‹ Biographies vendéennes (volume 2)Chapitre 1 sur 9 · T. HI · texte numérisé non relu

T. HI

et sur la porte de laquelle on a conservé son nom. La filiation suivie de la famille de Grimouard, qui. compte aujourd'hui les hommes les plus honorables parmi ses descendants, remonte au XIV^ siècle, par une s ubsti tution, opérée régulièremeût au XV!®, des chevaliers de Villefort aux Grimouard du Péré. La prétention qu'avaient ceux-ci d'être alliés à Tillustre maison Grimouard du Gévaudan, qui a donné à TEglise le pape Urbain V, était-elle fondée? C'est ce que nous ne saurions dire. Le colonel Henry-Barthélemy de Grimoard (il avait adopté cette orthographe comme plus en rapport avec la prétention dont nous venons de parler), dont le fils, le général Philippe-Henry, comte de Grimouard, a laissé des ouvrages importants de stratégie, était son parent à un degré assez éloigné, et non pas son frère, comme l'ont prétendu certains biographes. Son père, Pierre-Marthe de Grimouard, seigneur de GuinefoUe, avait servi dans les mousquetaires. Il mourut avant la naissance de son dernier fils, et sa mère, Marie-Marguerite de Yilledou de Gournay, épousa, en secondes noces, M. du Petit- Val.

Le chevalier de Grimouard et son frère aîné passèrent leur première enfance avec leur mère et leur beau-père, au château du Vigneau, commune de Nieulsur-l'Autise. Plus tard, leur oncle, M. Grimouard de Saint-Laurent, arrière-grand-père de M. Grimouard de Saint-Laurent de la Loge, s'occupa de leurs intérêts.

Quand Tàge de l'éducation fut arrivé, ils allèrent faire leurs études au collège des Frères de l'Oratoire, à Niort. Destiné à la marine, Nicolas-Henri-Renè dut en sortir de bonne heure, car alors, plus encore que de nos jours, l'éducation du marin se faisait dès la première

jeunesse. Le 17 décembre 1758, nous le trouvons dans la compagnie des G-ardes de la Marine, à Rochefort, et le 9 avril 1759, sur le vaisseau VInflp.xible, de 64 canons, que commandait le capitaine de Caumont.

Les premières armes de de Grimouard ne devaient pas être heureuses. L'Inflexible faisait partie de la division navale aux ordres du maréchal de Gonflans, dont le nom a acquis une triste célébrité dans les annales de la marine française.

L'idée de porter la guerre en Angleterre, idée reprise depuis et jamais mise à exécution, agitait en ce moment. les esprits à la cour de Versailles. Des troupes se réunissaient en Bretagne et à Dunkerque, en même temps que le ministre de la marine faisait construire dans tous les ports de France des bateaux plats pour les recevoir. Douze vaisseaux de ligne et trois frégates devaient leur servir d'escorte. C'était en Ecosse que l'expédition - principale se proposait d'opérer une descente, pendant qu'un arm.ateur français, avec quelques frégates, en préparait une en Irlande.

Bien que l'escadre dont nous venons de parler eût beaucoup souffert dans un glorieux combat, que , très inférieure, par le nombre de ses vaisseaux, elle avait soutenu contre une flotte anglaise, le dévouement héroïque de Sabran, un de ses capitaines, en avait sauvé la plus grande partie. Réunie aux forces navales qui se trouvaient dans le port de Brest, elle formait encore un effectif considérable.

Gonflans mit à la voile avec vingt et un vaisseaux et cinq frégates, pour aller dégager la division sur laquelle devaient s'embarquer les troupes bretonnes, division

que bloquaient les Anglais. Rencontré, le 20 novembre, par l'amiral Hawke, qu'il croyait pouvoir éviter en passantentre des rocherset des écueils,ilse trouva dans uneposition telle, qu'il lui fut impossible de former sa ligne de bataille. Si le courage avait pu suppléer à l'habileté, cette journée n'aurait pas été, pour la France, aussi désastreuse qu'elle le devint. Quoique, au milieu de l'action, Gonflans eût pris la fuite, la flotte, privée de son commandant, ne continua pas moins à se battre avec le courage du désespoir. Les dispositions avaient été si mal prises, qu'un vaisseau, le Formidable, que commandait Saint-André du Verger, se trouvant à lutter seul contre douze ou quinze vaisseaux anglais, fut contraint d'amener son pavillon, au moment où, foudroyé par une puissante artillerie, ayant perdu son capitaine et faisant eau de toutepart, il allait s'enfoncer dans l'abîme. Un instant après, le Thésée disparaissait dans les flots, entraînant avec lui son brave commandant et deux de ses enfants. Montalais éprouvait le même sort sur le Superde; d'autres s'échouaient à la côte. Villars de la Brosse, avec sept vaisseaux, sortit enfin de l'impasse où l'incapacité de Gonflans avait engagé la flotte, et arriva, toujours poursuivi parl'ennemi, à l'embouchure de la Vilaine. L'Inflexible était un de ces sept vaisseaux. Quelques jours auparavant, il avait soutenu une canonnade à l'entrée du Goulet, contre deux vaisseaux anglais. Echappé à leur feu, il fut moins heureux contre les accidents de la navigation : deux mois après, il se perdait dans la Vilaine.

De Grimouard avait dix-sept ans ; son apprentissage de marin, comme on le voit, était assez rude.

La journée du ^0 novembre 1759 avait été fatale à notre marine. Loin de cherciier à la relever, le roi et son ministre proclamèrent que la France, se bornant désormais à être une puissance continentale, devait renoncer à disputer à l'Angleterre l'empire des mers. En conséquence da cette résolution, ce qui restait de vaisseaux de guerre fut vendu à des armateurs -, l'État donna au plus offrant les agrès et les m-atériaux, vida les arsenauX;, du plus honteux des désastres fit une spéculation financière.

Louis XV, à force d'humiliations, espérait obtenir la paix de l'Angleterre -, mais celle-ci, voyant la puissance maritime de la France anéantie, ne voulut pas l'accorder avant d'être en possession de nos colonies, que nous ne pouvions plus défendre.

L'avènement de Choiseul au ministère, la signature du Pacte de famille avec l'Espagne, et le courage des corsaires français dont le nombre se multipliait tous les jours, permettaient pourtant d'espérer que tout n'était pas encore perdu de ce côté.

A défaut du souverain, qui s'occupait beaucoup plus de ses maîtresses que de l'honneur du pays, les Français firent un dernier effort pour se soustraire à la honte que Louis XV acceptait, sans que la rougeur lui montât au front. Pour que notre pavillon pût encore flotter sur les mers, des provinces, des villes, des compagnies, des particuliers, s'imposèrent de grands sacrifices. Le Languedoc offrit au roi un vaisseau de 84 canons, et la ville de Paris en fit construire un qui porta son nom. Au commencement de l'année 1762, la France avait quatorze vaisseaux et une frégate.

Mais, pendant qu'elle se préparait ainsi à une nouvelle lutte, nos colonies sans défense tombaient, les unes après les autres, au pouvoir de l'Angleterre, l'alliance avec l'Espagne n'ayant fait que compromettre cette dernière puissance, sans qu'elle eût pu nous être d'un secours bien efficace. Le 10 février 1763, Louis XV signait un traité de paix qui rappelait les plus mauvais jours de la monarchie.

De Grimouard, après la perte du vaisseau Vinfleœihie, était passé à bord du Solitaire, de r.4 canons, capitaine de rAccar3\ Le Solitaire désarma dans le port de Rochefort, en 1761, et reprit la mer la même année, pour désarmer dans le port de Brest, en 1763. Pendant ce temps, les quelques vaisseaux qui nous restaient ne s'aventuraient guère au large, dans la crainte d'y rencontrer l'ennemi. Par intervalle, de Grimouard avait pourtant servi en qualité de second à bord d'une chaloupe canonnière qui s'était quelquefois hasardée à canonner les vaisseaux anglais, mouillés dans la rade des Basques.

La France mit à profit, pour l'instruction de sa marine, la paix humiliante que son souverain avait signée. Ce qui fut perdu pour la guerre fut donné à l'étude. Des savants, Jean Bouguer, d'Après de Mannevillette, Bigot de Morgues, Bordé de Villehuet, Charles Borda, Pierre Leroi, inventèrent de nouveaux instruments de marine, perfectionnèrent l'hydrographie et publièrent sur la tactique navale les ouvrages les plus estimés. Lalande, le marquis de Ghabert, Gabripl de Bory, le chevalier de Fleurieu, de Tlsle, d'Anville, Gassini, par des travaux astronomiques et géographiques, assurèrent la longitude

à quelques lieues près, corrigèrent les cartes marines, jusque-là fort défectueuses, en y déterminant des points de repère indispensables au navigateur ; Grenier fit, dans la mer des Indes, des découvertes qui nous en rendirent la navigation plus courte et plus sûre, et le ministre Ghoiseul-Praslin prit soin qu'on exerçât les équipages, et que l'instruction des officiers de marine, jusque-là fort négligée, dévînt sérieuse.

L'émulation, sous ces influences diverses, s'empara des esprits, et si elle ne devint pas la plus puissante de l'Europe, au bout de quelques années, la marine française en firt la plus savante. En même temps, des ingénieurs spéciaux apportaient d'heureuses modifications dans la construction des vaisseaux, et, dans nos ports de guerre, la plus grande activité régnait sur les chantiers. Conduit \j£iiY Bougainville, de Surville, de Kerguelen, Marion du Fresne, le drapeau de la France fut arboré sur des terres où il n'avait jamais paru ; Pondichéry sortit de ses ruines ; nous eûmes un pied à Madagascar ; la France enfin releva la tête, et quand, après la prise de Tîle de Corse, l'Angleterre voulut en témoigner son mécontentement, Ghoiseul répondit fièrement à l'ambassadeur de cette puissance qu'il ne lui reconnaissait pas le droit de s'immiscer dans les affaires de notre pays.

De Grimouard participa à ce mouvement intellectuel quis 'étendit à toute la marine. En 1764, il revint sous le commandement de de Caumont, son premier capitaine. La corvette VAinbUion, qu'il montait, désarma à Rochefort la même année. Il passa, en 1765, sur le Hardi, que commandait La Touche-Tréville. De Grimouard

s BIOGRAPHIES VENDÉENNES

se trouvait là à bonne école, La Touche-Tréviile étant un officier d'un grand mérite, dont la carrière a marqué dans la marine.

La ville de Larache, appartenant aux États Barbaresques, avait fait une insulte à notre pavillon. Le roi y envoya La Touche-Trèville pour en obtenir satisfaction. Gomme cette satisfaction lui était refusée, il bombarda la place et en détruisit presque toutes les maisons.

A la suite de cette expédition, le Hardi fît voile pour l'Amérique, d'où il revint désarmer dans le port de Toulon. De la flûte la Fortune, qui n'eut d'autre destination que de croiser de Lorient à Toulon, de Grimouard passa sur la Belle-Poule, et fit, avec elle, une campagne dans le Nouveau-Monde.

L'avancement, souvent si rapide en temps de guerre, est toujours lent en temps de paix. De Çlrimouard n'avait pas moins de vingt-sept ans lorsqu'il fut nommé enseigne de vaisseau ; il obtint ce grade le 4 février 1770. Le 22 avril de l'année suivante, il fut nommé second lieutenant de la compagnie des canonniers-matelots de Rochefort. Le 2 mars 1772, il s'embarqua à Brest, sur le vaisseau V Hippopotame, le quitta la même année pour la frégate la Terpsichore, avec laquelle il fit, sous le commandement de La Touclie-Trèville, une campagne d'évolutions.

Les campagnes d'évolutions sont l'image de la guerre ; souvent aussi elles en sont l'avant-coureur. Dès l'année 1772, toutes les poitrines battaient sur nos vaisseaux et aspiraient à remplacer le simulacre du combat par le combat lui-même. Le honteux traité du 16 février 17G3, nos marins auraient voulu l'effacer de leur sang.

et quand les caveaux de Saint-Denis s'ouvrirent pour recevoir la dépouille mortelle de celui qui l'avait signé, ils tournèrent les yeux vers son successeur, dans l'espérance qu'il rejetterait la coupe d'humiliations à laquelle son aïeul avait bu à longs traits.

Louis XVI, un des rois de la monarcWe française qui ont le plus véritablement aimé le peuple, ne partageait pas les aspirations belliqueuses de ses sujets. Redoutant les malheurs de la guerre, il cherchait dans les douceurs de la paix le soulagement aux maux qui accablaient la France, mais les événements allaient devenir tels, qu'il devait être bientôt entraîné, malgré lui, dans la lutte. Aussi, quand, au milieu de l'année 1776, les États-Unis proclamèrent leur indépendance, la France les saluat-elle avec des acclamations enthousiastes, dans lesquelles l'amour de la liberté, bien qu'il fût réel, le cédait au sentiment du patriotisme.

Résister à l'élan national eût été d'une mauvaise politique, car, pendant qu'une partie de ses forces était employée à combattre une insurrection formidable, l'Angleterre nous offrait une occasion unique de prendre notre revanche. Bien avant donc que nous eussions reconnu la république américaine, les vœux de la France entière étaient pour le triomphe de ses armes. Si Beaumarchais faisait passer des munitions de guerre aux insurgés, le gouvernement n'y mettait aucun obstacle, et quand Lafayette s'embarquait, pour servir, comme simple volontaire, une cause qui allait devenir celle de la France, il applaudissait tout bas à cet acte glorieux de sa jeunesse. La guerre était donc inévitable et l'Europe en suspens en attendait le signal.

Elle éclata avant que la déclaration en eût été faite et que les relations diplomatiques eussent été interrompues entre les deux puissances, h' Aréthuse ayant rencontré la Belle-Poule, n'hésita pas à l'attaquer. Le combat fut brillant et l'issue longtemps incertaine ; enfin, après cinq heures d'une lutte acharnée, YAréihuse se replia sur la flotte anglaise, abandonnant à la Belle-Poule l'honneur de la journée. Ge glorieux cartel fut salué en France avec de grands transports de joie ; à Brest, l'enthousiasme fut porté jusqu'au délire. Louis XVI n'hésita plus : après avoir récompensé, parle grade de capitaine de vaisseau, le commandant de la Belle-Poule, sur la demande de tous les officiers généraux, il donna ordre au. comte d'Orvilliers d'entrer dans la Manche, D'Orvilliers élait bien décidé à ne pas fuir devant Vennemi, quelles que fussent ses forces *. Quelques jours après, les flottes ennemies se rencontrèrent non loin d'Ouessant, et l'action s'engagea immédiatement.

Bien que cette bataille, dans laquelle s'immortalisa un des compatriotes de de Grimouard, le lieutenantgénéral Duchaffault, eût laissé la victoire indécise, l'efTet moral en fut tout entier pour la France. Il y avait si longtemps que l'Angleterre ne connaissait plus de rivale sur les mers que, pour n'avoir pas été victorieuse, elle fut considérée comme ayant été vaincue.

Tournons maintenant nos regards vers l'Amérique, devenue le théâtre d'une lutte décisive. C'est là que nous allons trouver de Grimouard, sorti des grades inférieurs de la marine, inaugurant son premier cora-

* Lettre de d'Orvilliers. Archives du ministère de la marine.

mandement par des actions d'éclat, et rendant à son pays des services signalés.

Quelques mois plus tôt, avant même que d'Estaing, trompant les Anglais sur la véritable destination de ses forces, eût fait voile pour l'Amérique, des bâtiments de guerre, dans l'éventualité d'une lutte prochaine, étaient partis pour protéger nos colonies des Antilles. De ce nombre était la frégate la Charmante, capitaine Macnemara. Le 23 janvier 1779, de Grimouard s'y était embarqué en qualité de second. Peu auparavant, il avait été promu au grade de lieutenant de vaisseau. C'est pendant que la Charmante était dans les parages des Antilles, que les hostilités commencèrent entre la France et l'Angleterre. Cette frégate ne se borna pas à la défense de nos possessions d'Amérique, elle vint en aide à la Dédaigneuse, dans l'attaque de la frégate anglaise l'Active, et contribua à sa prise.

Débarqué au cap Français, de Grimouard prit, le 17 septembre 1778, le commandement de la frégate la Minerve *.

Cette frégate avait appartenu aux Anglais ; elle leur avait été prise par le commandant de la Concorde, Le Gardeur de Tilly, et devait leur revenir un jour, mais après une série de combats qui allaient illustrer son nom et celui de son nouveau capitaine.

Le 4 janvier 1779, de Grimouard rencontra un bâtiment anglais dont la prise eût été d'unegrande valeur, c'était le Belhourt *, de Liverpool, armé de 20 canons.

' M. Levot dit qu'elle était armée de 32 canoDS, la Gazette, de 26. ^ M. Levot, qui, ainsi que je l'ai fait moi même, paraît avoir pui?é

En outre de sa cargaison de pois*sons salés, ce navire portait, d'Halifax à la Jamaïque, six mille guinées. Cette riche proie ne tomba point aux mains des Français : criblé de boulets, le Belhourt faisait eau de toute part et allait sombrer infailliblement, quand le feu prit à son bord. Son arrière ayant sauté, le malheureux bâtiment fut bientôt dévoré par les flammes, et la mer engloutit les richesses qui étaient à son bord. Il ne s'en échappa que trente-trois personnes. La Minerve avait eu quatre hommes de tués et vingt-trois blessés.

