LIEUTENANT GÉNÉRAL DE LA MARINE
Charles-Jean, comte d'Hector, est né à Fontenay-le- Gomte, le 22 juillet 1722. Il était si faible en venant au monde, que l'on crut qu'il ne vivrait pas, lui qui devait parcourir une si longue carrière, et qu'il fut ondoyé dans la maison paternelle, dans la crainte de hâter sa fin en le transportant à l'église pour y recevoir le baptême. L'enfant malingre ne tarda pas à prendre une vigoureuse constitution, et c'est à son énergie, puisée dans un corps robuste, qu'il dut de devenir un des marins les plus distingués de son siècle. On peut dire, en effet, qu'il fut l'artisan de sa fortune, car, bien qu'il appartînt à la noblesse où se recrutaient exclusivement les officiers de nos armées navales, sa naissance fut pour bien peu de chose dans son avancement. Sa famille était pourtant une des plus anciennes de l'Anjou, elle avait donné plusieurs officiers à la marine de l'Etat, entre autres Georges d'Hector qui, en 1627, servait sous
les ordres du marquis de Toiras, lors de sa belle défense de rîle de Ré contre les Anglais. Un concours de circonstances malheureuses empêcha qu'il reçût l'instruction que l'on donne d'ordinaire aux jeunes gens qui se destinent à la marine. Son père, Charles-Louis d'Hector, seigneur de la Ghiffretière, était marin lui-même, et les devoirs de sa profession le tenaient presque toujours éloigné de sa famille. Quant à sa mère, Marie-Madeleine de la Raguiène, élevée à la Martinique, elle en avait pris les habitudes frivoles, et abandonnait à d'autres le soin d'élever ses enfants. Le chevalier d'Hector était sans fortune et sa femme n'avait qu'une faible dot. Après leur mariage, les époux étaient venus habiter Fontenay-le-Comte, et, comme Téconomie n'est pas la vertu dominante des créoles, le jeune ménage fut bientôt aux expédients. Avec les appointements de son grade d'enseigne qui s'élevaient à six cents francs, et un revenu de deux cent cinquante francs, produit d'une métairie située dans la commune de Saint-Georges de Montaigu, il était bien difficile à Louis d'Hector de donner à son fils les bienfaits de l'instruction. Le jeune Charles, d'ailleurs, n'avait pas encore l'âge où les enfants s'éloignent du foyer domestique pour entrer dans des maisons d'enseignement, quand son père fut tué dans une campagne qu'il faisait au Canada, sous le commandement de M. de Sévigné. Orphelin à neuf ans, et presque complètement abandonné à ses jeux, sa première enfance fut très négligée. Sa mère s'étant retirée dans le petit bien qu'avait possédé son mari, Charles n'eut pas d'autre instituteur que le maître d'école de Saint-Georges de Montaigu.
Le veuvage de M"^^ d'Hector ne fut pas de longue durée ; elle se remaria à Angers et emmena son fils au domicile conjugal. Là, on voulut lui donner un nouveau maître dont les leçons pussent développer une intelligence précoce qui s'échappait en vives saillies. Mais l'enfant, que sa bonne humeur, son esprit et sa gaieté rendaient aimable à tous, était le plus dissipé et le moins attentif des écoliers. Quoique esprit très cultivé, son beau-père, plus particulièrement occupé des trois enfants qu'il avait eus d'un premier mariage, laissait au jeune Charles toute sa liberté. Il riait de ses espiègleries et disait, comme tant de parents négligents et coupables : Avec le temps, la raison viendra, et alors tout sera bientôt réparé. En attendant, Charles d'Hector consumait ses jours en amusements futiles. H arriva, ainsi à l'âge de treize ans sans avoir rien appris. Ses parents songèrent enfin qu'il fallait mettre un terme à cette vie d'oisiveté, et que le moment était venu de lui ouvrir la carrière qu'il devait parcourir un jour. Cette carrière semblait toute tracée. Son père étant mort au service de la marine, il y avait lieu de croire que, pour y entrer, il trouverait aide et protection : telle ne fut pourtant pas la pensée de la famille, elle songea pour lui à un autre corps.
H y avait alors à Rochefort une école où se recrutaient les officiers des colonies. La famille maternelle du jeune d'Hector habitait la Martinique, où elle jouissait de l'influence que donne la richesse, et, avec son appui, il pouvait faire fortune. Voilà ce que les parents ne cessaient de répéter à l'enfant, pour lui faire accepter une position qui était plus dans leurs vues que dans
ses goûts. On obtint sans peine pour lui une place à la compagnie dite des Cadets, et on le conduisit immédiatement à Rochefort pour y faire son noviciat. Mais le directeur de la compagnie déclara que, n'ayant ni l'âge, ni la taille réglementaire, il se voyait forcé d'ajourner son admission à l'année suivante. Ce contre-temps fut ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, comme nous allons le voir.
Au lieu de le renvoyer à Angers pour y attendre l'époque de son entrée à la compagnie des Cadets, le chevalier de la Saussaye, d'accord avec les parents que Charles d'Hector avait à Rochefort, résolut de le tirer du milieu où il dissipait sa première jeunesse, et de l'embarquer sur la flotte dont il avait le commandement. Le chevalier de la Saussaye était marié à la cousine germaine de Charles, et, comme il se rendait à la Martinique, il ne douta pas que sa mère lui saurait gré de l'avoir emmené faire connaissance avec les membres de sa famille qui résidaient dans cette île. Il en fut, en effet, très bien accueilli ; mais ces riches parents se montrèrent plus prodigues de témoignages d'amitié que de largesses. Leurs libéralités se bornèrent à des cadeaux insignifiants. De retour à Rochefort, après une campagne de six mois, Charles d'Hector s'empressa d'aller rejoindre sa mère à Angers.
Cette campagne décida de sa destinée. Il n'avait point étudié pendant la traversée, mais il avait pris le goût de la mer, et, quand on lui parla de nouveau de la compagnie des Cadets, il déclara que sa vocation le portait vers la marine. Quelque insistance que l'on mît à l'en détourner, il persista dans la résolution qu'il avait prise ; de guerre lasse, il fallut céder.
Ses parents firent alors des démarches pour le faire entrer dans le corps qu'il venait de choisir ; mais ils avaient peu de crédit, et le ministre, qui d'abord s'était montré favorable à leur demande, ne se pressait pas de remplir sa promesse. Enfin, en 1740, sa nomination de garde de la marine au port de Rochefort lui fut expédiée.
L'enfant avait fait place au jeune homme, sans que l'espoir que l'on avait conçu de le voir un jour se livrer à l'étude se fût réalisé. Aux jeux du premier âge avait succédé la passion de la chasse; fort et agile, il s'y livrait avec une ardeur extrême.
Si son instruction laissait tant à désirer, il n'en était pas ainsi de son éducation. Elevé dans une maison où l'on ne voyait que la bonne compagnie, il en avait pris le ton et les manières, masquant sous les agréments de la forme le vide de ses connaissances. Ses parents lui promirent une pension de quatre cents livres, et pauvre d'argent mais riche d'espérances, il se rendit à son poste. Gomme il avait les habitudes polies d'un homme bien élevé, les salons de la ville lui furent ouverts, et il s'y trouva parfaitement à sa place. La fréquentation du monde élégant entraînant toujours à des dépenses qui se trouvaient au-dessus de ses faibles ressources, son amour-propre avait à soufl:rir de certains détails de toilette qu'il ne pouvait pas se procurer. Il jura alors qu'à force de persévérance, il occuperait dignement son rang dans une société où il avait été accueilli d'ailleurs avec une grande bienveillance. L'ambition, quand elle est contenue dans les limites du devoir, est une noble passion : elle élève l'âme, la rend capable d'accomplir
les plus grandes choses ; elle fait les natures énergiques, les raidit contre les coups du sort ; quelque capricieuse que soit la fortune, elle finit toujours par se l'attacher, en la poursuivant avec courage et sans relâche. D'Hector comprit qu'il fallait demander au travail, qu'il avait tant négligé jusque-là, la position à laquelle il aspirait. Il se mit donc à l'œuvre, et, bien longtemps avant de toucher au but, il y trouva une première récompense : celle que donnent le développement de l'intelligence et les connaissances acquises.
En même temps, il s'exerçait au rude métier de la mer. Le 28 avril 1741, il s'embarqua pour une campagne de rade sur V Apollon, que commandait M. de Macnèmara. V Apollon faisait partie d'une escadre placée sous les ordres du comte de Roquefeuil. Il en fut détaché pour se rendre à Lisbonne, et revint désarmer le 20 septembre de la même année.
De retour à Rochefort^ Charles d'Hector se montra aussi appliqué dans ses études qu'il l'avait été peu jusque-là. Ses professeurs^ surpris de ce changement, rendirent le meilleur témoignage de ses progrès.
La guerre allait lui fournir une autre occasion de faire ses preuves. En 1743, Jacques II, roi d'Angleterre, fit alliance avec l'Autriche, et l'amiral Hawke, à la tête d'une puissante armée, se vanta de faire de Dunkerque une cabane de pêcheurs. La France se prépara à soutenir la lutte. Les Anglais tenaient bloquée dans le port de Toulon une escadre espagnole. Le roi envoya, sous les ordres du lieutenant général de Court, quinze vaisseaux et trois frégates pour protéger sa sortie. D'Hector fît partie de l'expédition. Dans les premiers jours du
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mois de février 1744, il s'embarqua sur le Diamant, que commandait M. de Massiac. Le 22 du même mois, la flotte franco- espagnole et la flotte anglaise en vinrent aux mains, et deux jours après, les Anglais abandonnaient le blocus de Toulon pour gagner l'île Minorque. La flotte française escorta triomphalement l'escadre espagnole jusque dans le port de Garthagène. C'est à cette afîaire que d'Hector reçut le baptême du feu.
Si la Méditerranée était libre des vaisseaux anglais, les corsaires barbaresques inquiétaient toujours notre commerce. Pour le protéger, le comte de Vaudreuil fut chargé de faire, avec le vaisseau VHeitreuoOj une croisière jusqu'à Malte. D'Hector passa sous ses ordres. Le comte de Vaudreuil ne se doutait guère en ce moment que le jeune garde aurait un jour dans la marine une position supérieure à la sienne, et qu'il deviendrait jaloux de sa fortune.
V Heureux désarma à Toulon le 30 novembre. D'Hector le quitta pour servir successivement sur le Terrible et le César- Auguste.
Tous ses supérieurs remarquaient son zèle et cherchaient à améliorer sa position. Elle était très précaire en eff'et. Les quatre cents francs de pension promis par sa famille ne lui étaient paspa^^és, et ses modestes appointements de garde ne s'élevaient qu'à quinze francs par mois. Pour le récompenser, ses chefs, quoiqu'il n'en eût pas encore le grade, le mirent à bord d'une frégate où il remplissait les fonctions d'officier. C'était pour lui un double avantage : ses appointements étaient doublés, et l'attention était appelée sur sa personne. Cette circonstance ne contribua pas peu à le faire nommer enseigne.
Ce grade lui fut conféré le l«f février 1744. Son traitement s'éleva alors à 850 francs. Pour un homme habitué aux plus dures privations, c'était une fortune. De ce moment, il put figurer dans le monde, et s'y faire remarquer par les qualités aimables que nous lui connaissons.
Le 1er mai, il s'embarqua sur la frégate la Mégère, que commandait M. de la Jonquerie. La Mégère faisait partie de l'escadre aux ordres du duc de Banville qui, quelques jours après, mit à la voile pourChibouctou. Cette malheureuse campagne lui fut particulièrement pénible. Gomme frégate de découverte, la Mégère eut beaucoup à souffrir, et Charles d'Hector, accablé de fatigue, tomba malade sans pourtant cesser de faire son service. Aussitôt qu'il fut de retour en France, il se rendit à Angers pour rétablir sa santé profondément altérée. C'est pendant son séjour dans cette ville qu'il fit la connaissance de M"^^ Seven Monbault. Cette dame était veuve, et, quoiqu'elle fût beaucoup plus âgée que lui, comme on la disait fort riche, il lui fit la cour et l'épousa. Une telle alliance, dans laquelle le calculentrait beaucoup plus que le sentiment, ne fut pas heureuse. Le comte d'Hector vit du monde, eut un nombreux domestique, un grand train, des chevaux et des équipages de chasse. Cette vie si nouvelle et toute de plaisir lui fit oublier un instant ses rêves ambitieux, et, s'il résista aux instances qui lui furent faites d'abandonner la marine, sa passion pour la chasse devint si vive qu'elle l'emporta sur celle qu'il avait pour la mer. Dans l'espace de trois ans, il ne fit que deux courtes campagnes, toutes deux dans la Méditerranée; l'une sur le vaisseau
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la Couronne^ commandé par M. de Macnémara ; l'autre, sur V Heureux, commandé par M. de Porter.
Bien que sa femme lui cachât avec le plus grand soin Tétat de ses affaires, le comte d'Hector ne tarda pas à s'apercevoir que cette grande fortune par laquelle il avait été séduit était obérée. Une mauvaise gestion, des procès ruineux, une dépense excessive, l'avaient absorbée presque en entier. Cette découverte lui fut cruelle mais ne l'abattit pas. Voyant que la comtesse entendait ne rien réformer de sa maison, qu'elle ne tenait aucun compte de ses conseils, que le chapitre des dettes allait toujours croissant, il ne voulut pas qu'on pût croire que, par son luxe, il était cause d'une ruine qui existait avant son mariage. Il rendit donc toute sa liberté à M°i« d'Hector, et, sans bruit, sans éclat, sans rompre même complètement avec elle, puisque entre eux s'établit un commerce de lettres, il la laissa tout entière à l'embarras de ses affaires et de ses procès, pour revenir à la mer, ses premières amours. H se rendit à Rochefort où il fut employé en qualité d'aide-major de la marine et des troupes. Là il reprit sans peine ses habitudes modestes, et comme il exerçait ses nouvelles fonctions avec un grand zèle et une grande intelligence, ses chefs, pour l'en récompenser, lui firent obtenir des gratifications qui, ajoutées à ses appointements, lui donnèrent, au lieu d'une opulence factice, toutes les douceurs de l'aisance. En même temps, il se reprenait à son métier avec le sentiment d'un homme qui retrouve, après une longue absence, l'objet qui lui était cher. Fort occupé dans le port de Rochefort, par mille détails, il ne voulait pourtant pas faire une trop longue infidélité à la mer ;
aussi, en 1754, s'embarqua-t-il, sous le commandement du vicomte de Noé, pour une campagne à l'île Roj^ale.
Le 11 février 1756, il fut nommé lieutenant de vaisseau.
La paix d' Aix-la-Chapelle avait laissé entre la France et l'Angleterre bien des germes de discorde. Elle fut rompue parles Anglais au sujet du règlement des limités du Canada.
Alors s'ouviit un nouveau champ à l'ambition du comte d'Hector. La guerre lui offrant plus de chances d'avancement que la paix, il apprit avec joie que le premier coup de canon venait d'être tiré.
Pendant la dernière campagne, le vicomte de Moé avait pris d'Hector en grande estime et en grande affection. La guerre déclarée, il voulut l'avoir pour second à bord de la frégate, la Pomone, dont le commandement lui avait été confié. Blessé, peu de temps après, par le refus que le ministre avait fait à une demande qu'il croyait juste, le vicomte de Noé avait, sans congé, quitté le commandement de sa frégate pour se rendre à Versailles. Le ministre .lui ayant témoigné en termes très vifs son mécontentement au sujet de cette démarche, si contraire aux règlements de la marine, il donna sa démission. Le vicomte de Noé s'était d'autant plus facilement déterminé à ce parti, que le duc d'Orléans venait de lui offrir un régiment. Informé confidentiellement par son capitaine de ce qui se passait, et pressé par lui de faire des démarches pour le remplacer dans le commandement qu'il laissait vacant, le comte d'Hector n'eut pas besoin d'en faire la demande. La Pomone était destinée à une mission secrète, on l'en chargea,
bien qu'il ne fût encore que second, Cette mission était délicate et demandait à être accomplie avec une grande célérité. D'Hector s'en acquitta en homme intelligent et habile. Il s'attendait, en rentrant à Brest, à trouver un nouveau capitaine à la Pomone. Quelle ne fut pas sa surprise et sa joie en apprenant que le commandement lui en était laissé, cette fois, avec le titre qui le lui donnait !
