DISCOURS
Lors des élections générales en 1841, aussi bien qu’en 1844, des hommes aussi distingués que MM. Lafontaine et Baldwin (appl.) insistèrent pour me faire entrer en parlement. Je considérais que ceux que nous avions alors à la tête des affaires pouvaient faire la lutte pour le parti- auquel j’appartenais. Mais en dehors du parlement, plusieurs de mes amis ici présents savent ce que j’ai fait. Oa me reproche d’être un ambitieux, moi qui ai eu tant de répugnance à accepter les honneurs parlementaires ou officiels. J’acceptai un mandat du comté de Verchères, de préférence aux autres, parce qu’un des plus anciens membres de ce comté, sous la constitution du Bas-Canada, fut un de mes ancêtres. Je suis né sur la rivière Chambly, comme vous le savez presque tous.
M. Leslie ayant été promu au Conseil Législatif en 1848, mes amis me prièrent de m’y présenter. Je cédai à leurs instances et je fus élu. Je savais que mes compatriotes avaient jusqu’à un certain point les yeux fixés sur moi (appl). Avant d’entrer dans le ministère, je contribuai à diverses mesures d’une grande importance. Ainsi, en 1849, je présentai une pétition pour la construction du chemin de fer du St- Laurent et de l’Atlantique et un acte fut passé conformément à cette pétition. Cette mesure inspira au gouvernement Lafontaine-Baldwin l’idée de relier Montréal à Halifax. •
En l’année 1852-53, à la suggestion du ministère Hincks-Morin, je demandai l’incorporation de la Compagnie du Grand-Tronc et je fis
passer cette mesure, malgré l’opposition la plus acharnée (appl). Je
fis aussi passer la mesure de la construction du pont Victoria. Vous vous souvenez des préjugés qui existaient contre cette mesure. C’était une digue qui allait inonder Montréal, c’était renvoyer le commerce à Portland. Mais les préjugés contre les grandes mesures se dissipent bientôt, c’est une tempête passagère, lien est ainsi pour le Grand-Tronc et le pont Victoria. Le Grand-Tronc et le pont Victoria ont inondé
Montréal de prospérité (appl).
Une Voix : De piastres !
SIR GEORGE-ÉTIENNE CARTIER
L’Hon. G.-E. Cartier : Que serait Montréal sans le Grand-Tronc ? Il nous a amené tout le commerce de l’Ouest. Eh bien ! j’ai eu les pré jugés contre moi, mais je vous l’ai dit, ce ne fut qu’une tempête passagère (appl.)
Voilà une partie de ce que j’ai fait en dehors du ministère. Permettez-moi maintenant de dire ce que j’ai fait comme ministre, afin de justifier l’honneur qde vous me faites ce soir. J’ai môn ambition ; mais je la crois noble et digne.
En 1851, à la retraite de M. John Young, M. Hincks et Lord Elgin insistèrent beaucoup pour me faire accepter, je refusai (appl.) Vous voyez par là quelle était mon ambition. A la retraite de M. Morin, en 1855, je ne pus refuser plus longtemps. Ma première occupation, comme ministre de la couronne, fut de m’occuper de l’éducation. Pour cela il m’a fallu placer à la tète du département de l’éducation dans le Bas-Canada, un homme capable de rivaliser avec le Dr Ryerson, l’habile surintendant du Haut-Canada. C’est moi qui insistai le plus pour faire nommer là l’Hon. M. Chauveau. Je connaissais ses connaissances des langues anglaise, française, grecque et latine, et je me glorifie aujourd'hui de cette nomination.
Quelle a été ma première mesure en 1856 ? Cette mesure avait pour but de placer notre système d’enseignement sur le même pied que celui du Haut-Canada.
Aussi, le Bas-Canada qui, en 1856, n’avait que 1,500 écoles élémentaires, en a aujourd’hui plus de 3,000. Je suis bien aise de rappeler que c’est ma mesure de 1856’ qui nous a donné nos écoles normales Jacques-Cartier et Laval, et à nos amis protestants l’école McGill.
Et depuis le mois de mai 1856 que j’ai été nommé procureur-général, je le suis demeuré pendant 1 1 ans à l’exception d environ 22 mois. Dans la session de 1857, je compris que la position qui était faite aux Canadiens-Français dans le Bas-Canada, par rapport au système de lois qui régissait alors la propriété, ne pouvait durer plus longtemps.
