L’HON. LOUIS JOSEPH PAPINEAU
L 110 N. L.-J. PAPINEAU
officiers de la Couronne, et en revendiquant, au nom de la constitution anglaise, un contrôle salutaire sur l’exécutif.
C’était en mil huit cent dix; la chambre d’assemblée était en session, et, malgré deux dissolutions dans l’espace de deux ans, la majorité, loin d’avoir perdu des forces, comme l’avait espéré le gouverneur, les avait augmentées ; — le peuple n’écoutait que les nobles impulsions du sentiment national. La discussion avait recommencé plus vive, plus animée que jamais !
Un jeune homme se leva. Il venait d’être élu ; il avait à peine vingt-trois ans, une taille élevée, élégante, un buste magnifique, des traits aristocratiques, une tête pleine de fierté, de noblesse et d’intelligence, quelque chose de Lafayette et de Washington, l’élégance et la distinction française unies à la majesté anglaise, tous les indices qui révèlent l’homme fait pour commander par la grandeur du caractère, la supériorité de l’intelligence.
Lorsque sa grande voix retentit dans l’enceinte législative, comme les vibrations puissantes de l’airain, pour dénoncer les outrages du passé et présager les vengeances de l’avenir, la majorité, radieuse et enthousiasmée, salua avec transport les accents patriotiques du jeune orateur; elle avait besoin d’un homme jeune et vigoureux pour remplacer les deux chefs vaillants dont l’âge et les fatigues avaient épuisé les forces, pour prendre de leurs mains tremblantes le drajfbau qu’ils avaient héroïquement défendu ; elle avait trouvé cet homme....
C’était Louis-Joseph Papineau. Son illustre père, M. Joseph Papineau, était là. Quelle joie pour son cœur de père et de patriote ! Quelle couronne plus digne de ses cheveux blancs et d’une vie glorieuse consacrée au service de la plus sainte des causes ! Le noble vieillard ! qu’il dut relever avec fierté sa tête fatiguée ! Astre brillant que le passé emportait, il voyait s’élever à l’horizon l’étoile de l’avenir destinée à illuminer la marche de sa patrie dans la voie de l’honneur et de l’émancipation ; et dans cette étoile il retrouvait son image embellie.
11 pouvait se reposer sur le bord du chemin ; il n’avait plus qu’à guider les premiers pas de l’homme qui se présentait pour continuer son œuvre et recueillir l’héritage
confié à son patriotisme ; — et cet homme . c’était son
fils !
Louis-Joseph Papineau naquit à Montréal, le sept octobre mil sept cent quatre-vingt-six. Il manifesta, dès son bas âge, une rare précocité d’intelligence qui frappait tout le monde.
Parmi les traits d’esprit qu’on lui attribue, il en est un qui%iérite d’être mentionné. II avait coutume de manger à la même table que son père, excepté quant il y avait des étrangers. Un jour, qu’il y avait grand dîner chez M. Joseph Papineau, le jeune Louis voulut prendre sa place à côté de son père, mais celui-ci le renvoya en lui disant : “ Quand tu auras de la barbe, tu mangeras avec les hommes/’ Louis alla, de mauvaise humeur, s'asseoir à une autre petite table réservée pour les enfants. Le chat de la maison s’étant approché de lui, pendant le dîner, il le chassa en lui disant r “ Tu as de la barbe, toi, va-t-en à l’autre table.” Inutile de dire que le mot fit fureur parmi les convives de M. Joseph Papineau qui toute sa vie se plut, chaque fois qu’il en eut l’occasion, à raconter cette anecdote.
M. de Gaspé, son ami d’enfance et son compagnon de collège, donne, dans ses Mémoires , des détails intéressants sur la jeunesse de M. Papineau et son cours d’études au séminaire de Québec.
“ La renommée du jeune Papineau l’avait précédé avant “ même son entrée au séminaire de Québec. Tout faisait “ présager, dès lors, une carrière brillante à cet enfant pré- “ coce, passionné pour la lecture, et dont l’esprit était déjà “ plus orné que celui de la plupart des élèves qui achevaient “ leur cours d’études.
“ Papineau jouait rarement avec les enfants de son âge; “ il lisait pendant une partie' des récréations, faisait une “ partie de dames, d’échecs, ou s’entretenait de littérature,
l’hON. L.-J. PAPINEAU.
“ soit avec ses maîtres, soit avec les écoliers des classes “ supérieures à la sienne. L’opinion générale était qu'il “ aurait été constamment à la tête de ses classes, s’il n’eût “ préféré la lecture à l’étude de la langue latine.”
Un jour, les élèves du séminaire imaginèrent de faire une chambre d’assemblée et des élections ; ils se divisèrent en deux camps et se préparèrent à la lutte. Le jour de l’élection arrivé, le jeune Papineau, qui n’avait alors que treize ou quatorze ans, et que le parti de l’opposition avait choisi pour son chef, monta à la tribune. Voici comment M. de Gaspé apprécie ce premier effort oratoire :
“ Je l’ai souvent entendu depuis tonner dans le parle- “ ment provincial contre les abus, la corruption, l’oligar- “ chie, mais je puis certifier qu’il n’a jamais été plus élo~ u quent qu’il le fut ce jour-là. Les prêtres du séminaire “ s’écriaient : “ C’est son père ! c’est tout son père ! Quel “ champion pour soutenir les droits des Canadiens, lors- “ qu’il aura étudié les lois qui nous régissent ! Et les mes- “ sieurs Deniers, Lionnais, Bédard et Robert, qui rendaient “ ce témoignage, étaient des juges compétents.”
Le jeune Papineau n’eut pas de peine à choisir la carrière où l’appelait la destinée-; il se décida à étudier le droit. Il n’était pas encore reçu, lorsque l’opinion publique, qui “ avait déjà lesveux sur lui,” l’appela àreprésenter le comté de Kent (maintenant Chambly), en mil huit cent neuf. Il prit immédiatement part aux débats et se rangea naturellement sous le drapeau national et la direction de M. Joseph Papineau, son père.
Mais lorsqu’éclata la guerre de mil huit cent douze entre l'Angleterre et les Etats-Unis, M. Papineau, malgré sa répugnance à lutter sur le champ de bataille pour un gouvernement qu’il combattait dans l’arène parlementaire, prit les armes, servit, comme capitaine, pendant toute la guerre jusqu'en mil huit cent quinze, et montra beaucoup de loyauté et de courage.
Il eut l’occasion, aussi, de donner une idée frappante de
la hauteur de ses sentiments et de la générosité de son caractère. Il commandait la compagnie qui avait été chargée de conduire les prisonniers américains jusqu’à Montréal ; le corps de musique ayant commencé à jouer, par dérision, le “ Yankee Doodle,” il sortit des rangs et refusa d’y rentrer avant qu’on eût cessé de jouer un air qui était une insulte pour les vaincus.
Lorsque la chambre se réunit, au mois de janvier mil huit cent quinze, à la fin de la guerre, elle choisit Mi Papineau pour son président, à la place de M. Panet; il avait vingt-huit ans.
C’est alors que M. Papineau commença réellement sa carrière politique, qu’il prit le commandement de cette phalange héroïque dont le courage et le dévouement donnèrent au monde entier l’exemple sublime de l’enthousiasme national uni à la loyauté, et démontrèrent qu’on ne pourrait jamais faire des descendants de la France, en Amérique, une race d’esclaves.