A un mois de là, de Grimouard eut besoin de tout son courage et de toute son habileté pour échapper aux Anglais. Le 7 février, au point du jour, comme il sortait de la baie des Baradaires, une escadre anglaise se trouva en vue. Elle était composée de quatre bâtiments de guerre, le Ruby, de 64 canons, le Niger^ de 28 % le J5r/s^6>Z, de 50, et de la frégate Z'^o ^1^5, de 30. Après avoir échangé une bordée avec le Ruby^ de Grimouard, comprenant bien que, sans une insigne témérité, il ne pouvait pas se mesurer avec un vaisseau qui lui était si supérieur en forces, résolut de s'en éloigner. Il se porta sur le Niger, et son feu fut si sûr et si bien nourri, qu'au bout de trois quarts d'heure, cette frégate fut forcée d'abandonner la partie. La Minerve n'avait pas de temps à perdre : le Bristol et l'JEolus s'avan-

duns la Galette de France le récit de cette affaire, appelle ce navire le Behoostt. Lapérouse-Bonfils le nomme le Beîkourt. J'ai adopté le nom que j'ai trouvé aux Archives du ministère de la marine.

* Est-ce le Niger, comme on lit dans plusieurs relations, ou le Lowestoffe, ainsi que l'écrit Lapérouse-Bonfils ?

çaient pour lui couper la retraite. Elle mit à profit l'avantage qu'elle venait d'avoir en se débarrassant du A^e^er, se couvrit dévoiles et gagna sur les ennemis. Le calme qui survint arrêta un instant leur poursuite, mais elle recommença quand, à une heure de l'après-midi, le vent, s'élevant, vint à souffler du N.-N.-E. Toute l'escadre alors reprit à lui donner la chasse. Heureusement que la nuit était venue. A la faveur des ténèbres, la Minerve put faire fausse route et se dérober sans être aperçue. Craignant d'être rejoint s'il continuait sa marche sur Saint-Domingue, de Grimouard mit le cap sur l'ile d'Icague. Chemin faisant, il rencontra un bâtiment de guerre de la Providence, la Dét/ora, de 20 canons, qu'accompagnait un brick de 16, et s'en empara.

Nous lisons dans ses états de service * que, dans cette campagne, il eut deux rencontres avec l'escadre anglaise, sans que nous ayons rien pu apprendre de la seconde. On y voit encore qu'il contribua beaucoup à la tranquillité et à la sûreté de l'île de Saint-Domingue, où il croisait, et qu'en raison des services qu'il avait rendus à la France, le ministre lui écrivit pour le complimenter.

Ayant reçu l'ordre de retourner en Franco, pour y faire radouber sa frégate et annoncer le départ du convoi du comte d'Estaing, il vint désarmer àRochefort, après avoir pris, dans la traversée, trois petits bâtiments ennemis.

De Grimouard fut nommé chef de brigade de la marine

* Archives du ministère de la marine.

14 RIOGRAPIIIES VENDÉENNES

le lei'juillet 1779, et chevalier de Saint-Louis, le 10 octobre suivant.

Il y avait plus de cinq mois que la Minerve avait repris la mer, tantôt croisant, tantôt escortant les convois dans différents parages, quand, le 1^^ janvier 1781, le lendemain de sa sortie du fort de Brest, comme elle se trouvait par 14» dans l'ouest d'Ouessant, elle aperçut deux v.oiles, que l'épaisseur du brouillard l'empêcha d'abord de reconnaître. C'étaient deux vaisseaux anglais de 74, le Courageux et le Vaillant, qui bientôt s'en trouvèrent à portée de pistolet. Abandonnée de trois petites frégates françaises qui, bien meilleures marcheuses qu'elle ne l'était, avaient pu s'éloigntr-r, elle se trouva seule aux prises avec ses deux formidables ennemis. De Grimouard ne voulut pourtant pas amener son pavillon sans le défendre. Ce ne fut qu'après que la moitié de son équipage eût été mis hors de combat, qu'après que son neveu, le chevalier de Mussay, fût tombé mortellement frappé, qu'un de ses lieutenants eût été tué, trois autres blessés et que lui-même, grièvement atteint, eût été obligé de remettre le commandement à son second, M. de Villeneuve, que la Minerve, ayant ses canons démontés^ la moitié de ses mâts à bas, les autres près de tomber, toutes ses manœuvres hachées et Venir epont se rem,plissant d'eau, fut obligé d'amener la cale *.

Lord Murgrave, commandant le Courageux, fit le meilleur accueil aux prisonniers et complimenta de

* Gazette de France.

leur bravoure le chevalier de Griraouard, ses officiers et son équipage.

Rendu à la liberté par échange, il reçut, à son retour en France, la lettre la plus flatteuse du maréchal de Gastries, alors ministre de la marine, et, en récompense de sa défense héroïque, le roi le nomma capitaine de vaisseau.

Peu de temps après, de Grimouard s'embarqua, en qualité de second, à bord du vaisseau l'^lr-^?/, sous les ordres du commandant Macarthy Macteigne. V Actif faisait partie de Tescorte d'un convoi qui portait des troupes et des munitions en Amérique. Le comte de Guichen en avait le commandement. Rencontré à cinquante-trois lieues au sud d'Ouessant, par une escadre ennemie aux ordres de l'amiral Kempenfeld, qu'un brouillard épais l'avait empêché d'apercevoir, il perdit dix-sept bâtiments marchands ; il en aurait perdu davantage, si f/j^^?/ n'avait pas puissamment contribué à arrêter la ligne anglaise. Canonné par une partie des vaisseaux qui la composaient, il donna le temps au reste du convoi de s'échapper.

De V Actif, de Grimouard passa, le 16 janvier 1782, toujours en qualité de second, sur le vaisseau le Magnifique, qui vint rejoindre la division du comte de Grasse.

Citoyen désintéressé et marin intrépide, le comte de Grasse était un chef de division aventureux et compromettant. Le 5 septembre 1781, après avoir combattu non sans succès l'amiral Graves, il l'avait empêché de venir au secours de lord Cornwalis, et, combinant ses opérations avec celles de Washington, de Rochambeau, de Lafayette et de Saint-Simon, il avait puissamment

contribué à le rejeter dans York-Towa. Bloqué du côté de la terre parles Américains, et la mer lui étant fermée par la flotte française, Gornwalis, peu de temps après, avait été obligé de mettre bas les armes. Ce n'était pas seulement la garnison de la place, c'étaient aussi trente bâtiments de guerre qui tombaient entre les mains de Washington. De Grasse avait eu une trop grande part à cet événement décisif, pour que son nom et sa personne fussent oubliés. La France le salua comme un de ses enfants les plus illustres, et le Congrès lui offrit, comme un témoignage des services inappréciaMes qic'il en avait reçus, quatre pièces de canon que de Grasse plaça à la porte de son château.

La fortune a ses retours, et nul ne peut se flatter qu'elle lui sera toujours fidèle. En 1782, peu de temps après que le Magnifique eût rejoint sa division, de Grasse, hier encore couvert de tant d'applaudissements, allait voir la gloire de ses succès disparaître sous la honte de sa défaite.

Attaqué une première fois, le 9 avril, par l'amiral Rodney, il fut assez heureux, grâce au comte de Vaudreuil, pourvoir Tavant-garde ennemie repoussée. Mais ce n'était là qu'un engagement de peu d'importance, avant-coureur d'un de nos plus grands désastres maritimes. Le 12 avril, comme la flotte française cherchait à se réunir à la flotte espagnole et pouvait y arriver facilement sans combattre, en raison de l'avance qu'elle avait sur l'ennemi, de Grasse, pour sauver un vaisseau que des avaries avaient mis en retard, fit faire un mouvement rétrograde à la flotte, mouvement qui permit à Rodney de l'atteindre entre la Dominique et les Saintes.

LE VIGE-AMIRAL DE GRIMOUARD 17

Ayant pour lui l'avantage du nombre et celui des vents, Famiral anglais coupe notre ligne et vient fondre sur la Ville-de-Paris^ qu'il entoure de tous côtés. En vain, pour débarrasser ce vaisseau de tant d'assaillants, les commandants français font le sacrifice de leur vie, rien ne fait lâcher prise aux nombreux ennemis acharnés à sa perte. Cinq capitaines, du Pavillon, de la Glocheterie, Bernard de Marigny, La Vicomte, Sainte-Gesaire, tombent frappés mortellement ; le César saute en l'air, VHectop, V Ardent, le Glorieux amènent leur pavillon \ la Ville-de-Paris, enfin, ce glorieux vaisseau que le patriotisme de la capitale avait donné à la France, la Ville-de-Paris, épuisée et coulant bas, se rend après dix heures de combat. L'amiral de Grasse est fait prisonnier, et bientôt on le verra à Londres rehaussant le triomphe de son vainqueur.

De Grimouard eut le bonheur d'échapper à cette grande défaite. Le Magoiifique, dont les manœuvres reçurent l'éloge de M. de Vaudreuil, de l'escadre duquel il faisait partie, se réfugia au Gap avec les débris de la flotte.

Moins d'un mois après, le 6 mai 1782, le Magnifiqiie se perdait sur un rocher, à l'entrée du port de Boston, et, le lendemain, de Grimouard prenait le commandement du vaisseau de 74. le Scipion.

Le Scipion croisait, depuis six mois, dans les parages de Saint-Domingue, et revenait, avec la frégate la Syljille, d'escorter un convoi parti de cette île pour l'Europe, lorsque, le 17 octobre 1782, il fit la rencontre d'une division anglaise.

Il était huit heures du matin, le vaisseau et sa conserve se trouvaient à l'entrée du canal de Porto-Rico,

counint des bordées par des vents d'est sud-est, quand la SyMlle, qui était un peu en avant, aperçut d'abord deux bâtiments et bientôt après trois autres qu'elle s'empressa de signaler. Ayant mis toutes voiles dehors, ainsi que le Scipion qui la suivait, elle s'en approcha assez pour tâcher de les reconnaître. Le capitaine de la SyMlle^ Kergariou-Locmaria, s'étant bientôt aperçu que les vaisseaux portaient directement sur lui, fit au Scijnon le signal de se préparer au combat. Cependant, voulant savoir à qui il avait à faire, il mit en panne, pendant quelques instants, et fit aux vaisseaux, qui continuaient à s'approcher, les signaux ordinaires de reconnaissance auxquels il ne fut pas répondu. La Sy- Mlle, ne pouvant plus douter que ce ne fussent des ennemis et s'apercevant qu'ils étaient en force bien supérieure, remit toutes voiles dehors, vira de bord et fit au Scipion le signal de prendre chasse. Ce signal fut bientôt suivi de celui de chasser dans le vent, de manœuvrer enfin de manière à éviter un combat que la disproportion des forces aurait nécessairement rendu fatal aux deux bâtiments français. La division anglaise se composait, en effet, du London, de 90, du Torbay, de 64, de deux frégates et d'une goélette. Toutes ces forces n'étaient pas sur la même ligne : le London se trouvait dans les eaux du Scipion et de la Sybille, le Torbay, plus au vent, les trois autres voiles en arrière.

De Grimouard continua à gouverner sur Saint-Domingue, faisant tous ses efîV)rts pour se tenir hors de portée des deux vaisseaux qui le suivaient de plus près. Cependant le London gagnait sur lui, et comme dans l'après-midi il s'en était très rapproché, de Grimouard,

tout en poursuivant sa route, lui envoya quelques coups de canon de retraite. Le London répondit par deux bordées, qui furent plus avantageuses au Scipton qu'elles ne lui furent préjudiciables ; elles ne lui firent, en effet, aucun mal, et la manœuvre qu'elles exigèrent de la part du London retarda la poursuite. S'apercevant de la faute qu'il avait commise, le London cessa son feu et s'attacha uniquement à continuer la chasse qu'il avait commencée. Meilleur voilier que le Scipîon, il le gagna tellement de vitesse, que, entre huit et neuf heures, il ne se trouvait plus qu"à une seule encablure de son arrière.

Ne pouvant pas éviter le combat, de Grimouard s'y prépara bravement, et l'habileté des manœuvres vint compenser l'inégalité des forces. S'étant aperçu que son adversaire cherchait à prendre le Scipion par la hanche et à l'écraser, il manœuvra pour le prévenir. Loin donc de changer de route, il ne fit rien pour empêcher le London d'approcher. Quand il ne fut plus qu'à portée de pistolet, il laissa arriver sur lui, et passant à son avant, il lui envoya une bordée à double charge.

Cette manœuvre avait pour le Scipion le double avantage de faire au London un mal considérable et de l'éloigner du TorMy qui se trouvait au vent et avait déjà commencé à le canonner. Elle réussit au delà de toutes ses espérances. Dans la position qu'il avait prise, pas un boulet de sa bordée ne fut perdu. Quelques instants après, le London répondait par toute la sienne.

Ce n'était pas seulement contre un vaisseau beaucoup

plus fort que le sien que de Grimouard avait à combattre, il allait être en butte au feu du Torbay. La résistance contre cette double attaque ne pouvait pas être de longue durée ; d'ailleurs, avant même l'arrivée du Torday, le London, revenu d'un moment de surprise, reprenait le vent, et, courant sur son aire, allait doubler de l'avant, quand de Grimouard, comprenant le danger, manœuvra pour lui présenter le travers. Se trouvant ainsi bord à bord, les deux vaisseaux ne firent qu'une seule masse, et le Torbay, dans la crainte que ses boulets n'atteignissent amis aussi bien qu'ennemis, discontinua son feu.

Le combat durait ainsi depuis deux heures, et de Grimouard allait donner le signal de l'abordage, quand le London, redoutant une pareille attaque, abandonna la partie, et, laissant porter en dépendant, s'éloigna. Ce fut au tour du Torbay. Ne craignant plus que ses boulets ne vinssent à s'égarer, il avait recommencé à canonner le Scipion, quand de Grimouard, qui avait à dessein laissé au London le temps de courir en avant, profita de son mouvement pour arriver sur lui, et, dans cette position avantageuse, le combattre en présentant son travers à sa poupe ; il s'écartait en même temps du Torbiy dont il n'avait plus à redouter le feu.

Très maltraité, le London s'éloigna pendant quelques instants et permit au Scipion de reprendre sa route et de réparer son gréement et sa voilure.

Les Anglais cependant ne pouvaient pas se résigner à voir échapper de leurs mains une proie qu'ils avaient cru leur appartenir. Après quelques instants donnés à réparer leurs avaries, ils reprirent la poursuite du Sci-

pion qui gouvernait sur le cap d'Inganno, dont il n'était plus éloigné que d'une douzaine de lieues.

Malgré toute l'ardeur qu'ils y mirent^ les Anglais ne gagnèrent pas sur de Grimouard, et, au point du jour, le Scipion n'était plus qu'à quatre lieues de terre. Il s'agissait pour lui de trouver un bon mouillage qui le mît à l'abri de la poursuite des ennemis, sans s'exposer, en le cherchant, à se briser contre quelque roche ; il se rapprocha donc le plus qu'il le put de la partie de la côte comprise entre le cap d'Inganno et la pointe dlcague, dans la baie de Samana, pensant arriver sans encombre jusqu'au Port aux Anglais qui devait lui servir de refuge. L'espoir qu'il en avait était d'autant plus fondé, que son pilote lui en donnait l'assurance, affirmant que personne mieux que lui ne connaissait ce mouillage, pour l'avoir sondé bien souvent.

Le London mit en panne, et de Grimouard s'aperçut, sans en deviner la cause, qu'il envoyait des canots à bord des autres bâtiments de son escadre. Quant au Tor&a?/, il continuait sa chasse, gagnant beaucoup sur le Scipion dont le pilote, la sonde à la main, serrait de fort près la terre pour arriver à son mouillage. Le plan du London était de lui couper le chemin de Samana. Au moment où de Grimouard doublait la pointe dlcague, le Torday qui, par prudence, ne voulait pas s'aventurer davantage sur un fond qu'il ne connaissait pas, lui envoya, en signe d'adieu, sa bordée qui, en raison de la distance, ne pouvait pas lui faire grand mal, pour aller rejoindre le London.

De Grimouard se croyait sauvé ; ses voiles étaient

larguées et amenées, la sonde donnait sept brasses de profondeur, le vent ne soufflait presque plus et la mer était calme, quand le Scipion toucha sur un rocher qu'aucune carte ne signalait, et ne put pas se relever.

Quoique légèrement blessé pendant l'action, de Grimouard présida au sauvetage de son équipage et voulut sortir le dernier de son vaisseau. Pendant le combat, il avait eu treize hommes tués et quarante-trois blessés ; il n'en perdit pas un seul dans le naufrage.

Ce combat héroïque fut considéré, en France et aux Antilles, comme un véritable triomphe ; le nom de de Grimouard fut dans toutes les bouches, et l'on ne trouva pas assez de louanges pour célébrer sa valeur. Arrivé au Cap, le 8 du mois de décembre 1782, il y fut l'objet d'un enthousiasme général. Le gouverneur de Saint-Domingue écrivit au ministre de la marine :

«t Au Gap, le 11 décembre 1782.

