INSPECTEUR GENERAL DES PONTS ET CHAUSSEES
Si la ville des Sables avait nn livre d'or, le nom de François-Laurent Lamandè devrait sj trouver inscrit en gros caractères. Elle, si flère aujourd'hui de la magnificence de ses quais, de son bassin à flot, de son chemin de fer, de l'affluence d'étrangers que ses bains lai attirent, de son port que de récents travaux ont creusé et agrandi, et que des travaux prochains rendront encore plus sûr et plus vaste, se trouva menacée, au milieu du dernier siècle, d'une destruction complète. Au XVP, son commerce avait été si prospère, que les protestants qui la pillèrent ployaient sous le poids du butin qu'ils en emportaient. Elle se releva bien vite de ce désastre. Quelques années après, grâce aux affaires que sa marine marchande faisait avec l'Espagne et la Flandre, elle était redevenue la ville la plus riche du Poitou. Mais il vint un jour où elle eut à lutter contre un T. III 22.
ennemi plus terrible et plus implacable que Lanoue et Soubise, que 'es flottes de l'Angleterre et de la Hollande, les flots de l'Océan menacèrent de l'engloutir. Bâtie sur une langue de terre fort étroite dont une des rives est tournée vers le large, tandis que l'autre, formant le port, est tournée vers l'intérieur, elle était protégée, comme elle l'est encore de nos jours, d'un côté, par des dunes épaisses ; mais de l'autre, sa plage, si belle et si unie, n'opposait aucun obstacle au courroux des flots. La ville n'avait pour sa défense que la main de Dieu, qui, s'étendant vers la mer, lui avait ordonné de ne pas aller plus loin. Cependant des courants marins s'étant établis du côté où elle leur était le plus accessible, ses jardins et une de ses rues se trouvèrent envahis par les eaux. « En vain, dit Bernardin de Saint- Pierre, on avait essayé de la défendre par des digues, des pieux, des murs, la ville voyait sa raine s'avancer de jour en jour. Un habile ingénieur des ponts et chaussées, Lamandé, trouva enfin le moyen de faire rendre à la mer ce qu'elle avait pris à la terre. Après avoir observé que le courant destructeur venait frapper une partie de la côte d'où il se réfléchissait directement sur la ville, il construisit, à l'angle de réflexion, une digue qui détournait obliquement le courant de sa direction, de sorte que, loin de dégrader désormais la ville, il lui rendit en moins d'une année plus de grève qu'elle n'en avait perdu. Ainsi la science d'un homme attentif aux lois de la nature sauva une ville florissante des fureurs de la mer et força les flots à réparer leurs propres dommages, non en s'opposant directement à leur violence, mais en la détournant vers un autre objet. On ne peut opposer
à la nature que la nature même, c'est une maxime vraie en politique et en morale comme en physique *. »
Le travail de la jetée commencé en 1767 ne fut achevé qu'en 1775. Sa construction en maçonnerie est revêtue de pierres de Saint- Savinien, à l'exception de la tête qui est en granit. Sa longueur est de 726 mètres et sa superficie offre une étendue de 6,500 mètres carrés. Créée pour, dans les gros temps, empêcher les vagues et les courants d'enlever les sahles de la crique et de les porter dans la passe, pendant vingt ans, elle remplit parfaitement son hut ; mais, en l'an YII, l'ingénieur des Sables signalait déjà à ses parements des dégradations telles qu'un grand nombre de blocs se trouvaient sortis de leur place d'une manière sensible. Depuis, l'ensablement de l'entrée du port a nécessité de nouveaux travaux.
La reconnaissance des Sablais pour l'habile ingénieur fut en proportion du service qu'il avait rendu à leur ville. L'un d'eux, M. Massé de la Rudelière, ajouta aux récompenses de l'Etat, en lui faisant un legs de quarante mille livres.
La Vendée lui doit d'autres travaux. Gomme ingénieur de l'Etat, il exerça son contrôle sur la construction de relier qui va de Ponthabert à la mer. Les Archives de la Société du Marais en font foi et contiennent plusieurs de ses procès-verbaux.
Lamandé s'était attaché à la Vendée par d'autres
* Harmonies de la nature, livre iv. Harmonies terrestres de l'eau, tome II, page 357 de l'édition princeps, publiée en 1815, par Aimé Martin. — Méquignon Marvis.
liens. Le 7 septembre 1773, il avait épousé M^i^ Angélique Jacobsen de Noirmoutier . De ce mariage, naquit aux Sables d'Olonne, en 1776, ua fils, digne héritier de son nom et de sa science. C'est à lui que cette notice est consacrée.
Mandé-Corneille Laraandé n'était pas encore sorti de la première enfance, lorsque son père, grand partisan de l'éducation publique, songea à le mettre dans un des établissements de l'Université. Il l'envoya, à sept ans, au collège d'Harcourt, un des plus anciens et des plus célèbres de Paris, pour y commencer ses études. Bien qu'il l'eût placé loin de lui, il ne le perdait pas longtemps de vue, les fonctions qu'il remplissait l'appelant souvent, à Paris. Sous la direction de maîtres habiles, les heureuses dispositions natives du jeune Lamandé se développèrent rapidement, et les succès de l'enfant présagèrent de bonne heure ce que l'homme seréîit un jour.
Il venait d'atteindre sa seizième année, lorsque, en présence des changements que . la Révolution opérait dans le régime des collèges, '^es parents se décidèrent à le retirer du collège d'Harcourt. Celte circonstance ne devait pas interrompre le cours de ses études. Le fils se proposant de suivre la carrière que son père parcourait si brillamment, n avait pas besoin de s'éloigner du foyer domestique, pour recevoir de savantes leçons. Heureux qui peut trouver un tel maître ! La science ne se puise pas seulement aux heures de l'étude, dans la composition d'un devoir commandé ; ou aux heures de la classe, pendant les explications du professeur : dans des conversations intimes et familières, alors surtout que
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l'application s'en présente à chaque instant sous les yeux, elle s'infiltre sans efforts, et reste cVautant plus profondément gravée clans la mémoire, qu'il s'y mêle le doux souvenir de celui qui Ta donnée. Yoilà comment les connaissances du père se sont transmises aux enfants ; voilà comment se sont formées, dans la magistrature et dans la science, d'illustres familles; comment les Lamoignon et les Gassini ont été, pendant quatre générations, les premiers, Thonneur de la robe, les seconds, la gloire de l'Académie.
