Biographies vendéennes
Au seizième et au dix-septième siècle, quand l'esprit humain prend son essor et arrive aux plus hautes régions intellectuelles, c'est surtout dans les lettres qu'il a de sublimes manifestations. Quelques hommes de génie, Galilée, Torricelli, Descartes, Pascal, Leihnilz, Newton, plus que tous les autres, — et pourquoi ne pas leur adjoindre notre compatriote François Yiete? — font bien, dans les sciences, des découvertes qui donnent rimmortalité à leur nom ; mais si les grandes lois qui régissent l'univers ne leur sont point inconnues, s'ils soulèvent le voile qui les dérobait à nos yeux, ils ne se complaisent presque toujours que dans les sphères les plus élevées, ne se livrant pas à une étude assez attentive des mystères de la nature pour en pénétrer tous les secrets, ne cherchant pas avec le creuset et le microscope les éléments qui composent les corps, ne faisant pas de la physique et de la chimie une application aux arts et à l'industrie ; jusque dans le
cercle très restreint des grandes intelligences scientifiques, la mise en pratique reste ignorée.
Ce n'est guère qu'au dix-neuvième siècle que les sciences prennent, dans l'enseignement public, une place à côté des lettres, et qu'elles enfantent des merveilles ; mais, dès le dix-huitième, elles commencent à se vulgariser et à découvrir de magnifiques horizons. Parmi les savants qui ont devancé notre époque, nous trouvons deux Vendéens, Réaumur, auquel nous avons consacré une notice, et Mathurin-Jacques Brisson, qui fut élevé à son école. Le brillant élève mérite bien de prendre place à côté du maître.
Mathurin-Jacques Brisson, membre de l'Académie royale des sciences, maître de physique et d'histoire naturelle des. Enfants de France, professeur royal de physique expérimentale au collège de Navarre et censeur royal, est né à Fontenay-le-Gomte, de Mathurin Brisson, président en cette ville, et de Louise-Gabrielle Jourdain, le 3 avril 1723. Il appartenait, par son père, à la famille de Barnabe Brisson, président à mortier au parlement de Paris, dont on vient de lire la notice.
Sa grand'mère maternelle eut grand soin de sa première enfance ; elle le prit chez elle au sortir de nourrice, et l'éleva jusqu'à l'âge de sept ans.
Le moment de recevoir de l'éducation étant arrivé, son père lui donna un précepteur, et comme il voulait surveiller ses études, il le rappela dans sa maison.
Les progrès du jeune écolier furent si rapides, qu'en 1732, alors qu'il n'avait encore que neuf ans, il entra en cinquième au collège de Fontenay. Il y fit toutes ses . humanités et sa première année de philosophie.
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A cette époque, Réaumur, dont le goût pour l'étude de la nature augmentait encore avec l'âge, s'arrachait chaque année aux occupations et aux honneurs qu'il trouvait dans la capitale, pour venir, au temps des vacances, respirer l'air des champs à sa terre de Réaumur. C'est là qu'il se livrait avec délices, parce qu'il pouvait le faire de ses propres yeux, à l'étude des insectes et des oiseaux. Entre lui et la famille Brisson il existait des relations amicales, qui s'étaient formées par le fait du mariage de Catherine Brisson, tante de 'Mathurin-Jacques, avec André-Jean-Honoré Ferchault, frère cadet du grand naturaliste. L'écolier allait chez Réaumur passer les deux mois de liberté que lui laissait la fermeture du collège. Ce fut dans les entretiens et dans les promenades qu'ils firent ensemble que se développa dans son âme une véritable passion pour l'étude de l'histoire naturelle. Aux jours delà vieillesse, quand sa pensée se reportait avec bonheur aux beaux jours de son adolescence, il ne se rappelait pas sans un léger sentiment d'orgueil qu'il avait appris à Réaumur qu'un insecte, dont celui-ci avait nié l'existekce en Poitou, se trouvait dans les environs de Fontenay. Voici comment il s'exprime à ce sujet, dans des notes que son arrière-petite-fille, mademoiselle Abautret, a bien voulu nous communiquer : — « Je fus même assez heureux pour lui apprendre quelque chose en ce genre [en histoire naturelle]. Il avait dit et même imprimé qu'il n'y avait pas de cigales en Poitou. Je lui dis que j'en prenais fort souvent aux environs de Fontenay. Il m'a dit que je me trompais, et que je prenais pour cigales une espèce de sauterelles qui, de
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même que les cigales, font du bruit. Il est vrai qu'il n'y a pas de cigales aux environs de Réaumur ; mais, l'année suivante, je lui en portai que j'avais prises aux environs de Fontenay, et il les reconnut pour telles. y>
Brisson avait quinze ans quand il acheva, au collège de Fontenay, sa première année de philosophie. Sa grande jeunesse et peut-être aussi la supériorité de l'enseignement qu'il devait y trouver engagèrent son père à l'envoyer au collège de Poitiers, pour en faire une seconde.