« Monseigneur, M. le chevalier de Grimouard, dont j'ai eu l'honneur de vous faire connaître le combat glorieux du 17 octobre dernier, sur le vaisseau le Scipion, contre les deux vaisseaux anglais le Lomlon, de 90, et le Torbay^ de 64, est arrivé ici avec la majeure partie de son équipage, le 8 de ce mois. Il y a été accueilli avec les transports d'admiration qu'ont excités sa valeur et ses talents, et les sentiments du public ont paru adoucir un peu l'amertume du regret qu'il a dctre réduit à 1 inaction. C'est à vous qu'il appartient, Monseigneur, de lui faire oublier les pertes que lui a causées son. naufrage. Entièrement occupé de secourir les malades et les blessés qu'il avait à son bord, lorsqu'ils ont été sauvés, ainsi que tout l'équipage, il n'était déjà plus possible de rien retirer du vaisseau, et M. de Grimouard est resté avec l'habit et la chemise qu'il avait quand le bâtiment a échoué.

« Vous savez, Monseigneur, combien un pareil événement est ruineux pour un officier qui commande. II a, Monseigneur, tant de titres pour mériter les bontés du roi et pour vous intéresser, qu'il me suffit de vous faire connaître sa situation pour être sûr que vous viendrez à son secours.

« Le reste des malades et des blessés de son brave équipage vient d'arriver sur un bateau américain qui les a pris à Samana, où il les avait laissés, pour attendre une occasion de se rendre par mer, la plupart étant hors d état de marcher.

« Je n" ai rien à ajouter à l'éloge que vous a fait ]M. de Grimouard des officiers de son état-major. Permettez-moi de me joindre à lui pour les recommander à vos bontés. >»

Eh bien, cette population blanche de Saint-Domingue, qui n'avait pas assez de louanges pour célébrer sa gloire, cette population, qui, dans son ivresse, se serait volontiers attelée à son char triomphal, devait, dix ans après, alors qu'humain autant que brave, de Grimouard, par des mesures de prudence et de conciliation, les seules qui pussent la sauver d'une affreuse catastrophe, venait d'acquérir de nouveaux titres à l'estime des honnêtes gens, cette population, oublieuse du passé, méconnaissant les nécessités présentes et détournant les yeux de l'orage affreux qu'elle accumulait sur sa tête, poussait ringratitude et l'aveuglement jusqu'à le couvrir de huées et à traîner son nom aux gémonies !

Non seulement le ministre de la marine vint au secours de Grimouard dans sa détresse, mais le roi, en récompense de sa belle conduite, lui accorda, avec le titre de comte, une pension de 800 livres sur l'Ordre de Saint-Louis.

Pour rentrer en France, de Grimouard s'embarqua sur un bâtiment portugais, qui ne mit pas moins de deux

mois à faire la traversée. Le temps n'y avait point refroidi l'enthousiasme ; et, à son arrivée, le commandant du Scipion fut accueilli par d'unanimes applaudissements.

Le 20 mai 1783, la paix fut signée entre les parties belligérantes, paix profitable surtout à l'Amérique, mais honorable aussi pour la France, paix dans laquelle notre marine joua un grand rôle et dont Grimouard put réclamer sa part.

Marié à Julie-Catherine de Turpin, fille du comte de Turpin, seigneur de la Roche -Gourbeau, et de demoiselle Macnemara, il n'avait pas pu jouir souvent des joies d'époux et de père. La guerre d'Amérique l'avait tenu éloigné de ses foyers pendant près de cinq ans. Aussi profita-t-il des loisirs que lui faisait la paix pour venir dans sa terre de Saintonge se reposer, au sein de sa famille, de ses glorieuses fatigues. C'était toujours là qu'il passait les instants qu'il dérobait au service de l'État. Ces instants étaient rares, car, pendant la guerre, la France ne se serait pas passée d'un capitaine aussi brave, et, pendant la paix, ses connaissances nautiques étaient mises à contribution pour l'instruction des flottes. C'est ainsi qu'en 1785, il fut appelé au commandement de la corvette le Rossignol, faisant partie d'une escadre d'évolutions. Nommé successivement major de la deuxième division de la deuxième escadre, à Brest, commandant par intérim de la deuxième escadre, commandant du vaisseau le Brave, il fut appelé, le 1er septembre 1788, aux fonctions de major général à Brest.

La France possédait deux cent cinquante lieues de côtes en Afrique. Mais, à part Corée et l'île Saint-Louis,

au Sénégal, on ne pouvait pas dire qu'elle y eût de colonies. Quelques comptoirs pour le commerce et la traite des nègres, placés de loin en loin sur cette longue étendue, exigeaient seulement la protection d'une station française. De Grimouard quitta Brest pour en prendre le commandement. Dans ce poste de confiance, après avoir rendu de nouveaux services à son pays, il sortit de la Félicité, qu'il montait, pour arborer son pavillon sur le Borée et retourner à Saint-Domingue, où l'attendaient des événements si lamentables.

Sa mission sur les côtes d'Afrique lui valut les félicitations du ministre de la marine. Le 3 février 1791, il en recevait la lettre suivante :

« Mon opinion sur la manière dont vous avez constamment servi, monsieur, était depuis longtemps fîxée^ et ne pouvait qu'être confirmée par celle du Conseil de la Marine qui, dans la séance du 26 du mois dernier, a fait Texamen de votre conduite pendant la campagne de la frégate la Félicité, que vous avez commandée pendant six mois, ainsi que la station de la côte d'Afrique. Le procès-verbal de cette séance m'a fait connaître que vous n'avez rien négligé tant pour protéger le commerce français sur la Gôte-dOr, et lui rendre favorables les gens du pays, qu'en mettant les différents comjptoirs que vous avez visités en état d'atteindre l'époque où il doit leur être porté de nouveaux secours. J'ai vu aussi que, sur tout autre point, vous vous êtes exactement conformé à ce qui vous était prescrit par vos instructions, et qu'enfin votre conduite a constamment mérité des éloges. C'est ainsi que le roi, à qui j'en ai rendu compte, en a jugé, et c'est avec plaisir que je vous transmets la satisfaction de Sa Majesté à cet égard.»

La philosophie du XYIII^ siècle, dont les principes T. m 2

avaient pénètre le cœur de nos pères, ne s'était pas bornée à préparer la France aux grands événements qui allaient s'accomplir dans son sein; après avoir traversé les mers, elle avait été reçue dans nos possessions des Antilles avec la même faveur. Seulement, pendant qu'en France l'immense majorité de la nation, conformant sa conduite aux idées nouvelles, allait, à travers mille orages et au prix des plus grands sacrifices, en faire l'application à la société, la race blanche, dans nos colonies, ne luî avait fait un aussi bon accueil que parce qu'elle flattait ses passions et qu'elle n'en comprenait pas les conséquences. Dans cette foule de livres apportés de la métropole, où se trouvaient confondus le bien et le mal, elle n'avait été séduite que par le mauvais côté. L'es[»rit railleur, léger, irréligieux, avait fait ses plus nombreuses conquêtes; elle avait applaudi à toutes les attaques dirigées contre le vieil édifice social qui s'écroulait. Mais des lois de l'humanité, elle ne s'en était guère inquiétée, et plus d'un, après la lecture du Contrat social, s'était armé du fouet pour châtier l'esclave paresseux ou maladroit. Des réformes, chacun en demandait ; mais tous les voulaient au profit de leurs passions ou de leurs intérêts.

Dans ce moment, la population blanche des Antilles se divisait en trois classes bien distinctes : les planteurs les intendants et les petits blancs. Les grands propriétaires habitaient Paris, où ils étalaient le luxe de la richesse et leur orgueilleuse indolence. Les plaisirs que «procure l'opulence ne leur suffisant pas, et se trouvant humiliés d'obéir à des fonctionnaires que la fortune n'avait pas favorisés, ils prétendaient à gouverner eux-

mêmes. Les intendants entre les mains desquels ils avaient laissé leurs domaines à cultiver, espéraient pouvoir prendre un jour la place de leurs maîtres, et, en attendant qu'une révolution qu'ils appelaient de tous leurs vœux, vînt leur en fournir les moj-ens, ils doublaient le travail de l'esclave, pour qu'il y eût la part du maître et celle de l'intendant. Les petits blancs étaient l'écume de la France. Perdus de dettes, déconsidérés dans leur pays, presque tous ayant eu des démêlés avec la justice, ces hommes sans aveu cherchaient à cacher leur honte sous de belles manières et, favorisés par la nouvelle forme de gouvernement qui allait mettre entre les mains du peuple le pouvoir dont avait joui la royauté, ils espéraient, par leurs intrigues, reconquérir aux colonies la fortune et la considération dont ils étaient d'autant plus avides que, depuis longtemps, ils en avaient été dépouillés. Aussi, quand en 89, le souffle révolutionnaire qui, après bien des orages, devait donner à la France l'égalité, se fit sentir aux Antilles, gonfla-t-il de joie toutes les poitrines, chacun pensant qu'il allait recueillir de la tempête les plus riches épaves, et ne pouvant pas s'imaginer que ces bêtes de somme qui formaient la race noire auraient jamais l'audace d'en réclamer leur part. Riches colons, intendants des plantations. Européens déconsidérés, en désaccord sur toutes les autres questions, étaient réunis par un seul lien, lien que l'humanité et leurs intérêts, bien entendu, auraient dû briser, par le préjugé du sang. Ainsi les hommes qui avaient accueilli la nouvelle de la prise de la Bastille avec une joie frénétique, ceux qui avaient égorgé les ennemis de la cocarde tri-

colore, pendirent, au Cap, un mulâtre, coupable d'avoir demandé que la déclaration des Droits de l'homme ne fût pas exclusive, et tranchèrent la tête à un vénérable vieillard, le sénéchal Ferrand de Baudiéris, parce qu'il avait osé prendre la plume pour la défense d'une race exécrée. Un citoyen intègre, qui devait plus tard occuper en France la première place dans la magistrature, l'intendant Barbé-Marbois, n'avait échappé, au poignard des assassins que parce que le comte de Peynier, commandant des forces navales, l'avait informé qu'il eût à mettre sa personne en sûreté, s'il voulait conserver sa tête.

Au lieu de la fièvre de liberté, au moins sincère, qui agitait la France, les colons étaient en proie au délire de la vanité la plus extravagante. La formation de la garde nationale ayant créé des places d'officiers, chacun voulut en avoir l'épaulette et prétendit à la croix de Saint-Louis. On se disputa les grades avec une sorte de fureur, et l'on vit des colons imbéciles, la tête ombragée de panaches, parcourir les rues, la flamberge au poing, en se proclamant les sauveurs de la colonie ; et, pour que l'horreur se mêlât au ridicule, leurs expéditions ne se bornèrent pas à des parades et à des revues : voulant être pris au sérieux, ils firent souvent de malheureux nègres, la plupart bien innocents, des chefs de conspiration, leur tranchèrent la tête, qu'ils promenèrent triomphalement au bout d'une pique, comme un trophée. La croix de Saint-Louis ne suffisant plus à l'ambition de ces braves, le commandant de la garde nationale créa des ordres de chevalerie, et les poitrines se chamarrèrent de rubans et de décorations.

Depuis le départ de Barbé-Marbois, Saint-Domingue était tombé dans une véritable anarchie.

L'Assemblée nationale, trompée sans doute par les rapports des députés ooloniaux, ne trouva rien à redire à la conduite des colons, et, par sa déclaration, acheva de ruiner l'autorité métropolitaine. Elle décréta la création des Assemblées coloniales, chargées de lui présenter un projet de constitution approprié aux besoins et aux mœurs de chaque colonie. Dans ce décret, il n'était rien dit des hommes de couleur, mais les instructions portaient que si l'Assemblée nationale avait été muette sur cette question, c'était parce que leurs droits lui avaient paru tellement incontestables, qu'elle n'avait pas cru devoir en faire mention.

A cette nouvelle, l'assemblée de l'Ouest, à Saint- Domingue, poussa des cris de rage et déclara que, plutôt que de partager des droits avec une race bâtarde et dégénérée, elle aurait recours aux armes. Elle déchira le décret et les instructions qui l'accompagnaient, et, sans tenir compte des résolutions opposées de l'Assemblée du Nord, elle eut la prétention de concentrer tous les pouvoirs dans son sein. La guerre se trouva donc allumée entre le Gap, où siégeait l'assemblée du Nord et Saint-Marc, où était réunie l'Assemblée de l'Ouest. Le gouverneur résolut de mettre fin à cette insurrection et chargea le colonel Mauduit de l'exécution de ses ordres.

Ainsi menacée, l'assemblée de l'Ouest fit appel aux matelots delà flotte. Une révolte éclata à bord du Léopard, que son commandant, le m.arquis de la Galissonnière, fut impuissant à empêcher. Cependant, au moment d'en

venir aux mains avec le régiment parti du Cap pour la réprimer, l'équipage, saisi de crainte et de repentir, déclara à l'assemblée qu'il était prêt à lui donner un asile à bord du Léopard et à la conduire en France, où elle aurait toute liberté d'exposer ses griefs, mais qu'il ne voulait pas aller plus loin. Tous les membres de l'assemblée s'embarquèrent donc, emportant dans le cœur une haine mortelle contre le gouverneur et contre tous ceux qui lui avaient prêté assistance.

Arrivée à Brest, l'Assemblée de l'Ouest, par ses allures démagogiques, séduisit le club de cette ville qui lui fît un accueil triomph.il. Il n'en fut pas ainsi à la Constituante: sommés de présenter leur justification, les membres de l'Assemblée de l'Ouest durent assister à la séance où leur conduite fut flétrie, et les plus grands éloges décernés aux autorités de l'île. Ils en sortirent plus irrités que jamais, jurant de se venger de ceux auxquels ils devaient cette humiliation. Pourquoi l'Assemblée Constituante ne persévéra t-elle pas dans ces résolutions énergiques, les seules qui pussent conserver à la France la reine des Antilles ?

En quittant Saint-Domingue, l'assemblée de Saint- Marc avait laissé toutes ses fureurs à une populace qui ne connaissait ni frein ni loi. Elle fit alliance avec la province du Sud, jusque-là restée étrangère aux divisions qui régnaient entre le Nord et l'Ouest, et, toutes deux, réunies, résolurent, en y procédant par l'assassinat, de se débarrasser du reste d'autorité qui mettait encore obstacle à leurs desseins. Le major de Cadère, sur le simple soupçon d'être favorable aux gens de couleur, fut mis à mort par l'émeute, maîtresse au Cap, où il

avait le commandement militaire. La guerre civile était commencée entre les blancs : ils s'égorgeaient entre eux ; et, pendant ce temps, farouches et inexorables, les noirs se préparaient à une guerre d'extermination contre ceux dont ils avaient, pendant tant d'années, supporté la cruelle oppression.

Pour que les mulâtres se joignissent à eux, il fallut pourtant qu'ils fussent poussés à bout. La plupart, propriétaires et recommandables par le travail, l'intelligence et la conduite, jouissant dans l'île d'une importance considérable, ne voyaient pas sans effroi se préparer des événements dont l'accomplissement devait bouleverser la colonie et peut-être ruiner leur fortune ; ils se seraient donc très volontiers réunis aux blancs, si ceuxci, qui les détestaient d'autant plus qu'ils étaient obligés de reconnaître leur valeur, ne les eussent pas repoussés avec dédain. Voyant qu'on leur refusait les droits qu'ils tenaient de l'Assemblée nationale, plusieurs d'entre eux se réunirent pour demander la promulgation du décret qui les leur accordait. Au lieu d'obtempérer à cette demande, l'autorité, étourdie par les cris des blancs, marcha contre eux avec des forces considérables. Écrasés par le nombre, ceux des mulâtres qui échappèrent furent chercher un refuge dans les montagnes. Leur chef, Vincent Ogé, que recommandaient de grandes qualités, fut condamné au supplice de la roue, et plusieurs de ses compagnons, faits prisonniers, eurent le même sort. La mesure était comble ; les mulâtres firent appel aux nègres pour une vengeance qui devait être terrible. Le comte Peynier et le colonel Mauduit comprirent la gravité de la situation, et plutôt

que de précipiter des événements dont ils comprenaient toutes les conséquences, ils aimèrent mieux tenter un arrangement et avoir recours aux négociations que de continuer la guerre. A cette nouvelle, la colère des blancs fit explosion contre le comte Peynier. Celui-ci, abreuvé de dégoûts et voyant qu'il ne pourrait rien devant de pareilles résistances, revint en France, laissant le gouvernement de l'île de Saint-Domingue entre les mains de Blanchelande.

Ce long exposé de l'état où se trouvaient les Antilles françaises pourrait passer pour un hors-d'œuvre, s'il ne servait pas à faire connaître avec quelles difficultés de Grimouard allait avoir à lutter.

On se rappelle que l'Assemblée nationale avait approuvé la dissolution de l'Assemblée de Saint-Marc, et s'était montrée résolue à étouffer la révolte si elle osait relever la tête.

Dans cette éventualité, elle avait envoyé, sous les ordres du commandeur de Village, une flotte avec des troupes destinées à maintenir la tranquillité dans l'île. Cette flotte se composait du Fougueux, commandant de Village, du Borée, commandant de Grimouard, des frégates VUranie et la Prudente, commandées, la première par M. de Truguet, la seconde par Villaret- Joyeuse, et d'un bâtiment de transport chargé de troupes. De Grimouard avait à son bord, en qualité de garde, M. de Cintré, depuis préfet de la Dordogne, qui a donné à la famille du vice-amiral des notes sur son ancien commandant *. Un autre personnage, dont le nom est

* M. Grimouard de Saint-Laureut a eu l'obligeance de me les com-

LE VIGE-AMIRA.L DE GRIMOUARD 33

resté célèbre, M. de Villèle, faisait aussi partie de l'expédition en qualité d'élève. La flotte mit à la voile peu de temps après le décret du 18 octobre 1790.