11 m’est impossible de suivre le grand orateur, pas à pas, dans cette voie glorieuse où nos pères furent toujours fidèles à son drapeau, comme ils avaient été fidèles à celui de Montcalm et de Lévi ; l’espace me manque' pour rappeler toutes les phases de cette grande lutte, dont le souvenir vivra éternellement dans la mémoire du peuple canadien.
Ce ne fut plus contre les balles et les boulets que ces hommes eurent à lutter, mais la résistance n’en fut pas moins glorieuse. S’il faut du patriotisme et du courage pour brAver le feu et la mort sur le champ de bataille, il n’en faut pas moins pour combattre, pendant trente ou quarante ans, contre les embûches, les séductions, la haine et le fanatisme d’un vainqueur insolent, pour subir sans défaillance tontes les humiliations et les avanies, à. la vue des récompenses brillantes offertes à la trahison.
La justice souillée par toutes les infamies ; la défalcation protégée par le pouvoir; la domination de la chambre d’assemblée par un conseil législatif et des conseillers
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irresponsables et antipathiques à tout ce qui était français et catholique; les places, les honneurs et les gros salaires prodigués à une misérable faction, au détriment des droits de la majorité ; la proclamation audacieuse des projets les plus effrontés d’anglification ; l’infériorité de tout ce qui n’était pas anglais et protestant passée à l’état d’axiome ; la violation constante de toutes les lois constitutionnelles et parlementaires et de tous les droits qui nous avaient été garantis par les traités; le contrôle sur les subsides et la dépense publique refusé à la chambre d’assemblée ; la violence, les insultes, les humiliations, l’emprisonnement, les outrages de toutes sortes dirigés contre des hommes qui ne voulaient pas baisser le front ignominieusement ; enfin, une nationalité cimentée dans le sang des braves et des martyrs, et sortie victorieuse d’un siècle de combats et de souffrances indicibles. . . . foulée aux pieds de proconsuls avides, livrée à une bande de corbeaux affamés. . . . Voilà le lugubre tableau que l’histoire déroule aux regards pendant un demi siècle, surtout depuis mil huit cent dix à mil huit cent trente-sept.
Un jour vint où l’Angleterre, effrayée de l’attitude de la Chambre d’Assemblée, que soutenait la population, parut vouloir lui accorder ce qu’elle demandait ; mais il était trop tard. La jeunesse, dont le sang bouillonnait depuis longtemps dans les veines, soulevait le sentiment national et poussait M. Papineau sur la pente de la violence. Ce n’élaient plus des lambeaux de concessions qu'il fallait au peuple, c’étaient les fameuses quatre-vingt-douze résolutions préparées par M. Papineau lui-même et rédigées par M. Morin.
Des assemblées enthousiastes avaient eu lieu sur plusieurs points du pays; M. Papineau y avait été acclamé au milieu des ovations les plus patriotiques; les Fils de la Liberté et le Doric Club en étaient venus aux mains ; le parti anglais avait attaqué la maison de M. Papineau ; les événements se précipitaient avec une aveugle fatalité. On marchait à
grands pas vers l’insurrection, sans en calculer les conséquences, sans organisation, sans préparation. Des mandats furent lancés contre les chefs du parti national : ce fut le signal de la révolte.
L’insurrection, victorieuse à St-Denis, écrasée à St-Charles, se terminait par la condamnation à mort et à l’exil d’un grand nombre de nos malheureux compatriotes et donnait enfin au parti anglais l’occasion, le prétexte depuis si longtemps désiré, d’opérer l’Union du Haut et du Bas-Canada.
M. Papineau était à St-Denis, le vingt-deux novembre mil huit cent trente-sept ; il partit quelques minutes avant le combat, sur les instances de M. Nelson et de ses partisans, qui ne voulaient pas exposer inutilement une vie si précieuse dans les circonstances critiques où se trouvait le pays. Ils lui représentèrent qu’ils étaient les bras du mouvement, mais que lui en était la tète et qu’ils auraient besoin de lui s’ils réussissaient.
Après la défaite des Canadiens à St- Charles, M. Papineau, dont la tête était mise à prix, s’enfuit aux Etats-Unis.
On lui a reproché de n’être pas resté au milieu de ceux que son éloquence avait armés et jetés dans la révolte, pour partager leur sort.
On a fait le même reproche à M. Lafontaine et aux autres chefs du mouvement. Tout en tenant compte des circonstances qui semblent justifier leur conduite, nous dirons, cependant, que tous ceux qui ont laissé le peuple à la merci de leur ennemis, après l’avoir exposé au danger, ont mon" tré plus de prudence que de dévouement.
Le capitaine dont le navire est en feu, n’a qu’un parti à prendre en face du péril, qu’il en soit responsable ou non : c’est de lutter jusqu’à la fin contre l’élément destructeur et de laisser le pont de son navire le dernier de tous. Le'général, dont les paroles ont enflammé ses soldats, n’a pas le droit de les abandonner, parce que leur intrépidité les aura entraînés au-delà des limites qu’il leur avait tracées.
Les chefs du Bas-Canada auraient dû rester au milieu de
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ceux que leur exemple avait soulevés pour les arrêter, si c’était possible, ou combattre et mourir avec eux. Qui sait, d’ailleurs, si le danger ou la crainte de faire tomber leurs têtes n’aurait pas sauvé celles de leurs malheureux compatriotes ?
Pour ceux qui n’ont d’autre politique que le fait accompli et qui jugent une entreprise par son succès, l’insurrection de mil huit cent trente-sept est une folie, dont ils font tomber la responsabilité et le discrédit sur M. Papineau. D’abord, cette insurrection n’a pas été le résultat d’une organisation, d’un projet mûri et accepté d’avance. M. Papineau aurait voulu rester sur le terrain constitutionnel, où il avait toujours combattu, et quelques jours encore avant la bataille de St-Denis, dans la grande assemblée tenue à St-Charles, il avait conseillé la prudence et la modération, et il avait déclaré que le meilleur moyen de faire céder l’Angleterre était de ne rien acheter d’elle. Mais le Dr Nelson qui était dans la foule, s’écria avec énergie: “ Moi je diffère d’opinion avec M. Papineau: je dis que le temps est venu ; je vous conseille de mettre de côté tous vos plats et vos cuillers afin de les fondre et d'en faire des balles.”
La résistance aux mandats d’arrestation lancés contre les principaux agitateurs a été le principal fait de l’insurrection, qui s’est circonscrite dans des limites très-restreintes.
Plusieurs sont d’avis que la proclamation des quatre-vingtdouze résolutions par M. Papineau a été une faute, qu’il aurait du suivre le conseil d’une partie des membres du district de Québec et ne pas tout demander à la fois, lorsque l’Angleterre se montrait disposée à faire quelques-concessions.
Mais trente à quarante années de déceptions avaient aigri la population ; la jeunesse, qui entrait alors dans l’arène, était impatiente, pleine d’ardeur et de patriotisme ; elle voulait tout ou rien : les quatre-vingt-douze résolutions furent l’écho de la volonté et des sentiments du peuple.
