L’HON. AUGUSTE NORBERT MORIN
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i/HON. A. -N. MORIN.
disciples et professeurs reconnurent facilement en lui l’étoffe d’un savant et d’un patriote. Propre à tout, plein d’aptitude pour les lettres, la philosophie et les sciences abstraites, on ne savait ce quJon devait le plus admirer de ses talents ou de ses vertus.
Le travail était pour lui une véritable jouissance ; il ne s’y arrachait qu’avec peine. Il apprit l’hébreu, la nuit, à la lueur blafarde d’une lampe dont les rayons le trahirent souvent en dirigeant de son côté le surveillant du dortoir, qu’il croyait endormi. Cette passion nocturne pour l’hébreu lui valut plusieurs fois des pensums; il les méritait bien.
Lorsqu’il acheva ses études, on était au fort de la lutte entre l’oligarchie anglaise et le patriotisme canadien-français. M. Papineau était le demi-dieu de la population, qu’il protégeait et honorait de son éloquence ; ses accents énergiques trouvèrent un puissant écho dans l’âme impressionnable et dévouée de la jeunesse du temps, dont M. Morin était le représentant le plus remarquable.
Après avoir hésité quelque temps entre la soutane et la robe de l’avocat, qui toutes deux avaient des attraits pour sa nature généreuse et convenaient à ses aspirations et à ses aptitudes, il s’élait décidé à étudier le droit.
Pauvre, timide et modeste, tout imprégné de sentiments J’honneur et de religion, possédé du désir de faire du bien et de se rendre utile à la société, à son pays, il éprouva des inquiétudes en face des incertitudes de l’avenir.
Mais l’instruction était rare à cette époque, ceux qui faisaient la lutte contre la tyrannie avaient besoin d’aide ; il se hâtaient d’enrôler sous leur drapeau tous les talents, aussitôt qu’ils paraissaient.
Il y avait alors à Montréal deux hommes remarquables dont nous aurons occasion de patler plus tard, qui ne négligeaient aucun moyen de fortifier et de glorifier la cause nationale qu’ils défendaient avec tant de courage ; c’étaient MM. D.-B. Yiger et Duvernay. Ils appelèrent le jeune Morin à Montréal, qui était alors, comme aujourd’hui, le
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centre du mouvement politique, et le prirent sous leur protection.
11 se livra à l’étude du droit et de la politique avec ardeur et gagna l’estime et l’admiration de tous ceux qui le connurent, par la chaleur de son patriotisme, la sincérité de ses convictions et la sévérité de ses mœurs. Complètement absorbé par le travail et les choses utiles et sérieuses, étranger aux amusements et aux plaisirs de la jeunesse, il avait d’abord effrayé les consciences faciles et les caractères joyeux. Mais sa libéralité, sa douceur et sa bonne humeur l’entourèrent bientôt de sympathie.
Malgré les désagréments que sa timidité et sa gaucherie lui attiraient, il se pliait volontiers aux caprices de la société et se sacrifiait pour le plaisir et l’amusement des autres.
Il sut toujours triompher de sa timidité en face d’un principe à défendre, d’un devoir à remplir.
M. le juge Bowen ayant décidé que les cours de justice ne reconnaîtraient que les brefs écrits en langue anglaise, le jeune Morin, qui n’était encore qu’étudiant, lui écrivit, sous forme de brochure, une lettre énergique pour revendiquer les droits de la langue française devant les tribunaux du Bas-Canada. Cette lettre eut du retentissement ; elle prouva que le Bas-Canada pouvait compter sur une forte intelligence de plus et une belle plume pour défendre ses droits et ses libertés. Le hasard voulut que, plus tard, le jeune clerc-avocat de mil huit cent vingt-cinq siégea, sur le premier banc du pays, à côté de celui auquel il avait osé adresser des plaintes et des remontrances. Le temps a de curieux caprices, et la Providence fait de singuliers rapprochements.
En mil huit cent vingt-six, MM.Duvernay, Viger et quelques autres citoyens, éminents de Montréal, voulant avoir un organe puissant digne de leur cause et de leur courage, fondèrent la Minerve dont ils confièrent la rédaction à M. Morin.
J'ai trouvé avec plaisir le prospectus de la Minerve dans
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un'petit journal que M. le juge Charles Mondelet, alors avocat aux Trois-Rivières, avait fondé sous le nom symbolique à' Argus, et qu’il rédigeait vec une vivacité et une vigueur redoutables. V Argus, qui avait salué avec joie, comme tout le pays, la naissance de la Minerve , annonçait, quelques semaines après, son propre trépas, dans une curieuse pièce de vers qui se terminait par ces mots :
“ Adieu donc, mes chers compagnons,
Jusqu’à la résurrection.”
Un an plus tard, pendant l’élection de M. Papineau et de M. Magill dans Montréal-Est, Y Argus, mort aux Trois- Rivières, ressuscitait à Montréal avec ces mots en tète : “ Resurrexit sicut dixit.” C’est M. Morin qui rendit à son ami, M. Mondelet, le fils qu’il aimait tant.
M. Morin fut reçu avocat en mil huit cent vingt-huit.
Lors des violentes élections de mil huit cent trente, le comté de Bellechasse, fier de la renommée du jeune Morin, qui était un enfant de l'endroit, l’envoya siéger dans la chambre d’assemblée.
La lutte était alors vive, acharnée, l’horizon politique s’assombrissait de plus en plus ; la résistance à l’oligarchie devenait plus énergique. M. Morin se jeta en plein dans le mêlée, et combattit vaillamment, par la plume et la parole, les ennemis de son pays, les abus du pouvoir.
Il était le secrétaire de la majorité de la chambre d’assemblée, et de M. Papineau qui lui portait beaucoup de considération. Il rédigeait les motions, les manifestes et tous les principaux documents du temps. C’est lui qui condensa les quatre-vingt-douze résolutions d’un énorme volume de griefs que M. Papineau avait préparé.
Son influence était si grande en mil huit cent trentequatre, son patriotisme et son intelligence inspiraient tant de confiance au pays, qu’il fut chargé d’aller à Londres porter à M. Viger le résultat des derniers événements et une requête au gouvernement anglais basée sur les quatre-vingt-
douze résolutions. Mais rien ue put ébranler l’entêtement du bureau colonial, qui resta sourd à toutes les remontrances.
MM. Viger et Morin revinrent en Canada bien décidés à laisser faire la tempête.
11 existait une scission dans le parti canadien depuis mil huit cent trente-quatre ; cette scission devint plus tranchée, en mil huit cent trente-six ; MM. Nelson, Cuvillier et Quesnel, que secondaient le talent et l’influence de M. Parent dans le Canadien , essayaient de calmer l’elfervescence et d’arrêter la majorité sur la pente de l’insurrection.
M. Morin fut envoyé à Québec pour encourager et rallier autour du même drapeau ceux qui étaient restés fidèles à M. Papineau. Mais M. Morin n’avait pas le caractère et le talent qui soulèvent les masses. Il avait plutôt l’air d’un missionnaire que d’un conspirateur; il paraissait plutôt fait pour porter la croix que l'épée. Les gens de Québec restèrent froids, lorsqu’ils apprirent la nouvelle de l’insurrection dans le district de Montréal.
Poursuivi par les agents de police, M. Morin se sauva dans les bois, où il vécut pendant quelque temps, grâce à la discrétion et à la charité de plusieurs personnes qui lui apportaient des vivres; mais il revint ensuite à Québec, se montra en public, au départ de Sir John Colborne, puis se constitua prisonnier et demanda un procès qu’on lui refusa. On le laissa tranquille.
M. Morin rentra dans le Parlement-Uni, en mil huit cent quarante, comme représentant de Nicolet. Dans la lutte qui s’engagea sous le nouveau système, il fut, comme auparavant, l’un des plus fermes et des plus intelligents avocats des droits de ses compatriotes. 11 se rangea avec la majorité du Bas-Canada, sous la direction de M. Lafontaine, et contribua puissamment à nous rendre la nouvelle constitution favorable et utile. 11 s’agissait, comme avant mil huit cent trente-sept, de revendiquer pour les Canadiens-Français les principes de liberté d’une constitution que la population
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anglaise croyait faite pour elle seule, et d’obtenir dans le gouvernement la part d’influence à laquelle ils avaient droit.
Le premier janvier mil huit cent quarante-deux, M. Morin était fait juge de la cour de circuit pour Kamouraska et St-Thomas, et le treize octobre suivant, il acceptait le portefeuille de commissaire des terres de la Couronne dans le ministère Baldwin-Lafontaine, et se faisait élire au Saguenay, à la place de M. Etienne Parent, qui abandonnait la politique pour devenir greffier du conseil exécutif.
Durant le règne du parti conservateur, de mil huit cent quarante-deux à mil huit cent quaîante-huit, les plus grands eliorts furent faits pour détacher M. Morin de la phalange libérale que conduisaient MM. Lafontaine et Baldwin. Toutes les séductions ne purent ébranler sa vertu politique comme sa fidélité à ses principes ; il refusa toutes les faveurs et le pouvoir sans l’assentiment et la coopération de son chef politique. Et cependant il était pauvre, presque sans ressources.
Aussi, quand M. Lafontaine revint au pouvoir, en mil huit cent quarante-huit, il n’y eut qu’une voix dans le parti libéral pour offrir la présidence de la chambre d'assemblée à M. Morin, qui fut élu contre M. Allan MacNab par cinquante-quatre voix contre dix-neuf. C’est lui qui présidait à cette fameuse séance de mil huit cent quarante-neuf, pendant laquelle on mit le feu au parlement.
Au bruit des roches et des balles qui brisaient les fenêtres de la chambre, les représentants du peuple justement effrayés voulaient évacuer la salle. Mais M. Morin resta calme et impassible au milieu du bruit et du tumulte. On aurait dit un sénateur romain s’enveloppant dans sa toge en face de l’ennemi. 11 se leva pour dire de sa voix ordinaire: “ Ordaire, ordaire, gintlemen ” (c’est ainsi qu’il prononçait l’anglais,) et se rassit en ajoutant qu'il n’y avait pas de motion d’ajournement devant la chambre.
Sans cette motion, qui fut faite à la hâte, il est probable
BIOGRAPDIES ET PORTRAITS.
que le rigide président de la chambre aurait brûlé avec une partie des membres. On ne pouvait être plus dans l’ordre.
M. Lafontaine abandonna le pouvoir et la politique en mil huitcent cinquante et un. M. Morin devint premier ministre du Bas-Canada, avecM. Hinckspour le Haut-Canada. Lors de la chute de cette administration, en mil huitcent cinquantequatre, le chef du parti conservateur haut-canadien, Mac- Nab, forma avec M. Morin un gouvernement de coalition.
Les élections de mil huit ceut cinquante-quatre avaient été acharnées ; des jeunes gens de talent, ardents et passionnés avaient pris d’assaut plusieurs comtés et venaient d’entrer dans la chambre*.
M. Morin, battu à Terrebonne, dans un comté qu’il avait comblé de bienfaits et de témoignages de patriotisme, avait été obligé de se faire élire à Chicoutimi. C’était le commencement d’une époque où la popularité demandait des qualités ou des défauts que M. Morin n’avait pas. M. Morin avait plutôt l’air d’un évêque en visite pastorale qu’un candidat en quête d’un comté; il parlait avec la simplicité et la franchise du bon curé qui fait le prône à ses paroissiens depuis vingt-cinq ans.
M. Morin, après trente années de dévouement et de sacrifices à son pays, comprit la portée de sa défaite ; il vit que son rôle politique était fini et résolut de consacrer le reste de ses jours à l’administration de la justice. Il accepta la charge de juge de la cour supérieure, à la fin de la session de mil huit cent cinquante-cinq.
Jamais juge ne fut plus intègre, plus impartial et plus pénétré de la grandeur de ses fonctions. Avec quelle science il discutait l’origine et la philosophie du droit, et avec quelle justesse il appliquait la loi ? Combien de fois il passait et repassait ses décisions au creuset de la justice !