11 y avait alors trois mesures importantes à présenter. La première consistait à déterminer quelle était la loi qui régissait les personnes et les propriétés dans les townships de l’Est. La seconde était celle de la décentralisation judiciaire, et la dernière celle de la codification des lois. Aujourd’hui que la nécessité de ces lois ne se fait plus sentir, aujourd’hui que ce mal est disparu depuis plusieurs années, on ne se rappelle plus les souffrances que l’on était obligé d’endurer à cette époque.
Toute personne des townships de l’Est, que ce fût un canadien-
BIOGRAPUlES ET PORTRAITS.
français, un anglais, un irlandais ou un écossais, ne savait pas alors quelle était la loi qui le régissait, elle ou ses propriétés. Cet état de choses ne pouvait durer plus longtemps. J’y ai mis fin par la loiqu’avec l’aide de mes amis je fis alors passer en parlement. Depuis la passation de cette loi, les terres des townships se sont rapidement établies. Les Canadiens-Français, les Anglais et les Ecossais s’y sont dirigés en foule. Commentée pays, en effet, aurait-il pu s’établir? Comment ces terres incultes auraient-elles été défrichées, si cette incertitude concernant le système de lois qui réglaient alors la propriété avait continué plus longtemps ?
Il y avait alors aussi un autre grief. C’était la centralisation judiciaire. L’administration de la justice se trouvait alors restreinte aux districts de Montréal, de Québec, de Gaspé, et de quelques autres districts. Imaginez-vous, messieurs, un territoirre s’étendant de Gaspé jusqu’aux Rapides des Joacbims. Comment cette étendue de territoire pouvait-elle être bien administrée, avec le système qui régnait alors. C’était non-seulement un grief, mais c’était aussi une absurdité. J’ai porté remède à ce mal par mes mesures pour la décentralisation judiciaire. Je voyais que le Bas-Canada, avec des cinq districts judiciaires, ne pouvait lutter avec le Haut-Canada, qui jouissait alors d’une administration de la justice par comtés. Eh bien ! Messieurs, en 1857, j’ai présenté une mesure pour la décentralisation judiciaire. Et depuis cette cette époque il a surgi en Bas-Canada un plus grand nombre d’hommes professionnels qui brillent avec beaucoup d’éclat.
Alors, en 1857, les populations qui ne parlaient pas la langue française, aimaient cependant nos lois françaises, mais les ignoraient parce qu’elles n’en avaient pas le texte sous les yeux. Il fallait remédiera ce mal. J’ai introduit alors une mesure de manière à ce que les deux textes fussent connus, pour que nos compatriotes qui ne parlent pas notre langue n’ignorassent pas la sagesse et la justice de nos lois qui régissaient alors leurs propriétés et leurs personnes. On a dit aussi que je ne pourrais réussir dans la codification de ces lois. Attendons, les événements ont-ils justifié ces prédictions du moment ? En 1858, je devins premier ministre. Quelles furent les principales mesures que j’ai proposées ? Ce furent celles de la Confédération et du chemin de fer Intercolonial. Je fus envoyé en Angleterre avec deux de mes collègues pour m’occuper de ces mesures. Nous sommes partis et nous avons alors projeté une constitution qui plus tard devait produire des fruits pour l’Amérique Britannique du Nord. Je puis vous dire en effet que le projet de Québec contient presque toutes les suggestions qui furent faites en 1858.
En 1859, M. le maire, il fallut remédier à un autre grief, celui delà
SIR GEORGE-ÉTIENNE CARTIER
tenure seigneuriale. Je voulais l’abolir surtout parce qu’elle entravait la prospérité locale de la ville de Montréal, le progrès de la nation, j’introduisis alors mes mesures. Il y eut beaucoup d’excitation, beaucoup de préjugés se soulevèrent, mais aujourd’hui, tout le monde est satisfait.
J’ai contribué à introduire plusieurs améliorations dans la loi criminelle. C’est moi qui, en 1857, introduisis une mesure pour permettre à la Cour du Banc de la Reine de siéger en révision sur les décisions des juges de la Cour Criminelle. C’est moi aussi qui avec l’Hon. M. J. A. McDonald, mon collègue, ai fait passer une loi pour la construction des maisons de réforme, et à l’avant dernière session, j’ai fait abolir la peine de mort e‘n certains cas.
Je comprends que vis-à-vis du Haut-Canada, ma position a été plus ou moins bien appréciée, discutée avec plus ou moins d’aigreur. Eh bien ! je défie qui que ce soit de prouver que j’ai jamais passé dans une section une loi qui ne fut pas agréé par cette section. J’ai appuyé la mesure de mon collègue l’Hon. M. J. A. MacDonald pour le règlement de la grande question des réserves du clergé. Nous, catholiques du Bas-Canada, nous n’aimons point les mesures de spoliation contre l’Eglise qui a droit de prendre part à ces réserves.