C’est M. Papineau, sans doute, qui avait amassé la tem-
pète qui finit par éclater; c'est lui qui, de sa parole ardente et passionnée avait embrasé les cœurs et enflammé les imaginations ; c’est lui enfin, qui avait donné au peuple l’exemple de la résistance à la tyrannie ! Mais va-t-on lui faire un crime de ce qui est et sera son principal titre de gloire aux yeux de la postérité reconnaissante? Serait-ce à dire que dans la crainte de trop surexciter la population, de lui inspirer trop d’enthousiasme pour sa conservation et son honneur national, il aurait dû comprimer les nobles élans de son âme, les inspirations de son éloquence, sa haine du fanatisme et de la tyrannie ?
Après avoir passé deux ans aux Etats-Unis, JM. Papineau se rendit en France, où il vécut pendant huit ans, dans l’étude, la réflexion et l’intimité de quelques-uns des hommes les plus distingués de Paris, tels que Béranger, Cormenin, Lamennais, etc.
Lorsque M. Papineau revint de l’exil, en mil huit cent quarante-sept, les choses étaient bien changées en Canada; quelques-uns des jeunes gens qui avaient marché à sa suite avant mil huit cent trente-sept, étaient devenus des hommes et travaillaient à faire au Bas-Canada une place honorable dans la nouvelle constitution. Le peuple, qui n’avait pas oublié son ancien chef, l’envoya siéger dans le Parlement- Uni. Mais cette dernière phase dans la vie politique de M. Papineau est bien pâle à côté de celle que nous venons de retracer ; il voulut reprendre sa carrière où il l'avait laissée ; or, huit années avaient creusé un fossé profond entre ces deux époques. La première fois qu’il prit la parole dans la nouvelle chambre, on aurait dit qu’il continuait un discours interrompu par les événements de trente-sept ; aussi sa voix resta sans écho ; on préférait le grand ministre au grand orateur, Lafontaine à Papineau.
M. Papineau s'était fait des habitudes, un langage et une attitude qui ne convenaient plus sous un gouvernement responsable, au milieu d’hommes paisibles qui, acceptant avec résignation le nouvel ordre de choses, n’avaient d’autre but que d’en tirer le meilleur parti possible.
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M. Papineau, croyant que son rôle était fini, renonça à la politique, en mil huit cent cinquante-quatre, et se décida à passer le reste de ses jours dans la retraite, l’étude et les tranquilles jouissances de la vie de famille.
Il passait l’hiver à Montréal et l’été dans sa magnifique résidence de Montebello, où ses amis et beaucoup d’étrangers distingués trouvaient une hospitalité qui rappelait les plus beaux temps de la société française.
Lorsqu’on le rencontrait sur sa route, on ne pouvait se lasser d’admirer ce beau vieillard qui portait si fièrement ses quatre vingt-trois ans ; on mettait instinctivement la main à son chapeau, tant il y avait de noblesse et de cordialité, de majesté et de sympathie dans cette grande figure ! On voyait qu’il était fait pour les grandes luttes, les grandes choses, comme ces héros dont la peinture et la statuaire nous ont transmis les traits.
Ne soyons pas jaloux des hommages rendus à une de nos illustrations les plus pures, à une vie dont le désintéressement, le patriotisme et la sincérité sont incontestables. M. Papineau n’était pas riche ; pendant quinze ans, il n’avait pour ainsi dire que son salaire de président de la chambre pour vivre d'une manière digne de sa position et de sa réputation et faire honneur aux étrangers qui le visitaient, et cependant, il n’a jamais fléchi devant le pouvoir; il n’a jamais hésité à risquer ses moyens d’existence plutôt que de refouler au fond de son âme les flots d’indignation qui en débordaient.
Les discours écrits que M. Papineau nous a laissés ne donnent pas une idée exacte de son éloquence et de l’effet qu’il produisait sur la chambre et les masses. A l’exemple de beaucoup d’orateurs, M. Papineau est un médiocre écrivain ; son style diffus, rempli d’incidences interminables, qui se croisent et se débattent aveç fracas, rend la lecture de ses écrits peu agréable. Il était essentiellement orateur, improvisateur; il lui fallait l’action, la lutte, l’imprévu, le peuple ou ses députés pour auditoire, pour mettre en jeu
toutes les ressources de son éloquence et ‘faire vibrer les cordes harmonieuses de son âme.
Lorsque, laissant subitement le fauteuil présidentiel, il s’avançait au milieu de l’enceinte législative, et de sa voix vibrante, de son geste grandiose et de son regard terrible, lançait contre les ennemis de son pays ses éloquentes philippiques, les gouverneurs tremblaient sur leur trône et la majorité, Hère de son chef et de son orateur, l’acclamait avec enthousiasme.
Et lorsqu’il allait de village en village, jetant partout des paroles de feu, des éclairs d'éloquence, quelles ovations ! quelles processions! quelles joyeuses manifestations! On déployait les drapeaux; les femmes agitaient leurs mouchoirs ; les enfants lui jetaient des bouquets ; et tous n’avaient qu’une voix pour crier : “ Vive Papineau ! ”
Son éloquence était passée à l’état de proverbe ; on disait d’un enfant qui manifestait des dispositions à bien parler :
C'est un Papineau.”
L’éloquence de M. Papineau se distinguait par la véhémence de la pensée et du langage, la grandeur des sentiments, l’abondance de la parole, l’amour de la liberté, la chaleur du patriotisme. Elle aurait pu être plus souple, plus chaleureuse, plus entraînante, plus correcte surtout ; le langage était diffus, la diction fatigante, la déclamation trop solennelle parfois, mais il savait parler à la raison du peuple, éveiller en lui les sentiments d’honneur, d’indépendance et de dignité. On trouve dans ses discours une grande érudition, une connaissance approfondie de l'histoire politique des nations modernes, de l’Angleterre surtout.
Il y avait dans son extérieur, dans son geste et sa déclamation comme dans sa pensée un cachet de noblesse, de grandeur et d’énergie qui donnait au peuple l’idée d’un être supérieur et imposait le respect et l’admiration. Le peuple s’inclinait devant lui comme devant l’incarnation de la patrie, la personnification de son orgueil national.
Le lecteur trouvera plus bas des extraits de deux discours
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qui lui donneront une idée du genre d’éloquence de M. Papineau, soit dans la chambre ou devant le peuple. On remarquera combien il aime à faire l’éloge des institutions libérales, à vanter les avantages et les privilèges de la république. •
Aux talents et aux qualités que nous avons énumérés M. Papineau joignait la politesse la plus française, l’affabilité la plus exquise, une bienveillance qui se reflétait dans toute sa personne, une conversation enjouée, élégante et instructive.
Il a payé, comme le commun des mortels, son tribut à la douleur et aux chagrins domestiques. Un fils chéri, héritier de l’éloquence et du talent du père, Gustave Papineau, mort à dix-neuf ans, et une fille adorée, l’épouse de notre éminent artiste et littérateur, M. Napoléon Bourassa, enlevée, l’année dernière, à son affection, ont causé des vides profonds dans son âme. Comme beaucoup de grands hommes, aussi, il a été témoin de l’indifférence de ses compatriotes et victime d’accusations qui ont dû vivement affecter sa dignité et son honneur.
M. Papineau trouve dans la lecture des consolations et des jouissances qui suffisent à son esprit cultivé ; malgré son âge avancé, il passe une partie de ses jours et de ses nuits dans l’étude de ses auteurs favoris ; aussi il suit de près la marche du monde et se tient constamment au courant de tout ce qui s’y passe.
