DÉCLARATION
“ Attendu que le solennel contrat fait avec le peuple du Bas-Canada et enregistré dans le livre des Statuts du Royaume-Uni de la Grande- Bretagne et d’Irlande, comme le ch. 31 de l’Acte passé dans la 31e année du règne du roi George III, a été continuellement violé par le gouvernement britannique, et nos droits usurpés ; — et attendu que nos humbles pétitions, adresses, protêts et remontrances contre cetle conduite préjudiciable et inconstitutionnelle, ont été faits en vain ; — que le gouvernement britannique a disposé de notre revenu sans le consentement constitutionnel de notre législature locale, qu'il a pillé notre trésor, qu’il a arrêté et emprisonné grand nombre de nos concitoyens, qu’il a répandu par tout le pays une armée mercenaire dont la présence est accompagnée par la consternation et l’alarme, dont la trace est rougie du sang de notre peuple, qui a réduit nos villages en cendres, profané nos temples, et semé par tout le pays la terreur et la désolation et attendu que nous ne pouvons plus longtemps souffrir les violations répétées de nos droits les plus chers et supporter patiemment les outrages et les cruautés multipliés du gouvernement du Bas-Canada : — Nous, au nom du peuple du Bas-Canada, reconnaissant les décrets de la divine Providence qui nous permet de renverser un gouvernement qui a violé l’objet et l’intention de sa création et de faire choix de cette forme de gouvernement qui rétablira l’empire de la justice, assurera la tranquillité domestique, pourvoira à la défense commune, augmentera le bien général, et garantira à nous et à notre postérité les avantages de la liberté civile et religieuse;
“ Déclarons solennellement :
1o. Que de ce jour et à l’avenir, le peuple du Bas-Canada est libre • de toute allégeance à la Grande-Bretagne, et que le lien politique entre ce pouvoir et le Bas-Canada, est maintenant rompu.
2o. Qu’une forme républicaine de gouvernement est celle qui convient le mieux au Bas-Canada, qui est ce jour déclaré être une république.
Bo. Que sous le gouveruement libre du Bas-Canada, tous les individus jouiront des mêmes droits : les sauvages ne seront plus soumis à aucune “ disqualification ” civile, mais jouiront des mêmes droits que tous les autres citoyens du Bas-Canada.
4o. Que toute union entre l’Eglise et l’Etat est par la présente décla-
LE DR ROBERT NELSON
rée être dissoute, et toute personne aura le droit d’exercer librement telle religion ou croyance qui lui sera dictée par sa conscience.
5o. La tenure féodale ou Seigneuriale des terres est par la présente abolie, aussi complètement que si telle tenure n’eût jamais existé au Canada.
60 . Que toute personne qui prendra les armes ou qui donnera autrement de l’aide au Canada, dans sa lutte pour l’émancipation, sera et est déchargée de toutes dettes ou obligations réelles ou supposées résultant d’arrérages des droits seigneuriaux ci-devant en existence,
7o. Que le douaire coutumier est, pour l’avenir, aboli et prohibé.
80. Que l’emprisonnement pour dettes n’existera pas davantage, excepté dans certains cas de fraude qui seront spécifiés, dans un acte à être plus tard passé à cette fin par la Législature du Bas-Canada.
9o . Que la condamnation à mort ne sera plus prononcée ni exécutée, excepté dans les cas de meurtre.
lOo. Que toutes les hypothèques sur les terres seront spéciales, et pour être valides seront enregistrées dans des bureaux à être établis pour cette fin par un acte de la Législature du Bas-Canada.
Ho. Que la liberté et l’indépendance de la presse existeront dan& toutes les matières et affaires publiques.
12o. Que le procès par jury est assuré au peuple du Bas-Canada, dans son sens le plus étendu et le plus libéral, dans tous les procès criminels, et aussi dans les procès civils au-dessus d’une somme à être fixée par la législature de l’Etat du Bas-Canada.
13o. Que comme une éducation générale et publique est nécessaire et est due au peuple par le gouvernement, un acte y pourvoyant sera passé aussitôt que les circonstances le permettront.
14o. Que pour assurer la franchise électorale, toutes les élections se feront an scrutin secret.
15o. Que dans le plus court délai possible, le peuple choisira des délégués, suivant la présente division du pays en comtés, villes et , bourgs, lesquels formeront une convention ou corps législatif, pour formuler une constitution suivant les besoins du pays, conforme aux dispositions de cette déctaration, sujette ï être modifiée suivant la volonté du peuple.
16o. Que chaque individu du sexe masculin, de l’àge de vingt-un ans et plus, aura le droit de voter comme il est pourvu par la présente, et pour l’élection des susdits délégués.
17o. Que toutes les terres de la Couronne, et aussi celles qui sont appelées Réserves du Clergé, et aussi celles qui sont nominalement en
la possession d’une certaine compagnie de propriétaires en Angleterre, appelée: “ La Compagnie des Terres de l’Amérique Britannique du Nord,” sont de droit la propriété de l’Etat du Bas-Canada, et excepté telles parties des dites terres qui peuvent être en possession de personnes qui les détiennent de bonne foi, et auxquelles des titres seront assurés et accordés en vertu d’une loi qui sera passée pour légaliser la dite possession et donner un titre pour tels lots de terre dans les townships qui n’eu ont pas, et- qui sont en culture ou améliorés.
18o. Que les langues française et anglaise seront en usage dans toutes les affaires publiques.
Et pour l’accomplissement de cette déclaration, et pour le soutien de la cause patriotique dans laquelle nous sommes maintenant engagés avec une ferme confiance dans la protection du Tout-Puissant et la justice de notre conduite, — nous, par ces présentes, nous engageons solennellement les uns envers les autres, nos vies et nos fortunes et notre honneur le plus sacré.
Par ordre du gouvernement provisoire.
Robert Nelson, Président.
Cette déclaration porte naturellement l’empreinte d’une situation où les esprits étaient surexcités, où les idées avaient plus de fermeté que de justesse, mais on y trouve des sentiments et des intentions qui méritent d’être respectés, et plusieurs des mesures proposées sont passées dans nos lois.
Mais les projets des patriotes avaient transpiré, et des mesures avaient été prises par les autorités canadiennes et américaines pour faire avorter leur entreprise. Ils avaient à peine mis le pied sur le sol canadien qu’ils se trouvèrent entre deux feux, attaqués d’un côté avec énergie par les loyaux anglais et poursuivis de l’autre par les troupes américaines. Ils regagnèrent la frontière et furent presque tous arrêtés et désarmés par les troupes américaines.
Nelson et les autres chels canadiens ne se découragèrent pas. Voyant que leur expédition avait avorté, faute de discrétion et de préparatifs nécessaires, ils eurent l’idée d'unir tous ceux qui voudraient contribuer à l’indépendance du Canada par les liens d’une vaste société secrète.
LE DR ROBERT NELSON
Ils fondèrent l'association des “ Chasseurs,” qui partout aux Etats-Unis comme au Canada, lit de nombreux adhérents et recruta ses membres dans toutes les classes de la société. L’association avait quatre degrés : “L’aigle” dont le rang correspondait à celui de chef de division ; le “ Castor ” qui avait l’autorité d’un capitaine; la “Raquette” qui avait neuf hommes sous son commandement ; le “ Chasseur ” ou simple soldat. Chaque degré avait ses signes particuliers. Par exemple, pour savoir si la personne à quion parlait faisait partie de l’association, on lui disait : “ Chasseur, c’est aujourd’hui mardi.” La personne devait répondre : “ mercredi.” Il y avait aussi une certaine manière de se donner la main, qui était l’un des signes de l’association. Toute personne qui voulait entrer dans les “ Chasseurs ” prêtait le serment suivant :
. “ Je, A. D., de mon consentement et en présence de Dieu Tout-Puissant, jure solennellement d'observer les secrets, signes et mystères de la société dite des “ Chasseurs,” de ne jamais écrire, peindre ou faire connaître d’une manière quelconque les révélations qui m’auraient été faites par une société ou une loge de Chasseurs, d’être obéissant aux règles et règlements que la société pourra faire, si cela se peut sans nuire grandement à mes intérêts, ma famille ou ma propre personne ; d’aider de mes avis, soins, propriétés, tout frère Chasseur dans le besoin, de l’avertir à temps des malheurs qui le menacent. Tout cela je le promets sans restriction et consens de voir mes propriétés détruites et d’avoir moi-même le cou coupé jusqu’à l’os.”
Le but de l’association était de conquérir l'indépendance du Canada, au moyen d’un soulèvement général qui devait avoir lieu au commencement de l’automme 1838, en même temps que l’invasion du pays en plusieurs endroits par des bandes armées de Canadiens émigrés et de citoyens américains. Le Haut-Canada, sous la direction de McKenzie et de McLeod, devait prendre part au mouvement, et les patriotes comptaient beaucoup encore sur le support ou du moins la neutralité des Américains.