Chargé, en mil huit cent cinquante-neuf, de la codification de nos lois avec les honorables Day et Caron, il se livra à ce grand travail avec une ardeur et une application qui contribuèrent à abréger ses jours précieux. Ceux qui lui
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ont confié cette tâche glorieuse ne pouvaient attacher un plus grand nom à une œuvre aussi nationale. Ses magnifiques rapports sur les Testaments, les Donations et la Prescription apprendront à la postérité toute l’étendue et la profondeur de cette intelligence. «
L’œuvre était couronnée, le parlement venait de la sanctionner, et l’illustre juge était à se reposer de ses fatigues, à Ste-Adèle, dans la famille du Dr Lachaine (sa retraite bien-aimée), lorsque le glas funèbre jeta dans les cœurs attristés la nouvelle de sa mort. Une maladie prompte avait enlevé au pays cette admirable existence.
La douleur publique se manifesta de la manière la plus touchante; le pays tout entier n’eut qu’une voix pour déplorer la perte d’un si grand et si honnête citoyen. Les populations accoururent autour du char funèbre qui emportait sa dépouille mortelle, à travers nos campagnes, vers la tombe que sa famille lui avait préparée à St-Hyacinthe. On venait de tous côtés saluer une dernière fois ce bon M. Morin, et on entendait dans la foule des voix qui disaient “ qu’un tel homme n’aurait pas dû mourir.”
M. Morin avait la taille haute et courbée ; tout dans son extérieur, ses manières et sa physionomie respirait la modestie, la bonté et la douceur; et il possédait en effet toutes ces qualités à un haut degré. Il avait la quintescence de tout ce qu’il y a de plus noble, de plus grand dans la nature humaine; son âme débordait de charité, d’abnégation et de dévouement. La vie était pour lui une mission, un sacrifice continuel, un enchaînement de bonnes actions.
Servir Dieu, son pays et ses semblables fut l’unique objet de ses aspirations, le but constant de ses travaux et de ses elforts, depuis ses premières années jusqu’à ses derniers jours. Dans la pauvreté comme dans l’abondance, au milieu des exigences du monde et de la politique, à travers toutes les intrigues et les influences pernicieuses, il fut toujours le même ; jamais rien ne put flétrir les fleurs de cette belle âme que Dieu semblait avoir pris plaisir à orner de ses dons les plus précieux.
La vertu est belle, sans doute, dans le cloître, le désert ou le sanctuaire, mais elle nous parait beaucoup plus admirable encore, lorsque nous la voyons fleurir au milieu d'éléments si délétères.
Cette riche nature était fécondée, alimentée par deux sources intarissables, la foi et la piété. Il consacrait à la prière et à l’accomplissement de ses devoirs religieux tous les instants qu’il pouvait dérober au monde, aux affaires et aux préoccupations de la politique. Dans le temps même où le pouvoir absorbait plus complètement toutes les heures de sa vie, lorsque ses collègues ne pouvaient le trouver à son travail ordinaire, ils l’envoyaient chercher à l’église.
Comment ne pas aimer la religion, quand elle nous apparaît sous de pareilles couleurs ? Qui peut nier qu’elle ne soit, pour l’âme qui sait la comprendre et la pratiquer, le plus puissant élément de perfection morale et intellectuelle?
M. Morin n’a pu échapper aux défauts de ses qualités, à l’exagération de ses heureuses dispositions ; sa délicatesse de conscience dégénérait quelquefois en scrupules, et son humilité, sa douceur en faiblesse. Il n’avait pas l’énergie et l’habileté nécessaires au chef d’un parti politique, au ministre d’un gouvernement responsable ; il eût plutôt fait le ministre d’un roi comme Henri IV : il eût été un autre Sully.
Cependant, cet homme si timide, si humble et si doux, incapable de contredire et de froisser un enfant, était susceptible de pousser le courage et l’héroïsme jusqu’à la mort en face d’un devoir à remplir, d’un principe à défendre. Il eût avec joie versé son sang pour sauver sa nationalité et glorifier sa patrie bien-aimée. Les destinées, le progrès et l’agrandissement de son pays le préoccupaient constamment ; le patriotisme inspirait tous ses actes, toutes ses pensées.
Convaincu que l’agriculture et la colonisation étaient les deux bases les plus solides "de notre avenir, il ne se borna pas à les encourager par des mesures publiques et des discours ; il travailla à les promouvoir par des actes, des œuvres de dévouement personnel.
L’hON. A. -N. MORIN.
Il acheta des terres dans les townships qui portent son nom, ouvrit des chemins, établit des fermes, des moulins, et forma des noyaux de population qui sont aujourd’hui de belles et florissantes paroisses. Qui dira sa sollicitude, ses sacrifices pour ces petites colonies où il aimait à aller si souvent prodiguer des secours et des encouragements? Il aurait voulu en faire de vrais petits paradis terrestres dont il eût été le dieu bienfaisant. Toute son ambition, depuis longtemps, était de se faire un revenu suffisant pour aller passer le reste de ses jours au milieu de ces rudes populations des montagnes. Il devait mettre ce projet à exécution aussitôt le travail de la codification fini.
Quelques traits cueillis au hasard sur le bord du chemin parcouru par ce grand homme, donneront l'idée des brillantes qualités que nous venons d’énumérer.
Dans le temps qu’il pratiquait à Montréal comme avocat, un mendiant, encouragé par sa charité et sa patience, avait pris l’habitude d’aller à son bureau tous les jours, souvent plusieurs fois dans une même journée. Un jour, M. Morin étant très-occupé, fut troublé par l’arrivée de son mendiant qui venait de passer au bureau. Il s’approche de lui, un peu impatienté, et lui dit, du ton le plus doux qu’il put prendre : “ Dites donc, mon ami, vraiment vous n’êtes pas raisonnable, vous n’êles pas un honnête homme.” Le mendiant partit, l’air surpris et mécontent. Il avait à peine franchi la porte que M. Morin, tout bouleversé, se mit à courir après lui, nu-tête, dans la rue, et lui dit en l’abordant : “ Mon bon ami, je vous demande bien pardon; je me suis servi d’une expression trop dure ; je n’ai pas eu l’intention de vous accuser d’être un malhonnête homme ; non, non, je vous l’assure.”
Lorsqu’il allait dans ses townships, où tout le monde lui devait, au lieu de collecter, comme il s’était promis de le faire en partant, il vidait ses poches et empruntait de l’argent pour revenir.
Un jour, un colon qui lui devait une vingtaine de piastres
depuis longtemps, avait reçu une lettre sévère lui enjoignant de le payer. Il se rend auprès de M. Morin et lui expose sa pauvreté, le nombre de ses enfants, etc., etc. “ Oui, oui, mon bon ami, vous devez avoir beaucoup de misère en effet ; vous avez une si nombreuse famille; tenez, prenez ces cinq piastres, ça vous aidera.’'
M. Villemure, son agent, qui demeure à St-Jérôine, dit que ces scènes n’étaient pas rares.
Quand il faisait travailler quelqu’un, il avait bien soin de lui recommander do lui charger assez cher pour vivre, et souvent il leur donnait quelque chose de plus que le prix demandé .
Il était l’avocat de tous les clients qui ne paient pas ; il distribuait les conseils à droite et à gauche, sans se soucier si on les paierait, et il acceptait ce qu’on lui donnait. Cette clientèle s’était tellement attachée à lui, à Québec, que lorsqu’il fut devenu juge, elle voulut continuer d’avoir ses services. C’était trop fort, il fut obligé de lui fermer sa porte, ce qui lui fit beaucoup de peine.
Il rendait indistinctement toutes les visites qu’on lui faisait ; plusieurs fois on le rencontra frappant à la porte d’un étudiant qui habitait des mansardes; et il était premier ministre ou juge de la cour d’appel !
Il avait coutume de dire, dans ses discours au peuple, en réponse aux accusations de ses adversaires, qu’il était loin d’être parfait ; qu’il faisait tous ses 'efforts pour faire du bien, mais il ne réussissait pas autant qu’il le désirait ; que pour lui il n’avait rien à dire contre ses adversaires. Il faut avouer que de pareils discours n’auraient pas un grand succès aujourd’hui.
Après sa défaite à Terrebonue, en mil huit cent cinquantequatre, il écrivait à M. Villemure de bien prendre garde de ne pas molester ceux qui avaient voté contre lui, de demander plutôt de l’argent, s’il en avait besoin, à ceux qui avaient supporté sa candidature.
L’hON. A. -N. MORIN.
Malgré sa sensibilité naturelle, il paraissait inaccessible à la rancune et à la vengeance, et n’avait pas même l’air de savoir si ceux à qui il faisait le bien indistinctement étaient ses amis ou ses ennemis.
Un jour, il rencontre M. Chauveau qui lui avait vivement recommandé quelqu’un pour un emploi public ; il s'avance vers lui, le chapeau bas, comme toujours, et commence par dire, suivant sa coutume, combien il était heureux de le voir, le prie de lui pardonner de n’avoir pu encore lui accorder sademaude, et lui assure qu’il allait faire comme pour lui-même. “ Donnez-vous-en bien de garde,” reprit M. Chauveau ; “ occupez-vous-en comme si c’était votre ennemi, et je serai sûr de son succès.” Cette fine repartie peint magnifiquement celui qui en était l’objet.
Il avait autant de talents que de qualités, ‘autant d’aptitudes intellectuelles que de vertus.
“ Il y a eu dans ce pays, ” dit M. Chauveau, “ peu d’esprits plus instruits et plus curieux de s’instruire sur toutes sortes de sujets. . . Il s’est occupé activement et avec succès d’une immense variété de sujets: droit romain et droit moderne, théologie et droit ecclésiastique, sciences, agriculture, instruction publique, littérature, poésie, finances, statistiques, langues anciennes et langues modernes, rien ne semblait au-dessus ni au-dessous de ses recherches ni de son ambition de savoir. ...”
Tous ses contemporains rendent de lui le même témoignage. Le savant M. Aubry, ex-professeur de l’Université- Laval, qui avait connu bien des grands hommes à Paris, disait qu’il n’avait pas rencontré un talent ptus large et plus universel. Malheureusement, à l’exception delà codification de nos lois, dont il partagera l’honneur avec ses honorables collègues, M. Morin, comme tousles hommes de son époque, ne laisse aucune œuvre durable après lui, aucun monument digne de son génie. L’histoire de sa vie vaut bien, il est vrai, tous les chefs-d’œuvre qu’il aurait pu faire, ses vertus et ses
mérites seront un des plus beaux monuments élevés à la gloire et à l’honneur de la nationalité canadienne-française ; ils continueront après sa mort, comme pendant sa vie, à faire aimer et respecter une nationalité qui peut produire de tels hommes.
Montréal, Juin 1870.
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MESSIRE T. J. LESIEUR DÉSAULNIERS.
MESSIRE I.-S. LESIEUR-DÉSAULNIERS.
Un homme avait rempli l’univers de son nom et de sa science; il avait été comblé d’honneurs et de distinctions par ses concitoyens. Appelé, un jour, à parler dans une circonstance solennelle, il aperçut parmi ceux qui l’écoutaient, un vieillard vénérable qu’il reconnut pour son ancien professeur. Obéissant à un noble sentiment de reconnaissance, il laissa un instant le sujet qu’il traitait et dit, d’une voix émue, qu’il était heureux de voir dans son auditoire distingué, l’homme savant et modeste qui avait guidé ses premiers pas dans le chemin de la science, et de déposer à ses pieds les hommages et les honneurs qu’il devait à ses enseignements.
On louej souvent le mérite des hommes qui ont illustré leur pays par l’éclat de leurs talents et de leurs vertus, et on oublie ceux qui ont formé l’intelligence et le cœur de ces hommes remarquables. Ainsi, en parcourant un jardin rempli de fruits et de fleurs dont la vue nous charme, on n’a pas une pensée pour le jardinier dont la main habile a fécondé toutes ces merveilles.
Pourtant, la véritable grandeur n’est pas toujours dans le
bruit et l’éclat du monde, dans la pourpre et la soie ; on la trouve souvent dans le silence et la solitude, sous le voile d’une sœur de charité ou dans les humbles fonctions du sacerdoce et de l’enseignement.