Deux ou trois fois seulement, il a consenti à rompre le silence pour parler en public, une fois au Cabinet de Lecture Paroissial où il lit un magnifique éloge des prêtres du séminaire de St-Sulpice et, quelque temps après, à l’Institut Canadien. On était venu de tous côtés pour l’entendre parler, les jeunes gens surtout étaient accourus pour applaudir, au moins une fois l’homme dont le parole avait si profonde^ ment impressionné leurs pères. Sans doute, ce n’était plus l’orateur d’autrefois, mais que de force encore dans cette voix affaiblie ! que de grandeur dans cette ombre d’un passé à jamais glorieux !
Malheureusement, cet homme si chrétien dans sa conduite, si respectueux envers la divinité, qui ne passe jamais devant une croix sans se découvrir ; cet homme si droit dans ses pensées et ses sentiments, ne peut plier ^a raison aux enseignements de L>foi. Il ne croit pas !
M. Papineau avait grandi, en quelque sorte, dans l’étude de la philosophie du dix-huitième siècle, comme la plupart des hommes de cette époque, il avait puisé la science dans les livres dangereux que l’incrédulité répandait dans le monde entier. Ses relations, pendant son voyage en France, avec les Lamennais et les Béranger, achevèrent la ruine de ses convictions religieuses. Mais, comme nous venons de le dire, il respecta toujours la religion de ses compatriotes, rendit souvent hommage aux services que le clergé avait rendus au pays et ne chercha jamais à faire triompher ses opinions religieuses.
M. Papineau achève sa course; il disparaîtra le dernier de cette grande génération dont il a été l’astre le plus brillant. La mort le trouvera ce qu’il aura été pendant près d’un siècle ; certains hommes sont comme les pyramides : le temps ne peut les entamer.
Montréal, 2 juin 1870.
Le cinq octobre mil huit cent soixante et onze, nous écrivions les lignes suivantes :
Elle est éteinte cette belle intelligence qui a jeté sur le nom canadien une si vive clarté. On ne l’entendra plus cette voix éloquente dont les accents éveillèrent dans l’âme du peuple le patriotisme et l’espérance, et tirent trembler le despotisme.
Il a cessé de battre ce cœur ardent qui, sous les glaces de la vieillesse, conservait encore la flamme des vertus civiques.
L’hON. L.-J. FAP1NEAU.
L’hon. Louis- Joseph Papineau est mort le vingt-huit septembre dernier.
Il semblait que la mort le respectait. Le dernier et le plus grand de sa génération, il refusait de plier sous le poids des années. “ La mort le trouvera ce qu’il aura été pendant près d’un siècle, ” disions-nous il y a quelque temps ; “ certains hommes sont comme les pyramides : le temps ne peut les entamer.”
Il y a de cela un an, et c’est déjà fait ! Quelques pieds de terre couvrent les restes de cet homme chez qui la vie semblait se plaire.
Au premier glas qui annonça la fatale nouvelle, la patrie tressaillit dans son cœur, on aurait dit qu’on lui arrachait une partie d’elle-même. Elle se transporta par la pensée dans cette douce retraite deMontebello qu’il a immortalisée, et là, dans une chambre tendue de noir à demi éclairée par une pâle lumière, elle reconnut le corps inanimé d’un de ses plus nobles enfants. Elle se rappela ce qu’il avait fait pour elle, et elle pleura.
Elle se le représenta depuis le jour où il recueillit des mains tremblantes de son illustre père le drapeau national, jusqu'à cette fatale insurrection de mil huit cent trente-sept, et devant ces souvenirs glorieux, elle voulut qu’il n’y eût place que pour le respect et l’admiration.
Ses vœux furent exaucés. Des fleurs et des couronnes tombèrent de toutes parts sur la tombe de ce grand citoyen ; des voix étrangères se mêlèrent même aux concerts harmonieux de là patrie pour faire l’apothéose du défunt et le placer parmi les grands hommes qui ont honoré l’humanité par le patriotisme et l’amour de la liberté. Les nations ne peuvent trop honorer leurs grands citoyens! Que deviendraient-elles, si au milieu des tempêtes qui menacent sans cesse leur existence, la Providence ne leur envoyait de temps à autre des grands hommes pour les diriger ? Et nous, nous surtout, pauvre petit peuple ! qu’on dirait un rameau perdu au sein des vastes forêts de l’Amérique, nous qui
sortîmes débordés de tous cotés par des races en\ahissantes, que serions-nous aujourd’hui, si quelqu’un n’était pas venu, dans les moments critiques, relever notre courage et l’animer nos espérances en l’avenir?
Et, lorsque nous sommes blessés dans les fibres les plus sensibles de notre âme par l’orgueil insultant de ces races, avec quelle légitime fierté nous leur jetons à la figure le nom des Champlain, des Montcalm, des Salaberry, des Lafontaine, et des Papineau ! Devant ces noms qui rappellent tant de gloire, il leur faut bien s’incliner, et reconnaître que la race qui les a produits mérite d’être respectée.
Si jamais la postérité, oublieuse, se demandait ce que M. Papineau a fait, puisse sa voix éloquente lui répondre des profondeurs de sa tombe : “ Je vous ai fait respecter, j’ai “ appris au monde que, dans un coin de l’Amérique, quel- “ ques milliers dfe Français, vaincus par les armes après “ une lutte héroïque, avaient su arracher leurs droits et “ leurs libertés aux griifes de leurs vainqueurs. J’ai, pen- “ dant trente ans, guidé mes compatriotes dans' des combats “ qui ont fait l’admiration des nations étrangères, et j’ai “ appris à nos fiers conquérants qu’ils ne pourraient jamais “ enchaîner ma patrie.”
Voilà ce qu’il a fait ! Et les hommes auxquels les nations reconnaissantes élèvent des monuments, n’én ont pas toujours fait autant.
Que M. Papineau n'ait pas su, après l’Acte d’Union, accepter la position que les événements avaient faite à son pays, c’est sans doute une faute et un malheur pour nous. De quelle utilité son expérience et son patriotisme auraient pu être pour le Bas-Canada! Toutefois, cette fidélité inviolable à des idées passées, mais patriotiques, doit-elle effacer trente années de services et de dévouement national ? M. Papineau est-il le premier parmi les grands hommes qui n’ait pas su plier ?
On se consolerait facilement de cette obstination
L’nON. L.-J. PAPINEAU.
dans les principes politiques, si elle ne s’était pas manifestée d’une, manière plus regrettable pour le sentiment catholique. Nous venons d’entendre le récit de ses derniers moments et de ses funérailles. C'est; froid comme le marbre de sa tombe. Nos traditions religieuses n’étaient pas là ! Il aura manqué à l’illustre défunt d’avoir été la personnification de la foi de ses compatriotes comme il l’a été de leur patriotisme.
IDISOOTTIR'S
prononcé par M. Papineau , dans la Chambre d’ Assemblée, le 28 Février* 1834, sur les 92 Résolutions.