En quittant la France pour aller rétablir l'ordre et la tranquillité à Saint-Domingue, le commandeur de Village avait embarqué la révolte avec lui.

La discipline, sans laquelle il n'y a ni marine, ni armée, ne régnait plus depuis près de deux ans dans nos ports et sur nos vaisseaux ; l'esprit d'insubordination l'avait remplacée. Sous prétexte que la discussion était permise et que du choc des opinions devait naître la lumière, on déraisonnait à tort et à travers sur toute chose, et malheur à celui que le peuple poursuivait de ses calomnies ! Dès le mois de mars 1789, des troubles avaient éclaté parmi les ouvriers de Toulon. Peu de temps après, le Havre, Saint-Malo, Bordeaux, s'étaient insurgés contre l'autorité du gouvernement. A Rochefort, le major-général de la marine, Macarty-Macteigne, avait échappé à grand'peine aux poignards des assassins. Moins heureux, le major de Beausset fut massacré à Marseille pour avoir fait son devoir en résistant à l'émeute. Le décret de l'Assemblée nationale qui prescrivait aux officiers d'être justes et convenables envers les matelots, recevait de ceux-ci une singulière interprétation. Un ordre, une remontrance, étaient à leurs yeux un manque d'égards et de convenances ; et, oubliant que le même décret qu'ils invoquaient leur enjoignait une obéissance respectueuse à leurs chefs, ils faisaient entendre contre

muniquer, ainsi que plusieurs autres documents, qui m'ont été très utiles pour faire cette notice. ^

eux de continuelles récriminations. Les équipages s'érigeaient en tribunaux. Un matelot ayant osé porter la main sur un officier, fut jugé par ses pairs, et la condamnation, comme on le pense bien, fut tempérée par Tadmission de circonstances atténuantes.

L'arrivée du Léopard dans le port de Brest mit le comble à Fanarchie, et les officiers, suspects de tiédeur pour la révolution, furent, mis à terre. Un condamné étant parvenu à briser ses fers, poursuivit, le sabre à la main, le lieutenant qui les lui avait fait mettre, sans qu'il se trouvât personne pou,r protéger ce dernier \ enfin le commandant en chef fut dénoncé à l'Assemblée constituante, dans une pétition injurieuse, dont les signataires eurent l'audace de venir lui donner lecture. L'impunité enhardissait la licence. Trois braves marins, Albert de Lyons, de Souliac et de Bougainville, appelés successivement au commandement du port de Brest, avaient abandonné la partie, dans l'impossibilité où ils s'étaient trouvés de ramener l'obéissance des matelots à leurs chefs.

C'est avec de pareils hommes, et les bataillons d'Artois et de, Normandie, dont l'esprit n'était pas meilleur, qu'on allait se trouver en présence d'une situation telle, que, pour en triompher, il eût fallu l'habileté du chef et le dévouement des soldats.

La division navale ne fut pas plutôt en vue de Saint- Domingue, qu'elle devint l'objet des séductions de ceux dont elle devait réprimer l'audace et les excès. Informé du mauvais esprit qui régnait à Port-au-Prince, et redoutant les conséquences des rapports qui pouvaient s'établir entre la population et les équipages.

LE YICE-AMIRAL DE GRIMOUARD 35

Blanchelande avait avisé le commandeur de Village qu'il eût à se détourner de sa route et à venir mouiller au môle Saint-Nicolas ; mais la corvette qui lui portait cette invitation ne l'ayant pas rencontré, il se rendit à sa première destination. Aussitôt qu'il y fut arrivé, les troupes qu'il avait à bord et ses équipages devinrent l'objet de continuelles obsessions.

Les véritables insurgés, dans ce moment, n'étaient pas autres que les colons et leurs adhérents. Voilant leurs mauvaises passions sous l'apparence de l'enthousiasme pour la Révolution, dont ils étaient les plus grands ennemis, ils se glissèrent à bord des vaisseaux, circonvinrent les soldats et les matelots, et, malgré tous les efforts de M. Blanchelande, les entraînèrent à terre. Là, après les avoir gorgés de vins et de liqueurs, ils n'eurent pas de peine à les gagner à leur cause. Il fallut au commandant de Grimouard toute son énergie pour contenir un équipage frémissant, auquel la gloire du nom de son chef ne suffisait pas toujours pour en imposer.

Surexcités par de copieuses libations, les soldats des régiments d'Artois et de Normandie se mirent un jour en pleine insurrection; entassés dans une des chaloupes du Borée, dont ils venaient de s'emparer, ils excitaient à la révolte l'équipage de ce vaisseau, quand de Grimouard s'y élança, l'épée à la main, et, par sa fière attitude, les fit rentrer dans le devoir *.

Une autre fois, pendant qu'il commandait la station navale à Port-au-Prince, les révolutionnaires de la

* Récit de M. de Cintré.

ville, dont il avait plus d'une fois déjoué les menées, sachant bien qu'il ne pactiserait jamais avec eux, résolurent de s'en défaire. Une bande de misérables, à la tête de laquelle était Brudieu, que nous allons trouver tout à l'heure parmi ses dénonciateurs et ses juges, tenta de s'emparer de sa personne et de son vaisseau. Entouré de tout son état-major, qui, comme lui, avait mis l'épée â la main, il défia ses agresseurs et les mit en fuite *.

Le régiment de Port-au-Prince, resté fidèle jusque-là, ne tarda pas à se laisser ébranler à son tour et finit par fraterniser avec les insurgés. Tous alors, soldats égarés et à moitié ivres, gardes nationaux en délire, vile populace que l'on trouve à la tête de toutes les émeutes, s'agitent, s'excitent à la vengeance et font entendre des cris de mort contre le général Blanchelande et le colonel de Mauduit. Les portes des prisons sont brisées, ils y trouvent de dignes auxiliaires. Le mulâtre Rigaud, que les colons auraient égorgé la veille, est mis en liberté, et la horde sanguinaire, hurlant et vociférant, s'élance vers la caserne pour y mettre à exécution son exécrable projet. Comptant sur la fidélité de ses soldats, qui, la veille, l'avaient assuré de leur dévouement, le colonel de Mauduit était tranquille. Surpris par l'émeute, il n'en fut point épouvanté, et comme tous l'abandonnaient, il présenta sa poitrine aux assassins. Ces bêtes féroces, après l'avoir poignardé, s'acharnèrent sur son cadavre, comme si la mort ne suffisait pas à assouvir leur rage.

* Mémoire des membres de la Société populaire de Rochefort, 14 ventôse, au III.

De Grimouard, resté à bord du Borèe^ eut grand' peine à y maintenir une sorte de discipline, devant s'estimer heureux, dans Timpuissance où il était de s'opposer au crime, d'empêcher son équipage d'y participer.

Victorieuse à Port-au-Prince, l'insurrection tenta d'y organiser un gouvernement. Le comte Caradeux fut nommé gouverneur de File, et le déserteur Praloto, commandant des forces militaires. Un des premiers actes du pouvoir nouveau fut de désarmer ce même régiment de Port- au Prince qui avait eu la faiblesse inqualifiable de contempler, sans s'y opposer, les scènes de meurtre et de brigandage dont il avait été témoin. Caradeux ne pouvait pas lui pardonner d'avoir, lorsqu'il obéissait encore aux ordres du colonel de Mauduit, forcé la garde nationale à mettre bas les armes.

Blanchelande s'était retiré au Cap, où il avait été bien reçu. Une division de la station des Antilles était venue se mettre à sa disposition. Avec les secours et les renforts qui lui arrivèrent de la Martinique, les généraux Dugommieret de Damas commencèrent contre les insurgés la guerre dite du Gros-Morne^ dans laquelle ils obtinrent de grands avantages. Le commandement de la station était à ce moment entre les mains de de Grimouard, le commandeur de Village, atteint d'une maladie à laquelle il devait succomber, ne l'ayant pas conservé longtemps.

Après les débats les plus orageux, l'Assemblée nationale avait rendu un décret qui, cette fois^ ouvrait les portes des Assemblées coloniales aux hommes de couleur, nés de père et de mère libres.

Lorsque la nouvelle en arriva à Saint-Domingue, les T. ni 3

fureurs des créoles contre ces mêmes hommes qu'ils avaient délivrés de leurs fers pour en faire les complices du crime, se déchaînèrent de nouveau. Suivant l'exemple donné par le Port-au-Prince, presque toutes les paroisses s'insurgèrent contre un décret qu'elles déclaraient être un acte criminel de l'Assemblée nationale. On poussa la démence jusqu'à vouloir rompre avec la France, jusqu'à déclarer qu'on repousserait la force par la force et qu'on maudissait des lois dont une mère-patrie, aussi insensée que barbare, provoquait elle-même la dissolution par la perfidie et le parjure.

Le gouverneur Blanchelande eut la faiblesse de donner une sorte d'acquiescement à de pareilles résolutions, en promettant à l'insurrection de soumettre au ministre de la marine des observations contre le décret de l'Assemblée nationale, s'engageant en outre à ne pas le mettre à exécution avant d'avoir reçu une réponse

Les élections se firent dans ce moment. Il ne fallait pas attendre des blancs un acte raisonnable ; les membres de l'ancienne assemblée générale ne manquèrent pas de faire partie de la nouvelle, à l'exclusion des hommes de couleur.

Ceux-ci étaient plongés dans la plus profonde douleur. Malgré la rigueur inexorable avec laquelle un de leurs rassemblements, qui n'avait rien que de très légal, avait été dissipé, malgré le meurtre judiciaire d'Ogé, malgré un commencement de négociations entamées avec les esclaves, ils hésitaient à rompre avec les blancs et à provoquer des désordres qui pouvaient exposer leur vie et ruiner leur fortune laborieusement acquise. Ce n'est qu'après avoir vu leurs nouvelles ouvertures re-

LE VICE-AMIRAL DE GRlMOUARD 39

poussées que, honnis, méprisés, mis en quelque sorte hors la loi, ils se tournèrent vers les esclaves et que quelques-uns d'entre eux se mirent à leur tête. Dans la répression de cette révolte, les blancs furent impitoyables. Alors le désespoir fait de cette race, naguère si soumise, une légion de forcenés ; ce ne sont plus des hommes, ce sont des bêtes féroces qui ont rompu leurs chaînes. Ils parcourent la campagne, la torche et le fer à la main, savourant avec délices les larmes et le sang de leurs anciens maîtres, qu'ils égorgent sans pitié. Tout ce que l'imagination peut concevoir de plus atroce fut accompli par ces démons avec des raffinements inouïs de cruauté. La plume se refuse à décrire les obscénités commises jusque sur des cadavres. La fureur des nègres devint telle, que les mulâtres du Cap, dont l'incendie, devenu général, ravageait les propriétés, demandèrent, encore aux blancs à faire alliance avec eux. Mais ceuxci, plus irrités que jamais, les auraient égorgés, sans la protection des corps militaires. Ce ne fut que plus tard, lorsqu'à la lueur des flammes qui s'étendaient sur l'île entière, les colons, de la ville du Gap où ils étaient réfugiés, virent des bataillons hideux, portant au bout de piques, comme des drapeaux sanglants, les corps des enfants des blancs, pour procéder ensuite à un massacre général, qu'ils se décidèrent à accepter le secours que leur offraient les hommes de couleur. Mais, avant d'en venir là, ils s'adressèrent ailleurs, et, comme le patriotisme, ainsi que tout autre sentiment généreux, était éteint dans leur âme, ce ne fut point la protection de la France qu'ils implorèrent, mais celle de l'Angleterre, lui offrant en échange la souveraineté de l'île. Le

40 BlUGlUl'HIES VENDEENNES

gouverneur de la Jamaïque, lord Effinghara, auquel ils avaient fait des ouvertures, on doit le dire à son éternel honneur, y répondit par un refus. Mais, comme son cœur n'était point inaccessible à la pitié, il crut que l'humanité lui faisait un devoir d'envoyer des vivres à des malheureux qui mouraient de faim, et des navires pour servir de refuge à ceux qui n'avaient plus d'asile. L'insistance, des blancs le trouva inébranlable, et ce ne fut que parce qu'ils désespérèrent de l'amener à leurs vues, que leur orgueil se plia jusqu'à vouloir bien admettre enfin dans leurs rangs ceux qu'ils en avaient si longtemps repoussés.

La garnison du Port-au-Prince fut composée mi-partie de blancs, mi-partie de mulâtres. Garadeux et Beauvais se donnèrent la main et firent serment de se prêter un mutuel appui. Mais l'Assemblée générale réunie au Gap, indignée de ce qu'elle appelait une alliance honteuse, à laquelle la mort était bien préférable, mit tout en œuvre pour la rompre. Elle ne réussit que trop bien comme nous allons le voir tout à l'heure.

Repoussée par les Anglais, elle se tourna enfin vers la France. Avec son assentiment, Blanchelande se décida à demander des secours à la Martinique. Deux jours plus tôt, il aurait pu en recevoir de considérables. M. de Behague, venant de renvoyer en France deux mille hommes de troupes, ne put disposer, pour le moment, que de quelques vaisseaux? de guerre. Leur arrivée causa une nouvelle collision à la ville du Gap. A cette époque, presque tous les officiers de la marine française appartenaient à la noblesse, et beaucoup d'entre eux ne se donnaient pas la peine de cacher les projets contre-

révolutionnaires. Les folies démagogiques dont ils furent témoins à Saint-Domingue n'étaient pas propres à les rallier aux idées nouvelles. Ils se répandirent dans les cafés et dans les autres lieux publics, raillant bien haut l'Assemblée nationale et l'Assemblée coloniale. Ce langage irrita les esprits ; le peuple s'ameuta et arrêta les officiers, qui furent ramenés à bord et sévèrement consignés. Ainsi, ce secours, loin de servir aux blancs, devint pour eux un nouvel élément de discorde.

Pendant que ces choses se passaient au Cap, la meilleure harmonie entre les blancs et les hommes de couleur ne régnait pas à Port-au-Prince. Les menées des ennemis de l'alliance entre les deux races produisaient leur effet, et, dans la disposition où se trouvaient les esprits, une étincelle pouvait causer un embrasement général. Il ne se fit pas longtemps attendre. Une querelle particulière entre un blanc et un noir libre fut le signal d'une guerre à outrance. Les rues de Port-au-Prince devinrent le théâtre d'une lutte sanglante, dans laquelle l'artillerie du déserteur Praloto foudroya les bataillons de Beauvais. Ne pouvant pas résister, les mulâtres évacuèrent la ville et se retirèrent en bon ordre dans leurs anciennes positions de la Croix- des-Bouquets. Il n'y avait que quelques heures qu'ils avaient quitté la ville, quand un violent incendie y éclata. Qui l'avait allumé? Probablement ceux qui le mirent à profit. Les soldats de Praloto et les aventuriers qui abondaient à Port-au-Prince, profitèrent du désordre inséparable d'un tel événement, pour se ruer sur les maisons les plus riches, les mettre au pillage et traiter la ville comme si elle eût été prise d'assaut.

Les richesses échappées à l'incendie devinrent leur proie, et, en un seul jour, la ruine de Port-au-Prince fut complète.

Quand la ville était ainsi mise à sac, de Grimouard recevait à son bord les femmes, les enfants, les vieillards, tous ceux qui, dans leur dénûment, imploraient son assistance.

Craignant que l'incendie ne se communiquât aux bâtiments de commerce qui se trouvaient dans le port, il les en avait fait sortir. Mais cette mesure de prudence déplaisant aux autorités constituées qui cherchaient à le contrarier en toute chose, il en reçut l'ordre de les faire rentrer. Il communiqua cette injonction aux capitaines marchands, les laissant libres d'agir ainsi qu'ils l'entendraient. Plusieurs jours se passèrent ainsi au bout desquels les bâtiments de commerce menacés du feu du Borée, dont l'équipage, gagné par la sédition, n'écoutait plus la voix de son chef, furent contraints de rentrer dans le port.

Quelques jours après, ces mêmes autorités ordonnaient à de Grimouard de faire lever le camp de Bisotou» qu'occupaient les hommes de couleur. A l'invitation qu'il leur en fit, ils déclarèrent qu'au premier coup de feu, répondrait l'incendie général de l'île. Informées de ces intentions, les autorités y mirent encore une plus grande insistance. Obéir, c'était perdre la colonie; refuser l'obéissance, c'était renverser toutes les lois de la discipline. Dans une pareille alternative, de Grimouard voulut concilier les sentiments de l'humanité et les devoirs que lui dictait la raison. « Mes amis, dit-il à son équipage qu'il avait rassemblé, le sort de la colonie

est entre vos mains : si vous tirez un seul coup de canon, vous la faites incendier; si, au contraire, vous vous conduisez avec prudence, les propriétés seront respectées, et vous aurez des droits à la reconnaissance de tous les Français dont vous sauverez la fortune*. » L'équipage répondit en mettant le feu aux canons ; les représailles ne se firent pas attendre -, de tout côté s'élevèrent de longues colonnes de flammes.