Voulant rendre hommage à ceux qui ont tant fait pour le peuple canadien en l’instruisant, je me suis arrêté, par hasard, devant la grande figure de Alessire l.-S. Lesieur- Désaulniers, ancien supérieur du collège de St-Hyaciolhe. Il m’a semblé qu’un homme dont tous les élèves, sans distinction, parlent avec tant d’amour et d’admiration, devait être un homme remarquable. J’ai reconnu, après avoir étudié la vie et les mœurs de ce prêtre éminent, que c’était une grande âme, une intelligence d’élite, une des gloires les plus pures et les plus brillantes de l’éducation en ce pays.
M. Désaulniers naquit à Ste-Anne d’Yamachiche, le vingt-huit novembre mil huit cent-onze. Il tenait, par son père et sa mère, aux sources les plus fécondes de notre origine; son père et son grand-père maternel avaient tous deux siégé dans notre parlement.
Charles Lesieur, qui vint en. Canada en mil six cent soixante et dix, épousa Françoise de Lafond, fille de Marie Boucher, qui était sœur de Pierre Boucher, gouverneur des Trois-Rivières. Il est le père de tous les Lesieur; les Lesieur- Désaulniers, Lesieur-Duchêne, Lesieur-Coulombe, Lesieur- Lapierre. La famille Désaulniers est alliée aux de Boucherville, de Courval, de Tonnancourt, de Varennes.
L’intelligence et la piété du jeune Désaulniers firent présager, dès son bas âge, sa destinée ; au collège de Nicolet, où il entra pour faire ses études en mil huit cent vingt-trois, il se distingua par ses vertus et ses talents. Ceux dont le dévouement et le patriotisme avaient fondé cette maison d’éducation, dans le but de former des hommes pôur la religion et la patrie, n’eurent garde de négliger un pareil sujet. Des prêtres éminents comme MM. Leprohon et Ferland, devaient être heureux de développer cette jeune plante.
Voici le témoignage porté sur M. Désaulniers par uncon-
MESSIRE I.-S. LESIEUR-DÉSAULNIERS.
disciple: “lia toujours été sage ; je ne me rappelle pas qu’il ait été puni une seule fois pendant tout le cours de ses études; les élèves, petits et grands, aimaient et recherchaient sa compagnie, à cause de son franc rire, de son caractère toujours gai et aimable ; à mon souvenir, il n’a jamais eu la moindre difficulté avec qui que ce soit. Je l’ai toujours regardé comme un confrère de bon exemple sous tous les rapports.”
C’est dans ses dernières classes qu’il donna surtout l’idée de ce qu’il serait plus tard. Son intelligence s’épanouit aux premières lueurs de la philosophie et se livra avec ardeur à l’étude de cette science. La leçon ordinaire ne suffisait pas à son besoin de savoir, à son esprit curieux et indépendant ; il cherchait sans cesse de nouveaux horizons et prenait plaisir à s’aventurer seul dans le dédale des théories les plus abstraites. /
Un exemple fera voir combien il aimait la discussion, la controverse.
Il avait un frère, doué comme lui de talents remarquables, et qui fut l’une des gloires du collège de Nicolet.
Un soir, vers le soleil couchant, Madame Désaulniers, regardant par une fenêtre, de la maison qui donnait sur la rivière, aperçut vaguement à travers le feuillage deux formes humaines qui s’agitaient, et crut entendre des voix qui se parlaient avec vivacité.
— Va donc voir ce que c'est, dit-elle à son mari.
M. Désaulniers partit et reconnut sesdeux fils, qui, armés chacun d’un bâton, traçaient sur le sable du rivage deâ figures géométriques et se démenaient furieusement pour trouver la preuve de la thèse qu’ils soutenaient l’un contre l’autre.
M. Isaad Désaulniers étant venu de St-Hvacinthe faire visite à son frère qui enseignait la philosophie à Nicolet, ils s’étaient entendus pour aller ensemble passer une journée dans leur famille.
Us venaient de traverser la rivière et de tirer leur canot
sur la grève, lorsque l’un d’eux se mit à tracer sur le sable un problème qui le préoccupait. L’autre ayant eu le malheur de dire en le regardant faire qu c ce ri était pas cela, une discussion s’était engagée. Lorsque leur mère les aperçut, ils discutaient depuis le midi.
Pendant que le jeune Désaulniers grandissait à l’ombre de ce toit béni élevé par Mgr Plessis, une autre maison d’éducation s'enracinait dans le sol canadien et fécondait toute cette partie du pays qu’on appelle aujourd’hui le district de St-llyacinthe. Fille, ou rejeton si l’on veut, de l’autre, elle se montrait digne de son origine et de sa mère. C’étaient, pour me servir de comparaisons plus justes, peutêtre, deux rameaux greffés sur le même arbre, l’arbre du dévouement religieux et national, ou bien deux sœurs nourries du môme lait, des mêmes pensées, des mêmes sentiments. La maison deNicolet fournit à celle de St-Hyacinthe ses premiers professeurs et directeurs. M. Désaulniers fut le dernier, mais non pas le moins précieux don qu’elle lui fit. Celle-ci était devenue capable de se suffire à elle-même ; elle n’avait plus besoin du courant qui l’avait alimentée jusqu’à ce jour ; elle pouvait se passer des lumières qui lui venaient de Nicolct, après en avoir détaché un des rayons les plus brillants.
M. Désaulniers venait de terminer ses études; il avait dix-sept ans, et, malgré sa jeunesse, on l’avait choisi pour 'aller enseigner la philosophie au collège de St-Hyacinthe. Professeur de philosophie à l’ûge de dix-sept ans! C'était bien jeune, et c’est un exemple qu’il ne faudrait pas suivre souvent, car on ne rencontre pas tous les jours des Désaulniers.
11 ne tarda pas à justifier la confiance qu’on avait mise en lui, et à prendre sur ses élèves cet empire qu’il a exercé sur eux pendant quarante ans. Il donna immédiatement la mesure de son intelligence et de son cœur. Comprenant la responsabilité que lui imposaient la confiance de ses supérieurs et l’espérance de scs élèves, il se livra tout entier à l’étude
MESS IRE I.-S. LESIEUR-DÉSAULNIERS.
des sciences sublimes qu’il était chargé d’enseigner, et ne négligea rien pour se mettre à la hauteur de sa noble vocation. Chimie, physique, philosophie et théologie, il mena tout cela de front avec un égal succès. Quel noble et vaste champ aussi ouvert aux conquêtes du génie de l’homme ! Quelles jouissances pour un esprit avide de lumière et de vérité ! Chercher la raison, la nature et la fin de tout ce qui nous entoure, du brin d’herbe qu’on foule aux piedscomme de l’astre suspendu au-dessus de nos têtes ; connaître Dieu, l’âme et la matière : pénétrer, en un mot, les mystères de l’ordre intellectuel, moral et physique, qui nous enveloppent de toutes parts comme d’un triple voile! Est-il un plus admirable sujet de préoccupation et d’étude!
Pour satisfaire son immense désir de savoir et se rendre plus capable de remplir les fonctions auxquelles il avait consacré son existence, M. Désaulniers alla, en mil huit cent trentre-trois, au collège des jésuistes de Georgetown, d’où iJ revint à St Hyacinthe, mûri et fortifié par l’étude, la réflexion et les leçons des professeurs les plus distingués. De mil huit cent trente-quatre à mil huit cent trente-huit, il fut chargé d’enseigner les mathématiques, la physique et la langue grecque. Les études que nécessitait un enseignement si sérieux ne l’empêchèrent pas de faire son cours de théologie avec beaucoup de succès.
Il fut ordonné prêtre, le trente juillet mil huit cen* trentesept, par Mgr Bourget qui venait d’être sacré évêque le vingt-cinq du même mois.
En mil huit cent quarante-sept, il parcourait le diocèse de Montréal et allait de porte en porte mendier des secours pour le progrès et l’extension de la maison à laquelle il avait consacré ses talents et son avenir. Un grand nombre de prêtres èt de citoyens s'empressèrent de répondre â son appel, et bientôt il eut le bonheur de contempler ce beau collège de St-Hyacinthe, digne, par la grandeur de sou architecture et de ses proportions, de la pensée de ses fondateurs.
En mil huit cent cinquante-deux, il entreprenait un voyage aussi cher à son esprit qu’à sa foi. Visiter l’Europe, étudier sa civilisation, ses capitales, ses monuments et ses universités ; parcourir cette terre d’Asie dont la poussière porte l’empreinte de Dieu ! Combien de fois il avait soupiré, comme tous les grands hommes, après ce bonheur !
Il eut ce bonheur, grâce à la générosité et à l’esprit éclairé de Madame Masson, qui le choisit pour accompagner son fils qu’elle envoyait dans ces contrées, lointaines parfaire son éducation. M. Désaulniers visita l’Europe, l’Asie et une partie de l’Afrique; il voyagea en philosophe et en prêtre, cherchant avec avidité tout ce qui pouvait satisfaire son intelligence et ses sentiments. Rien n’échappa à ses investigations et à son désir d’apprendre; il aurait cherché à ébranler les pyramides, s’il eût pensé qu’elles recélaient quelque vérité.
. Il revint après deux ans, chargé de souvenirs, de connaissances et d’impressions qui augmentèrent l’éclat et l’efficacité de son enseignement et le charme de ses conversations. Le nouveau collège, fruit en grande partie de ses efforts et de son dévouement, avait été ouvert pendant son absence, et il en avait été nommé supérieur aux acclamations de tous les professeurs, élèves et amis du collège. Ce fut un beau jour, que celui où il franchit le seuil de cette maison qu’il aimait tant et dont il était la gloire et l’ornement ; ses anciens élèves en parlent encore avec émotion.
Quelques mois après son retour, l’évêque de Montréal le chargeait d’une pénible et délicate mission.
Aux Illinois vivait un prêtre dont le souvenir était dans tous les cœurs canadiens et le portrait dans toutes les maisons ■du Bas-Canada. Ce prêtre, on l’avait vu parcourir, la croix à la main, nos campagnes et nos villes, et partout des milliers d’hommes, fascinés par son éloquence, s’étaient prosternés au pied des autels et enrôlés sous la bannière de la tempérance. Soudain, une nouvelle étrange, incroyable, éclata au sein de la population canadienne : “ Le Père Chiniquy
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avait été interdit et même excommunié par son évêque, et au lieu de se soumettre, s’était jeté dans le schisme et l’hérésie, entraînant à sa suite un grand nombre de ses compatriotes.” On refusa de croire à un pareil malheur, on cria à la calomnie, à l’imposture, et pourtant c’était vrai, trop vrai. Une espérance restait à la religion et à la patrie affligées. M. Désaulniers, ancien condisciple de ce prêtre malheureux, partait dans le but de le ramener dans le sein de cette Eglise catholique à laquelle il avait fait tant de bien, ou du moins d’ouvrir les yeux à ceux qui le suivaient. Mais hélas ! l’apôtre de la Tempérance, le prêtre canadien dont la parole éloquente avait si profondément remué les coeurs, n’était plus qu’un apostat, une ruine hantée par un spectre. M. Désaulniers consacra alors toute sa science, son énergie et son éloquence à le combattre et à détacher de sa cause ceux qu’il avait trompés. S’il ne réussit pas à ramener dans le bercail toutes les brebis égarées, il en sauva du moins un bon nombre.
11 rentra alors dans son collège pour ne plus en sortir. Il enseigna, pendant quelques années, la théologie, la chimie, et reprit, eu mil huit cent soixante, sa chaire de philosophie qu’il garda jusqu’à sa mort. Ainsi, l’état de service de M. Désaulniers au collège de St-Hyacinthe comprend trente-six ou trente-sept années de professorat, trente-sept années de dévouement et de sacrifices pour le succès et la gloire de cette maison d’éducation. Mathématiques, chimie, physique, histoire naturelle, astronomie, théologie, il atout enseigné avec un talent et un succès qui dénotaient que dans sa vaste tête il y avait place pour toutes les sciences, que rien n’était à l’épreuve de son courage et de sa pénétration d’esprit. •
Mais c’est comme professeur de philosophie, surtout, qu’il a jeté tant d’éclat sur son enseignement et sur le collège de St-Hyacinthe. Nous avons dit qu’il avait manifesté, vers la fin de ses études collégiales, un goût et un talent tout particuliers pour cette science.
C’était l’époque où Lamennais remuait le monde par les accents magiques d’une voix qui rappelait les grands docteurs du christianisme. La jeunesse surtout prêtait l’oreille à cette voix mélodieuse, à ces éloquentes philippiques en faveur du catholicisme.