Comme dans l’insurrection de l’année précédente, les habitants des comtés de Yerchères, de Chambly, de Laprairie, de Rouville, de Terrebonne et des Deux-Montagnes furent les premiers à répondre à l’appel de Robert Nelson et à s’enrôler dans l’association des “ Chasseurs.” Les malheurs de St-Charles, de St-Eustach.e et de St-Benoît, les atrocités de Colborne et les abus commis par les volontaires, avaient laissé dans les âmes des sentiments d’indignation, des désirs ardents de vengeance.
La première fois, il s’étaient battus à l’improvistc, ils avaient pris au hasard tout ce qui leur était tombé sous la main pour empêcher qu’on arrêtât injustement, comme de vils criminels, des hommes qui n'avaient eu, à leurs yeux, que le tort de défendre les droits du peuple. Mais, cette fois, outre la satisfaction de venger leurs foyers ravagés, leurs parents et leurs amis emprisonnés ou exilés, ils avaient un noble but à atteindre, l’indépendance du pays.
Dans les derniers jours d’octobre, tout était prêt, les plans étaient dressés, les rôles assignés. Pendant que Nelson, Côte et Gagnon se dirigeraient sur St-Jean, à la tête des Canadiens réfugiés et des volontaires américains, des attaques simultanées devaient avoir lieu contre Sorel, Chambly, Laprairie et Beauharnais. Les patriotes de St- Martin, de Ste-Rose, de Ste-Anne-des-Plaines et de Terrebonne devaient s’emparer du pont Lachapelle à l’Abord-à- Ploulfe, ceux des Deux-Montagnes et de Yaudreuil étaient chargés d’interrompre les communications par l’Outaouais et d’arrêter les bateaux qui descendraient la rivière.
Le 3 novembre, jour fixé pour le soulèvement général, Robert Nelson se rendit à Napicrville pour prendre le commandement des insurgés qui avaient reçu ordre de se réunir à cet endroit. Mais les choses tournèrent mal dès le commencement ; les patriotes des comtés de Verchères et de Chambly s’étaient mis en marche, mais n’ayant pas trouvé à St-Charles, à St-Ours et à la Pointe Olivier les armes qu’on leur avait promises, ils crurent qu’ils avaient été
LE DR ROBERT NELSON
trompés et un grand nombre s’en retournèrent chez eux, d’autres se rendirent à Napierville pour y rencontrer le Dr Nelson. Les patriotes de Beauhar'nais et de Châteauguay n’étaient pas plus heureux ; un certain nombre d’entre eux conduits par Cardinal, Duquette et Lepailleur se faisaient désarmer et arrêter par les sauvages de Caughnawaga. Le sept, le Dr Côte et Julien Gagnon, venus de Rouse’s Point à la tête de deux à trois cents Canadiens, étaient mis en déroute à Lacolle. Ils avaient été chargés de tenir les communications libres entre Napierville et Rouse’s Point et de faire parvenir de cet endroit des armes et des munitions à Nelson. Les volontaires loyaux d’Odelltown ayant voulu empêcher l’exécution de ce projet, en s’établissant à Lacollc. Côté avait jugé à propps de les déloger. Les Canadiens réussirent d’abord à repousser les volontaires, mais attaqués bientôt par des- forces supérieures, ils furent obligés de retraiter.
Pendant ce temps-là, Colborne se dirigeait sur Napierville, à la tête de sept ou huit mille hommes.
Nelson comprit que la situation était désespérée, et on dit que, découragé, il voulut s’enfuir. Il avait sous ses ordres pour lutter contre les forces considérables qui allaient bientôt l’entourer, six ou sept cents hommes armés de mauvais fusils, de piques et de fourches, mais des hommes braves et déterminés à se battre.
Prenant une résolution énergique, il donna l’ordre à ses gens de se replier sur Odelltown. Les patriotes se mirent en marche, le neuf au matin, et arrivèrent, vers onze heures, dans ce village où ils trouvèrent, rangés en ordre de bataille devant l’église, trois à quatre cents volontaires et réguliers bien armés et en possession d’un canon. Le combat commença aussitôt. Les renseignements les plus dignes de foi font croire que pas plus de deux cents Canadiens prirent part sérieusement à ce combat. Mais ceux-là se battirent si bravement, qu’ils forcèrent les volontaires de se réfugier dans l’église et les maisons environnantes.
Pendant une heure ils firent alors des prodiges de valeur pour s’emparer du canon de leurs adversaires, au milieu d’une grêle de balles qui pleuvait des fenêtres de l’église. Le succès allait couronner leurs efforts, lorsque cent hommes de milice, avertis par la fusillade, accoururent de Caldwell Manor se mêler à la bataille. Les patriotes qui de puis deux heures et demie essuyaient avec tant d’intrépidité le feu d un ennemi qu’ils ne pouvaient atteindre, perdirent tout espoir, en voyant arriver les nouveaux combattants. Ils s’enfuirent dans toutes les directions, laissant une cinquantaine de morts et autant de blesses sur le champ de bataille. Nelson, qui s’était conduit vaillamment pendaut le combat, se dirigea à course de cheval du côté de Plattsburgh.
L’insurrection de 38 était finie.
Il est d’assez bon goût de traiter cette insurrection d’échauffourée ou de folie, tant il est vrai qu’en pareil cas, il n’y a pas de milieu: ceux qui réussissent sont des héros et ceux qui succombent des inseusés. Pourtant, quelquefois ce sont les meilleures combinaisons qui manquent, pendant que des projets nullement mûris, mais favorisés par les circonstances, ont un grand succès. Il vint un moment où la révolution américaine ne tenait qu’à un fil, si le fil eût cassé qu’aurait-on dit de ceux qui avaient entrepris de secouer le joug de l’Angleterre? On aurait peut-être dit que c’était une audace digne du vaincu de la Monongahela.
Il est facile, à trente ans de distance, dans un état d’esprit tranquille, de trouver une pareille entreprise ridicule. Mais n’oublions pas que les hommes de 1838 souffraient depuis longtemps, luttaient vainement depuis des années contre une bureaucratie fanatisée par la haine de tout ce qui était français et catholique ; que pour avoir voulu empêcher des arrestations qu’ils croyaient injustes, ils avaient vu une soldatesque effrénée promener la mort et l’incendie au milieu de leurs paisibles campagnes^ Rappelons-nous maintenant que d’après toutes les apparences, ils pouvaient compter sur
LE DR ROBERT NELSON
un soulèvement presque général dans le pays et sur le concours du Haut-Canada et même des Etats-Unis. Qui sait si une victoire au début n’aurait pas complètement tourné les cartes ? D’ailleurs, il y a des défaites qui valent des victoires, parce qu’elles apprennent aux vainqueurs à respecter des hommes qui, pour la défense de leur liberté, peuvent sacrifier même follement leur vie sur les champs de bataille et s’exposer à de si grands châtiments.
Hélas ! ils furent cruels ces châtiments ! Treize exécutions, 50 déportations, la ruine et l’exil de plusieurs centaines de familles ! ! !
Robert Nelson ruiné, couvert de dettes, sous le coup d’une accusation de haute trahison, qui lui fermait les portes de la patrie, partit pour la Californie, ce pays de l’or et des illusions, d’où l’on ne l'apporte souvent ni l’un ni l’autre.
Nelson n’eut pas besoin de creuser la terre pour trouver de l’or, on lui en apporta, tous les jours, plein les mains, en paiement de ses services comme médecin et chirurgien. Il avait de quoi exercer son talent dans cette Babel où tout se prêtait au développement des passions et des vices de ces millions d’hommes qu’aucun lien ne retenait, qu’aucune loi ne gouvernait. Au bout de quelques années, il était en possession d’une belle fortune; mais il n’en jouit pas longtemps, car un agent infidèle lui vola cette fortune qui lui avait coûté tant de travaux et de fatigues.
Revenu à New-York, il se remit à exercer sa profession qui put lui procurer encore une existence honorable. A des hommes comme Robert Nelson il reste toujours une chose qu’on ne peut enlever, que partout l’on recherche et l’on admire. ... le talent, cette science médicale surtout qui fait que l’univers entier est leur patrie.
C’est là, à New-York, que Robert Nelson passa les dernières années de sa vie, dans l’étude et la méditation. Lorsque M. Lafontaine eut fait tomber l’accusation de haute trahison qui pesait sur lui, ses parents et amis essayèrent vainement de le faire revenir au Canada. Il refusa avec obstina-
lion, disant qu’il ne reviendrait jamais tant que le Canada serait sous la domination anglaise. Il y vint cependant, deux ou trois fois, pour faire des opérations importantes.
Robert Nelson était brun, de moyenne taille, mais vigoureux ; il avait l’œil perçant, le regard vif et profond, la physionomie sévère. Il parlait peu ; ses discours étaient concis mais énergiques, il allait droit à son but, sans ménagement, sans déguisement. Il était d’un caractère énergique, hardi, original, aventureux et indépendant, entier dans ses opinions et ses sentiments.
