MONSEIGNEUR TACHÉ
MGR TACHÉ
fondateur do, Boucherville, et arrière-nièce de madame de Youville, l’illustre fondatrice des Sœurs Grises de l'Hôpital- Général. De ce mariage naquirent Ls Taché, Ecr, shérif de St-Hyacinthe, J.-G. Taché, l’un de nos écrivains les plus remarquables, et Alexandre-Antonin Taché.
Des deux côtés le sang est bon, l’origine remarquable, les souvenirs glorieux. Le type de ces deux familles si fortement trempées s’est conservé heureusement dans leurs descendants, et le sang réuni des Taché et des de la Broquerie anime encore des cœurs nobles et des corps vigoureux, exemple : l’archevêque de St-Boniface, Mgr Taché.
11 est peu d’hommes plus populaires que Mgr Taché parmi les populations françaises et catholiques de l’Amérique du Nord ; son nom est profondément gravé dans le cœur des Canadiens-Français. L’évêque de la Rivière-Rouge a quelque chose du respect qui entoure les saints et du prestige qui s'attache aux héros. Le peuple n’a pas oublié le sentiment d’admiration et d’attendrissement qu’il éprouva, il y a vingt ans, lorsqu’il vit un jeune homme si bien doué, renoncer à l'avenir brillant que le monde lui promettait pour se consacrer à la vie pénible des missions. Ce sentiment a été entretenu depuis par le récit des souffrances et des travaux héroïques de l’évêque bien-aimé de la Rivière- Rouge.
11 est né à la Rivière-du-Loup (en bas), le vingt-trois juillet mil huit cent vingt-trois. Il n’avait pas encore trois ans lorsqu’il perdit son père. Après la mort de son époux, madame Taché alla résider à Boucherville avec sa jeune famille, chez M. de la Broquerie, son père.
Madame Taché était une de ces mères admirables qui enfantent les grands hommes et les grandes nations. Elle remarqua les bonnes dispositions de son fils Alexandre et s’empressa de faire pénétrer dans son âme, avec les premières lueurs de la raison, les vertus et les nobles sentiments qui ornaient la sienne.
A l’école comme au collège, Alexandre Taché se fit
remarquer par la douceur de son caractère, sa naïve et franche gaieté et la vivacité de son intelligence.
Le collège de St-Hyacinthe eut l’honneur de former cet élève destiné à de si grandes choses.
Mgr Taché eut pour condisciples les abbés Provençal, Lavallée et le R. P. Trudeau. Son cours terminé, il prit l’habit ecclésiastique, passa quelques mois au grand séminaire de Montréal et au collège de Chamblv, et retourna à St-Hyacinthe, où il enseigna les mathématiques. L’abbé J. -B. Champeau et l’hon. Chs Laberge furent au nombre de ses disciples.
Mais sa vocation religieuse l’appelait ailleurs ; il fallait un autre champ, des horizons plus vastes à son zèle apostolique. La Providence avait mis dans son âme le sentiment des grands sacrifices, la soif du salut des âmes. C’est sous l’empire de cette vocation irrésistible qu’il entra au noviciat des révérends Pères Oblats à Longueuil. C’est là que la Providence l’attendait pour lui faire connaître sa vocation.
C’était en mil huit cent quarante-cinq. Le Saint-Siège venait de détacher du diocèse de Québec le territoire de la baie d’Hudson et du Nord-Ouest, et de l’ériger en vicariat apostolique. Ce vicariat, devenu depuis le diocèse de St- Boniface, fut confié au zèle apostoliqne de Mgr Provencher, l'un des plus illustres et de plus dévoués missionnaires de la Rivière-Rouge.
Ce saint évêque voulant assurer à son vicariat les services d’un ordre religieux, avait jeté les yeux sur les RR. PP. Oblats, établis au Canada depuis trois ans. Ceux-ci, ayant accepté l’offre libérale qu’on leur faisait d’aller, pour convertir les sauvages, se consacrer à une vie de peines, de soulfrances et de privations de toutes sortes, le frère Taché eut la pensée d’offrir ses services à Mgr Provencher.
Cette pensée l’effraya d’abord, et il y avait de quoi.