L'année qui avait suivi sa naissance, une de ses parentes, Marie Brisson, était morte à Fontenay, en odeur de sainteté. Ce qu'on lui avait répété, dans sa famille, d'une vie si édifiante, la vénération dont son nom restait entouré, les grandes œuvres de charité qu'elle avait fondées, firenJt sans doute une forte impression sur un cœur qui s'ouvrait à tous les sentiments généreux. Brisson résolut de suivre le noble exemple qu'il trouvait dans sa maison, celui aussi que lui avait laissé René Moreau, le vénérable curé de Notre-Dame de Fontenay, d'embrasser l'état ecclésiastique, qui, plus que tout autre, lui permettrait de réaliser les rêves que poursuivait sa belle nature. Pour s'y préparer, son esprit se tourna vers une nouvelle science, il étudia la théologie au chef-lieu de la même université où il venait de terminer ses études classiques.
A vingt ans, il reçut la tonsure des mains de l'évêque delà Rochelle, son èvêque diocésain.
Pour être reçu bachelier en théologie, il fallait avoir fait deux ans de philosophie et au moins trois années de
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théologie. Gomme il remplissait ces deux conditions, Brisson obtint ce grade à vingt et un ans.
La position qu'il venait de prendre dans l'université de Poitiers ne suffisait pas à ses parents ; ils voulaient pour leur fils les études les plus complètes qu'un jeune théologien pût recevoir. C'est dans cette intention qu'ils se décidèrent à l'envoyer au séminaire de Saint- Sulpice, à Paris. Saint-Sulpice était alors, comme il l'est encore de nos jours, la maison où se donnait l'enseignement religieux le plus complet. Les prélats les plus éminents du royaume en étaient presque tous sortis, et, une fois à la tête de leur diocèse, ils en avaient fait venir des ecclésiastiques , pour qu'ils prissent la direction des séminaires qui se trouvaient dans leur juridiction épiscopale, ou pour qu'ils en fondassent de nouveaux. Il s'en trouvait à Nantes, à Viviers, au Puy-en-Velay, à Glermont, à Lyon, à Bourges, à Avignon, dans plusieurs autres villes de France et même à l'étranger.
Gomme Brisson appartenait au diocèse de la Rochelle, en qualité de bachelier en théologie de l'université de Poitiers, il ne pouvait entrer à Saint-Sulpice qu'avec l'agrément de son évêque diocésain. Il se rendit donc à la . Rochelle pour en obtenir l'autorisation. Non seulement l'évêque ne fit aucune opposition à cette demande, mais il proposa même à Brisson de lui accorder immédiatement les quatre ordres mineurs et le sous-diaconat. Soit qu'il y eût déjà quelques hésitations dans ses résolutions, et qu'il voulût un plus long temps d'épreuve avant de prendre une détermination définitive, soit que, par un sentiment de modestie, il crût n'avoir pas les
mérites nécessaires pour entrer dans les ordres, toujours est-il qu'il remercia très humblement son évêque, et se contenta des quatre ordres mineurs, qui n'étaient pas des liens indissolubles.