Pour mieux apprécier son intelligence et ses talents, il faut savoir qu’il avait appris seul cette science si belle et si délicate de la chirurgie ; il faisait par instinct, par la force de son jugement, ce qu’on fait en Europe après des années et des années d'études dans les universités, scus les professeurs les plus éminents. Il était né chirurgien comme d’autres naissent musiciens, poètes ou orateurs.
Il avait la vivacité et la justesse du coup d’œil des hommes vraiment supérieurs ; il voyait vite, clair et juste et agissait promptement.
11 laisse un fils, le Dr Eugène Nelson, de New-York.
Des six médecins que la famille Nelson nous a donnés, il ne reste plus que le jeune Dr Wolfred Nelson qui exerce sa profession à Montréal. Il est le fils du regretté Dr Horace Nelson. Ses talents lui permettent de conserver l’honneur du nom qu’il porte.
Montréal, 3 Avril 1873.
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WOLFRED NELSON
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Pendant que Robert Nelson se distinguait à Montréal par sa science médicale et ses idées libérales, Wolfred Nelson, son frère, en faisait autant à St-Denis, où il était établi.
Il avait commencé à étudier la médecine à l’âge de quatorze ans, à Sorel,sous le Dr Carter, et s’était mis à pratiquer presqu’aussitôt. Les médecins étaient si rares à cette époque qu’ils exerçaient la profession avant d’être reçus ; c’était un excellent moyen d’acquérir de l’expérience aux dépens des malades. A seize ans, Wolfred Nelson avait la direction de la pharmacie d’un petit hôpital militaire.
Il reçut son diplôme, en 1811, et s’établit à St-Denis, dans une des parties les plus riches et les plus heureuses du pays, sur les bords charmants de cette rivière Richelieu où le patriotisme poussait dans les âmes comme le blé dans les champs.
En 1813, il fut l’un des premiers à offrir ses services au • gouvernement anglais ; la loyauté était pour lui une tradition de famille, un sentiment naturel.
Mais il y avait quelque chose d’aussi naturel dans son âme, c’était l’amour de la justice et de la liberté, la haine
(le la tyrannie. Loin de condamner, comme beaucoup de ses compatriotes, les mécontentements que soulevait dans le pays une politique arbitraire et odieuse, il les comprit et les approuva. Au lieu d’apaiser, il activa le souffle patriotique qui animait la population au milieu de laquelle il vivait. Pour lui le drapeau de l'Angleterre était un emblème de liberté et non d’oppression, la qualité de sujet anglais, un titre d'indépendance politique et non d’esclavage.
Aux élections de 1827, les patriotes de Sorel lui prouvèrent la confiance qu’ils avaient en lui, en l’élisant contre le célèbre procureur-général James Stuart. Ce fut une des luttes les plus émouvantes de l’époque, le gouvernement et la bureaucratie firent l’impossible pour le triomphe de leur candidat, mais leurs efforts se brisèrent contre la volonté du peuple ; Nelson fut élu par deux voix de majorité.
Le Dr Nelson ne se présenta pas aux élections suivantes, mais il contiuua de dénoncer la politique du gouvernement et de soulever les sentiments du peuple contre les menées et les injustices de la bureaucratie. Après Papineau, dont il était le plus chaud partisan, personne, sur les bords de la rivière Richelieu, n’avait plus d’empire que lui sur le peuple qui le recherchait comme médecin et l’aimait à cause de ses idées libérales et de la franchise de son caractère. Quand le Dr Nelson avait parlé, tout le monde croyait, les malades qu’il avait condamnés mouraient tranquilles, et les gens devant lesquels il avait flétri les abus du gouvernement, disaient : “ quel homme que ce docteur Nelson ! ”
Mil huit cent trente-sept arriva. Précisons bien, cette fois, la cause des événements de cette lugubre et glorieuse époque.
Comme nous l’avons dit souvent, la Chambre d’assemblée, malgré trois dissolutions dans l’espace d’une année, avait persisté à refuser les subsides au gouvernement, tant qu’elle n’aurait pas obtenu le redressement des griefs contenus dans les 92 résolutions. ,
Lord John Russell avait cru Irancher la situation en faisant adopter par le parlement anglais des résolutions qui
VOLFRED NELSON.
autorisaient Lord Gosford à prendre de force dans le coffre public l'argent dont il avait besoin pour le service civil. Ce procédé arbitraire et humiliant pour la Chambre d'assemblée mit le comble à la mesure; le peuple partout s’assembla pour protester contre les résolutions de Lord Russell et approuver la conduite de la Chambre
La première de ces assemblées eut lieu à St-Ours, le 7 mai 1837, sous la présidence de M. Séraphin Cherrier, de St-Denis. Wolfred Nelson fut le principal orateur de la circonstance ; il parla avec énergie en faveur des résolutions qui furent adoptées par l’assemblée avec enthousiasme. Ces résolutions rédigées dans un style vigoureux déclaraient: —
Que la mesure de Lord John Russell qui privait la Chambre de tout contrôle sur le revenu, était une violation flagrante de tous les droits accordés au Bas-Canada par la capitulation et les traités ;
Que le gouvernement qui pouvait avoir recours à des moyens si violents, détruire le droit par la force et la violence, était un gouvernement méprisable, indigne de tout respect et même de soumission ;
Que le peuple du Bas-Canada ne pouvait plus compter que sur son énergie, et que ses alliés naturels étaient les citoyens de la république voisine ;
Que le parlement anglais n'avait pas le droit de faire des lois pour l’administration intérieure de cette province, et que toute législation ainsi faite serait considérée comme nulle et tyrannique ;
Que le peuple du Bas-Canada s’abstiendrait autant que possible de consommer des articles importés, mais ferait usage de produits fabriqués dans le pays, afin de priver le gouvernement des revenus qu’il espérait obtenir en prélevant tous les droits imposés sur les marchandises étrangères ;
Que pour parvenir plus efficacement à la régénération de cette province, le Bas-Canada devait comme l’Irlande se rallier autour d’un seul homme ;
Que cet homme avait été marqué par Dieu, comme
O’Connell, pourêtre le chef politique, le régénérateur d’une nation ; quil avait été doué pour cela d’une force d'esprit et d'une éloquence incomparable , d’une haine de l’oppression et d’un amouï pour sa patrie que rien, ni promesses, ni menaces, ne pourraient jamais ébranler.
"Voilà, en substance, 'quelles furent les résolutions adoptées à l’assemblée de St-Ours. Elles ' devinrent le programme politique du temps, le canevas de toutes les résolutions qui furent adoptées dans les autres assemblées, le thème fécond qui inspira les orateurs du temps.
Effrayé de ces assemblées, Lord Gosford lança, le quinze de juin, une proclamation exhortant le peuple à s’abstenir de ces réunions séditieuses, et ordonnant aux magistrats et officiers de milice de les empêcher.
Cette proclamation ne fit qu’augmenter l’effervescence populaire ; elle fut dénoncée comme un attentat de plus aux droits des habitants du Canada. A bas la proclamation ! fut le cri général, et les assemblées se multiplièrent sur tous les points du pays.
Lord John Russell ayant fait savoir qu’il ne presserait pas l’exécution des résolutions passées par le parlement anglais, si les Canadiens voulaient eux-mêmes renoncer à leurs demandes, Lord Gosford réunit les Chambres, le 18 août, pour leur communiquer cette nouvelle. La Chambre d’assemblée crut qu’elle pouvait moins que jamais abandonner la position qu’elle avait prise sur la question des subsides, et elle fit part de cette résolution dans son adresse au gouverneur.
Lord Gosford, mécontent, prorogea aussitôt les Chambres, et l’agitation commença avec plus de vivacité que jamais.
Le 23 octobre eut lieu, à St-Charles, la grande assemblée des six comtés confédérés, savoir, les comtés de Richelieu, de St-Hyacinthe, de Rouville, de Chambly, de Verchères et de L’Acadie. 11 y avait là cinq ou six mille hommes, treize représentants du peuple, tous les habitants les plus influents de la rivière Chambly.
WOLFKED NELSON.
On jugea que personne n’était plus digne que le Dr Nelson de présider cette belle assemblée. Le bouillant docteur ouvrit le feu par un discours véhément, dans lequel il flagella les actes du gouvernement, et déclara que le temps des ménagements était passé, que le peuple devait être prêt à prendre les armes. M. Papineau ayant dans son discours exhorté les patriotes à rester sur le terrain constitutionnel, Nelson s’écria: — “ Eh bien ! moi, je suis d’opinion différente, je crois que le temps est arrivé de fondre nos cuillères pour en faire des balles.”
Des résolutions énergiques furent passées. Après une déclaration des droits de l’homme à la 89, ces résolutions blâmaient les destitutions des juges de paix et olliciers de milice qui avaient pris part aux assemblées de comtés, engageaient le peuple à faire des élections pour les remplacer par des hommes de son choix, et à dédaigner ceux que le gouvernement avait nommés, à s’organiser à la manière des Fils de la liberté et à se préparer à se défendre contre la force, si les circonstances l’exigeaient.