M. Désaulniers ne put échapper à l’entrainement universel et se sentit épris des théories brillantes dont les conséquences erronées n’apparaissaient pas encore clairement.
Un jour, ayant à subir un examen sur les fondements de la certitude, il commença à réciter suivant les doctrines exposées dans les cahiers de la classe, puis il ajouta : “ Sed secundum Dominum de Lamennais hoc est falsum : mais suivant Monsieur de Lamennais cela est faux.” Et bravement, il entama la discussion avec ses examinateurs, parmi lesquels se trouvait M. Raimbault. Celui-ci, plus charmé que mécontent de trouver une si grande énergie de pensée chez un enfant de quinze ans, se contenta de lui dire, en terminant la discussion, qu’il ne tarderait pas à voir le néant de ce système.
En effet, trois ans après, durant son séjour à Georgetown, M. Désaulniers renonçait à des idées qui pendant quelque temps séduisirent beaucoup de grands esprits.
Emporté par son imagination au-delà des limites que la foi trace aux esprits les plus superbes, Lamennais avait fait d’un élément de vérité une erreur ; il avait osé prendre la place de l’Eglise, en fixant lui-même les sources de la certitude.
La chute de Lamennais fit voir davantage à M. Désaulniers combien l’erreur est facile en philosophie, et combien les théories les plus brillantes et les plus logiques en apparence, sont près îles abîmes. 11 n’en devint que plus prudent et plus ardent à poursuivre la vérité à travers tous ces systèmes anciens et modernes établis par les plus grands génies. Le doute répugnait à cet esprit droit et profond, à cette âme franche et naïve ; -il lui fallait la vérité, la vérité dans toute sa splendeur, atin qu’il pût la faire jaillir aux yeux de ses élèves.
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Mais après quinze ans d’études et de méditation, il déclarait qu’aucun système ne lui offrait la plénitude de ce qu’il cherchait. Un jour pourtant, il se déclara satisfait et content; il avait trouvé dans S. Thomas d’Aquin la solution de tous les problèmes qui le préoccupaient et le triomphe sur les doutes qui l’affligeaient. Il avait compris plus que jamais, en étudiant la théologie et la philosophie de ce grand docteur de l'Eglise, la nécessité de l’union étroite de ces deux sciences incomparables et l’impuissance de la raison émancipée du joug de la foi.
Il s’abreuva avec délices aux eaux limpides de cette source profonde au fond de laquelle les vérités les plus controversées lui apparaissaient comme des diamants, et il sortit de ce bain, radieux et transformé, avec un désir immense de dire ce qu’il avait vu.
Porté, en quelque sorte, sur les ailes de celui qu’on appelle “ l’ange de l’école,” il s’éleva dans les régions les plus pures et les plus éclairées du monde intellectuel.
On raconte la joie des hommes de génie trouvant, après quarante ou cinquante années de misère et de travail, le secret qu’ils cherchaient. M. Désaulniers éprouva autant de bonheur, lorsqu’il put enfin explorer sans crainte et sans danger cette mer semée d’écueils qu'on appelle la philosophie, lorsqu’il put remonter ce fleuve immense qui arrose le monde, jusqu’aux sources où il se forme par l’union de la raison avec la révélation.
Avec quel plaisir il se remit à l’enseignement de la philosophie qu'il avait abandonné quelque temps ! Avec quel enthousiasme il communiqua à ses élèves le résultat de ses travaux et de ses recherches, et déversa dans leur esprit les flots de lumière qui inondaient son âme ! C’est ici surtout qu’il faut contempler et admirer l’éminent professeur de philosophie.
Voyez cette belle et large tète ; cette grande et noble figure aux traits hardis et fiers ; ce regard vif et profond qui semble aider la parole à porter la lumière et la conviction dans les
âmes ; cette physionomie toute rayonnante d’intelligence, de candeur et de franchise ; cette forte et imposante stature ; écoutez cette voix mâle et sonore, cet accent convaincu et entraînant, ces réponses et reparties brusques et promptes comme des boulets, ironiques et mordantes quelquefois, mais toujours aimables ; voyez encore ce laisseraller, cette façon originale d’agir et de parler un peu démocratique et familière, cavalière même, si l’on veut; mettez enfin un cœur de mère dans cette poitrine d’homme, et l'on aura le portrait de M. Désaulniers au milieu de ses élèves, en même temps que la raison du culte d’amour et d'admiration qu’ils lui portaient.
Les élèves n’arrivaient pas en classe avec ce dégoût ou cette crainte qu’on remarque trop souvent, et qui malheureusement déforment les caractères et les intelligences ; ils y allaient joyeux et contents, heureux de rencontrer leur professeur bien-aimé, de l’entendre parler, de boire à ce vase d’où la science débordait à pleins bords. Aussi, quels efforts il faisait pour leur rendre l’étude aimable et agréable, pour leur faire apprécier les charmes de la philosophie par la chaleur de sa parole, la clarté de ses explications, pour leur communiquer l’enthousiasme qu’il éprouvait lui-même pour la science ! Lorsque, par une interpellation habile faite quelquefois par un élève qui ne savait pas sa leçon, on faisait tomber la discussion sur une des belles questions qui préoccupaient constamment sa pensée, quel silence ! quelle attention respectueuse ! Lorsque la cloche sonnait pour la récréation, on était presque mécontent. Et ce n’était pas seulement de philosophie qu’il parlait dans ce temps-là; mais comme tout s’enchaînait et se soutenait dans sa vaste intelligence, il parlait de droit, de médecine, de commerce et de politique.
Quel trésor pour une maison d'éducation!
Paire des hommes! c’était son mot et son objet. Aussi, il conduisait ses élèves comme des hommes, par la raison, par la persuasion, l’amour-propre bien entendu et le respect de
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soi-même ; et en effet, avouons-le, lorsqu’ils sortaient du college, la plupart étaient plus avancés, plus hommes que d’autres le sont à vingt-cinq ou trente ans.
A ceux qui lui reprochaient de ne pas écrire, de ne pas faire des livres, il répondait par ces belles paroles: “ C’est vrai, je n’écris pas, mais j’espère avoir laissé dans l’esprit et le cœur de mes élèves ce que je pensais, ce que je sentais. Mes élèves seront mes livres.” Cette réponse rappelle le mot fameux de cette fîère romaine qui disait en montrant ses trois fils : “ Voici mes bijoux.”
Il avait quelquefois une manière pittoresque et emphatique de dire certaines choses, de proclamer certaines vérités. Il disait, un jour, en parlant du progrès : “ Le progrès ! c’est une belle et grande chose ; mais on en a tant abusé, qu’en religion on en a fait une hérésie, et en politique une bêtise.”
Un jour qu’il discutait savamment sur la matière, un élève voulant lui faire une objection, frappa le mur avec son poing, et s’écria que, malgré toute sa science, M. Désaulniers ne lui ferait pas croire qu’il ne voyait pas et ne touchait pas en ce moment de la matière. “ Ab! tu vois la matière, toi, tu touches la matière ! Eh ! bien, tu es plus fin que moi! Il y a quarante ans que je veux en voir et en toucher, et je n’ai pas encore réussi.”
Inutile de répéter ses explications, mon but n’étant que de peindre M. Désaulniers dans ses rapports avec ses élèves.
Ses élèves ! on aurait dit que chacun d’eux était une partie de lui-même ; leur progrès et leur bonheur, c’était toute son ambition. Il aurait voulu les pénétrer de sa foi et de sa science, leur apprendre tout ce qu’il savait-lui-même, les mettre en état de briller dans le monde ou dans le sacerdoce par leurs connaissances comme par leurs vertus, par leurs manières et leur esprit ; enfin, il allait jusqu’à leur dire comment faire un bouquet.
Fidèle à son système d’en faire des hommes, il leur demandait moins les signes extérieurs qui passent que les principes qui restent.
Pour les habituer à penser et à se conduire par euxmêmes, il avait fait de la classe de philosophie au college de St-Hyacinthe une espèce d’institution, un Etat dans l’Etat : c’est par elle qu’il prétendait conduire la communauté, et il s’appliquait à lui faire comprendre son rôle et son influence. Punir un philosophe ! jamais ! Quel magnifique système ! Si les élèves de ce prêtre distingué, de ce professeur incomparable, ne sont pas ce qu’il a voulu les faire. . . . des hommes ! ce n’est pas sa faute.
Disons, pour finir ce tableau, qu’après avoir enseigné les choses les plus sérieuses, après avoir discuté les questions philosophiques de la plus haute portée, il passait ses récréations avec les écoliers, jouant avec les petits comme les grands, aux cartes , aux dames et aux échecs, aussi enjoué, aussi bruyant qu’eux.
J’ai dit qu’il n’écrivait pas ; cependant, ce qu'il n’a pas voulu faire pour le public, il l’a fait pour le collège de St- Hyacinthe. Il a laissé une belle traduction d’une grande partie de la Somme philosophique de S. Thomas, des cahiers de notes et d’analyses sur toute espèce de choses, et un Traité des obligations qui dénote une connaissance approfondie de notre droit coutumier et de nos statuts. Car, il faut dire que non content d’enseigner la physique, les mathématiques, l’astronomie, la chimie et la philosophie, il avait établi une chaire de droit à l’usage des élèves de philosophie, et plusieurs disent que son cours en valait bien d’autnîs. 11 enseignait cela comme tout le reste; ce qui lui entrait dans la tête en sortait lumineux, brillant comme des rayons de soleil ; on aurait dit que chaque science y avait sa case ou son compartiment.
En mil huit cent soixante et sept, il publia, dans le Courrier de St-Hyacinthe , des articles remarquables sur “ le progrès.”
Aussi savant en loi ecclésiastique qu’en loi civile, il était sur l’une comme sur l’autre l’avocat et l’oracle des curés du diocèse ; on le consultait de tous côtés.
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S. Alphonse de Liguori était son homme pour la théologie morale, comme S. Thomas l’était pour la théologie dogmatique et la philosophie. On l’a entendu dire plus d'une fois que S. Alphonse de Liguori serait un jour déclaré Docteur de l’Eglise.
J’ai parlé de sa foi. Il croyait avec la naïveté de l’enfant et l’énergie du philosophe qui a trouvé la vérité. “ Je crois, disait-il souvent, mais je serais bien malheureux si je ne pouvais m’expliquer ma foi.”
Cet homme à la figure si énergique, à la tête si forte, aux allures presque militaires, était, comme on sait, doué de la plus grande sensibilité. Une belle page sur l’Eglise, sur le pape, faisait pleurer ces yeux si fiers, si indépendants en apparence. Cette sensibilité qu’il cherchait à dissimuler lui jouait de mauvais tours. Quelquefois, pendant la récréation, ses élèves s’approchaient de lui et lui présentant un journal, lui disaient: “ Lisez-nous donc cela, M. Désaulniers, il paraît, que c’est bien beau.” Le bon professeur se mettait à lire avec sa voix la plus mâle, son accent le plus convaincu, mais bientôt son ton baissait, sa voie s’enrhumait, ses yeux s'embrouillaient, il était arrivé à un passage où il était question du pape. Il se hâtait de s’en aller en donnant pogr prétexte que sa digestion le fatiguait.
L’infaillibilité était pour lui un dogme avant même que le concile en eût fait un article de foi ; il avait exprimé l’opinion qu’un célèbre et d’ailleurs bon traité de théologie devrait être banni de nos écoles, parce que cette vérité n’y était pas suffisamment affirmée.
Ses dernières paroles en public furent pour cette Eglise et ce pape qu’il aimait tant.
La population de St-IIyacinlhe, réunie dans la cathédrale, disait adieu à quelques-uns de ses enfants qui partaient pour s'enrôler sous l’étendard du Souverain-Pontife. M. Désaulniers avait été chargé de faire le discours de circonstance.
M. Oscar Dunn, alors rédacteur du Courrier de St-Hyacinthe, eut la bonne pensée de recueillir les paroles élo-
quentes qui tombèrent de sa bouche ce jour-là ; nous les reproduisons plus loin.
