‹ Biographies vendéennes (volume 2)Chapitre 9 sur 9 · T. HI · texte numérisé non relu

T. HI

l'esprit d'investigation et de recherche, et qu'ensuite, la France, loin de se donner à eux, comme avait fait l'Allemagne, les tenait en suspicion et les écartait de tous les emplois. Aussi quand l'amiral de Goligny vint proposer à Catherine de Mèdicis d'agrandir les États de son fils, en fondant une colonie en Amérique, vit-on accourir de tout côté, pour prendre part à l'expédition, les hommes appartenant à la religion réformée, et, parmi eux, bon nombre de gentilshommes dont quelques-uns avaient été familiers de la cour.

Goligny mit à leur tête un capitaine qui lui inspirait toute confiance, le Dieppois Jean Ribaut. Sous ses ordres se trouvait René Bourdigale de Laudonnière, qui, avant de servir l'Etat, comme marin, avait servi dans les armées de terre, où il s'était acquis la réputation d'un brave soldat.

Ribaut mit à la voile le 18 février 1562, et deux mois après, arriva en vue de la Floride, ainsi appelée par Juan Ponce de Léon, parce qu'il l'avait découverte le jour de Pâques fleuries.

En 1534, les Espagnols, conduits par Ferdinand Sottus, avaient tenté de s'y établir, bien plus dans l'intention d'exploiter ses mines que d'y fonder une colonie. Ferdinand Sottus y mourut sans avoir trouvé les trésors qu'on lui avait signalés.

Dix ans après, des missionnaires dominicains, animés d'un esprit tout diff'érent, crurent que l'Evangile serait une arme de civilisation toute-puissante, et firent entendre la parole de Dieu à ces peuplades sauvages, mais leurs prédications n'eurent aucun succès et plusieurs d'entre eux furent massacrés.

Jean Ribaut était en force pour repousser une attaque, et en garde contre toute surprise. Après avoir longé la côte et doublé un petit promontoire auquel il donna le nom de cap Français, il arriva à l'embouchure d'une rivière qu'il appela rivière des Dauphins. A quinze lieues ail delà, il en trouva une seconde plus large et plus profonde qu'il nomma rivière de Mai, parce qu'il y pénétra le premier jour du mois qui porte ce nom ; c'est aujourd'hui le fleuve de Saint-Marijs. A peine y étaientils entrés, qu'un spectacle tout nouveau se déroula aux yeux des Français. Des forêts vierges, abondantes en gibier et en bêtes sauvages, plantées de sassafras dont l'odeur balsamique pénétrait l'atmosphère à deux lieues de distance, de grands arbres chargés de fruits, des plantes éblouissantes de fleurs, tout ce que peut ofl'rir de beautés une nature luxuriante vint surprendre et charmer leurs regards. Bientôt les naturels du pays, grands hommes au teint olivâtre, à la chevelure abondante, agréablement relevée sur la tête, tatoués et ayant pour armes un arc et un carquois plein de flèches, parurent sur les bords du rivage.

Ces peuplades vivaient presque à l'état sauvage. L'état de nature, quoi que en aient pensé certains philosophes du XVIIle siècle, est bien loin de constituer une vie de bonheur et de douce innocence. Dissimulés, vaillants, habiles à tous les exercices auxquels ils se livraient dès l'enfance, n'ayant de goût qv ; pour la chasse et la guerre, ne vivant presque jamais en paix avec les tribus voisines, les Indiens étaient terribles dans le combat et féroces après la victoire. Jamais ennemi vaincu ne trouvait grâce devant le vainqueur, jamais la terre ne

recevait son cadavre sans que le scalpel eût détaché de sa tête un sanglant trophée. Adorateurs du soleil et superstitieux, ils croyaient à la magie et à la sorcellerie. Leurs prêtres exerçaient la médecine et cherchaient les moyens de guérir hien plus dans les invocations faites aux esprits, que dans les plantes médicinales qui se trouvaient partout sous leurs pas. Gomme tous les peuples envers qui la nature a été prodigue de ses dons, ils ne s'adonnaient guère à la culture de la terre, et se contentaient le plus souvent de ce qu'elle produisait spontanément. Quelquefois pourtant ils semaient du mil, des fèves, des citrouilles dont ils faisaient deux récoltes par an. Il régnait chez eux une sorte de communisme. Les produits de la terre étaient portés dans la maison publique et partagés suivant la qualité de chacun. L'hiver, leur nourriture se composait de glands, de poissons, de gibier. Pour tout abri, ils n'avaient que quelques misérables cabanes construites en bois, cabanes tout à fait insuffisantes pour les garantir des intempéries" des saisons. Leurs cérémonies étaient nombreuses ; quand un roi venait à mourir, c'était un grand deuil, non seulement pour ses sujets, mais pour tous les rois ses amis. La coupe dans laquelle il avait l'habitude de boire était mise sur sa tombe, et le lieu de sa sépulture entouré de flèches. Les femmes et les hommes sacriflaient la moitié de leur chevelure qu'ils y apportaient ; pendant trois jours et trois nuits l'on n'entendait que sanglots et gémissements.

Après quelques moments d'hésitation, les Indiens, croyant remarquer des dispositions pacifiques chez les étrangers dont ils recevaient la visite, n'attendirent pas

leur débarquement : ils s'avancèrent dans la rivière, audevant d'eux. Des témoignages de la plus vive amitié furent échangés, et lorsque Ribaut mit pied à terre, de nombreuses acclamations se firent entendre sur tout le rivage. Le premier soin du capitaine français fut de s'avancer vers un monticule voisin, pour y prendre possession du pays, au nom du Roi;, et y construire une colonne sur laquelle il grava les armes de France. Ribaut ne resta pas longtemps à cette première étape. Après les cadeaux donnés et reçus et la promesse de se revoir, il continua son voyage. La même affluence d'Indiens l'attendait sur l'autre côté de la rive. Les rois du voisinage, prévenus de son arrivée, s'y étaient transportés pour le haranguer et l'assurer de leurs bonnes dispositions à son égard. La réception fut des plus cordiales. Les Indiens apportèrent aux Français des fruits et du poisson -, ceux-ci leur donnèrent des étoffes, et l'on ne se quitta pas sans s'être prodigué les plus vives assurances d'amitié.

De nombreuses rivières arrosent la Floride. En souvenir de la. France, Ribaut donna le nom de Seine, de Somme, de Loire, de Charente, etc., à celles qu'il rencontra. Une, bien plus grande et bien plus profonde que toutes les autres, s'étant offerte à ses regards, il l'appela Port-Royal et résolut d'en explorer les rives. La rivière abondait en poissons, ses bords étaient couverts de gibier, le pays qu'elle traversait paraissait d'une admirable fertilité, tout conviait à y fonder une colonie. En remontant la rivière, Ribaut trouva un grand nombre d'Indiens qui s'enfuirent d'abord à son approche. Mais quand on leur eut fait comprendre, en leur montrant T. ni 24.

des présents, que l'on arrivait en amis, leur frayeur se changea en grandes démonstrations de joie. Il y eut encore là échange de bons procédés, les Indiens promettant aux Français de leur donner à leur retour, pour prix de quelques cadeaux, une grande quantité de perles et d'argent. Bien que le lieu parût très propice pour y fonder un établissement, Ribaut voulut pourtant pousser encore plus loin et s'assurer s'il n'en trouverait point de plus favorable. En suivant la côte, il aperçut une rivière sur les bords de laquelle il construisit une colonne semblable à celle qu'il avait élevée en abordant aux côtes de la Floride. Plus loin, il découvrit une petite île ombragée par des cèdres, et que, pour cette raison, il appela l'île aux Cèdres. Ilavait promis aune reinequ'ilavait visitée quelques jours auparavant, de prendre à son bord deux Indiens dont le plus grand désir était de voyager avec lui. Pour tenir sa promesse, il revint sur ses pas. Enchantés de se trouver avec Ribaut et fort reconnaissants des attentions qu'il avait pour eux, ses deux nouveaux amis lui dirent qu'il y avait, vers le nord, une contrée appartenant au roi Ghicola, où l'or, l'argent et les pierres précieuses se trouvaient en abondance. Mais, chez eux, le goût des voyages fut de courte durée. Dans la crainte sans doute que les Français ne vinssent à reconnaître tout ce qu'il y avait d'exagéré dans leur récit, ils demandèrent à être débarqués, et comme on n'accédait pas à leur désir, ils s'emparèrent du canot et s'enfuirent. Ribaut, persuadé que les trésors du roi Ghicola étaient un leurre, choisit la côte de Port-Royal, pour y fonder une colonie, nulle autre partie de la Floride ne lui paraissant offrir plus d'avantages. Il

réunit ses hommes, les harangua en style de l'époque, c'est-à-dire en empruntant ses modèles aux Grecs et aux Romains, et fit appel aux gens de bonne volonté. Il s'en présenta beaucoup ; mais tous ceux qui voulurent en tenter l'entreprise, le supplièrent de construire un fort avant son départ, et d'y laisser des munitions pour qu'ils pussent se défendre, s'ils venaient jamais à être attaqués. C'était aussi la pensée de Ribaut, On fit choix du lieu le plus facile à fortifier, et les travaux^ dirigés par Laudonnière et le capitaine Salle, furent poussés avec une telle activité, qu'ils se trouvèrent terminés en quelquesjours. Geitepetite citadelle fut appelée Charles-Fort, du nom du roi Charles IX. Tout étant prêt pour le départ, Ribaut fit ses adieux aux compagnons qu'il laissait loin de lui,leurrecoraraandadesemontrertoujoursobèissants aux ordres de leur chef, le capitaine Albert, et de vivre en bonne intelligence entre eux, leur promettant de ne pas les oublier. Il espérait que Charles IX, heureux de ses découvertes, lui viendrait en aide et qu'il pourrait revenir bientôt avec tous les éléments propres à fonder une puissante colonie.

Dans les premiers mois, tout se passa bien à Charles- Fort. Le capitaine Albert ayant fait bon accueil à un Indien qu'il avait rencontré à la chasse, celui-ci lui proposa de le conduire chez le roi son maître qui serait enchanté de faire sa connaissance. La proposition fut acceptée, et les relations des Français avec les Indiens s'étendirent rapidement. Cinq rois du voisinage se disputèrent leur amitié et les invitèrent à toutes leurs fêtes. Malheureusement les plaisirs et l'espoir du prochain retour de Ribaut les rendirent imprévoyants ; ils ne

songèrent ni à ensemencer les terres, ni à faire des approvisionnements. Quand ils s'aperçurent que les vivres commençaient à leur manquer, ils s'adressèrent à leurs voisins. Ceux-ci donnèrent ce qu'ils purent, mais, habitués eux-mêmes à ne pas s'approvisionner et à vivre de peu, ils ne purent fournir à tous les besoins des Français. Touchés de leur détresse, les Indiens leur procurèrent des guides pour les conduire auprès d'un roi puissant, nommé Govecxis, dont les magasins étaient bien pourvus, et auparavant, chez son frère Ouadé qui, lui aussi, était fort en état de les secourir. Après quelques jours de navigation, ils arrivèrent près du roi Ouadé, dont ils reçurent une quantité de mil et de fèves suffisante pour en remplir une barque. Ouadé leur donna en outre des couvertures et se montra disposé à les assister en toute circonstance.

De retour à Charles-Fort, les Français dormaient tranquilles sur l'avenir, quand, pendant la nuit, le feu prit à leurs habitations et les détruisit complètement ainsi que les grains qu'ils y avaient apportés. Sans vivres, sans abri, leur position devint affreuse. Les Indiens vinrent bien à leur secours et les aidèrent à reconstruire ce que l'incendie avait dévoré ; mais ce n'était pas tout que d'être à couvert, un besoin plus impérieux, la faim, se faisait sentir de nouveau. Les Français tournèrent encore un regard suppliant du côté du roi Ouadé qu'ils trouvèrent dans les mêmes dispositions bienveillantes où ils l'avaient laissé. Comme il avait lui même épuisé ses ressources, il s'adressa à son frère Govecxis qui mit des vivres à sa disposition. Ses bons offices ne s'arrêtèrent point là, il retint tout un jour

les Français pour les fêter et leur faire cadeau de perles précieuses. En outre, il leur donna des indications sur une contrée située à dix jours de marche de ses Etats, où ils devaient en trouver en abondance. Ces récits, en éveillant l'ambition de plusieurs, mirent la discorde dans la petite colonie, les uns voulant aller sans retard à la recherche des trésors, les autres trouvant qu'il était plus sage de retourner à Charles-Fort. En paix et en bonne amitié avec leurs voisins, ils se divisèrent entre eux. Au lieu de chercher à ramener la concorde, le capitaine Albert, par une sévérité excessive, vint tout perdre. Il fît pendre un homme pour une faute qui ne comportait pas un pareil châtiment, et en jeta un autre sur une île déserte où il serait mort de faim, si ses camarades ne fussent pas venus à son secours. Les choses en vinrent à ce point que les soldats se mutinèrent, s'emparèrent de leur chef et le mirent à mort. Ils élurent à sa place un Français du nom de Nicolas Barré qui se montra digne de leur confiance.

Les secours de la France se faisaient toujours attendre, et rien n'annonçait leur prochaine arrivée. Chaque jour^ les malheureux Français demandaient aux flots si Ribaut n'allait point revenir et nulle voile ne paraissait à l'horizon. Cette maladie^ pleine de tristesse et d'abattement, que l'on appelle la nostalgie, s'empara de toutes les âm^es, et, plutôt que de différer plus longtemps, ils préférèrent braver les dangers d'une longue traversée. Avec quelques outils imparfaits, ils construisirent un navire, empruntèrent aux arbres une mousse parasite pour en faire les cordages, disposèrent du peu de linge qui leur restait pour fabriquer des voiles,

et, avec le secours de leurs bons amis les Indiens, vinrent à bout de compléter les agrès. Ce ne fut pas sans attendrissement et sans la promesse de se revoir un jour, que Ton se sépara de ces populations dont les habitudes féroces s'alliaient à des instincts généreux.

Dans leur impatience et leur ardent désir de revoir la France, les malheureux avaient oublié qu'ils en étaient séparés par quinze cents lieues et qu'ils s'exposaient à toutes les horreurs de la faim, en ne s'approvisionnant pas d'une quantité suffisante de vivres. Ils emportèrent ce qu'ils purent, sans calculer toutes les heures qu'il leur faudrait passer sur la mer. Un long calme y ajouta encore, et les approvisionnements, si fort au-dessous des besoins, ne tardèrent pas à être consommés. Ils en vinrent à manger le cuir de leurs souliers, et bientôt cette nourriture même leur manqua. Alors, l'abattement succéda à l'espérance et devint tel qu'ils ne prirent plus la peine de vider l'eau que la construction imparfaite du navire laissait pénétrer dans la cale. La mort devait être la fin prochaine de leurs maux, quand l'un d'eux, nommé Lachèze, le même qu'ils avaient délivré de son cruel exil, ranima les courages en assurant que la terre ne pouvait pas être éloignée et que, dans trois jours tout au plus, ils y seraient arrivés. Ce temps s'étant écoulé sans que la terre eût été signalée, il fut résolu qu'un homme serait sacrifié pour nourrir les autres. On allait demander au sort une victime, quand Lachèze se dévoua et tendit la gorge au fer de ses camarades.

Cette scène horrible aurait été suivie de plusieurs autres du même genre, si enfin on n'avait pas aperçu, en

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même temps, la terre si désirée et un navire qui s'avançait. Le navire appartenait à l'Angleterre, et à son bord se trouvait un matelot français qui, dans un précèdent voyage, avait accompagné Ribaut à la Nouvelle-France. Les Anglais prirent en pitié les pauvres affamés, leur donnèrent à boire et à manger et mirent à terre ceux dont la faiblesse du corps exigeait un repos absolu. Ils conduisirent les autres auprès de la reine d'Angleterre, qui, dans ce moment, méditait une expédition contre la nouvelle France.

La guerre civile avait retardé l'envoi des secours promis à la petite garnison de Charles-Fort. Goligny ne l'avait pourtant point perdue de vue; aussi profita-t-il d'un moment d'apaisement, pour faire accepter à Charles IX une tentative sérieuse de colonisation, là où il n'y avait encore qu'une prise de possession.

Laudonnière avait fait ses preuves dans la campagne précédente, la nouvelle expédition lui fut confiée. Le roi mit à sa disposition trois navires et une somme de cent mille francs qu'il lui promit de renouveler chaque année. Le nouveau chef s'entoura d'une jeunesse aventureuse et entreprenante. Ses soldats furent tous des hommes aguerris et endurcis aux fatigues. Gomme il s'agissait non pas d'un voyage de curiosité et d'agrément, mais de la fondation d'une colonie, il prit aussi à bord de ses navires des pères de famille avec femmes et enfants.

Comme en 1562, tous ceux qui composaient l'expédition appartenaient à la religion réformée. Parti du Havre, le 22 avril 1564, Laudonnière fit voile vers les Canaries, s'arrêta à TènérifFe pour faire de l'eau et

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arriva sans accident aux Antilles. Là, il prit terre de nouveau pour s'approvisionner de fruits que les Indiens lui apportaient. Malheureusement un acte de maraudage faillit amener une collision entre les Français et les gens du pays. Surpris par les Indiens au moment où ils pillaient un jardin, deux des hommes de l'expédition furent poursuivis par les propriétaires, et l'un d'eux ayant été atteint, fut frappé si violemment qu'il resta sur place. Les Français en ressentirent une grande colère, et le lieutenant d'Ottigny en aurait tiré une vengeance éclatante, si Laudonnière, craignant avec raison que les représailles ne prissent des proportions de nature à retarder l'expédition et peut-être à en faire manquer le but, n'avait pas donné l'ordre de lever l'ancre et de partir sans plus de retard. 11 arriva à l'embouchure de la rivière Saint-Jean le 22 juin. Les premiers Indiens qui l'aperçurent poussèrent de grands cris de joie et firent de tels efforts pour le retenir qu'il lui fallut presque leur faire violence pour continuer sa route. Le lendemain, il arriva dans la rivière de Mai. Ayant remarqué sur les bords un lieu qui lui parut propre à s'y établir, il descendit à terre avec ses officiers pour l'examiner de plus près. Les Indiens le reconnurent et se pressèrent autour de lui. Le paraousi Satouriona s'étant avancé à la tête de ses sujets, s'empressa de montrer encore debout la colonne qu'avait élevée Ribaut. Non seulement il l'avait respectée, mais elle était devenue l'objet d'une sorte de culte dans le pays. Satouriona était accompagné de ses fils qui, avec toute la vivacité de la jeunesse, témoignèrent du plaisir qu'ils avaient à voir les Français. Sur l'ordre de son père, l'un d'eux donna à Laudonnière un

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lingot d'argent et en reçut en échange une serpe dont il parut très satisfait. La nuit étant venue, il fallut rentrer sur les vaisseaux. Le lendemain, Laudonnière retourna auprès du roi qu'il trouva entouré de quatrevingts Indiens et revêtu de son costume cérémonial. Il était enveloppé dans une peau de cerf peinte de différentes couleurs, affectait une grande dignité et paraissait plein de l'importance de son rôle. Laudonnière lui fit comprendre que son intention était de remonter la rivière, mais qu'il comptait y mettre une telle diligence, qu'il serait bientôt de retour auprès de lui. Le roi ne fît aucune opposition à son départ et ne parut nullement voir d'un mauvais œil lareconnaissance que les Français faisaient du pays. Laudonnière, toujours accompagné d'Indiens qui le suivaient le long du rivage et ne cessaient de faire entendre le mot amf^ mit pied à terre après avoir remonté la rivière. Quelques-uns de ses hommes, à la tête desquels était d'Ottigny, ayant pénétré dans un bois, se trouvèrent en présence de cinq Indiens qui, en les voyant, parurent d'abord avoir quelque inquiétude. Les Français les rassurèrent, et ayant remarqué à son costume que l'un d'eux paraissait supérieur aux autres, ils lui firent comprendre que d'Ottigny était leur chef. Tous deux s'abouchèrent alors et furent bientôt dans les meilleurs termes. Le paraousi donna l'assurance à d'Ottigny qu'il serait flatté de le recevoir, lui et ses gens, pour sceller unealliance éternelle ; et, comme gage d'amitié, il lui fit présent delà peau dont il était revêtu. L'invitation était faite de trop bonne grâce pour être refusée. Les deux nouveaux amis s'acheminèrent ensemble vers la demeure royale dont la splendeur n'égalait pas tout à fait celle des pa- T. 111 25

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lais de l'Europe. Les avenues n'en étaient pas sablées, et comme pour ceux qui ne connaissent pas le terrain, il y avait danger d'enfoncer jusqu'au cou, les Indiens le portèrent sur leurs épaules. A son approche, un concours extraordinaire d'hommes et de femmes se porta au-devant de lui, fêtant les Français et les accueillant comme des frères. Le premier soin du paraousi fut de conduire d'Ottigny auprès de son père pour lequel il paraissait avoir une grande vénération. Ce vieillard aurait pu dire à sa fille ce que, plus tard, la marquise de Gréquy disait à la sienne *, car la famille dont il était entouré ne comprenait pas moins de cinq générations. Il fît à d'Ottigny une réception princière et voulut qu'un de ses- petits-enfants, avec une nombreuse escorte, le reconduisît jusqu'auprès de Laudonnière. Les Français redescendirent ensuite la rivière et retrouvèrent le premier paraousi qui attendait leur retour. On débarqua, et après force compliments, Laudonnière reçut en cadeau la peau de cerf peinte dont nous avons parlé. Mais le chef de l'expédition française tenait beaucoup plus aux lingots d'argent qu'à toutes les peaux de cerf de la Floride; aussi demanda-t-il à son généreux hôte de quelle contrée venait celui qu'il lui avait donné. Le roi lui répondit qu'il l'avait enlevé à Thémogona, l'un de ses plus grands ennemis. Dans l'espoir d'en faire une ample moisson, Laudonnière lui offrit de l'aider de ses troupes pour l'aller combattre, ce que l'autre n'eut garde de refuser ; il lui promit, en retour, autant d'or et d'argent, qu'il en pourrait souhaiter.