La fortune, si longtemps contraire au garde de la marine, commençait à sourire au capitaine de frégate et un bel avenir s'ouvrait devant lui.
A cette époque, le commandant d'une frégate était tenu à une table de douze couverts, pour laquelle, bien entendu, l'Etat lui allouait une subvention. Les économies du comte d'Hector s'élevaient à dix-huit francs, et son linge de table se composait de six serviettes. Ses ressources financières étaient, comme on le voit, bien insuffisantes pour se procurer des meubles, des ustensiles de cuisine, de la vaisselle, tout ce qui constitue un service de table. Heureusement qu'il venait de recevoir une avance de trois mois sur son traitement. Ayant ajouté quelque argent à cette somme au moyen d'un emprunt qu'il contracta et qu'il éteignit bientôt, il acheta à bas prix une partie du mobilier que le vicomte de Noé avait mis en vente, et s'improvisa un salon à manger très conforlable. Plutôt homme de bon goût que grand seigneur, il s'appliqua moins à avoir une grande représentation qu'à offrir à ses officiers une table délicatement servie. Gomme il avait pour principe qu'un fonctionnaire public ne doit point économiser sur les frais de représentation qui lui sont alloués, il recevait
souvent à son bord, défendait les jeux de hasard que l'on aimait alors plus encore qu'on ne les aime aujourd'hui, donnait à tous l'exemple d'une vie honnête et décente. Naturellement obligeant, si son premier mouvement était un peu vif, il le corrigeait toujours par les bonnes grâces de ses manières. Sachant parler et se taire à propos, la justesse de son esprit et un grand sens masquaient ce qui lui manquait du côté de l'instruction première. Lorsqu'il fut arrivé aux postes les plus élevés, il aimait à se rappeler les années si dures de sa jeunesse, et disait aux officiers qui se plaignaient de la rigueur de la fortune : « Messieurs, on naît avec une fortune de malheur et de bonheur. Pendant vingt- deux ans de ma vie, en passant par une porte cochère, j'étais toujours prêt à me casser la jambe, et après, tout semblait seconder mes vœux. Si je ne m'étais pas roidi contre ce premier temps, je n'aurais pas l'honneur d'être aujourd'hui à votre tête et de vous commander. Faites comme moi. «
En 1757, le comte d'Hector reprit le commandement de la Pomone. Le l^^" mai, il appareilla sous les ordres du vicomte de Rochechouart, commandant lui-même la Thétis, pour aller croiser sur les côtes de France. Dans ce moment, les corsaires désolaient notre commerce -, la Pomone en captura quatre, et telle fut la terreur que la croisière des deux frégates inspira à l'ennemi que, pendant tout le temps qu'elle dura, aucun de ses bâtiments n'osa s'aventurer dans nos eaux. Les navires de cabotage purent donc naviguer en toute sécurité. La croisière terminée, la Pomone escorta plusieurs convois des ports du sud à Brest.
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L'année suivante, le comte d'Hector fut l'objet d'une préférence bien flatteuse. Une escadre, composée de sept vaisseaux et de trois frégates, allait quitter le port de Brest pour une campagne aux Antilles. M. de Bompar, qui la commandait, le demanda au ministre pour en être le major. Il n'3^ avait dans ce choix rien qui sentît la faveur, car M. de Bompar ne le connaissait que sur sa réputation d'excellent officier. D'Hector s'attacha à justifier la confiance de son chef. H y réussit si bien qu'après la campagne, M. de Bompar en fit le plus grand éloge au ministre.
n lui rendit un service bien plus grand encore.
La France préparait une descente en Angleterre, et le commandement des forces navales qui devait l'effectuer avait été confié au présomptueux et incapable maréchal Gonflans. D'Hector, ayant demandé à faire partie de l'expédition, devait s'embarquer sur le vaisseau le Thésée que commandait M. de Kersaint. M. de Bompar, qui connaissait la valeur du personnage enire les mains duquel les destinées de la marine française avaient été remises, était trop attaché à son major pour ne pas s'opposer de toutes ses forces à ce qu'il fît partie d'une expédition qui devait aboutir au plus grand de tous les désastres. Gomme d'Hector, ignorant les motifs de son opposition, lui en témoignait sa surprise et presque son mécontentement : « Non, je ne le veux pas, lui répondit-il • est-ce que vous ne voyez pas comme cette charrette est attelée ? D'ailleurs mon escadre n'est pas encore désarmée et vous n'êtes pas libre. » On sait combien étaient fondés ces tristes pressentiments, et quelle fut l'issue de la fatale journée connue dans
l'histoire sous le nom de combat des Cardinaux. Sans l'énergique refus de Bompar, c'en était fait du comte d'Hector. Le Thésée coula, et, de tout son équipage, il ne se sauva qu'un seul homme. Des vaisseaux qui échappèrent, une partie se réfugia dans la rade de l'île d'Aix, une autre dans la Vilaine.
Lors du désarmement de la Pomone^ d'Hector fut nommé aide-major du port de Brest. Il n'avait point demandé cette place. Attaché jusque-là au département de Rochefort, il y avait toutes ses habitudes. Rien donc d'étonnant si, au premier moment, il regretta de s'en éloigner. Mais Brest était le premier port militaire de France; il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre que, se trouvant là sur un plus grand théâtre, il y aurait plus de chances d'avancement.
Nous venons de dire que la Vilaine avait servi de refuge à une partie des débris de la flotte française ; six vaisseaux y étaient encore. La marine n'était point d'avis de compromettre le peu de forces navales qui restaient à la France, en cherchant à favoriser leur sortie. Devant l'insistance du duc d'Aiguillon, alors gouverneur de la Bretagne, le gouvernement se décida pourtant à en tenter l'entreprise. A la faveur d'une grande marée, les vaisseaux français avaient pu remonter la Vilaine jusqu'au lieu dit la Vieille-Roche. Cette circonstance, qui les avait sauvés, rendait leur sortie très difficile. Le ministre de la marine en avait écrit aux capitaines, qui lui avaient répondu que la chose leur paraissait pleine de périls. Dans cette pensée, les vaisseaux avaient été désarmés et on n'y avait laissé qu'un
équipage peu nombreux chargé de veiller à leur conservation.
La marine française n'avait jamais été clans un pareil état d'abaissement. C'était au point, nous dit le comte d'Hector, que les officiers qui voyageaient à l'étranger osaient à peine avouer qu'ils en faisaient partie. Les quelques vaisseaux qui nous restaient encore étaient, pour la plupart, cachés dans des retraites inaccessibles, et les Anglais, tranquilles dans la baie de Quiberon et à l'embouchure de la Vilaine, se relevaient à tour de rôle, comme si la France n'avait plus aucune force à leur opposer.
Dans cet état de choses, des officiers de la compagnie des Indes proposèrent au duc de Ghoiseul, alors ministre tout-puissant, de conduire à Brest les vaisseaux qui se trouvaient dans la Vilaine. Le duc d'Aiguillon était l'ami du chevalier de Ternay. Il lui fit facilement comprendre que si, après avoir mis ses vaisseaux à l'abri dans la Vilaine et avoir déclaré qu'il était impossible de les en faire sortir, des officiers d'un autre corps venaient à les en tirer, ce serait une grande défaveur pour la marine royale. Quelle gloire, au contraire, pour celui qui mènerait à bonne fin une entreprise, périlleuse, il est vrai, mais qui, précisément en raison des difficultés dont elle était entourée, était faite pour tenter un officier aussi brave que le chevalier de Ternay ! Le duc d'Aiguillon fut si pressant, il répéta tant de fois que tel était le désir du duc de Ghoiseul, que ce ministre lui donnerait carte blanche s'il voulait se charger de l'enfreprise, qu'il finit par convaincre son interlocuteur, et l'amena à partager ses idées. Le chevalier de Ternay déclara
au duc d'Aiguillon que, pour le seconder dans cette difficile expédition, il faisait choix du comte d'Hector. Quelques jours après, celui-ci, à sa grande surprise, recevait des mains du comte de Blénac, commandant de la marine à Brest, Tordre de se rendre sur le champ à Vannes pour se mettre à la disposition du gouverneur de la province. Ce ne fut qu'à son arrivée qu'il connut le secret qu'on lui avait caché jusque là. Le duc lui remit des lettres du chevalier de Ternay qui s'excusait du mystère qu'il avait été obligé de garder, lui faisait connaître la cause pour laquelle il n'avait pas pu refuser une mission toute de confiance, lui donnait enfin^ des instructions sur certaines dispositions préparatoires.
Le chevalier de Ternay et le comte d'Hector avaient l'un pour l'autre une grande estime, mais leur liaison n'autorisait pas le premier à disposer du second. Le duc d'Aiguillon, remarquant l'étonnement du comte d'Hector, lui remit une lettre du roi par laquelle il lui était prescrit d'aller prendre dans la Vilaine le commandement du vaisseau le Brillant, et de se conformer pour le reste aux ordres du chevalier de Ternay. Les termes de cette lettre ne laissaient aucune place aux objections.
Si d'une part d'Hector était fier du choix qui avait été fait de sa personne, il se disait d'un autre côté que le chevalier de Ternay et lui ne manqueraient pas d'exciter la jalousie des officiers qui étaient leurs aînés dans le service. Le duc d'Aiguillon combattit ses scrupules, et finit l'entretien par ces mots, qui n'admettaient pas de réplique : — Au demeurant, Monsieur, je vous ai remis l'ordre du roi.
Parmi les différents ordres que lui avait donnés le duc
d'Aiguillon, était celui d'attendre à Vannes larrivée de quatre cents hommes de troupe de marine, désarmés à Rochefort après l'affaire des Cardinaux. Gomme ils ne pouvaient pas être arrivés avant quatre jours, le comte d'Hector mit ce temps à profit pour informer le comte de Blénac de la position délicate dans laquelle il se trouvait. Désobéir était une énormité coupable, et accepter c'était blesser des officiers qui ne lui pardonneraient pas ; il terminait sa lettre par ces paroles : « Je sens que, si on me proposait d'aller au bal, je pourrais répondre que je n'aime pas la danse ; mais quand un ordre du roi dit d'aller recevoir des coups de fusil, il n'est guère possible de s'y refuser. » La réponse de M. de Blénac fut ce qu'elle devait être, à savoir que personne ne pourrait trouver mauvais un acte d'obéissance aux ordres de Sa Majesté.
Ainsi encouragé, le comte d'Hector n'eut plus qu'une pensée : préparer tous les éléments d'une expédition dont allait dépendre sa fortune militaire. Les quatre cents hommes attendus de Rochefort étant arrivés, il les installa à Vieille- Roche, les ayant ainsi sous la main, pour s'en servir au besoin.
Le chevalier de Ternay arriva avec des ordres en blanc pour la composition des états-majors ; il prit le commandement du Dragon dont la force était égale à celle du Brillant, et les deux vaisseaux furent armés avec la plus grande diligence. Ces préparatifs achevés, les véritables difficultés se présentèrent. La Vilaine n'offrait assez d'eau pour la navigation des vaisseaux que pendant trois jours, à la pleine et à la nouvelle lune. H s y rencontrait en outre des barres et des bancs qui
constituaient de grands obstacles; enfin les Anglais, avec plusieurs vaisseaux, en bloquaient IV-mbouchure : et, pour en sortir, il fallait nécessairement passer sous leur feu.
Le comte d'Hector et le chevalier de Ternay se décidèrent à étudier eux-mêmes la rivière. Ce travail exigeait beaucoup de temps et de soins, aucune carte n'ayant encore signalé les écueils dont nous venons de parler. L'ennemi, ayant eu connaissance des études que faisaient les Français, détruisit ou changea de place les jalons qui les signalaient. Il fallut, pour protéger nos travaux, établir en avant des bâtiments légers qui firent bonne garde nuit et jour. Des vents contraires, des nuits trop claires, vinrent apporter de nouvelles entraves •, enfin dix mois se passèrent sans qu'il fût possible de faire la moindre tentative.
Pendant ce temps, le chevalier de Ternay et le comte d'Hector étaient en butte aux propos méchants et perfides de la jalousie. Tous les jours il leur arrivait des lettres injurieuses, et il leur fallait, chose bien pénible pour des officiers français, dévorer en silence* les outrages dont ils étaient abreuvés.
De nouvelles offres faites par les officiers de la Compagnie des Indes ayant été acceptées, deux d'entre eux affirmèrent qu'ils y mettraient moins de tâtonnements, et obtinrent le commandement du Robiisle et du Gloriéux. Mais quand le moment d'agir fut venu, ils changèrent de langage. Le Dragon et le Brillant étant prêts, le chevalier de Ternay en donna connaissance aux capitaines de la Compagnie des Indes, en leur demandant s'il leur convenait de se joindre à lui. Ceux-ci, si
résolus la veille, trouvèrent alors des difficultés sans nombre. D'Hector s'engagea vainement à frayer la route ; ils dirent qu'ils n'étaient pas prêts et finirent par donner, par écrit, le refus que le chevalier de Ternay leur demandait. Ge refus fut envoyé au ministre de la marine qui donna l'ordre de désarmer le Robuste eile Glorieuse. La nuit suivante, le Dragon et le Brillant mirent à la voile, le chevalier de Ternay marchant le premier, comme commandant de l'expédition. L'obscurité de la nuit les favorisait, et ils arrivèrent, sans être aperçus, tout près des Anglais, dont ils entendaient le roulement des tambours battant la retraite. Il y eut pourtant un moment de grande angoisse à bord du Dragon. Ce vaisseau toucha non loin de l'embouchure de la Vilaine. Dans cette prévision, il avait été convenu entre les deux capitaines que le vaisseau resté libre continuerait sa route. D'Hector avait donc le regret de laisser derrière lui le chevalier de Ternay, quand heureusement le Dragon se releva et vint rejoindre le Brillant.
Le lendemain, tous deux faisaient leur entrée à Brest. Au lieu d'y recevoir un accueil triomphal, comme ils le méritaient si bien, ils n'y trouvèrent que des visages froids et peu sympathiques. Le sentiment de l'envie fut poussé si loin que les maris défendirent à leurs femmes de parler à de braves officiers qui venaient de sauver deux vaisseaux de l'État. Pour justifier une pareille conduite, on eut recours à la plus abominable calomnie. Dans ses mémoires, la baronne d'Obeskich assure que des lettres circulèrent où d'Hector était accusé de n'avoir pas voulu, dans un combat, se vêtir de son uniforme, craignant de s'exposer aux balles de l'ennemi^ en attirant l'attention sur sa personne.
D'Hector etTernay furent bien vengés de ces odieuses attaques. A leur arrivée à Versailles, le roi et la cour leur firent la réception qu'ils méritaient. Le chevalier de Ternay fut nommé capitaine de vaisseau, et le comte d'Hector reçut une pension de cinq cents livres sur Saint-Louis. Toutes les grâces qu'ils demandèrent pour leurs offiiciers furent également accordées.