Lorsque M. Dunn eut écrit le discours de M. Désaulniers, il alla le lui lire afin de s’assurer si c’était bien cela. 11 n’en avait pas lu la moitié que le savant professeur de philosophie avait les joues baignées de larmes.
Un autre trait achèvera de faire comprendre ce qu’il y avait de foi et de dévouement dans l’àme de ce prêtre. Il avait une passion, la plus canadienne et certainement la plus innocente des passions, il aimait la pipe.
Un jour, un élève étant tombé malade, il promit de renoncer à cette agréable distraction, si le jeune malade recouvrait la santé. L’élève avant guéri, M. Désaulniers tint sa promesse jusqu’à son dernier jour.
Une singulière particularité !
M. Désaulniers dont les yeux paraissaient si bons, ne voyait pas le rouge. Est-ce pour cela qu’il l’aimait si peu en politique?
Il avait un grand respect pour l’autorité civile, et ses relations amicales avec les premiers hommes du pays furent d’une grande utilité au collège de St-Hyacinthe.
Son patriotisme était à la hauteur de ses autres sentiments. Du patriotisme ! Un homme si bien fait pouvait-il ne pas en avoir? La vie de celui qui consacre une si grande intelligence et un si noble cœur à l’éducation de la jeunesse, n’est-elle pas un acte continuel de patriotisme? Si les hommes n’apprécient pas suffisamment ces dévouements obscurs mais sublimes, quelle couronne Dieu doit leur réserver !
La réputation de M. Désaulniers n’avait pas tardé à franchir les murs du collège où il avait concentré son existence.
Vers les années mil huit cent quarante-neuf et mil huit cent cinquante, il faisait devant l’Institut-Canadien de Montréal, des lectures qui eurent du retentissement.
Il n’y a pas bien longtemps encore, il nous était donné de goûter à son enseignement philosophique. C’était au Cabi-
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net de Lecture Paroissial ; il avait pris pour sujet de son discours : l’Etre. C’était un thème aride et peu attrayant ; et cependant l’auditoire était ravi. Quelle science ! Quelle lucidité d’intelligence ! Quelle clarté dans l’expression !
Quelqu’un qui avait assisté aux leçotis des plus grands savants de l’Europe, disait qu’il avait rencontré des hommes aussi instruits que M. Désaulniers, mais que jamais il n’avait entendu un enseignement plus clairet plus éloquent que le sien.
Dans une lecture qu’il fit, à peu près dans le même temps, devant l’école de médecine, il étonna tout le monde par la science et la largeur de vues avec lesquelles il parla de l’organisation physique et intellectuelle de l’homme.
On dit que les étudiants en médecine, gens assez peu sensibles, on le sait, furent vivement impressionnés par cette parole admirable et qu’ils en gardent encore le souvenir salutaire.
Ajoutons que Montréal eut aussi le plaisir de l’entendre parler du haut de la chaire de Notre-Dame, dans deux circonstances solennelles : une fois, c'était la fête de la St- Jean-Baptiste; et l’autre fois, lors de la grande cérémonie funèbre qui eut lieu en l’honneur des héros de Castelfidardo.
Sa prédication était aussi vivement goûtée dans les campagnes ; lorsqu'on voyait M. Désauluiers monter dans la chaire, c’était un heureux événement.
Mais M. Désaulniers avait plutôt l’éloquence de la philosophie que celle du sentiment et de l’imagination ; il aimait mieux discuter que prêcher ; l’habitude de l’improvisation et des allures dégagées de l’enseignement nuisait à la préparation de ses discours ou sermons. Esprit philosophique avant tout, il s’occupait peu de tirer parti des lieux communs et des ressources oratoires nécessaires en certains cas. Marcher dans les sentiers battus, dans les chemins connus ne suffisait pas à son courage et à son esprit; il aimait à élargir le chemin, à ouvrir des horizons nouveaux ; s’il ren-
contrait une montagne, il n’en faisait pas le tour, il passait au travers; on le suivait au sillon lumineux qu’il laissait derrière lui. Habitué à parler à jets continus, à laisser sa pensée courir, bride abattue, dans un monde sans limites, il s’impatientait, lorsqu’il lui fallait mesurer ses paroles et gêner ses mouvements. On aurait dit un coursier sauvage incapable de supporter le frein, un torrent dont on veut arrêter les eaux puissantes.
De pareils hommes ne devraient pas mourir, du moins pas dans la vigueur de l’âge, au cœur de la moisson, lorsque le monde recueille abondamment les fruits de leurs travaux. Malheureusement, ce sont presque toujours ceuxlà qui s’occupent le moins de prolonger leur vie.
Pour montrer à leur bien-aimé professeur combien ils s’intéressaient à sa précieuse existence et lui permettre de conserver ses forces par un exercice noble et salutaire, les anciens élèves du collège de St-Hyacinthe lui offraient, au mois de septembre mil huit cent soixante et quatre, un magnifique billard. M. Désaulniers fut sensible à ce témoignage d’estime et de reconnaissance si plein de délicatesse et d’opportunité.
C’est près de ce billard, qui lui rappelait de si doux souvenirs, que le trente avril mil huit cent soixante et sept, l’ange de la mort l’avertit de sa fin prochaine en le frappant du bout de son aile. Il se hâta de profiter du temps qui lui restait à vivre pour couronner dignement sa vie en assurant l’avenir du collège de St-Hyacinthe.
Il fit bien de se hâter, car, le cinq avril de l’année suivante, l’ange revenait chercher sa belle âme pour la porter devant Dieu.
Le pays tout entier comprit la perte qu’il venait de faire.
Quel concert unanime de regrets et d’éloges! Qu’il était touchant de voir la douleur de tous ceux qui avaient eu le bonheur de le connaître et de recevoir ses enseignements ! L’illustre défunt avait dit que ses élèves seraient ses livres; il aurait pu ajouter qu’ilaurait dans leur souvenirun monu-
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ment plus glorieux et plus durable que la pierre qui couvre sa tombe.
DISCOURS DE M. DÉSAULNIERS
A l’occasion du départ des Zouaves de St-Hyacinthe pour
Rome.
Surrexit Judas, qui vocabatur Machabæus, filius ejus, pro eo.
L’aspect général du royaume de l’Eglise dans le temps présent, nous fournit, mes Frères, un grand enseignement. Aujourd’hui plus que jamais peut-être, il nous est donné de comprendre la mission de l’Eglise sur la terre, mission de luttes, de combats continuels de la vérité contre l’erreur, du bien contre le mal. Jésus-Christ, en venant sur la terre, venait pour combattre ; sa vie a été une longue lutte contre l’erreur éu paganisme et contre les persécutions, et lorsque montant aux cieux il promit à son Eglise qu’il serait avec elle jusqu’à la consommation des siècles, il lui dévoilait par là même la condition de son existence parmi les hommes: toujours résister au mal, toujours subir les attaques des ennemis de Dieu et toujours repousser ces attaques jusqu’au jour de la lumière éternelle, de la récompense des élus, où Dieu rappelant à lui les bons soldats, leur ouvrira le ciel et fera de l’Eglise militante l’Eglise triomphante dans l’impérissable gloire de Jéhovah .
Combattre, c’est toute la vie de l’homme sur la terre, militia vita hominis super terram. Ce combat, commencé avec Lucifer, ne finira qu’avec la dernière bataille livrée contre l’Antéchrist. Il y a deux camps, il faut passer dans l’un ou dans l’autre. Pour nous, enfants de l’Eglise, ces combats font notre bonheur et notre gloire, car ils préparent et assurent notre avenir au-delà du tombeau.
La circonstance qui nous réunit est un exemple de ces luttes. Quoique éloignés de Rome, le centre de la catholicité et pour cela même le point de mire de la fureur des impies, nous avons entendu les gémissements du père des fidèles, et c’est l’honneur de notre pays de fournir aujourd'hui des défenseurs à la plus noble et à la plus sainte des causes, à la cause de l’ordre, à la cause de Dieu même. A ces jeunes-
gens qui nous disent adieu au moment de partir pour s’armer du glaive du Seigneur, et à vous tous, mes Frères, je veux dire ce qu’est le Royaume de Dieu et ce qui doit fortifier ceux qui le défendent.
L’Eglise est un royaume, regnum cœlorum ; ses frontières doivent s’étendre jusqu’aux dernières limites des terres habitées ; ses lois doivent pénétrer dans les palais des rois comme dans la chaumière du pauvre. Rome est sa capitale, le Pape est son souverain. L’établissement de ce royaume est le moyen que Dieu a pris pour assurer le salutdes hommes ; l’Eglise n’a pas d’autre destinée que celle de préparer notre gloire éternelle.
Or, il importe que ce royaume ne périsse point. Pour l’établir le Verbe de Dieu s’est fait chair et Jésus-Christ a subi les souffrances de la croix ; c’est assez dire que son existence est la condition même du bonheur de l’humanité tout entière.
Si donc ce royaume est attaqué, le devoir des catholiques est de voler à son secours, de s’armer pour la défense des droits sacrés qui forment la base de sa constitution divine. En lui promettant une durée dont le terme sera la consommation des siècles, Dieu s’est mis en cause, pour ainsi dire. Quelle gloire pour nous de travailler suivant nos faibles forces pour que la parole de Dieu ne reçoive point de démenti ! Quelle gloire, ai-je dit ; mais n’est-ce pas aussi une obligation sacrée ? Ne sommes-nous pas obligés de défendre l’Eglise qui nous donne le bonheur dans l’éternité. Combattre pour l’Eglise c’est [|>utenir Dieu : quelle gloriole humaine peut être comparée à cette suprême gloire ! Et soutenir un Dieu mort pour nous, quelle obligation plus douce et en même temps plus méritoire !
L’Eglise, c’est le moyen de parvenir au ciel ; défendre l’Eglise c’est travailler à la conservation de ce moyen, et comme le salut est la dernière fin de l'homme, il faut dire que défendre l’Eglise est la plus belle mission qui puisse échoir à l’homme.
Ce n’est donc pas avec un sentiment de tristesse que nous devons assister à la solennité d’aujourd’hui. Réjouissons-nous plutôt dans le Seigneur de ce qu’il est donné à notre bien-aimée patrie de fournir des hommes à l’armée du Christ. Je le sais, je le comprends, ceux à qui nous disons adieu en ce moment, font un immense sacrifice en quittant leur pays ; ils courent le risque de compromettre ce que nous appelons leur avenir, leur succès temporel : ils abandonnent leur famille, leur patrie, et, mes Frères, le cœur de l’homme s’attache à la patrie comme il s'attache à sa mère. Mais ils ont le courage de ce sacrifice. Ils abandonnent leur mère selon la chair pour voler au secours de leur mère spirituelled'Eglise; ils se séparent de leur père en ce monde pour aller défendre la cause de Dieu, leur père au ciel ;
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ils laissent le Canada, leur patrie, pour aller combattre sous les drapeaux de l’Eglise, qui est aussi leur patrie, et qui leur prépare un séjour meilleur. Hommage à eux ! ils sont les bras du Seigneur, ils ont cette force qui a vaincu le monde.
Je sais encore qu’ils causent des sacrifices autour d’eux. Leurs pères comptaient sur eux. Mais j’admire encore la noble idée qui inspire les pères de ces jeunes gens. Ils aiment l’Eglise et lui donnent leurs fils pour la défendre ; de môme Dieu a aimé le monde jusqu’àjui donner son fils pour le sauver.
Les mères de ces jeunes gens souffrent aujourd’hui dans leur allégresse religieuse. Elles ont le courage, la force ; mais leur cœur de mère ne peut pas ne pas s’alarmer à l’idée des dangers que vont courir leurs fils. La vierge Marie au pied de la croix avait cette joie céleste promise au sacrifice, en pensant à la gloire de son divin fils, mais elle payait son tribut à la nature humaine par d’abondantes larmes. Stabat mater dolorosa. Ainsi, mères chrétiennes, vous pleurez au départ de vos fils pour le champ de bataille, mais vos âmes se réjouissent à la pensée de la bonne action que vos enfants ont la généreuse intention d’accomplir. Vous êtes les sœurs de cette noble dame de notre ancienne mère-patrie, qui apprenant que son époux venait d’ôtre tué sur le champ de bataille de Castelfidardo, conduisit son fils aux pieds des autels et l’offrit aussi au Seigneur au milieu de ses larmes de mère.