Après avoir combattu la proposition de M. Neilson qui demandait qu’on retardât de quelques jours l’examen des 92 résolutions, M. Papineau entra dans le cœur de la question et fit l’histoire des griefs du pays, dans les termes suivants :
Depuis la cession du pays jusqu’en 1792, des gouverneurs militaires tels que le Général Murray, ont pu maintenir contre les Canadiens l’orgueil et les jalousies d’une partie de la petite population anglaise, de gens qui se disaient les conquérants du pays, et qui n’étaient que les vivandiers de l'armée ; qui se faisaient grands eux-mêmes et qui n’étaient que petits dans l’esprit des autres. Dès lors a été mis en opération le système d’exclusion et de distinction nationale. Dans ces temps de malheur et d’ignorance, où l'on appelait à des guerres religieuses les sectes protestantes et catholiques ; dans ces temps, dis-je, on prétendit faire régner dans les Canadas ces lois de sang, et appeler sur les catholiques Canadiens la même persécution qui pesait sur les catholiques d’Angleterre. Si ce complot inique n’eut pas tout son succès, il en eut au moins de grands. C’est à cette époque qu’on
disait que les Canadiens ne pouvaient pas être jurés, etc., à cause de leur religion ; et cette exclusion a été longtemps mise en pratique. On n’a choisi que des shérifs protestants : et les juges ont toléré ces abus, malgré que ce fût une violation des lois. Et, quand il a fallu établir un nouvel ordre de choses, le préjugé était tellement enraciné, que dernièrement encore le shérif de Montréal, pour complaire à l’exécutif, en violation delà loi, et pour sauver des criminels qui tôt ou tard auront leur juste punition, a fait un de ces choix illégaux et partiaux de jurés, et oublié son devoir et son serment. C’est à l’époque dont j’ai parlé, qu’a commencé ce système de distinction dans les places, dans les honneurs, dans les privilèges, qui a été perpétué jusqu’à nos jours. Sous ces circonstances, des démarches furent prises alors, des requêtes furent dressées et présentées avec fermeté, avec assurance, avec espoir, par des hommes qui n’avaient pas l’inviolabilité de rang et de caractère qu’ont des représentants du peuple, qui voyant aujourd’hui des maux plus grands, n’osent demander ni des remèdes ni des réformes. S’ils disent que tout est bon, tout est bien, ils recevront, sans doute, des récompenses, mais personne ne leur enviera cet avantage. A cette époque, c’étaient des hommes qui réclamaient leurs droits comme hommes, et comme sujets britanniques. On reconnut qu’il y avait des principes conformes au droit des gens, qu’on ne pouvait violer ; qu’il y avait dans le Canada une population qui avait des lois, une religion, une langue, des mœurs et des institutions qui devaient lui être conservées; on fit des représentations en Angleterre, appuyées par le peuple ; et dans un temps où les Canadiens n’étaient guères instruits du droit public et politique, au milieu du mouvement et de l’agitation de la population des Etats-Unis pour résister à l’oppression de la métropole, on ne craignit pas de demander des réformes, et on les obtint. La suite de ces démarches fut l’acte de Québec, tout vicieux, tout imparfait qu’il était, et qui a été le sujet de tant de plaintes, mais qui fut donné alors, parce qu’il parut conforme au vœu général. Tous ceux qui avaient été employés par l’ancien gouvernement s’étaient retirés, avaient disparu avec sa chute, et il n’était resté qu'une population agricole, sans éducation, tremblante et muette de terreur par suite des événements dont elle avait été témoin, et ignorante des droits de l’homme en société.
M. Papineau démontre ensuite que les abus des bureaux coloniaux avaient fait naître partout en Amérique des idées démocratiques et quq les colonies les plus paisibles et les
L’HON. L.-J. PAPINEAU
plus loyales étaient celles auxquelles on avait donné des institutions libérales. 11 attribue au conseil législatif la plupart des maux dont le peuple se plaint et demande qu'il devienne électif.
Qu’on se demande, dit-il, si, sous un autre ordre de choses, le Conseil constitué de manière à avoir autant de bonne foi que de lumières, ne produirait pas le bien du pays ? parce qu’en effet, partout où il y a des lumières, il y a de l’amour pour la liberté. Réunis par le système électif, ils seraient les apôtres des droits de l’homme ; leurs sentiments seraient conformes à ceux du peuple ; et l’expérience en bien des choses, qu’ils ont acquise au-delà de l’océan, ferait marcher graduellement les améliorations dans cette colonie. Ces hommes si fougueux, et si acharnés coutre les droits du peuple, ne voyant pas d’autre théâtre que celui qu’il leur offrirait, et rencontrant des compétiteurs dans la chambre d’assemblée, auraient des motifs d’agir d’après leur pleine conviction et de concourir dans tout ce qui serait bon ; tandis qu’aujourd’hui ils ont des motifs de semer la discorde et la dissension. Et cela est d’autant plus vrai, qu’étant dans un pays nouveau, nous recevons des gouverneurs qui n’ont que de deux rôles l’un à jouer : s’ils ont des talents et des lumières, l’orgueil des Européens qui les environnent, fiers de cette qualité, comme s’ils emportaient toutes les lumières et tous les progrès de la nation qu’ils quittent, les corrompt bientôt. Quelle en est la récompense? Portés dans les conseils, ces gens ont des intérêts contraires à ceux du peuple, et dès lors le gouvernement devient difficile et désavantageux pour le peuple. Si au -contraire il se trouve un gouverneur ignorant et qui demeure dans l’inaction, bientôt le peuple le méprise, et se demande s’il n’est ici que pour s’engraisser. Il ne voit daus les emplois qu’un frelon indolent, qui dévore le miel, et n’est d’aucune utilité. 11 est donc clairque le système qui donne le plus de patronage est le plus contraire à la permanence du régime colonial. Nous l’avouons, c’était un malheur de circonstances que celui de la différence d’origines, auquel il n’y avait pas de remède. Néanmoins on a fait ce qu’on a pu pour le faire disparaître, en divisant les Canadas en deux provinces. Pourquoi était-ce, sinon pour permettre à chacune de ces diverses contrées de défendre ses droits respectifs? mais non pas jusqu’au point d’être aveugles sur les améliorations introduites par les étrangers, et de ne vouloir pas recevoir ses co-sujets d’Angleterre. Il a fallu bieu de la malveillance pour oser dire le contraire, quand toujours ou a vu de la partialité en faveur des étrangers. Lorsqu’elle n’était pas avouée, on l’a tolérée. L’administration est passée outre à l’ouverture d’une
session, elle a demandé des lois particulières pour une classe particulière, et ce qu’il y a de plus odieux et de plus condamnable dans le conseil, c’est qu’il a eu la làchelé de l’appuyer. C’est passé en principe que le conseil veut tout ce que l’exécutif veut. Cet abus exige absolument une réforme. Quel est le moyen de la faire? Est-ce de donner encore au gouverneur le pouvoir de choisir les conseillers, après un outrage aussi sanglant fait à ce pays, en y appelant ces étrangers, comme s’il ne s’était trouvé personne dans ce pays pour remplir cette place. Mais il a trouvé dans le cœur de ces gens, bien indignes du rang qu’ils occupent, des sentiments conformes aux siens. Que ceux qui n’ont rien de Canadien, qui ne savent pas ce qui est juste et équitable ; que cette vile faction s’attache à ces doctrines ; qu’elle nous menace, elle ne nous fera pas fléchir. Qu’elle nous dise qu elle nous déteste, qu’elle nous hait ; nous lui répondrons que nous nous en réjouissons, et que nous la haïrons encore davantage. Mais il faut changer cet état malheureux de choses, sans redouter le tableau des dangers frivoles qu’on prétend y voir. Il n’y a rien à craindre pour ceux qui veulent le bien, dans ce siècle, et à la porte des Etats-Unis. C’est aux auteurs de nos maux à les dévorer, à les avaler euxmêmes. Nous ne devons pas concourir dans leurs odieux projets ; ils voudraient nous faire pendre, ou nous faire égorger, s’ils pouvaient. Ils nous ont reproché jusqu’à notre langue, comme si ceux qui possèdent les deux langues, qui puisent à cette double source, n’ont pas plus d’avantages que ceux qui ne puisent que dans une seule. Les connaissances des deux nations dont on parle ici le langage, sont également étendues, et également essentielles à une éducation parfaite. On trouvera dans les publicistes anglais, dans les histoires parlementaires, dans les discours des Fox et autres, des maximes sublimes de droit et de liberté publics ; et celui qui n’a pas puisé à ces sources, s’est privé de grands moyens, et ne connaît pas tout ce que lui permet la loi publique, et jusqu’où elle lui permet de s’étendre: en sorte que les ennemis du nom canadien, qui veulent donner des bornes si étroites à la liberté anglaise, feraient bien mieux d’y aller lire. Il est donc essentiel d’y voir quelles sont les institutions qui nous conviennent, et qui ne puissent jamais nous être arrachées. Du moment que nous avons appartenu à l’Angleterre, nous avons eu droit à des institutions aussi démocratiques que les siennes. On a tenté de nous donner une aristocratie, et le système ne se trouve pas applicable. Y a-t-il parmi les masses un commencement d'affection pour le Conseil Législatif? Si lorsque quelqu’un est nommé conseiller, il était mieux vu, plus respecté, on pourrait dire que le principe commence a s’établir. Mais, je le demande, y a-t-il eu une époque où la place de conseiller ait
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été recherchée, enviée? Au contraire, ne voit-on pas ceux qui y entrent, s’en retirer, n’oser y paraître, et avouer que c’est un opprobre pour eux d’y siéger, s’ils ont encore des titres au respect et à l’honneur de leurs concitoyens.