Il n'était point dans les habitudes épiscopales de donner les quatre ordres simultanément. Ils n'étaient accordés que un à un, et toujours séparés par un certain laps de temps. Aussi la dérogation à cette règle causa-t-elle une grande émotion au séminaire. Le sentiment de l'envie pénètre partout ; bien peu peuvent se vanter d'en être complètement exempts. Il ne faut donc pas s'étonner si la faveur exceptionnelle dont Brisson venait d'être l'objet lui suscita des •jalousies parmi ceux de ses compagnons d'études qui se destinaient à la prêtrise. Elles furent telles, qu'il se sépara d'eux sans éprouver de grands regrets. Au mois de mai 1745, il se rendit à Paris, et entra au séminaire de Saint-Sulpice. Six mois après, il était porté sur la liste de ceux qui allaient recevoir le sous-diaconat. Dans cette attente, plus encore qu'elle ne l'avait été à la Rochelle, son âme fut en proie à de grandes perplexités. Il se demandait si son renoncement à la vie du monde était bien complet, s'il avait bien toutes les qualités qu'il faut avoir pour entrer dans l'Eglise, s'il ne se repentirait pas un jour de la grande détermination qu'il allait prendre, et, dans son trouble, il implorait de ses supérieurs, comme une grâce, et en obtenait l'ajournement à l'année suivante.
Pendant les mois qui suivirent, le jeune lévite, après bien des luttes intérieures, se décida à entrer dans les ordres. Aux fêtes de Pâques de l'année 1747, il ne
s'opposa point à ce que son nom fût porté sur la liste Ges futurs sous-diacres, fît toutes les préparations exigées, quand le jour de l'ordination fut venu, et dans la compagnie de ceux qui Tallaient recevoir, se rendit à rarchevêchè. Mais, au moment suprême, lorsque commença la cérémonie religieuse, il fut tellement eifrayé de l'engagement qu'il allait prendre, que, sans en rien dire à personne, il s'esquiva de l'églisô par une porte auprès de laquelle il se trouvait, et ne reparut qu'après l'ordination.
De ce moment, sa résolution fut prise d'une manière irrévocable \ il renonça complètement à l'état ecclésiastique et déclara qu'il voulait rentrer dans la société laïque. Il n'en resta pas moins au séminaire pendant quarante jours, suivant la règle en tout point. Ce ne fut que la veille de la Pentecôte qu'il quitta la soutane. Quinze jours après, il partait de Paris, pour rentrer dans sa famille.
De retour à Fontenay, Brisson se remit avec une nouvelle ardeur à ses études favorites, à celles qui avaient pour objet l'histoire naturelle. Tous les ans il attendait avec grande impatience le rnoment où Réaumur venait passer quelques mois à la terre dont il a pris le nom, et, aussitôt son arrivée, il se rendait auprès de lui. Que de charmes dans ces études faites en commun sous un beau ciel et dans des campagnes verdoyantes ! A la campagne, l'histoire naturelle a pour ceux qui s'en occupent des attraits toujours nouveaux. On ne peut s'y soustraire ; toutes les promenades et toutes les distractions auxquelles on se livre sont profitables à cette science. L'oiseau qui vole.
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l'insecte qui bourdonne, le papillon qui pompe le suc de la fleur, la pierre que le pied vient heurter par mégarde, la plante qui se couvre de feuilles, le bourgeon qui s'épanouit, tout ce qui attire et charme le regard est le sujet des études les plus intéressantes. Rentrés le soir, Brisson et Rèaumur se communiquaient leurs découvertes de la journée, et attendaient avec impatience l'aurore du lendemain pour se livrer à de nouvelles recherches. Cette communauté dans les goûts, dans les travaux et dans les habitudes resserrait tous les jours davantage les liens qu'une grande similitude d'humeur et de caractère avait établis entre ces deux hommes. Jamais élève et maître ne se prirent d'une plus douce intimité ■: ce fut au point qu'ils résolurent de ne plus se quitter. Aussi quand l'abbé Menou, qui, depuis dix-huit mois, était démonstrateur de son cabinet, vint à mourir, Réaumur s'empressa-t-il de' lui donner son jeune ami pour successeur *, Ils étaient ensembleà Réaumur, quand ce triste événement arriva. Ils en
1 Dans la notice svir la vie et les ouvrages de M. Brisson, lue dans la séance publique du 5 janvier 1807, par M. Delambre, secrétaire perpétuel pour les sciences mathématiques, il est dit que Brisson, en 1748, remplaça, auprès de Réaumur, Hérissant qui lui-même avait pris la place de Quettard, lequel avait succédé à l'abbé NoUet. Quelque autorité que doive avoir la parole de M. Delambre, nous pouvons affirmer que, dans cette circonstance, il a commis une erreur. Comme preuve, nous reproduisons les lignes suivantes qui sont la copie d'une note écrite de sa main : « En 1749, au mois d'octobre, étant allé voir M. de Réaumur qui était à sa terre, et M. l'abbé Menou, qui, depuis environ dix-huit mois, était démonstrateur de son cabinet, étant mort le mois pi'écédent, je demandai à M. de Réaumur de prendre sa place,' ce qu'il m'accorda. En consé-
revinrent à la fin d'octobre, et, de ce jour jusqu'à la mort de Réaumur, ils ne se quittèrent plus.