Ce premier succès était un encouragement à recommencer. Le roi ordonna au chevalier de Ternay et au comte d'Hector de faire, pour le Robuste et l 'Eveillé, ce qui leur avait si bien réussi pour le Dragon et le Brillant, c'est-dire de les conduire à Brest. Cette seconde expédition présentait les mêmes difficultés de navigation ; de plus, les Anglais, surpris une première fois, se tenaient maintenant sur leurs gardes, et l'on ne pouvait guère passer sans en être aperçu. Le Robuste et X Éveillé allaient pourtant en tenter l'entreprise, quand la foudre tomba sur le dernier et fit voler en éclats son mât de misaine. La Vilaine n'avait point de chantiers, et quelque activité qu'y mît le comte dHector, il fallut attendre longtemps que les avaries fussent réparées. Lorsque VEveillé fut en état de reprendre la mer, les deux capitaines résolurent de donner le change aux Anglais, et au lieu de se rendre directement à Brest, de faire voile pour la Corogne. Cette ruse leur réussit parfaitement, ils atteignirent ce port sans être inquiétés. Quinze jours après, ils parlaient pour Brest avec des venta favorables. Il n'y avait pas deux heures qu'ils étaient en route qu'un orage épouvantable éclatait sur leur tête. La fatalité semblait poursuivre le malheureux vaisseau VEveillé. La foudre tomba de nouveau à son bord, cette fois pour y faire des ravages effroyables.
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Ses deux mâts de hune furent brisés, ses voiles lacérées, cinq hommes tués et cent blessés. Renversé sur le pont, le comte d'Hector eut sa lunette d'approche emportée, et la commotion qu'il ressentit à l'avantbras lui causa une violente douleur dont il souffrit pendant plusieurs années. Il fallait rentrer à la Gorogne, mais la manœuvre était devenue presque impossible. La nuit était obscure, l'orage grondait toujours, et le vaisseau était menacé de se perdre sur des rochers où pas un homme n'aurait pu se sauver. Heureusement que, le vent s'étant calmé, on en profita pour réparer, comme on put, les principales avaries. Un nouveau danger vint menacer les deux vaisseaux. Le Robuste avait perdu son pilote, et celui de V Éveillé n'en avait que le nom. Ce malheureux perdit la tête, et, quoi que fît le comte d'Hector pour le rassurer et l'encourager, il s'engagea dans un passage que l'on croyait impossible à traverser. Tout le monde s'était porté sur la côte, dans l'attente d'un naufrage qui paraissait inévitable. Par un hasard providentiel, les deux vaisseaux s'en tirèrent. Depuis, le comte d'Hector répéta souvent que, dans sa longue carrière de marin, il n'avait jamais couru un aussi grand danger.
Cependant il fallait songer à rentrer en France. Aussitôt que les avaries de V Eveillé furent réparées, le chevalier de Ternay et le comte d'Hector reprirent la mer. Ilsapprochaient de Brest, quand ils furent aperçus par l'escadre anglaise qui croisait devant le port. Aussitôt, plusieurs vaisseaux s'en détachèrent pour leur donner la chasse. Le chevalier de Ternay força de voiles. Le comte d'Hector voulait en faire autant, quand il s'aper-
çut qu'unft dernière avarie restait encore à réparer. La foudre avait brûlé la mèche du mât de misaine, et comme on ne pouvait pas le charger de voiles sans s'exposer à des accidents, d'Hector ordonna de l'en soulager. Le chevalier de Ternay n'y comprenait rien, et par des signaux commandait qu'il fût fait autrement. Le comte se garda bien de lui obéir. Parvenu, malgré tout, à échapper aux Anglais, il mouilla dans la rade de Brest, deux heures après que le Robuste y fut arrivé. Là eurent lieu les explications. Le chevalier de Ternay, en ayant connu la cause, donna son entière approbation à la manœuvre qu'il avait blâmée d'abord. Tout n'était pas fini pour 'Éveillé. Le vent soufflait avec force, et le vaisseau n'avait que deux ancres ; le comte d'Hector en demanda une troisième au commandant de la marine, qui la lui promit, mais ne la lui envoya point. VEveillé, ayant chassé toute la nuit, aborda le vaisseau V Hector, que commandait M. de Sausay. Cet officier se crut perdu» VEveillé se hâta de couper son mât d'artimon et un de ses câbles, au risque d'être poussé à la côte. Cette opération dégagea les deux vaisseaux, sans dommage pour l'un et l'autre. Le lendemain, enfin, VEveillé fit son entrée dans le port de Brest.
Cette fois l'envie se tut devant la belle conduite du comte d'Hector. D'ailleurs, on avait appris quelle délicatesse il y avait mise ; on avait su que ce n'était qu'à son corps défendant qu'il avait accepté la mission dont il s'était acquitté avec tant d'habileté. A part donc les vieux capitaines, dont la jalousie ne s'éteignit jamais, tout le monde lui rendit justice. En récompense de son heureuse campagne, le roi le nomma capitaine de vais-
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seau, et, quand il vint le remercier, il en reçut, ainsi que de toute la cour, l'accueil le plus gracieux.
Restaient encore dans la Vilaine deux derniers vaisseaux, le Glorieux et le Sphinx. M. le chevalier de Ternay ayant été envoyé à Terre-Neuve, le comte d'Hector se trouva seul chargé de les en faire sortir. Il prit le commandement du Glorieux et confia celui du Sphinx au chevalier de Preuilly, qu'il avait eu comme second dans les deux dernières campagnes. Trompés deux fois, les Anglais y mettaient maintenant une grande vigilance. Le comte d'Hector savait que M. de Ghoiseul aimait les hommes résolus, qu'il ne pardonnait pas aux esprits indécis et hésitants. Quoique les nuits fussent courtes et qu'elles ne laissassent guère le temps d'agir, plutôt que de différer, il se décida à jouer son va-tout, ne voulant même pas attendre que les instructions du ministre lui fussent arrivées. H n'ignorait pas que le succès justifie toutes les témérités, et que l'événement allait décider de sa fortune. Il était loin cependant de n'avoir pas d'appréhension. Deux dangers s'offraient à lui, en sortant de la Vilaine : les Anglais d'abord, ensuite le Raz, que la marée ne permettait pas de franchir. Il fut assez heureux, ou plutôt assez habile pour s'en tirer ; il arriva à Brest avec une célérité qui confondit tout le monde d'étonnement.
Ainsi ces six vaisseaux, que les gazettes anglaises avaient condamnés à ne jamais sortir de la Vilaine, étaient dans le port de Brest, prêts à reprendre la mer au premier signal et à recommencer la lutte avec nos éternels ennemis.
Aussitôt après avoir rendu compte de ce qui s'était
passé au commandant de la marine, le comte d'Hector partit pour Versailles, marchant jour et nuit, tantôt en voiture, tantôt à cheval. Le duc de Ghoiseul était au conseil quand il se présenta à son hôtel. Informé de son arrivée, il se hâta d'en avertir le roi. Louis XV partait pour la chasse ; il voulut que le comte d'Hector fût de la partie. Exténué de fatigue, le comte, à son grand regret, s'excusa de ne pouvoir pas accepter une invitation dont il se trouvait fort honoré. A son retour, le souverain se le fit présenter par Ghoiseul, le loua fort de sa belle conduite, et les courtisans, renchérissant sur ces éloges, s'empressèrent autour de lui \
* Le il mai 1762, le duc de Ghoiseul avait fait au roi le rapport suivant :
« Le sieur Hector, capitaine de vaisseau, auquel Sa Majesté avait confié le commandement des vaisseaux le Glorie^oxetle Sj^hina^, i^our les sortir de la Vilaine et les ramener à Brest, a rempli cette mission avec toute la prudence et la célérité que l'on pouvait attendre de son zèle et de ses talents. Il a été très bien secondé par le chevalier de Rousset-Preuilly, lieutenant de vaisseau, qui commandait sous ses ordres le vaisseau le Sphina^.
« Il se loue beaucoup des officiers qui composaient les états-majors de ces deux vaisseaux et des gardes du pavillon et de la marine qui y étaient embarqués, et il supplie Sa Majesté de leur accorder des marques de sa bonté et de sa satisfaction. >»
Le 28, il écrivit au roi :
« Sa Majesté est instruite du zèle avec lequel le sieur Hector, capitaine de vaisseau, qu'elle avait chargé de conduire de la Vilaine à Brest les vaisseaux le Glorieux et le S^ohina;, s'est acquitté de cette mission. Il n'a épargné ni dépenses, ni soins, pour en assurer le succès. Sa Majesté ayant accordé des récompenses à tous les officiers qui ont été employés dans cette opération, le sieur Hector serait aussi dans le cas de recevoir quelques nouvelles marques de la satisfaction de Sa Majesté. Il commandait l'un des deux premiers vaisseaux qui sont
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Quoiqu'il n'eût pas encore atteint le but auquel il prétendait, qu'il y avait loin du point de départ au point où il était arrivé ! Pauvre garde, dénué de toutes ressources, d'Hector, dix-huit ans auparavant, s'embarquait confiant dans l'avenir, mais commençant la vie par de rudes épreuves; et aujourd'hui les salons de Versailles s'ouvraient devant le brillant capitaine de vaisseau ; son nom était dans toutes les bouches ; il assistait au lever et au coucher des princes ; il devenait un des familiers de la cour! Mais s'il y faisait de fréquentes apparitions, il n'y restait jamais bien longtemps, la marine ayant pour lui plus de charmes que toutes les pompes royales. La chasse même, qu'il avait tant aimée aux jours de sa jeunesse, ne lui était plus qu'une rare distraction. La mer seule avait la puissance de l'attirer.
sortis de la Vilaine, et il a obtenu 9n cette considération une pension de 500 livres sur l'Ordre de Saint-Louis. Il a été fait capitaine à la rentrée à Brest du vaisseau VEveillé, dont il avait le commandement sous les ordres de M. de Ternay. Il a conduit seul la dernière expédition, pour laquelle on propose à Sa Majesté de lui accorder une pension de 1,500 livres sur le fonds des Invalides de la marine. »
Le même jour, Ghoiseul fit connaître au comte d'Hector le succès de sa démarche ;
Versailles, 28 mal 17G2.
« Le roi vous a déjà témoigné, Monsieur, sou contentement de l'intelligence et de l'activité avec lesquelles vous avez rempli la dernière mission qui vous avait été confiée. Sa Majesté, pour vous donner de nouvelles marques de sa confiance et de sa satisfaction, vient de vous nommer au commandement du vaisseau le Minotaure, et de vous accorder une pension de 1,500 livres sur les Invalides de la marine. Je vous annonce avec plaisir ces grâces, et je suis bien persuadé que votre zèle et vos talents vous mettront à la portée d'en mériter d'autres, que je serai toujours empressé de vous procurer. — Le duc de Choiseul. »
Une expédition se préparait contre Rio-Jarieiro. Le comte d'Hector désirait en faire partie, mais le duc de Ghoiseul, qui avait sur lui d'autres vues, n'accéda pas immédiatement à la demande qu'il lui en fît.
On se rappelle qu'après le désastre de la journée des Cardinaux, la flotte du maréchal de Gonflans s'était réfugiée, partie dans la Vilaine, partie dans la Charente. Le duc de Ghoiseul proposa au comte d'Hector de tenter, pour la seconde, ce qu'il avait si bien fait pour la première, et, avec cette séduction de langage qui lui était familière, il fit briller à ses yeux toute la gloire que pouvait donner à son nom le succès d'une pareille entreprise, tous les avantages matériels qu'il en pourrait tirer. « Si Louis XIV a donné terre et château au grand Duquesne, lui dit-il, je vous promets que Louis XV ne fera pas moins pour vous. »
Le comte d'Hector avait deux motifs pour résister à la tentation qui d'abord s'était emparée .de son âme: l'expédition fort chanceuse pouvait tourner à mal ; dans le cas contraire, le succès porterait atteinte à l'honneur des capitaines de vaisseaux, qui tous l'avaient déclarée impossible. Il en exagéra donc à dessein les difficultés, et supplia le ministre de renoncer à un projet si compromettant pour notre marine. Ce ne fut pas sans regret, ni sans lui avoir témoigné une certaine froideur, que le duc de Ghoiseul se rendit à ses raisons. Il lui confia pourtant le commandement du vaisseau le Mlnotaure. Ce vaisseau faisait partie de l'escadre de M. Beaussier à destination de Rio-Janeiro. Un sentiment tout personnel poussait d'Hector à cette campagne. Son père avait été blessé devant Rio-Janeiro, et l'un de ses oncles
y avait été lâchement assassiné. Bien que Duguay-Trouin en eût tiré une vengeance éclatante, il ne se tenait pas pour satisfait, et croyait qu'il était de son devoir d'y ajouter la sienne propre.
La paix vint mettre fin à ses idées belliqueuses. Un courrier extraordinaire en apporta la nouvelle à Brest au moment où l'escadre allait prendre la mer. Le Minotaure et un autre vaisseau étaient déjà sous voile ; de l'île d'Ouessant on signalait les Anglais, quand les chants de guerre furent remplacés par les doux chants de l'hymme de la paix.
Le désarmement devint général : seuls le Minotaure et trois autres vaisseaux en furent exceptés. Ils eurent pour mission d'aller prendre possession de celles des colonies que le traité nous restituait.
Si les vieux capitaines ne pouvaient pas pardonner à d'Hector sa fortune militaire, il en était bien dédommagé par les faveurs de la cour et l'empressement que les jeunes officiers de marine mettaient à servir sous ses ordres. Au commencement de la campagne, tous se disputaient cet honneur.
Le Minotaure avait plus de mille hommes de troupes à son bord. L'encombrement y développa des maladies, un grand nombre de soldats moururent pendant la traversée. Au retour, une violente tempête le sépara du reste de l'escadre. Quoiqu'il en eût beaucoup souffert, quoiqu'il fît eau par plus d'un point, il arriva pourtant à Brest sans autre accident.
La paix, qu'il était loin d'avoir désirée, rendit le comte d'Hector au monde où nul ne tenait mieux sa place. Pour y faire bonne figure, il s'associa au comte
de Soulanges, son beau-frère et son ami. Ils tinrent maison ensemble, eurent leurs jours de réception, virent la meilleure société remplir leurs salons. Bien que ce genre d'existence fût fort dans ses goûts^ le comte d'Hector n'acceptait pas sans quelques regrets une vie de repos et d'oisiveté. Il soupirait après le jour où il pourrait reprendre la mer. Mais les occasions de faire campagne étaient devenues si rares qu'il lui fallut toutes les faveurs dont il jouissait à la cour pour obtenir du roi un commandement.
Le 8 septembre 1768, il reçut l'ordre de faire l'armement du SpMnœ, qui devait conduire le chevalier de Rohan aux îles de France et de Bourbon, dont il avait été nommé gouverneur. Le comte d'Hector s'embarqua sous ses ordres. Aussitôt que le duc de Rohan fut rendu à son poste, d'Hector prit le commandement du SpMnœ, et, après avoir rempli quelques instructions particulières, revint désarmer à Brest, où il arriva le 12 janvier 1770. Sa campagne avait duré une année. A son retour il apprit que, pendant son absence, il avait été nommé major de la marine au port de Brest. Cette nomination le flatta d'autant plus que la place de major delà marine était l'objet de bien des convoitises, et qu'il ne l'avait nullement sollicitée. La disgrâce du duc de Ghoiseul, qu'une intrigue de cour renversa peu de temps après, lui causa une affliction plus grande encore que son avancement ne lui avait causé de joie. A une époque d'afîaissement politique, Ghoiseul avait toujours porté haut l'honneur national, et quand l'ambassadeur d'Angleterre avait voulu prendre un ton menaçant vis-àvis de la France, il lui avait répondu fièrement : « Vos
menaces ne m'empêcheraient nullement de mettre à exécution les projets que je crois utiles à mon pays.» Le duc de Ghoiseul avait été pour beaucoup dans l'avancement du comte d'Hector, qui lui rendait en attachement toute la confiance qu'il avait en lui.
