous voulons nous établir chez vous. Quoiqu'au nombre de cinq, il nous faudra peu de place, le plus petit réduit suffira.
"Arriverons-nous à bon port? C'est là toute notre inquiétude. Je l'ignore : mais cependant je l'espère avec l'aide de la Providence; vous seul, mon cher parent, pourrez nous en convaincre et j'y comj)te."
Après les premiers é[>anchement9 de joie, le cousin de France entre dans les détails intimes, et ouvre, pour ainsi dire, sa porte toute grande au visiteur d'outre-mer qui est venu, i)ar la peusiée, lui tendre la main, et s'asseoir à son fover.
Il lui présente chacun des membres de sa famille. I^e portrait qu'il fait, dans une seconde lettre écrite peu de temps après, de leur caractère et de leurs habitudes, est d'une grâce parfaite. Mais ici-bas nulle joie n'est sans mélange; dans l'intervalle, il avait perdu son épouse.
'*Si le 2 février fut pour moi un jour de bonheur,
le 14 me fut bien funeste. Car, mon cher cousin, il m'a
fallu ce jour-là faire un grand sacrifice; il a fallu me
fséparer pour jamais de celle que j'aimais comme ma
162 G. D. FARTHAULT
vie, de ma pauvre épouse que la mort est venue frapper à l'heure à laquelle on s'y attendait le moins.
"Elle était fervente catholique, bonne épouse et tendre mère. Que penser maintenant ? Sinon, qu'en nous laissant des pleurs à répandre, elle est allée jouir du bonheur éternel. Voici le petit quatrain que j'ai composé et fait graver sur sa tombe à la suite de ses noms et qualités :
Elle sommeillo ici sous cette pierre, Son cœur, h^las! {K)ur nous no battra plus A la douleur opposons la prière ; Pieux regrets, vous êtes su|)erflus !...
" Pour vous la faire mieux connaître, mon cher parent, je dois ajouter, qu'avec le cœur aimant, généreux et sensible, elle joignait à une très grande vivacité d'esprit, la plus grande et la plus aimable gaieté ; et que, comme more de famille, elle était douée dos plus excellentes qualités; telle était celle que j'ai perdue.
"Pauline est celle de mes filles qui a le plus de rapport avec elle pour les traits du visage et pour la vivacité ; elle est extrêmement nerveuse, c'est un vif-argent^ une rieuse et une /arceuae à la journée.
" A l'égard de Claire, sans être ni sombre ni taciturne, elle est beaucoup plus sérieuse que sa sœur; et sans faire comme elle de plaisanterie, elle rit franchement de ses folies. Toutes les deux sont dans la meilleure intelligence ; que veut l'une veut l'autre: elles sont toujours uniformes pour la toilette ; elles ont les
G. B. FARIBAULT 16o
mêmes goûts, sont fort adroites pour toute espèce d'ouvrages à l'aiguille, et elles font très bien les fleure artificielles dont elles parent les autels. Elles n'ont jamais pris de leçon de dessin; mais elles sont musiciennes, et avec de belles voix et chacune une guitare, elles font de charmants duos. Faut-il tout vous dire, mon cher cousin? Eh bieni Claire et Pauline sont pieuses sans être dévotes ; elles ont la direction d'un chœur de cantiques qui se chantent à l'église par des demoiselles dans certaines circonstances. Elles ne connaissent ni bals ni spectacles ; enfin elles n'ont pas voulu se marier, ni l'une ni l'autre, et de leur côté j'éprouve toute espèce de satisfaction. S'agit-il de la promenade ou quelque autre récréation, on ne noun voit jamais guère les uns sans les autres, nous partageons les mêmes plaisirs.
"Quant à la Dlle Françoise, que j'appelais autrefois ma tante Aurore, et que je nommerai maintenant d'après vous la belle Canadieime, avec un tempérament robuste, quoiqu'elle n'ait jamais bu que de l'eau, elle n'est pas aussi enjouée que ses nièces; elle est, au contraire, assez sérieuse et très susceptible, n'entendant pas toujours raillerie; il ne faudrait pas qu'un autre que moi lui dirait que son menton cherche ;\ s'appuyer sur sa poitrine et que son dos, autrefois si droit, commence à s'arrondir et veut regarder paidessus sa tête, parce qu'elle se fâcherait; mais elle e>i sans rancune et ne boude pas longtemps ; avec tout cela, Mlle Faribault est une fort bonne personne.
lî>4 G. n lAKinAl I.T
** Mûintenrjit, vient mon tour, mais que puis-je «lire? rien de bon sans me flatter. Je porte dès le temps du collège, soit à tort ou raison, l'heureuse épitliète de Père Faribavlt, et toujours et partout, j'ai ^té signalé comme un boute- en-train. Comment donc concilier ces deux qualifications qui paraissent si opposées? Je l'ignore; pensez-en ce que vous voudrez, mon cher cousin, et fiez-vous au simple aspect des physionomies, voire même en peinture. Vous m'avez fait connaître vos goûts, cher cousin, ce sont ceux d'un esprit froid et studieux, d'un savant qui dans l'antiquité trouve le moyen d'intéresser le présent, et la certitude de se rendre utile à la postérité. Je puis donc aussi vous parler des miens; mais quelle différence! ils sont bien variés, mais ils sont par trop frivoles pour intéresser et m'acquérir du mérite.