* Ma fille, allez dire à votre fille que la fille de sa fille pleure.

On a pu voir que les Français n'avaient trouvé dans la Floride que des amis. Mais, pour être sincères, les protestations des Indiens n'étaient pas complètement désintéressées. En guerre avec leurs voisins, il leur importait de se ménager de puissantes alliances, et celle des étrangers n'était pas à dédaigner. Les avances qu'ils nous faisaient avaient donc un but qu'il était facile d'apercevoir. D'un autre côté, tous ceux qui avaient accompagné Laudonnière n'avaient entrepris un si long voyage que dans l'espoir de faire fortune. Peu scrupuleux sur les moyens qui devaient y conduire, la meilleure cause, à leurs yeux, était celle qui leur offrait le moyen de s'enrichir davantage. Au lieu donc de vivre en paix avec tout le monde, ce qui était le plus sage, ils se laissèrent entraîner à prendre parti dans des guerres auxquelles ils auraient dû rester étrangers.

Laudonnière, comme nous venons de le voir, avait quitté son ilernier allié en lui faisant et en recevant de lui les plus magnifiques promesses. Avant de les mettre à exécution, il voulut continuer le cours de ses explorations. Arrivé à la rivière de la Somme, il rencontra le paraousi de la contrée, qui s'avançait au-devant de lui. Ses cinq filles, toutes également belles, et sa femme l'accompagnaient. La reine offrit à Laudonnière quelques boules d'argent, et son époux, en signe d'alliance éternelle, lui fit don de son arc et de ses flèches, comme il avait fait à Jean Ribaut.

Le roi indien ne connaissait point les armes à feu et se montrait très curieux de savoir quelles pouvaient être leur puissance et leur portée. Quand il eut vu l'effet qu'elles produisaient, il en fut tout attristé •, il ne s'était

pas imaginé qu'il y eût au monde des armes supérieures aux siennes.

Il fallait pourtant s'occuper d'un établissement. Laudonnièro assembla ses hommes et les consulta sur une question aussi importante. En faisant de nouvelles explorations, on découvrit une vallée délicieuse à laquelle les soldats donnèrent le nom de Laudonnière ; et, après mûr examen, on tomba d'accord sur l'emplacement le plus favorable pour s'y loger et y construire lin fort. On le choisit entre les rivières Saint- Jean et de Mai, à deux lieues à peu près de la mer. Laudonnière voulut qu'en l'honneur du roi de France, il fût appelé la Caroline. Avant toute chose, de ferventes prières ^urent adressées à Dieu, pour qu'il bénît les travaux et assurât le succès de l'entreprise. On se mit ensuite à l'œuvre avec un tel entrain, qu'au bout de quelques jours, les retranchements s'élevaient déjà au-dessus du sol. Loin d'en prendre ombrage, leparaousi de la contrée vint, avec ses enfants, présider aux travaux. Il aida les Français autant qu'il le put, et ce furent ses sujets qui firent avec des palmiers la couverture de la grange. Les choses n'allèrent pourtant pas toujours aussi bien que Laudonnière l'avait espéré. Le fort était construit et la maison dliabitalion allait être achevée, quand un coup de vent la renversa. Il fallut la relever, et pour n'être pas exposé à un autre accident de même nature, on lui donna moins d'élévation.

Il tardait à tout le monde d'en avoir fini de ce côté, car personne n'avait oublié l'or et l'argent de Thimogona que son ennemi le paraousi Satouriona avait fait miroiter aux yeux éblouis de d'Ottigny. Laudonnière préférait

arriver à ses fins par des moyens pacifiques plu tôt que par la guerre. Il confia la nouvelle expédition à sonlieutenant, lui donnant pour instruction d'agir de ruse auprès de Satouriona, de demander des guides sous prétexte d'aller combattre son ennemi, mais en réalité pours'enten. dre avec lui, le réconcilier avec ses voisins, et, pour prix de sa médiation, obtenir la concession de mines que les Français pourraient exploiter tout à leur aise, pendant le calme de la paix. Satouriona donna les guides qu'on lui demandait. Ceux-ci aj^ant rencontré un parti ennemi, l'auraient attaqué, si d'Ottigny, à leur grand étonnement, ne les en avait pas empêchés. Ils ne comprenaient rien à cet ordre, si contraire à leur attente ; mais d'Ottigny, comme nous venons de le dire, devait faire ses conquêtes par la persuasion plutôt que par les armes. Il avait entre les mains tout ce qu'il fallait pour cela. C'étaient des marchandises européennes dont les Indiens se montraient aussi avides que les Français, des métaux précieux. A leur vue, les plus hostiles et les plus craintifs revinrent sur leurs pas et entourèrent de nouveau le séducteur. Aux demandes des Indiens, d'Ottigny opposait toujours la mên:ie réponse. Conduisez-moi où il y a de l'or, et je vous donnerai tout ce que vous voudrez. Les indigènes alors lui parlèrent du roi Myrrha, riche par dessus tous les autres, en or et en argent, dont ils offraient de lui faire faire la connaissance. Sur leurs indications, un de ses soldats consentit à se rendre auprès de Myrrha, pendant que d'Ottigny retournait à la Caroline rendre compte à Latidonnière du résultat de sa mission. Quinze jours après, le chercheur d'or n'ayant pas reparu, Laudonnière, pour savoir ce qu'il

était devenu, dépêcha Vasseur, capitaine d'un de ses navires, avec un sergent et quelques hommes. Informés par les Indiens que le soldat dont ils cherchaient la trace ne se trouvait point chez le roi Myrrha, mais bien chez Molona, vassal d'Outina, ils dirigèrent leurs pas de ce côté. Vasseur l'y rencontra, occupé de ses propres affaires, et aj^ant recueilli par son trafic cinq ou six livres d'argent. Molona reçut très bien les nouveaux venus, leur donna les fêtes les plus brillantes auxquelles parurent neuf rois de son voisinage, tous vassaux du puissant Outina qui en comptait plus de quarante. Outina étant aussi en guerre avec des souverains jaloux de sa grandeur, Molona entama avec les Français des négociations, dans l'intention d'une alliance avec son suzerain, affirmant qu'il recevrait en retour plus d'or qu'il n'en pourrait porter. Vasseur ne voulut point demeurer en reste. Il répondit que Laudonnière, dont il exagéra beaucoup les forces, enverrait certainement à Outina tous les secours dont il pourrait avoir besoin. On se sépara avec de belles paroles et des promesses trompeuses. Gomme Vasseur descendait la rivière pour retourner à la Caroline, un coup de vent le jeta sur les terres de Satouriona que d'Ottigny avait trompé en lui donnant l'assurance qu'il combattrait son ennemi Thimogona. Satouriona pensant que Vasseur revenait de cette expédition, celui-ci n'eut garde de le détromper, seulement il lui dit qu'il n'avait pas pu, ainsi qu'il se le proposait, exterminer tous ses ennemis, parce qu'à son approche, les soldats de Thimogona s'étaient jetés dans les bois où il lui avait été impossible de les aller chercher. A cette nouvelle le contentement du paraousi éclata en trans-

ports joyeux, et pour que rien ne manquât k la fête qu'il donna à Vasseur, un Indien, pendant les danses, en frappa un autre de deux coups de poignard. Fidèles aux termes du programme, les femmes ne manquèrent pas de pousser de grands gémissements, accompagnement ordinaire de ces sortes d'exécution. Elles ne se contentèrent même pas d'arroser la victime de leurs larmes : l'ayant étendue sur une natte de roseaux, aux pieds du roi, elles se précipitèrent sur son corps et cherchèrent à le ranimer par des frictions énergiques. Les Français croyaient au châtiment d'un grand coupable, ils apprirent que c'élait un accessoire obligé de la cérémonie, que cela ne se passait jamais autrement quand le roi ou ses alliés revenaient d'une campagne, sans rapporter la tête de leurs ennemis.

Le frère du Paraousi ne paraissait pas avoir une confiance sans borne dans les récits de Vasseur, il lui demanda même à voir son épée, pour s'assurer si elle était bien teinte de sang. Gomme la lame se trouvait être d'une entière blancheur, Vasseur lui dit qu'il s'était conformé aux usages de la France, en l'essuyant après le combat. L'Indien n'en demanda pas davantage, mais parut médiocrement satisfait de sa réponse.

Deux mois après, Satouriona envoya vers Laudonnière, pour le mettre en demeure d'exécuter ses promesses et lui demander des secours. Laudonnière eut recours à des faux-fuyants, il déclara qu'il lui fallait du temps pour les préparatifs, promettant que dans deux lunes il serait prêt à marcher. De ce jour, dans le cœur de Satouriona, le sentiment de l'amitié fit place à celui de la défiance, il se décida à faire seul l'expé-

dition contre Thimogona. Après des invocations au soleil, pour lui demander la victoire, ses troupes entrèrent sur le territoire ennemi. Elles se divisèrent en deux corps, l'un se rendant par eau, l'autre par terre, à l'attaque d'un village qu'elles espéraient surprendre. Le succès répondit à leur attente. Assailli, au moment où ils s'y attendaient le moins, les soldats de Thimogona furent presque tous tués et les vainqueurs ne manquèrent pas de scalper leur tête. Toutes les chevelures furent plantées sur des piques, comme des trophées, devant la tente de Satouriona, au milieu d'un étrange mélange de danses, de cris de joie, de prières, de pleurs et de gémissements.

Quoiqu'il n'eût pris aucune part à cette campagne, Laudonnière, en qualité d'allié, n'en demanda pas moins à Satouriona deux de ses prisonniers qui se trouvaient être des sujets d'Outina avec lequel il désirait entretenir de bonnes relations. A une demande aussi inattendue, le paraousi opposa un refus net et presque outrageant. Laudonnière ne se contint plus. A la tête de vingt hommes, il s'avança au milieu des Indiens, exigeant impérieusement la remise des deux prisonniers. Intimidé par son attitude, le paraousi répondit qu'ils s'étaient enfuis. Mais Laudonnière insista en tels termes, qu'ils lui furent amenés. Satouriona, dissimulant sa colère, envoya des fruits et des vivres aux Français, tout en se promettant bien de tirer vengeance de l'offense qui lui était faite. Laudonnière le remercia de ses présents, et lui fit connaître que son désir était d'arriver à une pacification générale. Le paraousi n'y fit aucune objection, et parut même approuver ce projet.

C'était du côté cVOutina qu'allaient maintenant se tourner les Français. Lauclonnière , dans l'espoir de trouver en lui un aide puissant pour la découverte des mines d'or, objet unique de ses préoccupations, lui renvoya ses deux prisonniers. Le capitaine Yasseur, après les lui avoir conduits, remonta la rivière jusqu'à quatrevingts lieues du Fort de la Caroline, et arriva à un village où les Indiens lui montrèrent les dispositions les plus amicales. Outina attendait les Français à leur retour. Quand il les aperçut, il s'avança à leur rencontre, les suppliant de demeurer et de l'aider à faire la guerre à un. de ses ennemis appelé Potavou. Il n'est pas besoin d'ajouter qu'il promit de récompenser magnifiquement leurs services. Les Français voulaient quelque chose de plus positif que des promesses, ils se laissèrent pourtant encore prendre à celles-ci. La paix ne leur ayant pas donné les trésors, objets de tous leurs rêves, ils ne demandèrent pas mieux que de les chercher dans la guerre. Pendant que Vasseur retournait auprès deLaudonnière, pour l'informer de l'état des choses, l'enseigne d'Arlac, avec ce qu'il avait de monde, se mettait à la disposition d'Outina. Les gens de Potavou que l'on croyait surprendre étaient sur leur garde, mais le bruit de la mousqueterie, nouveau pour eux, vint porter la terreur dans leurs rangs. Dès le commencement de l'action, un de leurs chefs étant tombé comme frappé par la foudre, ils prirent la fuite, et la victoire d'Outina fut complète. Huit jours après, Laudonnière envoyait une barque audevant de d'Arlac et de ses soldats. Quelques rares lingots d'or et d'argent, des peaux peintes, des vivres et des protestations sans fin de dévouem.ent, ce fut tout ce T. 111 25.

qu'il recueillit d'une expédition qui promettait de si magnifiques résultats.

Gomment donc arriver aux trésors que ni la paix ni la guerre n'avaient pu procurer aux Français ? Un d'eux nommé Laroquette, persuada à ses camarades que rien n'était plus facile. Il leur dit que la nature n'avait point de secrets pour lui, et qu'à l'aide de la magie, il les enrichirait tous. Séduits par sa promesse, des soldats à la tête desquels était un nommé Le Genre dans lequel Laudonnière mettait toute sa confiance, décidèrent qu'il fallait, de gré ou de force, obtenir son consentement et, s'il se refu&ait à leurs désirs, élever un autre chef à sa place. Le Genre fut chargé de lui en faire la signification. A cette sommation, Laudonnière répondit qu'avant de s'aventurer ainsi au milieu de peuplades dont quelques-unes commençaient à devenir hostiles, il fallait mettre le fort en bon état de défense, et que. les intérêts de l'Etat devaient passer avant les intérêts particuliers. Les conjurés ne l'entendaient pas ainsi. Cependant, comme ils ne voulaient pas mettre immédiatement à exécution leur projet criminel, ils se mirent à l'ouvrage. Laudonnière donnait l'exemple du travail ; il y mettait même une telle ardeur qu'il en tomba malade. Gomme il était loin de supposer que Le Genre fût capable de trahison, il continua à l'appeler dans son intimité. Celui-ci pourtant n'avait pas cessé de diriger le complot ; mais, craignant que des moyens violents n'amenassent une collision qui pourrait ne pas tourner à son profit, il préféra se défaire de son chef, sans bruit, et pour cela avoir recours au poison ; l'apothicaire auquel il s'adressa

n'aj^ant pas voulu lui en livrer, il cacha sous le lit de Laudonnière un baril de poudre, dont lexplosion devait le délivrer de celui qui gênait ses desseins. Cette fois encore, son projet échoua. Un gentilhomme auquel il avait remis, pour être publié en France, un écrit plein de calomnies contre I^audonnière et d'Otligny, dénonça le traître. Laudonnière alors assembla tous ses hommes, leur donna connaissance de Tinfàme libelle qu'il avait entre les mains, et, pour rétablir la vérité des faits, invoqua leurs témoignages. Convaincu de mensonges et de machinations infernales, Le Genre s'enfuit dans les bois, et manifesta par la suite un grand repentir de son crime.

Les excursions recommencèrent. Un gentilhomme nommé Laroche-Ferrierei se rendit chez Outina pour tâcher de découvrir les fameuses mines dont on parlait toujours, sans jamais les rencontrer. Il y resta cinq ou six mois, bien reçu dans les villages où il se présentait, mais sans recueillir autre chose que des promesses dont les Indiens se montraient toujours prodigues. Pendant ce temps, de sourdes menées continuaient au fort de la Caroline. Le capitaine Bourdet qui retournait en France, prit à son bord, sur la prière de Laudonnière, sept ou huit des plus mutins qu'il emmena avec lui. Il en laissa un plus grand nombre qui étaient tout aussi dangereux. Comme il leur fallait de l'or à tout prix et que, jusque-là, ils marchaient de déceptions en déceptions, ils résolurent d'enlever les barques que Laudonnière avait construites, dans l'espoir de faire un grand butin,. en parcourantles mers des Antilles. S'étant adjoint deux charpentiers, ils profitèrent de l'ordre

qu'ils avaient reçu d'aller chercher de la pierre à une ou deux lieues du fort, pour mettre leur projet à exécution. Ils s'emparèrent enefFet d'une barque, et coupèrent les amarres des autres, pour qu'elles dérivassent et que toute poursuite contre eux devînt impossible. Le succès couronna d'abord cette coupable entreprise. Les pirates s'emparèrent d'un bâtiment espagnol où ils trouvèrent beaucoup d'or et beaucoup d'argent, mais les vivres leur ayant manqué, ils furent obligés de relâchera la Havane. Cet événement arriva précisément au moment où Laudonnière se disposait à s'embarquer lui-même. Il se hâta de faire construire de nouvelles embarcations, mais elles n'étaient pas encore achevées, qu'une nouvelle conspiration éclatait parmi les soldats et les matelots. Sous prétexte d'aller chercher des vivres qui commençaient à leur manquer, mais dans une toute autre intention, ils présentèrent une requête à Laudonnière, tendant à en obtenir l'autorisation. Leur projet était de croiser sur les côtes du Pérou et des Antilles, pour s'emparer de quelque riche cargaison. Laudonnière ne s'y laissa pas prendre. Il leur répondit d'être sans inquiétude, qu'il était sûr de trouver dans le pays des ressources suffisantes pour subvenir à tous les besoins. Les conjurés firent semblant de se soumettre, mais huit jours après, profitant d'une maladie qui l'empêchait de sortir, ils résolurent de s'emparer de sa personne. Averti, par son lieutenant, du complot qui se tramait contre lui, Laudonnière manda aux soldats qu'ils eussent à lui faire connaître leurs intentions. Cinq d'entre eux entrèrent alors dans sa chambre et lui déclarèrent qu'ils exigeaient ce qu'ils lui avaient d'abord demandé sous la forme d'une

supplique, à savoir : la liberté d'aller chercher des vivres. Aucune observation, aucune remontrance, ne put les ramener au sentiment du devoir. Comprenant bien qu'il n'en pourrait rien obtenir, Laudonnière voulut les faire accompagner du capitaine Vasseur et d'un sergent. La révolte éclata aussitôt. Les mutins se démasquant, mirent la main sur tout ce qu'ils rencontrèrent, arrêtèrent Laudonnière et l'envoyèrent prisonnier sur un des deux navires qui se trouvaient dans la rivière. En même temps, ils désarmèrent tous ceux qu'ils savaient lui être restés fidèles. Quinze jours se passèrent ainsi, sans qu'ils pussent obtenir de Laudonnière l'autorisation qu'ils lui demandaient. Le seizième jour enfin, ils lui présentèrent un congé à signer, le menaçant de le mettre à mort, en cas de refus. Il ne céda que le couteau sous la gorge. Les révoltés ne furent pas plutôt munis de cette pièce, qu'ils s'emparèrent de deux embarcations, les chargèrent d'armes, de munitions, de vivres, et prirent la mer.