Les successeurs de Ghoiseul n'étaient pas faits pour le faire oublier. Ce qui mit le comble au chagrin du comte d'Hector, c'est qu'on lui fit l'injustice de prétendre qu'il avait provoqué une ordonnance déplorable rendue par l'un d'eux, ordonnance qu'il avait blâmée ouvertement, loin d'en avoir été l'instigateur. Il se crut obligé derepousser cette imputation par un écrit qu'il rendit public. Mais la calomnie n'est pas facile à désarmer, et, malgré sa protestation, il ne manqua pas de gens qui n'en continuèrent pas moins leurs attaques déloyales.
Le premier mariage du comte d'Hector n'avait pas été heureux. Devenu veuf, il épousa, en secondes noces, Mme de Keruzoret, veuve elle-même d'un chef d'escadre de ce nom et fille du comte de Kerouartz, président au Parlement de Bretagne. Mme de Keruzoret était une femme d'une grande distinction, d'une rare énergie et d'un noble caractère. Le comte d'Hector trouva dans cette seconde union tout ce qui lui avait manqué dans la première, une compagne digne de lui, fière de son mari, l'aimant pour lui-même et, quand le devoir venait séparer les époux, cachant ses larmes sous un sourire, parlant du bonheur qu'il y aurait à se revoir.
La paix avec l'Angleterre ne devait pas être éternelle. Dès l'année 1776, les esprits clairvoyants ne doutaient pas de sa rupture prochaine.
Le comte d'Hector, à peine convalescent d'une grave maladie du foie qui l'avait obligé à aller passer un mois aux eaux de Bourbonne, oublia ses souffrances et vint prendre le commandement de V Actif, sur lequel le comte Duchaffault , commandant de l'escadre , avait arboré son pavillon. Il s'agissait d'une campagne d'évolutions, pendant laquelle les équipages eurent beaucoup à souffrir de la maladie. Tout entier à son devoir, d'Hector ne songeait guère à sa santé. Son commandant s'en occupait plus que lui. Le 25 septembre 1776, il écrivait à M. de Sartine : « Il ne faut pas me laisser longtemps dans la rade de Brest où je ne suis d'aucune utilité. Le zèle de M. d Hector le porterait peut-être à continuer la campagne. Par l'intérêt que je sais que vous prenez et que j'y prends, je dois vous dire qu'il a besoin d'un peu de repos. C'est un officier plein de zèle et de bonne volonté que le roi aurait de la peine à remplacer *. »
Le comte d'Hector ne paraît pourtant pas avoir pris le repos que Duchaffault croyait nécessaire à sa santé, puisque à la même époque nous le trouvons mettant la plus grande activité dans son service. Nous avons eu sous les yeux neuf lettres écrites de sa main au commencement de l'année 1777 : toutes témoignent de son activité, aucune de sa maladie. On y trouve aussi à chaque ligne le désir, alors général à bord de nos vaisseaux, de se mesurer avec les Anglais,
Son équipage était composé de matelots qui n'avaient jamais servi dans la marine roj^ale ; il les exerçait sans cesse et ce n'était pas sans besoin. Le 15 avril 1777,
* Archives du ministère de la marine.
V Actif ayant éprouvé un coup de vent très violent, cVHector écrivit au ministre : « fai trouvé plus de tonne volonté que de ressource dans ynon équipage, La manœuvre des gros vaisseaux, surtout dans le mauvais temps, étonne des gens qui ne sont habitués qu'à celle des barques ou bateaux. Je leur fais pratiquer sans cesse ce qu'on leur enseignait en rade. C'est ici le vrai et le grand théâtre, la rade n'en est que l'image. Mais j'ai l'honneur de vous assurer, Monseigneur, que, d'après les progrès que j'aperçois depuis huit jours et le zèle avec lequel l'état-major me seconde, j'aurai un bon équipage à mon retour à Brest. Je joins, autant que possible, les instructions de guerre et celles de navigation. Je mets et exerce souvent chacun à son poste, et l'instruis de ce qu'il doit faire en cas d'action...
« Je n'ai point eu connaissance d'aucun vaisseau anglais. J'ai l'honneur de vous assurer, Monseigneur, que, si j'en trouve, je serai aussi honnête que vous le prescrivez, avec leurs commandants, mais on ne peut plus strict pour tout ce qui peut intéresser l'honneur du pavillon. »
Ce fut au retour de cette campagne d'évolutions, qu'à vingt-trois jours d'intervalle, Brest reçut la visite de deux personnages dont la présence attira un grand concours de curieux. Le comte d'Artois y fit son entrée le 14 mai 1777, et repartit le 20. Pendant son séjour, son temps se partagea entre l'inspection du port, des vaisseaux, des ateliers, des magasins et le plaisir de la danse et des spectacles.
Le voyage de Joseph II fut plus sérieux et fit presque événement. Les récits qu'on en a faits sont un peu con-
tradictoires. Avide de tout voir et de tout apprendre, d'une grande simplicité dans les manières, le jeune empereur, ont dit quelques-uns, fort empressé auprès des maîtres et des simples ouvriers, se montrait un peu dédaigneux pour les chefs de la marine. D'autres, en bien plus grand nombre, ont protesté contre cette accusation de coureur de popularité. Suivant eux, il fut pour tous indistinctement plein de grâce et d'affabilité ; pas une voix discordante ne se fit entendre au milieu du concer^ d'éloges dont il était l'objet : « Il est charmant, écrivait Duchaffault, et a emporté les suffrages de tout le monde. »
Quelques années après, l'empereur et l'impératrice de Russie honoraient également de leur présence le port de Brest, et si Paul V ne se fit pas en France charpentier de navires, comme Pierre I*"" l'avait fait en Hollande, il n'en étudia pas avec moins de soin notre marine. Le comte d'Hector l'initia à tous ses détails, et, aux jours de l'adversité, l'empereur lui donna des gages du souvenir qu'il en avait gardé.
La guerre, qui depuis longtemps était dans tous les cœurs, éclata enfin, et la bataille d'Ouessant vint apprendre à l'Angleterre qu'elle avait une rivale sur les mers.
Dans cette célèbre journée, le comte d'Hector commandait le vaisseau V Orient, de 74 canons. Sa belle conduite lui attira l'estime du comte d'Orvilliers, estime dont il s'est honoré toute sa vie *. Le sentiment de respect qu'il avait pour ce grand homme allait
* Mémoires manuscrits du comte crilector.
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jusqu'à la vénération, et lorsque plus tard il remplit au port de Brest la place que d'Orvilliers avait occupée, il ne cessa jamais de le prendre pour modèle. Il est bien vrai que jamais homme ne montra plus de vertutet de courage, dans l'adversité comme dans la prospérité.
Quand, après une seconde campagne sur laquelle la France avait fondé ses plus grandes espérances et rêvé l'humiliation de l'Angleterre, campagne que la lenteur de l'armée espagnole et la maladie réduisirent à des proportions bien mesquines, l'opinion, si prompte à s'égarer, en eut fait retomber la responsabilité sur le comte d'Orvilliers, et que, frappé dans sa tendresse de père par la mort de son fils unique, frappé dans son honneur militaire par la perte de son commandement, cet homme aux vertus antiques eut accepté sans murmure les coups qui lui venaient de la main de Dieu et ceux qui lui venaient de la main des hommes, ce fut à la maison de campagne du comte d'Hector qu'il alla passer les derniers jours qu'il donnait au monde. Il n'en sortit que pour s'ensevelir dans une retraite profonde.
Plus heureux que le comte d'Orvilliers, d'Hector fut nommé chef d'escadre, le 4 mai 1779.
D'Orvilliers aj-ant été remplacé dans le commandement du port de Brest par le comte de Guichen, d'Hector en fut nommé directeur général. Quelques jours après, de Guichen était appelé à un autre commandement et d'Hector prenait sa place, d'abord par intérim, et bientôt définitivement. Ce n'était pas une sinécure offerte à ses loisirs. Le comte d'Estaing arrivait d'une longue campagne d'Amérique et sa flotte avait besoin de réparations. Gomme il fallait qu'elle reprît promptement la mer, le
commandant du port reçut l'ordre d'y mettre la plus grande activité. On était aux jours les plus courts de l'année. Contrairement aux errements de la marine, il ordonna, la nuit venue, de travailler aux flambeaux jusqu'à minuit. Le premier vaisseau était entré dans le port de Brest le 13 janvier ; le 22 avril, le comte de Grasse se trouvait prôt à partir avec une flotte de vingt-six vaisseaux de ligne, de plusieurs frégates et corvettes, escortant un convoi de plus de soixante bâtiments marchands. Le maréchal de Gastries, en ce moment ministre de la njarine, voulant en juger par ses propres yeux, se rendit à Brest avec un nombreux cortège d'officiers supérieurs. Six jours après, cette belle flotte faisait voile pour l'Inde et défilait devant le ministre au cri prolongé de : Vive le roi ! Le maréchal déclara que cette journée avait été la plus émouvante de sa vie.
L'événement trompa toutes les espérances. Des vents contraires s'étant levés pendant la nuit qui suivit sa sortie, les Anglais en profitèrent pour l'attaquer avec des forces supérieures, et, quoi que pût faire M. de Soulanges qui en commandait une division, plusieurs de nos vaisseaux restèrent aux mains de l'ennemi.
Ce désastre causa une peine extrême au comte d'Hector ; il avait conseillé le départ de la flotte ; M. de Soulanges était son beau-frère *, c'était le premier revers qu'il éprouvait, et ses ennemis n'allaient pas manquer de l'en rendre responsable. Il supplia donc le ministre de le décharger de son commandement et de l'employer ailleurs. Non seulement le ministre "n'en voulut rien faire, mais il mit tout en œuvre pour le consoler dans son affliction.
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Pendant son séjour à Brest, le maréchal de Gastries avait visité les chantiers, les magasins, les arsenaux» tout ce qui était du ressort de la marine, et avait vivement témoigné la satisfaction que la bonne tenue du port lui faisait éprouver. D'Hector, en reportant l'honneur à ses officiers, les recommanda au ministre, qui promit d'en tenir bonne note et d'appeler sur leurs services l'attention du roi. Quant au commandant du port, il voulut qu'à l'avenir rien ne lui fût caché des instructions transmises aux escadres, pour qu'en cas d'événements il pût agir sans attendre ses ordres.
Il lui donna des marques de confiance bien plus grandes encore. Après lui avoir dit que la fortune se jouait souvent des combinaisons les plus habiles, et qu'on ne pouvait répondre des coups du sort, il voulut que la nomination de tous les commandants de frégates et de bâtiments inférieurs lui appartînt. Cette prérogative tout à fait exceptionnelle, et qui jusque-là n'avait été accordée à personne, mettait d'Hector en position de récompenser de braves officiers qui, faute de protections, n'obtenaient pas les commandements dont ils étaient dignes. Mais, à côté de cette satisfaction, se trouvaient bien des ennuis. H allait en effet être assiégé de demandes ; les grands seigneurs particulièrement n'y manqueraient pas pour leurs protégés. Dans le cas d'un refus, ils lui en garderaient certainement rancune et le desserviraient. H remercia donc le maréchal de Gastries, le suppliant de ne pas le charger d'une pareille responsabilité. Il avait un autre motif pour désirer reprendre la mer. Il savait qu'à Versailles une cabale puissante, à laquelle le nom de la reine se trouvait mêlé, travaillait contre lui. Très
dévoué au marquis de Yaudreuil, le parti auquel elle appartenait disait partout qu'il était bien plus glorieux d'exposer sa vie en tirant le canon que de préparer tranquillement et sans aucun danger des armements dans un port. Ses ennemis ajoutaient que le comte avait été, au préjudice d'officiers plus anciens que lui dans la marine, trop magnifiquement récompensé pour des expéditions dont on avait exagéré le mérite ; qu'aujourd'hui M. de Yaudreuil rendait en Amérique des services bien autrement signalés -, qu'il était temps enfin que chacun fût mis à sa place. Ces propos et bien d'autres revenaient au comte d'Hector, qui écrivait lettres sur lettres au ministre, lui demandant, comme une grâce insigne, de permettre qu'il prît une part active à la guerre, pour ôter à ses ennemis tout prétexte de le discréditer.
La campagne la plus brillante ne lui aurait pas procuré de plus grands avantages que ceux qui lui furent accordés à cette occasion. Le ministre lui répondit :
« J'ai mis sous les yeux du roi, Monsieur, votre lettre. Sa Majesté m'a chargé devons mander qu'elle est très persuadée que vous la serviriez très glorieusement à la mer, mais en même temps, elle a cru que personne ne pourrait le faire aussi utilement que vous, dans la place que vous occupez, et où elle attend de votre zèle que vous resterez. Quant à l'inquiétude que vous avez témoignée sur les démarches qu'on pourrait faire ici pour reprendre un rang que vos services vous firent accorder, Sa Majesté vient de la faire cesser, en signant, en ma présence, votre brevet de lieutenant général. Elle
me charge de vous prescrire de n'en point parler, cette grâce ne devant être connue que lorsqu'il lui plaira de vous en faire d'autres. Elle veut encore que M. Devienne ne prenne rang qu'après vous, ce qui a lieu tant pour le service que pour le rang. >
A peu près à la même époque, un incendie, qui détruisit un des plus beaux vaisseaux de notre marine et faillit s'étendre dans des proportions considérables, éclata dans le port de Brest. Pendant que le comte d'Hector surveillait les réparations que l'on faisait au vaisseau Y Actif, le cri au feu vint jeter l'alarme autour de lui. Le vaisseau la Couronne était en effet la proie des flammes. Un clou enfoncé dans la soute aux poudres avait rencontré un gravier, et de leur choc s'était dégagée une étincelle. Le feu, mis à une traînée de poudre, s'était propagé avec la rapidité de l'éclair. Au bout de quelques secondes, les flammes sortaient par tous les sabords. Un compatriote du comte d'Hector, Buor de la Gharoulière, et M. de Kereau, qui se trouvaient à son bord, se cramponnèrent pour en descendre à un câble amarré à la galerie du vaisseau ; les ouvriers se jetèrent à la mer.
Le comte d'Hector accourut. Les navires voisins étaient dans le plus grand danger, et déjà les plombs de la toiture de la corderie commençaient à fondre. Il donna l'ordre d'entraîner la Couronne avec des grappins et d'y pratiquer des voies d'eau. Le feu avait pris à trois heures et demie de l'après-midi ; il ne fut éteint qu'à onze heures et demie du soir. On ne sauva du vaisseau que la carène, le doublage et la figure de l'avant.
Cette perte causa une grande affliction dans le port de Brest, et tel était dans ce moment le patriotisme dont les cœurs étaient animés, que l'état-major, les officiers et sous-officiers se cotisèrent pour subvenir aux frais de sa reconstruction et y travaillèrent euxmêmes.
Il n'y avait que vingt-huit mois que d'Hector était chef d'escadre, et, au moment où une trame s'ourdissait contre lui, il recevait le grade de lieutenant général qui lui avait déjà été annoncé. Un avancement aussi rapide le combla de joie ; il écrivit au roi pour lui en témoigner sa vive reconnaissance et l'assurer de son entier dévouement.
Le 20 mai 1783, vingt ans après avoir signé une paix honteuse, la France reprenait le rang qui lui appartenait en Europe. Un traité conclu avec la Grande-Bretagne mit fin à la guerre. Pendant cinq années, notre marine avait lutté contre celle de l'Angleterre, quelquefois avec des revers, plus souvent avec des avantages. Ainsi, au moment où on l'avait crue anéantie, elle s'était relevée, et par de brillants combats avait effacé la honte de ses anciennes défaites.