"Passionné pour la poésie, et, malgré cela, méchant poète, une centaine de morceaux détachés, tels que cantiques, romances, clvansons de circonstance et un ramassis debluettes de toutes les couleurs, composent mes œuvres poétiques que je nomme Mca moment :> pcrdus.
" Amateur de récréations de physique amusante et de ]>restidigitation, à tel point que j ai un cal>inet assez l»ien monté de pièces et d'instruments dont plusieurs sont de mon invention, plus souvent que je ne le voudrais, je suis prié par mes amis et bonnes connaissanres de leur donner des soirées, lesquelles n'ont j imais lieu ailleurs que dans mon salon.
<;. n. FA U IDA! LT 1G-)
** Je sins aussi ainntcur des art^ m<'cani«iues: la menuUerie, la i>errurerie et le tour ont pour moi beaucoup d'attraits et m'ont fait passer des moments déli" cieux; mais maintenant qu'il me faut des lunettes et que je me lasse sur les jambes, je n'ai plus que des regn't?; et livré à mes réflexions, je me dis que dans peu il ne restera rien du poète et de l'artiste que l'oubli...
*' VoilA un autre j^enre de pointure à ajouter au petit taldeau de famille: c'est celle des caractères que l'aquarelliste avait maladroitement oublite
"Mlles Faribault aînées, Claire et Pauline, en vous priant d'agréer l'assurance de leurs amitiés, vous prient île vouloir bien embrasser pour elles madame votre épouse et de chérir, en l'embrassant plus d'une fois, la bonne petite et sensible Georgina, qui, dès qu'elle pourra écrire, voudra bien sans doute ei tamer avec elles une petite correspondance."
On éprouve une véritable jouissance à assister îl cette reconnaissance d'une famille dont quelques membres se sont exilés depuis un siècle, et qui se retrouvent avec bonheur, fiers d'avoir toujours conservé le même héritage d'honneur et de traditions, San^ jamais rion lai^^or aux ronces du chemin.
Quel chapitre intéressant d'épisodes, de scènes attendrissantes, d'anecdotes de tout genre, n'y aurait-il pa^ ù ijjputer à notre histoire intime» si ces relations ee multipiiaicnt'entre les famille^ canadiiônhes et frai.-
IG6 G. B. faribAilt
(;aises de même origine ! Que de liens nouveaux viendraient resporrer les nœuds déjà si étroits qui nous rattachent à l'ancienne mère patrie I
L'aïeul de M. Faribault était né à Paris, où il exerçait la profession de noUiire. * En 1757, à la demande du gouvernement français, il vint au Canada, en qualité de secrétaire de l'armée, alors sous le commandement et l'administration du marquis de Vaudreuil. Il
♦ Voici, d'après les manusonti< de M. Faribaiih^i'aibre «rénéalogique de cette famille et 8a iiliatioii avec colle du Man».
I. Bernard Faribault, Iniissior royal, natif He Mon^sot, marié en 3"» noces à Madeleine Hanion, veuve Bourinault, — ilécédé le 8 mai 1741, Aj^'é de 72 ans.
II. B A riTiïÉi.RMi, le premier venu au Canada, — marié à dame ^ — Véron noau.
III. Bartfiéi.rmi, notaire, marié le 5 août 1787 à Reine Andertion, tille de Francis A nderbon, venu au Canada dans le réjriinent des /♦ni*rV Jlighlavders, k Vv^khiuo de la conquête, — mort on 1S30.
IV. Gkoimjb-Bartiiélemi, avocat, marié à Julio Planté, fille do M. J. B. Planté, Tun des notaire» les plus distinyiu sdeQuéboc.
Famille du Mans :
I. Bkrnard Fariijault (voir ci-<lessu8), marié en V*^ n(»;tvM à Barbe Y von.
II. Jran-Baptisth Faribault, notaire au Mj'us, né en KilW, mort en 1781, à 88 ans, — marié à Madeleine Deniezerets.
III. François Joskpii Dksardrilllt-Faribault, notai le, marié a\ Maiie Madeleine Jouin.
IV. Claire Faribault, née en 1769, marire à Marin René Faribault, notaire au Mans, d'une autre famille. Ce dernier, luort le 20 juillet 1850, ef>t Tauteur des lettres citées nlus haut.