Le six novembre eut lieu la bagarre entre les Fils de la liberté et le Doric Club ; le 12, la destitutiou de soixante-un juges de paix accusés d’avoir pris part aux assemblées de comtés, et le 10 furent lancés les fameux mandats d’arrestation pour crime de haute trahison contre M. Papineau, le Dr O’Callaghan, le Dr Nelson, M. Morin, les chefs des Fils de la liberté et plusieurs autres personnes marquantes de la ville et de la campagne.
Nous avons dit plusieurs fois que ces mandats d’arrestation avaient été la principale et même la seule cause des événements malheureux de 1837. Les résolutions passées aux assemblées de comtés, les discours prononcés par M. Papineau et les autres chefs patriotes, et le fait même que dans plusieurs endroits on s’était réuni pour faire l’exercice militaires, ne pouvaient constituer le crime de haute trahison. Tous les jours, dans les pays constitutionnels, en Angleterre surtout, on fait plus de bruit que cela à propos
de questions beaucoup moins importantes. Si le gouvernement anglais lançait des mandats d’arrestation chaque fois que le peuple murmure, s’assemble et même casse les vitres, les prisons ne seraient pas assez grandes pour contenir tous les criminels, et il n’y aurait pas assez de cordes dans la Grande-Bretagne pour pendre les rebelles. Qu’il sullise de dire que le crime de haute trahison n’existe que lorsqu’il y a tentative ou dessein de renverser le gouvernement de Sa Majesté. D’ailleurs les mandats d’arrestation de 1837 étaient pour la plupart nuis, à leur face même, remplis d’informalités, plusieurs même signés en blanc.
Le fait est qu’on s’occupa fort peu d’être ou de ne pas être dans la légalité. Toute la question fut de mettre la main, n’importe comment, sur tous ceux qu’on redoutait et de les jeter en prison pour frapper de terreur le reste de la population.
L’elfel fut manqué, comme on sait. Les principaux chefs patriotes refusèrent de se laisser arrêter comme de vils criminels pour avoir exercé leurs droits de citoyens anglais, et la population résolut de les protéger. Parmi ceux qui ressentirent le plus profondément l’injure et l’injustice de ces accusations fut Wolfred Nelson. Il entra dans une grande colère et jura qu’on ne le prendrait pas ainsi, et les gens de St-Denis promirent de leur côté qu’ils ne le laisseraient pas arrêter. Partout alors sur les bords de la rivière Richelieu régna une grande agitation ; on se réunit, on s’indigna, on s’organisa et on résolut de repousser la force par la force ; ceux qui avaient des fusils les mirent en ordre et ceux qui n’en avaient pas convertirent les faux et les faucilles en sabres et en épées ; on alla jusqu’à faire des canons de bois.
Les premiers coups de fusil furent tirés sur le chemin de Longueuil où quelques braves Canadiens délivrèrent MM. Davignon et Demaray qu’un corps de cavalerie emmenait prisonniers à Montréal. Ce succès remplit les patriotes de joie et d’espérance. Ils avaient d’ailleurs pour les stimuler l’exemple du Dr Nelson, et la présence de Papineau, de
VVOLFRED NELSON.
Perrault, de O’Callaghan et de plusieurs autres de leurs chefs qui étaient venus se mettre sous leur protection. Ces braves gens ne calculaient pas la conséquence de leur révolution, ils n’avaient qu’une pensée, défendre leurs chefs.
Le 23 novembre, le Dr Nelson apprit qu’un corps de troupes de trois à quatre cents hommes, parti de Sorel dans le but de l’arrêter, était arrivé à St-Ours. Cette nouvelle s’étant répandue, une centaine d'hommes accoururent se réunir autour du docteur pour le défendre. Le Dr Nelson partit vers six heures du matin pour aller reconnaître la position de l’ennemi qui s’avançait à marche forcée sur St- Denis. Il revint à la hâte au village où on l’attendait, donna ordre de couper les ponls pour retarder la marche des troupes et lui donner le temps d’organiser la défense. Quelques minutes avant l’engagement, le Dr Nelson adressa la parole aux braves gens réunis autour de lui :
“ Mes amis, dit-il, je ne veux forcer personne à rester (i avec moi, mais j’espère que ceux qui resteront ferontleur el devoir bravement. Je n’ai rien à me reprocher dans ma “ conduite publique et je suis prêt à faire face à toutes les “ accusations qui seront légalement et justement por- “ tées contre moi, et si on me somme de me remettre entre *• les mains des autorités, conformément à la loi et aux “ usages, je me rendrai, mais je ne permettrai pas qu’on “ m’arrête comme un malfaiteur.”
Il avait à peine fini de parler que des balles anglaises vinrent abattre deux Canadiens qui tombèrent à ses côtés.
“ Vous voyez, mes amis, s’écria le Dr Nelson, que c’est à “ nos vies qu’on en veut, vendons-les chèrement au moins ; 11 soyez fermes, visez bien, ne vous exposez pas inutilement “ et que tous vos coups portent.”
Après une lutte acharnée, qui dura depuis neuf heures du matin jusqu’à quatre heures de l’après-midi, les troupes anglaises furent forcées de reprendre à la hâte le chemin de Sorel, laissant plusieurs morts et blessés sur le champ de bataille, une partie de leurs bagages, des munitions et un canon.
Le Dr Nelson se distingua, dans cette glorieuse journée du 23 novembre 1837, par sa présence d’esprit et son courage ; il fut digne des braves qu’il commandait.
Lorsque la bataille fut finie et que les patriotes, qui avaient poursuivi avec ardeur les habits rouges, furent revenus au village, le Dr Nelson les assembla et leur dit : “ Mes amis, nous avons le droit d’être fiers de la victoire “ que nous venons de remporter, vous avez noblement fait “ votre devoir, mais nos têtes sont en jeu maintenant, il “ n’y a plus moyen de reculer, il faut que nous tenions “ bon, que nous acceptions comme des hommes les consé- “ quences de nos actions.
Il peut se taire d ailleurs que notre succès décide le “ gouvernement à nous traiter avec plus de respect qu’au-
paravant et à nous faire des propositions honorables. “ Attendons.”
Les adversaires même du Dr Nelson ont rendu hommage à la bravoure et à l’habileté qu’il déploya pendant le combat et à 1 humanité avec laquelle il traita et soigna les soldats blessés qui restèrent sur le champ de bataille. Six mois plus tard, lorsque le Dr Nelson était en prison, deux de ces soldats lui donnèrent une preuve touchante de reconnaissance. Une nuit qu’ils étaient de garde, ils lui offrirent de le faire évader, mais il ne voulut pas accepter l’offre de ces braves gens.
Le lendemain de St-Denis fut triste pour la cause nationale, car les patriotes réunis à St-Charles étaient battus, et les Canadiens découragés s’enfuyaient dans toutes les directions.
Le Dr Nelson se voyant abandonné de tout le monde, et sachant que les troupes anglaises ne tarderaient pas à venir à St-Denis, se décida à partir pour les Etats-Unis. Triste situation que celle où il se trouvait en ce moment !
Il lui fallait briser tous les liens qui l’attachaient à son pays, à l’endroit en particulier où il avait vécu dans le bonheur et la prospérité, se séparer de tout ce qu’il aimait,
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laisser sa famille et ses biens à la merci de la haine et de la vengeance de ses ennemis.
Mais c’est un peu l’histoire de tous ceux qui se jettent dans les hasards des révolutions, dans les nobles luttes du droit contre la force. La fortune inconstante les conduit, du jour au lendemain, du Capitole à la Roche tarpéienne, de la gloire à l’humiliation. Les vainqueurs d’hier, proscrits aujourd’hui, ne trouvent plus sur ce sol de la patrie qu’ils aimaient tant, un pied de terre où ils soient en sûreté; souvent on les voit parcourir, tristes et désolés, les pays étrangers et traîner misérablement, loin de la patrie, les restes d’une existence brisée.
Le Dr Nelson se dirigea donc du côté de la frontière. C’était dans les derniers jours de novembre. Le temps était froid, les chemins impraticables, les townships de l’Est parcourus en tous sens par des bandes de volontaires qui brûlaient du désir de mettre la main sur les chefs des rebelles, sur ceux dont la tête était mise à prix.
Pendant quinze jours, il eut à supporter toutes les tortures du froid, de la faim et de l’inquiétude, marchant la nuit à travers les bois, dans l’eau et la boue jusqu’aux genoux, se cachant le jour, obligé quelquefois de revenir sur ses pas pour ne point tomber au pouvoir des volontaires, d’avoir recours à toute espèce de subterfuges pour se procurer un peu de vivres. Une couple de fois, il faillit périr en traversant des ruisseaux ou des marais.