L'École des ponts et chaussées avait été fondée par Trudaine en 1743. Confiée à un savant fort distingué qui, depuis sa création, n'avait pas cessé de la diriger, elle était devenue la pépinière des bons ingénieurs. Le jeune Lamandé y entra le 23 septembre 1793, il avait alors dix-sept ans. Mais, de quelque importance que fût l'École des ponts et chaussées, comme elle ne comprenait qu'une branche des services publics, de savants hommes songèrent à fonder une nouvelle institution qui pût donner satisfaction à tous les besoins. Garnot, Prieur et Fourcroy, comme membres de l'Assemblée Nationale, prirent l'initiative des mesures législatives nécessaires à la création de l'École polytechnique. Monge avait quitté le ministère de la marine, où son passage n'avait pas jeté un grand éclat, pour revenir entièrement à la science. Ge fut à lui que fut confié le soin d'organiser le système d''études destiné à être mis en pratique. Il pensa qu'un enseignement intermédiaire entre les professeurs et la masse des élèves pourrait, en stimulant les émulations, produire les plus heureux résultats. Le nombre des élèves s'élevait à quatre cents, Monge
les divisa en vingt brigades, chacune ayant à sa tête un jeune instructeur. Il ne se donna pas de repos que la nouvelle École qui, en grande partie, était son œuvre, ne tînt tout ce qu'il en avait promis. Les plus savants maîtres furent chargés d'y donner des leçons, lui-même voulut exercer les élèves sur l'analyse et la géométrie, deux des branches de la science qu'il avait cultivées avec prédilection. Il apporta dans son enseignement toute l'ardeur que donne l'amour de l'étude. Il passait ses journées entières à l'Ecole, ne s'en éloignant que lorsque, avec la nuit, l'heure du sommeil était venue. C'est ainsi qu'en quelques mois, l'École polytechnique devint ce qu'elle a toujours été depuis^, la source la plus féconde et la plus savante du génie civil et du génie militaire.
Corneille Lamandé était sur le point d'obtenir le grade d'ingénieur; mais avant d'avoir une position dans l'Administration des ponts et chaussées, il tenait à acquérir toutes les connaissances qu'elle comporte. La renommée de la nouvelle école, le nom de ses illustres professeurs le séduisirent, il voulut en faire partie. Admis après un concours, les portes lui en furent ouvertes le 3 nivôse an III, et il eut une position qui n'était accordée qu'aux élèves d'élite, le commandement d'une des brigades. Ainsi, il fut un des premiers et des plus brillants élèves de l'école fondée par Monge, comme son père avait été un des premiers et des plus brillants de celle fondée par Perronnet. De l'Ecole polytechnique, il passa à l'École des ponts et chaussées, devenue l'École d'application. Il y entra le 15 nivôse an IV.
Le projet d'un pont biais en pierre avait été mis au concours, Lamandè obtint le premier prix. C'est ainsi que le jeune ingénieur préludait aux grands travaux qui devaient' illustrer sa carrière. L'État était redevable à son père d'un projet pour la construction du port du Havre. Non seulement il en avait tracé le plan, il en avait même commencé l'exécution qui s'était toujours continuée suivant ses dessins. A vingtdeux ans, son fils fut envoyé pour continuer des travaux qui devenaient ainsi une œuvre de famille. Il y passa deux ans, sous les ordres du ministre de la marine, et donna une telle idée de ses connaissances et de son habileté pratique, qu'en l'an VIII, quoiqu'il n'eût que vingt -quatre ans, l'Administration n'hésita pas à l'appeler à Paris.
En attendant que l'érection de deux des plus grands monuments dont s'enorgueillit la capitale vînt recommander son nom à la postérité, Corneille Lamandè fut chargé d'un des arrondissements de la Seine et des travaux d'entretien des quais. Ce service comprenait, en outre, l'entretien des ponts et de la navigation de Paris. Comme de nos jours, deux ingénieurs lui avaient toujours été attachés. Seul à le remplir, Lamandè, grâce à une activité peu commune et à une étonnante facilité de travail, s'acquitta parfaitement de cette rude besogne.
Le trouble qui existait dans les finances de l'État et les besoins de la guerre avaient singulièrement ralenti les travaux publics Non seulement, depuis dix ans, aucune voie nouvelle de communication n'avait été créée, mais celles qui existaient, les routes en particu-
lier, étaient dans nn tel état de dégradation, qu'elles devenaient impraticables.Tous les soins que le Directoire avait mis à réparer les ravages dus aux injures du temps n'avaient abouti qu'à des efforts stériles, les fonds qu'il y consacrait étant tout à fait insuffisants pour les besoins de ce service. Aussitôt qu'il fut à la tête du gouvernement, le premier Consul s'occupa de donner une grande impulsion à une branche de l'administration si utile et si négligée. Non-Seulement il affecta une somme considérable à l'entretien des routes, mais il voulut qu'à Paris, dont il songeait à faire la capitale du monde entier, il fût exécuté de grands travaux, pour favoriser son commerce et faciliter ses moyens de communication. En même temps que la France et la Belgique allaient être liées par le canal Saint-Quentin, le chef de l'État décidait la construction de trois nouveaux ponts sur la Seine : le premier, en face du Jardin des Plantes, le second rattachant la Cité à l'île Saint- Louis, le troisième conduisant du Louvre à l'Institut. M. Dumoustier, alors ingénieur en chef, chargea M.Lamandéde présenter un projet pour la construction de ce dernier. Dans les premiers jours de l'année 1801, le Conseil des ponts et chaussées lui donna son approbation.