Après avoir fait plusieurs prises de peu de valeur, l'une de ces embarcations s^empara d'une patache où se trouvaient le gouverneur de la Jamaïque, ses deux fils et une somme considérable en or et en argent. Les flibustiers étaient insatiables. Dans l'espoir d'avoir une grosse rançon du gouverneur, ils consentirent, pour qu'ils la rapportassent ainsi que des vivres dont ils commençaient à manquer, à laisser les fils se rendre auprès de leur mère. Le premier soin de ces jeunes gens, quand ils furent à terre, fut d'informer les capitaines de ce qui venait de se passer. Au lieu de la rançon qu'ils

attendaient, les déserteurs de la Caroline s'aperçurent bientôt qu'ils allaient être faits prisonniers, s'ils ne se hâtaient pas de prendre la fuite. Ils se jetèrent pêlemêle dans un brigantin qu'ils avaient capturé quelques jours auparavant, coupèrent les cables et prirent chasse devant les vaisseaux qui les poursuivaient en leur envoyant des volées de mitraille. Ceux qui étaient restés dans la patache avec le gouverneur furent pris, et les autres se sauvèrent à grand'peine dans la rivière de Mai. Le pilote Trenchant qu'ils avaient emmené malgré lui, avait profité de la confusion qui régnait abord, pour revenir au point de départ. La surprise des révoltés ne fut pas médiocre quand ils se virent près du port qu'ils avaient abandonné. A quel expédient recourir dans la position critique où ils se trouvaient ? Les vivres leui' manquaient complètement, et reprendre la mer, c'était s'exposer à tomber entre les mains des ennemis ou à mouripde faim. Il fallut se résigner. Laudonnière, que d'Ottigny avait délivré de sa prison flottante, informé qu'un navire venait de mouiller dans la rivière, crut d'abord que des secours lui arrivaient de France ; quand il sut la vérité, il envoya le capitaine Vasseur, avec trente soldats, pour amener le brigantin au port. L'équipage opposa bien quelque résistance, mais il fallut céder à la force. Un détachement de soldats restés fidèles pénétra à bord et en ramena prisonniers ceux qui le montaient. Quatre des plus coupables furent condamnés à mort. Ils devaient être pendus. Sur leur prière, Laudonnière consentit à ce qu'ils fussent fusillés. Les autres, rappelés au sentiment du devoir, ne s'en écartèrent plus.

Sur ces entrefaites, Laudonnière fut informé qu'à quarante lieues du port de la Caroline, se trouvaient deux étrangers, depuis longtemps fixés dans cette contrée. Curieux de connaître le motif qui les y avait conduits, il fit savoir aux Indiens qu'il donnerait une forte récompense à ceux qui voudraient leur servir de guides jusqu'au fort de la Caroline. Quelques jours après, les deux étrangers arrivaient auprès de lui. Ilsracontèrent qu'ils étaient Espagnols, et que, jetés sur les côtes de la Floride, à la suite d'un naufrage, ils habitaient ce pays depuis quinze ans. Leurs récits se ressentaient d'ailleurs de leur contact avec les Indiens, ils en avaient toutes les exagérations hyperboliques, et brillaient bien plus par l'imagination que par la réalité. A. les entendre, le roi auprès duquel ils avaient demeuré longtemps était possesseur de trésors immenses, et les femmes de ses sujets étaient tellement couvertes d'or et d'argent quand elles dansaient, qu'elles en courbaient sous le faix. Ils ajoutaient que le roi était adoré de son peuple qui le regardait comme un enchanteur.

Les alliances chez les Indiens, comme chez presque tous les peuples, reposaient uniquement sur l'intérêt. Nous avons laissé Satouriona plein de ressentiment contre Laudonnière, nous allons le trouver lui prodiguant toutes ses tendresses. Ce changement s'expliquait par ses préparatifs de guerre contre Outina, et le désir d'avoir les Français pour auxiliaires.

Laudonnière ne se laissa point entraîner ; il entreprit, au contraire, de réconcilier les deux rois qui feignirent de l'accepter pour arbitre. Les Espagnols le prévinrent qu'il ne fallait pas s'y fier, les Indiens étant passés

maîtres en fait de dissimulation. En attendant que leurs desseins cachés se traduisissent par des actes, il profita du moment de trêve dû à son intervention, pour envoyer le capitaine Vasseur à la découverte. Les Français remontèrent la rivière plus haut qu'ils ne l'avaient fait encore, rencontrèrent un lac si grand qu'ils ne pouvaient pas en voir les contours. Ils ne trouvèrent d'ailleurs chez tous les peuples qu'ils visitèrent que des dispositions amicales.

En revenant, ils ne manquèrent pas d'aller voir leur ancien amiOutina. Ils en reçurent un accueil si empressé qu'un gentilhomme et six soldats consentirent à rester six mois avec lui. Quant à Vasseur, il continua sa route, et vint faire son rapport à Laudonnière.

De tout côté, l'alliance des Français était recherchée toujours aux mêmes conditions et toujours avec les mêmes promesses. Deux puissants souverains, Hostaqua et Outina, se la disputaient plus que tous les autres promettant tous les deux de les conduire à une montagne célèbre par ses richesses. Après avoir pris l'avis de ses officiers, Laudonnière se décida pour Outina et lui envoya trente arquebusiers commandés par d'Ottigny. Pendant que les troupes de l'expédition étaient en marche, le magicien qui les accompagnait fit de si affreux présages, qu'Outina serait certainement revenu sur ses pas, si d'Ottigny et ses arquebusiers n'avaient pas fait qu'en rire. Peu de temps après, la bataille s'engagea avec Potavou. Outina l'aurait probablement perdue sans le secours des Français. Grâce à eux, sa victoire fut complète ; mais, au grand mécontentement de d'Ottignj^ il ne voulut pas la poursuivre. Le lieutenant

français laissa alors auprès de son allié douze arquebusiers, dans la crainte que Potavou ne voulût prendre une revanche, et revint à la Caroline. Il y trouva une grande affluence d'Indiens. Tous les voisins d'Outina le détestaient, et ils étaient venus auprès du chef français pour exposer leurs griefs. Laudonnière les écouta, rnaisil ne voulut pas leur prêter assistance contre un roi qu'il venait de défendre.

L'année 1564 s'était écoulée toujours à la poursuite de chimériques trésors et sans qu'il eût été fait la moindre tentative de colonisation. Les trois premiers mois de l'année 1565, Laudonnière ne put obtenir de vivres des Indiens, cette saison étant pour eux exclusivement consacrée à la chasse ; il en avait assez cependant pour attendre le mois d'avril, époque où les secours promis par la France devaient arriver. Au mois de mai, aucune voile n'ayant été signalée, la disette d'abord et ensuite la famine firent sentir à la malheureuse garnison de Charles-Fort leurs cruelles atteintes.

On était arrivé au 15 juin, sans avoir encore reçu aucune nouvelle. Alors l'idée du retour s'empara de tous les esprits. Laudonnière, persuadé que quelque grand événement était arrivé en France, puisqu'il n'en recevait point de secours, ne demandait pas mieux que d'abandonner une terre où il n'avait eu que des déceptions ; mais, pour cela, il fallait deux choses : construire un navire, le seul qui était disponible étant insuffisant, ce qui devait entraîner des lenteurs, et, chose plus difficile encore, se pourvoir de vivres pour la traversée. Les charpentiers s'engagèrent à livrer le navire, à la fin du mois d'août, et, en attendant, Laudonnière se mit en

quête de subsistances. Les recherches et les demandes qu'il fit n'ayant pas abouti, la garnison, dont le dénuement augmentait tous les jours, proposa comme expédient de s'emparer d'un des rois du pays et d'exiger des vivres pour sa rançon.

Laudonnière ne voulait point en venir à cette extrémité ; il espérait qu'en échange de vêtements et de marchandises, les Indiens consentiraient à lui livrer quelques grains. Mais les exigences de ces derniers croissaient à mesure que la détresse des Français augmentait, et ils demandaient des prix excessifs de la moindre denrée alimentaire. La faim est une terrible conseillère. L'irritation des soldats devenait tous les jours plus difficile à contenir. Laudonnière envoya vers son allié Outina, qu'au jour où il l'avait aidé à triompher de ses ennemis, il avait trouvé si prodigue de belles promesses. Mais les bonnes dispositions du paraousi s'étaient singulièrement refroidies. Pour quelques glands et un peu de miel, il exigea beaucoup de marchandises, en promettant toujours une ample provision dans le cas où Laudonnière voudrait lui venir en aide dans l'expédition qu'il préparait contre un de ses vassaux révoltés. Laudonnière lui envoya des secours, mais au lieu de marcher contre Outina, le vassal en question, il les employa à une autre expédition. Le mécontentement devint tel parmi les soldats que s'ils n'avaient pas été retenus par la crainte de déplaire à Laudonnière, ils auraient traité leur allié en ennemi. De retour au fort, ils racontèrent comment ils avaient été joués. En les entendant, tout le monde cria vengeance, et cette fois, Laudonnière ne résista plus. Pénétrant sur le territoire

d'Outina, au moment où il s'y attendait le moins, il s'empara de sa personne, ainsi que de celle de ses fils. Il fit savoir en même temps au beau-père du paraousi et à ses principaux sujets, qu'il ne relâcherait ses prisonniers que lorsqu'il aurait reçu des vivres pour leur rançon. Les Indiens voulurent encore user de subterfuges, mais voyant que les Français ne s'y laissaient pas prendre, ils élurent pour roi un des petits-fils d'Outina.

Outina avait des amis et des ennemis. Parmi les premiers, deux apportèrent des vivres à Laudonnière, pour qu'il lui laissât la vie, pendant qu'un grand nombre des seconds lui en offraient s'il voulait le mettre à mort. Un des rois ses voisins, entr'autres, s'engageait, si on voulait le lui livrer, à en donner un bon prix et à le payer comptant. Laudonnière rejeta toutes les propositions dont l'enjeu était la tête de son prisonnier.

La famine cependant devenait extrême. Non seulement on ne trouvait plus de vivres pour la traversée, mais les ouvriers qui construisaient le navire en manquaient également. Il fallut vivre de racines et du peu de gibier que l'on put se procurer. Affaiblis par les privations, les Français n'auraient pas été en état d'opposerune vigoureuse résistance, s'ils avaient été attaqués dans ce moment. Les Indiens leur rendirent l'espoir, en leur disant que dans le haut pays, les mjls devaient être en pleine maturité. Laudonnière se dirigea sur le point qu'on lui indiquait. Quatre jours durant, il fallut vivre de poissons et de chiens. Enfin on arriva à un village où demeurait la sœur d'Outina. Elle fit grande chère aux Français, et comme les mils étaient effectivement mûrs, les pauvres affamés en mangèrent tellement que

plusieurs faillirent mourir d'indigestion. Le lendemain, Laudonnière se dirigea sur l'île Edelano, pour venger la mort d'un des siens tuè par le roi de ce pays. Celui-ci, informé du danger qu'il courait, se sauva avec tout son monde. Les Français brûlèrent son village sans en tirer aucun profit. Ils reprirent ensuite leur chemin et arrivèrent au fort avec quelques provisions recueillies sur leur passage. Il était temps qu'ils parussent, les malheureux auxquels la garde en avait été confiée mouraient de faim. Les vivres furent bien vite épuisés, et il fallut recommencer à fouiller tous les villages des alentours, pour s'en procurer de nouveaux. Pendant ces courses, deux charpentiers qui avaient dérobé quelques poignées de mil furent tués par les fils du roi Emola. Laudonnière ne put en tirer vengeance, parce que les Indiens redou tant sa colère s'enfuirent à son approche.

En même temps que la saison avançait, les blés mûrissaient partout. Outina promit d'en procurer une grande quantité, si on lui rendait la liberté. Laudonnière voulut le reconduire lui-même dans ses Etats. A la vue des Français, les indigènes effrayés se sauvèrent sans qu'il fût possible de leur faire comprendre qu'on se présentait devant eux avec des dispositions pacifiques. Un soldat, accompagné du fils d'Outina, étant pourtant parvenu jusqu'au beau-père et à la femme du roi, leur fît comprendre qu'il dépendait d'eux de le revoir. Ils s'avancèrent aussitôt vers les Français avec une provision de pain. Mais, pendant qu'ils leur faisaient des semblants d'amitié, ils cherchaient à les surprendre. Voyant que Laudonnière se tenait sur ses gardes, ils déclarèrent qu'il leur était impossible de satisfaire à sa

demande, parce cxue les blés n'étaient pas encore récoltés. Il fut donc obligé de revenir avec son prisonnier, qu'il lui fallut défendre contre la colère des soldats indignés de la perfidie indienne. Quinze jours après, Outina suppliait qu'on le ramenât dans son village, promettant des blés, et, dans le cas d'un refus, se soumettant à tout ce que l'on voudrait faire de sa personne. Les Indiens en apportèrent en effet, mais en très petite quantité. Cherchant toujours à surprendre les Français, ils disaient que si le roi leur était rendu, si quelques soldats le conduisaient au milieu de ses sujets, la reconnaissance leur ferait faire ce que l'on n'obtiendrait ni par la menace ni par la force. Laudonnière ne consentit à le relâcher qu'après qu'on lui eut remis deux otages ; les Indiens devaient les reprendre quatre jours après, en apportant une quantité de blé déterminée à l'avance. Les quatre jours se passèrent sans que l'on entendît parler de rien. Laudonnière alors donna l'ordre à son lieutenant de marcher contre une peuplade qui le trompait toujours, lui recommandant bien de prendre les plus grandes précautions. D'Ottigny s'avança droit à la maison du roi où les principaux du pays se trouvaient réunis. Pris à l'improviste et craignant pour leur vie. Ils apportèrent une grande quantité de blé, mais, pendant ce temps, ils cherchaient à couper la retraite aux Français. Outina ne paraissait pas, caché qu'il était au fond d'une cabane. D'Ottigny alla Yj trouver et lui reprocha de manquer à sa parole. Le paraousi répondit qu'il ne pouvait rien sur des sujets insoumis; qu'il avait même à s'en défier, parce qu'il avait cru remarquer, à certains signes, qu'ils voulaient l'attaquer à son retour. L'officier

français ne voulut pas en entendre davantage ; il commença à effectuer sa retraite, chacun de ses hommes emportant un sac de mil. Trois cents Indiens l'attendaient dans une embuscade ; quelques coups de fusil suffirent pour les disperser. Plus loin, de nouveaux ennemis se présentèrent encore. Ceux-là paraissaient plus familiarisés avec les armes à feu. Quand ils voyaient un fusil s'abaisser, ils se couchaient à terre, pour se relever aussitôt que le coup était parti. Harcelé continuellement pendant sa retraite, d'Ottigny eut deux hommes tués et vingt-deux blessés. Il arriva enfin au navire qui l'attendait, mais sans vivres. Il avait fallu les abandonner pour combattre.

Laudonnière se tourna d'un autre côté. Informé qu'il s'en trouvait dans le village d'Emoloa, il fit toute diligence pour y arriver avant que les gens du pays eussent été instruits de sa marche. Cette fois, il ne fut pas complètement trompé dans son attente. A l'abri des premiers besoins, il n'eut plus désormais qu'une pensée, achever la construction du navire qui devait le ramener en France.

Le 3 août 1565, tout était prêt pour le départ. Avant de dire adieu à la Floride, Laudonnière avait voulu qu'on brûlât les constructions qu'il avait faites, dans la crainte que les Indiens ne vinssent s'y établir. Ses ordres allaient être exécutés quand quatre voiles parurent à l'horizon. On pense quels transports de joie éclatèrent dans tous les cœurs. C'étaient enfin les Français si désirés, si longtemps attendus, et, avec eux, le bonheur et l'abondance. A ce premier sentiment en succéda un autre d'une nature tout opposée. N'étaient ce

pas plutôt des navires espagnols? Et, dans cette supposition, ne fallait-il pas se préparer à combattre ? L'incertitude ne fut pas de longue durée. Les Français ne devaient ni tant se réjouir, ni s'abandonner si fort à la crainte ; les bâtiments en vue n'appartenaient ni à la France ni à l'Espagne, mais bien à l'Angleterre -, Jean Hawkins, guidé par un ancien pilote de Ribaut, commandait Texpédition. Les Anglais demandèrent à faire de l'eau, et Laudonnière ne s'y étant pas opposé, Hawkins le remercia en lui envoyant du pain et du vin que les Français depuis longtemps ne connaissaient plus que de nom.

Les Indiens avaient cru que c'étaient des renforts qui arrivaient aux Français, et fidèles à leurs habitudes cauteleuses et prudentes, ils s'étaient empressés de nouveau autour de ceux dont ils redoutaient la puissance.

Hawkins ayant appris que Laudonnière avait le dessein de revenir en France, s'offrit à l'y conduire. H chercha à lui faire comprendre que c'était s'exposer à de grands dangers que de s'embarquer sur un navire aussi frêle que le sien, offrant de prendre avec lui une partie de la garnison et de réserver un de ses bâtiments au reste de son monde.

Laudonnière hésitait à accepter cette offre. Elle était si belle qu'il avait peine à croire qu'elle fût sincère. Quels étaient en ce moment les rapports entre la France et l'Angleterre ? Les deux nations n étaient-elles point en guerre et Hawkins ne lui tendait-il pas un piège ? Ne voulait-il point faire les Français prisonniers, pour s'emparer de la Floride sans coup férir? Ces questions

le laissaient dans une perplexité d'autant plus grande que s'il s'entêtait à partir avec ses propres navires, il encourait une terrible responsabilité. Il assembla donc ses officiers, et, après un exposé de la situation, demanda leur avis. Tous répondirent cfuil fallait accepter les offres d'Hawkins, c'est-à-dire lui acheter un de ses bâtiments. Le marché fut conclu moj^ennant sept cents écus, payés non en argent, mais en pièces d'artillerie dont on estima la valeur à ce prix. Avant de les quitter, Hawkins envoya aux Français des vivres, des vêtements, des souliers, fît des présents aux officiers suivant leur grade, se conduisit enfin, dans toute cette circonstance, avec la plus grande générosité.

Afin d'être prêt à prendre la mer au premier signal, Laudonnière fit faire des biscuits avec la farine que les Anglais lui avaient donnée. On en était aux adieux avec les Indiens dont on voulait emmener quelques-uns, autant comme objets de curiosité que pour qu'ils pussent donner un jour à leurs compatriotes une idée de la puissance de la France, quand on aperçut sept voiles qui approchaient. Laudonnière, redoutant toujours l'arrivée des Espagnols, donna ordre à une barque armée d'aller en reconnaissance, en même temps qu'il fit monter des sentinelles sur les arbres les plus élevés, pour savoir à quelle nation il avait affaire. Les sentinelles signalèrent une grande barque qui se détachait des navires, mais sans qu'ils pussent en dire davantage. Cette barque semblait donner la chasse à celle que Laudonnière avait envoyée à la découverte. On crut donc que c'était l'ennemi, et dans cette pensée, toute la garnison prit les armes. L'appréhension des Français dura tout un jour,

UENË LAUDONNIERE 457

leur barque ayant été retenue par les navires arrivants.

Le lendemain, plusieurs barques entrèrent clans la rivière, ceux qui les montaient étant armés jusqu'aux dents. Une des sentinelles, au ciui vive de laquelle il n'avait pas été répondu, fit feu, sans en obtenir davantage. Au fort, tout le monde se préparait à combattre, quand enfin un homme mettant pied à terre, s'écria que c'était le capitaine Jean Ribaut qui arrivait.

Jean Ribaut ne se présentait pas précisément en ami. Trompé par les traîtres que Laudonnière avait renvoyés en France, l'amiral de Coligny avait ajouté foi à leurs rapports perfides. Suivant eux, le chef de l'expédition française à la Floride ne se conformait nullement à ses instructions ; il tranchait du despote, correspondait avec des seigneurs de la cour et ne tenait aucun compte des ordres qui lui enjoignaient d'agir autrement. En lui ôtant son commandement, Coligny y mettait pourtant des formes. Il ne voulait pas que cette mesure ressemblât à une disgrâce, et, dans sa lettre de rappel, pas un mot ne témoignait de son mécontentement. Il lui écrivait : « Capitaine Laudonnière, par ce qu'aucun de ceux qui sont revenus de la Floride, parlent indifféremment de la terre, le roi désire votre venue, afin que selon votre effect, il s'y résoude d'y faire une grande dépense, ou tout laisser. Et, pour ce, j'envoie le capitaine Jean Ribaut, pour y commander, auquel vous délivrerez tout ce que vous avez en charge, et l'instruirez de tout ce que vous pourrez avoir découvert. »

La lettre se terminait ainsi :

« Ne pensez pas que je vous envoie quérir soit pour malcontentement et mèfiement que j'aye de vous, mais c'est pour bien et honneur, et vous assure que toute ma vie, vous aurez un bon maître en moi *. »

Sans ce que lui en dirent Jean Ribaut et ses officiers, au lieu d'être victime d'odieuses calomnies, Laudonniére se serait donc cru plus avant que jamais dans les bonnes grâces du roi. Il n'eut pas de peine à rétablir la vérité des faits, et sa justification parut si complète à Ribaut, qu'il voulut partager le commandement avec lui. Mais Laudonniére avait trop hâte de confondre ses lâches calomniateurs, pour différer davantage à partir.