11 avait vingt et un ans.
Il était à cet âge où les fibres qui attachent l’homme au sol natal, aux amis de son enfance, aux personnes qui l’ont
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aimé, sont si difficiles à briser. L’arbre dont le temps a desséché les racines, que la tempête a courbé vers la terre, est plus facile à déraciner que la jeune plante pleine de sève et de vigueur.
Mgr Taché n’avait pas éprouvé encore ces désenchantements et ces misères de la vie qui aident le sacrifice. Il n’avait connu que les joies naïves de la famille, les soins et les sollicitudes d’une mère adorée ; il avait grandi au milieu des affections les plus douces, les plus délicates.
Mais l’amour qu’il portait à sa mère fut le moyen dont la Providence se servit pour le décider à accomplir le grand projet qui fermentait dans son âme. Madame Taché était bien malade ; il demanda à Dieu la guérison de sa mère en retour du sacrifice que le ciel exigeait de lui. Ce dévouement fut agréable à Dieu, car madame Taché recouvra la santé et vécut encore vingt ans.
• Le 24 juin 1845, tout était consommé, le frère Taché partait de Montréal avec le Ilév. P. Hubert, pour sa pénible mais glorieuse mission. C’était le jour de laSt-Jean-Baptiste, un mauvais jour pour se séparer de la patrie. Partout sur son passage, il vit des signes de joie, des drapeaux, des arcs de verdure, il entendit les chants joyeux de la patrie, ces airs nationaux que l’exilé canadien ne peut entendre sans pleurer.
Qu'il dut souffrir !
Il a écrit lui-même, dans une page sublime, les sentiments qu'il éprouva lorsqu’il quitta le sol canadien. Laissons-le parler :
“ Nous arrivions à l’une des sources du Saint-Laurent ; nous allions laisser le grand fleuve, sur les bords duquel la Providence a placé mon berceau, sur les eaux duquel j’eus la première pensée de me faire missionnaire de la Rivière- Rouge. Je bus de cette eau pour la dernière fois ; j’y mêlai quelques larmes et lui confiai quelques-unes de mes pensées les plus intimes, de mes sentiments les plus affectueux.
“ Il me semblait que quelques gouttes de cette onde lim-
pide, après avoir traversé la chaîne de nos grands lacs, iraient battre la plage près de laquelle une mère bien-aimée priait pour son fils, pour qu’il fût un bon oblat, un saint missionnaire.
“ Je savais que, toute préoccupée du bonheur de ce fils, elle écoutait jusqu’au moindre murmure du nord-ouest, jusqu’au moindre murmure de la vague, comme pour y découvrir l’écho de sa voix demandant une prière, promettant un souvenir. J’exprime ce sentiment parce que, depuis vingt ans, le souvenir de l’émotion qu’il m’a causée me permet de mieux apprécier le généreux dévouement de ceux qui dévouent ici leur vie pour le salut de leurs semblables.
“ La hauteur des terres était comme le seuil de la porte qui nous laissait pénétrer dans notre nouveau séjour ; c’était comme la barrière qui allait se fermer derrière nous. Quand le cœur est en proie à une vive émotion, il a besoin d’un aliment plus fort.
“ Pour calmer le mien, je lui dis de considérer tout ce qu’il y a d’inculte et de sauvage dans la nature du sol qu’il foulait aux pieds. Je lui dis surtout de se rappeler tout ce qu’il y a de misères à soulager dans un grand nombre des habitants de ce sol. Je compris alors toute la grandeur du sacrifice imposé au missionnaire ; j’en calculai ou du moins j’en acceptai toutes les conséquences. Je fis à ma patrie un adieu que je croyais éternel, et je vouai à mon pays adoptif un amour et un attachement auxquels je ne voulais et ne veux donner d’autre terme que celui de ma vie. Dieu accepta, j’espère, le sacrifice qu’il m’inspira, la prière que je lui adressai.”
Ces sacrifices sont si commun? dans la religion catholique qu’on finit par ne plus les remarquer, mais ils n’en sont pas moins sublimes, et Dieu qui sait ce qu’ils valent, doit les mettre bien au-dessus des actions héroïques célébrées par l’histoire.