Voilà donc Brisson au centre du loyer intellectuel où pénétraient une foule de savants qu'attiraient les bonnes grâces et la grande renommée du maître de la maison. Un des premiers qu'il y rencontra fut l'abbé NoUet. Comme lui, l'abbé Nollet avait voulu embrasser l'état ecclésiastique ; il était même entré dans les ordres et avait reçu le diaconat ; mais son amour de la physique l'emportant sur sa vocation pour l'Église, il n'avait pas voulu recevoir les ordres majeurs, et s'était livré tout entier à la science qui lui était chère. Initié d'abord aux études physiques par Réaumur et Duffay, il y avait fait de grands progrès, s'était particulièrement occupé de l'électricité, et, en 1743, avait publié ses leçons de Physique expérimentale^ ouvrage le plus complet sur cette matière qui eût paru jusquelà. Membre de l'Académie des sciences dès l'année 1737, il faisait souvent des explorations scientifiques. L'abbé Nollet revenait de l'Italie où il avait fait un voyage de cette nature, lorsque Brisson fit sa connaissance.
Bien que ses grands travaux n'aient pas eu pour objet la zoologie et l'ornithologie, Réaumur ne s'était pas moins beaucoup occupé de ces branches de l'his-
quence, je vins à la fin d'octobre avec lui à Paris, et j'y suis demeuré jiisqu'ù sa mort. »
Ce n'est pas la seule erreur qu'ait commise Delambre à l'endroit de Mathuriu-Jacques Brisson. Il rang»; parmi ses aïeux Barnal)é Brisson, a la famille de laquelle il appartenait bien, mais dont il ne descendait pas directement.
toire naturelle ; son cabinet était même un des plus riches de l'Europe. Brisson mit à profit le temps qu'il y passa pour faire une étude approfondie du règne animal. En 1754, il donna la traduction du règne animal et ordre des ouvriers de mer, de Th. Klein, 3. vol. in-S». En 1756, il voulut le classer par ordre et publia le premier volume d'un ouvrage ayant pour titre : Le règne animal, divisé en neuf classes, ou méthode contenant la division générale des animaux, en latin et en français. Paris, 1756. 1 vol. in-4o- avec fig. ; Leyde, 1762, 2 vol. in-8".
Ce volume ne comprenait que les deux premières classes, les quadrupèdes et les cétacés. L'auteur le dédia à son cher et vénéré maître, dont il s'est enorgueilli jusqu'à la mort d'avoir été le disciple.
Cette partie de son œuvre achevée, Brisson s'appliqua à la troisième classe, celle des oiseaux. Il y donnait tous ses soins, quand il fut interrompu dans son travail par l'événement qui pouvait lui causer le plus de douleur : une mort inattendue vint lui enlever l'initiateur de ses études, celui qui avait été pour lui un second père.
Au mois d'octobre 1757, Réaumur, comme on le sait, mourut d'une chute de cheval qu'il avait faite à sa terre de la Bernaudière, située en Anjou.