Le traité passé avec les concessionnaires permettait d'effectuer les travaux des ponts, sans qu'il en coûtât un sou à l'État. Comme indemnité de leurs frais, un droit de péage leur était accordé pendant vingt- cinq ans. C'était la mise en pratique d'une taxe dont l'usage, consacré en jAngleterre depuis de longues années, avait puissamment contribué à la prospérité du
pays. La loi édictée au sujet de la construction de ces ponts portait qu'ils seraient construits en bois ou en pierre. Par mesure d'économie, il avait été décidé qu'ils le seraient en bois. Mais lorsque le premier Consul en fut instruit, il s'indigna de côtte mesquinerie. Dédaigneux d'un pont dont un village se serait peut-être contenté, mais qu'il trouvait indigne de la grande cité, et voulant qu'un monument auquel on devait donner un jour le nom de sa plus gitmde victoire eût plus de solidité et présentât à l'œil plus de grandeur, il ordonna qu'il fût construit en pierre et en fer coulé. Lamandé dut faire de nouvelles études, suivant ce sj^stème, et la Compagnie concessionnaire obtint une prolongation du droit de péage. Si l'ingénieur n'était plus entravé par des considérations d'argent, cette décision lui créait des difficultés inattendues. C'était pour lui un travail à la confection duquel l'expérience manquait complètement. Il pouvait bien jeter les yeux sur l'Angleterre où des ponts en fer coulé, celui de Broodkarle et celui de Wearmouth près Sunderland, avaient été érigés, le premier en 1779, le second en 1796-, mais ces ponts ne pouvaient pas lui servir de modèle, tous deux en effet n'avaient qu'une seule arche, et le pont dont il s'agissait devant en avoir plusieurs, il fallait, par un travail nouveau, les relier entre elles, et construire des piles à cet effet. Ce problème, Lamandé le résolut à la satisfaction de tous, et le succès vint couronner son entreprise. Mais ce ne fut pas sans peine qu'il triompha de toutes les difficultés qui se présentaient. Chez nous, l'art du fondeur étant encore à son enfance, il lui fallut commencer par former des ouvriers -, il dut encore faire usage de T. III 23
caissons foncés que les Anglais avaient employés, pour la première fois, au pont de Westminster, recourir tous les jours à des moyens inusités et à des procédés peu connus.
En même temps qu'il se livrait à un travail qui eût occupé tous les instants d'un esprit moins fécond en ressources, Lamandé exécutait les travaux du quai Desaix et projetait ceux du quai Bonaparte. La mort de M. Dumoustier arrivée sur ces entrefaites (7 nivôse an XI) n'apporta aucune interruption dans les constructions commencées. Avant cette mort, il avait fondé les piles du pont d'Austerlitz, et dressé, pour ses abords, un plan dans lequel se trouvait comprise la gare à construire, dans les fossés de l'arsenal et du boulevard, parallèleau mur d'escarpe, tel, à peu de chose près, qu'il fut arrêté plus tard, par le décret impérial du 25 février 1806. Quant u pont en lui-même, il fut terminé en 1805, et le Génie des ponts et chaussées put être fier d'une œuvre, nous ne dirons pas sans rivale, mais à laquelle nulle n'était supérieure.
Nous empruntons à une plume plus compétente que la nôtre, à celle de M. l'ing-énieur en chef Homberg, gendre de Lamandé, les trois pages suivantes sur la construction du pont d'Iéna :
« Le Conseil des ponts et chaussées, dans sa séance du 24 juin 1806, donna son avis sur l'emplacement et les dimensions principales du pont à construire en face l'École militaire. Un décret impérial, reudu à Varsovie, le 17 janvier 1807, lui donna le nom d'Iéna. Il avait déjà été décidé qu'il serait construit en fer, avec files et culées en maçonnerie.
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« Ce fut le 9 avril 1807, que M. Laniandè fut chargé, comme ingénieur en chef, de la construction de ce pont. La saison étant favorable aux travaux, M. Lamandé s'occupa de suite de les conduire avec activité, et, dès le 12 mai suivant, il adressa au directeur général un premier rapport dans lequel il proposait ceux qu'il croyait possibles et convenables d'exécuter pendant la campagne. Ils le furent en effet. Le 18 mars suivant, il envoya le projet d'un pont de cinq arches en fer fondu sur piles et culées en maçonnerie ; à ce projet était joint un mémoire fort remarquable dans lequel M. Lamandé exposait les motifs qui l'avaient dirigé dans le choix du système de construction proposé, et comparait tous les ponts en fer existant alors en Angleterre et celui qu'il venait lui-même de construire. Il terminait en proposant de substituer aux arches projetées des voûtes en pierres dures, offrant, avec peu de dépenses de plus, plus de solidité et moins de frais d'entretien. Le 27 juillet de la même année (1808), l'Empereur rendit à Toulouse un décret par lequel il approuva le projet général du pont d'Iéna, rédigé le 18 mars précédent, avec la construction de voûtes en pierres dures, en remplacement des arches en fer déjà adoptées. Le 5 septembre suivant, M. Lamandé présenta le projet définitif tel qu'il a été exécuté. Dans le mémoire qui s'y trouvait joint, il rendait compte des parties neuves et des changements à faire dans celles conservées. Une grave difficulté s'élevait, c'était de relier la nouvelle maçonnerie à faire pour augmenter la dimension des culées avec celles déjà exécutées. Les moyensingénieux que M. Lamandé proposa conciliaient, autant que possible, l'économie dans la construction
avec la pi as grande solidité. Près de huit cents ouvriers y étaient employés à la fois. Non seulement ces travaux devaient donner à la France un des beaux monuments qu'elle possède, ils devaient encore faire avancer l'art de l'ingénieur. Ainsi de nombreuses expériences furent faites sur de nouvelles machines à épuiser, sur le battage des pieux, sur la composition des mortiers, ciments et bétons. C'est dans les chantiers du pont d'Iéna qu'on a commencé à fabriquer la chaux artificielle hydraulique em.ployèe depuis dans un si grand nombre de constructions *. C'est un des premiers travaux où le béton a été employé avec succès ; enfin les doubles chèvresinventées et mises en usage pour la pose des voussoirs de ce pont, sont connues de tous les ingénieurs et sont restées comme des modèles en ce genre. L'étude que fit M. Lamandé pour les cintres du pont d'Iéna l'a conduit à rédiger le mémoire sur les cintres fixes qu'il lut à l'Académie et qui peut être regardé comme le traité le plus complet qui existe sur cette matière.
« Le pont d'Iéna fut achevé, sauf les sabords, en 1811 ; les derniers voussoirs furent posés le jour de la fête de l'Empereur, et le décintrement s'opéra le 24 septembre suivant avec un grand succès.
« M. Lamandé s'occupa dès lors du projet qu'il avait
* La fabrication des cliaux hydrauliques, suivant le procédé de M. Tin génieur Vicat, a été établie au grand Meudou, par JM. de Saint-Léger.
La craie de Meudon est mélangée avec 0, 2 d'argile de Vanves, dont la composition est :
Silice 0, G70
Alumine 0,282
Oxyde de 1er 0,082
fait adopter, d'élever aux quatre angles du pont d'Iéna des statues équestres. Les piédestaux furent immédiatement commencés ; mais, jusqu'à ce jour, le pont d'Iéna a subi le sort de presque tous nos monuments qui restent inachevés, quoique M. Lamandè ait souvent, depuis, appelé l'attention de l'Administration sur cet objet.