Le douze décembre, des volontaires le rencontrèrent et le firent prisonnier. Ce fut un bonheur pour lui, car il était épuisé et n’aurait pu mener longtemps encore une existence aussi misérable. La nouvelle de son arrestation produisit une grande joie parmi les bureaucrates. Lorsqu’il traversa les rues de Montréal, ils s’attroupèrent autour de la voiture qui le conduisait en prison, et plusieurs d’entre eux, les iâches ! l’insultèrent; on dit même qu’un misérable osa lui cracher à la figure.
Lorsque les exploits sanglants de Colborne eurent réta-
bli le calme dans le Bas-Canada, il fallut songer aux prisonniers qui encombraient les prisons. Lord Gosford avait été rappelé en Angleterre, au mois de janvier 1838, et deux mois après, Lord Durham avait été nommé gouverneurgénéral et commissaire royal chargé de pouvoirs extraordinaires.
Il avait pour mission spéciale de faire une enquête sur la situation du pays et d’adopter les mesures nécessaires pour rétablir la paix dans les deux provinces. Ne sachant trop que faire des prisonniers politiques et croyant qu’un acte de clémence aurait un bon effet sur l'esprit de la population, il lança, dans le mois de juin, une ordonnance qui graciait presque tous les détenus, mais en condamnait huit sans procès à la déportation aux Bermudes.
Ces huit victimes étaient WolfredNelson, MM . Bouchette, Bonaventure Viger, Marchessault, Gau vin, Goddu, R. Des- Rivières et le Dr H. Masson. Ils partirent pour leur triste exil, le 7 juillet, à bord du vaisseau royal le u Yestal” ; mais ils n’y furent pas longtemps, car trois mois après, le parlement impérial annulait l’ordonnance de LordDurham, qui les avait condamnés sans procès.
Le Dr Nelson quittait les Bermudes, mais comme il ne pouvait pas revenir dans le pays où on aurait pu l’arrêterde nouveau, il s’établit à Plattsburgh avec sa famille, et se remit à la pratique de sa profession. Il avait besoin de travailler pour refaire sa fortune, car de tout ce qu’il avait si péniblement acquis au Canada il ne lui restait plus rien ; les soldats qu’il avait battus étaient retournés à St-Denis et avaient bravement vengé leur défaite en incendiant toutes ses propriétés.
Lorsque M. Lafontaine eut fait adopter par la Chambre son bill d’amnistie générale, il se hâta d’en profiter pour revenir dans le pays. Il s’établit à Montréal où les sympathies et la confiance publiques lui créèrent en peu de temps une belle clientèle.
Mais sa nature militante et sa popularité devaient bientôt
WOLFRED NELSON
le rejeter encore dans Jes luttes politiques. 11 fut de ceux qui, sous la sage conduite de M. Lafontaine, acceptèrent le nouvel ordre de choses et crurent y voir les moyens de conquérir les droits politiques pour lesquels il avait si vaillamment combattu. En 1845, les électeurs du comté de Richelieu, qui ne l'avaient pas oublié, lui demandèrent de poser sa candidature contre l’hon. Denis-Benjamin Viger, qui avait accepté la tâche difficile de gouverner le pays contre les vœux de la majorité bas-canadienne.
La lutte fut vive, mais la parole et la présence du Dr Nelson réveillèrent dans les campagnes où il avait autrefois vécu, des sympathies dont il fut impossible de triompher. Les habitants du comté de Richelieu se seraient crus déshonorés de rejeter l’homme qui pour la cause nationale avait tant souffert, celui de leurs chefs qui était resté avec eux jusqu’à la fin, celui qui avait battu les Anglais à St-Denis.
Le Dr Nelson fut touché des preuves de reconnaissance et d’amitié qu’on lui donna dans cette élection, il apprit à estimer davantage ce qu’il y a, ce qu’il y avait surtout à cette époque de bon, de noble et de généreux dans le cœur de la population canadienne-française.
Il représenta le comté de Richelieu jusqu’en 1851.
11 était en Chambre, lorsque fut discuté et passé le célèbre bill d’indemnité pour les pertes de 1837.
On sait les colères que ce bill souleva parmi les loyaux du Haut et du Bas-Canada, les cris de fureur qu’on poussa contre tous ceux qui avaient pris part à l’insurrection. Lorsque le Dr Nelson vit cette explosion de haine, lorsqu'il entendit hurler à ses oreilles les cris de traître et de rebelle , il se leva comme un lion en furie et lança à ses adversaires d’une voix tremblante de colère et d’émotion l’apostrophe suivante :
“ Je déclare à ceux qui nous appellent moi et mes amis “ des traîtres, qu’ils en ont menti par la gorge et je suis “ prêt à prendre ici ou ailleurs la responsabilité de ce que “ je dis. Mais, M. l’Orateur, si l’amour que je porte à mon
“ pays, si l’attachement que j’ai pour la Couronne anglaise “ et notre glorieuse souveraine constituent le crime de haute “ trahison, oh ! alors, vraiment je suis un rebelle. Mais je xt dis à ces messieurs en pleine ligure que ce sont eux et “ leurs pareils qui t'ont les révolutions, renversent les trônes,
“ foulent aux pieds dans la poussière les couronnes et “ brisent les dynasties. Ce sont leurs iniquités qui sou- “ lèvent les peuples et les jettent dans le désespoir. Je
renonce volontiers à toute réclamation pour les pertes “ considérables qu’on m’a si cruellement infligées, car j’es-" “ père avec la grâce de la divine Providence que je pourrai, “ à force de travail et "malgré mon âge avancé, m’acquitter “ de mes obligations et payer ce que je dois. Mais indemni- “ sez ceux dont on a détruit les biens à cause de moi ; il y “ a des centaines de braves gens aujourd’hui réduits à la “ misère dont le seul crime fut d’avoir confiance dans “ l'homme qu’ils aimaient; rendez à ces infortunés ce •“ qu’ils ont perdu, indemnisez-les, je ne demande rien de “ plus.”
La peine qu’il se donna pour le succès du bill d’indemnité , la chaleur avec laquelle il plaida la cause des Canadiens, soulevèrent contre lui les colères et les vengeances des fanatiques. Aussi, lorsqu’en 1849, notre ville fut pendant plusieurs jours à la merci des émeutiers, le Dr Nelson et sa famille furent obligés de se tenir cachés chez un ami, et le soir même qu’ils se sauvèrent, leur maison fut attaquée avec fureur et fort maltraitée, il n’y resta ni portes ni fenêtres.
Lorsque M. Papineau rentra, lui aussi, dans la politique à son retour de l’exil, les deux anciens amis qui avaient si longtemps combattu les mêmes combats côte à côte, se trouvèrent dans des camps opposés et se portèrent des coups terribles et regrettables.
En 1851, le Dr Nelson sortit de la politique pour se consacrer exclusivement à sa profession.
En 1854, cependant, il fut le candidat du parti conservateur pour la mairie contre M. Fabre, père de Monseigneur Fabre, et remporta la victoire après une lutte acharnée.
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L’élection terminée, le Dr Nelson fut promené en triomphe à travers les rues de la ville. En passant sur la Place d’Armes, le docteur aperçut, dans la foule qui l’acclamait, quelqu'un dont la vue le frappa. Il reconnut le ministre protestant qui, en 1838, alors qu’il était prisonnier, lui avait rendu de grands services et l’avait accompagné de l’endroit où il avait été arrêté jusqu'à la prison de Montréal pour le protéger et l’encourager dans sa détresse. Le Dr Nelson ordonna au cocher d’arrêter les chevaux, descendit de voiture, serra cordialement la main du ministre et le força de monter dans son carrosse.
Le ministre protestant aimait à raconter cette scène et il disait : “ J’ai été deux fois en voiture avec le Dr Nelson, (l mais dans des circonstances bien différentes. La première ** fois, nous étions en charrette, le docteur était prisonnier “ et nous traversions les rues de Montréal au milieu des “ injures et des manifestations les moins agréables. La “ seconde fois, nous étions dans un carrosse tiré par quatre “ chevaux. Le Dr Nelson venait d’être élu maire de Montu réalet le peuple se pressait sur notre passage en poussant. u des cris de triomphe.”
Il aurait pu ajouter, pour rendre le contraste encore plus frappant, que parmi ceux qui l’avaient acclamé, la seconde fois, il y en avait plusieurs de ceux qui l’avaient hué la première fois.
Le Dr Nelson avait été nommé inspecteur des prisons en 1851 ; il fut plus tard nommé président du bureau des Inspecteurs et du Collège des Médecins et Chirurgiens du Bas- Canada. Il déploya dans toutes les charges qui lui furent confiées, le zèle, l’énergie et l’activité dont il avait fait preuve dans les luttes politiques.
Son dévouement, pendant le typhus de 1848 et le choléra de 1854, lui méritèrent l’admiration et la reconnaissance publiques ; il se multiplia, brava cent fois la mort pour secourir les malheureux pestiférés. Dans les hôpitaux, au sein des épidémies comme sur le champ de bataille, il ne
reculait jamais devant le danger et payait héroïquement de sa personne.