Remercions la Providence de ce qu’il lui a plu d’inspirer tous ces dévouements. Gardons-nous de la tristesse, lorsque nos compatriotes s’élèvent au-dessus du commun des hommes; dans ces jours où les caractères sont si dégradés, nous devons nous réjouir de pouvoir contempler des Ames fortes et généreuses, et d’être témoins de belles actions. Comme Canadiens, réjouissons-nous encore du départ de ces jeunes gens. Ils associent le Canada à la gloire des autres nations. Nous leur devrons de pouvoir dire : Le Canada s’est distingué dans la sainte croisade ; il y a eu du sang canadien de versé dans les plaines d’Italie pour la plus belle des causes; nous avons envoyé au pape des défenseurs, et ils ont vaillamment combattu ; partis avec l’auréole de l’héroïsme, quelques-uns ont reçu sur le champ de l’honneur la couronne du martyre.
A vous, mes jeunes amis, je veux dire adieu au nom de vos concitoyens. Empruntant le langage que tenait Mathatias, chef du peuple de Dieu, à ses fils, je vous dirai : Partez pour le combat, soyez les zélateurs de la loi divine, cstote zetatores legis. Pensez que vous allez sur les champs de bataille pour Dieu, et j’ajoute : souvenez-vous alors
de votre patrie et du nom canadien. Rappelez-vous vos ancêtres dans votre pays et vos devanciers dans l’Eglise ; donnez vos âmes, s’il le faut, pour l'héritage de vos pères, et date animas vestras pro testamento patrum vestrorum. C’est la foi qui vous fait soldats, mourez comme des braves et comme des catholiques; mourez, votre nom vivra toujours, accipietis gloriam magnam et nomen œternum ; mourez, vous serez des martyrs, le ciel sera votre récompense, et ce sera là la consolation de vos mères qui vous pleureront. Votre courage honore ce pays, votre sacrifice nous touche. Recevez l’expression de notre reconnaissance ; recevez les remerciements de vos parents qui s enorgueillissent de votre courage, de vos concitoyens dont vous faites la gloire, de l’Eglise dont vous faites la joie. Soyez préparés aux grands combats! portez bien votre. nom. Nos sympathies vous accompagnent; nous vous souhaitons de revenir parmi nous, mais si Dieu voulait qu’il en fût autrement, nos prières vous accompagneront par de là cette vie. Et s’il m’est permis de mettre ici l’expression d’un sentiment personnel, je dirai : Recevez pour votre courageuse déteripination les remerciements de vos professeurs ; si notre enseignement a pu contribuer à vous former pour l’armée pontificale, nous en rendons au Seigneur des actions de grâces. Adieu.
tiw I<nr1«n4 Paalmi-au C? Houkraal.
SIR GEORGE ÉTIENNE CARTIER
SIR GEORGE-ETIENNE CARTIER
Sir George-Etienne Cartier est mort en Angleterre, mardi, le vingtième jour du mois courant, à 6 heures du matin. Il devait se mettre en route pour le Canada, deux jours après, le vingt-deux.
Il se croyait mieux.
La pensée de revoir le sol natal, le besoin de reprendre sa place dans une société tout imprégnée de ses pensées, de ses sentiments, l’espérance de pouvoir encore encourager, au moins du regard et de la voix, les combats politiques qu’il avait si vaillamment conduits, tout contribuait à raviver ses forces et son courage. Que de fois l’image de tout ce qui l’attachait à la patrie dut lui apparaître ! Avec quel bonheur il crut se voir en pleine mer, voguant vers les rives du St-Laurent ! Il savait qu’il n’y avait plus de guérison possible pour lui, mais au moins il crut qu’il pourrait passer ses derniers jours et mourir sur le sol de la patrie.
La Providence en avait décidé autrement.
La mort des hommes qui ont animé tout un peuple de leur vie, ne parait pas un événement possible et ordinaire. 11 semble qu’il meurt plus qu’un homme en eux, que la vie y avait des racines plus profondes que chez les autres mortels.
Aussi, la nouvelle que Sir George-Etienne Cartier était mort, a produit comme un choc électrique d'un bout du pays à l’autre, une de ces sensations qui laissent un peuple tout entier sous l'impression d’un sentiment vague mais pénible, comme s’il avait perdu une partie de lui-même, un lambeau de son être.
En face de cette tombe entr’ouverte, tous les partis, oubliant leurs passions ou leurs opinions, ont élevé la voix pour proclamer que le Bas-Canada venait de perdre l’une de ses illustrations les plus remarquables. Nous venons, comme tout le monde, apporter une pierre au monument que l’opinion publique élève en ce moment en l’honneur de cet illustre homme d’Etat.
Le nom de Sir George évoque le premier et le plus grand souvenir de notre histoire, la découverte même du Canada. En remontant la chaîne de ses ancêtres, on arrive au frère même du célèbre navigateur de St-Malo, Jacques Cartier. Aucune famille ne possède donc une origine plus profondément enracinée dans le sol canadien, plus intimement liée à l’histoire de ce pays.
Il est né à St-Antoine, le G septembre, mil huit cent quatorze, de Jacques Cartier et de Marguerite Paradis. Son grand-père avait représenté le comté de Verchères dans l’ancienne chambre d’assemblée, et avait acquis dans le commerce de grains une fortune considérable, mais son père dévora cette fortune en peu de temps dans la société joyeuse qui demeurait alors sur la rivière Chambly.
Rien de particulier ne signale l’enfance de Sir George, si ce n’est qu’il n'y avait pas dix lieues à la ronde d’enfant plus vif et plus tapageur. Personne n’aimait plus à rire et à crier et n’avait plus forte voix ; il fout avouer que sous ce rapport il ne changea pas.
SIR GEORGE-ETIENNE CARTIER
Ayant vite appris ce qu’on pouvait apprendre à la petite école de St-Antoine, on le mit au séminaire de St-Sulpice où il commença à manifester quelques-unes des qualités qui devaient lui assurer un avenir si brillant.
11 n’eut pas à faire le choix d’une carrière : il était né avocat ; tout le monde le disait et il le savait bien lui-même, il avait la bosse de la chicane fortement développée.
11 étudia sous l’un des avocats les plus éloquents de l’époque, M. Edouard Ilodier ; la cléricature ne fut pas pour lui une époque de récréations et d’amusements, il commença immédiatement cette vie de travail et d’activité qu’il a poursuivie jusqu’au dernier moment.
On était alors aux plus mauvais jours de notre histoire, à cette époque malheureuse où les insolences d’une oligarchie insensée poussaient le peuple à la révolte. M. Cartier prit place sous le drapeau qui réunissait, dans un même sentiment patriotique, toute la jeunesse instruite. Son caractère, son impétuosité et son besoin d’émotions et d’activité le jetèrent naturellement dans le camp des patriotes.
Dès 1834, on le voit apparaître dans les élections et soutenir la candidature de Papineau et de Robert Nelson. 11 composa contre les candidats bureaucrates, Walker et Donatien, une chanson que les patriotes chantaient, le soir, en revenant des assemblées publiques.
En 1837, il fut l’un des membres les plus ardents et les plus enthousiastes des Fils de la Liberté.. On l’appelait “ Petit George ” et on chantait ses chansons. Les Fils de la Liberté ne se réunissaient jamais et ne paradaient jamais dans les rues de Montréal sans chanter : “ Avant tout, je suis Canadien/’
Lorsque les mandats d’arrestation furent émis, il quitta la ville et se dirigea du côté de St-Antoine. 11 était à St- Denis, le vingt-quatre novembre 1837, sous le commandement de Wolfred Nelson. C’est lui que Nelson chargea, durant le combat, d’aller à St-Antoine chercher des secours et des munitions. Il paraît avoir rempli avec zèle la mission
qui lui fut confiée, et rien ne justifie les accusations dont il fut victime à ce sujet. D’ailleurs, M. Cartier n’a jamais pu être lâche ; rien n’était moins dans sa nature.
Après la bataille de St-Charles, M. Cartier se joignit à Nelson, Brown et Marchessault, pour tâcher de réparer ce désastre, en excitant les patriotes à tenter une seconde fois le sort des armes à St-Denis. Mais ces braves gens s’apercevant qu’il était difficile de faire la guerre avec des fourches et des râteaux contre des soldats bien armés, s’en retournèrent chez eux à l’approche des troupes anglaises.
M. Cartier partit alors pour la frontière en compagnie de Brown, Nelson et Marchessault ; rendus à un certain endroit, ils se séparèrent, et le bruit courut que M. Cartier était mort de froid ou de faim dans la forêt. Ses parents et amis pleurèrent son sort et le Canadien de Québec, rédigé par M. Etienne Parent, disait en enregistrant son décès : “ C’était un jeune homme doué au plus haut point des qualités du cœur et de l’esprit et devant lequel s’ouvrait une brillante carrière.”
Mais M. Cartier, qui n’était pas homme à se laisser mourir de faim ou de froid dans les bois, revint sur ses pas, pendant qu’on le disait mort, et alla se réfugier avec son cousin Henri Cartier chez un cultivateur de Verchères où il passa l’hiver.
Un homme qui parait être bien au fait de ce qui s’est passé en 1837 et* 1838, a publié, dans le Court ier de St-H>jacinthe, des détails intéressants sur cet épisode de la vie de M. Cartier. Voici ce qu’il dit :
A la dispersion des patriotes, après la bataille de Saint-Charles, Sir George avec son cousin Henri Cartier, en son vivant médecin à Vaudreuil, se sont- réfugiés à la “ Beauce" de Verchères, à une lieue et trois quarts du village de Saint-Antoine, chez un riche cultivateur, Antoine Larose, et y ont passé tout l’hiver. Siugulière coïncidence, curieux rapprochement, son futur beau-père Fabre était caché tout près, chez le curé de Contrecœur. C'est George lui-même qui écrivit et fit publier J 'article où on le disait mort dans les bois. Ceux qui l'ont bien connu doivent reconnaître leur homme à ce trait-là. Ayant reçu
SIR GEORGE-ÉTIENNE CARTIER
le journal qui contenait son article, et, après l’avoir lu, il le passa à son cousin en lui disant : “ A présent, mon cher Henri, nous pourrons dormir tranquilles ” (textuel).
Cependant, il avait compté sans l’amour. Antoine Larose avait une servante qui recevait les visites assidues d’un cavalier. Ou notre amoureux avait ignoré la présence des jeunes proscrits, dans la maison d’Antoine Larose, tout l'hiver; ou sa belle lui avait lié la langue par l’empire qu’elle exerçait sur lui. Je ne puis vous dire à quelle époque notre cavalier découvrit la présence des deux jeunes gens chez Antoine Larose. Un soir, tout le monde de la maison étant dans la salle avec lui, le cavalieravait vu, par-dessous le poêle, dans la chambre voisine, deux paires de jambes. Ce soir-là, sa belle fut obligée de lui dire tout en lui enjoignant le secret. Au printemps notre amoureux devint jaloux comme un turc. Un soir, il fit une scène à son amante. 11 l’accusa de lui préférer les deux jeunes messieurs, lui déclara que non-seulement il allait divulguer leur retraite, mais môme qu’il allait dénoncer Antoine Larose aux autorités.
Après son départ, la jeune fille s’empressa d’avertir son maître et les deuxMM. Cartier. Onrésolut de décamper immédiatement. Il passèrent sans accident aux Etats-Unis, se fixèrent à Plattsburg et se mirent en pension chez les Déliés Gregory ou Palmer (un des deux noms ; je crois que c’est le dernier, cependant), que je visitai dans l’eté de 1839, et qui avaient leur résidence au fond de la baie Cumberland, d’où la vue sur le lac Champlain est magnifique. Plus tard, comme le plus grand nombre de leurs amis, le plus grand nombre de Réfugiés importants, parmi lesquels figurait Ludger Duvernay, résidaient à Burlington, ils laissèrent Plattsburg et allèrent résider à Burlington, d’où ils revinrent en Canada.
Les autorités les laissèrent tranquilles, mais les arrestations ayant recommencé, lorsque les Canadiens émigrés conduits par Robert Nelson franchirent la frontière, quelques mois après, M. Cartier trouva encore moyen de dépister la police. Cette fois, pour être plus en sûreté, il se cacha avec son ami, M. Hubert, dans une maison dont le propriétaire, M. Moflatt, était l’un des principaux bureaucrates du temps.