« Pour achever l'histoire du pont d'Iéna, nous devons rappeler l'épreuve à laquelle il fut soumis en 1814. Heureusement l'ignorance de ceux qui voulurent détruire ce beau monument surpassait la science et l'habileté de ceux qui l'avaient élevé.
« Les armées alliées étaient entrées à Paris le 8 juillet, en vertu d'une capitulation dans laquelle elles s'étaient engagées à respecter les monuments publics. Dès le lendemain, cependant, une compagnie de mineurs prussiens attaqua le pont d'Iéna dont le nom rappelait une do leurs défaites. On s'étonna d'abord d'une violation si prompte du traité, et bientôt de la manière étrange dont ils entreprirent une opération qui s'exécute ordinairement par des moyens très simples.
« L'officier du génie prussien, jugeant sans doute les arches hors de proportion avec les piles qui les supportent, s'imagina que celles-ci, une fois affaiblies, ne pourraient plus les porter. Il fît donc percer dans les piles des trous de trépans de sept centimètres de diamètre et de un mètre quatre-vingts centimètres de profondeur, dépassant par conséquent l'axe des piles de quinze centimètres environ. On introduisait dans chacun de ces trous trois ou quatre livres de poudre, et on faisait souvent partir plusieurs de ces mines en-
semble. A chaque explosion, les Prussiens, s'imaginant sans cloute que le pont allait s'écrouler, prenaient toutes leurs mesures en conséquence et s'éloignaient à plus de deux cents mètres. Cependant, souvent la mine ne produisait aucun effet ou déplaçait seulement quelques pierres. Ce qui montre surtout l'ignorance des Prussiens i c'est qu'au lieu de concentrer tous leurs efforts sur la première pile, ils attaquèrent aussi les deux piles voisines, s'imaginant qu'elles faisaient culées et supportaient les arches qui reposent dessus. Cette ignorance, au reste, fut le salut du pont ; car si une seule pile eût éprouvé toutes les dégradations faites aux autres, pendant deux jours et demi et deux nuits, il est hors de doute que le pont eût été très endommagé, et peut-être même fût-il tombé. »
Complétons cette page en rectifiant l'anecdote qui, longtemps, a passé pour une vérité historique. Jusqu'en 18G6, tous les écrivains de la Restauration ont affirmé qu'au moment où il allait être détruit, Louis XVIII ayant déclaré qu'il était décidé à se faire porter sur le pont pour sauter avec lui, cette menace avait arrêté les vandales dans leur tentative de destruction. Cet acte d'héroïsme ainsi que le mot de Charles X : — « En France il n'y a qu'un Français de plus, » ont fait fortune. On y croirait encore si les Mémoires de M. Beugnot n'avaient pas été publiés. Il faut pourtant bien rendre à chacun ce qui lui appartient, à M. de Talleyrand le mot du comte d'Artois, et à l'imagination de M. Beugnot la résolution de Louis XVIII. Il est inutile d'en raconter les détails ; aujourd'hui, ils sont assez connus. Avant que le pont d'Iéna fût complètement achevé,
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un travail d'une grande importance vint appeler Lamandé à Rouen. L'ingénieur en chef Lemasson avait donné le plan d'un pont dont l'exécution rencontrait des difficultés inattendues. Les fondations n'avaient aucune solidité et ne pouvaient pas servir d'appui à des travaux ultérieurs. Des sondages ayant fait reconnaître à Lamandé que des roches très dures étaient superposées à d'autres moins résistantes, il se trouva obligé de changer le mode ordinaire de fondations, celui que M. Lemasson avait mis en pratique. Il répartit la charge d'après la dureté minimum des couches inférieures, ce qui exigea la combinaison de deux moyens employés pour la fondation ordinaire des piles, à savoir l'établissement d'un massif en béton et d'un pilotis avec enrochement, et l'immersion préalable d'un grand châssis, pour empêcher le déversement des pièces. Ce nouveau procédé, auquel le Conseil des ponts et chaussées avait donné son approbation, eut un plein succès.
Les travaux qu'il faisait exécuter à Rouen n'avaient pas complètement distrait Lamandé de ceux qui lui avaient été confiés à Paris. Il y venait souvent et présidait à l'achèvement du quai de Billy et des abords du pont d'Iéna. La ville de Paris lui dut encore le quai Bonaparte, le quai et le port Napoléon ou d'Orsay, des travaux de consolidation des piles du pont Notre-Dame et du pont au Change. L'ingénieur Dillon avait fait des études pour l'établissement de deux fontaines, l'une sur la place de la Concorde, l'autre sur celle de la Bastille ; la mort étant venue le surprendre avant qu'elles fussent achevées, Lamandé en fut chargé. Le Corps des ponts et chaussées ne comptait pas dans
son sein un membre plus distingué ; par le nombre et par la nature de ses travaux, il s'y était placé au premier rang, la reconnaissance de l'Etat Ty avait suivi. Ingénieur en chef à trente ans, c'est-à-dire longtemps avant Tàge où cette position est ordinairement acquise,il fut nommé membre du Conseil des travaux publics, par arrêté du 31 décembre 1809. Comme tel, il eut à s'occuper de la conservation et de l'embellissement des monuments de Paris. Il avait dressé plusieurs projets, au nombre desquels on remarque les plans de ponts de trois ou de cinq arches, avec piles en pierre et arches en fer coulé. Le concours de plusieurs circonstances qu'il est inutile de rappeler en empêcha l'exécution.