3\J. Stuart rappelle M. Papineau à l’ordre sur ces dernières expressions, et. M. Gugy demande à faire vider les galeries. Après quelques moments le public est de nouveau introduit, et M. Papineau continue à démontrer que la chambre d’assemblée doit faire preuve d’énergie en acceptant les 92 résolutions.
IDISOOTJ^S
prononcé par M. Papineau dans l’assemblée des électeurs du Comté de Montréal, tenue ci St-Laurent le \er Mai -1S37.
On sait que l’assemblée de St-Laurent eut un grand retentissement. Des résolutions énergiques furent proposées et des discours éloquents prononcés par MM. Papineau, C.-S. Cherrier, Jobin, P. Lachapelle, le Dr Valois, etc.
M. Papineau tonna, comme de coutume, contre les abus du pouvoir, dénonça les résolutions de Lord John Russell, qui autorisaient Lord Gosford à prendre de force dans le coffre public les subsides que la chambre refusait de voter, et dit que partout, en Angleterre même, on condamnait les injustices dont les Canadiens étaient victimes et on allait même jusqu’à leur conseiller la violence. On lira avec intérêt comment il traitait cette question de résistance :
Un membre du -parlement, de la plus grande fortune, des plus beaux talents, des meilleurs principes, du dévouement le plus honorable à la cause du peuple, à l’amour de la justice, à la liberté du Canada, s’est écrié en présence des ministres. . . Oui ! si vous prétendez consommer
votre œuvre d’iniquité, c’est pour les Canadiens une obligation morale que de vous résister. Oui ! si le même sang coulait dans leurs veines, que celui qui a produit les Washington, les Franklin, les Jefferson, ils vous chasseraient de leur pays, comme vous avez été justement chassés des anciennes colonies. Il y a eu à Londres des assemblées, dans lesquelles le peuple a fait écho à ces nobles sentiments, à ces énergiques invectives contre de coupables ministres, à cette bienveillante sympathie pour vos souffrances, à ces encourageants avertissements qu’il est de notre devoir et de notre intérêt de repousser la violence par la violence. Je dois le dire, ce n’est ni la peur, ni le scrupule qui me porte à dire que l’heure n’a pas sonné où nous devons répondre à cet appel .
Ce n’est pas la peur : si la nécessité y était, la force du pays, dans son éloignement de l’Angleterre et sa proximité des Etats-Unis, pourrait effectuer cet objet. — Ce n’est pas le scrupule; quiconque est familiarisé avec la connaissance de l’histoire de la juste et glorieuse révolution des Etats-Unis, voit un concert si unanime des hommes les plus éclairés et les plus vertueux de tous les pays du monde, qui applaudissent à la résistance héroïque et morale qu’opposèrent les Américains à l’usurpation du parlement britannique, qui voulut les dépouiller et approprier leur revenu, comme il prétend aujourd’hui de faire du nôtre, que ce serait pour ainsi dire s’associer aux réputations les plus grandes et les plus pures des temps modernes, que de marcher avec succès dans la voie qu’ont tracée les patriotes de 74. La situation des deux pays est différente ; et nos amis d’Angleterre ne la comprennent pas, quand ils nous croient dignes de blâme et une race inférieure, si nous ne résistons pas immédiatement. Je connais un peu mon pays, pour avoir étudié son histoire, pour avoir été par les circonstances, jeté depuis trente'ans de la manière la plus active dans les embarras de la vie publique, décidé à y faire inflexiblement mon devoir tant que j’y serais engagé, indifférent quant à moi à y demeurer, ou plutôt désireux d’en sortir, si le triomphe des droits du peuple m’en donnait l’occasion favorable. Pendant ce long espace de temps, j’ai vu vos représentants sans cesse et sans relâche assaillis tour à tour par les violences, les calomnies, les caresses et les artifices de l’exécutif et de la presse vénale qu’il a soudoyée, quelquefois directement, toujours par des préférences pour les impressions, souvent par les largesses de ceux à qui il a donné ou promis du gain ou des honneurs, sortir de chaque lutte victorieux, de chaque élection générale de plus en plus épurés et dévoués aux intérêts populaires. L’opinion publique s’est formée. Plus vous les avez vus maitraités, plus vous
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vous êtes montrés affectionnés et empressés à les prendre sous votre protection. Quiconque s’est détaché de la majorité de la chambre a fini par épouser les passions et les intérêts d’employés dont il avait prouvé la corruption et pressé le châtiment, il a perdu votre confiance. Le flot démocratique a coulé irrésistiblement par une pente qui, devenant de plus en plus rapide, renversera, sans violents efforts, les impuissans obstacles que l’on peut tenter de lui opposer. Dans ces circonstances, faut-il abattre, ou n’est-il pas mieux d’user un mauvais gouvernement, par la résistance constitutionnelle que l’on peut, que l’on doit lui faire éprouver en parlement? Certains du succès des futures élections dans un avenir de plusieurs années, faut-il meurtrir l’arbre violemment le premier jour d’automne, avec des pierres et des bâtons, quand tout indique que les fruits tomberont au second jour ? Ceux qui commettent un vol qui justifierait en principe des mesures extrêmes, ont perdu en Canada toute influence morale. Vous avez vu avec quelle facilité vos représentants ont biffé les insolentes menaces de Stanley. Il est vrai qu’il s’en rappelle, qu’il exhale sa rage et ses projets de vengeance; mais sa rage et ses projets sont impuissants, quand il n’est pas saisi du pouvoir, et ses trahisons à tous les partis l’en ont probablement exclu pour longtemps. Néanmoins, si lui, ou ceux à qui il peut inspirer ses préjugés et ses fureurs, redoublent d’efforts contre nous, nous devons nous préparer pour être en mesure de les rencontrer, partout où ils voudront aller. S’ils marchent dans la voie de l’iljégaiitô et de l’injustice, marchons d’un pas égal ou plus rapide dans celle de la résistance. Ils ont dans leur voie fait un pas, nous en ferons deux aujourd’hui dans la nôtre. Ils suffiront pour le moment ; ils nous en faciliteront d’autres par la suite, s’ils devenaient nécessaires . (Applaudissements) .