Ils restèrent deux mois dans cette paisible cachette où ils vécurent gaiement et burent plus d’une fois, en compagnie de quelques amis, à la santé de M. Molfatt et des bureau-
craies. M. le magistrat de police Leclerc ayant appris où ils étaient, leur fit dire qu’ils pouvaient sortir sans crainte. Ils se fièrent à sa parole, et les citoyens de Montréal, qui les croyaient partis pour les Etats-Unis, les virent reparaître avec surprise; ils furent encore plus surpris lorsqu’ils apprirent que M. Cartier et M. Hubert avaient passé deux mois sous le toit protecteur d’un bureaucrate. On s’amusa beaucoup de cela à Montréal pendant plusieurs jours.
M. Cartier se livra alors tout entier à l’exercice de sa profession d'avocat et conquit en peu de temps une des premières places dans le barreau de Montréal.
Les plaideurs étaient émerveillés du soin, de l’énergie et du dévouement avec lesquels il défendait leurs intérêts ; les éclats de sa voix forte et stridente, ses passes-d’armes bruyantes avec lesjugesel les avocats, ses reparties promptes et rudes les charmaient. Esprit pratique, clair et lucide, il se retrouvait toujours dans le labyrinthe de la procédure judiciaire et se faisait remarquer par la facilité avec laquelle il débrouillait ces arides questions de droit qui font le désespoir des jeunes avocats. On admirait sa ténacité indomptable et sa fécondité de ressources et d’argumentation qui faisait fia terreur des juges et des avocats.
Ses plaidoiries bourrées de citations et d’autorités étaient de véritables toiles d’araignée, des pieuves aux antennes innombrables; ses adversaires ne savaient comment en sortir.
Ses dispositions d’esprit et de caractère, sa réputation et son ambition le destinaient naturellement à la vie publique. Dès 1841, aux premières élections qui eurent lieu sous l’Acte d’Union, MM. Lafontaine et Baldwin voulurent l’y faire entrer ; en 1844 ils firent la même tentative ; mais tout fut inutile. M. Cartier montrant en cela le jugement et la fermeté qui devaient le caractériser dans toutes les phases de sa vie, ne voulut pas se jeter dans les hasards et les vicissitudes de la politique, avant de s’être fait par la profession une position indépendante.
SIR GEORGE-ÉTIENNE CARTIER
Mais il ne resta pas indifférent au succès de la grande œuvre politique que poursuivaient alors MM. Baldwin et Lafontaine, en travaillant à mettre le nouveau régime en opération d’une manière favorable aux droits des deux provinces par l'établissement du système responsable. Il fut l’un des premiers à accepter le programme de ces deux illustres chefs politiques et fut en dehors de la chambre l’un des plus utiles et puissants champions de leur politique.
Enfin, en 1848, la nomination de M. James Leslie au conseil législatif ayant rendu nécessaire une élection pour , le comté de Verchères, M. Cartier se présenta et fut élu par une grande majorité sur M. Marion. 11 arrivait en chambre fort, aguerri, avec un fonds considérable de connaissances légales et politiques, une grande expérience et un caractère sans tache.
Il ne se hâta pas de débuter ; ses commencements furent modestes; ce n’est qu’à sa troisième session, en 1851, qu’il prit définitivement une part considérable dans les débats. Mais ses premiers discours le placèrent immédiatement au premier rang parmi les membres du parti libéral, et dès lors on put prévoir qu'il aurait, un jour, la première place. Il se montra en arrivant l’avocat puissant des chemins de fer, des canaux, de toutes les entreprises qui avaient pour effet d’augmenter le commerce du pays. La science de l’économie' politique, les connaissances pratiques manquaient chez nos hommes publics ; il voulut combler ce vide fatal au Bas- Canada, et préférant l’intérêt public à ses goûts personnels, l’utile à l’agréable, il se livra à l’étude de questions que la plupart des hommes fuient.
MM. Baldwin et Lafontaine s’étant retirés de la politique en 1851, furent remplacés par le ministère Ilincks Morin Hui continua de gouverner le pays avec l’appui du parti libéral. Par deux fois, M. Cartier refusa d’entrer dans ce ministère auquel il donna néanmoins un concours eflicace.
C’était le temps où les partis politiques subissaient dans les deux provinces des modifications considérables. L’esprit
de division se mettait dans le parti libéral du Haut-Canada, et lui faisait perdre le pouvoir en forçant M. Hincks de se retirer, et les libéraux devenaient le parti du fanatisme national, de l’intolérance religieuse.
M. Morin s’adressait à M. McNab, le chef des conservateurs, pour former un ministère de coalition, et le parti conservateur, de fanatique qu’il était, devenait juste et modéré comme de parti libéral l’était sous M. Baldwin.
M. Morin jugeait bientôt à propos, lui-même, de se retirer de la politique pour trouver sur le banc une position plus paisible, une manière de faire le bien plus conforme à son caractère. Les élections de 1854 venaient d’avoir, lieu, et le parti radical, fondé par M. Papineau à son retour de l’exil, avait remporté des victoires signalées. M. Morin s'était trouvé, à l’ouverture du parlement, en face d’une phalange de jeunes geus ardents, impétueux et impitoyables, décidés à tout sabrer, à tout renverser. Peu fait pour ces luttes passionnées, il crut que son temps était fini, que le parti conservateur avait besoin d’une main plus ferme et plus jeune'pour le diriger.
M. Cartier pensa, lui, que son heure était arrivée, on aurait dit qu’il avait enfin trouvé les adversaires qu’il attendait et qu’il était destiné à combattre. Il entra dans le ministère McNab-Taché et devint de fait le chef du Bas-Canada, le champion du parti libéral -conservateur.
Les deux partis déroulèrent leur drapeau et dessinèrent immédiatement leurs tendances et leur programme. Le parti libéral, qui s’était déjà aliéné le clergé et les hommes modérés par ses idées radicales et certains écarts de plume condamnables, avait de plus le malheur d’être allié aux hommes les plus fanatiques du Haut-Canada, en apparence du moins.
M. Cartier comprit la faute que faisaient ses adversaires, dénonça leurs idées et leurs projets et se posa devant le Bas-Canada comme le représentant et le défenseur le plus énergique des intérêts nationaux et religieux des Canadiens-
SIR GEORGE-ÉTIENNE CARTIER
Français. Son nom devint une puissance que vingt années de luttes ne purent briser.
M. Cartier était devenu, en entrant dans le cabinet Mc- Nab-Morin, le collègue de M. John-A. Macdonald, et ils avaient contracté cette alliance qui les a rendus si forts et a tenu si longtemps la victoire attachée à leur drapeau.
A l’exception des dix-huit mois pendant lesquels le parti libéral a conduit les affaires du pays, de 1861 à 1863, M. Cartier a fait partie depuis 1855 de toutes les administrations, soit comme secrétaire-provincial, procureur-général, inspecteur-général, et enfin ministre de la milice ; et il ne cessa d'être l’homme le plus influent du Bas-Canada.
Dire tout ce qu’il a fait serait faire l’histoire du pays depuis vingt ans et demanderait un volume considérable, car il a attaché son nom à toutes les grandes mesures d’intérêt public, a mis partout la marque de son esprit fécond, le cachet de son activité.
“ Nous lui devons entre autres choses, dit le Courrier “ d'Outaouais, le Grand-Tronc, y compris le pont Victoria, “ des lois sur l’éducation, des réformes importantes dans “ nos lois criminelles, une large part dans l’abolition du “ système seigneurial, la décentralisation judiciaire du Bas- “ Canada, la loi des terres des townships de l’Est, la codifi- “ cation des lois, la réorganisation de la milice, et la prin- “ cipale part dans la formation du régime fédéral sous “ lequel nous sommes placés. Depuis vingt-et-un ans, il “ était président du comité des chemins de fer, ce qui n’est “ pas une situation de mince importance. Nous lui devons “ le bill du chemin de fer du Pacifique, et son cri : “ Em- “ barquons pour l’Ouest,” lancé à la votation de ce bill, “ restera dans nos annales parlementaires.”
Les amis de M. Cartier aiment à parler de l’énergie qu’il déploya dans plusieurs circonstances pour sauvegarder les droits et l’honneur du Bas-Canada ; ils rappellent ce qu’il fit à Londres, en 1866, lorsque les délégués des autres provincesvoulurent transformer l’union fédérale en union légis-
lative. Indigné de voir qu’on voulait violer le principe fondamental de l’acte fédéral, il menaça de se retirer et de soulever le Bas-Canada contre l’Angleterre si ses collègues persistaient dans leur funeste résolution.
On cite encore le triomphe national qu’il remporta, lorsqu'il lit adopter par le parlement une constitution qui faisait de la province de Manitoba une province française. Ses admirateurs ne se lassent de répéter que le Bas-Canada gouvernait sous M. Cartier et faisait sentir partout son influence.
Résumons maintenant en quelques mots les principaux reproches que lui font ses adversaires.
M. Cartier a trop subordonné, dit-on, l’intérêt général ou national et la moralité politique à l’esprit de parti et à l’ambition qui l’animaient. L’amour du pouvoir et la confiance en lui-même lui ont fait commettre des fautes aussi funestes à sa réputation qu’au bien public ! Ils lui reprochent d’avoir changé la constitution du pays sans consulter le peuple, d’avoir fait accepter avec trop de précipitation par le Bas-Canada un système politique dont on avait raison de se défier. Ils disent qu’il a dû s’apercevoir lui-même avec douleur qu’il n'avait pas sous la confédération l'influence qu’il avait auparavant, et qu’un jour viendrait où le Bas-Canada serait obligé de subir, dans des questions importantes, le joug d’une majorité qui grossit tous les jours.
Pourquoi n’a-t-il pu réussir à obtenir l’accomplissement des promesses sacrées faites aux métis pour les engager à mettre bas les armes? Comment se fait-il qu’ilait lui-même nié ces promesses, quelque temps avant sa mort, lui que Riel et les Métis venaient de faire élire dans le comté de Provencher? Pourquoi, après avoir dit, pour faire accepter la confédération, que le droit de veto accordé au gouvernement fédéral serait une sauvegarde pour les minorités catholiques, n’a-t-il pas tenu parole, lorsque les catholiques du Nouveau-Brunswick, tourmentés par des lois injustes, ont prié le gouvernement fédéral de les désavouer ?
SIR GEORGE-ÉTIENNE CARTIER
Le reproche le plus grave fait à M. Cartier est d’avoir eu recours à la corruption électorale pour maintenir son parti au pouvoir et de s’être opposé jusqu’à la fin à toutes les lois qui furent proposées pour mettre fin à un fléau qui faisait de si grands ravages. Ils citent à l’appui de leur assertion, la triste affaire du Pacifique ; ils nous montrent d’un côté M. Cartier accordant un jour à Sir Hugh le contrat qu’il lui avait jusqu’alors refusé; et, de l’autre côté, le grand capitaliste signant en même temps un écrit par lequel il s’engage à fournir une somme d’argent considérable pour emporter les élections de 1872.
Quelques personnes disent qu’on ne devrait pas être trop sévère pour quelques-uns des derniers actes de la vie de M. Cartier, vu que l’état de santé avait dû diminuer depuis quelque temps son énergie.
Parmi les causes qui ont contribué à la décadence politique de M. Cartier et à sa défaite dans la division-est, en 1872, il faut signaler la querelle religieuse soulevée par la division delà paroisse de Montréal. M. Cartier croyant que les messieurs du Séminaire avaient la loi et le droit acquis en leur faveur, embrassa leur cause avec son énergie habituelle, et s’attira une guerre qui l’affaiblit considérablement parmi le clergé auquel il devait en grande partie sa force politique.
Le temps n’est pas arrivé de porter un jugement impartial et juste sur ces questioqs brûlantes et sur la conduite politique de M. Cartier en général, les passions qu'il a soulevées sont encore trop bouillantes, les conséquences de ses actes trop enveloppées dans les nuages de l’avenir.
L’homme d’Etat appartient à l’histoire ; elle seule peut lui donner la place qui lui convient, le rang auquel il a droit.