A l'arrivée du capitaine Ribaut et de ses troupes, les rois indiens qui le reconnaissaient pour l'avoir vu, lors de l'expédition de 1562, vinrent de toute part solliciter son alliance. Il va sans dire qu'ils lui firent les mêmes promesses qu'ils avaient faites à Laudonniére, à savoir de le conduire dans des montagnes où se trouvaient de riches mines d'or et des pierres précieuses.

Ribaut ayant pris le fort de la Caroline, un peu démantelé par Laudonniére, qui voulait le ruiner complètement avant de partir pour la France, s'occupait à y loger ses vivres, quand il fut prévenu de l'arrivée en rade de six grands navires espagnols. Ceux-ci ne firent d'abord aucune démonstration hostile. Ils demandèrent au contraire des nouvelles des officiers français, en appelant plusieurs par leur nom. Ces démonstrations amicales parurent suspectes à Ribaut. Trois de ses navires

* Histoire de la Floride.

étaient dans la rivière; craignant d'y être pris, ils coupèrent leurs câbles, abandonnèrent leurs ancres et gagnèrent le large à toute voile. Les Espagnols se démasquant alors, lâchèrent sur eux quelques bordées et se mirent à leur poursuite, mais ils ne purent les atteindre.

Informé de ce qui venait d'arriver, le capitaine Ribaut résolut d'en tirer vengeance. Il alla trouver Laudonnière, dans ce moment retenu au lit pour cause de maladie, et appela en même temps les officiers et les prinpaux gentilshommes faisant partie de l'expédition. C'était pour la forme seulement^ caria résolution de combattre immédiatement était parfaitement arrêtée dans son esprit. Quand il eut proposé d'aller, avec ses quatre vaisseaux qui étaient en rade, attaquer les Espagnols, Laudonnière s'y opposa vivement. Il lui fit observer que ces parages étaient dangereux, que de terribles tempêtes y éclataient soudainement, qu'il s'exposait donc à un grand désastre. Il tâcha de lui faire comprendre qu'il était bien plus sage d'attendre qae toutes ses forces fussent réunies, et, pendant ce temps, se fortifier du côté de la terre. Tous les officiers furent de cet avis, mais Ribaut ne voulut rien entendre, surtout lorsqu'il eut appris que les Espagnols étaient descendus à terre avec des nègres et qu'ils élevaient des retranchements. Il demanda à Laudonnière son lieutenant et un enseigne, lui donnant en échange un autre officier chargé de veiller à tout pendant son absence qui ne devait pas durer plus de vingt-quatre heures. Laudonnière n'avait qu'à se soumettre à son chef. Il allait pourtant lui faire des remontrances, quand la communi-

cation de lettres de l'amiral ordonnant de ne pas souffrir que les Espagnols fissent un établissement en Floride, vint lui fermer la bouche. Presque tous les hommes valides du fort furent embarqués pour aller attaquer l'ennemi. Les craintes de Laudonnière n'étaient que trop fondées. Une violente tempête éclata et dispersa les bâtiments français. Deux jours après, craignant pour l'expédition dont il n'entendait pas parler et pour lui-même, il manda le seigneur du Lys*, cet officier que Ribaut lui avait

* Charles de Mouillebkrt, dit le capitaine du Lys.

Charles de Mouillebert, sieur du Lys, fils d'André de Mouillebert, sieur du Deffens, et de Françoise Duvignault, nièce d'un notaire de Fontenay, appartenait à la noblesse d'arrière-fief du pays. Il épousa très jeune Marie de Burdigale, fille d'un armateur des Sablesd'Olonne, qui mourut au bout de quelques mois de mariage, le 10 mai 1554. Ridevenu libre de ses actions, du Lys embrassa la carrière des armes, servit sous Coligny, dont il partageait les croyances religieuses, et prit part aux premiers troubles de 1560 à 1507. Au mois de juin 1562, il était lieutenant du château de Fontenay. A la date du 13 avril 1563, il tenait la campagne avec sa compagnie aux environ:? de Talmond. A partir de ce moment, on ne le retrouve plus en bas -Poitou, et tout porte à croire que, l'année suivante, il accompagna à la Floride le capitaine Laudonnière, parent de sa femme, ( on ci'oit que le véritable nom de Laudonnière était René de Burdigale) car il est question d'un sieur du Lys dans la relation que ce dernier a laissée de son expédition en Amérique. D'après cette relation, il aurait été massacré par les Espagnols, en septembre 1565, lors de la prise de la forteresse française. Ce qu'il y a de certain, c'est que, le 30 mars 1506, le curateur de René Mouillebert, son neveu, alors mineur, était mis, au nom de ce dernier, en possession de ses do maines et de la maison dite le Logis-des-Duvigiiaull, qui lui était échu du chef de sa mère, à Fontenay. Cette mdson était située dans la rue qui conduisait de la porte du Pont-aux-Chèvres au Carrefourdes-F ourhisseurs .

L'acte du mois de juin 156'2, cité plus haut, n'est signé que de son

laissé, et rengagea à se tenir sur ses gardes, à se fortifier de son mieux. Tout manquait au fort, même les vivres. Ribaut qui comptait y retourner prompfement, avait emporté ceux que les Anglais y avaient laissés. On se mit à l'œuvre néanmoins, mais l'orage éclata avec une telle violence, qu'il fut bien difficile de se livrer à un travail profitable. La position de la garnison devenait lamentable. Elle se composait en grande partie de maçons, de domestiques, de femmes et d'enfants; seize ou dix-sept hommes seulement étaient en état de porter les armes. Le 20 septembre, au moment où les sentinelles, transpercées par une pluie torrentielle, se mettaient à Tabri, le trompette qui se trouvait sur les remparts ayant aperçu une troupe espagnole descendant d'une petite montagne, s'empressa de donner l'alarme. Laudonnière se jeta hors de son lit, et, l'épée à la main, entouré du petit nombre d'hommes assez valides pour combattre s'avança pour faire tête à l'orage. Mais il ne put tenir contre le nombre des assaillants, et les premiers ouvrages furent promptement emportés par les Espagnols. Réfugiés dans le corps de la place, Laudonnière voulait résister encore, un transfuge qui servait de guide à l'ennemi, s'élança pour le frapper de sa pique. Il allait être pris avec tous ses gens, si, au lieu de le poursuivre.

nom de terre: de Ly^, ce qui est contraire aux liabitudes du temps, tandis que son nom patronymique figure dans le corps de la pièce.

( Généalogie manuscrite de ia famille de Mouillebert, rédigée en 1G70 par Charles Auguste de Mouillebert, sieur du Lys. — Documents de la coll. B.Fillon. — Histoire notable de la Floride, par le capitaine Laudonnière.)

Extrait de Vliulicateur, du 7 mars 1872.

les Espagnols ne s'étaient pas arrêtés à piller le pavillon construit dans le fort. Trouvant une brèche ouverte, il s'3^ précipita et gagna la campagne. Il n'y avait plus qu'une voie de salut, rejoindre, à travers les bois et les marais^ les navires qui devaient se trouver à l'embouchure de la rivière et y chercher un refuge. Les plus valides prirent les devants et servirent d'éclaireurs. Laudonnière .épuisé par la maladie, ayant de l'eau jusqu'aux épaules, eût succombé à la fatigue, si un homme dévoué, nommé JeanLechemin, ne lui avait pas servi de soutien et d'appui. Prévenus de la prise du fort, les marins des navires français avaient mis à la mer des barques qui longeaient la côte pour recueillir ceux qui auraient pu échapper. Laudonnière y fut transporté presque mourant, par cinq ou six des siens. Dixneuf de ses compagnons furent sauvés de la même manière. Le capitaine Jacques Ribaut, neveu de Jean Ribaut qui joua dans toute cette affaire un singulier rôle, parlementant avec les Espagnols et donnant lieu de penser qu'il trahissait les Français, vint s'aboucher avec lui. Il fut convenu entre eux qu'on retournerait en France, et Laudonnière auquel les hommes manquaient pour manœuvrer le bâtiment qu'il avait acheté des Anglais, le lui donna avec une partie de son artillerie, et en choisit un plus petit. Cet échange avait été fait à la condition que Jacques Ribaut lui fournirait un pilote dont il avait grand besoin, mais, au dernier moment, celui-ci lui manqua de parole. Les deux navires ne voyagèrent pas longtemps de conserve, vingt-quatre heures après le départ ils se séparèrent. Pendant que des événements aussi déplorables se

passaient du côté du fort, que devenait l'expédition commandée par Jean Ribaut? Le chef des Espagnols, Ménendez, averti de l'approche des Français, et redoutant d'être attaqué au moment où la plus grande partie de ses forces était à terre, s'empressa d'abandonner son campement, donna ordre à deux de ses vaisseaux de profiter des ombres de la nuit pour s'esquiver, se jeta dans une barque, en arma une autre pour le suivre, et alla mouiller à l'embouchure de la rivière, attendant avec impatience que le flux lui permît de partir. Dans ce moment, les navires français parurent. Ménendez était perdu sans un événement auquel il était loin de s'attendre. La cause qui l'empêchait de partir paralysait aussi, pour une heure ou deux, les efforts des Français. La marée trop basse les empêchait d'avancer, de façon que si les Espagnols ne pouvaient pas sortir de la rivière, il était impossible aux Français d'y entrer. Mais cette situation ne devait pas se prolonger longtemps. La mer qui commençait à monter glaçait d'effroi Ménendez et comblait de joie Ribaut et ses compagnons. Encore une heure, et Ménendez était leur prisonnier. Pendant que d'un côté on se croyait perdu et que de l'autre on entonnait des chants de victoire, voilà que tout à coup la tempête éclate et change complètement la situation des deux partis. Pour ne pas être brisé sur la côte, Ribaut est contraint de prendre le large, et Ménendez voyant la main de Dieu dans ce qui vient d'arriver, ne manque pas de dire à ses soldats que le ciel se déclare pour la cause sainte, et livre aux vrais croyants les ennemis de la religion catholique. Il donne aussitôt l'ordre de descendre à terre, et, marchant nuit et jour,

il arrive au fort de la Caroline qu'il surprend et dont il s'empare.

Le premier acte de ce drame avait été bien triste, le dénouement en devait être bien plus lugubre encore. Poussé par des vents furieux, Ribaut avait vu ses vaisseaux se perdre sur des rochers, à cinquante lieues de la rivière d'où ils étaient partis. Pas assez heureux pour périr dans le naufrage, tous les hommes, à l'exception d'un seul, avaient pu gagner la côte. Mais que devenir, dans un pays inconnu, sans armes, sans munitions, sans vivres ? Ribaut se décida à retourner à la Caroline, ne se doutant pas de ce qui était arrivé sur la côte. Après des fatigues inouïes, toute sa troupe arriva sur les bords du Mai. Une chaloupe abandonnée qu'il y trouva fut remise à flot, et Vasseur prit le devant pour avoir des nouvelles du fort. Il ne tarda pas à reparaître, et son rapport vint glacer tous les cœurs. Il avait vu en effet les couleurs espagnoles flotter sur les remparts, et l'on ne pouvait plus douter que l'ennemi ne se fût rendu maître de la place. Il n'y avait que deux partis à prendre, se cacher au milieu des bois et mourir de faim ou se rendre. Ribaut députa vers Ménendez le capitaine Verdier et le sergent Lacaille, pour savoir quel sort leur serait réservé, dans le cas où ils se rendraient prisonniers. Ménendez répondit qu'ils seraient bien traités, qu'il ferait pour eux ce qu'il avait fait pour Laudonnière et les siens, c'est-à-dire qu'il leur fournirait les moyens de retourner en France. Verdier et Lacaille revinrent avec ces paroles rassurantes, persuadés, par le serment qu'en avait fait Ménendez, qu'il aurait pour eux les égards que l'on doit au malheur.

RENÉ LA.UDONNIÈRE 465

Les Français arrivèrent au nombre de huit cents. Pas un seul ne trouva grâce devant le monstre de dissimulation et de perfidie auquel ils s'étaient livrés. Tous périrent par le poignard. Jean Ribaut fut écorché vif et sa peau envoj^ée à Séville. Philippe II en fit un trophée, comme si c'eût été un drapeau conquis sur l'ennemi. Ménendez se réserva la tête qu'il exposa sur quatre piquets après l'avoir partagée en autant de morceaux. Enfin, pour que rien ne manquât à cette scène de cannibales, tous les cadavres furent livrés à des outrages sans nom. On en fit des amusements, on les pendit à des arbres, on profana la mort même. Enfin, après avoir brûlé leurs corps, les Espagnols placèrent cette inscription au-dessus du terrain où furent déposées leurs cendres : Ceuœ-ci n'ont pas été traités de la sorte comme Français, mais comme hérétiques et ennemis de Dieu.

Laudonnière s'éloigna à jamais de ces rives ensanglantées avec quelques-uns des siens, seuls restes de deux grandes expéditions. Il vint, après avoir essuyé bien des tempêtes, aborder au pays de Galles en Angleterre. Là il fut assez heureux pour trouver des compatriotes. Des marchands de Saint-Malo lui prêtèrent de l'argent et lui donnèrent ainsi qu'à ses gens ce qui leur manquait. L'un d'eux se chargea de conduire son navire en France. Quant à lui, il se rendit à Londres, retardé dans son voyage par la gracieuse hospitalité que lui offrit le seigneur de Morgan. Arrivé auprès de l'ambassadeur de France, il en fut bien accueilli, et reçut de sa main tous les secours qui lui étaient nécessaires pour gagner la ville de Calais. Aussitôt qu'il eut touché le sol

de la France, il se hâta de se rendre à Paris, pour demander une audience au roi. Charles IX était, en ce moment, à Moulins, et Thistoire ne nous apprend pas s'il put jamais arriver jusqu'à lui. Il est à croire que, loin d'une cour ingrate^, il alla, au fond de sa province, passer ses derniers jours dans le calme de l'oubli et la tranquillité de la retraite.

C'est là qu'il dut composer la relation de son expédition qui fut éditée par Bosanier, en 1586. Probablement qu'il ne survécut pas longtemps aux tristes événements dont il avait été l'acteur principal et l'historien, ou que l'épuisement de ses forces arrêta, dans leur exécution, les projets de vengeance que devait renfermer son cœur. Si, en 1567, il eût été en état de porter les armes, il n'eût pas manqué en effet de prendre part à une glorieuse expédition dans laquelle les Espagnols payèrent chèrement l'abominable crime qu'ils avaient commis.

A défaut du roi resté sourd aux suppliques des veuves et des orphelins., du roi dont le cœur avait probablement battu d'une joie secrète, à la nouvelle d'un massacre qui lui donnait un avant-goût d'une journée plus affreuse encore, il se trouva un généreux citoyen assez dévoué à l'honneur de son pays, pour aller relever le drapeau de la France au fort de la Caroline, et demander compte aux Espagnols du sang qu'ils avaient répandu. Deux ans après, un gentilhomme bordelais, bon catholique, mais dont la foi n'avait pas étouffé le sentiment de la pitié pour ses frères de la religion réformée, indigné qu'une pareille violation du droit des gens restâtimpunie, résolut de faire, à ses frais, ce que le roi n'avait pas voulu faire avec les trésors de la France. Le capitaine

Dominique de Gourgues vendit ses propriétés, emprunta sur parole, et, avec les ressources qu'il se procura ainsi, arma trois bâtiments de guerre et choisit des équipages composés d'hommes déterminés. Le 21 août 1567, il mit à la voile. Après avoir essuyé plusieurs tempêtes, il aborda aux côtes de la Floride. Les Indiens apprenant que c'étaient les Français, les accueillirent avec des transports de joie, promettant de les aider de toutes leurs forces, dans les attaques qu'ils pourraient entreprendre contre les Espagnols. La domination castillane était devenue insupportable pour eux, et ils en avaient reçu tant d'injures et de vexations, que cette fois leur dévouement aux Français était sans arrière-pensée d'intérêt personnel. De Gourgues ne demandait pas mieux que de recruter de tels alliés. Gomme preuve de sa bonne foi, Satouriona, qui se trouvait à leur tête, voulut, pendant le temps qui lui était nécessaire pour assembler ses gens, que le chef de l'expédition française prît, comme otages, son neveu et celle de ses femmes qu'il aimait le plus tendrement. De Gourgues avait été rejoint par le seul Français qui eût été assez heureux pour avoir échappé à Ménendez. Toutes ses forces étant réunies, les Indiens, avant que l'on se mît en marche, jurèrent de ne jamais abandonner les Français. Les soldats des deux nations confondirent leur haine contre les Espagnols et s'avancèrent ensemble vers une rivière qu'il fallait traverser pour arriver au fort de la Caroline. De Gourgues savait que l'ennemi, au nombre de quatre cents hommes, occupait la place, et avait en outre, à deux lieues en avant, deux fortins défendus par de l'artillerie et cent vingt hommes de garnison. Un roi du pays offrit de

le faire passer par un chemin détourné, plus long mais beaucoup plus sûr que celui qu'il suivait. Ce chemin le conduisit à une petite rivière. Gomme elle n'était pas bien profonde, elle n'arrêta personne. De Gourgues arriva jusque sous les fortifications sans être aperçu ; elles se composaient de trois forts en bon état de défense. Après avoir rappelé en quelques mots à ses compagnons l'horrible trahison dont leurs compatriotes avaient été victimes, de Gourgues attaqua le premier fort avec une telle impétuosité, qu'il ne donna pas le temps aux Espagnols de se reconnaître. Quelques-uns accoururent cependant et firent feu avec deux couleuvrines que Laudonnière avait laissées dans le fort. Les Indiens tenant tout ce qu'ils avaient promis, s'élancent sur les remparts et tuent les canonniers à coups de pique. De Gourgues les appuie et les Espagnols, surpris et tremblants, au lieu d'opposer de la résistance, fuient éperdus au travers de la campagne. Mais tout était prévu pour leur couper la retraite. A peine sortis du fort, ils sont entourés par les Indiens qui les égorgent sans pitié. On court au second fort sur lequel les assaillants dirigent le feu de quatre pièces trouvées dans le premier. Jugeant, au nombre de leurs ennemis, qu'ils ne pourront pas tenir longtemps, ceux qui l'occupent l'abandonnent pour gagner le grand fort situé un peu plus loin ; mais avant d'y arriver, ils sont tous tués ou faits prisonniers. Restait le grand fort renfermant à lui seul trois cents Espagnols. Son attaque fut remise au lendemain. Un des chefs indiens, Olotocara, demanda comme une grâce à de Gourgues de vouloir bien lui permettre d'être le premier à l'attaque, le priant seulement, dans le cas où il viendrait

à être tué, de remettre à sa femme, pour qu'elle Tenterrât avec lui, une somme d'argent qui le fît bien recevoir au royaume des esprits.

Pendant que de Gourgues prenait ses dispositions pour l'attaque, les Espagnols faisaient feu de leurs couleuvrines. Une imprudence les perdit. Pour repousser les Français qui s'avançaient en se mettant à couvert, ils firent une sortie au nombre de soixante. Un officier français caché dans une embuscade les laissa s'avancer, et quand ils l'eurent dépassée, il se jeta, avec le détachement qu'il commandait, entre eux et le fort, au moment où de Gourgues les attaquait en tête. Pas un n'échappa. Effraj'é du sort qui l'attendait, le reste de la garnison abandonna la place et chercha son salut dans la fuite.

Les Indiens ne leur donnèrent ni trêve ni repos. Traqués dans les bois où ils s'étaient réfugiés, ne sachant où porter leurs pas, ils revinrent en arrière et tombèrent entre les mains des Français ; le plus grand nombre périt. Ceux qui restèrent prisonniers furent réservés à une exécution expiatoire. De Gourgues se montra impitoyable. Après les avoir assemblés et leur avoir reproché leur abominable conduite, il les fit pendre, et à l'inscription gravée par eux, il substitua celle-ci : Je ne fais ceci comme à Espagnols, mais com7ne à marauds^ comme à traîtres, voleurs et meurtriers.

On sait comment l'héroïsme de de Gourgues fut récompensé. Le roi lui devait une statue, il voulut l'envoyer à réchafaud. Sans un ami qui sauva sa tête en le T. ni 27

cachant d'abord, et en le faisant ensuite passer à l'étranger, l'histoire de Gharles IX compterait un crime de plus. Dans le nombre il n'y paraîtrait guère.

Avant de prendre possession de mon bien, je dois, puisqu'on me le conteste, établir la légitimité de mon droit, en produisant mes titres. Commençons par une étude géographique. Ses données ne laisseront, je l'espère, aucun doute dans les esprits. Elles établiront, sans qu'on puisse désormais le mettre en doute, le lieu de naissance de Leudaste, que presque tous les auteurs ont méconnu et qu'ils ont prétendu être l'île de Ré.