Mgr Taché arriva à St-Boniface le 25 août, après soixante
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et deux jours d'un voyage pénible. Dans ce temps-là, le canot d’écorce était le seul moyen de transport de Montréal à la Rivière-Rouge ; les portages étaient longs ; il fallait faire souvent plusieurs milles à pied, à travers des bois, des marais et des rochers. Le voyage fut rude pour le jeune missionnaire, si peu habitué à de pareilles fatigues.
Le premier dimanche après son arrivée à St-Boniface, le frère Taché fut ordonné diacre, et, le douze octobre de la même année, il était fait prêtre par Mgr Provencher, et oblat par le R. P. Hubert.
C’était la première fois que des vœux étaient prononcés sur les bords de la Rivière-Rouge, et, chose digne de remarque, le jeune oblat qui les faisait était le descendant de celui qui le premier arbora le drapeau de la France dans ces régions lointaines, savoir, l’illustre Varennes de la Yérandrye, parent par sa mère des de la Broquerie.
Au mois de juillet de l’année suivante, le P. Taché commença sérieusement cette vie de voyages fatigants, d’aven- Tures émouvantes et de dévouements sublimes que les annales de la propagation de la foi offrent à notre admiration. Il partait pour llle-à-la-Crosse, où le père Thibault avait fondé une mission F-année précédente. Il avait pour compagnon cet illustre apôtre de la Rivière-Rouge qui porte aujourd’hui le nom de Mgr Laflèche. Nos deux héroïques missionnaires prirent deux mois pour faire les trois cents lieues qui séparaient l’Ile-à-la-Crosse de St-Boniface.
Le P. Taché n’avait encore voyagé qu’en été, il avait beaucoup marché, sillonné bien des lacs et des rivières en canot d’écorce, mais il n’avait pas encore éprouvé les douceurs d’un voyage en hiver à travers ces régions glaciales où le froid descend si facilement à 25 ou 30 degrés au-dessous de zéro. Il connut ces douceurs, car de l’Ile-à-la- Crosse il reçut ordre de se rendre au lac Vert pour baptiser un vieux chef sauvage qui avait toujours refusé de se faire chrétien, mais que la grâce avait touché à la fin, et de là il partit pour le lac Caribou, à une centaine de lieues au nordest de t’Ile-à-la-Crosse.
Voici comment Mgr Laflèche fait la description des voyages des missionnaires à travers la Rivière-Rouge :
“ Les préparatifs du départ sont bientôt faits. Une “ planche large de 40 centimètres ; je me place dessus, gar- “ dant de mon mieux l’équilibre; quelques chiens sont “ attelés, et me voilà parti. Les chutes sont fréquentes, l{ mais peu dangereuses, parce qu'on ne tombe pas de bien “ haut; que le vent souille, que la neige tombe, on marche ; “ le soir, il faut dormir, et la maison se trouve partout ; le “ premier bois que l’on rencontre est choisi pour lieu de “ campement ; l’un écarte un peu la neige, l’autre allume “ le feu ; dans un instant, le repas est préparé et pris de “ bon appétit, puis on étend sa couverture et l’on dort, “ s’il plaît au sommeil de venir.”
Qui eut vu cet homme passer, tout couvert de frimas, le fouet à la main, traîné sur une planche par des chiens, à travers la neige et la tempête, ne se serait pas imaginé qu’il avait sous les yeux l’un des jeunes hommes les plus distingués du Bas-Canada; un libre-penseur n’aurait pu croire* que ce jeune homme parcourait ainsi les forêts du Nord- Ouest, dans le seul butde conquérir des âmes à Jésus-Christ.
On comprend plus facilement qu’un marchand bouleverse le monde pour trouver de l’or, ou qu’un guerrier traverse les mers pour conquérir des empires. On ne s’arrête pas dans le monde pour considérer tout ce. qu’il faut de courage et de persévérance, d’héroïsme plutôt, pour passer sa vie à instruire les sauvages dans la foi, au milieu de toutes les privations et des sacrifices qui répugnent le plus à la nature humaine, lorsqu’on aurait pu jouir de toutesles délicatesses de la vie, aspirer à toutes les jouissances, à tous les bonheurs que les hommes recherchent si avidement.