Cette guerre avait couronné la fortune du comte d'Hector. Capitaine de vaisseau quand elle avait commencé, il était aujourd'hui lieutenant général, portait le cordon rouge de Saint-Louis, et l'ensemble des traitements qui lui étaient alloués s'élevait à quarante-deux mille livres.
n arriva alors ce que l'on voit en France, la paix fit négliger un peu l'entretien de nos vaisseaux. Après de longues campagnes, ils avaient pourtant besoin de gran-
des réparations, Le comte d'Hector appela l'attention du ministre sur le port de Brest dont le matériel était devenu insuffisant. Il lui fit comprendre de quelle importance il était de ne pas laisser le corps de la marine s'endormir dans le repos. Des escadres furent alors armées pour des campagnes d'évolutions, et l'on se tint prêt à tout événement.
En même temps, de grands travaux se faisaient à Cherbourg. Louis XVI ayant résolu de les visiter, ordre fut donné aux comtes Albert et d'Hector d'aller le recevoir.
Le maréchal de Gastries avait devancé le roi de quelques jours. Le comte d'Hector fut chargé de se tenir près de Sa Majesté, pendant tout le temps de son séjour à Cherbourg, pour lui donner les éclaircissements qu'elle pourrait désirer et répondre à ses questions.
Louis XVI s'était beaucoup occupé de la marine ; il s'informa de tout, des travaux du port, de la construction des vaisseaux, de la navigation, du personnel des officiers, des titres qu'ils pouvaient avoir à l'avancement. Les détails dans lesquels il entrait, la connaissance qu'il montrait des différentes parties du service, ses éloges et ses critiques également justes, surprirent d'Hector et lui prouvèrent que la marine allait être entretenue sur un pied respectable. Desexercices furent faits par les équipages, et six frégates donnèrent l'image d'un combat. Monté sur le Patriote, le roi visita la côte et le bassin, cherchant toujours à s'instruire auprès des officiers de marine, et. très attentif aux réponses qu'il en recevait.
Pendant les quatre jours qu'il passa â Cherbourg, le
peuple lui fit l'accueil le plus eûtliousiaste. « Quand il s'embarquait dans son canot, nous dit le comte d'Hector dans ses mémoires *, les femmes accouraient au rivage, les hommes se mettaient à la mer pour le voir de plus près. » S'il revenait, ils poussaient au canot et le conduisaient à .terre. Cherbourg était tout à la joie et à l'amour de son roi. Nul ne pouvait prévoir qu'un jour viendrait où ces sentiments dont toute la France paraissait animée se changeraient en des haines implacables et féroces.
En quittant Cherbourg, Louis XVI chargea d'Hector de l'inspection générale des ports de la France, dans le but de leur appliquer autant que possible des règles uniformes. C'était un travail tout nouveau qui demandait beaucoup de soins et études ; d'Hector se munit de toutes les pièces qui lui étaient nécessaires, et pria le ministre de lui adjoindre le chevalier de Marigny, major de la marine, dont les connaissances spéciales pouvaient lui être d'un grand secours.
Cette demande n'ayant soulevé aucune objection, il visita, avec le chevalier de Marigny, Lorient, Rochefort, Bordeaux, Marseille et Toulon, s'efforçant d'appliquer à ces ports le système d'unité qui entrait dans les idées du roi. Son inspection dura trois mois,' après lesquels il se rendit à Versailles. Le ministre réunit aussitôt le conseil de la marine, et, dans de nombreuses et longues séances, toutes les questions qui lui furent soumises par le comte d'Hector furent mûrement examinées. Ce n'était pas seulement d'affaires d'administration qu'il s'agissait;
* Les mémoii'os du comte d'Hector sont restés inédits.
> LE COMTE d'HECTOU 129
d'Hector avait remis des mémoires sur toutes les branches du service, sur les vaisseaux, l'état où ils se trouvaient, leur durée ordinaire, le besoin de les entretenir, la nécessité d'en construire de nouveaux, si l'on voulait que la marine restât florissante.
Avant son départ, le ministre témoigna au comte d'Hector combien il était satisfait de ses services, et lui annonça que le roi l'avait chargé de le conduire dans son cabinet. Lorsqu'il s'y présenta, Louis XVI était seul, n dit au comte qu'en recevant un des meilleurs serviteurs de l'Etat, il avait le regret de ne pas pouvoir le récompenser. suivant son mérite, en lui décernant la décoration de grand-croix de l'ordre de Saint-Louis' mais que le nombre de ces décorations était limité, et qu'il n'y en avait pas de vacante en ce moment. En attendant qu'il reçût la première qui se trouverait disponible, il lui apprit qu'il venait de le faire inscrire pour une pension de six mille livres, réversible sur la tête de la comtesse.
De retour à Brest, d'Hector s'empressa de mettre à exécution les résolutions arrêtées dans le conseil de la marine. La puissance navale de la France, quoique grande en ce moment, n'était pourtant point arrivée au point où le gouvernement espérait la porter. D'Hector donna des ordres dans tous les ports pour que, conformément aux intentions du roi, de nouveaux vaisseaux fussent mis sur les chantiers. Des fonds furent affectés à cet objet, les magasins, les arsenaux s'approvisionnèrent de tout ce qui était utile, et le corps des officiers, exercé depuis la paix par de nombreuses campagnes d'évolutions, n'eut plus de rival en Europe.
Pour faire ombre à ce brillant tableau, l'horizon politique se rembrunissait, Torage grondait en s'approchant et la tempête révolutionnaire allait renverser l'édifice auquel la France venait de consacrer une partie de ses trésors. Notre marine, dans ce moment si puissante, devait succomber^, moins sous les coups de l'ennemi que sous ceux de la révolte. Nous avons vu d'Hector, à son entrée au service, pauvre, ignoré, mais ayant l'avenir devant lui ; nous le trouvons riche d'honneurs et d'argent ; son nom est connu du monde entier : et cependant combien son sort est plus à plaindre ! Les épreuves de sa jeunesse ne sont rien, en effet, à côté de celles qui l'attendent, épreuves à travers lesquelles il nous reste à le suivre.
Nous sommes en 89 et les idées d'émancipation ont pénétré toutes les classes de la société ; le grand mouvement^ en s'étendant dans les armées de terre et de mer, a rompu tous les liens de la discipline et si l'amour de la patrie et de la liberté va nous créer bientôt une admirable armée, il n'en sera pas ainsi de la marine militaire qui, privée de ses officiers, ne pourra qu'illustrer ses défaites.
DHector se soumit aux nouvelles institutions que se donna la France, bien qu'il ne les adoptât pas. Si disposé qu'il fût, en effet, à tous les sacrifices personnels, un vieux marin comme lui, qui avait plus étudié son métier que les théories sociales du XVIIP siècle, ne pouvait pas être bien enthousiaste d'une révolution qui détruisait la marine, en y introduisant la licence et l'insubordination, dont les excès enfin voilaient souvent la grandeur.
Pour se conformer aux ordres du ministre de la marine, d'Hector ne faisait rien sans consulter le conseil général.
Le 24 juillet, une dèputation de ce conseil vint le sommer de prendre la cocarde tricolore. D'Hector répondit qu'il ne pouvait pas la porter, sans que l'ordre lui en eût été donné, qu'il s'attendait à le recevoir bientôt, et qu'alors il ne ferait aucune difficulté de l'accepter. La dèputation insista en prenant un ton auquel le commandant du port de Brest n'était pas habitué, et en le prévenant qu'elle reviendrait à la charge. L'orateur de la bande était un fourrier cassé de son grade par M. de Marigny, et qui aujourd'hui, en sa nouvelle qualité d'huissier, adressait à ses anciens chefs une véritable sommation, pour forcer ces valets royaux à se dépouiller de la livrée de Vesclavage. Dans son mémoire justificatif du 4 vendémiaire an III, où il s'exprime ainsi, il ajoute : « Déjà et avant eux, les soldats de la garnison s'étaient décorés des couleurs libres, parce que déjà, avec quelques autres patriotes, j'avais couru les casernes, pour y dogmatiser révolutionnairement les défenseurs de la patrie qui, par nos leçons civiques, ne tardèrent pas à se ranger sous la bannière de la liberté, et à montrer à leurs chefs orgueilleux le signe tricolore dont ils venaient de s'orner, emblème de leur bonheur futur. * » Par le style on peut juger de l'homme.
Pour prévenir les malheurs qui pouvaient être la conséquence d'un refus ou même simplement d'un
* Histoire de Brest, par M. Levot.
132 DIOGRAPIIIES VENDÉENNES
retard, d'Hector n'attendit pas l'ordre dont il avait parlé, et se présenta à la municipalité, accompagné de huit officiers et de M. de Murinais, commandant des quatre évêchés de la Basse-Bretagne. Tous ensemble ornèrent leur chapeau de la cocarde tricolore qui leur avait été offerte.
Quelque pénible qu'il fût pour lui de n'avoir plus qu'un semblant d'autorité, le commandant du port était bien décidé à rester à son poste, tant que la position serait tenable, tant qu'il pourrait être utile au roi et à la France. Malgré ses soixante-dix ans, il redoublait donc d'activité, ne se reposant ni le jour ni la nuit. Le 27 juillet, il écrivait au ministre : <t J'ai souvent fait envisager à la municipalité et aux habitants honnêtes combien le trésor qui existait à Brest exigeait qu'ils ne prissent pas les impulsions des autres villes ; mais la jeunesse est vive, les gens qui n'ont rien à perdre ont un grand désir de gagner. Les têtes froides et sages ont beaucoup de peine, dans ces temps de trouble, à se faire entendre. Je dois des éloges à ces derniers, ainsi qu'à toutes les personnes qui ont de l'autorité ; elles ont parfaitement exécuté ce que je leur ai observé pour la conservation du port, combiné avec moi tout ce qui pouvait l'assurer, et souvent protesté qu'elles me seconderaient dans ma défense. Malheureusement cette saine partie et la jeunesse honnête n'avaient pas la prépondérance dans les nombreuses et tumultueuses assemblées qui régnent depuis douze ou treize jours, et où il se faisait sans cesse les plus dangereuses et les plus incendiaires motions. Hier était un jour que je craignais infiniment, il était le jour des réjouissances
LE COMTE D'IIECTOU 133
de la ville * et de la réception du maire à la tête de la milice bourgeoise. M. le comte de Murinais et moi avons arrangé, avec la ville, tout ce qui pouvait lui être agréable et maintenir le bon ordre. Nous avons assisté à toutes les cérémonies auxquelles nous avons été invités, allumé même le feu de joie. Je finis par engager M. le maire et plusieurs officiers du corps de ville et électeurs, de venir à la comédie dans ma loge, avec M. de Murinais et différents chefs de corps. Cette réunion a été fort applaudie par le parterre et contribuera, je le pense, à réunir les esprits. J'ai pensé, Monseigneur, que ne recevant point d'ordres, ne pouvant, comme j'ai l'honneur de vous le marquer, compter que faiblement sur mes moyens, je devais céder aux circonstances, pour ne point perdre avec éclat. Aucune partie de mon autorité n'est entamée. Je commande aussi complètement que je l'ai fait jamais ; mais cette manière de conserver m'a été quelquefois bien pénible. J'ai évité qu'on s'en aperçût, et quand j'ai cédé, j'ai fait en sorte qu'on ne pût croire que c'était à la force. Voilà au vrai l'état des choses. Vous sentirez facilement. Monseigneur, combien je suis impatient de savoir si ma conduite obtient votre approbation ; pour la bien juger, il eût fallu être sur les lieux. J'aimerais mieux faire dix campagnes de guerre que d'entretenir dix jours d'une pareille paix. Pendant ces dix jours, la surveillance dans le port a été poussée à un point extrême et tous les postes étaient doublés. MM. de la Porte-Vezins, de Marigny et moi faisons des inspections continuelles.
* Ces réjouissances avaient pour cause la réunion des trois ordres. T. III 8
Messieurs les commandants d'escadre et tous les officiers m'ont bien secondé, et je leur dois de grands éloges. Je vais diminuer cet excès de surveillance, mais toujours conserver celle que je crois nécessaire. Toutes les précautions que prend la ville, pour se débarrasser des étrangers inconnus qui s'étaient accumulés ici depuis quelque temps, diminuent mes craintes et me facilitent les moyens de prévenir et de parer les événements ^ »
On peut juger par cette lettre de ce que devait souffrir le commandant d'un corps aussi fier que l'était celui de la marine. Oui, il eût mieux valu pour d'Hector faire dix campagnes et s'exposer à toutes les horreurs de la guerre, que de traverser de pareilles épreuves ! et encore, il n'est qu'au commencement. Bien qu'il cherche à se faire illusion et qu'il prétende n'avoir rien perdu de son autorité, elle lui échappera, au contraire, chaque jour davantage ; désormais il ne pourra plus la ressaisir.
Gomme dans tous les temps de trouble, les bruits les plus absurdes et les plus malveillants étaient ceux que la multitude accueillait de préférence. Sans qu'on sache d'où elle part, la nouvelle se répand tout à coup que le château est miné. Le régiment de Beauce qui est caserne crie à la trahison et va se révolter, quand l'autorité municipale accourt, M. de Murinais en tête, et, en présence des soldats, pratique des fouilles générales, prouvant ainsi que les bruits répandus sont une abominable calomnie qui, demain, sera remplacée par une calomnie nouvelle.
Le 31 juillet, les troupes et la marine prêtèrent le
* Histoire de la ville et du port de Brest,
serment prescrit par l'Assemblée nationale. Quoiqu'il eût un certain cachet révolutionnaire, il ne contenait rien qui pût arrêter le royaliste le plus dévoué à la couronne *. M. de Murinais, commandant des troupes, y mit pourtant de la mauvaise grâce, ce qui produisit un effet fâcheux.
« Au quartier de la marine, dit M. Levot dans son Histoire de Brest, le conseil reçut un tout autre accueil. On ne crut pas à sa sincérité, mais on sut gré de leur dissimulation à ceux qui l'enveloppèrent de formes courtoises et de démonstrations patriotiques. M. d'Hector s'avança au devant du conseil et lui témoigna la plus grande cordialité. Les cinq divisions du corps royal des canonniers-matelots et la compagnie d'ouvriers artilleurs étaient rangés en bataillon carré. Au centre droit étaient M. le comte d'Hector, plusieurs officiers généraux et M. le vicomte de Marigny, major-général, qui, sur l'ordre du commandant, fit lever la main aux soldats et
* (( Nous jurons d'être fidèles au roi et à la nation, nous jurons de respecter la religion, le culte et ses ministres ; nous jurons de ne jamais porter les armes contre les citoyens avec lesquels, au contraire, nous déclarons contracter une union défensive et offensive contre toute atteinte que quelque puissance que ce soit porterait ou voudrait porter aux droits sacrés de la liberté individuelle et de la propriété ; nous jurons que nous n'inquiéterons ni directement, ni indirectement aucun individu, soit civil, soit militaire, de quelque rang, grade et condition qu'il soit, pour raison de l'union formée avant le serment entre les citoyens ; nous jurons de nous soumettre aux lois tant civiles que militaires qui seront adoptées et sanctionnées par l'Assemblée nationale, selon leur forme et teneur ; nous jurons que nous défendrons, jusqu'à la dernièr'e goutte de notre sang, la puissance, la gloire et la prospérité du roi et de la nation. »
prononça le seraient en leur nom, avec une énergie que sa stature martiale rendait plus saisissante. M. d'Hector ajouta à l'émotion générale en prononçant lui-même la formule. Après quoi, la musique exécuta le fameux quatuor de Lucile : Où peiU-onétremieuœ... devenu air national, depuis qu'il avait retenti aux oreilles de Louis XVI, après la prise de la Bastille.