Grégoire de Tours, dans son Histoire des Francs, s'exprime ainsi: — Cracina pictavensis insiUavocitahtr , in quâ a fiscalis vinitoris servo leocadio nomîne nascitur. — Loin de pouvoir être invoqués contre nous, ces mots vont tout à l'heure revenir sous notre plume, à l'appui de notre thèse. Ce sont les annotateurs de Grégoire de Tours qui, en changeant une lettre au mot cracina, lui ont donné une fausse interprétation. Ils se sont trompés et ont trompé le lecteur, lorsque, s'appuyant sur Hauteserre,ils ont écrit : Gracina, Alteserra legendum esse censet : Eracina. Quo nomine designaretur

Radina insula (l'île de Rè), ut scripsit Papérius Mammonus in descriptione fluviorum. Hinc Valesius mallet legi Gratina, aut Ratina, olim dicehaiur Herus, seu Herio insicla, quœ oriœ pictavensi adjacet.

Que penser d'un écrivain qui confond Cracina, la prétendue île de Ré, avec Noirmoutier, insula Herio ?

Yoilà pourtant Tétrange autorité que Ton invoque.

Les traducteurs de Grégoire de Tours, MM. Guadet et Taranne, n'ont eu garde de révoquer en doute la science des annotateurs ; M. Guizot et Augustin Thierry l'ont acceptée, et jusqu'à ces derniers temps, il était admis que rîle de Ré n'était pasautre que l'ancienne Cracina.

Si Cracina est l'île de Rè, nous demanderons alors ce qu'était Ratis. — « Je terminerai ce qui concerne l'Aquitaine, dit M. Walkenaer, dans sa GéograpMe ancienne des Gaules^ en observant que l'île d'Oleron, qu'on doit considérer comme une dépendance des Santons, est, pour la première fois, mentionnée par Pline, sous le nom d.'UHarus *; Sidoine Apollinaire surnomme les lièvres de cette île Olorionensis. Quant à l'île de Ré, il n'en est parlé dans aucun auteur ancien, mais le géographe de Ravenne copiait sans doute un ancien, loi'squ'il ajoute le nom de Ratis ou Radis ^ à la suite d'Ollorione. »

Quelle autre île en effet que l'île de Rè peut, en raison de sa position topographique, être placée à la suite de l'île d'Oleron? Si Ratis est une dénomination ancienne

1 C'est la même que Sidonncs Apollinavis, liv. 8, p. G, appelle Olorionensis insula, aujourd'hui l'ile d'Oleron. (Annotation 46, au 4» liv. de Vllistoire naturelle de Pline, édition Desaint, année 1771.)

reproduite par l'anonyme de Ravenne, l'île de Ré aurait donc, au VI^ siècle, changé ce nom contre celui de Cracina, pour reprendre celui de Ratis^ qui lui est donné au milieu du VIII^

Gomment se fait-il encore qu'au VP siècle, l'île de Ré ait appartenu aux Pictons : Eracina pîctavensis insiila, pendant qu'Oleron appartenait aux Santons ? S'il en a été ainsi, comment est-elle retournée à ces derniers ? Dans quelle charte, dans quel traité se trouve consigné le fait historique qui en témoigne ?

Mais où donc alors est située cette île Cracina^ aujourd'hui introuvable, et cependant mentionnée par Grégoire de Tours comme étant la patrie de Leudaste ? MM. Cardin et Benjamin Fillon nous l'ont appris. « Le mamelon portant le nom de Grues formait, dit M. Fillon, une île baignée, jusqu'au X^^^ siècle, par les eaux de la mer, et entourée ensuite, la plus grande partie de l'année, par celles du Lay qui l'enceignait de ses deux bras ; l'un passant entre elle et les coteaux de Saint -Denis et allant se perdre dans le golfe de l'Aiguillon ; l'autre, appelé la rivière de Saint-Benoît, se déversait dans le canal de Moric. C'est ce qui fait que la plupart des titres antérieurs aux dessèchements des marais opérés par les moines de Saint-Michel lui conservent le nom de Vîle de Grues, tombé seulement en désuétude à la fin du XYII^se siècle. » Or dans l'île des Grues, aujourd'hui commune de Grues, se trouvait la villa royale de Graines, Cracina.

Maintenant qu'il est suffisamment établi qu'en nous emparant du nom de Leudaste pour le comprendre dans nos biographies vendéennes, nous ne nous rendons

point coupable d'usurpation, suivons ce singulier personnage dans la carrière si tourmentée qu'il a parcourue. Grégoire de Tours et Augustin Thierry seront nos guides. Nous allons nous trouver en présence d'un de ces ambitieux vulgaires qui n'ont dû qu'à de basses intrigues la grande position où ils sont arrivés, et qui, non contents d'une fortune et d'honneurs inouïs, ont prétendu à des destinées princières et ducales. Né au dernier degré de l'échelle sociale, Leudasle s'est élevé jusqu'au premier, et c'est parce qu'il a voulu monter encore, que, ne trouvant plus d'appui, il a été précipité dans l'abîme.

Leudaste était fils de Léocadius, régisseur gaulois de vignobles situés dans la commune de Grues. Sa qualité de serf de la villa royale de Graines le soumettait à la réquisition du maître, sans qu'il lui fût permis de discuter sur l'emploi qu'il devait à son bon plaisir. Cet emploi fut des plus modestes, le futur comte de Tours commença par être marmiton dans les cuisines du roi Haribert.

Il paraît que sa vocation ne l'entraînait pas précisément vers l'art culinaire, et que, dans ses rêves d'avenir, il aspirait à un emploi plus élevé. D'ailleurs il avait une raison toute particulière pour ne pas aimer la broche et le fourneau. Ses yeux, presque toujours malades, s'enflammaient sous l'action de la fumée, et cette considé ration était une excusée à l'esprit d'indiscipline et de désobéissance dont il se montrait animé. En raison d'une disposition naturelle incompatible avec l'exercice de sa profession, il fut fait droit à la requête qu'il présenta pour en changer, et de la cuisine il passa au pétrin. La

transition n'était pas brillante, mais comme il ne pouvait plus arguer de l'incommodité de la fumée, il lui fallut bien accepter, sans se plaindre, une position pour laquelle il n'avait pas un goût bien prononcé. Sa résignation ne fut pas de longue durée. En y mettant une bonne volonté beaucoup plus apparente que réelle, il parvint à endormir la vigilance de ses gardiens, s'échappa de leurs mains et prit la fuite. Ramené à sa chaîne, il la rompit une seconde fois, sans pouvoir jouir longtemps de la liberté. Après une troisième escapade, il fut encore arrêté, et comme les corrections ordinaires, le fouet et le cachot, n'y pouvaient rien, on imprima à son signalement une marque indélébile, on lui fendit une oreille. Cette mutilation lui rendit si odieuse la vie qui lui était faite, qu'au risque d'encourir des peines plus sévères encore, il s'enfuit pour la quatrième fois. Errant à l'aventure et le plus souvent caché dans les forêts, n'ayant d'autres compagnons que les bêtes fauves, il ne put se faire à cette triste existence, et prit alors un parti désespéré.

Dans ce moment, il y avait, au faîte de la puissance, une femme dont la naissance avait été aussi peu brillante que la sienne. La reine Markowefe, épouse du roi Haribert, était fille d'un cardeur de laine. Leudaste qui l'avait peut-être connue lorsqu'elle était servante du palais, pensa que le souvenir de sa première condition pourrait la rendre compatissante à sa propre infortune. Son espoir ne fut point trompé. Etant parvenu à l'aborder sans témoins, il la toucha par ses larmes et par le récit de ses malheurs. Markowefe le prit à son service et lui confia le soin de ses chevaux, avec le titre

de Mariskalk. La porte des honneurs allait s'ouvrir devant lui. La direction des haras de la reine était alors la place la plus éminente de la domesticité, Leudaste y prétendit et l'obtint plus tard, avec le titre de comte qui s'y trouvait attaché.

L'humble valet, qui ne devait son élévation qu'à l'astuce et à la bassesse, fut, pour ses inférieurs, ce que sont ordinairement ses pareils, dur et méprisant. Avide de richesses, étalant un luxe insolent, ne reculant devant aucun moyen pour arriver à ses fins, il abusa de la confiance de la reine, et, par des manœuvres frauduleuses, parvint à amasser de grands trésors. A la mort de Markowefe, arrivée trois ou quatre ans après, se trouvant assez puissant pour briguer auprès du roi l'emploi qu'il avait auprès de la reine, il l'emporta sur tous ses compétiteurs. Heureux d'occuper une charge alors fort recherchée, il se consola bien vite de la mort de sa bienfaitrice, et devint un des favoris du roi qui le nomma comte de Tours.

Le titre de comte donnait à ceux qui en étaient nantis des attributions considérables. Une des plus importantes, celle dont Leudaste se réservait de tirer un grand profit, consistait à rendre ou plutôt à vendre la justice dans les affaires criminelles. Le sceptre de la loi remis en de pareilles mains, c'était une véritable profanation. Le comte de Tours s'appliqua à susciter des difficultés dans les familles riches, difficultés qui, entraînant quelquefois des collisions, devaient se dénouer devant son tribunal ; il en faisait un commerce très lucratif, ses jugements s'achetaient au poids de l'or. C'est par ce moyen qu'en peu de temps, il devint immensément

riche. Sa fortune et la dignité dont il était revêtu lui donnant accès dans les maisons les plus opulentes, il en profita pour choisir une épouse qui lui apportât de grands biens. Les liens du mariage ne changèrent rien à la dépravation de ses mœurs et au scandale de sa conduite ; il continua à se livrer, comme par le passé, au libertinage le plus éhonté. Le luxe effréné du parvenu, le commandement brutal du valet devenu maître, la débauché sans retenue et sans frein, enfin tous les vices d'une société barbare et d'une société décrépite étaient réunis sur cette figure grossièrement sensuelle. Dans les rares familles où il se trouvait encore quelques restes de respect et de dignité, s'il était tombé en grand mépris, il ne s'en inquiétait guère. Pourvu que la faveur royale, par les largesses qu'elle lui prodiguait, le mît à même de satisfaire ses appétits bestiaux, que lui importait le reste?... Tant que vécut le roi Haribert, tout alla bien pour le comte de Tours ; mais, à la mort de ce prince, les choses changèrent de face. Loin de partager pour Leudaste les sentiments de son frère, Sigebert lui était profondément hostile. L'ancien favori ne l'ignorait pas, aussi n'attendit-il pas que le roi fût venu s'installer dans son gouvernement de la ville de Tours. Il s'enfuit au plus vite, sans même prendre le temps d'emporter ses richesses, tant il redoutait sa colère, et alla demander asile au roi Hilpérich auquel il prêta serment en qualité de leude. Déchu de son ancienne puissance, il lui fallut se contenter d'une existence plus modeste. Il suivit pendant cinq ans le roi de Neustrie dans les visites qu'il faisait à ses domaines, partageant la table des vassaux et recevant l'hospitalité royale. Le fils de T. m 27.

Léocadius, en se rappelant sa naissance et ses premiers métiers, n'avait pas trop à se plaindre, mais l'ancien comte de Tours ne pouvait se faire à l'humiliation de sa position nouvelle, et, rêvant le retour à son ancienne fortune, était bien décidé à saisir la première occasion de la reconquérir.

Après une longue attente, elle vint enfin s'offrir à son ambition. Hilpérlch et Sigebert se disputèrent la possession de la ville de Tours, qui plusieurs fois fut prise -^t reprise par les deux compétiteurs. Leudaste avait grand intérêt à ce qu'elle restât entre les mains du premier; aussi quand, l'année suivante, Théodebert, fils aîné de Hilpérich, rouvrit la campagne et dirigea ses opérations sur la cité, objet de tant de convoitises, s'enrôla-t-il sous son drapeau. Vainqueur de son ennemi et définitivement maître de Tours, Théodebert voulant récompenser Leudaste de ses services, le rétablit, au nom du roi son père, dans ses anciennes fonctions. Il le présenta aux habitants, sans que ceux-ci fussent bien convaincus de la vérité de ses paroles, comme une victime injustement arrachée à la haute magistrature qu'il avait toujours occupée avec une grande dignité et un esprit de justice irréprochable.

Leudaste allait se trouver en présence d'un prélat avec lequel l'entente lui était impossible. Depuis cinq ans, Géorgius Florentius était évêque de Tours, sous le nom de Grégoire qui lui avait été donné à son avènement à l'épiscopat.

Issu d'une grande famille de l'Auvergne, Géorgius Florentius, avant de prendre possession de son diocèse, en avait conquis tous les suffrages, dans un voyage qu'il

avait fait à Tours, quatre mois auparavant. Le tombeau de saint Martin était alors, comme il l'est encore de nos jours, l'objet d'une grande vénération et de nombreux pèlerinages. Par sa piété, par son éloquence, par la distinction de son esprit, le futur évêque avait, en s'y agenouillant, trouvé de grandes sympathies-, aussi, quand le siège métropolitain devint vacant, y fut-il appelé par lèsvoix enthousiastes des clercs et des laïques du diocèse. Cette élection avait été confirmée par le roi et les évêques sufFragants. Depuis, la considération dont il jouissait dès ce moment n'avait fait que s'accroître.

A cette époque de notre histoire, l'épiscopat ne possédait pas seulement l'autorité spirituelle, des droits politiques considérables lui étaient attachés. Grégoire en usa avec modération et fermeté. Pendant les guerres qui mirent la ville de Tours aux mains de différents maîtres, on le vit plus d'une fois exposer sa personne pour sauver des horreurs du pillage le troupeau qui lui était confié. La sainteté de son caractère en imposa toujours aux vainqueurs, qui pourtant n'avaient encore rien perdu de leurs habitudes barbares. Patricien, d'un esprit cultivé et d'une nature élevée, sa personne formait un grand contraste avec celle de l'ancien esclave dont le titre de comte n'avait pu relever la bassesse ni effacer le stigmate. C'était donc, d'un côté, avec une répugnance facile à comprendre, de l'autre, avec le sentiment de l'envie, que les relations allaient s'établir entre les deux grands dignitaires de la ville de Tours. Mais Grégoire savait allier la prudence aux autres qualités qui le distinguaient. Dans l'intérêt de ses diocésains, et pour qu'ils ne ressentissent pas le contre-

coup de la colère de Leudaste, il fît, pour Tadoucir, violence à ses sentiments les plus intimes, et se montra plein d'égards pour un homme qu'il méprisait au fond du cœur.

Le diplôme d'investiture qui conférait de grands pouvoirs à Leudaste nous est resté comme un monument de mensonge, et comme la marque du peu de confiance que devaient inspirer les formules offlcielles de cette époque. Nous le reproduisons tel que nous le trouvons dans les Récita des temps mérovingiens :

« S'il est des circonstances où la clémence royale fasse éclater plus particulièrement sa perfection, c'est surtout dans le choix qu'elle sait faire, entre tout le peuple, de personnes sages et vigilantes. Il ne conviendrait pas en effet que la dignité de juge fût confiée à quelqu'un dont l'intégrité et la fermeté n'auraient pas été éprouvées à l'avance. Or, nous trouvant bien informé de ta fidélité et de ton mérite, nous t'avons commis l'office de comte dans le canton de Tours, pour le posséder et en exercer toutes les prérogatives, de telle sorte que tu gardes envers notre gouvernement une foi entière et inviolable ; que les hommes habitant dans la limite de ta juridiction, soit Franks, soit Romains, soit de toute autre nation quelconque, vivent dans la paix et le bon ordre sous ton autorité et ton pouvoir; que tu les diriges dans le droit chemin, selon leur loi et leur coutume -, que tu (e montres le défenseur spécial des veuves et des orphelins-, que les crimes des larrons et des autres malfaiteurs soient sévèrement réprimés par toi ; enfin que le peuple, trouvant sa vie bonne sous ton gouverne-

ment, s'en réjouisse et se tienne en repos, et que ce qui vient au fisc du produit de ta charge soit, chaque année, par tes soins, exactement versé dans notre trésor. »

De tous les larrons, le premier et le plus dangereux était celui qui était chargé déjuger les autres. Pour commettre ses exactions, la présence de Grégoire le gênant, il avait bien résolu de le perdre ; mais, pour ne pas se compromettre, il ne voulait y mettre ni trop d'ardeur, ni trop de précipitation. Il eut donc recours à la dissimulation et à la ruse. C'est ainsi qu'il se montra accommodant avec le sénat et presque humble vis-à-vis de l'évêque. Rien ne lui coûtait pour chercher à se concilier sa bienveillance. Les flatteries, les offres de service et jusqu'aux serments sur le tombeau de saint Martin étaient les moj'ens ordinaires que mettait en usage cet astucieux hypocrite. Ce jeu dura jusqu'au jour où l'armée de Théodebert aj^ant été anéantie, Hilpérich abandonna la partie et s'enferma dans Tournai. Aussitôt après l'événement dont nous venons de parler, les habitants s'empressèrent d'ouvrir de nouveau leurs portes à Sigebert, et lui firent acte de soumission. Leudaste, sentant bien qu'il ne pourrait pas gagner les bonnes grâces du roi de Neustrie dont il avait combattu les troupes deux ans auparavant, s'éloigna sans attendre davantage, et sans l'intervention de l'évêque de Tours, ses biens eussent été confisqués. Le comte se retira dans la Basse-Bretagne qui jouissait alors d'une complète indépendance, et dont les États offraient un asile inviolable aux malfaiteurs et aux proscrits des royaumes franks.

Depuis un an, Leudaste s'abandonnait aux passions haineuses qui tourmentaient son âme et au dépit de son impuissance, quand un événement inattendu vint le tirer de sa retraite. Sigebert mourut assassiné, et Hilpèrich reprit le gouvernement de la Neustrie. A cette nouvelle qui le comble de joie, Leudaste n'attend pas à être rétabli dans ses fonctions, il accourt et s'y installe en toute hâte. Cette fois, dans la persuasion que sa position est devenue inébranlable, il ne ménage rien et donne l'essor à tous les mauvais sentiments que, jusque-là, il n'avait comprimés qu'à grand'peine. Les ennemis avec lesquels il s'était cru obligé de dissimuler deviennent ses victimes, sans que personne puisse arrêter sa vengeance. Entouré d'assassins dont les bons services lui étaient acquis, il prend sur son siège une autorité dictatoriale à laquelle l'esprit de justice ne préside jamais. Loin de conserver la dignité du magistrat, il se laisse aller à des accès de fureur et à des paroles outrageantes contre ceux de ses justiciables qui montrent quelque esprit d'indépendance. Le scandale quelquefois allait si loin que l'auditoire éclatait en murmures. Alors il ne se contenait plus. Rugissant de colère, menaçant la foule du geste et de la voix, il faisait entendre les invectives les plus grossières. Devant son tribunal personne n'était respecté. Il semblait même qu'il prît un malin plaisir à humilier le haut rang et la naissance.

Les prêtres ainsi que les guerriers d'origine franke qui., jusque-là, avaient joui de certaines immunités étaient, plus que tous les autres, l'objet de ses mauvais traitements. Ses procédés de nivellement social étaient.

pour les premiers, les menottes, pour les seconds, les coups de bâton.

Quelles que fassent sa puissance et son audace, il n'avait pourtant pas osé attaquer de front un homme qu'il haïssait d'autant plus que le respect et la considération publique l'entouraient, tandis que lui n'y pouvait pas prétendre. Malgré la terreur qu'inspirait son nom, il comprenait bien que la force morale dont jouissait l'évêque le mettait à l'abri de ses coups. Ce fut donc aux machinations et à l'intrigue qu'il demanda des armes pour s'en défaire. Sachant que Grégoire avait conservé de bons souvenirs à la mémoire de Sigebert et qu'il entretenait encore des relations amicales avec des membres de sa famille, il espéra pouvoir exploiter, au profit de sa vengeance, les sentiments de défiance que ces relations avaient jetées dans l'esprit de Hilpérich. Il s'étudia dès lors à donner une couleur criminelle aux faits les plus innocents, à faire arriver aux oreilles du roi, assez bien disposé pour y ajouter foi, le bruit de trames et de complots imaginaires. Lui-même, tantôt par des menées souterraines, tantôt par le déploiement de forces militaires propres à faire croire qu'il avait besoin de protéger sa vie menacée, s'efforçait de pousser à bout l'évêque de Tours, dans l'espérance de le compromettre en faisant pénétrer dans son âme des accès d'impatience qu'il lui serait impossible de réprimer C'est ainsi que lorsque ses affaires l'appelaient à l'évêché, il se présentait armé de pied en cap, comme si des embûches dressées contre lui l'obligeaient à prendre de grandes précautions.