Beaucoup d'hommes calomniés pendant leur vie ont été bénis par la postérité, et beaucoup dont la vie n’avait été qu’un enchaînement de succès et d’applaudissements, ont été jetés à la voirie après leur mort.
L’éloge et le blâme ont été si exagérés dans notre pays depuis trente ans, qu’on ne sait plus à quoi s’en tenir sur les véritables proportions dq» nos hommes publics. Ces deux espèces d’exagération ont eu de funestes résultats pour notre société. Nos conditions d’existence et les exigences de notre conservation nationale rendent d’ailleurs très-dilTicile l’appréciation de nos hommes d’Etat. Comment démêler au milieu de tant d’événements compliqués et de transformations rapides, les motifs qui les ont fait agir, lorsqu’ils sont eux-mêmes obligés de les taire pour ne point froisser les susceptibilités nationales de ceux avec lesquels ils sont forcés d’agir de concert? Quelle habileté il leur faut pour concilier l’intérêt de la race dont ils out les destinées entre les mains, avec les exigences de la prospérité générale, de l’intérêt commun du pays? Qui peut' dire maintenant que c’est le patriotisme, l’ambition ou la nécessité qui les a fait agir dans telle et telle circonstance ?
Quoi qu’il en soit, il est une fleur que les adversaires même de M. Cartier ne pourront s'empêcher de jeter sur sa tombe, il est une parole d’éloge qu’ils ne refuseront pas de lui adresser : c’est que si l’esprit de parti et l’ambition lui ont fait commettre des fautes, il ne s’est pas du moins servi du pouvoir pour s’enrichir, il n’a jamais songé à faire sa fortune aux dépens du public.
Personne ne niera la force de caractère et les grandes facultés de l’homme qui, pendant trente ou quarante ans, n'a pas cessé un instant de lutter, triomphant de tous les obstacles semés sur sa route et accroissant tous les jours son influence et sa réputation ? Comment à la vue de tant d’existences brisées, de talents perdus, ne pas rendre justice à une vie si bien remplie, à un compatriote que le pays tout entier regarde comme une de ses gloires, dont la mort est un deuil pour quatre millions d’hommes qui n’avaient pas tous pourtant ses idées religieuses et nationales.
Appelé à administrer l’héritage politique de MM. Lafontaine et Morin, il a bien porté le nom canadien et n’a pas
SIR GEORGE-ÉTIENNE CARTIER
diminué aux yeux de l’étranger la bonne opinion que ces deux grands hommes avaient donnée de nous. Comme on a depuis quelques jours établi des comparaisons entre ces trois illustres chefs du Bas-Canada, nous dirons, nous aussi, notre pensée. M. Cartier n’avait pas la haute raison, le jugement calme et profond de Lafontaine, l’étendue d’esprit, la science politique et l'esprit de sacrifice de M. Morin, ni la modération et la dignité politique de l’un et de l’autre ; mais il l’emportait de beaucoup sur eux par l’action, l’énergie, la connaissance du monde, la stratégie parlementaire, la fécondité d’esprit, l’ardeur et l’habileté dans la lutte. Ils étaient des hommes à principes, il était, lui, l’homme à succès, l’homme de combat par excellence. 11 aurait pu faire ce qu’ils ont fait, mais eux n’auraient jamais pu conduire le parti conservateur dans des temps aussi difficiles, lutter avec autant de succès contre des adversaires aussi capables, à une époque où il fallait pour monter au pouvoir et y rester des qualités et même des défauts qu'ils n’avaient pas, employer des moyens qui leur auraient répugné.
L’insuccès de la carrière politique de M. Dorion qui a eu plus que tout autre la dignité, la délicatesse, le caractère politique de ces deux hommes remarquables, démontre la vérité de cet avancé. A son arrivée au pouvoir, M. Cartier sut mettre de son côté le sentiment religieux et national de •ses compatriotes, et à une époque où on demandait le progrès et la prospérité matérielle, il se fit l’avocat des canaux et des chemins de fer. Il eut de cette manière pour l’aider la force morale et la force matérielle. Exploitant avec habileté les fautes de ses adversaires, il se posa comme le champion, le défenseur inébranlable de la religion et de la nationalité menacées par GeorgeJJrown et s& alliés libéraux du Bas-Canada.
Il convainquit le peuple que le triomphe de ses adversaires serait une calamité nationale, que lui seul était capable de sauver la patrie en danger. Il gagna tellement la confiance publique qu’il put sans perdre son prestige s’unir à
BIOGRAI-HIES ET PORTRAITS.
ce George Brown et à ces hommes qu’il disait si dangereux, pour faire la confédération.
M. Cartier était essentiellement un chef de parti, un organisateur, un administrateur.
Les traits dominants de son caractère étaient l’énergie, l’impétuosité, l’esprit de domination, le désir de se faire un nom, la confiance en lui-même, l’amour du travail.
L’énergie ! 11 en avait pour transporter les montagnes, escalader le ciel. Il se ruait sur ses adversaires avec la fougue des Zouaves montant à l'assaut deMalakoff; il était sans peur et sans pitié comme les Turcos qui mangent leurs adversaires quand ils ne peuvent plus se servir de leurs mains.
Son amour du travail comme son énergie est passé en proverbe ; on ne peut se faire une idée exacte de la somme de travail qn’il faisait tous les jours, du zèle qu’il employait à tout savoir, à tout voir et à tout faire. Il mettait à travailler la passion que d’autres mettent à s’amuser; il aurait voulu ne jamais perdre un instant, une seconde, avoir sans cesse le harnais sur le dos. “ On ne travaille pas assez, disait-il souvent ; il y a trop de paresseux dans le monde.” “ Travaillez donc, dit-il, dans un moment de mauvaise humeur, à quelqu’un qui lui demandait un conseil, étudiez et vous saurez ce que je sais. Comment ai-je appris cela, moi, pensez-vous que c’est en dormant?” Il aurait pu ajouter que c’était en travaillant quinze heures par jour.
Sa vivacité, son impatience et son absolutisme lui faisaient supporter difficilement la contradiction et la résistance ; il voyait peu de chose en dehors de lui-même, il voulait tout concentrer, tout absorber, ne voir dans son orbite que Mes satellites, et croyant personnifier toute sa race, il pensait que tout allait bien du moment qu’il était lui-même satisfait. S’il eût pu faire excommunier comme hérétiques tous ceux qui ne pensaient pas comme lui, il n’aurait pas manqué- de le faire, il les aurait même fait brûler. Il ne leur épargnait pas au moins les gros mots, les persécutions et les déboires; ses amis eux-mêmes
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avaient de la peine à supporter quelquefois ses rudesses et ses emportements. Cela contribua sans doute à le priver des secours et des conseils de plusieurs hommes de talent, d’autres ne lui restèrent attachés que par terreur.
Mais la majorité lui pardonnait facilement ces défauts, parce qu’elle savait que sous ces dehors brusques il cachait un dévouement sans bornes pour ses amis politiques. Ce dévouement l’a même porté trop loin en lui faisant donner des charges et des honneurs à des hommes qui en étaient peu dignes.
Dans les relations de la vie privée il se montrait aimable, cordial, hospitalier, libéral à l’excès. On sait qu’il aimait à recevoir et qu’à Ottawa comme à Montréal et à Québec, il ouvrait toutes les semaines sa maison à ses amis dont plusieurs étaient ses adversaires politiques. Personne dans les réunions où il se trouvait ne parlait, riait, chantait et dansait avec plus de verve et d’entrain ; il avait des éclats de rire à briser les vitres, faisait des jeux de mots qui n’étaient pas toujours des chefs-d’œuvre, et trouvait le moyen de plaire à tout le monde, de mettre dans tous les cœurs la joie et la gaieté. On partait de chez lui avec l’intention d’y revenir et bien décidé à lui pardonner dans l’intervalle ses impatiences et ses sarcasmes.
M. Cartier était petit, mais assez bien pris de taille, osseux, nerveux et fortement constitué, léger, vif et saccadé dans ses mouvements. Il avait le front bien fait, massif et droit, le regard brûlant et mobile, le teint coloré, la bouche haute, le bas du visage fortement développé, la physionomie ouverte, pleine de feu et d'intelligence. On devinait facilement, en le voyant, un homme travaillé par la pensée, dévoré par le besoin d’agir; il courait plutôt qu’il ne marchait, regardant à droite et à gauche, voyant tout le monde, remarquant tout, ne perdant jamais le fil de sa pensée.
M. Cartier n’était pas un homme à théories brillantes ; comme il pensait plutôt pour agir que pour le plaisir de penser, il ne voyait en toutes choses que le côté pratique, il
dépouillait une question de tous ses ornements pour n’en prendre que la moelle, la substance.
On aurait dit rarement, à l’entendre parler, qu’il avait un jour commercé avec les muses. Ses discours étaient secs comme les déserts du Sahara, les fleurs de la littérature et de l’éloquence n’y croissaient pas. Il parlait à bâtons rompus, par soubresauts, avec des faits, des précédents et des souvenirs que son heureuse mémoire lui fournissait comme par enchantement. Il savait fort à propos rappeler à ses adversaires des faits qu’ils croyaient oubliés. Visant avant tout au résultat, il s’occupait peu des moyens et ne choisissait pas ses armes, il ressemblait sous ce rapport aux enfants de la Verte Erin : un caillou, un bâton, tout ce qui lui tombait sous la main il le prenait et le lançait à la tête de ses adversaires. Ses paroles retentissaient dans la chambre comme les coups de marteau sur l’enclume. Son éloquence rude, franche, mordante et substantielle plaisait cependant au peuple et à la majorité de la chambre.
Les honneurs ne lui ont pas manqué : en Angleterre comme en Canada, on a rendu hommage à ses talents et à ses services publics. En 1868, ayant refusé le titre de compagnon clu Bain , qu’on lui offrait, lorsque Sir John recevait celui de commandeur, l’Angleterre appréciait favorablement le sentiment d’orgueil bien placé qui l'animait, et le créait baronnet.
Comme la plupart de nos hommes remarquables, il ne laisse pas de fils pour porter son nom et son titre.
Il est mort Dans quelques jours on verra paraître sur
les eaux du St-Laurent qu’il a chantées, le navire qui nous apporte sa dépouille mortelle. Ce sera un jour de deuil national, car, après tout, quelle que soit l’opinion qu’on entretienne sur certains actes politiques de M. Cartier, il n’en est pas moins vrai que sa mort laisse au sein de la nationalité canadienne-française un vide difficile à remplir.
M. Cartier est mort en'chrétien, calme et résigné, au
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milieu de toutes les consolations et des espérances de la religion. C’est une mort catholique et nationale.
Montréal, 29 mai 1873.
Le navire qui apportait en Canada les restes mortels de l’illustre défunt, parut en face de Québec le huit juin. Depuis la vieille capitale jusqu’à Montréal ce fut une suite d’ovations. Le corps fut exposé pendant deux jours au palais de justice de Montréal, et les funérailles eurent lieu, vendredi, le treize, avec une magnificence qu’on n’avait jamais vue. L’Etat et l’Eglise rivalisèrent de zèle pour donner tout l’éclat possible à la démonstration funèbre, et les citoyens, heureux de ces honneurs rendus au Bas-Canada dans la personne de M. Cartier, secondèrent leurs efforts. Le convoi funèbre dans lequel étaient représentés tous les grands corps de l’Etat, toutes les associations nationales, défila, dans l’appareil de deuil le plus imposant, à travers une foule immense, jusqu’au cimetière de la montagne où les restes du défunt attendent patiemment le monument qu’on avait promis de lui élever.
N. B. — En 1816 il avait épousé Mlle Hortense, fille de feu M. Edouard Raymond Fabre et sœur de Mgr Fabre et de M. Hector Fabre, de Y Evénement. Il laisse de ce mariage deux filles.
M. Cartier eut d’abord pour associés dans la profession, M. Damien Cartier, son frère, plus tard, M. le juge Berthelot, et dans lesdernières années, MM. Pominville et Bétournav.
Pour compléter la biographie qui précède, nous avons cru devoir publier la plus grande partie du discours que M. Cartier prononça, en 1866, au banquet qui lui fut donné par
les citoyens de Montréal. Voici comment il a fait dans ce discours instructif l’histoire des principaux actes de sa carrière politique :