Ne peut-on pas supposer que plus d’une fois le dégoût a dû entrer dans l’âme du jeune missionnaire dont nous écrivons la vie? Lorsqu’après avoir marché tout le jour par des froids de trente à quarante degrés, il n’avait, le soir, pour toute nourriture que ce que les chiens auraient à peine man-
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gé, pour lit le sol couvert de neige, pour abri le firmament, •croit-on que l’image de la patrie et les souvenirs de la famille ne lui apparaissaient pas quelquefois avec toutes leurs siMuctions ?
Mgr Taché a fait des voyages de quatre à cinq cents lieues, partie à pied, à la raquette ou avec des chiens. Dans un de ces voyages, il a couché soixante nuits dehors.
Que de fois il a fait ainsi trente et quarante lieues pour essayer de convertir un sauvage, de sauver une âme au péril de sa vie, en dépit des dangers et des menaces de mort. Heureusement l’homme, quelque farouche et grossier qu’il soit, ne peut s’empêcher d’admirer l’héroïsme du dévouement ; presque toujours la porte de la cabane du sauvage s’ouvrait pour recevoir la robe noire, le tomahack s’inclinait devant le crucifix, et le sauvage, vaincu par la grâce, avouait que le missionnaire était l’envoyé du Grand- Esprit.
* 0 religion catholique, que tes œuvres démontrent élo¬
quemment ta divine origine !
Il faudrait un volume pour dire tout ce que Mgr Taché a fait dans le Nord-Ouest, pour célébrer ses actes de vertu et de dévouement. 11 n’y a pas un arbre en quelque sorte, pas une rivière qui ne chante les grandes actions de l’apôtre de la Rivière-Rouge. Comment rendre justice à une vie dont chaque instant a été marqué par un sacrifice ? On transmet à la postérité le nom du soldat qui, dans l’enivrement de la bataille, s’est exposé à la mort pour sauver son général, que dire alors de celui qui pour sauver des âmes, s’expose tous les jours pendant vingt ans au même danger, sans aucun espoir de récompense humaine? D’ailleurs, il est quelque chose qui l’emporte, à notre point de vue, sur ces actions brillantes accomplies dans un moment d’enthousiasme, sous l’empire d’une grande surexcitation ; c’est une vie entière consacrée à s'humilier, à endurer toute espèce de souffrances physiques et morales, c’est le sacrifice obscur et continuel, sans trêve ni repos, l’immolation de soi-même passée à l’état d’habitude.
Les vertus et les bonnes œuvres de Mgr Taché l’avaient rendu aussi populaire sur les bords de la Rivière-Rouge que sur les rives du St-Laurent, et ses supérieurs n’avaient pas tardé à admirer son zèle et ses talents. Aussiflorsque Mgr Laflèche refusa, en 1850, à cause de ses infirmités, la place de coadjuteur auprès de Mgr Provencher, le vénérable évêque de St-Boniface s’adressa au P. Taché. Le P. Taché n avait que vingt-six ans, il ne put croire d’abord qu’on l’appelait sérieusement à l’épiscopa^ mais il comprit, en arrivant à la Rivière-Rouge, que la chose était sérieuse. Une lettre du fondateur de l’ordre des Oblats, Mgr de Mazenod, lui commandait de se rendre à Marseille, et, malgré toutes ses objections, il était sacré évêque dans la cathédrale de Viviers, le 23 novembre mil huit cent cinquante-un par Mgr de Mazenod et Mgr Guibert, l’archevêque actuel de Paris.
Que pensa le P. Taché de son élévation à l’épiscopat. 11 répond lui-même à cette question dans “ Vingt années de* missions.”
“ Le nouvel élu avait malheureusement, dit-il, asse* de vanité pour être flatté du choix qu’on avait fait de lui. Malgré cette faiblesse et pour des motifs d’un ordre plut élevé, il avait toujours désiré se conformer aux vues et aux desseins de ses supérieurs qui lui donnaient une marque non équivoque de leur estime et de leur confiance ; un sentiment qui vaut mieux qu une sotte vanité, lui causa une satisfaction véritable.