A cette époque, la soif de l'or était telle, parmi les

grands, qu'ils la satisfaisaient souvent aux dépens de leurs propres amis. Lorsque, en 576, Méroweg passa par Tours, il enleva au comte ses trésors et tout ce qu'il avait de précieux. Leudaste prétendit que cette spoliation n'avait eu lieu qu'à l'instigation de Grégoire, et fît entendre contre ce prélat les propos les plus violents. Puis, par un retour soudain et inexplicable, il lui en témoigna tousses regrets, lui affirmant par serment, sans que pour cela ses sentiments fussent changés, que dorénavant il serait son défenseur le plus fidèle. En même temps qu'il lui donnait de telles assurances, il s'abandonnait, pour refaire sa fortune, à tous les genres d'exactions et de rapines.

Tant que sa personne seule avait été attaquée, Grégoire avait gardé le silence ; mais quand Leudaste en vint à dépouiller ses amis, il n'hésita pas à s'opposer à ses méfaits, et se montra aussi résolu en prenant leur défense, qu'il avait paru indiffèrent lorsqu'il s'était agi de repousser des attaques qui ne s'adressaient qu'à lui.

Les preuves des exactions du comte abondaient. Une commission instituée par l'évêque, après avoir recueilli celles qui étaient le plus irrécusables, partit secrètement pour les mettre sous les yeux du roi. Dans une audience qu'elle en obtint, la vérité devint si évidente pour le Monarque, que sa confiance dans le comte de Tours se changea en sentiments tout opposés et qu'il jura, sans que les créatures de Leudaste pussent le faire revenir sur sa décision, que, dans l'intérêt du peuple qu'il ruinait, dans l'intérêt des fidèles dont il spoliait les églises, l'administration de la justice ne lui serait pas confiée plus longtemps. En conséquence, le roi Hilpérich

fit accompagner la députation, à son retour, par son conseiller Ansowald auquel il donna l'ordre de déposséder Leudaste de sa charge et de la remettre en des mains plus pures.

Ansowald s'acquitta fidèlement de sa mission. Après avoir prononcé la déchéance de Leudaste, il laissa à l'évêque et aux citoyens de la ville le soin de pourvoir à son remplacement. Leur choix s'arrêta sur Eunomius qui prit possession de son siège à la satisfaction générale.

Ce fut pour Leudaste un coup de foudre. Il en fut d'autant plus attéré qu'il était loin de s'y attendre. Dans son désespoir, il s'en prenait à tout le monde, à ses amis qu'il accusait de l'avoir trahi, et, avant tous les autres, à la reine Frédégonde sur laquelle il avait cru pouvoir compter, ayant toujours été son instrument complaisant et servile. De ce moment, il la considéra comme une ennemie implacable, et l'accusa hautement de mauvaise foi et de perfidie. Le sentiment de la vengeance et l'espoir d'un retour de la fortune lui faisant perdre la tête, il résolut de renverser, du même coup, la reine, toute-puissante qu'elle parût, et l'évêque de Tours que jusque-là il n'avait osé attaquer en face. Pour arriver à ses fins, il ne trouva rien de mieux que d'éveiller la jalousie dans le cœur du roi, et de lui présenter Grégoire comme le dénonciateur public des désordres de la reine.

Leudaste avait sous la main un complice sur lequel il pouvait compter en toute circonstance. De basse naissance comme lui, Rikulf était un prêtre ambitieux qui, se croyant appelé aux plus hautes destinées, ne rêvait rien moins que la dignité épiscopale et considè-

rait la position que lui avait faite dans l'Église le prédécesseur de Grégoire, beaucoup trop modeste pour son haut mérite. Dans la pensée que la passion de Hilpérich pouri'ait bien n'être pas éternelle, et que Frèdégonde rentrerait un jour dans l'humble condition d'où elle était sortie, pour rendre sa place à l'épouse légitime, il avait tourné les yeux du côté de la reine répudiée, et s'était mis au service de Glodowig, espérant le voir un jour assis sur le trône qu'occupait son père.

Frèdégonde, dans l'intérêt de ses fils encore bien jeunes — l'aîné n'avait guère que quinze ans — s'était débarrassé des deux fils aînés de sa rivale, mais celui qui restait l'inquiétait encore et lui portait ombrage. La Cour était partagée entre deux partis, et, en dehors de ceux que leur amitié ou leur reconnaissance attachaient à une des factions, se trouvaient les esprits flottants, les indécis, les calculateurs, sorte de gens qui, ne songeant qu'à leur fortune, se tournent toujours du côté qui leur paraît avoir le plus de chances de triompher.

Jusque-là, Leudaste avait été attaché à Frèdégonde commeRikulf à Audowère, et par conséquent, entre ces deux hommes, il n'y avait eu que les plus mauvais rapports. Mais la fidélité de Leudaste n'ayant pu résister aux épreuves qu'il avait traversées, il s'était abouché avec Rikulf, son ennemi de la veille, dont il avait fait son allié du lendemain. Les deux nouveaux amis s'adjoignirent un sous-diacre également appelé Rikulf, émissaire habile, ayant déjà joué un rôle important auprès de Gonthram Rose, le roi des intrigants.

Tous trois tombèrent d'accord pour mettre à exécution le plan imaginé par Leudaste. Ils ne doutaient pas

que la colère du roi serait terrible, et qu'elle aurait pour effet la proscription de l'épouse infidèle et celle de ses deux fils. Comme conséquence naturelle, il leur paraissait évident que Glodowig allait revenir au pied du trône, en attendant qu'il y montât, et que les faveurs ne manqueraient pas à ceux qui l'auraient servi. Chacun se fit sa part à l'avance. Leudaste, plus puissant que jamais, redevenait comte de Tours, le prêtre Rikulf était nommé évêque, et le sous-diacre de même nom, archidiacre, en remplacement de Platon, un des amis de Grégoire. Pour plus de sûreté, avant d'agir, ils voulurent qu'un engagement formel de Glodowig leur assurât les places qu'ils s'étaient distribuées. Le jeune prince ne se fit pas prier. En présence d'un projet qui flattait son ambition et son orgueil, il promit tout ce que l'on voulut.

Il n'y avait pas de motif de différer plus longtemps la mise à exécution des trames ourdies dans le silence et les ténèbres. Rikulf promit d'ameuter contre Grégoire les esprits ombrageux, ceux qui, animés d'un faux patriotisme, n'admettaient pas qu'un prêtre étranger au diocèse de Tours, pût en être l'évêque. Le sous-diacre, pour être informé de tout, pour capter la confiance du prélat et l'entraîner à quelque démarche compromettante, se rapprocha de sa personne, en affectant le dévouement d'un serviteur fidèle. Leudaste se chargea du rôle le plus périlleux et le plus délicat ; il prit le chemin de Soissons dans l'intention de dévoiler au roi Hilpérich Tinconduite de la reine, et lui dire que l'évêque Grégoire n'avait pas tenu la chose cachée.

Cette dernière accusation était une abominable ca-

lomnie. Grégoire était un saint évêque^ incapable de flatter les puissants de la terre et de s'humilier devant le vice triomphant, mais il n'avait rien de la fougue de saint Jean Ghrysostome, qui, du haut de la chaire, attaquait Timpératrice Eudoxie, à laquelle on élevait des statues, et se constituant le défenseur de la fille du peuple, la nourrissait de ses charités. Il n'avait rien de la véhémence du grand orateur chrétien, et, devant les désordres de Frédégonde, son respect pour l'autorité lui fermait la bouche. A ses yeux, le silence étant la seule leçon des rois, il ne se croyait pas le droit d'aller plus, loin, et restait dans les sentiments de réserve et de discrétion qui lui étaient naturels.

Leudaste n'en accusa pas moins Grégoire d'une grande intempérance de langue et de trahison. — Tant que j'ai été comte de Tours, dit-il au roi, j'ai gardé le silence, parce que je ne voulais pas, par une dénonciation, troubler ton repos, et que je me croyais assez fort pour déjouer les manœuvres d'un évêque qui conspire contre son roi en cherchant à livrer la ville de Tours au fils de Sigebert. Mais aujourd'hui qu'il t'a plu de me disgracier, je veux, en sujet fidèle, te servir encore et t'ouvrir les yeux sur des machinations ténébreuses et coupables. — Le roi ne le laissa pas achever, il lui déclara qu'il n'était pas sa dupe et qu'il voyait bien à quel mobile il obéissait en lui dénonçant un complot imaginaire. Leudaste ne se déconcerta pas. Faisant usage de l'arme terrible qu'il avait réservée pour le dernier coup : — Grégoire, s'ècria-t-il, est plus coupable encore ; il dit tout haut que la reine entretient des relations criminelles avec l'évêque Berthram.

En entendant une pareille accusation, le roi bondit de colère. Blessé dans ses sentiments les plus chers, il ne put se contenir, et, se précipitant sur Leudaste, il le frappa du pied et du poing, et lui déchira le visage. Leudaste ne perdit rien de son calme et de son assurance. Quand le roi eut repris un peu de sang-froid et qu'il lui demanda quels témoins il pourrait produire à l'appui de sa dénonciation, sa réponse, préparée à l'avance, ne se fit pas attendre. — Qu'on mette à la question Galiénus et Platon, dit-il, et l'on saura la vérité. — En parlant ainsi, il espérait que, ne pouvant résister aux souffrances de la torture, l'ami de l'évêque et son archidiacre diraient, pour s'y soustraire, tout ce que l'on voudrait. — Hilpérich lui ayant demandé s'il ne pourrait point produire d'autres témoins, Leudaste désigna Rikulf, le sous-diacre, ajoutant qu'il n'était pas besoin d'appliquer la torture à celui-là, la vérité devant sortir de sa bouche à la première sommation.

Le roi ne voulut point de cette instruction judiciaire. N'ayant pas sans doute une confiance entière dans Leudaste, il le fit mettre aux fers et ordonna l'arrestation de Rikulf.

Ce fourbe consommé était parvenu à se faire bien venir de son évêque dont il était le commensal. Quand il pensa, au temps écoulé depuis le départ de Leudaste, que le dénouement de l'intrigue approchait et qu'un insuccès pouvait le compromettre, il songea à se mettre à l'abri contre une éventualité menaçante. Il se jeta aux pieds de Grégoire, et lui confessa qu'il avait commis une grande imprudence en répétant les propos outrageants que Leudaste avait fait entendre à l'endroit de

la reine, propos qui pouvaient le faire arrêter lui-même et le faire condamner à la peine capitale. II supplia donc son èvêque de lui accorder un sauf-conduit, au moyen duquel il pût trouver un asile à l'étranger.

Ce calcul était fort habile et véritablement machiavélique. En même temps queRikulfse mettait en sûreté, il compromettait gravement Grégoire dont la conduite, par l'intérêt qu'il allait paraître porter à un coupable, devait nécessairement devenir suspecte.

L'évêque de Tours ne s'était encore douté de rien. Les étranges paroles de Rikulf, la nature de sa confidence, le retard qu'il avait mis à lui faire ses aveux, éveillèrent des soupçons dans son âme et le mirent sur ses gardes. Au lieu de céder aux supplications du sousdiacre, il lui répondit : — « Si tu as manqué à tes devoirs, que la faute en retombe sur ta tête. Je ne veux point te donner un sauf-conduit jjour un autre royaume, de peur de paraître ton complice aux yeux du roi *. »

Arrêté peu de jours après, Rikulf fut conduit à Soissons. Dans l'interrogatoire qu'on lui fit subir,ilaffirma avec un tel ton d'assurance ce qu'il avait avancé, à savoir les propos insultants de Grégoire contre la reine, propos tenus, jura-t-il, non seulement devant lui, mais aussi en présence de Galliénus et de Platon, que Hilpérich ajouta une foi entière à sa déposition. Il le maintint pourtant en état d'arrestation, puis, par une résolution bien illogique, il relâcha Leudaste et lui donna une mission toute de confiance : il le chargea de se

* Grés, de Tours, Hist. des Francs, lib. v.

rendre à Tours, pour procéder à l'arrestation de Platon et deGalliénus.

Pendant que ces choses se passaient à Soissons, le peuple, assemblé dans l'église cathédrale de Tours, était témoin des scènes les plus étranges. L'emprisonnement du sous-diacre Rikulf n'avait en rien diminué la confiance que son homonyme avait dans la réussite de ses projets ambitieux. Croyant que le moment d'agir était venu, il ne gardait plus aucun ménagement vis-à-vis de Févêque qu'il avait tant flatté jusque-là. Passant des plus basses adulations à des provocations inouïes, un jour, il profita du moment de repos que l'usage accordait aux officiants pendant la célébration du sacrifice de la messe, pour narguer le prélat et lui dire, en présence de la foule étonnée, qu'il était temps d'en finir avec les Auvergnats usurpateurs et de les renvoyer dans leurs montagnes. Grégoire, méprisant d'aussi grossières injures, se contenta de répondre que tous les évêques de Tours, cinq seulement exceptés, ayant été alliés de sa famille, il ne pouvait pas être considéré comme unétranger.Ge sang-froid et ce dédain irritèrent tellement Rikulf que, ne se contenant plus, il adressa à son évêque les plus grossières insultes. Devenu fou furieux, il allait joindre le geste à la voix et frapper le prélat au visage, quand ceux qui l'entouraient, indignés de tant d'audace, se ruèrent sur lui et retinrent son bras.

Le lendemain, Leudaste arriva à Tours muni de pleins pouvoirs pour l'arrestation de Platon et de Galiènus. Il fit son entrée dans la ville sans aucun apparat, et comme s'il y était appelé par ses aff"aires personnelles. Cette conduite, si fort en opposition avec ses habitudes

fastueuses, n'inspira aucune défiance ; puis, quand il se fut assuré que personne ne soupçonnait rien, et que les deux prêtres qu'il avait Tordre de saisir étaient Iranquilles dans leur demeure, il s'y transporta avec une escorte, se jeta sur eux et les chargea de chaînes. Dans la crainte sans doute que cette arrestation ne soulevât le peuple, il prit, avec ses prisonniers, un chemin détourné pour sortir de la ville, faisant, sur sa route, répandre le bruit qu'avant longtemps il serait également procédé à une arrestation plus importante, ce qui voulait dire que Févêque aurait bientôt le même sort.

Grégoire s'occupait paisiblement, dans son palais épiscopal, des affaires du diocèse, quand la nouvelle de ce qui venait d'arriver parvint à son oreille. Très vivement affecté de l'arrestation inique de deux prêtres qu'il aimait et qu'il estimait, il comprit, aux propos de Leudaste qui lui revinrent de tous les côtés, que lui-même ne devait pas rester libre longtemps. Se jetant à genoux, il eut recours à la prière, cette force du faible, et demanda à Dieu sa protection contre les méchants. Puis, ouvrant le livre des psaumes de David, ses yeux tombèrent sur ce verset qui fut pour lui une consolation pour le présent et un gage de tranquillité pour l'avenir : — « Il les fît sortir pleins d'espérance, et ils ne craignirent point, et leurs ennemis furent engloutis au fond de la mer *. »

Peu s'en fallut que l'événement ne donnât à ces paroles une application immédiate. Monté, avec ses prisonniers, sur une embarcation dont il prétendait diriger les manœuvres, Leudaste, marin très inexpérimenté, fît si

* Augustin Thierry, Récits mérovingiens, cinq, récit.

bien que l'avant sur lequel il s'était placé pour donner ses ordres s'enfonça dans le fleuve et qu'il y fut précipité. Il parvint pourtant à gagner la terre à la nage, pendant que les prisonniers enchaînés, et par conséquent privés de la liberté de leurs mouvements, auraient péri infailliblement, si l'arrière sur lequel ils se trouvaient n'avait pas été soutenu par un radeau. Aidés d'une autre barque, ils finirent par s'en tirer sans encombre. Cette expédition qui, au moment du départ, avait failli avoir un dénouement si tragique, ne fut pas suivie d'autres accidents. Le reste de la route se fit paisiblement, et Leudaste, ne perdant pas un instant de vue sa proie, arriva sain et sauf à Soissons.

Il s'était dit qu'il fallait profiter de la colère du roi pour obtenir de lui la sentence la plus sévère, dans l'espérance qu'une fois engagé dans la voie des rigueurs inexorables, il n'en reviendrait pas. Il fit donc tous ses efibrts, avant même que l'instruction à peine commencée fût poursuivie, pour lui arracher une condamnation à mort, qui devait être suivie d'une prompte exécution. Mais Leudaste connaissait mal celui dont il voulait faire l'instrument de sa vengeance. Comme chez toutes les natures faibles, les grands emportements dans le cœur de Hilpérich ne tardaient pas à être suivis d'un retour à des sentiments tout opposés. Pendant l'absence de Leudaste, avec la réflexion, le doute était venu assiéger son âme. Il s'était demandé si la reine était bien coupable, et aussi si Grégoire, qu'on lui avait dénoncé pour en avoir mal parlé, avait bien tenu les propos qu'on lui prêtait. D'ailleurs, comme il avait la prétention d'être un criminaliste consommé, il donna ordre de T. m 28

poursuivre la procédure commencée contre Platon et Galliénus et de ne rien précipiter.

Frédègonde elle-même, si irritée qu'elle fût au fond, dissimulait avec soin sa colère. Voulant, avant tout, reconquérir la confiance du roi, elle affectait un grand calme, disait avec assurance que sa réputation n'avait qu'à gagner à ce que le jour se fît sur cette affaire, et réclamait avec instance la continuation de l'enquête commencée. Hilpèrich se trouva tellement ébranlé, et si peu disposé à croire Rikulf sur parole, que pendant qu'il continuait à le tenir dans les fers, il laissa une demi-liberté aux deux amis de Grégoire, Platon et Galliénus.

D'ailleurs, le grand coupable, en supposant qu'il le fût, n'était pas sous sa main. L'èvêque Grégoire restait toujours à la tête de son diocèse, et malgré un petit nombre d'intrigants qui lui étaient hostiles, la considération publique lui servait de sauvegarde. Arrêter un aussi grand personnage, sans y mettre plus de façon qu'il n'aurait fait pour un simple clerc, c'était s'exposer à la colère du peuple, c'était attirer sur sa tête bien des orages. Au lieu d'employer la force qui pouvait tout perdre, le roi se décida à recourir à la ruse. Avant de procéder contre sa personne à un acte de rigueur, il voulut gu'une démarche compromettante, faite par l'èvêque lui-même, vînt le justifier, que sa fuite de Tours, par exemple, ne laissât guère de doute sur sa culpabilité.

Le moyen auquel il s'arrêta fut longtemps et mûrement médité. Le duc de Bérulf avait, dans ce moment, le gouvernement de Tours, de Poitiers et de plusieurs autres villes situées au sud de la Loire, villes que les

armes du roi avaient récemment conquises. Il le fit venir à Soissons et lui recommanda de se rendre à Tours, sous le prétexte bien naturel d'en visiter les fortifications. Une fois arrivé dans la place, il devait y faire entrer des soldats, soUs le prétexte que, la ville étant menacée par Tennemi, il fallait bien veiller à sa garde ; mais en réalité pour mettre la main sur l'évêque, à l'heure où il chercherait à s'évader. Ces premières dispositions prises, le duc trouverait facilement, par des moyens sur la nature desquels il ne devait pas se montrer très scrupuleux, des gens complaisants, de prétendus amis de Grégoire, qui viendraient le prévenir du danger dont le courroux du roi le menaçait, et qui lui conseilleraient de s'y soustraire en prenant la fuite. C'est alors que les soldats l'arrêteraient, et que lui, Hilpèrich, roi de Neustrie, en raison de circonstances en apparence si graves, donnerait facilement à un acte de prudence personnelle le caractère de la trahison.

Si les premières scènes du drame furent parfaitement jouées, le dénouement fut tout autre que le roi l'avait imaginé. Aux supplications qui lui étaient faites de se mettre promptement en sûreté, le prélat opposa sa conscience qui lui faisait un devoir de braver le danger, et, fort de son innocence, il résolut de rester à son poste. Impassible devant les attaques de la calomnie, il ne voulut pas faire acte de faiblesse pour sauver sa vie menacée.

^C'était bien moins d'accusations mensongères que de la conduite, aussi digne que ferme, tenue par Grégoire dans le synode devant lequel saint Prétextât avait été condamné à l'exil, que Hilpèrich et Frédégonde voulaient

tirer vengeance. Ils ne pouvaient pas en effet lui pardonner l'opposition qu'il leur avait faite dans cette circonstance.