Par son testament, Réaumur avait voulu que son cabinet enrichît celui du roi. Conformément à ses dernières volontés, les deux cabinets n'en formèrent plus qu'un seul. Brisson ne se trouva pourtant pas privé, par ce fait, de la source scientifique où jusque-là il allait puiser chaque jour ; Buffon et Daubenton lui ouvrirent les
portes du cabinet royal d'histoire naturelle, et mirent d'abord un grand empressement à lui fournir toutes les pièces qui lui étaient nécessaires pour la continuation de son travail. Pourquoi, quelque temps après, lui refusèrent-ils ce qu'ils lui avaient si libéralement accordé ? Nous ne saurions le dire. Dans ce moment, Buffon s'occupait beaucoup du grand ouvrage d'histoire naturelle qui porte son nom. La publication en était même déjà commencée. Buffon était aidé dans ses recherches par Daubenton pour les quadrupèdes, par Guéneau, de Montbelliard, Eexon et Sonnini pour les oiseaux. Ce furent peut-être ces savants aides qui, voulant avoir sous la main toutes les pièces dont ils avaient besoin, obtinrent de Buffon la mesure d'exclusion dont nous venons de parler. Nous aimons mieux nous arrêter à cette pensée que de supposer un sentiment peu honorable, l'intention d'entraver la composition d'un livre dont il redoutait la concurrence.
Buffon était alors à l'apogée des honneurs et de la gloire ; il ne devait guère craindre que la réputation de Brisson vînt à éclipser la sienne. S'il n'est pas raisonnable de croire que Brisson pût lui porter ombrage, nous ne pouvons pas oublier cependant qu'entre Réaumur et Bufïbn la sympathie n'avait pas été bien grande. N'en avait-il point rejailli un peu d'hostilité contre Brisson ?Ce soupçon paraîtra peut-être fondéàceux qui feront la remarque que, dans son traité des oiseaux, Buffon a été d'un mutisme complet sur un ouvrage en partie composé sous ses yeux. Quoi qu'il en soit, le refus fait à Brisson rendit son traité moins complet qu'il ne l'eût été, en le mettant dans l'impossibilité de faire faire les
gravures de quelques oiseaux qu'il voulait y ajouter et qui ne s'y trouvent pas.
En 1760, l'Ornithologie ou méthode contenant la division des oiseaux en ordres, 6 vol.in-é" avec planches, fut publiée à Paris. Brisson la dédia au duc de Bourgogne.
Au moment où elle parut (elle précédait de quelques mois la publication du premier volume de l'histoire naturelle des oiseaux de BufFon), rien d'aussi étendu que l'ornithologie de Brisson n'avait encore été écrit. Dans l'antiquité, deux naturalistes qui ont laissé un grand nom, Aristote et Pline, s'en étaient beaucoup occupés. Si, sous certains rapports, sous celui des habitudes et de la conformation des oiseaux, ils sont d'illustres devanciers; si l'on trouve dans leurs œuvres les pages de littérature les plus brillantes, les erreurs et les contes y fourmillent trop souvent, hélas ! Au point de vue de la science, ils tombent dans le ridicule.
Après Pline, un grand nombre de siècles s'écoulent, sans que l'on s'en occupe sérieusement. Il faut arriver au seizième, pour rencontrer deux hommes, Belon et Gesner, qui se livrent à des travaux de quelque valeur sur les oiseaux. Encore ont-ils, Gesner particulièrement, tous les défauts de leur temps, c'est-à-dire qu'ils brillent beaucoup plus par une érudition confuse que par des observations personnelles. Quand il parle d'un oiseau, Gesner n'oublie rien de ce qu'on en a écrit, rendant à chacun ce qui lui appartient, mais sans faire un choix entré l'erreur et la vérité, sans faire un triage, sans séparer le bon grain de l'ivraie.
Aldrovande, qui les suit de près, marche dans la même voie, en exagérant leurs défauts. Gomme Belon, il classe
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les oiseaux suivant les aliments dont ils se nourrissent et les pays qu'ils habitent, empruntant aussi quelque chose à la méthode d'Aristote, c'est-à-dire les divisant d'après la forme de leur bec, de leurs pattes et aussi quelquefois de leurs habitudes. Il est beaucoup plus le commentateur d'Aristote, qu'il reproduit en langue latine et qu'il surcharge sans discernement de tout ce qui a été écrit sur le même sujet, qu'il ne se montre un écrivain personnel. Pourvu qu'elles viennent de l'antiquité, il accepte de confiance les plus incroyables absurdités, sans même les signaler, sans faire, en un mot, œuvre de critique.