En 1815, il revint à Paris occuper la place d'ingénieur en chef du département delà Seine. Pendant six ans qu'il en remplit les fonctions, il termina plusieurs travaux importants commencés par ses prédécesseurs et en entreprit de nouveaux. Le pont de Sèvres, le canal Saint-Maur, une partie des quais neufs de Paris, furent faits sous sa direction. Le pont de Sèvres avait été commencé en 1809, par M. Becquey de Beaupré, il ne fut terminé qu'en 1818. En rappelant la part qu'avait prise à sa construction Lamandè à qui nous étions redevables déjà de la composition et de Veœécution du quai d'Austerlitz, du pont des Invalides et du pont d'Orsay, le Journal des Débats s'exprimait ainsi : — <( Cette construction n'a pas la hardiesse des ponts de Neuilly, de la place Louis XV et des Invalides, composés seulement de cinq arches, et où les vides sont au plein, dans le rapport de six à un ; mais il a un caractère de solidité plus grande, qui est aussi un mérite considérable dans les
monuments de cette espèce. L'uniformité de mesure des arches et le plan horizontal de la chaussée sont une beauté. »
De pareils travaux étaient bien faits pour appeler sur leur auteur Tattentioîi du gouvernement ; aussi, quand;, le 11 avril 1821, il fut nommé inspecteur- divisionnaire, nul ne songea à attribuer à la faveur un avancement qui n'était accordé qu'au mérite. Personne mieux que lui, en effet, n'était apte à remplir cet emploi. Dans le Corps des ponts et chaussées, l'inspection ne ressemble point à celle de certaines branches de l'Administration, sorte de sinécure souvent donnée comme une retraite à un fonctionnaire recommandé ; surcharge non justifiée au budget des députés, qui ne profite qu'à celui qui l'occupe, dont un roman bien connu nous a fait la spirituelle critique. Ici, au contraire, il faut, à des connaissances spéciales, joindre l'habitude du travail, la rectitude du jugement, un coup d'œil prompt et sûr. Toutes ces qualités, Lamandé les possédait à un haut degré. Elles étaient si bien appréciées, que, dans les commissions, c'était presque toujours lui qui tenait la plume. Ses rapports ont un ordre, une méthode, une netteté, une logique qui en font les modèles du genre. Quand un projet était mis en discussion, sa parole claire et sobre avait aussi une grande autorité. De la 11^ inspection, dont il avait été chargé d'abord, il passa à la quinzième et, en 1825, à la première. Dans les fonctions publiques, il n'est pas rare de rencontrer de hauts dignitaires, qui sont très disposés à faire sentir à leurs subordonnés la supériorité de grade qu'ils occupent. Lamandé n'avait rien de cette infatuation ridicule. Si, dans ses tournées, T. III 23.
rien n'échappait à son regard, s'il s'empressait de signaler à ceux qu'il inspectait les erreurs qu'ils pouvaient avoir commises, il le faisait toujours avec un grand ménagement et une extrême bienveillance, et tous ont conservé des rapports qu'ils ont eus avec lui le meilleur souvenir.
En dehors de ses fonctions d'ingénieur, Lamandé fut appelé à s'occuper des intérêts de la Sarthe. Membre du conseil général de ce département, nous l'y trouvons remplissant les fonctions de secrétaire à la session du mois d'août 1827.
La même année, il fut élu député par le collège départemental de la Sarthe. De ce jour, commença sa carrière politique qui ne dura guère que deux années : nous allons l'y suivre.
Devant une chambre dont la majorité appartenait aux idées libérales, le ministère de M. de Yillèle s'était retiré pour faire place au ministère de M. de Martignac. Le premier projet de loi que présenta le gouvernement eut pour but de donner satisfaction à l'opinion publique et au corps électoral. La vérification des pouvoirs des membres de la Chambre des députés avait prouvé qu'en matière électorale, lo dernier ministère n'avait pas reculé devant les mesures extra -légales. Les préfets, administrateurs dociles et dévoués, avaient porté sur les listes électorales des noms qui ne devaient pas s'y trouver, et ils en avaient rayé plusieurs remplissant toutes les conditions requises pour y être inscrits, sans compter un grand nombre d'autres irrégularités qu'une exagération de zèle leur avait fait commettre. Le nouveau projet de loi avait pour but la revision annuelle
des listes électorales et du jury. Elle devait être faite dans de telles conditions, que désormais toute fraude devînt impossible. Lamandé fut nommé, par le sixième bureau, membre de la commission chargée de son examen. Le projet du gouvernement et le rapport de la commission entraînèrent une longue discussion et donnèrent naissance à un grand nombre d'amendements. L'adoption de plusieurs imprima à sa loi un caractère plus libéral et plus sincère que celui du projet.
L'art. 10 autorisait tout individu qui croirait devoir se plaindre d'avoir été indûment inscrit ou omis sur les listes électorales, à présenter ses réclamations. Elles devaient être faites au secrétariat de la Préfecture, à partir du 15 août, jour de la publication des listes, jusqu'au 30 septembre de la même année. Le mot omis ne parut pas comprendre tous les cas pouvant donner lieu à réclamation, et, sur la proposition de la commission, il y fut ajouté les mots ou rayés. M. Daunant, pensant que ce n'était pas encore assez, avait proposé un article additionnel, dans un sens beaucoup plus étendu. Sa rédaction, aux yeux de Lamandé, laissant à désirer, le représentant de la Sarthe proposa celle-ci : tout individu qui croirait devoir se plaindre d'avoir été indument inscrit, omis ou rayé, soit de toute autre erreur commise à son égard dans la rédaction des listes.
M. Daunant se rallia à cet amendement qui fut adopté.
Les lois du 31 mars 1821 et du 27 mars 1822 n'avaient pas seulement apporté de nombreuses entraves à la liberté de la presse ; en laissant entre les mains du pouvoir la censure facultative, elles lui avaient donné le
droit de l'abolir complètement. Ce droit, le gouvernement en avait usé après la manifestation de la garde nationale. Entre l'arbitraire et la licence, il y avait un terrain qu'il eût été sage de ne pas abandonner. Le nouveau ministère le comprit ainsi ; il présenta un projet de loi qui demandait aux journaux des garanties pécuniaires et édictait des peines sévères contre les délits de la presse, mais qui n'abandonnait plus aux caprices d'un ministre une liberté précieuse dont on a tant de fois abusé, et qu'un gouvernement vraiment libéral devrait toujours chercher à contenir, sans vouloir jamais la supprimer.
Ainsi qu'il arrive toujours, le projet fut attaqué par les partis extrêmes, la gauche se plaignant de ses exigences, la droite le taxant de faiblesse.
Comme disposition financière ce projet demandait, pour tout écrit périodique, le versement d'un cautionnement, versement devant être effectué en même temps que serait faite la déclaration également exigée. Les deux formalités remplies, le journal pouvait paraître immédiatement.
Lamandé applaudissait à l'abolition de la censure facultative et félicitait le ministre de l'avoir demandée.