En présence d'un tel désastre, de Grimouard comprit qu'il n'y avait qu'une voie de salut, et que la seule bonne politique consistait à rapprocher les blancs des hommes de couleur, la scission qui venait d'éclater entre eux pouvant entraîner les plus grands malheurs et la perte de la colonie ; il résolut donc de faire tous ses eflbrts four arriver à ce résultat. Ne consultant que son patriotisme, et prenant sur lui l'initiative d'une médiation qu'on ne lui demandait pas, il se rendit au camp de la Groix-des-Bouquets, pour tenter un arrangement qui, s'il ne réussissait pas avec son intervention, devait échouer entre les mains de tout autre. Il ne se doutait pas qu'une telle démarche lui serait un jour imputée à crime et qu'elle contribuerait à le conduire à l'échafaud.

La Groix-des-Bouquets était devenue le siège d'une confédération, où les hommes raisonnables, appartenant à la race blanche, avaient été rejoindre les hommes de couleur. Un ordre parfait y régnait, et un riche colon, Hamus de Jamécourt, en partageait le commandement avec le mulâtre Beauvais.

* Mémoires de la Société populaire de Rochefort.

ii BIOGRAPHIES VENDEENNES

De Grimouard s'efforça de leur faire comprendre que tout était perdu si la lutte, qui ne reconnaissait pour cause qu'un crime particulier, se prolongeait. 11 leur dit que, dans une question d'un si grand intérêt, c'était un devoir de se faire des concessions mutuelles et de ne pas se laisser entraîner à des mouvements regrettables, si légitimes qu'en parussent les motifs. Il les supplia, au nom de ce qu'ils avaient de plus cher, au nom de leurs femm.es et de leurs enfants dont la vie était menacée, de remettre à des temps plus calmes le soin de terminer une querelle qui avait eu déjà des conséquences si fatales.

Les hommes de couleur répondirent qu'ils ne demandaient que la justice, c'est-à-dire l'exécution loj-ale du traité, la punition de Praloto qui les avait inhumainement mitraillés, et l'éloignement de ces canonniers avec lesquels il leur serait impossible de vivre en paix.

Les négociations ayant duré plusieurs jours, les habitants de Port-au-Prince, qui ne demandaient qu'à gagner du temps, en avaient profité pour ajouter aux fortifications de la ville. Se croyant en sûreté derrière leurs murailles, ils laissèrent éclater, de nouveau^ toutes leurs passions haineuses. Quand donc de Grimouard se présenta porteur de propositions qui n'avaient rien d'exorbitant, ils ne se bornèrent pas à lui faire un mauvais accueil, ils l'accusèrent de s'être fait payer, par les hommes de couleur, le dèvoûment qu'il portait à leur cause ; ils prétendirent qu'il s'était rendu coupable d'une odieuse trahison en fournissant des munitions à leurs ennemis; et lorsqu'il déclara qu'en continuant

la guerre, on s'exposait à d'affreux malheurs, ses bons conseils ne rallièrent pas une seule voix.

Ce n'était pas de Grimouard qui méritait les accusations qui étaient dirigées contre lui, mais bien ceux qui les faisaient entendre. Aussi avides, aussi âpres au gain qu'ils étaient lâches et méchants, ces grands patriotes, qui repoussaient bien haut, comme un acte déshonorant, toute alliance avec les hommes de couleur, ne se gênaient pas pour approvisionner leur camp, quand ils y trouvaient quelque profit à faire. De Grimouard savait à quoi s'en tenir sur leur sincérité; aussi, pour mettre fin aux calomnies de ses ennemis, fit-il arrêter une embarcation appartenant à l'un d'eux, dont la cargaison était à la destination de la Groix-des-Bouquets. Rapport en fut fait à la municipalité, et l'autorité se trouva saisie de l'afi'aire. Ce qui aurait été un crime, s'il se fût agi de de Grimouard, devint une peccadille, un acte de commerce peu repréhensible pour son dénonciateur. La municipalité fit traîner Tafiaire en longueur, faisant tout ce qu'elle pouvait pour épargner une condamnation à un des siens, pendant qu'elle redoublait d'injures, d'invectives et de calomnies contre un des plus braves et des plus honnêtes officiers dont s'honorait la marine.

De Grimouard, malgré l'injustice et l'aveuglement des gens qu'il voulait sauver, ne s'écarta jamais de la ligne de modération et de conciliation que la prudence lui ordonnait -de suivre. Depuis longtemps commandant en chef, par suite de la retraite du commandeur de Yillage, il protégeait Port-au-Prince et la province de l'Ouest, avec le Borée, \e Fougueux, VUranie et la T. ni 3.

Prudente, pendant que le commandant Girardin, avec VÈole, la frégate la Didon et le brick le Cerf, que Behague lui avait envoyés pour renforcer sa station de Saint-Domingue, défendait le Gap et la province du Nord. Mais Girardin, compromis par les paroles imprudentes de ses officiers, ne tarda pas à s'éloigner, et de Grimouard resta seul avec ses forces, inspirant aux équipages assez de confiance pour y ramener quelque discipline.

Le départ du commandant de Girardin avait laissé la ville du Cap sans défense. Dans l'extrémité où elle se trouvait, l'Assemblée générale consentait enfin au sacrifice de ses préjugés de race et à se rapprocher des hommes de couleur, quand un événement inattendu vint changer les dispositions bienveillantes qu'elle manifestait en dispositions hostiles.

Circonvenue et trompée par les réclamations incessantes que faisaient entendre les émissaires des colons, les planteurs présents à Paris, les armateurs et les négociants ; effrayée, en outre, de la résolution qu'avait prise l'Assemblée générale de se séparer de la métropole, la Constituante eut son jour de faiblesse, et, revenant sur le décret du 15 mai, laissa à la sagesse des assemblées coloniales le soin de décider si elles ouvriraient ou si elles fermeraient leurs portes aux hommes de couleur. C'était rompre l'alliance à laquelle le commandant de Grimouard avait travaillé avec tant de persévérance, c'était porter le dernier coup à la plus belle de nos colonies. Encouragée par le nouveau décret, la majorité de l'Assemblée générale du Cap ne voulut plus entendre parler d'arrangement ; et lorsque deux

braves militaires, le général de Bouvray et le colonel de Tauzard, essayèrent de se faire entendre, leurs paroles conciliantes furent étouffées sous le bruit des murmures.

Vainement, l'année suivante, l'Assemblée législative, informée des conséquences funestes qu'avait eues la latitude laissée à l'Assemblée générale du Gap, décréta que les bommes de couleur jouiraient à l'avenir des mêmes droits et des mêmes privilèges que les blancs ; vainement l'épuisement dans lequel se trouvaient ceuxci les décida-t-il à se soumettre à des nécessités impérieuses : il était trop tard. L'espoir de voir la révolte des nègres se calmer ne devait pas tarder à se dissiper. Plein d'illusions, le gouverneur, assisté de Roume. le seul des trois commissaires envoyés par l'Assemblée constituante qui fût encore dans l'île, se présenta au conseil de Paix et d'Union de Saint-Marc, la branche d'olivier à la main, ne doutant pas du succès de sa démarche. En partant, il avait fait savoir à de Grimouard qu'il eût avenir le rejoindre. La chose était moins facile qu'il ne le pensait. On avait tant parlé de la souveraineté du peuple, que les équipages avaient la prétention d'être consultés sur toute chose et qu'ils n'obéissaient à leur commandant que par une sorte de condescendance. « Depuis quinze mois, de Grimouard n'avait pas pris une seule nuit de sommeil ; toujours actif, toujours sur le pont, raisonnant celui-ci, gourmandant celui-là, en appelant à l'honneur de l'un, aux sentiments généreux de l'autre, au patriotisme de tous, il avait maintenu sur ses bords une quasi-discipline vraiment phénoménale pour le temps. Moitié par

adresse, moitié par autorité, il vint à bout de faire lever l'ancre à son vaisseau, le Borée, et à le diriger sur Saint-Marc *. »

Blanchelande avait donné l'ordre à de Grimouard d'appareiller, parce que son concours lui était nécessaire. Un certain marquis de Borel, qui avait joué un grand rôle dans tous les événements dont nous venons de parler, s'était mis à la traverse en prenant le commandement d'une flottille destinée par la municipalité de Port-au-Prince à surveiller les actes du gouvernement et à s'opposer à ceux qui n'auraient pas son approbation. Le marquis de Borel était un grand seigneur féodal, type de ces aristocrates démagogues, si communs alors, et dont l'espèce n'est pas entièrement perdue. Nommé capitaine général de la garde nationale, en remplacement de Garadeux, il avait dû sa popularité, non pas à la considération attachée à sa personne, mais à l'opposition qu'il avait faite au gouvernement. Très peu scrupuleux sur la nature et le but de ses expéditions, on assurait que, plus d'une fois, elles avaient été faites à la seule fin de s'enrichir par le pillage, et que ses bandes songeaient beaucoup plus à détrousser les passants qu'à protéger les voyageurs. Pour le moment, en attendant que l'occasion de remplir la mission qu'il avait reçue se présentât, il s'était fait écumeur de mer. De Grimouard le rencontra à la tête de ses forbans et le fît prisonnier. Mais l'Assemblée générale, ne voulant pas autoriser des poursuites contre un de ses membres, le réclama comme lui appartenant. Blanchelande n'osant

* Léon Guérin, Histoire de la Marine.

pas résister, le mit en liberté. Il ne devait pas tarder à s'en repentir.

Quelques jours après, trois nouveaux commissaires arrivaient à Saint-Domingue, précédant un secours de six mille hommes. L'escadre qui le transportait avait aussi à son bord un nouveau gouverneur et trois généraux chargés de commander l'expédition militaire.

A-ussitôt leur arrivée, de Grimouard fit voile vers la France avec les vaisseaux le Borée, le Fougueux, \e Buguay-Trouin et les frégates rZ7ram*e et la Prudenle. De Girardin, qui, par son grade de vice-amiral, était devenu son supérieur, prit le commandement de Ja station. Quant à Blanchelande, arrêté par ordre des commissaires, nous trouverons son nom à côté de celui de de Grimouard sur le nécrologe des victimes du tribunal révolutionnaire.

Si les grands services rendus à la France par de Grimouard avaient été méconnus à Saint-Domingue, ils avaient été appréciés par le gouvernement français. Le 18 juillet 1792, il fut élevé au grade de contre-amiral, et le ministre de la marine Ten informa dans ces termes : « Je vous annonce avec plaisir. Monsieur, que le roi, ayant jugé à propos de faire un remplacement parmi les officiers de la marine, Sa Majesté vous a accordé une des places de contre-amiral à son choix. Je rie doute pas que ce grade, dont vous jouirez à partir du 1^"^ de ce mois, ne soit un nouveau motif pour vous à donner, dans toutes les occasions, de nouvelles preuves des talents et du dévoûment au service de l'État qui ont déterminé le choix du roi en votre faveur. »

Le lecteur n'aura pas manqué de remarquer, dans

cette lettre, le mot en remplacemerd : c'est que déjà le ministre de la marine avait fait quelques épurations dans le corps des officiers, et que l'émigration y creusait tous les jours des vides qu'il fallait combler.

La monarchie s'était écroulée le 10 août 1792. Monge remplaça au ministère de la Marine le vicomte Dubouchage, qui n'y était resté que quelques jours.

Le passage de Monge au ministère de la Marine n'est pas son premier titre de gloire. Il apporta aux affaires une grande inexpérience, se laissa circonvenir, et, plus que tout autre, contribua à la désorganisation du département qui lui était confié. Mais Monge était un honnête homme, et, si son patriotisme pouvait être surpris par son entourage, il n'épousait jamais les haines et les injustices, qu'elles lui vinssent d'outre-mer ou d'ailleurs. Quand il aurait dû y perdre son portefeuille et sa popularité, jamais il n'aurait consenti à sacrifier un brave officier à la rancune des partis. Loin donc de s'arrêter devant les clameurs qui lui dénonçaient la conduite de de Grimouard comme celle d'un traître, il l'appela, le 1" janvier 1793, au commandement des forces de Brest, avec le titre de vice- amiral.

Accepta-t-il les fonctions auxquelles il venait d'être élevé ? Divers biographes affirment que non, se fondant, originairement sur une notice manuscrite, écrite à titre de renseignements par M. Louis-Henri-Julien de Grimouard, son fils, et sur des souvenirs recueillis de la bouche de plusieurs membres de sa famille. Nous ne pouvons nous empêcher d'adopter une opinion opposée. Notre conviction s'appuie sur un examen attentif de certaines circonstances qui précédèrent, accompagnèrent

et suivirent l'élévation de de Grimouard au grade de vice- amiral. Monge et de Grimouard avaient des relations d'amitié, et ce dernier, appelé à Paris à la fin du mois de décembre 1792, avait certainement reçu du ministre la confidence de son prochain avancement. S'il eût été décidé à ne pasl'accepter, il n'est pas vraisemblable que Monge lui eût fait violence. Mieux valait, pour sa sûreté personnelle, ne pas le nommer que le compromettre, en s'attirant un refus, qui ne pouvait être interprété que comme un acte de non- adhésion à la République.

D'ailleurs, nous avons entre les mains des témoignages qui ont plus d'autorité que de simples inductions. Non seulement de Grimouard n'avait pas répondu à sa nomination de vice-amiral par un refus, mais, à la fin du mois de janvier, le ministre le croyait si peu disposé à donner sa démission, que les ordonnateur et commandant du port de Rochefort écrivaient, à la date du 2 février 1793, au ministre de la marine, qui les avait informés du prochain passage du vice-amiral dans leur port : « Nous avons vu, citoyen, par votre dépêche du vingt-six du mois passé, que le vice-amiral Grimouard, que vous avez nommé au commandement général des forces de Brest, doit passer incessamment à Rochefort, pour y prendre connaissance des ressources actuelles de ce port, des progrès de nos armements, et enfin de tout ce que nous pouvons faire pour augmenter les grands moyens qu'il est à désirer de procurer à ce général. Vous ne devez pas douter, citoyen, de l'empressement que nous mettrons à donner au citoyen Grimouard les renseignements et tous les détails qu'il pourra désirer, pour remplir Fobjet de cette inspection et pour la

suite des importantes fonctions que, la République vient rie lui confier *. »

Deux jours après, Monge écrivait au vice-amiral de Grimouard, en lui annonçant que son commandement ne sebornait pas aux forcesactuellement dans le port de Brest, mais à toutes celles qui allaient s'y réunir : « Je m'empresse, citoyen, de vous transmettre un extrait de la délibération du Conseil exécutif, par lequel vous verrez que, rendant justice à vos talents autant qu'à votre dévouement à la République, il vous a déféré le commandement en chef des forces navales qui doivent se rassembler dans le port deBrest. C'est avec beaucoup de plaisir queje vous annonce cette marque de confiance du Conseil exécutif, et que je ne tarderai pas à vous faire passer le diplôme en forme de votre commandement.

c( Sur les observations générales que vous m'avez présentées verbalement, le corps principal de l'armée qui vous est confié se nommera escadre hlanclie ou escadre amirale, la secondeescadre se nommera escadre rouge oviVice-amirale^ et la troisième Itleue ou contreamirale. Je vous laisse absolument le maître de ces dénominations ^. «

Comme on le voit, entre le ministre et le vice-amiral de Grimouard, il y avait eu entente et accord verbal jusque dans les plus petits détails. Le 4 février, Monge, en lui donnant ses ordres, le lui rappelait encore. Comment, après cela supposer un refus, si fort en opposi-

* Archives du ministère de la Marine.

2 Idem.

lion avec des documents puisés à une source officielle ? Qu'il y ait eu dans l'âme du vice-amiral de grandes perplexités, qu'il ait été même un instant dans l'intention de remercier le ministre, la chose n'est pas impossible ; il est bien permis à ceux qui soutiennent de pareilles luttes de ne pas prendre une décision sous daine, et si la voix du devoir ne dicte pas à tous la même conduite, de quel côté le blâme, de quel côté l'apothéose ? Dans la supposition que nous venons de faire, Monge aura triomphé d'hésitations honorables, comme nous venons d'en fournir la preuve.

Le port de Rochefort étant le plus important par le nombre des vaisseaux qu'il devait fournir à la flotte, de Grimouard reçut, le 8 février 1793, l'ordre de s'y rendre. Sur ses états de service dont nous avons pris le relevé au Ministère de la Marine, nous avons trouvé, en marge de cet ordre, ces mots : N^a pas 7^ejoint. Cette note est bien loin d'impliquer la non-acceptation dont nous avons parlé tout à l'heure. Mais, entre ces deux dates du l^"^ janvier et du 8 février 1793, il y en avait une troisième écrite en lettres de sang. C'est alors seulement que de Grimouard aura pu refuser de remplir la mission qui lui était confiée, sans pourtant abandonner le corps de la marine, car nous allons voir bientôt qu'il n'en sortit qu'un an après, pour cause de destitution.

Ce fut probablement au mois de février 1793, que le vice-amiral de Grimouard se retira dans sa terre de Saintonge, où il avait coutume de venir passer, au sein de sa famille, les loisirs que lui donnait son service. La destitution de Monge, arrivée peu de temps après, et

son remplacement par le citoyen Dalbarade n'étaient pas propres à l'en faire sortir.