C’est ainsi qu’il termina sa carrière, faisant le bien, dévoué à toutes les bonnes causes, à toutes les œuvres de la charité ou de la science, s’occupant plus de rendre service à ses semblables que de s’enrichir, entouré de l’estime publique, cher au peuple dont il fut toujours le protecteur et I ami dévoué. Tant de travail et d’activité, chez un homme qui se fait vieux, abrège nécessairement la vie.
Dès 1861, le Dr Nelson s'aperçut que ses forces s’en allaient, il languit pendant près de deux ans et s’éteignit, le 17 juin 1863, à l’âge de soixante-onze ans, laissant un nom honoré et des souvenirs qui vivront aussi longtemps que le peuple canadien.
Ceux qui ont connu le Dr Nelson se. souviennent de sa grande et imposante taille — il avait six pieds et deux pouces — de sa figure vive et énergique, de son regard ardent comme celui de l’aigle, de son extérieur militaire qui le faisait ressembler à un amiral anglais.
Tout dans sa personne et sa physionomie, dans ses ma- • nières et ses paroles commandait ; on y voyait un singulier mélange de vivacité et de distinction, de brusquerie et de bienveillance ; c’était une nature d’or et de poudre à canon, bouillante, impétueuse et philanthropique, toujours ouverte aux généreuses pensées, aux nobles sentiments, susceptible de terribles colères et de grands dévouements, obéissant à 1 impulsion du moment, faisant ce que le devoir et l’honneur lui dictaient, sans s’occuper des conséquences de ses actions, ainsi qu’il l’a prouvé en 1837. Il avait l’âme d’un héros et le cœur d’une sœur de charité. Personne plus que lui n’admirait les œuvres de la religion catholique et ne rendait plus volontiers hommage aux grandeurs de notre foi, au dévouement de nos prêtres et de nos religieuses; il avait le respect de tout ce que nous respectons, admirait ce que nous vénérons.
“Pourquoi cet homme-là n’est-il pas catholique?” disaient les gens qui l’avaient entendu parler.
VOLFRED NELSON.
Ses discours dénotaient un esprit droit, une intelligence cultivée, la connaissance de l’histoire et des luttes soutenues dans tous les temps par la liberté contre la tyrannie. Gomme son frère Robert, c’était plutôt un homme d’action que de discussion, un soldat qu’un orateur, un agitateur qu’un diplomate. Sa nature belliqueuse et son esprit prompt comme l’éclair répugnaient aux atermoiements et aux compromis, en face d’un principe clair, d’un sentiment juste. Il y avait plus de Brutus que de Fabius chez lui, il n’aurait pas vaincu Annibal par la temporisation.
Le peuple aimait cette nature mâle et vigoureuse, il admirait cette parole franche, énergique, cette repartie terrible, il croyait à la bonne foi et à la sincérité du docteur Nelson. “ C’est un homme,” disaient les braves gens de la campagne. “ Nous ne voulons pas d’autre médecin que lui,’' ajoutaient les femmes.
C’était en effet l’un des médecins les plus distingués du temps, aussi doux et dévoué pour sfes malades que terrible pour ses adversaires politiques ; il y avait une chose qu’il n’oubliait jamais surtout, c’était d’avertir à temps ceux qu’il ne pouvait sauver, afin qu’ils eussent le temps de se préparer. Il était le premier à envoyer chercher le prêtre, et cependant il était protestant.
Le Dr Nelson a eu ses défauts ; il a commis sans doute des fautes, son tempérament nerveux et sa nature ardente l’ont peut-être entraîné trop loin en certaines circonstances, mais il n’en restera pas moins comme l’un des types ies plus populaires d’une époque de luttes, d’une génération de grands caractères.
Le peuple canadien n'oubliera jamais celui dont la vie tout entière fut consacrée à la conquête de ses droits et de sa liberté politique. Nous devons d’autant plus apprécier ce qu'il a fait pour nous qu'il était d’une origine différente de la nôtre, qu’il a combattu et souffert pour un peuple dont il ne partageait pas les croyances religieuses et nationales.
P. S. — Le Dp Nelson avait épousé, en 1819, mademoiselle Charlotte de Fleurimont, d’une vieille famille française alliée à plusieurs des plus nobles familles canadiennes et dont le nom est mentionné avec honneur dans les annales militaires du Canada. De ce mariage il eut plusieurs enfants dont voici les noms : Horace et Alfred, qui furentt ous deux d’excellents médecins, morts, le premier, en 1863, et l’autre, l’automne dernier, à uu âge peu avancé ; Charles-Arthur, qui passa presque toute sa vie aux États-Unis où il fonda et rédigea un journal, mort, il y a six ans ; Dlle Sophie, maintenant madame veuve Brosnam ; Dlle Julia, qui épousa M. J.-S.-C. Wurtele, avocat estimé de cette ville, morte il y a trois ans ; et MM. Walter et Charles Nelson, tous deux marchands de Montréal. Deux autres moururent l’année même de leur naissance. Tous furent élevés dans la religion catholique.
Le Dr Nelson était en prison, lorsque M. Girouard, prisonnier lui-même, crayonna son portrait. Il avait, comme on le voit, le costume d’étoffe des patriotes.
Montréal, 1er Mai 1873.
CHARLES-OVIDE PERRAULT
Parmi toutes les figures que l’histoire des événements de 1837 et 1838 olfre à notre admiration, il n’en est pas de plus sympatique, de plus glorieuse que celle de Charles-Ovide Perrault. Le patriotisme serait un vain mot, si les Canadiens- Français n’avaient pas d’enthousiasme pour ce qu’il y a d’héroïque dans la vie et la mort de cet infortuné jeune homme, tué à l’âge de 28 ans sur le champ de bataille de St-Denis, en combattant pour la liberté de sa patrie.
Charles-Ovide Perrault appartenait à une des familles les plus anciennes et les plus estimées de ce pays. Il était fils de M. Julien Perrault et frère de M. Louis Perrault, imprimeur, de Madame Fabre et de Madame Lévesque. Madame Perrault sa était une demoiselle Lamontagne, une
femme d’un esprit remarquable et d’un patriotisme ardent.
Charles-Ovide Perrault naquit en 1809.
Après un cours d’études brillant au collège de Montréal, il commença à étudier lé droit en 1827, sous l’hon. D.-B Viger, et le 3 juillet 1832, il fut admis au barreau.
M. Perrault avait commencé tout jeune à suivre les événe-
ments politiques et brûlait depuis longtemps de prendre part à la lutte glorieuse que les chefs de la population canadienne soutenaient contre la bureaucratie. Aussi, il était à peine reçu avocat, qu’il se distinguait dans l’élection de M. Tracey parmi les partisans les plus utiles de la cause de la liberté.
Le trente avril 1834, il assista à une assemblée tenue à Blairfindie dans le comté de Chambly, et fit en faveur des 92 résolutions un discours qui produisit un grand effet. Le quinze mai suivant, dans une assemblée convoquée à St-Edouard, dans le comté de Napierville, il soutenait la cause des patriotes contre le représentant du comté, M. Languedoc, qui avait voté dans la Chambre d’assemblée contre les 92 résolutions, et portait le dernier coup à l’influence du parti tory dans ce comté. On peut dire que depuis cette époque le comté de Napierville n’a cessé d’être libéral.
Le quinze juillet, les délégués des différentes paroisses du district de Montréal, réunis en convention à Montréal, le choisissaient pour leur secrétaire.
Le 4 novembre suivant, les électeurs du comté de Vaudreuil rendaient hommage à ses talents et à son patriotisme en l’élisant par acclamation leur représentant dans l’assemblée législative.
Dans le mois de février 1833, il adressa la parole aux électeurs du comté de Stanstead et lit en anglais un discours remarquable.
Lorsque la Chambre s’ouvrit, dans le mois de juillet suivant, M. Perrault prit place immédiatement parmi les députés les plus intelligents et les plus décidés à revendiquer les droits de la Chambre et du peuple contre la bureaucratie. Il joua un rôle important dans la discussion irritante provoquée par les nominations arbitraires des commissaires de petites causes. C’est lui qui fit motion que la correspondance échangée entre le gouverneur et les commissaires qu’il avait nommés fût produite devant la Chambre. Lord Aylmer, craignant que cette correspondance ne
CHARLES-OVIDE PERRAULT
mit au jour son favoritisme et sa duplicité, refusa de se rendre au désir de la Chambre en se retranchant derrière les privilèges de la Couronne.
M. Perrault confirma par sa conduite à la chambre la confiance que le peuple et les chefs patriotes avaient dans ses talents et son amour du travail.
A un dîner public donné à Montréal, le jour de la St-Jean- Baptiste, le 24 juin suivant, il prononça un excellent discours sur les avantages du système électif. Quelque temps après, il prenait la parole dans une assemblée des réformistes du comté de Missisquoi et se faisait admirer par les anglais comme par ses compatriotes. Lord Aylmer ayant été remplacé, dans le mois d’août, par Lord Gosford, les membres libéraux de la chambre d’assemblée se réunirent aux Trois-Rivières pour délibérer sur la ligne de conduite qu’ils devaient adopter vis-à-vis du nouveau gouverneur. M. Perrault fut nommé secrétaire de la convention.