Il faut que le pécheur soit puni par où il a péché. Le gouvernement des nobles de l’Angleterre vous hait pour toujours ; il faut le payer de retour. Il vous hait parce qu’il aime le despotisme, et que vous aimez la liberté ; parce que vous avez cessé de lui envoyer de loyales adresses et les avez remplacées par des remontrances et des protestations contre l’inconduite de ses employés au milieu de vous. Mais tout ce qui excite contre nous les persécutions du gouvernement, est ce qui excite les sympathies du peuple anglais, exprimées pour nous jusqu’à l’euthousiasme.
Nous étions faibles, parce qu’au milieu de nous, il y avait une portion nombreuse de nos concitoyens qui avait le tort de croire que le gouvernement de la métropole était plus éclairé, était à notre égard moins malveillant, était plus porté à la justice que celui de la colonie.
Les voilà maintenant détrompés. L’an et l’autre subordonnent toute autre considération à celle de la sollicitude pour leurs employés. Dans le temps où vous attendiez des réformes, l’administration actuelle appelle à la magistrature des hommes qui l’ont avilie, qui l’ont dominée,, qui l’ont effrayée par l’appui qu’ils ont prêté à ces carabiniers, qui, s’ils avaient pu un jour faire du mal dans la ville, auraient été châtiés le lendemain par les campagnes ; elle y appelle des hommes dont les mains encore rougies par l’effusion du sang innocent, n’ont pas été lavées par l’acquittement d’un petit jury, et qui ont vu toutes les autorités civiles et judicaires combinées pour les soustraire au procès sérieux qu’ils devaient subir. Elle renvoie siéger sur le tribunal un juge que l’ivresse en avait fait tomber. Elle soustrait aux procès criminels qu’il devraient subir, des fonctionnaires prévaricateurs, qu’elle a convaincus de dilapidation, qu’elle a l’air de ne déplacer qu’à regret, en suspendant en leur faveur le cours de la loi. Et comment oseraitelle en eflet punir sévèrement un crime qu’elle s’est permis sous une autre forme ? Elle ne peut donc demander votre confiance et votre argent, qu’ après qu’elle aura obtenu que vous exprimiez votre repentir des protestations que vous avez signées depuis dix ans, et des élections libérales que vous avez faites ; qu’après que vous lui aurez dit, que vous êtes disposés à biffer vos signatures, à changer vos représentants, fidèles au mandat que vous leur avez donné. Je crois pouvoir lui dire, au nom des neuf dixièmes des électeurs, qu’elle vienne donc, si elle l’ose, faire ces extravaga»tes propositions. (Àpplaud.)
Vous connaissez le mal que l’on veut vous faire, délibérons sur les moyens de porter remède à ce mal, et d’en punir les auteurs. Vos oppresseurs vous refusent insolemment les réformes auxquelles vous avez droit. Combinons-nous de plus en plus fortement pour les harceler et les contrarier dans tous leurs projets. Il se croient la mission de vexer la majorité sous le prétexte menteur de protéger la minorité; qu’ils continuent le système inconstitutionnel de gouvernement de minorité. Ceux de leurs fauteurs qui ne sont pas achetés, sont à la veille de voir qu’il n’y a pas d’autre motif de persister dans cette absurdité, que la sale considération de leurs émolume nts, et qu’ils sont incapables de tqpt sentiment plus relevé. L’or est le dieu qu’ils adorent, tuons leur dieu, nous les convertirons à un meilleur culte. Les réformes que nous demandons diminueraient les dépenses du gouvernement de vingt mille louis par an, voilà l’objection réelle des ministres à consentir à nos demandes. S’ils privent leurs amis ici de ce revenu, cinquante colonies et possessions diverses
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demanderont les mêmes réformes. Chacune d’elles séparément n’offrirait pas une grande diminution aux moyens de l’influence, c’est-àdire, de la corruption ministérielle, mais les réformes, étendues à toutes, restitueraient aux peuples des millions que la noblesse leur dérobe. Puisqu’ils ne veulent pas d’une restitution volontaire, qu’ils la fassent forcée. C’est l’avidité qui les rend insolents et coupables; la pauvreté les convertira à la modestie. Nous pouvons bien vite leur arracher au-delà des vingt-mille louis qu’ils reçoivent de trop ; et quand les ministres verront que nous avons repris la substance, ils cesseront de nous persécuter pour l’ombre. Il faut que nous fassions du bien à nous-mêmes et à nos amis, et du mal à nos ennemis. Je serais loin d’invoquer la même maxime dans la vie privée : là il faut pardonner à son ennemi, et rendre le bien pour le mal. Mais un peuple doit repousser la persécution à tout prix, à tout risque et la rendre funeste à ceux qui se la permettent. (Applaud.)
Le revenu que l’on veut nous voler, se compose, pour les deux tiers, des taxes que nous payons chaque fois que nous buvons un verre de vin ou de liqueurs spiritueuses, et une tasse de thé au sucre. Nos consommations en objets qui ne sont nullement de nécessité, sont plus fortes que celles que nous faisons en fer pour nous bâtir, défricher et cultiver nos terres, en cuir et en étoffes pour nous chausser et nous vêtir. Une année portant l’autre, il n’est pas sorti assez de blé du pays pour payer ce qui a été importé de vins et de spiritueux. Il suffît de cette erreur pour nous appauvrir, et enrichir nos ennemis. Pour réformer efficacement ce désordre funeste, nous n’avons pas besoin de l’aide des Messieurs. Us sont trop souvent des sensualistes qui tiennent plus à leur vin et à leur luxe qu’aux intérêts de la patrie. Dans tous les pays c’est la masse du peuple, ce sont les classes pauvres qui forment le revenu, ce sont les classes supérieures qui le dévorent. Ce ne sont nullement les quinze à vingt piastres de taxes que paient un très-petit nombre de familles riches, de leur industrie, de leur crédit ou de leurs vols, qui grossissent le revenu, ce sont une, deux, ou trois piastres, que payaient volontiers cent mille chefs de famille, quand leurs représentans en pouvaient régler l’emploi pour soutenir des écoles et améliorer le pays, qu’ils cesseront bientôt de payer, quand on les insulte, quand on les vole.