Mais ce u est pas tout. L’élection à l’épiscopat n’éteint pas jusqu’aux dernières lueurs de la raison. Nonobstant sa vanité, nonobstant même une certaine et noble complaisance, il restait au nouvel élu assez de sens pour croire que le poids de 1 épiscopat, si lourd de sa nature, est vraiment un fardeau écrasant pour des épaules et une tête de vingtsept ans. 11 avait travaillé assez consciencieusement pour savoir que les devoirs sont une charge, et que c’est se torturer soi-même que d’accepter une plus grande responsabilité-
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“ Que pensaient les autres? Ceux qui ne connaissent pas nos missions, qui ignorent la grandeur et la nature des courses que doit faire ici le premier pasteur, durent hausser les épaules en voyant que l’on choisissait un tout jeune prêtre pour en faire un prince de l’Eglise. Eùt-on même dit que c’était une sottise, que nous ne nous en étonnerions pas.”
Après son sacre, Mgr Taché alla à Rome, où il trouva auprès du Souverain-Pontife et sur les tombeaux des martyrs, la lorce dont il avait besoin pour accomplir ses glorieuses mais pénibles destinées. Il partit de Rome, dans le mois de février, pour le siège lointain de son épiscopat, et s’arrêta quelque temps au Canada, où les plus vives sympathies lui furent prodiguées. On ne pouvait se lasser de voir et d’entendre le jeune et populaire évêque de la Rivière- Rouge ; on le contemplait avec un sentiment d’admiration et d’orgueil national ; on aurait voulu le garder parmi nous, et il lui fallut faire un effort encore pour s’arracher aux affections les plus sincères, aux séductions les plus puissantes.
Il partit au mois de mai, passa quelques jours à Saint- Boniface auprès de Mgr Provencher, et arriva à l’Ile-à-la- Crosse, le siège de sa mission, le dix septembre. La joie fut grande parmi les sauvages, lorsqu’ils virent revenir, évêque, leur bien-aimé P. Taché. Mgr Taché se remit à l’œuvre en arrivant et s'occupa immédiatement d’agrandir le royaume de Jésus-Christ en jetant partoutles fondements de nouvelles missions. Son élévation à la dignité épiscopale loin d’adoucir son sort ne fit qu’augmenter son zèle et redoubler ses fatigues. Il se multiplia pour être partout à la fois, pour porter aux extrémités du Nord-Ouest le flambeau de la foi.
A son appel d’héroïques missionnaires et de saintes religieuses sont allés partager ses travaux et l’aider à accomplir sa glorieuse mission. On a vu, sous le souffle de son dévouement, surgir .les écoles, des collèges et des couvents, dans
ce» forêts séculaires livrées jusqu’alors à la barbarie, et presque partout, à l’heure qu'il est, le clocher d’une chapelle catholique fait voir que le nom de Dieu est honoré dans ces lointaines régions.
L’œuvre de Mgr Taché à la Rivière-Rouge n’est pas seulement religieuse, elle est de plus éminemment nationale. Fidèle aux traditions de ses ancêtres, il a toujours mené de front le triomphe de l’Évangile et la gloire de sa patrie. Créer dans le Nord-Ouest un peuple français et catholique, faire de ce peuple l’avant-garde de la nationalité canadienne-française dans l’Amérique du Nord, est le but de ses nobles eflorts, l’objet de ses pensées.
11 s'est attaché au sort de ce pauvre petit peuple de la Rivière-Rouge, il s’est appliqué à élCVer sou intelligence, à ennoblir ses sentiments par le culte de la religion et de la patrie.
On peut se faire une idée des angoisses qui saisirent Mgr Taché, lorsqu’il vit l’orage à la veille de fondre sur la colonie du Manitoba et de détruire, peut-être, le fruit de vingt années de travaux et de sacrifices. Il voulut conjurer cet orage et vint au Canada pour exposer aux autorités les griefs des Métis, et engager notre gouvernement à ne pas les exaspérer en changeant, sans les consulter, leur situation politique. Malheureusement on sut fort peu apprécier les motifs patriotiques qui l’avaient amené au milieu de nous, on ne tint pas compte de ses sages conseils.