Le 6 septembre, M. le lieutenant général comte de Thiard, commandant de la province de Bretagne, était en inspection au port de Brest. Il se montra le très humble serviteur de la municipalité et s'effaça complètement devant elle. D'Hector en souffrit dans sa dignité de commandant du port, et le 16, il écrivit au ministre : « J'avais pensé que M. le comte de Thiard apportait des pouvoirs qui, en lui donnant la place que j'occupais, le mettraient à même d'avoir une tout autre intluence que la mienne, mais j'ai vu qu'il était obligé de céder à tout ce que la municipalité désirait, ce qui ne peut amener un meilleur état de choses. »
D'Hector ajoutait:
« Je remets à M. le marquis de la Porte -Vezins le commandement du port. Il a souvent rempli, en chef, tous les détails du port, et il est tout aussi en état que moi de seconder M. le comte de Thiard. Vous sentirez aisément. Monsieur le ministre, qu'après avoir commandé depuis neuf ans, au port de Brest, dans des temps où il s'est rencontré des circonstances épineuses dans plus d'un genre, ma qualité de conciliateur aurait bien peu d'influence aux yeux des mêmes gens qui ont été té-
LE COMTE D'IIECTOR 137
moins de l'autorité qui m'avait été confiée, dont ils voient bien que je ne conserve que l'ombre *. »
Ce sentiment de susceptibilité n'avait rien que de très honorable ; en y cédant, le comte d'Hector ne pouvait que gagner dans l'estime des honnêtes gens. L'inspection du comte de Thiard ou plutôt celle de la municipalité terminée, il reprit le commandement du port.
En même temps que les masses s'abandonnaient souvent aux excès d'une coupable et aveugle passion démagogique, la nation était animée du plus pur patriotisme et prête à tous les sacrifices. Les ressources de la France étant épuisées, l'Assemblée nationale ouvrit une caisse des dons patriotiques. Riches et pauvres y accoururent^ les uns apportant tout leur superflu, les autres quelque chose de leur nécessaire. Le comte et la comtesse d'Hector se présentèrent les premiers, et furent suivis de toute la marine, depuis les officiers supérieurs jusqu'au plus simple ouvrier.
D'Hector faisait tout ce qu'il pouvait pour maintenir la discipline dans les équipages et la bonne harmonie entre toutes les classes de citoyens. Mais les troupes de la marine étaient animées d'un si mauvais esprit que, le plus souvent, elles restaient sourdes à ses conseils. Le 22 avril, les canonniers- matelots souscrivirent le pacte fédératif, pour faire tomber toutes les trames ourdies par cette horde aristocrate qui, semltlahle à V hydre., veut infecter, par ses odieux propos, la liberté naissante ^ Le pacte reçut l'approbation du conseil
* Histoire de la ville et du port de Brest. 2 Idem,
général. Les régiments de Normandie et de Beauce, admirant cette belle rédaction, dont Fauteur était probablement l'huissier Roffin, tinrent à peu près le même langage. La garde nationale ne voulut pas rester en arrière ; elle publia sa déclaration fédérative, dans laquelle ses officiers s'exprimaient ainsi : « Convaincus par une longue et fatale expérience qu'il existe en cette ville des tyrans • subalternes, partisans et soutiens du régime despotique sous lequel nous avons tant gémi, nous avons cru que le dernier moyen que nous puissions mettre en usage, pour les faire revenir de leur égarement anticivique, et que nous serons toujours prêts à renverser les projets odieux qu'enfante encore le délire de l'aristocratie expirante, était de répéter que nous jurons de répandre, s'il le faut, jusqu'à la dernière goutte de notre sang, pour soutenir la nouvelle Constitution du royaume et faire disparaître jusqu'à la trace des oppressions de tout genre qui, trop longtemps, ont déshonoré l'empire français et l'humanité, de répéter que nous jurons à jamais une fidélité inviolable à la nation, à la loi et au roi, unis pour jamais aux braves officiers de mérite, bas officiers et soldats des régiments de Normandie et de Beauce ; nous jurons de le défendre, soutenir de tout notre pouvoir envers et contre tous ces oppresseurs qui, abusant d'une autorité usurpée, voudraient encore en faire usage contre ces militaires citoyens, nos amis et nos frères, pour les punir d'avoir donné l'exemple du patriotisme et des vertus civiques. «
Il n'y avait pas à s'y tromper, la horde aristocrate et les tyrans subalternes étaient bien les officiers de marine.
LE COMTE d'HECTOR 139
tous sortis des rangs de la noblesse. Ainsi attaqués, ils écrivirent à la municipalité la lettre suivante :
« Messieurs, le corps des officiers de la marine du département de Brest, jaloux, dans tous les temps, de remplir ce qu'il doit comme militaire ou citoyen, ne peut voir qu'avec la plus vive peine, les sollicitudes générales que vous partagez sûrement, d'après ce que l'on voit imprimé dans le bulletin de cette ville n° 51- Les expressions qui manifestent la connaissance d'une coalition aristocratique pouvant le regarder particulièrement, il est de son devoir de vous renouveler ici, par une déclaration particulière, l'assurance qu'il ne s'écartera jamais de l'esprit du serment qu'il a prêté publiquement : fidéliië inviolable à la nation, à la loi, au roi, soumission aux décrels de V Assemblée nationale sanctionnés par le roi. Toutes ses vues, ses sentiments, se porteront constamment pour le maintien de la tranquillité publique, comme étant le plus sûr moyen pour assurer la conservation du dépôt précieux dont la garde lui est confiée. Puisse cette nouvelle démarche être un motif de tranquillité suffisante pour tous les citoyens, dont les officiers de la marine se regardent comme faisant partie.
Signé : le chevalier de Kersaint, commandant de la deuxième escadre ; de la Motte-Grout, commandant de la quatrième escadre ; Lelarge, directeur du port ; Bernard de Marigny, commandant de la première escadre ; le chevalier de Girardin, commandant de la cinquième escadre \ le comte Renaud d'Alleu, commandant de la troisième escadre ; le marquis de la Porte-Vezins, di-
140 BIOGUAPIIIES VENDÉENNES
recteur général ,- le comte d'Hector, commandant de la marine *. »
Les soupçons injurieux dont le corps de la marine était l'objet blessaient profondément le comte d'Hector, sans toutefois épuiser sa patience. Le 19 mai, il écrivit au conseil général : « Messieurs les officiers militaires de la garnison de. Brest, sensiblement affectés de n'avoir pu pu parvenir jusqu'à ce moment à maintenir, entre les citoyens et eux, les sentiments d'union, de tranquillité et de confiance, quoiqu'ils aient employé, dans différentes circonstances, tout ce qu'ils ont cru propre à inspirer le véritable amour du bien, ont l'honneur de- s'adresser au conseil général de la ville, pour le prier de leur indiquer quels seraient enfin les moyens à employer pour parvenir à cette confiance si nécessaire au bonheur de tous et à la conservation du dépôt le plus important du royaume ; ils demandent que le conseil veuille bien le leur faire connaître par écrit et donner connaissance au public de cette démarche ^. »
A une lettre si humble, le conseil général fit une réponse presque arrogante : il insista sur l'égalité qui devait exister entre tous les citoyens -, demanda, en particulier, que les volontaires fussent admis sur la corvette des élèves, et termina ainsi : « Le conseil a arrêté d'inviter messieurs les commandants de terre et de mer à communiquer leurs ordres respectifs, soit à M. le Maire, soit à M. le Commandant de la garde nationale, et à donner à ce dernier séance dans les conseils ou comités
* Histoire de la ville et du povt de Bvest. ' Idem.
militaires qui auront pour objet le maintien de la sûreté de la ville et de l'arsenal *. »
Il ne se passait guère de jours sans que le comte d'Hector n'eût à donner des explications sur sa ligne de conduite. Le 21 mai, il se rendit à l'Hôtel de Ville pour faire connaître qu'il ne dépendait pas de lui de satisfaire à la demande qui lui avait été faite de l'embarquement des volontaires sur le même navire que les élèves. H exposa les raisons que le ministre avait de n'y pas consentir, se montra, comme -toujours, plein d'affabilité, et promit au conseil son concours en toute circonstance. On se sépara en bons termes ; mais ces dispositions bienveillantes durèrent peu. Quarante-huit heures après, le même conseil demandait à l'Assemblée nationale le renvoi de MM, d'Hector et de Marigny. Informés de la résolution qui venait d'être prise, ces deux officiers se rendirent à l'Hôtel de Ville et exposèrent qu'avant toute chose, ils devaient songer à sauver le matériel de la marine que des hommes pervers menaçaient d'incendier. Ils prièrent les membres du conseil d'oublier pour un instant leurs griefs, et^ dans l'intérêt de la Patrie, de vouloir bien se joindre à eux. Ils se plaignirent doucement du peu de confiance qu'ils inspiraient et de l'interprétation défavorable que l'on donnait à tous leurs actes. Puis, prenant la dernière lettre qu'il avait écrite au ministre, d'Hector en donna lecture, s'arrêtant à chaque ligne, et demandant qu'on voulût bien lui signaler les passages que l'on avait tant incriminés, avant de la connaître.
* Histoire de la ville et du port de Brest,
Gomme lo conseil gardait le silence et paraissait l'écouter sans trop de défaveur, il ajouta sur un ton d'enjouement : « Monsieur de Marigny et moi, jaloux de contribuer à tout ce qui peut vous être agréable, nous nous arrangerons ensemble, et la comédie ne sera plus pour nous qu'un sujet d'amusement et non de discorde *. » Ces dernières paroles furent très bien accueillies, et comme' d'Hector remerciait le conseil d'avoir demandé son remplacement, puisque lui-même soupirait après le repos, le conseil revint sur sa délibération, en insistant pour qu'il n'abandonnât pas ses fonctions. Le «corps de la marine et le roi ayant également prié MM. d'Hector et de Marigny de conserver leur commandement, ces deux officiers y consentirent.
Mais, avec les éléments dissolvants au milieu desquels ils vivaient, il était impossible que la concorde durât longtemps.
La société des amis de la Constitution célébra la fête de la fédération le 14 juillet 1790. D'Hector n'ayant pas reçu d'ordre à ce sujet, ne voulut pas accorder les salves d'artillerie qui lui furent demandées. Ce refus causa dans la ville un mécontentement général qui, pendant quarante jours, ne se traduisit pourtant qu'en paroles menaçantes. Mais, le 15 août, le district, la municipalité et la garde nationale en prirent prétexte pour refuser à leur tour d'assister au Te Deum qui se chantait à bord du vaisseau amiral. Le lendemain, il fut impossible de contenir les troupes ; elles participèrent à des attroupements où l'on voyait portées, au haut
* Histoire de la ville et du port de Brest.
de piques, des caricatures représentant la noblesse et le clergé, attroupements dans lesquels se faisaient entendre des cris et des propos furibonds. C'était plus que ne demandait la municipalité. Redoutant les fureurs démagogiques, elle fit des démarches auprès de MM. d'Hector et de Marigny, pour les prier de l'aider à rétablir l'ordre. Les soldats de l'escadre ayant pris part à ces scènes tumultueuses, M. d'Albert de Rions, qui en était le commandant, se joignit à MM. d'Hector et de Marigny, et tous les trois, avec les compagnies restées fidèles, parvinrent à ramener la tranquillité. Mais, avec la défiance que la municipalité avait pour le corps des officiers, cette tranquillité ne pouvait pas durer longtemps. Le l»'" septembre, une députation, composée d'officiers municipaux et de membres de la société des amis de la Constitution, se rendit auprès du comte d'Hector. Elle apportait deux lettres, dont une était d'un ancien intendant de la marine. H y était dit que l'Angleterre préparait une expédition contre le port et la ville de Brest. La députation demanda, en conséquence, que l'on armât immédiatement les batteries de la côte. Vainement d'Hector s'efforça de lui faire comprendre que rien de semblable n'était à redouter ; que cette crainte, toute chimérique, n'avait point de caractère sérieux ; il lui fut impossible de dissiper les alarmes. D'accord avec le commandant des troupes et les commandants de l'escadre, il fit alors armer les principales batteries, bien plus pour rassurer la population que pour opposer à l'ennemi des moyens de défense.
C'était avec la plus grande peine et en faisant des concessions continuelles que d'Hector arrivait à empê-
cher les ouvriers du port de se porter aux plus coupables excès. Payés peu régulièrement, ils s'en prenaient à l'intendant dont ce n'était pas la faute. Un jour, ils se portèrent chez lui et faillirent l'assassiner. D'Hector était absent. Informé de ce qui se passait, il accourut au milieu des ouvriers, les ramena par ses exhortations, et leur fit comprendre que l'intendant ne pouvait pas être responsable d'un retard dans les paiements qu'il était le premier à déplorer. Ils l'écoutèrent sans murmurer, exprimant leur regret de ce qui s'était passé, et reprirent leurs travaux. Mais, chaque jour, la malveillance déversait son poison sur le malheureux commandant ; chaque jour, il était obligé de se défendre et de se justifier. A peine un orage était-il calmé qu'il s'en formait un autre. Quelque temps après qu'il eut rappelé à la raison les ouvriers égarés^, il fut inséré, dans une publication de Rennes, une prétendue lettre du comte d'Hector au ministre de la marine, dans laquelle ces ouvriers étaient peints sous les couleurs les plus noires. C'était un faux abominable -, d'Hector n'avait rien écrit de semblable. Il n'en fallut pas davantage cependant pour remuer tous les esprits. Le ministre donna le plus énergique démenti au journal de Rennes, sans pouvoir toutefois les calmer complètement.
Dans les réunions publiques, l'autorité du commandant delà marine était de plus en plus attaquée et méconnue ; il ne se passait pas de jours sans qu'on lui donnât avis qu'il devait être assassiné. Il n'en était pas autrement ému et restait ferme à son poste. Mais, quelque inquiétante que fût pour lui l'attitude des ouvriers, un danger plus grand encore menaçait Tarse-
nal. Des forçats s'y étaient introduits, avec des matières combustibles, dans Tintention de Tincendier. Le comte d'Hector en donna avis au comte de la Luzerne qui communiqua sa lettre à l'Assemblée nationale \ L'Assemblée envoya des commissaires pour rétablir l'ordre si profondément troublé. Quelque temps après, l'autorité échappait complètement de ses mains. D'Hector dépêcha au ministre un officier pour lui faire connaître l'état des choses. H l'informait qu'il était impossible de maintenir la discipline avec des clubs dont la violence ne connaissait pas de bornes, et que, si leurs deux princi-
* Lettre écrite par M. d'Hector, commandant du fort de Brest, à M. Redon, communiquée à l'Assemblée nationale par M. de la Luzerne, séance du 7 septembre 1790.
« Je viens d'être informé, Monsieur, que deux couples de forçats ont été arrêtés dans le magasin à goudron, munis d'une fausse clef, d'une lime et de paquets d'allumettes. Je crois que vous sentirez comme moi tous les dangers que court le port de Brest. Vous sentirez sans doute de même que la punition la plus sévère doit en être le châtiment. Je vous préviens. Monsieur, que s'il ne résultait pas des exemples d'un tel délit, je me démets de la responsabilité du port de Brest, contre les accidents du feu. J'écris au ministre et je lui envoie copie de la lettre que j'ai l'honneur de vous écrire, en le prévenant que les soins et la surveillance la plus continuelle ne peuvent plus rien pour le bien le plus important du royaume, si l'apparence la plus légère de mauvaise intention n'est pas piinie, surtout dans les individus qui, par leurs emplois, ont tous les moyens d'agir. Je finis par lui rendre compte c[ue la trop grande négligence dans les punitions fait qu'on ne peut plus tirer le même parti de la cliiourme, que les commis m'ont déclaré qu'ils ne pouvaient se faire obéir. Dans cet état de choses, vous sentez qu'il n'est pas possible de répondre de rien, et c'est ce c[ue je déclare au ministre. Le port de Brest, par son importance et sou local, ne peut être assimilé à aucun autre endroit du royaume, il lui faut des lois et une police différentes ; je crains que l'on ne se convainque de cette vérité que quand il ne sera plus temps. »
paux chefs ne recevaient pas une punition exemplaire, c'en était fait de la marine dans le port de Brest.