«Je me plais à reconnaître les intentions louables qui ont dicté la loi qui vous est proposée, di:;ait-il, nous devons savoir gré au ministère d'avoir voulu sortir des lois d'exception pour entrer franchement dans le régime légal. Loin de nous, messieurs, la pensée de cherchera embarrasser la marche du gouvernement du Roi par la menace d'une opposition systématique, les ministres ont un moyen infaillible d'obtenir nos suffrages ; c'est
de nous présenter des lois qui soient en harmonie avec l'esprit de la charte, et de rester fermes et invariables dans les principes hiérarchiques que M. le garde des sceaux et M. le ministre de l'intérieur ont si noblement défendus dans le cours de cette discussion, car assurément l'auguste auteur de notre loi fondamentale, en proclamant la liberté de la presse, a voulu que des mesures fortes et tutélaires garantissent la monarchie contre les attaques de la licence. » Il ne voulait pas atteindre la presse sérieuse et honnête, quelles que fussent les idées qu'elle représentât, mais les écarts d'une presse malfaisante et subversive. Pour cette dernière, il eût été sans pitié.
« Quant à ceux qui vivent de scandale, qui spéculent sur les impressions que pourraient laisser dans les esprits des calomnies qu'ils sont souvent forcés de' rétracter le lendemain, si la loi proposée pouvait tous les atteindre, la France vous bénirait de l'avoir délivrée de ce fléau, car, comme nous l'a dit notre honorable collègue, M. Benjamin Constant, dans la séance du 13 mars, si les Sommités de la classe lettrée sont ce qu'il y a de plus respectable, les rangs inférieii7''s sont ce qu'il y a de plus al)ject.y^ Aussi, trouvant insuffisant un article de loi qui permettait à un journal frappé de suspension par les tribunaux, de paraître le lendemain sous un autre nom, par le versement d'un nouveau cautionnement, proposait-il de n'accorder cette autorisation qu'un mois après qu'il aurait été fait. Combattue par M. Pelet delà Lozère, cette proposition ne fut pas adoptée.
Lamandé reprit la parole dans le courant de cette
importante discussion. Il aurait voulu que les poursuites à diriger, soit contre les gérants responsables, soit contre Fauteur ou les auteurs des passages incriminés, pussent être faites indistinctement devant l'un des tribunaux dans le rassort duquel le journal ou écrit périodique aurait été distribué.
Dans sa réponse, le garde des sceaux ayant affirmé que, dans son application, la loi offrait des garanties sérieuses de répression, Lamandé retira sa proposition.
M. Salverte avait demandé la suppression de l'allocation accordée jusque-là à l'Ecole militaire de la Flèche. Comme député de la Sarthe, Lamandé prit vivement sa défense. Il rappela que l'école militaire de la Flèche était une fondation de Henri IV et que les cendres de ce grand roi reposaient encore dans ses murs ; que plusieurs de nos plus illustres généraux avaient commencé leur carrière dans cette maison \ il affirma que les enfants y recevaient une éducation morale et religieuse, qu'ils étaient astreints à une discipline sévère. L'établissement n'était-il pas, d'ailleurs, parfaitement approprié à sa destination et pouvait-il, sous ce rapport, encourir le moindre reproche ? S'il y avait des économies à faire sur les dépenses de l'état-major, économies déjà commencées, fallait-il, pour cela, adopter une mesure radicale qui amènerait nécessairement la ruine d'une école où l'armée faisait d'excellentes recrues. Il priait la Chambre de n'ajouter aucune foi à ce que l'on disait de la sévérité excessive de sa discipline. On ne devait voir, dans ces bruits, que des calomnies répandues
MANDÉ-CORNEILLE LAMANDÉ i\\
par des maîtres qui en avaient été justement renvoyés, calomnies dont la presse s'était faite l'écho complaisant.
Si Lamandé ne restait pas muet dans la discussion des questions politiques, il ne manquait jamais de prendre la parole, quand il s'agissait des travaux publics. La Chambre savait si bien ce que l'on pouvait attendre de ses connaissances spéciales, que, dans le bureau dont il faisait partie, il était toujours nommé membre des commissions chargées de les examiner.
Au moment de la discussion du budget de 1828, M. Salverte avait attaqué la direction générale des ponts et chaussées, disant que l'Angleterre, qui faisait de si grands travaux, savait bien s'en passer. Lamandé lui répondit en rappelant toutes les attaques auxquelles, depuis 1790, cette institution avait été en butte, attaques toujours victorieusement repoussées. Quant au dernier argument, l'exemple de l'Angleterre qu'invoquait M. Salverte : a Messieurs, disait Lamandé, la France est plus étendue que l'Angleterre, le système de ses communications intérieures est bien plus important pour elle, parce qu'il n'y a qu'un petit nombre de départements qui aient la mer pour y suppléer. Tl est donc essentiel que chaque partie de ce système ne soit pas livrée aux vues et aux intérêts de localité. Ainsi le Gouvernement doit conserver la direction supérieure des travaux des routes.
« Il lui faut à cet effet des agents habiles, c'est-àdire des ingénieurs, et vous reconnaîtrez, messieurs, que cette administration centrale est trop importante
pour n'être pas spécialement confiée à un directeur général. »
Dans la discussion du budget des dépenses, nous le trouvons encore à la tribune, pour demander que la somme de 13,724,000 fr., proposée pour Tentretien des routes, soit considérablement augmentée ; le besoin de nouvelles voies de communication et les travaux de réparation qu'exigeaient les anciennes, rendaient, à son avis, ce chiffre dérisoire. Le ministre des finances avait bien promis d'y ajouter une somme importante, mais cette somme n'étant pas disponible immédiatement, et les détériorations s'augmentant avec les délais, il y avait tout intérêt à ne pas différer davantage. Il combattait donc la proposition faite par un membre d'ajourner Fallocation des crédits extraordinaires pour l'entretien des routes.
Des propositions de la Commission, il en adoptait plusieurs, et en repoussait quelques-unes. Il ne voulait pas, par exemple, que les ponts à bascule fussent supprimés, et demandait seulement que leur surveillance passât des communes à l'administration des Contributions indirectes. Il n'était pas d'avis de supprimer complètement le droit de péage sur les rivières, mais de le réduire seulement. Il démontrait que les droits de navigation sur les cours d'eau pouvaient offrir à l'Etat des ressources financières considérables, en même temps qu'elles donneraient au commerce des raoj'ens de transport précieux. Pour arriver à ce résultat, il suffisait d'achever les canaux et de rendre les rivières plus navigables. Dans l'état actuel, les droits rapportaient
3,813,000 fr. et leur perception n'en comptait que 201,000. Que ne devait- on pas espérer, dans Fintérêt du budget des recettes, d'une mesure qui rendrait la navigation beaucoup plus facile ?