Dalbarade devait son élévation au ministère de la Marine beaucoup plus au patriotisme dont il faisait parade qu'à ses connaissances nautiques. Ses antécédents n'étaient pas ceux du plus vertueux des républicains. Il avait sur la conscience plus d'un acte qui ressemblait fort à de la piraterie, et, en cherchant bien, on pouvait trouver dans son dossier une condamnation pour embauchage. Mais la Montagne n'y regardait pas de si près. Voulant un homme prêt à tout et sur le dévoûment duquel elle pût compter, elle ne pouvait mieux rencontrer. Les ennemis de de Grimouard en tressaillirent de joie. A leur tête se trouvaient Brudieu et Linières, députés de Saint-Domingue et futurs membres du Tribunal révolutionnaire. Nous avons dit un mot du premier ; le second était son digne acolyte. Sous le masque de Texallation républicaine, tous deux avaient fomenté des troubles à Saint-Domingue, dans le seul but de s'enrichir en ruinant la colonie. Surveillés de près par de Grimouard dont ils n'avaient pu tromper la vigilance, ils lui avaient juré une haine mortelle* Ils partirent de Saint-Domingue, la vengeance au cœur, et se munirent, pour l'accomplissement de leurs desseins criminels, d'une dénonciation de la Société des Amis de la Constitution, dans laquelle de Grimouard était signalé comme un traître, dont aucune peine n'était trop forte pour punir les forfaits. Cette dénonciation était si monstrueuse, qu'elle avait été repoussée par la Société populaire de Rochefort. Leur haine contre de Grimouard s'était encore accrue par cet échec. Forcés

de la concentrer, ils se promirent bien de saisir la première occasion favorable pour l'assouvir. Elle ne devait pas tarder à se présenter. Deux des plus célèbres mîssi dominici de la Terreur, Laignelot et Lequinio, ayant été envoyés à Rochefort, ils cherchèrent, à l'aide d'un de leurs amis, le citoyen Fabri, dont les griefs contre de Grimouard étaient les mêmes que les leurs, de s'en faire bien venir. La confiance de Laignelot et de Lequinio se donnant aux plus énergumènes, les trois colons n'eurent pas de peine à la capter et à obtenir que leur ennemi fût dénoncé au Comité de salut public comme un traître. Partie de plus haut que la première, cette dénonciation, cette fois, eut un plein succès. L'adjoint au ministre de la Marine écrivit au citoyen Grimouard, à Rochefort, cette lettre laconique, en date du janvier 1794 : « Le Ministre me charge de t'annoncer que tu as été destitué de ton emploi, par mesure de sûreté générale^ et qu'en exécution d'un arrêté du Comité de salut public, tes appointements ont cessé de courir, à partir du dix frimaire *. »

La prudence la plus vulgaire ordonnait à de Grimouard de songer à sa sûreté personnelle, car il ne devait pas ignorer que les hommes acharnés à sa perte ne se contenteraient pas de sa disgrâce. Ne voulant pourtant ni se cacher, ni fuir devant des misérables, il resta, la conscience pure et la tête haute, les accablant de son mépris et de son dédain. Ceux-ci eurent l'effronterie de l'accuser du crime dont ils avaient voulu se rendre coupables, en livrant Saint-Domingue à l'Angleterre. Il n'en

* Archives du ministère de la Marine.

fallait pas davantage. Le 9 février 1794, le brave marin, qui méritait une récompense nationale pour sa belle conduite^ fut condamné à mort comme traî tre à sa patrie, L'exécution eut lieu le jour même, et comme ceux qui Tavaient conduit à l'èchafaud ne voulaient l'abandonner q u'après la perpétration du crime, ce fut un de leurs amis, le colon Cruce, qui fut son exécuteur. Dans ces jours de terreur, toute marque d'intérêt donnée à une victime était punie de la peine de mort. Il y eut pourtant une voix qui ne connut pas le sentiment de la peur. Au moment de l'exécution, du milieu de la foule silencieuse et consternée l'on entendit ces mots : « Voilà donc un héros de moins ! »

Aussitôt qu'elle ne fut plus contenue, l'indignation éclata dans la ville de Rochefort. Ses habitants obtinrent du gouvernement que les trois orphelins laissés par le vice-amiral ne fussent pas dépouillés des biens de leur père ; et, le quatre ventôse, dans un mémoire qu'elle adressa à la Convention, la Société populaire exprima hautement le sentiment d'horreur que la journée du 9 février 1793 lui avait fait éprouver.

Par son courage, son sang froid et les glorieuses actions auxquelles il lui fut donné de prendre part, le vice-amiral de Grimouard occupe une grande place dans les annales de la Marine française. ' « M. de Grimouard, dit M. de Cintré, avait une tenue imposante avec ses officiers qui avaient confiance en lui. Il passait pour un des hommes les plus fermes et les plus intrépides de la Marine française. On prétendait qu'il aurait dit, et nous avions tous la conviction qu'il tiendrait sa parole, que ses officiers étaient bien sûres

LE VICE-AMIUAL DE GRIMOUARD 57

de n'être jamais faits prisonniers, car il était déterminé à plutôt faire sauter son vaisseau que de se rendre. »

Un de ses anciens compagnons d'armes, M. de Boishéneuc, vieux loup de mer, chargé dans son commandement de diriger l'abordage, quand le Scipîon resta pendant quelques instants accroché au Lonclon, M. de Boishéneuc, d'ordinaire très peu prodigue d'éloges, avait l'habitude de terminer ainsi le récit de ses campagnes . « Allez, allez, le chevalier de Grimouard était un fameux homme *. »

Les grandes actions du vice-amiral de Grimouard n'ont pas eu seulement la consécration de l'histoire, la peinture s'en est aussi emparée.

Deux tableaux, représentant les combats de la Minerve et du Scipion^ furent exécutés, sur les ordres du roi, par M. de Rosfet ; ils sont aujourd'hui au ministère de la Marine ; on en voit aussi des copies dans les galeries historiques de Versailles.

Un double du tableau représentant le combat du Scipion^ fut fait par M. de Rosfet et envoyé à M. de Grimouard, de la part du roi, avec ces mots qui en doublaient la valeur :

« Donné a M. de Grimouard.

« M. de Grimouard, capitaine de vaisseau du Roi, chevalier de l'ordre royal et militaire de Raint-Louis, commandant le Scipîon de soixante-quatorze, combat les vaisseaux anglais le Corliay de soixante-quatorze,

* Lettre de M. de Pioger, ancien député du Morbihan.

le London de quatre-vingt-dix, une corvette et une goélette, et reste maître du champ de bataille, après deux heures d'abordage, 12 octobre 1782. »

Ces tableaux et divers dessins représentant les combats livrés par le vice-amiral, faits de son vivant par le professeur de dessin des élèves de la marine de Rochefort, se trouvent aujourd'hui au Bois-Aurore (Charente), chez M»»® Charles de Grimouard, veuve de l'un des petits-fils de l'amiral.

Le général de Grimouard avait aussi chez lui, à Blois, divers tableaux représentant les combats de son cousin. Ces tableaux sont aujourd'hui entre les mains de ses héritiers.

Enfin, on peut voir à la Loge, chez M. de Grimouard de Saint-Laurent, des copies des combats de la Minerve et du Scipion dues au pinceau de M. Pinel, ainsi qu'un tableau du même peintre, représentant la rade de Port-au-Prince et la révolte apaisée dans la chaloupe du Borée.

Mais ce n'est pas seulement comme marin intrépide que de Grimouard se recommande à la postérité. Il savait allier la prudence au courage, et, dans les négociations dont il fut chargé à Saint-Domingue, nul plus que lui n'apporta l'esprit de sagesse et de résolution.

A une époque de grandes choses et de grands crimes, il est un des meilleurs qui soient tombés sous la hache révolutionnaire. Pour la victime et les assassins, le jour de la justice s'est bientôt levé, et la postérité, à son tour, a rendu son jugement : elle a entouré le nom

de de Grimouard d'une glorieuse auréole, et a conservé celui de ses lâches ennemis pour le vouer à l'infamie S

*Le nom de Grimouard n'a plus de représentant dans la marine. Le seul des descendants du vice-amiral qui ait embrassé cette carrière est M. Régis de Brem (de Luçon), lieutenant de vaisseau, dont M. de Grimouard est le trisaïeul. Nos espérances et nos sympathies suivront M. de Brem dans la carrière si vaillamment parcourue par son ancêtre.

RENÉ &UINÉ

Parmi les marins illustres qiieleBas-P()itou a donnés à la France, je rencontrerai, sous ma plume, beaucoup de noms plus retentissants que celui du modeste capitaine de frégate dont j'entreprends d'écrire l'histoire, je n'en trouverai pas de plus populaire. Par l'importance des commandements qui leur ont été confiés, nulle comparaison ne peut s'établir entre des hommes que l'on a vus, à la tête de forces navales considérables, disputer le Nouveau-Monde aux Espagnols et l'empire des mers aux Anglais, et le commandant du Rapace, coquille de noix armée de quelques pièces de canon, reléguée, après la chute de l'Empire, dans le port de Rochefort, et perdue au milieu des grands navires qui l'entouraient Que les Laudonnière, les Laroche-Saint- André, lesDuchaffault, les Vaugiraud, les de Grimouard, les d'Hector, les Gaultier, gardent donc, dans la marine française, les grandes places qu'ils occupent : Guiné n'entend pas les leur disputer -, il s'adresse seulement

aux souvenirs des armateurs de Bordeaux, de la Rochelle, des Sables-d'Olonne et de Nantes, dont il protégea le commerce et sauva la fortune.

René Guiné est né aux Sables-d'Olonne le 7 janvier 1768. Fils et petit-fils de capitaines au long cours, il ne pouvait pas manquer d'embrasser la carrière qu'avaient suivie ses pères. A l'exemple de presque toute la jeunesse sablaise de l'époque, il s'adonna donc, dès le bas âge, au rude apprentissage d'une profession qui faisait de ses compatriotes des marins consommés. Il servit dans la marine marchande jusqu'à dix-huit ans, et la quitta alors pour entrer dans la marine militaire. Encore quelques années, et notre marine, dépourvue de ses officiers, la plupart sortis des rangs de la noblesse, demandera au peuple ses enfants pour les remplacer dans le Bas-Poitou. Gharette, Royrand, Marigny, de Vauglraud, Duchaffault, Destouches, de Grimouard, d'Hector, les deux Lézardière et bien d'autres, privés de leur commandement ou l'abandonnant d'eux-mêmes, auront presque tous de terribles destinées. Leur place sera prise par une jeunesse héroïque, mais inexpérimentée, car le marin ne se fait pas en France, comme le soldat ; son éducation demande beaucoup plus de temps, et le courage ne suffit pas pour la donner. Nous ne tarderons pas à en faire la triste expérience ; la bravoure indomptable de matelots et d'officiers improvisés pourra illustrer nos défaites, mais ne sauvera pas nos vaisseaux des plus grands désastres. La marine militaire se recrutera alors dans la marine marchande, pépinière féconde de valeureux capitaines dont quelques-uns arriveront aux premiers grades de leur arme. Les Sables

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fourniront un nombreux contingent à cette phalange. Guiné, Moreau, Gautier, Monnereau, Gizolme, les Gollinet, mettront autant de dévouement à servir l'Etat qu'ils en mettaient à servir les intérêts de leurs armateurs.

Guiné n'attendit pas l'appel de la patrie. Dès l'année 1786, il abandonnait les navires du commerce pour entrer dans la marine militaire. Embarqué dans les derniers rangs de l'armée navale, il ne tarda pas à se faire remarquer de ses chefs par sa bonne conduite, son intelligence et la connaissance du métier. Après huit ans de service, il fut appelé, avec le grade d'enseigne de vaisseau, au commandement de la goélette le Crocodile^ avec mission de croiser sur les côtes du Brésil, de Gayenne et des Antilles.

Dans ce moment, la France, triomphante de la coalition des rois, venait de perdre une partie de ses colonies. La Gorse, nos établissements de l'Inde, la Guadeloupe, nous avaient été enlevés par les Anglais. Malgré la belle défense de Rochambeau, la Martinique avait eu le même sort. La révolte des nègres avait fait de Saint- Domingue une épouvantable boucherie, et profitant du désordre qui régnait dans l'île, les Anglais nous avaient enlevé le môle Saint -Nicolas et Port-au-Prince ; enfin notre marine allait éprouver un des plus grands revers qu'elle eût enregistrés dans les journées néfastes de la patrie. Parti des Etats-Unis avec une escorte de trois frégates seulement, un immense convoi de grains approchait de nos côtes, et la France, en proie à une grande disette, l'attendait avec impatience. L'amiral Howe,avec trente-huit vaisseaux, la guettait au passage. Les représentants Prieur de la Marne et Jean bon Saint-

Qi BIOGRAPHIES VENDÉENNES

André, comprenant que la perte d'approvisionnements •considérables pouvait être fatale à un pays affamé, déployèrent une grande activité pour les sauver des mains des Anglais. Vingt-six vaisseaux de guerre sortirent du port de Brest, sous le commandement de Villaret-Joyeuse. Les équipages étaient composés de recrues, dont plusieurs voyaient la mer pour la première fois. On apprenait la manoeuvre en marchant à l'ennemi et en chantant la Marseillaise. Où étaient les anciens officiers de la marine royale qui, sous d'Orvilliers et Suffren, avaient porté si haut l'honneur du pavillon français ? Presque tous dans l'émigration allaient, hélas ! diriger une triste expédition contre leur patrie, et de ceux que nous avons nommés, un était tombé frappé par les siens, un autre était mort dans les prisons de la Terreur, trois sur l'échafaud. Le plus intrépide, le plus opiniâtre de tous, ne devait pas tarder à être fusillé sur une des places de Nantes. Les deux flottes se rencontrèrent le 1^^ juin 1794^ et le combat, qu'il eût été prudent aux Français d'éviter, s'engagea aussitôt. C'est dans cette fatale journée que ^'on vit quelle supériorité donnent la tactique et la science sur la valeur aveugle et ignorante.

Par d'habiles manœuvres, les Anglais coupèrent en deux notre flotte, en criblèrent la gauche de leurs boulets, et réduisirent la droite à rester spectatrice impuissante de la bataille. L'héroïsme du Vengeur vint apprendre à la France que le courage ne suffit pas pour donner la victoire. Parmi les survivants Tle ce glorieux équipage, Guiné comptait onze compatriotes, onze enfants des Sables, neuf matelots et deux officiers.

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Ce ivèlait pas contre les Anglais que Guiné devait se mesurer d'abord. Toute la péninsule faisait cause commune avec notre vieille ennemie, et ce sont des navires portugais qu'il eut à combattre. Il s'empara de plusieurs, et entre autres d'une gabare de neuf cents tonneaux, montée en guerre, qu'il captura à l'entrée de la rivière des Amazones.

■Gomme nos autres possessions d'Amérique, Gayenne, où se trouvaient alors confondus les exilés de tous les partis et de toutes les réactions, et qui devait être, de nos jours, le Botany-Bay de la France, Gayenne était menacée de tomber entre les mains de l'ennemi : la croisière de Guiné la préserva peut-être de ce malheur. Il y envoya les prises qu'il avait faites, et ne la perdit guère de vue, toujours prêt à la secourir en cas d'attaque.

Les services rendus à la France par Guiné, dans cette expédition, avaient donné au ministère de la marine la plus haute idée de son activité, de son courage et de son intelligence. En 1796, il reçut, avec une mission secrète, le commandement de la corvette la Gaîlé, armée de vingt canons. Ses instructions lui recommandaient d'éviter tout engagement avec l'ennemi.

En France on reçoit de pareils ordres, on ne les exécute pas toujours. Rencontré par la frégate anglaise Y Arèthuse^ que montaient quatre cents hommes d'équipage, le commandant Guiné oublia ses instructions, et, plutôt que de prendre chasse devant l'ennemi, se prépara à le combattre. La supériorité des forces de son redoutable adversaire ne l'intimida point ; il comptait sur son habileté et le courage de son équipage pour T. ni 4.

66 BIOGBAPHIES VENDÉENNES

suppléer au nombre qui lui manquait. Guinè essaya d'abord, par la justesse de son tir, de cribler la mâture et le grèement de YAréthuse. N'ayant pas pu y parvenir et comprenant qu'il allait éiser ses forces dans une lutte inégale, il n'hésita pas à commander l'abordage. L'abordage, pour le marin français, c'est la charge à la baïonnette pour le soldat ; il est difficile de résister à ce choc. Le commandant de la frégate anglaise manœuvra pour l'éviter. Trois fois Guiné tenta ce moyen d'attaque, et trois fois son ennemi fut assez heureux pour s'.y soustraire. Un accident, ordinairement désastreux, faillit lui être favorable. On se battait presque bord à bord, avec un acharnement extrême. Un boulet brise un des mâts de la Gaîté^ qui tombe sur la galerie de tribord de YAréthuse et y reste fixé par son extrémité. Vingt matelots français s'élancent sur ce pont étroit et chancelant ; ils vont toucher le but, quand YAréthuse parvient à se dégager, et les intrépides marins disparaissent dans l'abîme.