M. de Fleurieu, qui venait de remplacer M. de la Luzerne au ministère de la marine, répondit qu'avant d'être ministre du roi il était citoyen et qu'il n'empêcherait personne d'aller au club. Les clubs, ayant dès lors toute liberté d'accomplir leur œuvre de destruction, en profitèrent, et quand le code pénal de la marine que l'Assemblée nationale venait d'adopter fut connu à Brest, des démonstrations hostiles eurent lieu au sein de ces réunions tumultueuses et bientôt à bord des vaisseaux.
Le Léopard arrivait en ce moment de Saint-Domingue, portant l'insurrection dans ses flancs. Son commandant, au lieu de commencer par aller rendre compte de sa mission au commandant de la marine, comme c'était son devoir, envoya à la municipalité annoncer qu'il allait s'y présenter. Les quatre-vingtcinq députés des colonies, qui naguère auraient volontiers égorgé les noirs, au nom de la liberté et de la fraternité dont ils étaient les plus cruels ennemis, mais que leur opposition à l'autorité avait suffi pour rendre populaires, reçurent alors une véritable ovation. On les vit traverser la ville entre deux haies de gardes nationaux, au son des cloches et au bruit des tambours, et, quand ils approchèrent de l'Hôtel de ville, tous les membres de la municipalité s'avancèrent au-devant d'eux en les acclamant. Ces braves patriotes déclarèrent que les officiers des colonies étaient des traîtres, que l'un d'eux, M. de la Jaille, était en correspondance avec d'Hector dont il suivait les funestes conseils.
LE COMTE d'hECTOR U7
Aussitôt des scènes incroyables de désordre éclatent à bord du Patriote, du Léopard, du Majestueux. Des •vaisseaux, l'émeute gagne la ville. L'huissier Roffin fait porter une potence à la porte de M. de Marigny, et des enfants pendent en effigie le comte d'Hector, sous la forme du valet de carreau *.
Le 18 septembre, M. de Rivière devait partir avec une division pour les colonies. La municipalité, supposant qu'il allait porter des secours à M. de Grimouard et au gouverneur de Saint-Domingue, se rendit auprès du comte d'Hector pour s'y opposer. D'Hector consentit à suspendre le départ jusqu'à l'arrivée des commissaires qu'il attendait avec impatience.
Trois jours après, il recevait l'ordre de faire partir la flotte, de désarmer le Léopard et d'envoyer à Tîle de Rè les troupes coloniales qui le montaient. D'Hector s'empressa de communiquer cet ordre à la municipalité, au district, au Conseil général dont le siège était à Quimper. A cette nouvelle, une grande rumeur se fit entendre à bord des vaisseaux et dans le port. La municipalité invita d'Hector à se rendre à la chapelle delà Congrégation où elle tenait ses séances, et ày apporter les minutes de sa correspondance avec le ministre. Même invitation ou plutôt même injonction fut adressée à MM. Albert de Rions, d'Entrecasteaux, de Kermadec et de Marigny. Hs s'y rendirent. L'examen de ces lettres, loin de fournir des armes contre d'Hector, vint au contraire à sa décharge, en prouvant toute l'injustice des accusations portées contre lui. Le procureur syndic,
* On sait que le valet de carreau porte le nom d'Hector.
assez embarrassé, prétendit alors qu'il n'y avait point eu de révolte à bord du Léopard, mais seulement une manifestation patriotique. Après de longs débats, il fut permis aux officiers de se retirer, mais non sans que d'Hector se fût engagé à laisser copie des lettres qu'il avait produites, et qu'ils eussent attesté par écrit que la conduite de l'équipage du Léopard n'avait donné lieu à aucune insurrection dans la ville.
Le lendemain, arrivèrent les deux commissaires. D'Hector et Albert de Rions s'empressèrent de se rendre auprès d'eux, pour leur exposer toute la gravité de la situation. H fallut transiger avec les exigences populaires. Ainsi les troupes coloniales qui devaient être internées à l'île de Ré, furent envoyées à Garhaix. Après de nombreux pourparlers, les commissaires obtinrent enfin de la municipalité qu'elle ne mît plus d'opposition au départ de M. de Rivière.
Pendant qu'ils travaillaient à apaiser les esprits, le procureur-syndic Gavellier publia une violente diatribe contre les chefs de la marine. Ceux-ci, qui jusque-là avaient montré une patience touchant à la faiblesse, protestèrent énergiquement contre les calomnies dont ils étaient l'objet. Albert de Rions, plus particulièrement attaqué, donna sa démission, et les autres officiers, dans une lettre adressée au roi et à l'Assemblée nationale, déclarèrent : çLue si Vordre ne se rétablissait pas promptement , si les outrages aiuvquels ils étaient journellement exposés 7%' avaient pas un terme pro- Chain, ils seraient coupables envers VÈtat, envers leur honneur, de rester plus longtemps attachés à des fonctions, qu'ils ne pouvaient plus remplir digne-
ment. {Histoire de la ville et duiiort de Brest, t. III, p. 243.)
Le désordre devint tel, que des membres de la Société des Amis de la constitution et de la Société des officiers intermédiaires de la marine, tous également partisans de la révolution, rédigèrent une adresse pour rappeler aux mutins la nécessité de la subordination ; ils la présentèrent à d'Hector, qui applaudit beaucoup à leur conduite et leur donna l'espérance qu'ils pouvaient compter sur lui * ; il ne leur dissimula pas qu'il ne fallait pas s'en tenir à des phrases, mais recourir à des moyens plus énergiques, si, comme il le craignait, il y avait un jour nécessité d'agir. Les auteurs de l'adresse ne s'en tinrent pas là : ils visitèrent tous les vaisseaux, prêchant aux équipages la concorde et l'obéissance à leurs chefs ; il y eut une apparence de réconciliation et le cri de : Vive le roi ! mêlé à celui de : Vive la nation ! se fit encore entendre.
Les commissaires, devant l'émeute, avaient montré une déplorable faiblesse. Après avoir promis aux équipages la réformation des articles du code pénal qu'ils trouvaient trop sévères, ils retournèrent à l'assemblée, laissant à d'Hector une position encore plus embarrassée que celle qu'il avait avant leur passage.
Au moment où une escadre allait porter des troupes
* « Votre idée, dit-il, est pleine de patriotisme ; le succès nous mériterait la plus véritable reconnaissance cte la nation. Politiquement, il pourrait en imposer à nos ennemis, et rien ne serait plus heureux si, sous quatre jours, les papiers publics pouvaient apprendre que l'armée navale était rentrée dans ses devoirs, et n'était plus occupée que des moyens de combattre victorieusement les ennemis. »
aux îles du Vent, six matelots se présentèrent au nom de leurs camarades, demandant qu'il leur fût avancé six mois de solde. L'orateur de la bande répondit à d'Hector, qui cherchait à lui faire entendre raison : « Si le troisième mois n'est pas payé et si l'ordre de partir est donné, aucun marin ne travaillera à lever les ancres; qu'on se permette de toucher un seul homme, il s'en lèvera quinze mille, prêts à tomber sur vous. »
La mesure était comble ; d'Hector ne voulut pas s'exposer plus longtemps à un pareil langage. Si jusque-là, malgré les amertumes et les humiliations dont il avait été abreuvé, il était resté à son poste, c'est que le roi l'avait prié d'attendre, avant de se retirer, que l'expédition qu'il était venu à bout d'organiser, malgré des contrariétés sans nombre, eût pris la mer. Aujourd'hui qu'elle était partie, nulle considération ne pouvait le retenir.
Le comte d'Hector faisait partie de la marine depuis cinquante ans, et il ne se séparait pas des officiers qu'il avait en haute estime, sans un grand déchirement de cœur. Pour éviter l'émotion d'un adieu, il ne leur dit rien de son départ, il quitta Brest sans qu'ils en fussent informés ; tous ses regrets et tous ses sentiments pour eux s'épanchèrent dans une lettre qu'il adressa au major, en le priant d'en donner lecture au corps des officiers.
D'Hector partit pour Moiiaix, où il possédait une terre. Sa femme, inquiète des dangers qui le menaçaient à Brest, l'y attendait avec une grande impatience. Le lendemain, le corps des officiers auquel le major avait lu sa lettre, lui envoyait une députation pour le supplier de ne pas quitter son commandement ; il lui exprimait
en même temps toute la douleur qu'il aurait à le perdre. Le comte fut touché jusqu'aux larmes de cette démarche et il s'en exprima avec une grande émotion, mais si ses regrets étaient sincères, sa résolution était inébranlable. Devant les assemblées populaires, son autorité était presque toujours méconnue, et, en eût-il été autrement, qu'en présence d'une ordonnance qui avait réduit ses fonctions à une sorte de commissariat, il croyait qu'il y allait de son honneur de se retirer.
La glorieuse carrière militaire du comte d'Hector, celle qu'il consacra à la défense de son pays, la seule où nous aurions été heureux de le suivre, se termina le 6 février 1791. Il espérait pouvoir passer les dernières années de sa vie dans une douce retraite, près de la compagne qu'il aimait tendrement, n'ayant plus rien à demander aux hommes, puisqu'une fortune honorablement acquise lui permettait de satisfaire à tous ses goûts. Mais le flux révolutionnaire montait toujours, et, nulle part, il ne pouvait se flatter d'être à l'abri de la tempête.
On sut bien vite, à Morlaix, que le comte d'Hector était resté fidèle à son serment et dévoué à son roi ; il n'en fallut pas davantage pour qu'il fût accusé de trahir la nation. En butte à toutes les attaques, il prit le parti de se retirer chez son beau-frère, le comte de Soulange, dans sa terre de la Preuille, en Poitou \ où l'esprit du
* Le château de la Preuille, que le comte d'Hector avait quitté pour rejoindre les princes à l'étranger, devait, quarante et un ans plus tard, recevoir dans ses murs la duchesse de Berry. Ce fut, en 1832, la première étape de la princesse, le lieu où elle changea son costume et son nom- Ce château appartenait alors au colonel de Nacquard, qui avait
peuple était tout différent. Mais les comtes d"Hector et de Soulange étaient de trop grands personnages pour n'être pas remarqués, et l'empressement que leurs amis politiques mettaient à les visiter les rendit suspects au parti opposé. Ils auraient pu rester dans le Poitou et favoriser le mouvement vendéen ; ils préférèrent obéir à la voix des princes qui les appelaient à Goblentz. Ils se rendirent d'abord à' Paris. Le comte d'Hector ne voulait voir ni le roi, ni le ministre de la marine, dans la crainte qu'ils ne vinssent à le détourner de son projet. Il s'occupait à le mettre à exécution, quand il reçut la visite de M. Bougainville, qui lui dit que le roi, instruit de ses intentions, l'avait envoyé vers lui pour l'engager à ne pas quitter la France. Le comte, pensant sans doute que Louis XVI n'était pas libre, et que ses paroles ne répondaient pas à sa pensée, n'en tint aucun compte et se rendit d'abord à Enghien, où le comte de Vaugiraud formait une compagnie de cavalerie, composée d'une centaine d'officiers de marine, et ensuite à Goblentz où il se trouva avec les princes. Il en reçut le commandement du corps en formation à Enghien, corps qui se recrutait tous les jours de nouveaux officiers venus de tous les points de la France. Quoique exclusivement composée de marins, d'Hector forma une petite division de cavalerie qui comprenait deux escadrons. Grand ama-
épousé, en Angleterre, pendant l'émigration, la fille de l'infortuné comte de Soulange. Grâce à la présence d'esprit du comte de Nacquard et au dévouement de sa belle-fiUe qui, adroitement, se substitua à la princesse, celle-ci put échajjper aux poursuites de la police, immédiatement prévenue de son arrivée dans le pays. — La Preuill'" est dans la commune de Saint-Hilaire de Loulay.
teur de chasse et de chevaux, comme nous l'avons vu, le comte n'avait pas beaucoup à faire pour se mettre parfaitement au courant de son nouveau métier ; d'ailleurs, fantassins et cavaliers étaient également pleins de bonne volonté, et l'instruction d'hommes qui presque tous avaient servi dans la marine se faisait rapidement.
Le l^'^ août 1792, le corps connu sous le nom de corps de la marine royale se rendit à Trêves, où s'organisaient tous les autres corps de l'émigration.
On s'apprêtait à rire à la vue des marins transformés en cavaliers ; il en fut tout autrement. Ils mirent une telle ardeur à s'instruire qu'on ne tarda pas à les citer comme des modèles pour la tenue et l'organisation militaires. A la revue passée par les maréchaux de Broglie et de Castries, le comte d'Hector en reçut les plus chaleureux compliments.
Ainsi commençait pour lui, à l'âge de soixante-dix ans, une nouvelle carrière, page douloureuse de son histoire, où dHector ne compta pour rien les fatigues et les privations, mais où il dut être en proie à de cruelles perplexités, quand, pour rester fidèle au malheur, il se joignit aux ennemis de la France. Si, dans son cœur, l'attachement au roi l'emporta sur tout autre sentiment, s'il obéit au devoir rigoureux qu'il pensait lui être imposé, à défaut du repentir, nous surprenons plus tard l'indignation du citoyen contre une coalition qui songe beaucoup moins à rétablir les Bourbons sur le trône qu'à se partager la France *.
* En général, le rétablissement du roi de France était moins le but des souverains que partager son royaume. {Mémoires du comte d'Hector.) . ,
A la fin de la campagne, le corps de la marine fut licencié. Les princes ne pouvaient plus fournir à sa solde, et les officiers ayant épuisé leurs ressources personnelles, la position, naguère si brillante, de ces malheureux gentilshommes devenait lamentable. Les jeunes gens entrèrent comme soldats dans les corps étrangers, et ceux que l'âge rendait impropres à un service militaire régulier, se virent réduits à demander des moyens d'existence aux métiers les plus humbles. On en vit qui conduisaient des voitures, d'autres qui faisaient des hottes et des souliers ; il y en eut qui passèrent en Angleterre et se firent pleureurs aux enterrements \
Le comte d'Hector se trouva dans le plus profond dénûment ; il erra, avec la comtesse, de Liège à Spa, sans savoir à quelle porte il pourrait frapper pour trouver un asile. Dans sa détresse, il se rappela qu'aux jours de sa prospérité, il avait reçu à Brest l'empereur et l'impératrice de Russie, qui lui avaient donné l'assurance qu'ils s'estimeraient heureuxde lui être agréables si jamais l'occasion venait à s'en présenter. Il s'adressa donc à ses illustres hôtes, leur exposa sa triste situation, les priant de lui avancer une somme de six mille francs qu'il espérait pouvoir leur remettre un jour, à l'aide des capitaux qu'il avait en France, dont, pour le moment, il ne pouvait pas toucher une obole. La réponse ne se fit pas attendre longtemps. L'empereur et l'impératrice y mirent une bonne grâce parfaite. Ils écrivirent au comte la lettre la plus obligeante, lui rappelè-
* Mémoires du comte d'Hector.
rent les moments si agréables qu'ils avaient passés à Brest dans sa compagnie, y joignirent une lettre de change de huit mille francs, et, pour que rien ne manquât à la délicatesse du procédé, ils exigèrent qu'il n'en fût rien dit à personne.