Mgr Taché se voyant repoussé, partit, l’esprit inquiet, pour le concile œcuménique qui était à la veille de s’ouvrir à Rome, et l’hon. M. McDougall se mit en route pour la Rivière-Rouge.
On sait ce qui arriva.
Les Métis indignés ne voulurent p<is se laisser imposer un gouvernement dont ils redoutaient les projets, et la crise qu’avait prévue Mgr Taché éclata. Les ministres canadiens comprirent, mais trop tard, qu’il aurait été plus sage d’écouter les conseils de Mgr Taché. Effrayés de l’attitude
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énergique des Métis, ils s’adressèrent à Sa Grandeur et lui demandèrent de venir à leur secours.
Mgr Taché, oubliant les justes susceptibilités qu’il aurait pu faire valoir, quitta le concile et se rendit à la Rivière- Rouge. Les Métis, toujours dociles à la voix de leur évêque bien-aimé, se soumirent à toutes les idées de conciliation qu’il leur suggéra.
On sait que Mgr Taché joua un rôle important dans les négociations qui eurent lieu entre les Métis et le gouvernement canadien. Ses conseils contribuèrent puissamment à inspirer aux habitants de la Rivière-Rouge une confiance entière dans les promesses d’amnistie qui leur furent faites par les ministres canadiens.
Inutile de dire comlfien Mgr Taché a été sensible à la violation des promesses dont il s’était jusqu’à un certain point porté garant, combien il a ressenti douloureusement les justes mécontentements des habitants de la Rivière- Rouge.
Mgr Taché s’est trouvé dans une des situations les plus difficiles qu’on puisse imaginer. Obligé de concilier ses sympathies pour une population dont il était le protecteur, avec les exigences politiques et ses devoirs envers un gouvernement qu’il estimait, il n’a pu satisfaire tout le monde.
Mais s’il a péché, c’est pour avoir montré trop de modération et de confiance dans le gouvernement, dans un temps où les droits et les intérêts des Métis auraient exigé plus d'énergie et de défiance. Le désir d’éviter des troubles qui menaçaient d’éclater à tous moments, l’a peut-être entraîné trop loin dans la voie des concessions. Sans ses conseils les Métis n’auraient pas probablement déposé les armes avant d’être amnistiés.
Terminons par quelques coups de crayon.
Mgr Taché n’est pas grand de taille, mais il a pris de l’embonpoint en vieillissant, et il a toutes les apparences de la vigueur et de la santé. On ne dirait pas à le voir qu’il a
supporté tant de fatigues, vécu de pémican pendant des mois, souffert du froid, de la faim et de la soif. Son regard est doux, sa figure animée et agréable.
Sa conversation est piquante, spirituelle, agréable. Il est porté à la plaisanterie et même à l’ironie. 11 a l’esprit vif et pénétrant, l’âme enthousiaste de tout ce qui est beau et bon. Par un heureux privilège, Mgr Taché joint à l’imagination et à la sensibilité dupoëte, l’esprit subtil dusavant, un talent prononcé pour les sciences exactes. Si on reconnaîtle poëte et le littérateur dans son ouvrage intitulé “ Vingt années de missions,” on rend hommage au savant, lorsqu’on lit le livre magnifique qu’il a composé pour faire connaître les ressources du Nord-Ouest. On a critiijué ce livre, on a voulu faire croire que Mgr Taché l'avait écrit avec une arrièrepensée, dans le but d’empêcher l’annexion de ce territoire à la Confédération, en diminuant la haute idée qu'on s’eu faisait. Il n’a eu d’autre tort que de dire la vérité, de faire une peinture vraie et tidèle de ce qu’il avait vu de ses yeux.
Mgr Taché a fait, dans son livre intitulé “ Vingt années de missions,” l’histoire des missions du Nord- Ouest. On a pu juger, par les heurs que nous en avons détachées, de la beauté de ce livre; on y trouve des pages admirables où toutes les grâces de la poésie se mêlent agréablement aux pensées les plus élevées ; il y règne depuis le commencement jusqu’à la tin un enjouement et une gaieté qu’on est surpris de trouver dans un pareil ouvrage.