J’ai aidé la mesure dont je viens de parler; mais c’était à condition que les titulaires de toutes les. dénominations religieuses eussent leurs droits garantis.
J’arrive à une époque plus vivace et d’un intérêt plus vital pour nous. Quand je revins au pouvoir en 1864 nous fîmes une coalition avecl’hon. M. Brown et cetté démarche nécessita la Confédération. Je n’ai pas l’intention de m’étendre sur ce sujet, parce que d’autres le feront. Mais vous verrez que c’est le mémoire de 1858 qui a produit le résultat de 1864. Qui dit confédération dit agrandissement nonseulement pour le Bas-Canada, mais encore pour toute l’Amérique Britannique du Nord. Le projet de confédération fut adopté par les Chambres en 1865, et à la dernière session nous avons fait adopter le projet d’organisation locale; en sorte que nous sommes prêts aujourd’hui à aller en Angleterre pour faire adopter et le projet qui reg&rde toute la confédération et ce qui nous regarde plus spécialement.
Après avoir parlé de ma carrière politique et constitutionnelle, il m’importe de parler au point de vue catholique, au point de vue protestant et au point de vue de toutes les races.
Et d’abord, comme homme public au point de vue catholique ; vous savez tous que je suis catholique et j’aime ma croyance comme étant la meilleure. Mais tout en me proclamant hautement catholique, je crois de mon devoir de respecter la sincérité et les convictions religieuses des autres .
FRANCIS CASSIDY
La mort est impitoyable ; elle semble prendre plaisir à frapper les sommets les plus élevés de notre société, à nous tenir constamment dans la crainte de ses coups. La tombe de Sir George, le chef politique du Bas-Canada, était à peine fermée, qu’il fallait en ouvrir une autre pour Francis Cassidy, écuier, maire de Montréal et représentant de la division ouest de cette grande ville à la chambre locale. On dirait qu’un vide en appelle un autre, que pour les nations comme pour les familles un malheur n’arrive jamais seul.
Mais jamais le glas funèbre n’a retenti plus douloureusement dans le éœur de la population canadienne que celui qui annonçait, samedi soir, le quatorze du mois courant, la mort de Francis Cassidy. Depuis longtemps on n’avait vu autour d’une tombe des regrets aussi sincères, un deuil aussi universel ; rarement on a entendu un pareil concert d’éloges.
S’il est d’usage de dire du bien de ceux qui sont morts, même quand on ne les aimait pas, d’oublier un instant leurs défauts, pour ne penser qu’à leurs qualités, que ne devait-on pas dire d’un homme que tout le monde aimait, d’un homme qui n’avait pas de défauts ?
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FRS. CASS1DY
FRANCIS CASSIDY
M. Cassidy avait passé toute sa vie dans son bureau, travaillant sans cesse, ne prenant jamais un instant de repos et de récréation ; il voulait se faire un nom dans le barreau, une position honorable dans la société.
Il avait obtenu tout ce qu’il voulait, plus même qu’il n’avait espéré. Il était devenu riche, honoré, aimé de tout le monde ; les honneurs, les témoignages de confiance et de sympathie lui arrivaient de tous côtés, on ne trouvait rien de trop élevé pour lui. Nommé, il y a deux ans, représentant de la grande division ouest de Montréal à la chambre locale, il venait d’être élu unanimement maire de Montréal. Il commençait à aimer la vie, à en jouir ; comme une plante qu’on transporte de l’ombre au grand air, sous les rayons du soleil, il s’épanouissait, une nouvelle vie semblait venir en lui.
Juste à ce moment, il meurt .
C’est bien le cas de dire : “ Vanité des vanités ! ”
Le père et la mère de Francis Cassidy venaient d’Irlande. Obligés, comme tant d'Irlandais, de quitter leur malheureuse patrie, ils étaient venus en Canada et s’étaient établis à St-Jacques l’Achigan où ils avaient acheté une petite terre. C’est là que naquit, en J 827 , Francis Cassidy et qu’il grandit modestement et pauvrement, mais remarqué, dès son bas âge, pour ses excellentes dispositions et sa vivacité intellectuelle. C’était un petit Irlandais à la tête rouge, à l’œil gaillard, à l'air espiègle, vif comme un poisson, à l’esprit précoce. Les gens de l’endroit aimaient à faire parler le petit Paddy , et le curé de St-Jacques l’Achigan n’avait pas dans sa paroisse d’enfant plus fin et plus aimable.