Les finesses de Hilpérich, pour le faire tomber dans le piège qu'il lui avait tendu, ayant tourné à sa confusion, il ne lui restait plus qu'à le traduire devant le synode, à raison des propos que lui prêtaient Leudaste et ses complices. Paris avait été le siège du synode qui, en 577, avait jugé saint Prétextât ; Soissons fat choisi pour être celui devant lequel G-régoire devait paraître. Au mois d'août 580, tous les citoyens d'Australie reçurent des lettres de convocation. L'évêque de Tours ne se fit pas attendre, il fut un des premiers à répondre à l'appel.

Sa réputation des sainteté l'avait devancé : aussi, quand il parut devant le peuple, portant sur son visage toute la sérénité d'une âme pure et tranquille ; quand on le vit visiter de préférence les lieux saints et se prosterner devant le tombeau des martyrs, le respect qu'il inspirait se traduisit en acclamations enthousiastes. Dans les hautes classes, comme dans les rangs les plus infimes de la société, il n'y eut qu'une voix pour proclamer son innocence^ pour flétrir ses misérables accusateurs. L'opinion publique lui devint si favorable, que, s'il ne se fût pas soustrait aux transports de la foule, il en aurait reçu une véritable ovation. Cependant Rikulf conservait la même attitude et continuait ses dépositions calomnieuses. En attendant la réunion du synode, l'instruction se poursuivait, et chaque fois qu'il allait au palais pour être interrogé, et qu'il en revenait pour rentrer en prison, il levait audacieusement

la tète, provoquant, par ses allures insolentes, les murmures du peuple.

Il arriva, un jour, qu'à la vue de tant d'effronterie, un ouvrier en bois dont l'histoire a gardé le nom, Modestus, ne put pas se contenir et que, s'avançant de quelques pas, il lui dit avec colère : — « Malheureux, qui poursuis avec tant d'acharnement les machinations que tu as ourdies contre ton évêque, tu devrais garder le silence *. » — Ces mots avaient été prononcés en langue latine, et les gardiens du prisonnier qui appartenaient à la nation tudesque ne les avaient pas compris. Rikulf leur en donna une traduction suivant laquelle Modestus lui aurait conseillé de ne pas dire la vérité. Les soldats, voyant dans cet honnête ouvrier un ennemi delà reine, l'arrêtèrent malgré les protestations d'une foule indignée, puis se rendirent auprès de Frédégonde, pour lui faire connaître ce qui venait de se passer et lui demander ses ordres. En entendant le récit qui lui fut fait, Frédègonde eut un de ces emportements qui lui étaient si habituels. Elle ordonna que le fouet fût donné à Modestus, qu'on l'enchaînât et qu'il fût jeté en prison. Modestus était un chrétien plein de foi et de ferveur, prêt à subir le martyre sans murmurer. Mais, espérant que Dieu, dans sa justice, viendrait briser ses chaînes, il se jeta à genoux, invoquant le secours céleste de toutes les forces de son âme. Pendant le sommeil de ses gardiens, il tenta de se débarrasser de ses rudes entraves ; soit que les attaches n'eussent pas été solidement rivées, soit qu'une exaltation nerveuse eût

* Grég. de Tours, Ilist. des Francs.

décuplé ses forces, il parvint à rompre ses fers et à s'évader. Cette même nuit Grégoire veillait h l'église de Saint-Médard. Sa surprise fut grande quand Modestus se précipita à ses pieds et lui demanda sa bénédiction.

L'affaire fit grand bruit, tout le monde à Soissons cria au miracle. Aux yeux de la foule, l'intervention divine se manifestant d'une manière si éclatante en faveur d'un des partisans de Grégoire, il ne pouvait rester aucun doute sur son innocence. Il faut répéter que la considération attachée à son nom allait tous les jours en s'étendant, que le respect qu'inspirait sa sainteté avait rayonné au loin, et que plusieurs membres du synode, avant même l'examen de son affaire, paraissaient partager les sentiments du public. Dans la crainte d'une pression des masses, le roi ne voulut pas que la réunion du synode eût lieu à Soissons, une maison de la villa royale de Braine fut choisie pour le lieu des séances. Le roi, sa famille et tous les évêques présents à Soissons s'y transportèrent.

Le synode s'ouvrit par la lecture d'une longue pièce de vers que le poète Fortunat, ce bel esprit chrétien auquel sainte Radégonde faisait manger de si bonnes confitures, lui avait adressée. Fortunat avait voulu célébrer dans la langue des dieux une assemblée qui réunissait tant d esprits d'élite. Pas un mot d'ailleurs en faveur de Grégoire dont pourtant il était l'ami. Le dithyrambe étant uniquement consacré à la louange de prélats éminents ne pouvait pas apparemment aborder un autre sujet. Après avoir beaucoup admiré l'œuvre poétique dont le bon goût était contestable, le synode s'occupa de la question pour laquelle il avait été réuni.

Grégoire rencontrait peu d'esprits hostiles, beaucoup au contraire étaient prévenus en sa faveur.

Contrairement à ce qui s'était passé au moment du jugement de saint Prétextât, le visage des guerriers franks, loin de respirer la colère, s'était empreint d'une douce bienveillance qui se répandait sur celui des vassaux réunis en foule aux portes de la salle où siégeait l'assemblée. Quant à la population gallo-romaine dont on avait voulu éviter les manifestations, en transportant le synode à Braine, elle s'y trouvait nombreuse, donnant à l'illustre accusé, par son attitude, les marques les plus éclatantes de sa sympathie. Seul le roi Hilpérich, drapé dans sa dignité royale, affectait une impartialité qui n'était pas dans son cœur.

En entrant, il salua les évêques et s'assit, après avoir reçu leur bénédiction. La parole fut donnée à Berthram, évêque de Bordeaux, qui, disait- on, savait mieux que personne à quoi s'en tenir sur la fidélité conjugale de la reine Frédégonde. Lorsqu'il eut achevé la lecture des différentes pièces de la procédure, il se tourna du côlé de l'évêque Grégoire, et lui demanda s'il était vrai qu'il eût enveloppé la reine et lui dans les' mêmes outrages. — « En vérité, je n'ai rien dit de semblable, répondit il; on a pu m'en parler, je n'y ai ajouté aucune foi '. «

Le public n'attendait qu'une occasion pour faire entendre sa voix. La réponse de Grégoire la lui fournit. Malgré la présence du roi qui interdisait toute manifestation de cette nature, des applaudissements prolongés se firent entendre. Puis, chacun se mêlant aux débats.

* Grég. de Tours, Hist. des Francs.

des interruptions et des cris partirent de tous les côtés. — « Pourquoi adresser de tels reproches à un prêtre de Dieu ? pourquoi le roi donne-t-il suite à une telle affaire ? est-ce que l'évêque dirait des choses semblables, même d'un esclave ? O Dieu, notre Seigneur, viens au secours de ton serviteur * ! » Devant ces acclamations que rien désormais ne pouvait contenir, le roi resta maître de lui-même, et, prenant un faux semblant d'indifférence, il éleva la voix assez haut pour être entendu du dehors. — « Le crime imputé à la reine était un opprobre pour moi, dit-il ; si vous pensez que des témoins sur le fait imputé à l'évêque doivent être entendus, ils sont là. Si vous croyez au contraire que cela n'est pas nécessaire et que le témoignage de l'évêque suffit, parlez, je suis prêt à en passer par ce que vous aurez ordonné ^. »

Les évêques demandèrent que l'on entendît les témoins à charge. Il ne s'en trouva qu'un seul, le sous- diacre Rikulf. Platon et Galliénus persistèrent dans leurs dénégations, et le roi n'osa pas proposer qu'on les soumît à la question. Quanta Leudaste, voyant la tournure que prenaient les choses, il ne s'était pas présenté et on ne savait où le trouver. Seul Rikulf, poussant l'audace jusqu'au cynisme, allait de nouveau faire entendre ses calomnies, quand les membres du synode, qui voj-aient dans la déposition d'un simple clerc contre son évêque une atteinte portée à la dignité épiscopale, l'arrêtèrent.

Restait Tinterrogatoire de Grégoire. Le roi, à cet

* Grég. (le Tours, Ilist. des Francs.

2 Idem.

égard, eut une singulière prétention. Il voulut, pour qu'ony ajoutât foi, que l'évêque fît son serment à trois reprises différentes, chaque fois devant un nouvel autel. L'évêque et le synode souscrivirent à une exigence aussi étrange. Après la prestation du serment et la déposition de Grégoire, il ne restait plus au synode qu'à rendre son jugement. Il rentra en séance, et le roi Hilpérich ayant repris sa place, le président se leva et prononça cette sentence : — « 0 roi, Tévêque a accompli ce qui lui était commandé. « — Et comme la juridiction était formelle, qu'en pareil cas la pénalité qu'ils demandaient devait être appliquée aux accusateurs , il se tourna vers Hilpérichet ajouta : — « Que nous reste-t-il à faire, sinon à te priver de la communion, ainsi que Berthram, l'accusateur d'un de ses frères* ? »

Ce fut un coup de foudre pour le malheureux roi. Devant une pareille menace, il resta confondu et s'écria, dans son désespoir : — « Mais je n'ai fait que répéter ce qui m'a été dit. » — Les rôles étaient bien changés. Le président, lui parlant cette fois comme à un accusé, insista pour savoir de la bouche de qui émanaient tous ces bruits. De Leudaste, — s'empressa de répondre le triste monarque qu'effrayait la peine de l'excommunication.

Leudaste, comme nous venons de le dire, avait pris ses précautions. Toutes les recherches que l'on fit pour le trouver furent vaines, et le synode le condamna, par contumace, à l'excommunication. Après avoir donnèlec-

* Gré;?, de Tours, Ilist. des Francs.

ture de ]a sentence, le président se leva et prononça

l'anathème formulé par l'Eglise *.

Pour le sous-diacre Rikulf, la sentence ne pouvait pas être douteuse, la loi romaine étant précise à cet égard. La peine capitale qu'entraînait le crime de lèsemajesté imputé à Grégoire, fut donc prononcée contre

* « Par le jugement du Père, du Fils et du Saint-Esprit, en vertu de la puissance accordée aux apôtres et aux successeurs des apôtres, de lier et délier dans le ciel et sur la terre, tous ensemble, nous décrétons que Leudaste, semeur de scandales, accusateur de la reine, faux dénonciateur d'un évêque, attendu qu'il s'est soustrait à l'audience pour échapper à son jugement, sera désormais séparé du giron de la sainte Mère-Eglise et exclu de la communion chrétienne, dans la vie présente et dans la vie à venir. Que nul chrétien ne lui dise salut, et ne lui donne le baiser, que nul prêtre ne célèbre pour lui la messe et ne lui administre la sainte communion du corps et du sang de Jésus-Christ, que personne ne lui fasse compagnie, ne le reçoive dans sa maison, ne traite avec lui aucune affaire, ne boive, ne mange, ne converse avec lui, à moins que ce ne soit pour l'engager à se repentir. Qu'il soit maudit de Dieu le père qui a créé l'homme, qu'il soit maudit de Dieu lefils quia souffert pour l'homme, qu'il soit maudit de l'Esprit- Saint qui se répand sur nous au baptême: qu'il soit maudit de tous les Saints qui, depuis le commencement du monde, ont trouvé grâce devant Dieu. Qu'il soit maudit partout où il se trouvera, à la maison et aux champs ; sur la grande route ou dans le sentier. Qu'il soit maudit vivant et mourant, dans la veille et dans le sommeil, dans le travail et dans le repos. Qu'il soit maudit dans toutes les forces et tous les organes de son corps. Qu'il soit maudit dans toute la charpente de ses membres, et que, du sommet de la tête à la plante des pieds, il n'y ait pas sur lui la moindre place qui reste saine. Qu'il soit livré aux supplices éternels avec Dathan et Abiron, et ceux qui ont dit au Seigneur : Retire-toi de nous. Et de même que le feu s'éteint dans l'eau, qu'ainsi la lumière s'éteigne pour jamais, à moins qu'il ne se repente et qu'il vienne à donner satisfaction.»

Amen, que cela soit, que cela soit, qu'il soitanathéme. Amen, amen, crièrent, à plusieurs reprises, tous les membres du Synode.

(Augustin Thierry, F« Récit des tenqjs inérovhigiens.)

lui. L'exécution ne s'en serai t pas fait attendre longtemps , si Grégoire n'avait pas demandé au roi la grâce du condamné. Hilpérich, heureux de voir se terminer ainsi une affaire dans laquelle la réputation de la reine n'avait pas été épargnée, affaire dont il n'avait pas d'abord compris toutes les conséquences, ne demanda pas mieux que d'être agréable à Tévêque qui sortait de cette accusation plus puissant qu'il n'avait jamais été. Il fit donc au dénonciateur remise de la peine capitale. Mais il voulut qu'il fût soumis à la question, employant cette rigueur, non comme un châtiment, mais comme un acte de pi'océdure.

Frédégonde, au moment de la réunion du synode, avait passé par de cruelles angoisses. Si, au sein de cette assemblée, les terribles accusations qu'elle redoutait ne s'étaient pas produites ; si, à cet égard, elle devait éprouver un grand soulagement, tigresse altérée de sang, elle ne voyait pas sans peine un dénouement plein de mansuétude et d'indulgence. Puisque tout devait se terminer par une simple torture^ au moins voulut-elle qu'on l'appliquât avec un raffinement de cruauté. Elle fut servie à souhait par les fidèles serviteurs du palais. — « Aucun objet matériel, aucun métal ne pourrait résister à tous les coups que supporta ce malheureux. Depuis la troisième heure du jour, il resta suspendu à un arbre, les mains attachées derrière le dos ; détaché à la neuvième, il était étendu sur une roue, et frappé à coups de bâton, de verges, de courroies mises en double, et non par une ou deux personnes, mais tous ceux qui pouvaient approcher de ses misérables membres étaient pour lui autant de bourreaux. «

(Grég. de Tours, Histoire des F7'ancs,lî\. V, p. 3o9. Traduction de MM. Guadet et Taranne.)

Les tourments de la torture arrachèrent à Rikulf des aveux complets. Il raconta comment et à quelle fin le complot avait été ourdi ; il avoua que les conspirateurs avaient eu pour but la disgrâce de la reine, celle de ses deux fils el le retour du fils d'Audowère à la cour ; il déclara enfin qu'en agissant comme ils l'avaient fait, ils avaient l'espérance, pour Leudaste^ du titre et des privilèges de duc ; pour le prêtre Rikulf, de l'évêchè de Tours ; pour lui-même, de la charge d'archidiacre de ce diocèse. Frédègonde garda le silence, mais, quoiqu'il ne fût pas directement incriminé par Rikulf, de ce jour, elle inscrivit le nom du jeune Glodowig sur le livre de ses vengeances.

Pendant que Grégoire sortait victorieux du synode de Braine, le prêtre Rikulf triomphait à Tours. Ne doutant pas du succès des intrigues auxquelles il avait pris une si grande part, il n'avait pas attendu que la nouvelle de l'événement, dont l'issue ne lui paraissait pas douteuse fût arrivée jusqu'à lui, pour s'installer au palais épiscopal, en qualité d'évêque et s'en attribuer les pouvoirs. Dans son omnipotence, il avait été jusqu'à disposer des biens de l'Église métropolitaine, en faveur de ses amis. Aux uns, il avait fait des cadeaux d'argenterie et de meubles précieux -, aux autres, il avait donné des prés et des vignes. Quant à ceux des membres du clergé dont il ne croyait pas avoir besoin, ou qu'il pensait lui être hostiles, il les traitait de la façon la plus brutale, ne leur ménageant ni les injures ni les coups, les frappant même quelquefois de sa propre main. Infatué de sa

puissance, il se vantait d'avoir, par son esprit, purgé la ville de Tours des gens venus d'Auvergne qui infestaient ses murs. S'il se trouvait, parmi ses familiers, quelques esprits prudents qui, avant de faire tant d'éclat, auraient voulu attendre la décision du synode, il leur disait qu'il était trop prudent lui-même pour ne pas agir en parfaite connaissance de cause.

Voilà ce qui se passait à Tours, au grand scandale de toute la partie honnête de la population, quand Grégoire y reparut. Les décisions du synode ne Tavaient pas devancé, aussi lorsqu'il les fît connaître, des cris de joie s'échappèrent de toutes les poitrines. Obligé d'évacuer le palais épiscopal pour le laisser à son légitime possesseur, Rikulf se refusa à une formalité de préséance à laquelle tout membre du clergé était obligé, il n'alla pas saluer son évêque. Prenant des airs ridicules de supériorité, il affecta d'abord de garder un dédaigneux silence, puis, la rage débordant de son cœur, il fît entendre des propos furieux, et, dans sa frénésie, n'eut à la bouche que des menaces de mort.

L'évêque Grégoire était trop calme et trop prudent pour recourir à la force contre un pareil insensé. Il ne voulut pas sortir des voies légales, et appela les sufFragants de la métropole à un synode provincial auquel il voulut que le règlement de cette affaire fût confié. Rikulf trouva, devant cette assemblée, le châtiment qu'il avait si bien mérité. Le synode le condamna, pour cause de rébellion à son évêque et de troubles de l'État, à être enfermé dans un monastère dont, plus tard, il parvint à s'échapper.

Grégoire de Tours assure que Félix, évêque de Nantes, T. ni ' 29

qui n'avait pas été étranger à toute cette intrigue, ne se contenta pas de favoriser l'évasion de Rikulf, qu'il accueillit même dans son diocèse cet homme vraiment exècraUe *.

* En ce temps, Félix, évêque de Nantes, m'adressa des lettres outrageantes; il allait jusqu'à m'écrire que mon frère avait été tué parce que, ambitieux de l'épiscopat, il avait tué son évêque. Son motif pour m'écrire de pareilles choses, c'est qu'il avait désiré une terre de mon diocèse, et comme je la lui refusais, il vomit contre moi, dans sa fureur, mille outrages, ainsi que je viens de le dire. Je lui répondis un jour : «( Souviens-toi de la parole du prophète : Malheur à ceux qui ajoutent maison à maison et joignent un champ à un champ I Seront-ils les seuls habitants de la terre ? Oh ! si Marseille t'avait eu pour évêque ! ses vaisseaux t'auraient apporté non de l'huile ou d'autres êpices, mais seulement du papier pour que tu puisses plus à l'aise écrire contre la réputation des gens de bien ; mais le manque de papier met des bornes à ton bavardage. » Il était d'une avidité et d'une jactance extrême. Mais je m'arrête pour ne pas lui ressembler.

Grégoire de Tours, Histoire des Francs, livre 5. Traduction de MM. Guadet et Taranne.

A mon retour, il (Rikulf) continua de me regarder avec surprise et ne vint pas me saluer comme les autres citoyens ; et comme il menaçait encore plus haut de me tuer, j'ordonnais, d'après l'avis des évêques de ma province, qu'il fût gardé dans un monastère. Il y était étroitement renfermé ; mais, grâce à l'intercession de certains envoyés de l'évêque Félix, qui avait été un des instigateurs de l'affaire précédente, et à leurs parjures pour circonvenir l'abbé, il parvint à s'échapper, et se retira auprès de Félix, qui accueillit avec empressement un homme vraiment exécrable.

Idem, livre 5.

Grégoire de Tours, justifié de cette horrible accusation, eut, par la suite, une affaire avec Félix, évêque de Nantes, son suffragant. Celui-ci n'avait tiré le second ecclésiastique (Rikulf) de la prison claustrale que pour mortifier Grégoire, dont il était devenu l'ennemi. Voici quelle en fut l'occasion : « Félix, dit l'évêque de Tours, dont l'orgueil

LEUbASTE, COMTE DE TOURS 507

Passons sans nous arrêter davantage sur les divisions qui malheureusement éclatèrent entre deux des plus grands prélats du sixième siècle, et reconnaissons en gémissant que nul, parmi les plus saints, ne peut soustraire entièrement son âme à la violence des passions.