Yers la fm du dix-septième siècle, un naturaliste anglais, Wilhugli, secoue le joug de la Grèce et de Rome, et commence à écrire avec une plume indépendante et libre du passé. Il partage les oiseaux en oiseaux terrestres et en oiseaux aquatiques, les divisant ensuite suivant la forme de leur bec et de leurs pattes. Dans des chapitres particuliers, il traite de leur organisation et des fonctions de leurs viscères, commettant plus d'une erreur et restant incomplet sur plusieurs points. Il s'attache trop à ce que j'appellerai le côté moral de l'oiseau. C'est ainsi que le courage et la lâcheté sont pour lui des caractères qui distinguent entre elles les différentes espèces d'oiseaux de proie. Son grand mérite, c'est d'avoir signalé au lecteur, comme telles, toutes les fables qu'avant lui les naturalistes avaient acceptées comme des vérités.
D'autres ornithologistes, Frisch, Barrère , Klim, Mœhring, méritent aussi une mention honorable, pour ne s'être pas bornés à se pénétrer d'Aristote et de Pline,
mais pour avoir étudié la nature, sans cependant avoir fait faire de grands progrès à la science.
L'ouvrage de Linné, destiné à être un livre d'enseignement, a complètement manqué son but. Pour être compris, il suppose des connaissances en histoire naturelle que n'ont pas ceux qui commencent à étudier cette science. D'ailleurs il ne pénètre pas plus avant qu'on ne l'avait fait avant lui dans les mystères de la nature, et n'enrichit point l'ornithologie de découvertes nouvelles. Dans son rapprochement entre tous les êtres de la création, il se distingue par des côtés assez bizarres. On ne lit pas sans quelque étonnement, dans le Systema Naturœ, que certains oiseaux d'eau, les canards, les mouettes et d'autres encore, ont, dans leur genre, de grandes analogies avec l'hippopotame, le cheval et le cochon. L'ornithologie de Linné, tout en ayant des mérites incontestables, n'est donc pas son premier titre à l'immortalité.
Bien que le docteur Salerne ne fût pas le premier venu, bien qu'il eût l'honneur d'être membre correspondant de l'Académie des sciences, je ne mentionne son ouvrage posthume que pour rappeler qu'il était trop accessible aux contes qu'on lui faisait, témoin cette fameuse histoire des perdrix, qui, suivant le récit d'un chasseur (tout chasseur est menteur), s'étaient cachées dans des trous de lapins.
Dans la préface de son livre, l'auteur jette un coup d'œil sur ceux qui l'avaient devancé dans l'étude des oiseaux , et ne leur ménage pas les critiques, qu'ils n'ont que trop méritées.
Brisson n'avait jamais eu la prétention d'appartenir,
comme Buffon, à l'Académie française. La science, sans les réprouver, n'exige point tous les agréments du style, et quand il est impuissant à les faire marcher de front, il vaut mieux que le savant s'attache au fond qu'à la forme. C'était déjà quelque chose d'avoir donné le premier, comme il l'avait fait, une table méthodique exacte des oiseaux divisés en ordres, sections et espèces et d'en avoir fait une description exacte. Aussi trouvons-nous Guvierbien sévère quand il dit: « Buffon régna donc d'abord sans partage ; et si, à peu près en même temps que lui, Brisson publia son règne animal et son ornithologie, cet auteur se bornant, dans ces ouvrages, à classer les animaux et à les décrire, il ne les fit recevoir que comme des catalogues, dont l'aridité dut être repoussante, à côté des histoires pleines d'intérêt dont se composent les premiers volumes de l'histoire naturelle générale et particulière. « Naturelle ! disait Voltaire, la chose est contestable. Nous lui laissons la responsabilité de ce mot, ne voulant pas nousériger encenseur d'un monument littéraire qui fit longtemps l'admiration de tous, et que notre siècle, à tort sans doute, commence à dénigrer. Qu'il nous soit seulement permis de faire appel du jugement de Guvier en ce qui concerne Brisson". Certes le savant qui s'est acquis un nom presque aussi grand dans les lettres que dans les sciences, a le droit d'être exigeant quand il s'agit des premières, mais ne semontret-il point trop méprisant pourune œuvre qui, envisagée au seul point de vue scientifique, a une véritable valeur? Pour répondre à sa critique, nous laissons la parole à des défenseurs plus autorisés que nous en pareille matière. Le plaidoyer de l'un d'eux, où se trouve une juste