L’esquisse du Nord-Ouest est l’ouvrage le plus complet qui ait été fait sur les ressources de la Rivière- Rouge, la nature de ses produits et les différentes races d’hommes et d’animaux qui habitent ce pays.
Les discours et les sermons de Mgr Taché se distinguent, comme ses écrits, par l’abondance des pensées, la grâce et la naïveté du style, une simplicité et une facilité d’expressions qui ressemblent quelquefois à de la négligence. Il parle sans effort et sans prétention, d’une voix égale et d’un
MGR TACHÉ
ton trop uniforme, mais sa parole remue les âmes et les esprits, car elle porte l’accent de la conviction et coule du cœur comme d'une source intarissable.
La vie de Mgr Taché est un exemple frappant des effets merveilleux que la religion catholique produit dans les âmes.
LE DR ROBERT NELSON
Parmi les Canadiens d’origine anglaise qui ont combattu pour nos libertés politiques, on remarque les deux docteurs Nelson, Robert et Wolfred. Issus d’une famille loyale et fils d’un officier de la marine anglaise, parents enfin de cet illustre Lord Nelson dont le nom signifie gloire et dévouement pour l’Angleterre, l’amour de la justice etde la liberté a' été plus fort chez eux que les liens du sang. Ils ont eu la force de s’élever au-dessus des préjugés de la plupart de leurs compatriotes pour ne voir que la grandeur et Injustice de notre 'cause. Ils n’ont pas craint de faire perdre à leur famille le fruit d’un siècle de combats et de loyauté, d’exposer leur vie et leur fortune pour un peuple qu’ils croyaient opprimé. Ils ont approuvé l’énergie de ce peuple revendiquant les droits et privilèges attachés à la qualité de sujet anglais et ils ont voulu eux-mêmes être libres, ici, à l’ombre du drapeau anglais, comme on l’est en Angleterre. Quelle que soit l’opinion qu’on entretienne sur l’opportunité des insurrections de 37 et 38, dont ils furent les deux chefs principaux, il est juste que la population canadienne honore leur mémoire et rende hommage à ce qu’ils ont fait et enduré pour la cause nationale.
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ROBERT -NELSON
LE DR ROBERT NELSON
Occupons-nous pour le moment de celui qui vient de mourir sur le sol américain, de Robert Nelson.
Tl donna, dès son bas âge, des preuves d’une rare intelligence, d’un caractère fortement trempé. Après des études sérieuses sous- le docteur Arnoldi, médecin célèbre de son temps, il s’établit à Montréal et se fit en peu de temps une clientèle considérable. Il se livra surtout à l’étude de la chirurgie et acquit dans cette science une immense réputation.
C’était l’homme des cas difficiles, des grandes opérations ; le bruit de ses succès se répandant au loin, on venait à lui de toutes les parties du pays. Ses cures remarquables et ses écrits portèrent son nom jusque dans les pays étrangers, et en Angleterre comme aux Etats-Unis, on le considérait comme un des premiers médecins de l’époque.
Un jour, dans un voyage qu’il lit en France, il assistait, dans un hôpital, à une opération des plus, délicates. Un moment vint où le médecin opérateur parut embarrassé et menaça de faire fausse route. Robert Nelson ayant pris la liberté d’en faire la remarque, le médecin français lui remit son instrument entre les mains et lui dit :
— Eh bien ! faites vous-même, monsieur.
Nelson se mit à l’œuvre et fit l’opération au milieu des applaudissements des médecins et étudiants présents.
Un homme marquant de ce pays, l’un de ses amis, avait reçu une balle dans la cuisse, en se battant en duel. Nelson n’ayant pu lui extraire cette balle, malgré tous ses efforts, alla en Angleterre consulter les meilleurs chirurgiens de ce pays.
Ceux-ci lui dirent que l’opération était impossible, et l’un d’eux ajouta que si elle eût été possible, Robert Nelson l’aurait faite.
Il lui arriva plusieurs fois d’étonner les médecins étrangers du plus grand mérite par la hardiesse et la justesse de ses idées.
Le premier dans le pays il fit l’opération de la pierre et réussit complètement dans plusieurs cas.