Madame Cassidy, lière de son Francis, voulait le faire instruire ; elle le mit au collège de l’Assomption.
Francis Cassidy fut l’un des élèves les plus intelligents et les plus pieux du collège.
Son cours d’études fini, il fallut faire le choix d’une carrière. Il n’avait plus de père, et sa bonne mère, qui avait vécu dans les privations pour parvenir à le faire instruire,
avait épuisé les faibles ressources d’une terre peu fertile. Ne se sentant pas capable de pourvoir aux dépenses de son fils, s'il étudiait une profession, elle lui conseilla de se faire commis.
Mais le jeune Francis avait l’instinct de sa vocation ; il voulait être avocat et pas autre chose. Son plan était tout tracé ; il partait pour Montréal, entrait dans un bon bureau d’avocat, se soutenait pendant sa cléricature en faisant argent de tout, et, une fois reçu avocat, tout allait bien. Non-seulement il faisait assez d’argent pour vivre, mais il louait quelques appartements et emmenait sa vieille mère rester avec lui. “ Quel bonheur alors !” disait-il.
La mère souriait aux idées de son fils, mais pour elle c’étaient des rêves, des illusions de jeune homme, et elle s’effrayait à la pensée de voir son fils, un enfant, partir seul pour aller s’établir dans une ville où il n’avait ni parents, ni amis; mais il est rare qu’une mère résiste longtemps aux projets d’avenir d’un fils qu’elle adore et qu'elle croit naturellement digne et capable de tout. Elle consentit à se séparer de lui, à le laisser partir.
M. Cassidy prenait plaisir, dans ses moments de gaieté, à raconter, au milieu des éclats de r^re de ceux qui l’écoutaient, son voyage de St-Jacques l’Achigan à Montréal et son arrivée dans la ville avec son chapeau de pluche à long poil, une culotte en corderoi à mi-jambes et une redingote à large collet dont l’extrémité lui battait les talons.
Fier comme un Espagnol dans cet accoutrement bizarre, il avait un air de crànerie et d’indépendance qui lui allait à merveille. Les gens se le montraient le long du chemin, les uns avec sympathie, les autres pour rire. Quand il arriva dans la ville, les gamins l’accablèrent de quolibets ; c'est à son chapeau surtout qu’ils en voulaient ; deux ou trois fois même il réussirent à le lui faire sauter de dessus la tête.
C’est ainsi que le pauvre petit Irlandais fit son entrée dans la grande ville dont il devait être plus tard l’un des citoyens les plus distingués, le premier magistrat, où on
FRANCIS CASSIDY
devait lui faire des funérailles qui ressembleraient à une ovation.
Qui aurait dit cela? Lui-même a pu se dire, peut-être, en comprimant un sanglot, qu’un jour on ne se moquerait pas de lui, mais il ne dut pas pousser l’illusion jusqu’à penser qu’il serait jamais le premier dans une ville où il arrivait si tristement avec un écu dans son gousset.
Ne méprisons jamais personne. Qui sait si cet enfant à l’air chétif, à l’habit déchiré, qu’on regarde passer avec dédain, ne cache pas, sous des dehors misérables, un grand cœur et une intelligence destinée à conduire les destinées d’une nation? Qui sait s’il n’y a pas un grand homme dans ce petit enfant ?
Francis £!assidy ne pouvait vivre longtemps avec un écu, il se hâta de chercher une place. Il avait heureusement une lettre d’introduction qui le recommandait à la protection d’un homme dont la vie tout entière fut consacrée au bonheur et à l’éducation de la jeunesse. Cet homme était M. le professeur Garnot. L’ami des jeunes gens reçut avec bonté notre petit Irlandais, et, voulant le placer dans l’un des meilleurs bureaux d’avocats de Montréal, le conduisit chez MM. Moreau et Leblanc.
Le lendemain matin, Francis Cassidy entrait comme clerc avocat dans ce célèbre bureau qu’il a illustré, où il a conquis la fortune et la renommée.
^ Il avait soixante piastres par année. Comme ce n’était pas assez pour vivre, il se mit à donner des leçons de français. Il put ainsi se faire un petit revenu variant de douze à quinze piastres par mois. C’était à peu près ce qu’il lui fallait pour payer sa pension ; il s’habillait avec le reste ; or, comme il ne lui restait presque rien, il s’habillait fort peu. Les saisons avaient beau changer, il ne changeait pas, lui, de vêtements. Tel on l’avait vu habillé dans les chaleurs de l’été, tel on le revoyait dans les froids de l’hiver; le prin- • temps, il faisait comme le bon roi Dagobert. Il ri 'y a pas longtemps encore, il racontait qu’il avait passé un hiver
avec un pantalon de toile, et que, le dimanche, pour ne point geler dans sa pauvre mansarde, il se couchait.