A M. Salverte, l'adversaire obstiné de la direction des ponts et chaussées, qui, en ce point seulement, prenant parti pour l'ancien régime, prétendait que les travaux faits parle Génie des ponts et chaussées étaient des travaux de luxe beaucoup plus dispendieux que ne l'avaient été ceux faits sous Louis XV, il répondait encore que si les dépenses de l'Etat, pour cet objet, étaient moins considérables au XYIII^ siècle que de nos jours, il fallait aller en chercher la cause dans une obligation que la révolution avait abolie, obligation que l'honorable député de Paris, moins que tout autre, n'était disposé à regretter, c'est-à-dire la corvée employée à l'entretien des routes. Revenant à l'Angleterre que M. Salverte prenait pour modèle, il rappelait qu'en France, l'État ne donnait pour l'entretien de la même étendue de route que les 2/5 de ce que donnaient nos voisins, que chez eux encore, les transports se faisaient généralement par eau; qu'enfin les matériaux étaient de meilleure qualité. Il s'élevait aussi contre l'idée de confier à l'industrie particulière les travaux des routes, n'était pas très favorable au droit de péage accordé aux compagnies, mode d'impôt fort lourd dont l'Etat ne bénéficiait pas, et repoussait d'une manière absolue les concessions à perpétuité.
En 1830, il fut réélu membre de la Chambre des' députés. Quelques jours après éclata la Révolution de
juillet. Les événements qui venaient de s'accomplir ayant changé les conditions sous lesquelles il avait reçu mandat de ses concitoyens, Lamandè ne crut plus devoir exercer les fonctions de député de la Sarthe *.
Il continua à servir l'État en qualité d'inspecteur divisionnaire du Génie. Le 15 avril 1835, il fut nommé inspecteur général. Le Gouvernement songeait, dans le moment, à donner une grande extension au port du Havre, et une commiysion dont Lamandé était le rapporteur avait pour mission de coordonner les divers projets présentés à ce sujet. Non seulement François-Laurent Lamandé avait laissé des marques durables de son passage au Havre, mais encore tous les travaux exécutés à son port depuis un demi-siècle, l'avaient été d'après ses plans. C'était une douce joie pour le fils de poursuivre l'œuvre paternelle. Il s'était donc mis au travail avec une ardeur toute juvénile, et se préparait à donner lecture à la Commission du rapport qu'il venait d'achever, quand une maladie mortelle vint l'en empêcher. Il mourut à Paris, le l^»" juillet 1837. Les sentiments religieux qu'il avait eus toute sa vie lui firent endurer ses souffrances avec patience et adoucirent ses derniers instants.
Lamandé était arrivé à une des plus hautes positions dans l'administration des ponts et chaussés et avait obtenu des distinctions bien méritées. Chevalier de la Légion d'honneur en 1814, il avait été nommé officier du même Ordre en 1829. Entouré, comme homme privé, de l'estime de tous ceux qui le connaissaient, il jouissait,
i Termes de la lettre de démission de Lamandé.
comme savant, d'une grande considération. Il tint à peu de chose qu'il n'en reçût un éclatant témoignage. En 1827, il fut candidat à l'Académie des sciences. M. Cassini présenté avec lui en deuxième ligne, tandis que M. Daru était présenté en première, l'emporta sur tous ses concurrents. En 1829, Lamandé obtint, pour la place d'académicien libre, 25 suffrages, pendant que le général Rogniat en réunissait 31. A l'élection suivante, il allait se remettre sur les rangs quand il apprit qu'il aurait pour concurrent M. le baron Gostan, ancien directeur général des ponts et chaussées. Un sentiment de déférence, inspiré par leurs anciennes relations, l'empêcha de produire sa candidature. Même chose lui arriva quand, à une autre vacance, il se trouva en présence d'un de ses amis les plus intimes, M. de Bonnad. D'autres considérations l'engagèrent ensuite à se tenir à l'écart. Il allait pourtant céder aux instances de ses amis, qui lui assuraient que cette fois les portes de l'Académie lui seraient ouvertes, et se présenter de nouveau ; la mort vint l'en empêcher.
Lamandé a légué à ses successeurs deprécieux travaux de cabinet. Parmi les nombreux rapports et projets laissés par lui, on remarque surtout le travail qu'il présenta pour l'achèvement des quais et ponts de Paris et pour la construction d'une nouvelle gare. Ce mémoire ne traite pas seulement de questions d'actualité, c'est un travail d'ensemble où se trouvent aussi projetés les travaux d'avenir, ceux qui lui paraissaient devoir être un jour exécutés. Pour qu'il n'y eût pas discordance dans ces travaux, pour que ces monuments fussent en parfaite harmonie, il avait dressé un plan général où
l'on remarque la pureté du goût et la fécondité d'idées qui le distinguaient. Le plan où se trouvent, avec de grands détails, les alignements des quais à construire, l'emplacement et les abords des ponts à élever, et plusieurs dessins particuliers, n'a point été enfoui, pour être oublié, dans quelque carton poudreux ; il a survécu à son auteur; il a servi, il sert encore de guide aux ingénieurs chargés de mettre à exécution les projets dont il avait fait une étude attentive.