Il est des hommes qui croient que des protestations et la non consommation sont des moyens insuffisants, et que les circonstances en demandent de plus rigoureux. Ceux-là du moins sont bons Anglais, sont bons Canadiens, peut-être meilleurs que nous qui ne sommes pas prêts encore à les suivre, mais ceux qui cherchent à déverser du ridicule
sur les moyens proposés comme trop violents ; qui les rejettent sans en proposer de meilleurs, je ne puis me défendre de les soupçonner d’avoir par légèreté, par ignorance, par manie de contredire, ou par vénalité, dépouillé le capot gris des Canadiens pour endosser la livrée dorée du château.
Messieurs, je vois ici des citoyens de toutes les paroisses du comté, j’y reconnais les influences solides, durables, méritées qui ont fait toutes les élections. Pesez les raisons que je vous donne, pesez celles que d’autres amis éprouvés vous donneront à l’appui des résolutions qui vont être lues, et dont ma conversation avec vous n’est que le commentaire. Si vous les trouvez bonnes, si vous les adoptez, je sais qu’elles deviendront, à votre recommandation, d’après vos exemples et vos explications, la règle de conduite de vos concitoyens.
Je crois que nous devons prendre l’engagement de discontinuer l’usage des vins, eaux-de-vie, rums et de toutes autres liqueurs spiritueuses importées et taxées. L’on trouvera l’avantage public et particulier dans l’abstinence de ces objets. Mais qu’au moins, ceux qui croient trouver de l’utilité dans l’usage des spiritueux, ceux qui veulent en faire usage prennent de ceux qui sont fabriqués dans le pays, plutôt que de ceux qui viennent du dehors. Vous, en particulier, cultivateurs, vous feriez par là votre bien. C’est une remarque que font tous les étrangers, que font les meilleurs cultivateurs parmi vous, qu’il y a une trop forte proportion de terres ensemencées en blé. Cela s’explique par le fait que jusqu’à ces dernières années, les menus grains n’avaient pas un prix assez élevé pour dédommager des frais de culture. Les brasseries et les distilleries leur donneront c tte valeur plus élevée. Les faire consommer aux bestiaux et aux troupeaux serait encore mieux, mais du moins en les vendant à un prix plus élevé, près de la demeure des cultivateurs de chaque comté, l’aisance générale sera promue. Lorsque les grains inférieurs n’avaient pas de prix, l’on mettait du blé sur une terre qui n’était pas naturellement propre à le produire abondamment, ou qui était mal en ordre, parce que la saison pressait trop pour lui bien donner toutes les préparations nécessaires. L’ou avait une mauvaise récolte de blé, qui ne laissait pas de profit, là où l’on aurait pu en recueillir une excellente en seigle ou en avoine. Tout étant semé en blé, dans une mauvaise année, la perte était grande pour le pays. La variété des cultures est la meilleure amélioration de la terre, donne une plus longue saison pour les travaux, et pour chaque pièce de terre la semence qui lui convient le mieûx. Si l’une manque, une autre réussit, et l’on ne peut pas éprouver autant de gêne que si tout manquait
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à la fois. Que ceux qui veulent amener cet heureux résultat et faire usage de boissons, prennent au moins les eaux-de-vie de leurs grains distillés, près de chez eux de préférence à celles qui viennent du dehors, qui sont empoisonnées souvent par des drogues nuisibles qui tuaient nos corps, empoisonnées maintenant par une taxe qui tuerait nos libertés, et flétrirait notre honneur. Ils diminueront un revenu souillé par l’usurpation . Il feront leur propre bien et le mal des ennemis de leur pays, de ceux qui consentent à recevoir le prix illégitime de leur asservissement. (Applaud.)
Quelques-uns vous crieront : mais c’est détruire le commerce. Je réponds en premier lieu, que si le commerce était inséparable du triomphe de nos oppresseurs, inséparable de no re dégradation, il faudrait détruire le commerce. Mais il n’en est rien. Nos efforts peuvent lui donner une nouvelle et une meilleure direction ; ils n’ont aucune tendance ni à le détruire ni à le diminuer. Ce qui sera épargné sur un article inutile ou dangereux sera employé à un meilleur achat, voilà toute la différence.
Le commerçant se fera bien vite aux goûts du chaland. Il n’achètera pas les effets dont vous ne voudrez pas, il achètera ceux que vous rechercherez. Peu de personnes sont assez folles pour entasser des piastres pour le sot plaisir de les voir et de les compter, c’est pour le plaisir de les employer à de sages ou à de folles dépenses, à celles qui honorent ou à celles qui déshonorent. Formez des associations de paroisse, rendez-les les plus nombreuses que vous pourrez ; dites aux divers marchands que vous donnerez la préférence aux produits Canadiens et Américains.
Ils deviendront les dépositaires de nos fabriques et de celles de nos voisins au lieu de celles d’outre-mer. Il y aura des différences de prix et de qualité, selon le goût et les ressources de chacun, les dépôts des marchands seront visités, leur travail et leur aunage seront payés et ils vous seconderont ; dites aux aubergistes qu’ après un court délai, pour qu’ils vendent ce qu’ils avaient avant ce jour de produits taxés, vous n’irez pas chez ceux qui ne vendront pas de préférence les eaux-de-vie des grains du pays, ils vous seconderont ; il suffira de votre appui donné à une maison, pour que les autres en fassent bientôt tout autant.
Quant aux sucres, la Providence se déclare en faveur du pays opprimé, et nous en a donné une abondante récolte, qui aidera à beaucoup de pauvres, et nuira au revenu du mauvais riche, qui veut vivre d’un argent volé. Ce n’est pas par une vaine gloriole que je le dis, la résolution me parait trop naturelle pour qu’elle ait beaucoup de
mérite, j’ai de suite renoncé à l’usage du sucre raffiné, mais taxé, et achète pour l’usage de ma famille du sucre d’érable. Je me suis procuré du thé venu en contrebande et je sais plusieurs personnes qui en ont fait autant. J’ai écrit à la campagne pour me procurer des toiles et des lainages fabriqués dans le pays, et j’espère les avoir assez à bonne heure pour me dispenser d’en acheter d’importation. J’ai cessa de mettre du vin sur ma table, et j’ai dit à mes amis : Si vous voulez vous contenter de la poule au pot, d’eau, de bière ou de cidre canadiens, puis de propos bien pleins d’indignation, si par hasard la politique whig ou tory vient en question, pleins de gaieté sur des sujets légers, les plus variés que nous pourrons trouver sur le temps présent ou passé, sur tout ce qui nous passera par la tête, allons, venez et dînons sans un verre de vin. (On rit et plusieurs voix s’écrient : C'est bien.) Aux premiers moments, cet éloignement des usages reçus embarrasse, mais j’ai déjà appris en huit jours qu’il n’y a rien à quoi l’on s’habitue si aisément que de faire à sa tête, quand on a la conviction que l’on fait bien. (Applaud.)
Multiplier nos troupeaux, pour avoir plus de laines, notre bétail pour le manger, pour bonifier la terre, pour tanner plus de cuirs, et avoir plus d’artisans qui mettront en œuvre des produits plus abondants ; semer plus de lin pour avoir plus de toiles; et pendant nos longs hivers occuper utilement nos industrieuses et jolies concitoyennes, les entendre gaiement chanter au métier, et nous aider à affranchir le pays de taxes arbitraires : tout cela se fera bien vite dans tout ce comté, si ceux qui sont ici présents le veulent. (Oui, oui.)