Mais il trouvait dans l'étude des consolations et des espérances qui lui faisaient supporter gaiement cette vie de privations. Lorsqu’il avait travaillé toute la journée pour ses patrons, et donné ses leçons, il commençait à travailler pour lui, et, bien tard dans la nuit, la lumière brillait à la fenêtre de sa chambre. C’est ainsi qu’il contracta cette habitude du travail qui en a fait un avocat si distingué, mais qui a malheureusement abrégé ses jours.
Ses patrons sachant apprécier ses talents et ses succès lui offrirent, lorsqu’il fut reçu avocat, en 1848, de le garder avec eux à raison de cent louis par année. Il accepta. 11 pratiquait depuis quelque temps et s’était fait remarquer, lorsque M. Lafontaine, qui venait 4e monter au pouvoir, lui offrit un emploi honorable dans le département des lois avec un salaire de quatre cents louis. Cettre offre était séduisante pour un jeune homme qui jusque-là avait vécu si pauvrement.
Ses patrons eurent la bonne idée de l’engager à. rester dans la profession. “ Yous avez de l’avenir, Cassidy, dans la profession, lui dit M. Leblanc, continuez de travailler comme vous avez commencé, et vous serez content un jour d’avoir refusé l’offre qu’on vous fait.”
Cette promesse ne prit pas de temps à se réaliser, car Cassidy entrait bientôt en société avec MM. Moreau et Leblanc, et après avoir passé du sixième au quart et lu quart au tiers, il partageait avec M. Leblanc, au départ de M. Moreau, les bénéfices d’une clientèle de trois à quatre mille louis par année. Au criminel et au civil il devint l’un des avocats le plus brillants du barreau de Montréal, l’un de ceux à qui l’on confiait les causes les plus importantes.
Fidèle aux bonnes traditions du barreau, il ne voulut devoir ses succès qu’au travail et au talent, qu’à des moyens honorables. Réunissant dans sa personne des qualités bien diverses, il savait satisfaire sa conscience, ses clients et ses
FRANCIS CASSIDY
confrères,' et se gagnait l’estime et la considération de ceux memes contre lesquels il plaidait. Il se faisait pardonner ses succès à force de bonté, de bienveillance et de modestie. Plein de vivacité, de verve et d’esprit, il était cependant toujours maître de sa pensée et de son expression ; il s’abstenait souvent d’un bon mot, retenait sur ses lèvres le trait prêt à partir plutôt que de froisser quelqu’un. Il sacrifiait l’esprit à la charité, les applaudissements à l’approbation de sa conscience. Ses clients se plaignaient même souvent de sa patience et lui reprochaient de trop ménager leurs adversaires.
On était surpris de le voir toujours si juste, si calme et si modéré au milieu des tracasseries sans nombre d’une profession qui produit naturellement l’impatience et l’aigreur. Et cependant, comme tous les Irlandais, il avait le tempérament vif, l'esprit mordant, le sang chaud. Cette modération n’était donc pas chez lui le résultat de l’apathie, mais de la réflexion et de l’empire qu’il exerçait sur lui-même. Or, les hommes de mérite ne sont pas ceux qui naissent et vivent froids, apathiques, indifférents au bien comme au mal, au beau comme au laid, qui ne se fâchent de rien parce qu’ils ne ressentent rien, et ne s’intéressent à rien, mais ceux qui étant nés avec un sang chaud et une imagination vive, savent modérer leur nature, ne s’emportent pas à propos de tout et conservent leur ardeur pour des choses qui en valent la peine. Il y a des hommes qui font autant de bruit à propos d’une vitre brisée que d’un gouvernement renversé.
J’ai dit souvent que le véritable mérite de l’homme d'Etat était de savoir allier l’honnêteté avec l’habileté ; on peut dire la même chose de l'avocat. Il y a trop d’hommes, malheureusement, qui dans la politique et le barreau, croient que la fin justifie toujours les moyens, prennent l’intrigue pour le génie et croient que le talent consiste à savoir tromper ses adversaires. Le succès est presque toujours facile en toutes choses à celui qui se livre tout entier à l’art de la fourberie.
M. Cassidv était cet avocat honnête et habile en même temps, consciencieux et adroit, dévoué à ses clients, juste pour ses adversaires et libéral pour ses confrères.