RENÉ LAUDOMIÈRE
Avant de commencer à écrire cette notice, il importe d'établir, puisque cela a été contesté, que René Laudonnière appartient bien au Bas-Poitou, et qu'en comprenant son nom dans nos biographies vendéennes, nous ne nous emparons pas du bien d'autrui. Longtemps sa naissance a été entourée de ténèbres, ceux qui se sont occupés de sa personne disant simplement qu'il était gentilhomme poitevin. M. Léon Ouéraud et l'historien de la marine, M. Léon Guérin, ont prétendu qu'il appartenait à la famille de Goulaine. « Nous devons, a dit ce dernier, au collège héraldique de Paris, d'avoir été mis sur la voie de restituer à un capitaine fameux ses véritables noms qui avaient été défigurés par l'histoire
« Depuis l'an 1440, on la voit (la famille de Goulaine) en possession de la seigneurie de Laudonnière, située paroisse de Vieille-Vigne, en Poitou ; le nom deLaudon-
nière ne se trouve dans aucun titre généalogique, ni dans aucun document géographique, et est évidemment la défîguration de Laudouinière.... de plus le prénom de René, qui était celui du capitaine célèbre aux événements de la Floride, lui était très commun. On trouve quatre René de Goulaine et de Laudonnière, ainsi que plusieurs René dans le Nobiliaire de M. de Saint-Alais. Deux de ces René appartiennent à Tépoque dont nous nous occupons. Tout cela forme un ensemble de preuves plus que suffisantes. »
Ainsi, parce que la famille de Goulaine possédait, paroisse de Vieillevigne, un fief du nom de Laudouinière et que plusieurs de ses membres ont porté le nom de René, il n'en faut pas davantage à M. Léon Guérin pour affirmer que le capitaine René Laudonnière en soit issu. En vérité, M. Léon Guérin n'est pas difficile sur la nature de ses preuves. Entre la Loire et la Gironde, il y a bien cinquante fiefs du nom de Laudonnière, et s'il veut faire un voyage aux Sables d'Olonne, on lui en montrera un, situé à une lieue de cette ville, qui porte le nom de Laudonnière. On pourra encore mettre sous ses yeux des manuscrits du XVP siècle, dans lesquels il trouvera, habitant à rîle d'Olonne, une famille Bourdigalle, de noblesse de robe, dont plusieurs ont porté le nom de René, et parmi eux, ce qui- commence à devenir significatif, un René de Bourdigale, sieur de Laudomiière^ capitaine au service du Roi. sous le règne de Charles IX.
Sans sortir de son cabinet, M. Léon Guérin, s'il veut bien jeter les yeux sur V Histoire des protestants du
Poitou, pourra y lire, tome III, p. 47, les lignes suivantes écrites sur des notes fournies à Fauteur par M. Benjamin Fillon : « Le sieur de Laudonnière avait pour père René de Burdigale qui envoyait des navires à la pêche de la morue et s'enrichit à ce négoce. Sa mère, Marie Bouhier, appartenait aussi à une famille d'armateurs des Sables René se fit donc tout naturellement marin, et, dans un acte du 10 avril 1562, il est qualifié capitaine d'un navire de guerre au service du Roi, ce qui le tenait hors du royaume. Cette date concorde avec le premier voyage de Jean Ribaut en Amérique, voj^age dans lequel ce navigateur était en effet accompagné de Laudonnière. René Burdigale était protestant./ainsi que son père, sa mère et plusieurs de ses parents maternels, et lorsque, deux ans après le retour de Ribaut, on songea à envoyer à la recherche des Français qu'il avait laissés dans le Nouveau- Monde, Goligny, qui, en qualité d'amiral, avait la direction de ces entreprises et la confiait de préférence à ses coreligionnaires, jeta les yeux sur notre Poitevin, pour conduire la nouvelle expédition. »
Ne pourrions-nous pas dire à notre tour que tout cela forme un ensemble de preuves plus que suffisantes pour affirmer que le capitaine dont nous parlons n'est pas né, ainsi que l'affirme M. Léon Guèrin, dans la paroisse de Yieille-Vigne, mais bien aux Sables d'Olonne ou dans ses environs. Personne donc ne m'accusera de vouloir déshériter une famille au profit d'une autre, si je prétends que le chef de l'expédition à la Floride est un membre de la famille Burdigale de Laudonnière et non un membre de la famille de Goulaine.Quoi qu'il en
soit, après la célèbre expédition dont il fut le chef, nous ne savons plus rien de Laudonnière *.
Est-ce à lui que Béreau adressait un sonnet - ? Etaitil un des convives que Nicolas Rapin comprenait dans un' toast ^ ? Nous ne saurions le dire. Gomme nous ne voulons point nous épuiser en recherches inutiles, nous ne nous en occuperons point en dehors de l'expédition de la Floride. Les relations de cette expédition sont
* Nous lui conservons le nom sous lequel il est généralement connu.
'^ Il semble à voir que Dieu, Bourdigalle, irrité Encontre les Immains les laisse à Taventure Errer à la merci du vent, et que la cure Il a du gouvernail et le timon quitté. *
Car hors du droict chemin ilz sont, et d'un costé Un vent tempestueux repousse le navii'e, Un autre vent après d'austre costé le vire Et ne le peut tenir contre eux l'ancre arresté.
Par l'abisme des eaux le veult faire nager . L'est, et, en un destroit le veult l'oest ranger. Que ferons-nous afin d'éviter le naufrage,
En ce danger ? Prions que le gouvernement Dieu veuille derechef prendre, car autrement Parvenir à bon port ne peult notre voyage.
3 Salvete, culmen inclitum Fonteniœ, Tiraquelle, major pâtre, non avo miner, Sidus recenter additum senatui.
Et tu, Goguete, glorià vincens patrem Patrium qui bina juris olim lumina.
Et tu ,Vi9ta, cujus insignis spiritus Majus paterno spiratet sperat solo.
Salvete quoque, tu, BurdlgaUe Candide, Brito relictà mox future Auloniâ.
nombreuses. Pour en tracer un aperçu, nous avons donné la préférence à V Histoire de la Floride, comiténant les trois voyages faits en icelle, par des capitaines et pilotes français, en 1562, 1564 et 1565, décrite par le capitaine Laudonnière, plies un quatrième fait par le capitaine Gourgices, mis en lumière par Basanier. Paris, 1586.
Les guerres religîpuses qui, depuis le règne de François II, désolaient le royaume, avaient détourné la France des expéditions lointaines et des tentatives d'établissement au Nouveau-Monde, et cependant l'esprit d'aventures, l'amour des voyages et l'attrait des découvertes y restaient aussi vivaces que sous les règnes de François ï«^ et d'Henri IL Les récits qu'en faisaient tous ceux qui avaient abordé aux rivages américains, récits que l'imagination embellissait encore, étaient de nature à éveiller tous les appétits et à surexciter toutes les convoitises. Un mobile bien puissant y poussait encore. Les discordes civiles, en accumulant les ruines, avaient détruit bien des fortunes, avaient changé bien des existences. Pour combien la disette n'avait- elle pas succédé à l'abondance et la pauvreté à tous les plaisirs que donnent le luxe et l'opulence ? Que faire pour réparer tant de désastres? Abandonner, pendant quelque temps, une patrie en proie au fléau de la guerre, passer dans un autre hémisphère, et, quand la paix serait venue fermer les plaies de la France, y revenir chargé d'or et de pierres précieuses. Tous les yeux étaient donc tournés vers un pays dont on vantait si fort les richesses. Pour les Huguenots surtout, la tentation était grande, d'abord parce que, plus que tous les autres, ils étaient animés de