La Vendée semblait pacifiée, et la France, un instant envahie, après avoir refoulé l'étranger au delà de ses frontières, marchait de victoire en victoire. Le comte de Provence s'étant décidé à passer en Angleterre, se reposa sur le comte d'Hector du soin de chercher des emplois aux officiers de la marine. D'Hector arriva à Londres, le 14 août 1794, où il trouva l'évêque de Léon dont il était fort connu. Par son intermédiaire, des relations s'établirent promptement entre lui et les personnages les plus considérables de la cité. Avec l'agrément de Louis XVHI, des officiers généraux français levaient des régiments en Angleterre. D'Hector eût préféré que le régiment de la marine qu'il avait commandé revînt au service de la mer et fût employé sur les vaisseaux de Sa Majesté britannique ; il présenta au gouvernement plusieurs mémoires à l'appui de la demande qu'il en faisait. Mais la marine anglaise était trop ombrageuse pour y consentir. Sa requête ayant été rejetée, il proposa de former un corps homogène, composé en entier d'officiers de la marine, corps qui pourrait être très utile dans différentes opérations militaires.
Cette fois sa proposition fut acceptée. Nommé colonel du corps de la marine royale, il eut comme lieutenantcolonel son beau-frère, le comte de Soulange. Le commandement des compagnies d'élèves et de matelots fut confié à des capitaines. Cette position n'était point à
dédaigner pour de simples officiers ; mais il se trouvait à Londres une douzaine d'officiers généraux presque tous âgés de plus de soixante-dix ans. Il y avait quelque chose de vraiment humiliant pour des hommes qui naguère étaient à la tête de corps d'armée, d'accepter le commandement de compagnies qui ne comptaient pas plus de trente ou quarante jeunes gens. -Sur la demande que d'Hector en fit au gouvernement anglais, il fut alloué douze guinées par mois aux officiers généraux et dix aux chefs d'escadre, sans qu'on exigeât d'eux aucun service. Ce secours inespéré venait fort à propos, ceux qui le recevaient étant aux expédients et ne sachant où trouver des moyens d'existence.
A la tête de son régiment, le comte d'Hector se disposait à aller rejoindre Gharette, qu'il se résignait à reconnaître comme général en chef, quand des intrigues de rivalité l'empêchèrent de mettre son projet à exécution, n lui en avait fait part dans les termes où, sous les phrases les plus louangeuses, se cachait peut-être bien, chez le lieutenant général de la marine, un peu de dépit de se voir sous les ordres d'un simple lieutenant de vaisseau *.
* Londres, 7 juillet 1795.
Le comte d'Hector oai général Charette.
u Je saisis avec empressement l'occasion qui se présente, pour vous transmettre l'admiration avec laquelle le corps de la marine vous voit parcourir la plus glorieuse carrière ; il s'honore de vous avoir pour un de ses membres et brûle du désir de se joindre à vous.
u Je me félicite de commander un régiment qui rassemble plus de deux cents officiers de la marine et qui désire augmenter, s'il est pos. sible, la gloire de Gharette. Rendus près de vous, nous disputerons
LE COMTE d'HECTOR 157
Le corps de la marine roj^ale, formée particulièrement en vue d'opérer un débarquement en Bretagne, devait être presque complètement anéanti, dans la fatale expédition de Quiberon, sur laquelle les émigrés fondaient de si grandes espérances. La paix dans la Vendée n'était qu'à la surface et les princes savaient bien que Gharette reprendrait les armes au premier signal. La Bretagne, presque aussi dévouée que la Vendée à la cause des Bourbons, leur offrait plus de ressources, sa population n'a5ant pas été décimée par la guerre et ses campagnes ravagées. Puisaj^e et des agents royalistes, venus d'Angleterre, organisaient l'insurrection. Un jeune chef, Boisliardi, avait même devancé l'appel et payé de sa tête sa téméraire impatience. On se flattait donc, dans les rangs de l'émigration, qu'avec de tels éléments de succès, avec les officiers instruits que l'on se réservait de mettre à la tête des insurgés, le mouvement, s'étendant rapidement dans les provinces de l'Ouest , deviendrait irrésistible ; mais les émigrés étaient loin de s'entendre entre eux, et les intrigants ne manquaient pas autour du comte d'Artois: A leur tête se trouvaient Puisaye et le comte d'Hervilly ; ils firent si bien que le comte de la Châtre, le marquis du Dresnay et le comte d'Hector^ qui^ plus que tous les
avec chaleur les prérogatives et les rangs que nous avions jadis sur vous ; mais, sans crainte d'être contredit, je puis vous assurer que ce ne sera que pour vous suivre de plus près. Vos travaux, vos talents, la gloire que vous avez acquise, tout fixe votre place et les nôtres. Je vous demande seulement, Monsieur, de fixer la mienne si près de vous qu'il sera possible. Fort de votre exemple, j'oublierai mes années, et ce sera avec la plus grande satisfaction que je vous donnerai un titre dont vous m'avez honoré tant de fois, n
autres, avaient préparé l'expédition, non seulement n'eurent pas de commandement, mais en furent complètement exclus. Le c^mte d'Hector se plaignit avec une extrême vivacité de l'oubli que Ton faisait de ses longs services. Il reçut, comme fiche de consolation, de belles paroles et l'espérance qu'il serait bientôt employé pour une expédition plus importante encore. Il n'accepta point cet atermoiement, et ses instances furent telles qu'il lui fut accordé d'aller rejoindre ses compagnons d'armes. Il faisait route pour s'y rendre, quand il apprit le désastre de Quiberon. Le coup lui fut terrible ; pris d'une fièvre violente et d'un ictère, on le conduisit à Plymouth, où, pendant vingt jours, il fut entre la vie et la mort. La comtesse était venue le rejoindre et lui prodiguait les soins les plus affectueux ; c'est à sa tendresse et à ses veilles attentives qu'il dut sa guérison.
Rentré à Londres, il n'y trouva que de faibles débris du corps qu'il avait formé ; soixante-quatre officiers de son régiment, au nombre desquels était son beau- frère, M. de Soulange, avaient péri dans cette malheureuse campagne, et plusieurs autres en étaient revenus avec des blessures.
Inconsolable de la perte qu'il venait de faire, ne pouvant rien pour ceux de ses compagnons d'armes qui avaient survécu, d'Hector, accablé par l'âge et les chagrins, renonça à l'espoir qu'il avait eu de mourir sur le champ de bataille et ne songea plus qu'à se recueillir avant de paraître devant Dieu. La pension de retraite qu'il reçut du roi d'Angleterre et quelque argent qui lui vint de la France, lui permirent de vivre tranquil-
lement à la campagne, et, quand les portes de la patrie lui furent ouvertes, il préféra mourir dans l'exil, à côté de ses princes, que d'accepter les faveurs de celui qui occupait leur place. La lettre qu'il avait écrite à M. de la Chapelle, pour l'informer de sa résolution, fut mise sous les yeux de Louis XVIII, au moment où des officiers généraux et des grands de l'ancienne cour venaient prendre congé de lui, pour se montrer les sujets dévoués du nouveau maître. Le comte d'Hector fut récompensé de sa fidélité par les paroles que Louis XVIII adressa au comte de la Luzerne : « Mandez au comte que je reconnais bien là son attachement, que je lui en tiens grand compte et que je Taime et l'estime de tout mon cœur. » En les lui transmettant, M. de la Luzerne ajoutait que Louis XVIII avait trouvé, dans le témoignage de fidélité qu'il lui avait donné, une consolation à l'abandon de tant, d'autres.
A la même époque, l'empereur de Russie fit off'rir au maréchal de Broglie et au comte d'Hector du service dans ses armées, avec le même grade qu'ils avaient occupé en France. Le comte d'Hector était bien décidé, comme nous venons de le dire, à vivre désormais dans la retraite, mais il lui en coûtait beaucoup de répondre par un refus, quand son cœur était plein de reconnaissance. Il répondit à l'empereur que l'âge, les fatigues et les malheurs avaient tellement altéré sa santé qu'il ne pouvait plus répondre à ses bontés que par le respect et l'attachement ; que, ne se sentant même pas capable de servir son roi légitime, il le priait de confier à un autre un poste qu'il ne pouvait pas occuper. Dans le cas où cet aveu de son impuissance n'arrêterait pas l'em-
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pereur, il le suppliait de lui accorder un congé qui lui permît de remplir une dernière mission que le roi venait de lui confier. Cette lettre étant restée sans réponse, d'Hector s'imagina que l'empereur en avait été offensé. Un ami qu'il avait à la cour de Russie lui ayant conseillé d'en écrire directement à l'impératrice, cette princesse s'empressa de le rassurer en le félicitant de la fidélité qu'il conservait à son roi. Elle lui disait encore de ne pas craindre de s'adresser à elle, dans le cas où sa position de fortune ne serait pas heureuse, et, dans cette prévision, elle lui envoyait une nouvelle lettre de change de huit mille francs.
La vieillesse marche toujours entourée d'un triste cortège. Aux infirmités du corps, qui rendent la vie si pénible, il faut ajouter des chagrins plus grands encore, la perte des personnes que l'on aime. Le comte d'Hector en fit la douloureuse épreuve. Au moment où, au-dessus du besoin, il pouvait voir s'écouler paisiblement les dernières années qu'il eût à passer sur la terre, il fut cruellement frappé dans son bonheur domestique. La comtesse d'Hector mourut aux eaux de Bath où elle était allée chercher la santé. Presque en même temps d'Hector perdait un ami qui était son commensal.
Il lui restait encore un ancien aide de camp, le marquis de Roquelaure, sur lequel il reportait une partie de ses affections. Mais, si dévoué que lui fût ce jeune homme, une liaison intime ne pouvait guère s'établir entre eux. La grande différence d'âge, le sentiment de déférence que l'aide de camp avait pour son ancien général, les séparaient par une distance que, bien qu'il y eût été invité par le comte, le marquis ne voulait pas
franchir. D'ailleurs, la vieillesse est conteuse; elle \'it Xjlus des souvenirs du passé que des espérances de l'avenir, et si le vieux marin trouvait un auditeur complaisant pour entendre le récit de ses campagnes, il ne lui restait personne pour lui donner la réplique. C'était encore par un sentiment d'abnégation que le marquis de Roquelaure restait auprès du comte. Fils unique d'une mère dont il était tendrement aimé, il habitait l'Angleterre, pendant qu'elle résidait en France. D'Hector ne voulut pas accepter ce sacrifice, et rendit le bonheur à la marquise en lui renvoyant son fils. Pour lui, il resta seul dans sa retraite, hors de la France, où sa pensée se reportait sans cesse et dont la voix du devoir le tenait éloigné. Il s'était établi près d'une forêt, non loin de Southampton, où il avait trouvé une habitation à sa convenance, quand l'ordre fut donné aux émigrés non seulementde quitterla ville, mais aussi ses alentours. Le duc de Glocester, frère du roi d'Angleterre, lui offrit alors une maison de chasse qu'il possédait au milieu de la forêt. Dans cette solitude, le comte se livra tout à sa douleur, il devint morose et ne trouva plus de consolation que dans l'espérance d'une vie meilleure.
Ne voulant pas abuser des bontés du duc de Glocester, en se logeant dans sa maison de chasse pour le reste de ses jours, d'Hector chercha une autre résidence. H la trouva près de la ville de Reading, à treize lieues de Londres. Le lieu était suivant ses goûts. Un jardin, de la verdure, des domestiques honnêtes, la fréquentation des prêtres français le lui rendaient cher.
Le vicomte de KerouarLz et sa sœur, la comtesse de Soulange, habitaient à quinze lieues de là. Quelques
heures avant d'être passé par les armes, le comte de Soulange avait pu écrire à son beau-frère pour lui recommander sa malheureuse famille. Cette recommandation, faite par un homme qui lui tenait plus encore par les liens de l'amitié que par ceux de la parenté, était toutepuissante sur l'âme du comte. Aussi, lorsque la comtesse de Soulange, après avoir marié ses deux filles, vint, avec son frère, lui proposer de se réunir et de faire même ménage, le trouva-t-elle très disposé à accepter cette proposition. Beaucoup d'objections cependant se présentèrent à son esprit, il voulut que sa belle-sœur n'en ignorât aucune. La comtesse avait continué à voir le monde et l'aimait encore ; lui, s'en tenait complètement éloigné. Il était bien vieux, bien chagrin, presque toujours silencieux ; sa compagnie n'avait donc rien de bien récréatif, et, s'il avait tout à gagner à l'arrangement que lui proposait M™^ de Soulange, elle ne pouvait qu'y perdre beaucoup. La comtesse ne se rendit pas à ces raisons. Peu de temps après, elle vint, avec son frère, s'installer dans la maison du comte, et tous trois vécurent dans la meilleure intelligence.
La carrière militaire si occupée du comte d'Hector, et ensuite les malheurs de l'exil, ne l'avaient point empêché d'entretenir de fréquentes relations avec les parents qu'il avait en France. Il appela près de lui un petit-neveu qui portait son nom, et de l'éducation duquel il avait voulu se charger dans des temps meilleurs.
Entre un jeune homme de vingt ans et un vieillard de quatre-vingt-quatre, l'accord ne pouvait pas toujours être possible. Le premier avait adopté beaucoup des idées nouvelles, le second avait conservé toutes les anciennes.
Cette différence dans la manière de voir n'empêchait pas l'oncle de chérir son neveu. Il lui en donna la preuve en l'instituant son légataire universel. Une lettre qu'il lui écrivait dans les derniers jours de sa vieillesse, lettre que l'on trouve en tête de ses Mémoires, est pleine, pour son neveu, des sentiments de la plus vive amitié.
Les derniers jours d'une vie si agitée furent tranquilles ; ils auraient été heureux, si le souvenir du passé n'était pas venu les assombrir. Le comte habitait une grande maison à laquelle étaient attachées des eaux et des terres sur lesquelles il pouvait se livrer encore quelquefois a ses anciens goûts pour la chasse et la pêche. Entouré d'une grande considération, vivant avec sa belle-sœur et le vicomte de Kerouartz, visité de loin en loin par quelques membres de sa famille et par quelques vieux amis, son sort était bien moins à plaindre que celui de la plupart des émigrés. Il s'éteignit dans sa retraite, le 18 août d808, à l'âge de 86 ans.
Il fut enterré dans le cimetière de Saint-Gilles, à Reading, où sa belle-sœur lui fit élever une tombe, sur laquelle fut gravée l'épitaphe suivante :
Hic jacet
Joannis Carolus cornes d'Hector,
prœfectus classium régis christianissimi,
regii et militaris Sancti Ludovici ordinis princeps.
Fortitudine, prudentia et summa activitate
enituit
Bresiensis portus gubernator,
innumeras classes immensa celeritateparavit.
68 annos principi, gloriœ, mriliter consecravit.
Religionis amantissimus,
viriutibus pollens,
ad meliorem vitam iransivit 18 aug. mens. A. D. 1808,
œtatis 86.
Requiescat in pace.
Hoc monumentum curavit
mœstîssima soror, comîtissa de Soulange.
Le comte d'Hector occupe une grande place dans la marine française -, il y serait peut-être arrivé au premier rang, sans les événements qui le forcèrent à en sortir. Il ne connut guère la révolution que par ses excès et ne put pas la servir quand elle le repoussait. Ne nous étonnons donc pas si, comblé des faveurs du souverain et né à une époque où le roi el la France se confondaient en un seul nom, il n'ait pas cru trahir la seconde en épousant la cause du premier. S'il était naturel qu'il s'écriât, avec un illustre Romain : Ingrata pairia! s'il croyait qu'il était de son devoir de suivre ses princes, nous l'entendons pousser un cri de haine quand il croit s'apercevoir que ses alliés veulent se partager la France. Disons encore à sa louange que, lorsqu'il pouvait trouver à l'ombre d'un nouveau trône les honneurs et la richesse, obéissant au plus noble des sentiments, celui de la fidélité et de la reconnaissance, il préféra mourir sur la terre étrangère *.
1 Les archives du ministère de la marine, Vllistoire de la ville et du port de Brest, par M. Levot, t. III et IV, et plus encore les mémoires inédits du comte d'Hector, dont nous avons dû la communication ù l'obligeance de son petit-neveu, M. le comte d'Hector, sont les principales sources où nous avons largement puisé pour écrire cette notice.
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