Le 27 octobre suivant, Lord Gosford convoquait les chambres. M. Perrault fut en quelque sorte la cheville ouvrière du parti libéral durant cette session, il était le secrétaire banal de tous les comités, de toutes les réunions, rédigeait les motions, écrivait dans les journaux et prenait la parole sur la plupart des questions importantes. 11 se montra le champion ardent de l’agriculture et de l’éducation, l’avocat dévoué de toutes les causes qui avaient pour objet le progrès moral et matériel de ses compatriotes.
La peine qu’il se donna pour faire incorporer le collège de Chambly, le fit considérer comme l’un des fondateurs et bienfaiteurs de ce collège. 11 fit une guerre implacable aux employés publics, aux juges et aux magistrats qui déshonoraient alors leurs positions par leur vénalité et leur démoralisation.
Inutile de dire qu’il fut un de ceux qui refusèrent de voter les subsides pour plus de six mois, si Lord Gosford refusait de redresser les griefs contenus dans les 92 résolutions. Lord Gosford ayant prorogé la chambre en lui adressant une
BIOGRAPHIES ET rORTRAITS.
sévère remontrance, des assemblées eurent lieu dans différentes parties du pays pour approuver la conduite des députés. Les électeurs de Vaudreuil se réunirent, le 26 juillet, et adoptèrent des résolutions approuvant la manière dont leur jeune et populaire député avait rempli ses devoirs. M. Perrault fut un des organisateurs de la célèbre assemblée qui eut lieu à St-Laurent, le 15 mai 1837, pour prendre eu considération les résolutions adoptées par le parlement impérial contre lès patriotes. Le comté de Berthier voulant lui aussi protester contre ces mesures inopportunes, invita M. Perrault à venir leur adresser la parole. L'assemblée eut lieu le 18 juin, malgré la proclamation de Lord Gosford qui défendait les réunions publiques et qui fut placardée, le matin même du 26, dans toutes les places publiques du village de Berthier. M. Perrault parla éloquemment à l’appui d’une résolution qui blâmait les mesures adoptées par le gouvernement pour intimider le peuple.
A une assemblée tenue à Montréal, le 29 juin, il proposa lui-mème une résolution énergique contre la conduite de Lord Gosford. Nommé membre du comité central qui avait pour mission d’agiter le peuple, il s’occupa d’organiser des comités dans le comté de Montréal. Le 16 juillet, il était au Sault-au-Récollet et y établissait un sous-comité dont le principal but devait être d’empêcher le peuple d’acheter des marchandises étrangères et de l’engager à ne porter que des étoffes fabriquées dans le pays.
Le 6 août, les électeurs du comté de Vaudreuil s’assemblèrent, malgré la défense des autorités, et adoptèrent les résolutions les plus énergiques contre le gouverneur et le gouvernement impérial. M. Perrault y déploya toutes les ressources de son talent. On aurait dit qu’il avait le pressentiment qu’il parlait pour la dernière fois aux électeurs de son comté.
Le 18 août, Lord Gosford, que l’agitation populaire commençait à effrayer, convoqua la Chambre pour lui soumettre les résolutions coercitives proposées par Lord Russell. M. Perrault lit partie de la majorité qui signa une adresse
CHARLES-OVIDE PERRAULT
au gouverneur pour dénoncer ces résolutions et déclarer que la Chambre ne procéderait pas à la dépêche des affaires avant qu’elles n’eussent été retirées.
On sait ce qui arriva ; le gouverneur et les députés se *séparèrent sans avoir pu s’entendre et l’agitation prit de jour en jour des proportions plus considérables. M. Perrault se lança plus que jamais dans le mouvement qui entraînait alors toutes les âmes généreuses et dévouées vers une lutte dont elles ne calculaient ni les dangers ni la portée.
11 était de ces natures d’élite chez qui l’amour de la patrie et de la liberté l’emporte sur les considérations personnelles, natures héroïques qui sont l’honneur de l’humanité, la gloire des nations. Personne n'entra dans la voie fatale mais glorieuse de la résistance avec plus de désintéressement et de conviction.
Le peuple se rallie autour de ces hommes, aux époques de luttes et d’agitation, il les suit, car il sait que les motifs les plus nobles les inspirent et qu’ils le conduiront toujours dans le chemin de l’honneur.
Le o septembre, Charles-Ovide Perrault fut nommé membre honoraire de l’association des “ Fils de la liberté. ” Le 23 octobre, il était à la grande assemblée des six comtés tenue à St-Charles, et prenait part à la rédaction des résolutions que le peuple y acclamait au milieu des démonstrations les plus enthousiastes. Le 6 novembre, les Fils de la liberté en venaient aux mains avec les membres du Doric Club, la maison de M. Papineau était attaquée, et les bureaucrates saccageaient l’imprimerie de M. Louis Perrault, le frère de notre héros. Le IG novembre, des mandats d’arrestation furent émis contre les chefs du parti national. M. Perrault ne se croyant pas menacé personnellement, s’occupa de sauver ceux dont l’existence et la liberté l’intéressaient si vivement. 11 fit partir M. Fabre, son beau-frère, pour Lavaltrie, avec sa femme et son enfant qui est aujourd’hui M. Hector Fabre, et contribua considérablement à assurer la fuite de M. Papineau et du Dr O'Callaghan. Mais deux ou
trois jours après, le dix-huit, il fut averti qu’il était lui-même en danger.
Il se déguisa le mieux qu’il put, se couvrit le corps d’une capote de gros drap gris, se mit sur la tête une casquette de volontaire et partit pour Lavaltrie où il trouva la famille * Fabre chez le curé de cette paroisse. Lorsqu’il reçut le conseil de quitter la ville, il avait commencé à écrire pour la Minerve un article qu’il n’eut pas le temps de finir. Cette relique mérite d’être conservée, la voici :
Des mouvements militaires dans toutes les directions, d’excessives précautions prises de toutes parts, l’alarme sonnée par les trompettes de l’administration nous disent qu'il y a des doutes, de la crainte de la part des autorités constituées pour veiller à la paix et à la conservation de la tranquillité intérieure, et cependant pas un mot là-dessus de la part du gouverneur qui, en sa qualité de chef militaire, ne doit pas ignorer toutes ces manœuvres. L’on accuse ainsi tacitement le peuple, les Canadiens de 1775 et de 1812, sans cependant leur donner par leurs représentants l’occasion de repousser l’oppression, l’insulte et les outrages dont on les accable. Son Excellence a-t-elle donc reconnu que des hommes qui ont souvent imaginé des complots révolutionnaires, pour avoir le mérite et le plaisir de les dénoncer les premiers et de s’en faire un titre en temps et lieu, l’ont trompée ? A-t il donc vu que les signataires de la “ Supplique Respectueuse ” sont ceux qui, pour excuser leurs excès passés et chercher quelques prétextes dans
Il n’eut pas le temps de compléter sa phrase.
Ne se croyant pas en sûreté à Lavaltrie, M. Perrault partit avec M. Fabre pour Contrecœur et de là se rendit à St- Antoinc d’où il traversa à St-Denis.
Il y trouva le peuple dans une grande excitation. Le Dr Wolfred Nelson avait résolu de ne pas se laisser arrêter, et les patriotes accourus autour de lui des paroisses environnantes, étaient décidés à le défendre. M. Perrault approuva le projet qu’ils avaient formé et se joignit au Dr Nelson pour préparer la défense.
Le 23 novembre, de bon matin, les patriotes arrêtaient, à l’entrée du village de St-Denis, un jeune officier anglais et
CHARLES-OVIDE PERRAULT
le concluaient devait le Dr Nelson. Cet officier était l’infortuné èofonâ^Ven- qui apportait la nouvelle que des troupes étaient parties de Sorel pour St-Denis sous le com- •mandement du colonel Gore. Le Dr Nelson étant allé faire une reconnaissance, eut à peine le temps de revenir au village où il trouva les patriotes retranchés dans une grande maison de pierre occupée par Madame St-Germain, et située à l’entrée nord-ouest du village, sur le chemin par où les troupes étaient obligées de passer. M. Perrault que le Dr Nelson avait nommé son aide-de-camp, se multiplia pour mériter la confiance que le chef des patriotes avait en lui et faire en sorte que la première lutte fût un triomphe pour la cause nationale. A part une soixantaine de Canadiens qui avaient de bons fusils à pierre, les autres n'avaient pour armes que des bâtons, des fourches et des faux. Le Dr Nelson leur dit, avant l’arrivée des troupes, qu’ils devaient réfléchir avant d’engager la lutte, qu’ils étaient parfaitement libres de s’en aller, que pour lui il était disposé à se remettre entre les mains des autorités si on le traitait conformément à la loi, mais qu’il ne se ferait pas arrêter comme un malfaiteur.