Mais les succès professionnels ne suffisaient pas à cette nature militante, à cette intelligence active.
Ami des Canadiens-Français dont il avait appris à apprécier le caractère loyal, il ne put rester longtemps indifférent au spectacle de cette brave population aux prises avec l’arbitraire. Naturellement porté à supporter la liberté contre la tyrannie, le droit contre l’injustice, il épousa notre cause et devint l’un des champions les plus ardents du parti libéral.
Les Canadiens crurent qu’ils ne pourraient mieux faire que d’envoyer un pareil homme les représenter dans la chambre d’assemblée ; ils l’élirent pour Montréal, en 1827, avec l'hon. Louis-Joseph Papineau. M. Robert Nelson, qui était plutôt un homme d’action qu’un orateur, parla peu, mais il prit place parmi les chefs de la majorité, fut toujours du côté des résolutions hardies, de la résistance au mauvais vouloir du gouvernement. Cependant les exigences de sa nombreuse et riche clientèle l’empêchant de vaquer à ses devoirs de député comme ii l’aurait désiré, il quitta la chambre.
Néanmoins, aux élections générales de 1834, il fut élude nouveau avec M. Papineau dans la'division-ouest de Montréal.
L’élection dura trois semaines. Comme il n’v avait qu’un poil et que l’officier-rapporteur était obligé de le tenir ouvert tant qu il ne s’écoulait pas une heure sans qu’un vote fût donné, on s’explique les lenteurs et les désordres qu’entraînait un pareil système. Tous les jours c’étaient des rixes, des batailles à coups de poing, de bâton ou de pierre. Enfin l’officier-rapporteur, le Dr Lusignan, qui avait bravement fait son devoir, déclara qu’il ne pouvait plus tenir le poil ouvert sans danger pour sa vie et celle des électeurs et proclama Papineau et Nelson élus.
Comme nous avons déjà parlé des événements qui précédèrent l’insurrection de 37, nous nous contenterons de dire que Robert Nelson fut un de ceux qui persistèrent le plus
LE DR ROBERT NELSON
énergiquement à refuser les subsides au gouvernement, tant que justice n’aurait pas été faite conformément aux 92 résolutions. 11 fut un des membres les plus actifs du comité central, l'un des orateurs les plus véhéments dans les assemblées qui eurent lieu.
Il ne prit aucune part cependant à l’insurrection de l’automne de 1837.
11 vaquait tranquillement à ses devoirs professionnels, lorsque, deux ou trois jours après la bataille de St-Denis, où son frère Wolfred avait battu les troupes, il fut arrêté et jeté en prison. Il sortit, peu de jours après, sous caution.
. Mais cette arrestation et la nouvelle des mauvais traitements qu’on avait fait subir à son frère et des excès commis par les troupes à St-Charles, à St-Eustache et à St-Benoît, exaspérèrent cette nature fière et sensible. 11 partit pour les Etats-Unis, la tête grosse de projets, le cœur plein de vengeance.
Il y trouva M. Papineau, le Dr Côté, Malhiot, Rodier, Davignon et cinq ou six cents patriotes, tous décidés comme lui à prendre leur revanche, à rentrer, les armes à la main, •dans leurs foyers dévastés. Déjà, M. Papineau avait jeté dans les esprits l’idée d’une organisation en faveur de l’indépendance du pays et de l’établissement d’une république canadienne. Quelques-uns des hommes les plus importants de l’Etat de New-York avaient promis de favoriser ce mouvement, en fournissant des armes et de l’argent.
Des dissentiments ayant éclaté entre les chefs canadiens,
Robert Nelson se mit à la tête du mouvement, rallia les canadiens émigrés autour de lui et fit tous les préparatifs nécessaires pour envahir le Canada.
Tout le monde se mit à l’œuvre avec enthousiasme ; les uns fondaient des balles, les autres achetaient ou empruntaient des fusils, tous, le soir, se réunissaient pour faire l’exercice. Les encouragements qu’ils recevaient des citoyens américains et même des autorités militaires leur donnaient la plus grande confiance dans le succès. Aussi,
à lu fm du mois de février, Nelson franchit la frontière avec quelques centaines d’hommes, et lança la proclamation suivante :