Pendant que Rikulf trouvait un asile inespéré, Leudaste, errant à l'aventure, n'avait pas une heure de repos. La loi ne permettant pas à ceux qui l'auraient pris en pitié de lui offrir un abri et même de lui donner une bouchée de pain, toutes les maisons lui avaient été fermées. Il avait quitté Braine pour venir à Paris chercher un refuge dans la basilique de Saint-Pierre, mais cette église qui ouvrait ses portes aux criminels ordinaires, les fermait à ceux qui étaient frappés d'anathème. Il allait se décider à implorer la commisération d'un ami, quand un nouveau malheur lui fit prendre une autre

et la cupidité étaient extrêmes, avait voulu s'approprier une terre de mon église ; je m'y opposai. Mon opposition l'irrita si fort, qu'il vomit contre moi cent paroles injurieuses ; il m'écrivit une lettre pleine d'invectives; il me rappelait le nom de mon frère ; il disait qu'il avait été tué pour le punir du meurtre qu'il avait commis dans la personne d'un évêque dont il ambitionnait la place.

c< Je lui répondis qu'il devait savoir que ceux qui joignent champ à champ, maison à maison, comme si la terre était à eux seuls, sont menacés par le prophète ; que s'il eût été évêque de Marseille, on n'aurait vu décharger au port de la ville que des vaisseaux chargés de papyrus ; que peut-être en aurait-il eu assez pour faire ses libelles diffamatoires; qu'il n'avait mis fin au sien que parce que le papier lui avait manqué. » Si les libelles dont l'évêque de Tours se plaignait, étaient du même style que la réponse, on peut pardonner à Grégoire l'aigreur qu'il y fit paraître.

Vie de saint Grégoire, évêque de Tours, par Levesque delà Ravalière.

résolution. La mort de son fils, survenue dans ce moment, le plongea dans une profonde douleur, et, pour se rapprocher de sa famille, il se décida à revenir à Tours, bravant le danger auquel l'exposait ce retour et faisant peu de cas de sa sûreté personnelle. Caché sous un déguisement, il parvint, sans être reconnu, à pénétrer dans la maison conjugale, et put, avec son épouse, se livrer à toute son affliction de père. Bientôt cependant les intérêts matériels reprenant la première place dans son cœur, il fit ample provision des richesses qu'il devait à ses exactions et les mit en lieu sûr.

Chez les Germains, les lois de l'hospitalité étaient sacrées ; nul, pour quelque cause que ce fût, n'avait le droit dé s'y soustraire. Elles étaient une obligation dans le cas même où l'Église élevait la voix contre ceux qui en réclamaient le bénéfice. Leudaste ayant conservé, dans le pays de Bourges, des amis d'origine germanique, songea à leur confier tout ce qu'il avait pu sauver de Tours, avant que la sentence d'excommunication dont il était atteint eût été promulguée. Quand les messagers royaux chargés de la mettre à exécution arrivèrent, Leudaste et sa fortune voyageaient d'un autre côté. Sa femme seule tomba entre leurs mains. Ils l'emmenèrent à Soissons, d'où, par ordre du roi, elle fut exilée à Tournai.

L'ancien comte de Tours ne perdait pas de vue les fourgons qui portaient ses richesses. En les accompagnant, il parvint sur les terres du roi Gonthram où toute poursuite contre sa personne était interdite. Il touchait à l'asile qu'il devait trouver, quand alléchés à la vue de ses bagages, les habitants du pays, le juge du canton en tête,

se ruèrent sur ceux qui les conduisaient et s'en emparèrent, ne laissant à Leudaste que les Yêtements qu'il avait sur le corps, et lui ordonnant, sous peine de mort, de quitter les lieux à l'instant même. Dans cette extrémité, Leudaste prit conseil du désespoir. Pour reprendre ce qui lui avait été enlevé, il revint sur ses pas, et, quand il eut mis le pied sur les États du roi Hilpérich, il organisa son plan d'attaque. Dans ce temps de barbarie, l'appât du pillage entraînait toutes les classes de la société. Leudaste eut bientôt sous la main une troupe nombreuse à laquelle il promit une large récompense, si elle voulait s'engager avec lui dans une expédition qui en valait la peine. Ceux qui la composaient ne se le firent pas dire deux fois, ils acceptèrent sa proposition avec empressement et se mirent en marche, l'ayant à leur tête. Parvenu à son point de départ, Leudaste s'abattit sur la maison où il avait vu emmagasiner les objets qui lui avaient été enlevés et parvint à les reprendre, après avoir mis en fuite les brigands dont un des chefs perdit la vie.

Il tint sa promesse et ses compagnons n'eurent pas à se plaindre de sa générosité. En échange de ses largesses, ils lui promirent, au premier appel, le concours le plus empressé et un dévouement sans bornes.

Cet événement rendit à Leudaste toute sa confiance. Se croyant une puissance avec laquelle il faudrait désormais compter, il revint fièrement, et la tête levée, faire sa résidence dans les environs de Tours. Bérulf en ayant été informé, répondit à cette bravade en envoyant un piquet de soldats pour s'assurer de sa personne.

Leudaste ne parvint à leur échapper que par une fuite T. III 29.

précipitée qui l'obligea d'abandonner tout ce qu'il possédait. Le voilà donc encore une fois réduit au plus profond dénuement ! Pendant que le fisc, après en avoir fait l'inventaire, dirigeait vers Tours ses richesses tant de fois prises et reprises, Leudaste prenait le chemin de Poitiers où il espérait trouver un asile dans la basilique de Saint-Hilaire.

Nous venons de dire que sa position d'excommunié ne le mettait nulle part à l'abri des poursuites. Cependant, soit que l'église de Poitiers, sous l'influence d'une femme vénérée dont le monastère était dans le voisinage de Saint-Hilaire, fût moins sévère, soit qu'elle prît en considération l'origine poitevine du proscrit, elle ne fut pas inexorable, et l'accueillit comme elle aurait fait d'un condamné ordinaire. Leudaste en abusa étrangement. Ne pouvant, avec ses propres ressources, satisfaire ses appétits sensuels et ses goûts de dépense, il ne trouva rien de mieux que d'organiser une bande de brigands choisis parmi les plus abjects de ses compagnons. Avec eux, il détroussait les voyageurs, pillait les maisons et trouvait, dans la basilique de Saint-Hilaire, un lieu sûr pour y mettre son butin et y abriter sa personne.

Rentrée dans le saint temple, la bande se livrait au jeu de dés, buvait, mangeait, s'abandonnait à tous les excès. Grégoire de Tours aseure que l'église devint une maison d'orgies, un lupanar de prostituées.

Les choses en vinrent au point que Leudaste reçut l'ordre de quitter, pour n'y rentrer jamais, l'asile qu'il avait profané.

Il se retourna alors vers ses amis du Berry chez lesquels, contrairement aux lois de l'Église, il reçut

l'hospitalité. Ils lui restèrent fidèles en effet et lui firent bon accueil. La vie douce et tranquille qu'on y menait ne pouvait convenir à une telle nature. Il lui fut impossible de rompre longtemps avec ses goûts et ses habitudes et il revint à son métier d'aventurier et de vagabond. Pendant ce temps-là, comme la justice antique, la vengeance de Frédégonde marchait d'un pied boiteux, mais d'un pas sûr.

Leudaste ne s'en occupait guère. A la cour du roi Hilpérich, il comptait encore quelques partisans parmi les guerriers de la race franque dont les mœurs ressemblaient si bien aux siennes. Grâce à leur appui, grâce à celui de quelques évêques du synode de Braine, il obtint un édit royal, aux termes duquel il était autorisé à revenir, avec sa femme, à son ancien domicile et à rentrer dans la possession de ses biens. Il reparut à Tours avec ses allures arrogantes d'autrefois. Les évêques, la reine elle-même qui dissimulait ses projets de vengeance, avaient travaillé à le relever de sa sentence d'excommunication. Un manifeste revêtu de la signature d'un grand nombre de prélats, auquel manquait cependant celle de l'évêque de Tours, lui rendait la paix de l'Église et l'admettait dans la communion chrétienne.

Quelle ne fut pas la surprise de G-régoire, lorsqu'il vit son ennemi le plus acharné reparaître, non pas honteusement et comme le condamné qui demande grâce et pardon, mais muni d'un acte qui lui rendait sa liberté et lui accordait une sorte de réhabilitation. Elle devint bien plus grande encore, quand un messager, envoyé par Leudaste, lui demanda d'apposer sa signature à côté de T. III 30

celle des autres évêques, pour la levée de l'excommunication dont il avait été frappé.

Ne comprenant rien à ce qui se passait, Grégoire se demanda s'il n'y avait point dans tout cela une manœuvre dirigée contre lui, et, avec cet esprit de prudence dont il ne se départait jamais, il voulut savoir de l'envoyé, si la reine y avait donné son assentiment. Sur sa réponse négative, l'évêque répondit qu'il attendrait les ordres de la cour avant de prendre une détermination. Il écrivit en effet à la reine, pour connaître ses dispositions. Frédégonde répondit qu'en ne s'opposant pas au retour de Leudaste dans la ville de Tours, elle avait obéi à une sorte de pression exercée sur elle, mais qu'elle priait Grégoire d'attendre pour lui accorder sa paix et lui donner les eulogies. On appelait eulogies le pain bénit qu'à la fin de la messe, le prêtre distribuait aux fidèles, distribution à laquelle les excommuniés ne pouvaient prendre part.

Grégoire connaissait trop bien Frédégonde pour ne la pas comprendre à demi-mot. Sa restriction et ses réserves ne lui laissèrent aucun doute sur ses intentions. Elles furent pour lui aussi claires que si elles avaient été complètement explicites. Quoiqu'il eût les griefs les mieux fondés contre Leudaste, quoique l'ancien comte de Tours eût longtemps travaillé à sa perte, il se prit d'une grande compassion pour ce misérable. La bonté de son cœur lui faisant oublier tout le passé, il se mit en communication avec le beau-père de son ennemi, et, lui montrant le billet de la reine, il lui fit comprendre que son gendre ayant tout à redouter de sa colère, devait se tenir sur ses gardes,jusqu'à ce qu'il fût complètement

édifié sur les intentions de Frédégonde, intentions qui, pour lui, n'étaient guère douteuses.

Leudaste, jugeant par ses propres sentiments de ceux de son évêque, ne voulut jamais croire que le conseil qui lui était donné fût inspiré par un sentiment de pitié ; il se dit que c'était une ruse de guerre et un piège que lui tendait un homme qui voulait son éloignement. Au lieu donc de se tenir à l'écart, il résolut de se présenter hardiment à la cour.

Dans ce moment, le roi Hilpérich faisait le siège de Melun, Leudaste partit de Tours pour se rendre devant cette ville.

Les leudes, ses anciens compagnons d'armes, de jeu et de débauche, le reçurent de leur mieux ; mais lorsqu'il voulut obtenir une audience du roi, il rencontra des difficultés auxquelles il était loin de s'attendre.

Hilpérich oubliait facilement les injures, et sa colère contre Leudaste eût certainement cédé aux prières de ses amis, si son âme n'eût pas été entièrement maîtrisée par une femme qui avait tout empire sur lui. Dominé par Frédégonde, il ne voulait à aucun prix blesser celle dont il était l'esclave. Aussi, dans la crainte de lui déplaire, resta- t-il sourd aux sollicitations des chefs et des grands seigneurs. Leudaste voyant que cette voie lui était fermée, travailla à s'en ouvrir une autre. Ce qu'il n'avait pu obtenir par la faveur des courtisans, il pensa que, la multitude étant aussi une puissance, il pourrait l'obtenir avec l'appui des masses.

On le vit donc courir après la popularité, usant de toute sorte de moyens pour se faire un parti dans les derniers rangs de l'armée. Le succès combla ses espé- T. III 30.

514 BIOGRAPHIES VENDKENNES

rances. Un jour que le roi passait la revue de son armée, des cris partirent de tous les rangs, et des voix nombreuses demandèrent, sur un ton impératif, qu'il fût fait droit à la requête de Leudaste. Les demandes venant de bandes dont on n'était pas bien sûr, furent d'un grand effet sur l'esprit de Hilpérich qui parut les accueillir de bonne grâce. Leudaste se jeta alors à ses genoux, implorant son pardon pour les fautes dont il avait pu se rendre coupable, et lui jurant qu'à l'avenir, il n'aurait pas de serviteur plus fidèle et plus dévoué. Le roi le fit relever, lui assura que, de sa part, tout était oublié, mais qu'il devait se conduire avec une grande prudence, jusqu'à ce que la reine justement offensée eût consenti à l'admettre auprès d'elle. Pour arriver à cette fin désirable, il lui promettait d'ailleurs son intervention d'époux et de roi.

Sur ces entrefaites, le roi Gonthram avait levé des troupes pour marcher au secours de Melun. A la suite d'une sanglante bataille dans laquelle son armée fut taillée en pièces, Hilpérich se vit obligé d'abandonner ses projets de conquête et de conclure la paix. Aux termes du traité, les deux souverains s'obligeaient à rentrer dans leurs Etats respectifs, sans qu'à l'avenir, il y eût de part et d'autre aucune tentative d'agrandissement aux dépens des parties contractantes. Hilpérich se retira à Paris avec ses troupes, Leudaste l'y suivit.

L'ancien comte de Tours allait se trouver en présence de la femme qu'il avait si cruellement outragée. Le temps n'avait point calmé son courroux, et elle attendait avec impatience l'heure de la vengeance. Avec la légèreté qu'il apportait dans tous les actes de sa vie,

Leudaste s'était dit que la reine ne pourrait pas lui refuser un pardon que le roi lui avait accordé, et au jieu d'éviter saprésence,illa recherchait avec empressement. Un jour qu'avec le roi elle entendait la messe dans la cathédrale, l'excommunié de Braine se présente à l'église, fend la foule qui s'ouvre devant lui, et vient se jeter aux pieds de Frédégonde, la priant de faire comme le roi, de lui pardonner le passé.

A la vue d'un homme qu'elle haïssait si profondément, Frédégonde se crut bravée jusque dans sa majesté royale. Des pleurs de colère inondèrent son visage, et, jetant un regard de dédain sur le roi qui ne manifestait aucun élonnement de cette scène : — « Puisque je n'ai plus

de fils, s'écria-t-elle, qui puisse punir les crimes commis contre ma personne, c'est à toi, Seigneur Jésus, que je m'en remets de ma vengeance *. »

Ne comptant pas trop cependant qu'à son invocation, la colère céleste répondît à la sienne, et pensant qu'il ne fallait pas négliger les moyens humains, après ce premier mouvement de dépit, elle se tourna vers le roi, se précipita à ses pieds, et, avec l'accent de la plus vive douleur, fit entendre cette plainte : — « Malheur à moi, qui ne peux rien contre mon ennemi que j'ai devant les yeux *. » — Hilpérich ne résista pas plus aux larmes de son épouse qu'il ne résistait à ses caresses. Se reprochant d'avoir laissé impunis les outrages que Leudaste avait faits à celle qu'il aimait, il ordonna qu'il fût chassé de l'église, bien décidé à ne plus le couvrir de sa pro-

* Grég. (le Tours, Histoire des Francs. ' Grég. de Tours, Histoire des Francs.

tection. Ce fut un grand tumulte quand les gardes mirent à exécution l'ordre qu'ils venaient de recevoir. La cérémonie religieuse, profondément troublée, s'acheva au milieu des exclamations de la foule.

Les gardes s'étaient bornés à expulser Leudas te, sans procéder à son arrestation. Encore plus que les anciens le conseillaient en présence de la peste, il eût dû mettre en pratique cette maxime : Fuge cito, fuge diu, fuge longe. Il n'en fit rien. S'imaginant que ce courroux de la reine se calmerait sous une pluie d'or, ou devant l'offre d'un cadeau précieux, il se décida à faire précéder d'un riche présent la nouvelle requête qu'il se proposait de lui présenter. Loin donc de suivre le conseil que lui dictait la prudence la plus vulgaire, il ne voulut pas quitter Paris, et, dans l'intention que nous venons de dire, il se mit à la recherche de pièces d'orfèvrerie rares et de draperies splendides.

A la porte de la cathédrale se trouvait précisément ce qu'il cherchait. Une place, que le commerce et l'industrie avaient couverte de leurs produits, touchait à l'église. Elle offrait aux regards du public les curiosités dont Leudaste était en quête ; aussi se mit- il à visiter toutes les boutiques, marchandant les plus belles étoffes, faisant mettre de côté celles qu'il trouvait de son goût, parlant de son opulence avec sa vantardise habituelle, faisant parade de ses titres et qualités.

Cependant la messe était finie, et le roi, accompagné de la reine, regagnait sa demeure en traversant la place. Sur leur passage, s'écartait la foule respectueuse. Quant à Leudaste, il ne s'en inquiétait pas autrement et continuait à débattre avec les marchands le prix des

objets qu'il voulait acheter, ni plus ni moins que s'il eût été en présence de simples particuliers. Tant d'audace vint ajouter encore à la fureur de Frédégonde. Elle dissimula pourtant, dans la crainte que Leudaste en fût informé et qu'il cherchât à se soustraire au châtiment qui l'attendait. Mais à peine rentrée, elle fit venir ses gardes, leur ordonna de se saisir immédiatement de l'insolent qui semblait la braver, et de le lui amener garrotté.

L'exécution de cet ordre ne se fit pas attendre. Afin qu'il ne pût pas leur échapper, les gardes s'entendirent pour lui couper la retraite. Ils cachèrent leurs armes derrière un pilier qui se trouvait non loin de là, les ayant toujours sous la main et prêts à les saisir s'il en était besoin. Cependant, l'un d'eux, dans son empressement, n'attendit pas pour agir que chacun fût à son poste ; il se précipita sur Leudaste avant que les autres l'eussent complètement cerné. Comprenant enfin le danger, Leudaste qui était aussi brave que téméraire, tira son épée, et, à son tour, attaqua son agresseur. Les gardes coururent alors prendre leurs armes, et, revenus en grand nombre, fondirent sur Leudaste qui se défendait vaillamment. La partie était .trop inégale pour que la lutte se prolongeât longtemps. Grièvement blessé à la tête, Leudaste cependant se fit jour à travers les assaillants, et parvint jusqu'à un pont de l'autre côté duquel se trouvait une des portes de la ville. Malheusement pour le fuyard, ce pont était en bois, et par sa vétusté n'offrait pas un point d'appui bien solide. Gomme Leudaste le traversait d'un pas précipité, un de ses pieds s'enfonça entre deux poutres, et, jeté à la

renverse par cet accident, l'infortuné se brisa la jambe. Dès lors, il fut facile aux soldats de s'en emparer. Ils lui attachèrent les mains derrière le dos, le jetèrent sur un cheval et le conduisirent en prison, ne pouvant le présenter à la reine dans l'état où il se trouvait.

En apprenant cette bonne nouvelle, le roi s'ingénia du genre du supplice qui pourrait être le plus agréable à Frédégonde, très disposé qu'il était, si elle lui en faisait la demande, à lui servir sur un plat d'argent la tête de son insulteur, comme il avait été fait de la tête de saint Jean à Hérodiade. Après y avoir songé longtemps, il s'arrêta à la pensée que rien ne pourrait lui plaire davantage que de savourer plus longuement sa vengeance. Au lieu donc d'appeler le bourreau, Hilpérich fit venir des médecins et les chargea de prolonger une existence dont la reine avait besoin, pour l'application de tous les tourments que son imagination avait rêvés.

La médecine n'y put rien. Bien qu'il eût été transporté de sa prison dans une villa royale où il trouvait une bonne hygiène et des soins habiles, la fracture était tellement grave que la gangrène se manifesta dans la déchirure des chairs, et, de là, s'étendit à toute la jambe. Informée que son état était désespéré, et qu'il ne tarderait pas à succomber à sa blessure, Frédégonde ne voulut pas que la mort s'en emparât sans qu'il fût soumis à de nouvelles souffrances. Au lieu du lit où il reposait doucement, Leudaste fut étendu sur le pavé, la nuque appuyée sur une barre de fer. Dans cette position, un homme ayant à la main une autre barre du même métal, l'en frappa à la gorge, jusqu'à ce qu'il eut rendu le dernier soupir.

Fort peu attachant dans les phases diverses de sa vie, le triste personnage qui fait Tobjet de cette notice n'est pas sans intérêt au point de vue de l'histoire. Ainsi que le fait observer Augustin Thierry, elle nous apprend qu'au VP siècle, le fils d'un serf pouvait arriver aux plus hautes dignités de l'Etat, et qu'une fois affranchi du servage, aucune carrière ne lui était fermée. Les curieux incidents dont la sienne fut semée ajoutent aux connaissances que nous possédions déjà sur les attributions des évêques réunis en synode ainsi que sur l'étendue du pouvoir royal. Si les croyances au christianisme, en pénétrant les masses, n'avaient encore tranformé qu'incomplètement une société où la transition de la barbarie à la civilisation ne marchait qu'à pas lents, nous sentons pourtant déjà le souffle de Dieu dans bien des âmes, et nous voyons l'Eglise debout, seule protectrice de la vertu contre les passions sauvages des puissants de la terre.

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