C’est le temps de dire que M. Cassifly était né avocat, comme d’autres naissent poètes ou musiciens. Il avait apporté en venant au monde l’instinct du droit, ce qu’on appelle le sens légal. Du premier coup d’œil, sans étude et sans préparation, il voyait le point difficile d’une cause, le nœud gordien. Il allait droit au cœur de la question, dissipant en quelques mots les nuages dont elle était entourée, brisant - sans effort, un par un, les fils dont ses adversaires l’avaient entourée. Ses plaidoiries étaient concises, nerveuses et substantielles ; il ne parlait pas pour parler, pour produire de l’effet sur l’auditoire, mais seulement pour gagner sa cause et convaincre son juge.
On remarquait dans ses discours peu de théories savantes, de dissertations philosophiques, mais des faits, du bon sens, de la logique naturelle, une argumentation serrée, une manière de dire les choses claire, franche, piquante et originale. Vif et prudent dans l’attaque, il était plein de ressources dans la défense ; son esprit prompt, subtil et souple lui fournissait des réponses à tout. Si on comparait le barreau a une armée, on pourrait dire que M. Cassidv n'appartenait pas à la grosse artillerie, mais à ces troupes légères, si utiles dans les combats par leur adresse et la rapidité de leurs mouvements, qu’on voit sur tous les points à la fois, ne perdant jamais une balle, frappant sans cesse à l’endroit faible de l’ennemi.
Il est facile de comprendre qu’avec un jugement si juste et un esprit si vif et si calme, M. Cassidy devait posséder une grande puissance de travail. Aussi, il faisait dans une journée ce que d autres font en trois jours j il menait de front plusieurs affaires, et pouvait ainsi suffire à une clientèle immense. Le nombre de causes qu’il a conduites et plaidées est énorme ; et, parmi ces causes, il y en a de célèbres. Citons en particulier “ Dorion et " Dorion,”
FRANCIS CASSIDY
“ Kicrzkowski et Dorion,” “ Lemoine et Lionais,” “ Guibord et les marguilliers de la paroisse de Montréal.”
On trouve beau que M. Cassidy ait pu se gagner une petite fortune dans la profession, mais c’est peu de chose pour une pareille clientèle, pour l’ouvrage qu’il a fait. Des avocats qui font dans un an aux Etats-Unis ce que M. Cassidy a fait dans sa vie entière n’ont pas plus de causes qu’il n’en avait : mais ils font cent louis où M. Cassidy était obligé de se contenter de dix louis.
Un homme qui occupait une position aussi brillante dans le barreau de Montréal devait nécessairement avoir toute ^grande ouverte devant lui la voie des honneurs politiques.
Contemporain et ami des Dorion, des Papin, des Doutre, il les suivit naturellement sous le drapeau libéral, mais de loin et avec prudence. Décidé à rester avant tout avocat, il s’occupa de politique juste ce qu’il fallait pour ne pas froisser ses amis. A plusieurs reprises, il refusa de se porter candidat pour la chambre d’assemblée ; en 1863, il ne voulut même pas faire partie comme solliciteur-général de l'administration McDonald-Sicotte. Il ne voulait entrer dans la politique qu’après sa fortune faite, pour y jouer un rôle digne de sa réputation, y être indépendant, juste et honnête comme il l’avait été dans le barreau.
Il crut, en mil huit cent soixante-onze, qu’il nef pouvait refuser plus longtemps de se rendre aux désirs de l'opinion publique et aux sollicitations de ses amis politiques. Il accepta la candidature pour Montréal-Ouest et fut élu par acclamation. Il n’y avait pas un homme capable de lutter contre lui ; l’estime dont il jouissait, les sympathies personnelles qui l’entouraient étaient plus fortes que les liens de parti et les opinions politiques. M. Cassidy aurait pu se faire élire dans cinq ou six comtés du Bas-Canada.
Son entrée dans la politique fut saluée comme une bonne fortune pour leBas-Canada, on le traitait comme un seigneur entrant après une longue absence dans ses domaines ; toute
les barrières s'abaissaient devant lui, tout le monde lui souhaitait la bienvenue.
Mais la situation de celui qui entre dans le parlement avec une pareille réputation est plus agréable qu’avantageuse ; on s’attend à trop de sa part. Parce qu’un homme a été une étoile du barreau, on croit qu’en arrivant dans la chambre il doit être un astre incomparable, on pense qu’un avocat si distingué doit être nécessairement un grand homme d’Etat.