Il fallut se rendre. La malheureuse corvette, trouée de boulets, faisant eau de toutes parts, amena son pavillon après trois heures de combat. VAréthuse conduisit sa prise en Angleterre ; elle lui coûtait cher, elle-même ayant tellement souffert, qu'elle avait peine à tenir la mer.

Malgré son dénouement, ce combat fut considéré par tous les gens du métier comme un des plus glorieux qu'eût livrés notre marine. C'est avec raison qu'un écrivain a fait ressortir éloquemment toute la différence que présentent les batailles livrées sur la terre et celles dont la mer est le théâtre. Quelles que soient les

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premières, elles ne peuvent pas être comparées aux secondes, car sur la terre les combattants n'ont pas à lutter contre les éléments, le sol ne manque pas sous leurs pas, et s'ils ont à craindre le fer et le feu, au moins un gouffre ne s'entr'ouvre-t-il pas pour les engloutir.

Une affaire si honorable pour le commandant Guinè fut la cause de sa disgrâce. Rentré en France, il fut, pour désobéissance aux ordres qu'il avait reçus, traduit devant un conseil de guerre tenu à Rochefort.

Le jury, rempli d'admiration pour tant de bravoure, ne put pas s'empêcher de déclarer qu'en acceptant le combat, le commandant Guiné avait contrevenu aux ordres qui lui avaient été donnés ; mais il tempéra ce que ce verdict pouvait avoir de rigoureux, en admettant cette circonstance atténuante qui renfermait le plus bel éloge : Que la conduite héroïque qu'avait tenue le commandant de la Gaîté dans cette malheureuse affaire le rendait Men eœcusaMe.

Le conseil, cependant, se montra d'une sévérité excessive. Sans égard pour la dernière partie de la déclaration du jury, il condamna Guiné à cinq ans de sous-ordre.

L'excès de la bravoure, la témérité même n'est jamais un crime aux yeux des Français, toujours prêts à admirer plutôt qu'à blâmer ceux qui se laissent emporter au delà des règles de la prudence. Il ne faut donc pas s'étonner si le jugement du conseil de guerre de Rochefort produisit dans le port une sensation pénible. Un brave marin qui, parti comme Guiné des derniers rangs de la marine, s'était élevé aux grades les plus

élevés, le vice-amiral Martin, ne put contenir l'indignation qu'il en ressentait. S'approchant du capitaine de vaisseau qui avait présidé le conseil de guerre : Monsieur, lui dit-il à voix basse, si j'étais à votre place, j'irais me pendre; et comme l'officier se récriait : Je vous dis, répliqua bien haut l'amiral, que si j'avais prononcé le jugement que vous venez de rendre, j'irais me pendre.

Le commandant Guiné trouva dans la manifestation dont il devint l'objet et dans l'estime toute particulière dont le vice-amiral Martin l'entoura depuis, un adoucissement au coup qui venait de le frapper, faible compensation pourtant à la perte de son commandement. Le ministre de la marine n'attendit pas l'expiration des cinq années pendant lesquelles, aux termes dujugement, il devait en être privé, pour le lui rendre. Embarqué en sous-ordre, successivement sur le Rhinocéros, la canonnière Vile-Dieu, la corvette le Ciioijen, la frégate la Thémis, le vaisseau le Buguay-Trouin, la gabare la Lionne, ses chpfs rendirent de lui un si bon témoignage, qu'il fut appelé au commandement de la corvette la Bergère.

Cette fois, Guiné n'avait à remplir qu'une mission pacifique. Après une lutte dont l'histoire gardera un éternel souvenir, la France se trouvait en paix avec l'Europe entière; la paix de Lunéville, puis celle d'Amiens, avaient désarmé tous nos ennemis, même l'Angleterre, le plus opiniâtre de tous. Les rapports se rétablissaient donc entre notre pays et les autres puissances, et nos ambassadeurs se rendaient auprès des souverains pour renouer des relations interrompues

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depuis longtemps. Guiné fut chargé de conduire l'ambassade française à Gonslantinople et de déposer des consuls dans toutes les échelles du Levant.

La paix que le monde entier avait saluée de ses acclamations et que l'on croyait éternelle, n'avait pas duré deux années. Jalouse de la prospérité et de la grandeur de la France, l'Angleterre, après avoir agité contre nous les brandons de la discorde dans un démêlé où les cantons de la Suisse, divisés entre eux, avaient sollicité notre intervention, refusait maintenant, sous de fauxfuyants, d'évacuer Malte et Alexandrie, ainsi qu'elle s'y était engagée; elle accordait une pension à Gadoudal, soudoyait les émigrés, favorisait les rapports journaliers des Chouans avec Jersey et Guernesey, nous créait partout des embarras et des ennuis. Pendant ce temps-là ses gazettes redoublaient de déchaînement contre la France ; chaque vent^ comme le disait le premier consul, chaque vent qui se levait de r Angleterre, ne lui apportait que haine et outrage. Au mois de mai 1803, la guerre recommença avec un nouvel acharnement.

Guiné commandait alors le lougre V Angélique, dont l'artillerie consistait en six canons de quatre. Attaqué devant la Teste par le cutter anglais la Providence, armé de seize canons de seize et de dix-huit, il le forçai après un combat opiniâtre, à prendre le large.

La même année, il fut nommé directeur des convois du cinquième arrondissement maritime; il était alors lieutenant de vaisseau.

C'est à partir de celte époque que s'ouvrit pour lui une nouvelle carrière, carrière moins brillante peut-

être que celle que d'autres ont parcourue, mais où il rendit au commerce les services les plus signalés.

Pendant que la victoire d'Austerlitz faisait de Napoléon l'arbitre des destinées de l'Europe, la défaite de Trafalgar donnait aux Anglais l'empire de la mer. Napoléon n'avait pas pu mettre la victoire à l'ordre du jour sur nos flottes, et il lui fallait renoncer aux grandes expéditions navales, devenues pour le moment impossibles. Les vaisseaux anglais insultaient nos côtes, bloquaient nos ports, capturaient les navires qui se hasardaient à en sortir. Mais si nos couleurs ne flottaient plus sur nos escadres, de hardis corsaires les arboraient encore au haut de leurs mâts. Pendant qu'ils ruinaient le commerce de l'Angleterre, Guiné entreprenait de protéger et de défendre celui de la France. Pour y parvenir, il organisa dans le port des Sables une flottille composée de quinze péniches, ayant à leur tête un lougre qu'il montait aussi fièrement que s'il eût été le vaisseau amiral. Dire l'activité, la patience, le courage que, pendant dix ans, déploya le capitaine du Rapace, est chose impossible. Il accompagnait les convois de Bordeaux à la Rochelle, de la Rochelle à Nantes, ayant les Sables-d'Olonne pour port de refuge. Le plus souvent, avant de rencontrer l'ennemi, il avait à lutter contre la tempête, car ce n'était guère que lorsque la côte devenait dangereuse, que les Anglais, gagnant le large, laissaient libre, pour quelques heures seulement, la sortie des ports. Il fallait alors profiter de ces courts instants, côtoyer la terre, et, pour éviter d'être pris, s'exposer au naufrage. Souvent encore, revenant sur ses pas, l'ennemi donnait la chasse à nos pauvres

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bâtiments marchands, qui n'avaient plus alors à compter que sur la protection du Rapace. Mais Guiné était toujours là, en imposant aux Anglais par sa fière attitude. D'autres fois, avant d'employer la force, il avait recours à la ruse. Ainsi, que de nuits passées derrière des rochers où leur faible tirant d'eau permettait à ses embarcations de se tenir cachées ! Quand le soleil se montrait à l'horizon, la longue-vue à la main, Guiné parcourait du regard l'Océan qui s'étendait devant lui. Un navire du commerce, assez heureux pour avoir trompé la croisière ennemie, venait-il à paraître, l'Anglais, toujours aux aguets, fondait sur lui comme sur une proie assurée ; mais alors Guiné sortait de son embuscade, et malheur au téméraire qui osait affronter son attaque ! Quelquefois pourtant, quand il était occupé ailleurs, un navire du commerce, serré de trop près, se jetait à la côte, le capitaine prenant ce parti extrême pour éviter la captivité des pontons, le carcere-duro de l'Angleterre. Les Anglais ne manquaient pas de mettre à l'eau leurs embarcations pour le brûler, dans le cas où ils ne pourraient pas le remorquer. Mais là encore ils rencontraient une résistance inattendue ; abrités derrière des rochers qui les dérobaient à leur vue, des douaniers, des gardes-côtes, des habitants du littoral, à la tête desquels étaient toujours le père et le frère aîné de celui qui écrit ces lignes, les recevaient à coups de fusil, et plus d'une fois les Anglais furent obligés de regagner leurs vaisseaux, sans avoir pu accomplir l'œuvre de destruction dont ils étaient chargés.

J'extrais du discours du secrétaire delà chambre de commerce de Nantes, le récit succinct des exploits de

Guiné pendant une période de six années, de 1805 à 1811:

« Le 23 novembre 1805, Guinè, étant mouillé sur la rade des Sables, poursuivit avec le lougre le Rapace le corsaire anglais le Marçtuis de T/wionsend^ de 14 canons et 28 hommes d'équipage ; après une chasse qui dura jusqu'à sept heures du soir, il donna ses ordres pour l'abordage, et par cette manœuvre hardie, il fit amener le corsaire ennemi.

« Le 27 mars 1806, il reprit, à la vue de deux frégates anglaises retenues par le calme, un chasse-marée de Quiberon que remorquaient leur*s péniches.

« Le 19 janvier 1807, il prit, en vue de l'île de Ré, le chasse-marée le Commerce-de-Brest^ prise armée par les Anglais.

a Le 8 juillet suivant, il fit une manœuvre habile pour attirer à la côte les péniches de trois corvettes qui bloquaient son convoi dans la rivière de Moricq, et lorsqu'il leur eut coupé la retraite, il en amarina deux après un court engagement ; la troisième ne dut son salut qu'à la grande supériorité de sa marche.

« Le 15 novembre de la même année, il fait armer quatre péniches, vole au secours de dix chasse- marées qu'une corvette venait de faire échouer à la côte -, à l'instant du flot, il les fait appareiller pour les Sables, fait amarrer ses péniches en terre des chasse-marées et s'empare d'une de celles de l'ennemi, qui avait été trompée par cette ruse de guerre.

« Le 19 décembre, étant à la vigie de la Chaume, il délivre un navire à trois mâts de la poursuite de deux

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péniches ennemies qui allaient s'en emparer, et le conduit dans le port des Sables.

« Le 15 mai 1808, le cutter anglais le Lion, armé de douze caronades de douze, vint attaquer une quinzaine de bâtiments mouillés dans les battures de Fromentine ; Guiné le poursuivit avec sept péniches, et le lendemain matin il rentra à Fromentine ce bâtiment, que son équipage avait abandonné à la faveur de la nuit.

« Le 30 mars 1809, autre prise de la péniche d'une frégate, en vue des Sables.

« Le 23 mai suivant, à la vigie de Saint-Gilles, il fait armer en chaloupes deux péniches avec des voiles rouges, et leur donne l'ordre de manœuvrer comme si elles voulaient échouer à la côte , pour éviter une péniche ennemie qui était en vue de la corvette. Cette feinte fit tomber la péniche dans le piège ; elle fut prise et amenée aux Sables.

« L'année 1811 ne fut pas moins remarquable par la vigilance et les succès de Guiné.

Le 21 mai, il masque ses péniches parmi les chaloupes de la pêche des Sables. Le lougre anglais V Aristide, armé de deux caronades de dix-huit, d'un canon de trois et de vingt-trois hommes d'équipage, ne tarde pas à les poursuivre ; mais il se rend bientôt aux péniches qui se disposaient à l'aborder.

« Le 16 juin, il reprend la goélette la Sophie et le chasse-marée V Ai7nable~Rose , chargés de sel pour Nantes.

« Le 14 juillet, il attire encore l'ennemi dans le piège par des manœuvres feintes, et s'empare de la goélette le Snopper, de six caronades de douze.

T. ni 5

« Le 26 décembre 1810, Guiné avait aussi capturé le corsaire le Héros, armé de six caronades de neuf, et repris le sloop le Patris et le dogre le Bien- Aimé, amarinés le même jour par le Këros. »

Mais comme le faisait très bien observer M. Athénas, secrétaire de la chambre de commerce de Nantes, c'était encore moins par ses prises que par la terreur qu'il inspirait aux Anglais, que Guiné avait rendu d'immenses services à notre commerce. L'ennemi y regardait maintenant à deux fois avant de s'aventurer sur une côte où il pouvait rencontrer un adversaire redoutable, et la marine marchande profitait de son éloighement pour se livrer au négoce. M. Athénas ajoutait en parlant de Guiné : « Il ne lui a manqué qu'un théâtre plus vaste pour déployer un plus grand caractère et faire preuve de talents distingués sur les flottes de Sa Majesté. »

Ce théâtre, la rade des Sables l'avait pourtant offert un jour, et si Guiné n'y avait pas joué le premier rôle, sa conduite avait été assez honorable pour que le secrétaire de la chambre de commerce de Nantes eût dû ne pas l'oublier.

Après de grands elforts, Napoléon était parvenu à relever notre marine. Il réunissait à l'île d'Aix des forces imposantes pour une expédition dans les mers du Brésil et des Antilles. Le vice-amiral Jurien-Lagravière, à la tête de trois frégates, la Calypso, V Italienne et la Cyl)èle S estait parvenu à sortir du port de

* Pourquoi M. Jurien-Lagravière, en écrivant le récit du combat des Sables, sur les notes de son père, a-t-il donné à ces frégates des noms de fantaisie ?

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Lorient, un instant débloqué, et faisait voilé pour l'île d'Aix. Le pavillon amiral flottait sur Vltalienne, la Calypso était commandée par le capitaine Jacob, la Cybèle par le capitaine Gocault.

Le 23 février 1809, au moment où les trois frégates donnaient dans le canal de Belle-Ile, deux bâtiments anglais sortaient de la baie de Quiberon, et l'un d'eux, le brick le Botherel, suivait la division française et ne la perdait pas de vue. Le commodore Beresfort, avec quatre vaisseaux et une frégate, croisait au large. La frégate était VAréthicse, que le commodore détacha pour renforcer le Botherel ; avec le reste des forces, il revint bloquer le port de Lorient.

L'obscurité de la nuit ne déroba point au Botherel et à VAmelia les frégates françaises qui, s'attendant à être attaquées, se préparaient à combattre. Au jour, on signala quatre autres voiles anglaises : c'était l'escadre de l'amiral Stopfort, composée des vaisseaux le César, le Donègal, le Défiance et la frégate la Nayade. Les frégates françaises étaient déjà en vue de l'île d'Yeu,mais comme les vents soufflaient de l'île d'Aix et contrariaient leur marche, Jurien-Lagravière vira de bord, et, après être parvenu à dégager une de ses frégates dont la lenteur de la marche avait permis à VAmelia de couper la route, vint s'embosser dans la rade des Sables- d'Olonne.

Le '^4, à dix heures du matin, toute l'escadre anglaise s'avançait sur nous sans être arrêtée par la crainte des bas-fonds et d'un mouillage dangereux ; elle s'engageait même résolument entre la côte et les frégates. ISAmelia et la Nayade restèrent pourtant hors de la

portée du canon, tandis que le Défiance, plus audacieux^ continuait sa marche, et, larguant ses huniers, venait mouiller à portée de pistolet d'une des frégates françaises. Le Bonégal et le César, trouvant cette manœuvre dangereuse, étaient restés sous voile, s'arrêtant sous le travers des deux autres.

Le feu commença alors avec une vivacité extrême, les frégates françaises appuyées par les batteries de terre, dont la plus importante, celle de Saint-Nicolas, était sous les ordres du capitaine Guiné. On se battait de si près qu'un nuage de fumée dérobait souvent la vue des combattants. Cette circonstance sauva peut-être la frégate à laquelle le Défiance s'était attaché ; son feu, mal dirigé, ne fit pendant longtemps qu'endommager sa mâture. Il rectifia pourtant son tir, et ses coups devinrent si sûrs et si pressés, que, dans l'espace de quelques mètres carrés de la carcasse, on ne comptait pas moins de dix-neuf trouées. Les combattants étaient tellement rapprochés, que les bourres de canon devenaient ellesmêmes très meurtrières. L'amiral en fut atteint, il chancela et tomba \ on le crut mort. Heureusement qu'il n'était qu'étourdi et qu'il put se relever. Le feu avait pris à la frégate, on parvint à l'éteindre.

Le combat durait depuis une heure et demie ; la mer, en baissant, vint à notre secours. L'amiral Stopfort, craignant que ses vaisseaux ne vinssent à toucher, donna l'ordre de prendre le large. La position du Défiance devenait critique. Pour appareiller, il lui fallait présenter sa poupe aux frégates, et, pendant quelque temps, éteindre son feu qui ne pouvait nous faire aucun mal. Nos canons y firent une brèche énorme ;

RENÉ GUINÉ 77

un boulet étant venu dans ce moment couper la drisse qui portait ses couleurs, on crut, en ne les voyant plus flotter, qu'il amenait son pavillon. Un long cri de victoire partit des frégates et des forts. Le commandant français donna même l'ordre à un de ses officiers de se rendre à bord du Défiance, pour en ramener le capitaine prisonnier. Il s'était trop pressé ; pendant que l'officier se hâtait de faire ses préparatifs, le Défiance hissa son petit hunier. Un boulet étant encore venu l'abattre, de nouvelles acclamations se firent entendre. Le César et le Donégal étaient trop loin pour venir au secours du Défiance, et la mer, qui baissait toujours, ne leur permettait pas d'approcher. Le vaisseau était à nous si la fortune ne lui fût pas venue en aide. Presque couché sur le flanc du côté de la mer, un coup de vent vint le relever. Si le vent eût soufflé de la terre, tout espoir était perdu pour lui, et il tombait inévitablement entre nos mains. Il put enfin s'éloigner, nous laissant pour trophée son ancre, dont il avait coupé le câble. Le Défiance ne put plus tenir la mer ; escorté par le Triump, il dut se hâter de gagner un des ports de l'Angleterre.