Il avait à peine fini de parler que deux patriotes tombaient à ses côtés. 11 y eut un moment de découragement parmi les Canadiens, mais ranimés par leurs chefs et excités par le désir de venger leurs compatriotes, ils se mirent à tirer avec une ardeur et une habileté qui firent comprendre au col. Gore que l’alfaire serait chaude. La bataille était engagée depuis environ une demi-heure, lorsque le Dr Nelson donna l’ordre à M. Perrault de traverser le chemin pour aller avertir un certain nombre de patriotes qui s’exposaient inutilement aux balles et aux boulets de l'ennemi. Perrault partit à la hâte et reçut en traversant le chemin une balle dans l’abdomen. Il faiblit un instant, mais trouva cependant assez de force pour se rendre seul dans la maison de M. D’Eschambeau où il se coucha en arrivant. Pendant qu’une vieille femme le pansait, un boulet de canon défonça le toit
de la maison et tomba à quelques pas du jeune et noble blessé. Tant que la bataille dura, M. Perrault ne put avoir les soins que réclamait sa blessure, mais vers trois heures, lorsque les troupes battues commencèrent à retraiter, le Dr Nelson accourut auprès de M. Perrault et constata avec douleur que la blessure était mortelle.
Laissons ici la parole au révérend M. Deniers, curé de St-Denis, à qui M. le sénateur1 Fabre, neveu du défunt, avait écrit pour avoir des renseignements. Voici sa réponse :
St-Denis, 26 Février 1856.
Monsieur,
Je regrette de n’ètre pas en état de vous donner tous les renseignements que vous me demandez sur M. Ovide Perrault, mort à St- Denis.
Le 23 novembre 1837, jour de la bataille de St-Denis, immédiatement après que les troupes eurent commencé à retraiter, vers 3j heures p.m., plusieurs patriotes accoururent au presbytère me demandant de venir assister les blessés. Dans la première maison où j’entrai pour visiter un de ces blessés, je rencontrai le Dr Nelson qui me dit de vouloir bien passer chez M . D’Eschambeau, où je trouverais M . Ovide Perrault, dont la blessure lui paraissait mortelle. Je crois qu’il ajouta que la blessure était dans l’abdomen. C’est la première nouvelle que j’eus de la présence de M. Perrault dans notre village. J’ai compris, par ce qui me fut rapporté, que c’est en traversant la rue, pas loin de la maison où je rencontrai le Docteur Nelson, que M. Perrault fut atteint d’une balle. Cette maison est à *5 arpent de la maison seigneuriale. Je courus chez M. D’Eschambeau, j’y trouvai notre pauvre blessé, que j’avais connu, et avec qui je m’étais rencontré en deux ou trois circonstances en ville et à bord du bateaa-à-vapeur. La famille D’Eschambeau avait abandonné la maison. Je ne vis dans la maison, outre le malade, qu’une vieille femme et deux hommes, dont l’un près du lit, était, je crois, le Dr Cartier. Pendant que j’administrais l'extrême-onction, je crois qu’une couple d’hommes entrèrent. Rien de plus silencieux et de plus sombre que cette maison . Tous les contrevents étaient fermés. Le malade avait sa parfaite connaissance et me reconnut. Il était calme. Pendant que j’étais avec lui, je vis qu’il éprouvait les plus cruelles douleurs dans le bas-ventre. Ses belles couleurs avaient disparu, et une pâleur tirant sur le jaune couvrait son visage. Peut-être n’avait-il pas perdu toute espérance. Quand je lui
CHARLES-OVIDE PERRAULT
dis que je ne serais pas son ami, si je ne lui disais pas que sa blessure était grave, qu’on craignait pour lui, qu’il fallait mettre ordre aux affaires de sa conscience, il me parut résigné à la volonté de • Dieu, j’entendis sa confession, lui donnai l’extrême-onction, et l’indulgence in articulo mortis. Je le quittai, je crois, comme le soleil se couchait. Si je me rappelle bien, il mourut cette nuit-là même. Les funérailles n’ont pas eu lieu ici ; le corps fut transporté à St-Antoine ; c’est là qu’il a été enterré. La maison où les patriotes se défendaient pouvaient être à 1 arpent de la maison de M. D’Eschambeaù.
Voilà ce qui est à ma connaissance relativement à ce que vous m’avez demandé. Je n’ai pu vous faire une plus prompte réponse.
J’ai l’honneur d’être,
Monsieur,
Votre respectueux serviteur,
F. Demers, ptre.
La nouvelle de la mort de M. Perrault produisit partout la plus douloureuse sensation, fit couler les larmes les plus sincères. Lajoie produite parmi les patriotes par le triomphe du Dr Nelson et de ses braves compagnons, ne put compenser la peine que leur faisait éprouver la fin prématurée d’une existence qui leur, était si chère. Les électeurs du comté de Yaudreuil dont il était l’orgueil et l’espoir, furent frappés de stupeur, lorsqu’ils apprirent la fatale nouvelle.
Ces regrets n'étaient pas exagérés, car il n’y a pas de doute que M. Perrault serait aujourd’hui, s’il eût vépu, l’un des hommes les plus distingués de ce pays. La nature lui avait prodigué ses dons les plus précieux, l’avait orné des qualités qui font le bon et grand citoyen. Doué d’un jugement solide, d’un esprit vif et pénétrant, habile dans l’art de parler et d’écrire, il était déjà, à vingt-huit ans, un excellent avocat, un orateur estimé et un des premiers écrivains du temps. Lui et M. Morin étaient considérés comme les deux meilleures plumes de l’époque. Ses écrits et ses discours se faisaient remarquer par la force du raisonnement, l’énergie des convictions et la distinction du langage. Il était plus orateur parlementaire que tribun, plus argumentateur
que sentimental ; il n’avait pas l’éloquence populaire de Rodier, mais il excellait à faire ressortir dans un langage clair, précis et énergique tous les arguments intrinsèques ou substantiels d’une question. La conviction et l’honnêteté se manifestaient dans ses paroles et leur donnaient une valeur considérable.
Un extérieur des plus agréables ne contribuait pas médiocrement a lui donner le prestige et les sympathies dont il jouissait. C’était un des plus beaux garçons de son temps. Il était grand, bien fait et distingué dans sa figure comme dans ses manières, blond avec des yeux noirs ; son teint était riche, sa physionomie sérieuse et réfléchie, mais empreinte de bienveillance, son maintien imposant.
C’était une nature chevaleresque, généreuse et enthousiaste, mais tempérée, contrôlée par un esprit réfléchi, par le sentiment du devoir et des convenances.
Est-il nécessaire de parler de son patriotisme, quand sa mort est là pour l’attester ? Il aimait son pays et sa religion d’un égal amour, il était aussi bon chrétien que dévoué patriote. Il n’avait pas honte d’affirmer sa foi et de pratiquer ouvertement ses devoirs de catholique. M. T. -S. Brown, qui était l’un de ses amis les plus intimes, et qui eut souveut l’occasion de coucher dans la même chambre, dit que la première chose qu’il faisait, le matin à son lever, était de se mettre à genoux pour faire sa prière. Et il n’avait pas de la religion que les signes extérieurs, mais il en pratiquait les préceptes et la morale.
Doux et gentilhomme dans ses relations personnelles, il gagnait l’amitié de tous ceux qui l’approchaient. Deux de ses meilleurs amis étaient le capitaine Markman et le colonel Weir.
“ La dernière fois que je le vis à Montréal, di' M. Brown, “ il se promenait avec eux sur la rue St-Jacques. ” Triste et singulière coïncidence ! Pendant que Perrault tombait à St-Denis sous les balles anglaises, Weir était tué par des patriotes sur le chemin de St-Charles, et Markman, une
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heure plus tard, était blessé grièvement, au moment où, à la tête de la cavalerie, il essayait de tourner la position des patriotes renfermés dans la maison de madame St-Germain.
Lorsque M. Perrault fut tué, il était marié depuis trois ou quatre mois ; sa femme, une demoiselle Roy, est aujourd’hui madame John Pratt.
Lorsqu’il apprit, vers trois heures de cette glorieuse journée du 23 novembre, que les patriotes avaient battu les troupes anglaises, il dit à ceux qui l'entouraient : “ Dieu “ soit béni ! je ne regrette pas d’avoir sacrifié ma vie pour “ la liberté de mon pays. ” Son agonie fut longue et cruelle, la balle qu’il avait reçue lui ayant déchiré les entrailles, mais il trouva dans la foi qui l’animait et le patriotisme dont son âme était imprégnée, la force de quitter, résigné, la vie qui lui souriait, de dire adieu aux êtres chéris dont il était l’honneur et l’espoir.
Son corps fut transporté à St-Antoine et inhumé modestement dans l’humble cimetière de cette paroisse. C’est là que repose encore sa dépouille mortelle, près du champ de bataille où il a versé son sang.
Montréal, 27 Octobre 1873.