Mais la chambre et le palais de justice sont deux théâtres bien différents. Toute la politique ne consiste pas à faire des lois sur l’administration de la justice, à discùter u% article du code ; elle demande un apprentissage et des études spéciales dont un avocat ne peut pas plus se passer que les autres hommes, et qu’il a pu d’autant moins faire que les soucis de sa clientèle ont plus complètement absorbé tous les instants de sa vie.
D’ailleurs on dit tous les jours, en parlant de certains membres du parlement : “ 11 est trop avocat ; ” et on a raison ; l’habitude de disséquer un sujet, de vivre dans les arguties, les subtilités légales, devient un défaut dans une sphère où il faut surtout des vues d’ensemble, des idées générales.
M. Cassidy aurait eu besoin, plus que tout autre peut-être, de quelques années d’étude, de réflexion et d’expérience pour être en politique ce qu’il était au barreau. Malheureusement il arrivait fatigué, épuisé par les rudes labeurs de la profession ; l’ombre de la mort planait déjà sur sa vie.
Son premier discours eut un grand succès; il révéla les ressources et les charmes de cette éloquence fine, railleuse, délicate et incisive, habile à profiter de tout, résumant dans un mot toute une question.
Il s'agissait de l’arbitrage. M. Cauchon avait fait un discours véhément contre les prétentions du Haut-Canada, et avait terminé en disant qu’il faudrait briser la confédération si le Bas-Canada n’obtenait pas justice. “ Ne brisons
FRANCIS CASSIDY
“ rien, reprit M.Cassidy, mais cherchons les moyens légaux “ de sortir de la difficulté où nous sommes,” et continuant sur ce ton moitié sérieux, moitié badin qui lui allait si bien, il parla au milieu des applaudissements et des rires de la chambre.
11 fit, quelque temps après, un excellent discours sur l’éducation à propos des inspecteurs d’écoles. “ Quand il s’a- “ git de l’éducation, ne lésinons pas, dit-il, retranchons les “ dépenses inutiles, mais augmentons les dépenses néces- “ saires ; toute mesure qui aura pour effet d'améliorer l’é- “ ducation aura mon appui, et je voterai toutes les sommes “ d’argent que je croirai nécessaires pour cela.”
Dès la seconde session, il était déjà trop malade pour prendre une part considérable à la discussion, pour donner la mesure de sa capacité. Les fatigues qu’il eut à supporter, comme président du comité des bills privés, contribuèrent beaucoup à aggraver sa maladie.
M. Cassidy continua d’être en chambre, ce qu’il avait été toute sa vie, libéral ou plutôt oppositioniste, car il était plus conservateur que beaucoup de ministériels, mais modéré, indépendant.
Dans un pays où la politique est essentiellement une politique de partis, une pareille manière d’agir paraît déplacée; on ne permet pas à un homme de jamais se séparer de son parti et de faire des concessions dont les adversaires puissent profiter.
Il n'y a pas de doute que M. Cassidy aurait voulu être en politique ce qu’il était au barreau, ami avec tout le monde, ne faire jamais de peine à personne et être d’autant plus poli ejivers le gouvernement qu’il aurait cru devoir combattre sa politique. Rien ne lui aurait tant plu que d 'arranger' les affaires politiques à l'amiable, de soumettre la question à des arbitres.
Il ne faut pas oublier que M. Cassidy était l’associé de M. Leblanc, un homme qu’il avait bien raison d’estimer et de regarder comme un père, qu’il avait pour amis et pour
clients plusieurs des hommes les plus marquants et les plus actifs du parti conservateur, que, par conséquent, il fut constamment obligé de veiller sur ses paroles, de respecter les opinions de ceux avec qui il vivait. Il avait contracté des habitudes de conciliation et de modération dont il ne prenait pas la peine de se dépouiller dans les choses ordinaires de la vie. Mais une fois complètement maître de lui-même, une fois lancé dans la lutte, il aurait déployé beaucoup de vigueur et d’énergie. Il avait montré en différentes circonstances, dans l’affaire Guibord par exemple, qu’il n’était plus le même en face d’un principe, d’un grand intérêt religieux ou moral.
D’ailleurs sa vie tout entière est une démonstration de courage,' d’énergie et de caractère. Prenons garde d’être injustes en reprochant à un homme ce qui peut-être un grave défaut souvent, mais quelquefois aussi, une qualité, l’indice d’une bonne nature, le résultat d’une philosophie raisonnable, d’une charité chrétienne.