Des trois frégates, deux, dont les câbles avaient été coupés à la fin du combat, étaient échouées sur la plage. Le vice-amiral Jurien Lagravière,s'attendantàunretour de l'ennemi pour le lendemain, se hâta de les relever- Il n'en fut rien pourtant, mais la croisière ennemie ne s'éloignant guère, il devenait bien difficile aux frégates de se rendre à leur destination. Le commandant Jurien- Lagravière dut donc songer à les mettre à l'abri des attaques auxquelles elles étaient exposées, en les faisant

entrer dans le port des Sables. Ce n'était pas chose facile en raison de leur tirant d'eau et des bas-fonds de rentrée du port. Pourtant, après avoir été allégées de tout leur matériel, deux des frégates purent y pénétrer ; elles ne devaient pas en sorlir. Vendues à des particuliers, elles furent démolies sur place. La troisième talonna contre les rochers et se détacha de sa coque, mais,- retenue par ses ancres, elle put flotter encore.

Les Anglais ne se résignaient pas facilement à abandonner leur proie. La frégate VAlcmène croisait au large et avait toujours les yeux ouverts sur la malheureuse frégate dont elle ne connaissait pas le désastre. Par une nuit bien sombre, elle dépêcha un canot monté de quinze hommes pour se rendre compte d'une position qui devait lui paraître singulière. Aux Sables, on se tenait sur ses gardes; quatre canots coupèrent la retraite aux Anglais et les firent prisonniers.

La coque de la frégate est restée longtemps à quelques centaines de mètres de l'entrée du port ; dans ma jeunesse, à mer basse, on l'apercevait encore. Il y a environ vingt-cinq ans, ses débris ont été sauvés par le plongeur Jamin, des Sables.

L'affaire du 24 février 1809 ne fut pas, comme on vient de le voir, sans gloire pour notre marine ; et si nos frégates ne s'en relevèrent pas, il faut plutôt s'en applaudir que s'en plaindre, car un sort plus triste encore les attendait sur la rade d'Aix. Moins de deux mois après, en effet, notre escadre y était brûlée et quelques-uns de nos vaisseaux seulement échappaient à l'incendie.

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Ouiné ne s'était pas croisé les bras pendant le combat. Du fort Saint-Nicolas, il avait dirigé un feu des mieux nourris contre les vaisseaux anglais, et si, dans cette circonstance, son nom s'efface devant celui des braves capitaines qui prirent une part plus active à la lutte, c'est qu'il ne lui fut pas donné de pouvoir faire davantage.

Dans la relation de cette brillante affaire, M. Jurien- Lagravière ne prononce même pas le nom du capitaine Guiné; ildit seulement qu'après le désastre de l'île d'Aix, Napoléon renonça à tenir la mer avec de grandes flottes et qu'il demanda au blocus continental la ruine de l'Angleterre. Il se contente d'ajouter, en parlant des .Anglais, « que le port des Sables eut l'honneur de partager avec la rade de l'île d'Aix la surveillance de leurs croisières, » sans faire connaître que le premier de ces deux postes d'honneur fut confié à Guiné, qui s'y cou ■ vrit de gloire.

Le commandant de la station des Sables était bien connu en Angleterre. Tous les navires qui sortaient de ses ports pour croiser sur nos côtes, avaient pour mot d'ordre cette recommandation si honorable pour lui : Défiez-vous Oai commodore Giûné, dans le golfe de Gascogne.

Les services qu'il rendait chaque jour au commerce ne pouvaient pas non plus être oubliés dans sa patrie. Depuis longtemps chevalier de la Légion d'honneur, Guiné avait été nommé capitaine de frégate le 12 juillet 1808. Mais la plus douce des récompenses, celle qui vient de la reconnaissance, l'attendait dans la ville de Nantes. Le 24 mars 1812, une* assemblée générale du

commerce avait lieu dans cette ville, sous la présidence de M. Dufou, président de la chambre ; les autorités du département et de la commune avaient voulu assister à cette réunion. On y remarquait le préfet, le maire, le général;, le président du conseil général, le substitut du procureur général, le colonel directeur d'artillerie, les officiers de marine présents à Nantes, et une foule d'autres personnages de distinction, tous également empressés de prendre part à une solennité nationale.

Le président ouvrit la séance en rappelant « qu'un très grand nombre de négociants, d'armateurs et d'assureurs de la place de Nantes avaient invité la chambre de commerce à se charger des fonds faits par le commerce de. la ville, pour être employés à l'achat d'une èpèe de marine destinée à M. Guiné, capitaine de frégate, commandant la station des Sables, comme un gage de la reconnaissance du commerce, pour les services qui lui avaient été rendus par cet officier, soit en préservant les convois des attaques de l'ennemi, soit en détruisant les bâtiments armés en guerre, » et qu'il allait remettre à celui qui l'avait si bien mérité, le témoignage le plus flatteur qu'une cité reconnaissante pût offrir à un brave capitaine ; puis, s'adressant directement à Guiné, il ajouta : « C'est avec les sentiments de franchise innés chez d'anciens Bretons, qu'ils (les commerçants de Nantes) vous témoignent aujourd'hui la satisfaction qu'ils éprouvent de vous voir commandant de la station des Sables-d'Olonne, et par conséquent le protecteur des nombreux convois qui passent continuellement dans votre division.

« Pourquoi votre modestie ne me permet-elle pas de

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retracer ici tous vos habiles faits d'armes, cesmanœuvres brillantes si multipliées, qui, en préservant le commerce de pertes considérables, ont, de plus, conservé à l'État, à leur famille, des marins qui vous bénissent chaque jour ! Que n'ai-je aussi assez d'éloquence pour exprimer, dans tous ses détails, l'enthousiasme avec lequel les commerçants dont j'ai l'honneur d'être l'organe, ont appris vos extraordinaires succès ! Il n'en est aucun qui, pénétré de la même admiration, ne dise avec moi. Monsieur le Commandant, que cette épée vous est offerte avec la reconnaissance la mieux sentie. Daignez l'accepter comme un gage de ce sentiment dû à votre bravoure et aux éminents services que vous avez rendus au commerce nantais ; vous devez figurer, au temps présent et dans la postérité, au rang des plus braves marins de la nation. »

Ce fut pour la ville de Nantes tout entière un jour de fête dont elle garda longtemps le souvenir. Les récils du temps sont pleins d'expressions d'enthousiasme et d'admiration pour celui qui en l'était l'objet. Une foule compacte s'attachait partout à ses pas. Le soir, un magnifique banquet couronna la journée. J'en ai sous les yeux une pompeuse description. Guiné s'y trouvait en bonne compagnie, car au milieu de la table se dressait un obélisque en porphyre supporté par une base quadrangulaire. Sur ses côtés on voyait les statues de Duquesne, Duguay-Trouin, Gassard et Jean-Bart. A un moment donné, l'obélisque fut enlevé, et, au milieu des statues des quatre célèbres marins, apparut un emblème mythologique : c'était Mercure, dieu du Commerce; il tenait à

la main le portrait de son illustre défenseur Guiné, avec ces quatre vers à son adresse :

Rendant hommage à i a vaillance, Ton front, intrépide Ouiné, En ce beau jour est couronné Des mains de la reconnaissance.

Guiné ne laissa point rouiller dans le fourreau l'épée qu'il venait de recevoir ; il redoubla d'ardeur, et quoique je ne trouve nulle partie récit de ses nouveaux combats, il n'en est pas moins vrai que les Anglais sentirent encore plus d'une fois la vigueur de son bras. J'étais bien jeune alors, mais ce souvenir d'enfance est resté si profondément gravé dans ma mémoire, qu'il me semble assister encore au spectacle émouvant dont j'ai été le témoin.

L'Empereur avait voulu que le blocus continental fût absolu, c'est-à-dire qu'il s'étendît jusqu'aux prises que nous faisions sur les Anglais, pour qu'aucune des marchandises sorties de leurs fabriques ne vînt faire concurrence aux produits de l'industrie française. Il avait, en conséquence, donné l'ordre de brûler ont cet qu'on y pourrait trouver portant la marque dé l'Angleterre. L'administration des Sables, conformément h cet ordre, entassa donc un jour, sur la place d'Armes, toute la cargaison d'une prise que venait de faire le capitaine Guiné. Elle consistait en châles, mouchoirs, étoffes de toute espèce, On en fît un grand feu qui dura une partie de la journée Tout, jusqu'aux caisses où tant de belles choses avaient été renfermées^ fut impitoyablement

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brûlé, au grand regret des Sablaises, qui les contemplaient d'un œil d'envie. Quant à nous, héros de cinq ou six ans, nous aurions volontiers jeté dans le même bûcher Anglais et marchandises. Dans nos rangs, chacun aurait voulu les livrer aux flammes, en répétant les vers de Racine :

Brûlé de plus de feux que je n'en allumai.

Seulement l'ardeur qui nous dévorait était tout autre que le sentiment qu'éprouvait Pyrrhus, car nous jurions une haine éternelle à l'Angleterre, et, en retournant à l'école, nous répétions le serment d'Annibal. Aujourd'hui, la jeunesse chante des hymmes à la paix. C'est moins antique, mais je suis obligé de reconnaître que cela vaut un peu mieux.

La ville de la Rochelle n'avait pas voulu demeurer en reste avec celle des Sables. Elle avait comblé le capitaine Guiné des marques de son estime, et lui avait offert un instrument de marine comme témoignage de sa reconnaissance. Bordeaux allait en faire autant, quand, sous les coups de l'Europe entière coalisée contre lui, l'Empire tomba pour faire place à la Restauration.

Après l'estime de ses concitoyens, je ne sais rien de plus flatteur que de posséder celle de ses ennemis. Guiné avait l'une et l'autre. La paix signée, le commandant de la croisière anglaise dans le golfe de Gascogne voulut faire la connaissance du vaillant capitaine qui avait défendu la station des Sables?Il l'invita à sa table et lui exprima vivement les sentiments qu'il avait pour sa personne et son caractère.

Le gouvernement de Louis XVIII chercha à se rattacher l'officier qui avait si bien servi la France sous Napoléon ; il lui conserva son gracie, le nomma officier de la Légion d'honneur le 18 août 1814, et chevalier de Saint-Louis le 23 du même mois.

A quelque point de vue que Ton se place, il est impossible de ne pas reconnaître que les Gent-Jours furent pour la France .une immense calamité. Après un désastre militaire dont l'histoire offre peu d'exemples, nous vîmes nos impôts décuplés, notre frontière ouverte, notre territoire réduit, les officiers de Waterloo entraînés devant les conseils de guerre, ou rayés des cadres de l'armée, ou mis à demi- solde.

Les gouvernements sont bien mal inspirés, quand, au lieu d'accueillir tous les dévouements à la patrie, sous quelque drapeau qu'ils l'aient servie, ils obéissent au sentiment de la rancune ou de la colère, et font une politique d'exclusion. La seconde Restauration commit cette faute. Beaucoup d'officiers furent rayés des cadres de la marine royale, Guiné l'un des premiers. Ainsi que bien d'autres, nous avons cru longtemps qu'il avait été disgracié pour s'être rallié à l'Empereur, lors de son retour de l'île d'Elbe. Des recherches faites au ministère de la marine nous ont appris que nous nous étions trompé et qu'il fallait en chercher ailleurs la véritable cause. Nous étions bien loin de la soupçonner et si nous la faisons connaître, ce n'est nullement dans un sentiment de récrimination contre des hommes qu'on a trop accusés d'avoir fait alliance avec l'étranger, et qui, dans

* Cette notice a été écrite en 1866.

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la circonstance, n'étaient mus que par un sentiment de patriotisme qui les empêcha de discerner la vérité, mais comme un enseignement qui devrait nous servir d'éternelle leçon. Nous l'avons dit souvent, nous ne saurions trop le répéter : dans la vie des peuples, il y a des jours d'agitation et de trouble où la calomnie, si absurde qu'elle soit, inspire plus de confiance que la vérité. L'histoire de la disgrâce de Guinè en est une preuve des plus remarquables. Des hommes haut placés dans l'estime de leurs concitoyens, probablement circonvenus par de stupides dénonciations, le signalèrent au ministre de la marine, non pas comme l'ennemi des Bourbons, ce qui, jusqu'à un certain point, aurait pu se concevoir, puisque, après avoir servi leur cause sous la première Restauration, il s'était, pendant les Cent-Jours, retourné du côté de Napoléon, mais, chose incroyable, pour avoir pactisé avec les Anglais qu'il avait toujours si vaillamment combattus. Il n'en fallut pas davantage ; sans enquête, sans examen, sans qu'il eût été informé de l'accusation portée contre lui, son commandement lui fut retiré. Vainement les démarches les plus pressantes furent faites dans l'intérêt du brave capitaine dont les Sables s'enorgueillissaient, la décision ministérielle fut maintenue, et, en retour des grands services qu'il avait rendus au commerce, Guiné n'obtint qu'une misérable pension de 750 fr. ; en même temps sa nomination d'officier de la Légion d'honneur était suspendue et ne devait être confirmée que le 11 mars 1817. L'effet de ces mesures rigoureuses ne se fit pas attendre. La Restauration avait été bien accueillie aux Sables par la majorité de ses habitants ; après la disgrâce de Guiné, ils s'en éloi-

gnèrent, plus fidèles à la cause du malheur qu'à celle du pouvoir.

Guiné n'avait que 47 ans quand il fut ainsi arrêté dans' sa carrière; il ne put se résigner au repos qui, pour un homme aussi actif, était une mort anticipée.

Ce n'est point pour les marins que Lucrèce a écrit ces vers :

Suave mari magno, turbantibus sequora ventis, Et terra magnum alternis spectare laborem.

La mer au contraire, avec ses tempêtes et ses écueils, conserve, pour tous ceux qui l'ont parcourue longtemps, des charmes irrésistibles. Guiné ne voulut pas la contempler tranquillement du rivage. D'ailleurs il ne s'était pas enrichi dans les différents commandements qui lui avaient été confiés, et les largesses de TÉtat étaient insuffisantes pour faire vivre sa famille. Le capitaine d'une frégate de l'Etat devint donc capitaine d'un navire de commerce. Il n'eut d'ailleurs que l'embarras du choix, tous les armateurs de Nantes s'étant empressés de lui offrir un commandement. Guiné, pendant six ans encore, battit les mers ; mais si les voyages lui devinrent plus profitables que ses expéditions, ils eurent pour lui un grand charme de moins, l'espérance de rencontrer l'ennemi. Il ne devait plus, en effet, songer k se mesurer avec les Anglais, le soin de ses intérêts matériels devant seul le préoccuper. Dans notre temps, où le culte de la fortune est presque le seul qui compte des adorateurs-» la position de Guiné serait loin d'être dédaignée ; elle le laissait, au souvenir du passé, plein de regrets et de

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tristesse. La conscience d'avoir toujours bien servi son pays et de pouvoir le servir encore, le sentiment de rinjustice dont il était victime, et aussi peut-être une noble ambition, troublaient continuellement sa pensée ; il n'en parlait guère, mais il en était sans cesse tourmenté ; il se soumettait, il ne se résignait pas. Le cbagrin, les fatigues, les blessures, les infirmités, usèrent avant l'âge un corps d'ailleurs peu robuste, mais qu'animait toujours une âme ardente. Le capitaine Guiné mourut à Nantes le 4 décembre 1821, à Tâge de 53 ans.

Guiné aurait dû arriver aux premiers grades dans la marine ; tous les témoignages s'accordent sur ce point : les commandants sous lesquels il a servi, les officiers qu'il a eus sous ses ordres, ont été unanimes à reconnaître qu'il possédait toutes les qualités qui font l'homme de mer distingué : activité, courage, sang-froid, coup d'oeil aussi sûr que rapide. Lui si brave devant l'ennemi, était, comme Gambronne, timide et embarrassé dans un salon ; il ignorait encore, ce qui ne nuit jamais à l'avancement, l'art de faire antichambre dans un ministère et de se recommander autrement que par ses services. Deux causes ont particulièrement contribué à l'empêcher d'arriver à la position à laquelle ses grandes qualités lui donnaient le droit de prétendre : la malheureuse et pourtant si glorieuse affaire de la Gaité, qui retarda son avancement, et la chute de l'Empire qui l'arrêta complètement.

Mais son souvenir ne périra point : la ville de Napoléon a donné son nom à une de ses rues et celle des Sables à un de ses quais ; et, sur sa tombe, on peut lire encore la

recommandation que l'amirauté donnait aux navires anglais :

Défiez-vous du commodore Guinê dans le golfe de Gascogne.

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