M. Cassidv était petit de taille, plus petit que MM. Cartier et Dorion. On pouvait deviner en le voyant ce qu’il était. Son front indiquait la largeur d’idées, la franchise et la perspicacité, l’esprit brillait dans les yeux, et la bouche semblait toujours retenir avec peine quelque bonne parole, quelque fine plaisanterie ; l’ensemble de la figure offrait un heureux mélange de bienveillance, de simplicité et d’indépendance. Peu soigné dans sa toilette, il s’occupait guère de savoir si sa veste était passée de mode, si sa cravate était de travers. Il marchait nonchalamment, comme un homme occupé, mais peu distrait, et beaucoup moins pressé que des gens qui n’ont rien à faire, lesquels, soit dit en passant, sont toujours les plus pressés. Il adressait la parole à tout le monde, saluait tous ceux qu’il rencontrait et avait une manière cordiale et emphatique de mettre la main à son chapeau et de dire : “ Bonjour, monsieur.”
Il avait la voix sonore, la parole brève et animée; mais sa vivacité venait plutôt de l’esprit que du cœur ; il était
FRANCIS CASSIDY
plus agréable qu’émouvant, plus habile que profond.
Il était tendre et compatissant’ pour les souffrances humaines, aimait à rendre service, donnait volontiers des conseils aux jeunes avocats et faisait une foule d’aumônes secrètes. Son cœur était aussi modeste que son esprit, il avait encore moins la vanité du bien qu’il faisait que des succès. qu’il remportait.
Il témoigna toujours une grande reconnaissance au Rév. M. Normandin, ancien supérieur du collège de l’Assomption, qui avait beaucoup aidé sa mère à lui faire finir son cours d’études. Il donnait depuis des années une pension de dix piastres par mois à un vieillard qui avait montré beaucoup de sympathie à sa mère et lui avait donné souvent de l’argent pour qu’il pût s’acheter des livres.
Quand il pouvait secouer le joug des affaires, échapper aux soucis de la profession, il était le plus aimable, le plus gai et le plus spirituel des hommes ; ses discours faisaient les délices des banquets et des réunions auxquels il assistait ; personne n'avait plus que lui le mot de la situation.
Est-il étonnant, maintenant, qu’on regrette un pareil homme, que sa mort soit considérée comme une perte si considérable pour ses amis, pour sa famille, pour la société? Que ne pouvait-on pas attendre encore d’un cœur aussi bien fait, d’un esprit aussi distingué ? Il y avait longtemps que ses amis, s’apercevant de l’altération de sa santé, lui conseillaient le repos ; mais, comme tous les hommes qui se sont livrés toute leur vie au travail, il ne pouvait se séparer de son bureau, il remettait à plus tard. Quand il se décida à renoncer à la profession, il était trop tard.
Sa maladie jeta l’anxiété dans toutes les âmes, mais on ne pouvait croire qu’il mourrait.
Depx semaines avant sa mort, un vieil Irlandais demanda à le voir. On le conduisit à la chambre du malade, dont la pâleur et l’air épuisé l’émurent immédiatement. Mais lorsque M. Cassidy voulut lui parler, le bon vieillard fut tellement touché de le voir si oppressé qu’il fondit en larmes, et
se jetant à genoux, il s’écria : “ Mon Dieu, rendez donc la santé à M. Cassidy,” et il quitta la maison sans pouvoir dire un mot de plus.
Mais lui, calme et réfléchi, ne s’occupa, une fois qu’il se vit en danger, que de bien mourir. La chose lui fut facile, car, depuis plusieurs années, il avait peu de chose à se reprocher.
Ayant appris que sa famille faisait une neuvaine pour sa guérison, il dit: “ C’est bien, je ne refuse pas de vivre, mais à la condition que je vive bien.” .
Spirituel et original jusque dans la mort, il disait à M. Duhamel: “ Eh bien! mon cher Joe, nous avons fait beau- “ coup d’exceptions et pris bien des appels dans notre vie, “ mais je m’en vais dans un lieu où il n’y a que des juge- “ ments sans appels . c’est sérieux.”
M. Cassidy est mort célibataire ; il regrettait de ne s’être pas marié plus jeune ; il avouait que le mariage seul est la force de la jeunesse et la joie de l’âge mûr.
11 semble qu’il n’ést pas mort, qu’on le verra encore ; il est des hommes dont la vue et la parole font du bien, dont l’existence est un bonheur pour tout le monde.
Pourtant c’est bien vrai qu’il est mort ; les milliers de personnes qui ont accompagné ses restes mortels jusqu'à sa dernière demeure en sont témoins. En voyant cette foule en deuil se presser autour de sa tombe, on se disait avec consolation, que même ici-bas il est une récompense pour les bons citoyens.
Puisse l’autre monde être bon pour lui comme il l’a été pour celui-ci !
Montréal, 26 Juin 1873.