appréciationd'un ouvrage important et consciencieux, est trop long pour que nous le reproduisions en entier. Nous en citerons seulement les premières lignes :
« Brisson, de l'Académie des sciences, écrit Mauduyt dans V Encyclopédie, publie, en 1760, 6 vol. in- 4° sur les oiseaux. On peut regarder son ouvrage comme divisé en deux grands articles : une méthode et une description. La méthode est nouvelle, elle est plus étendue qu'aucune de celles qui l'avaient précédée, sans être plus difficile à connaître et à retenir. Elle est fondée sur des principes plus univoques ; les caractères dont se sert l'auteur dépendent de parties constantes, ou qui ne manquent et varient jamais, semblables dans tous les individus de même espèce, situées extérieurement et faciles à observer. On peut, à l'aide de cette méthode, classer un oiseau dont on n'avait encore aucune notion, le ranger, par sa seule inspection, dans son genre, et, en le comparant aux espèces qui y sont subordonnées, reconnaître la sienne, si l'auteur l'a vu et décrit. Cet avantage que la plupart des méthodes ne présentent pas, qui exige beaucoup d'application, d'après le pelit nombre de celles qui l'offrent, ne coûte, en suivant celle de M. Brisson, que le temps de trouver ce que l'on cherche. Enfin, sa méthode a été conçue et combinée de façon que les êtres qu'elle approche, en vertu de quelques traits de ressemblance extérieure, se correspondent en effet, et par le rapport de leur organisation, et par la ressemblance de leurs habitudes. Elle est donc plus facile et plus conforme à l'ordre naturel, et elle répond mieux à son sujet qu'elle embrasse tout entier. »
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Après avoir donné ungrand développement à son étude sur la méthode do Brisson, à l'ordre qui règne dans ses classifications et l'avoir comparé sur ce point à un grand ornithologiste anglais, Wilhugli, auquel, sur d'autres questions de détail, il lui donne la préférence, Mauduyt fait la part de la critique. Il se borne à lui reprocher quelques doubles emplois etdesplanches ciui ne rendent pas toujours fidèlement la forme de l'oiseau.
« Ce qui n'empêche pas, ajoute Mauduj't, que M.Brisson a enrichi l'ornithologie d'un grand nombre d'articles nouveaux, de plus de troiscents, indépendammentdu service qu'il a rendu de faire connaître une méthode I)référable à celle que les auteurs avaient publiée avant lui. »
Voilà le jugement d'un contemporain dont personne ne peut nier la compétence ; voyons celui qu'a rendu la postérité, personnifiée dans le plus illustre naturaliste de notre époque. « En 1760, dit d'Orbigny, parut l'ornithologie de Brisson, ouvrage fort estimé, et dans lequel les oiseaux sont classés d'après une méthode qui diffère notablement de celle de Linné, tirant ses caractères de la forme du bec et des pieds, du nombre des doigts, et de la manière dont ils sont unis entre eux, avec ou sans membranes. Brisson établit deuxgrandes divisions. D'un côté se trouvent tous les oiseaux qui ont les doigts dénués de membranes, et de l'autre ceux qui les ont garnis d'une peau membraneuse dans toute leur longueur ; ensuite, il dispose les espèces dans vingt-six ordres et cent quinze genres... »
Il est temps de nous arrêter dans nos citations-, aller
plus loin serait dépasser les bornes que nous nous sommes imposées.
Ajoutons pourtant encore qu'il ressort du compte rendu deMauduyt ce quenous avons eu l'occasion de dire plus d'une fois, que l'écrivain ne doit jamais se borner à étudier ce qui a été écrit avant lui; que la vérité ne se transmet pas ; que, pour la découvrir, il faut toujours l'aller chercher à la source d'où elle émane.
Ce que disait Mauduyt n'était point un éloge banal. Conséquent avec ses paroles , quand il écrivit lui-même sur les oiseaux, il emprunta à Brisson sa classification.
Ce qui prouve encore que l'ornithologie de Brisson eut un certain succès, c'est que le texte latin fut réimprimé, sans les planches, à Leyde, 1763, 2 vol. in-S", et à Paris, par Treuttel et Wurtz, 1788, vol. in-4° avec planches.
Bien avant la publication du traité dont nous venons de parler, Brisson s'était fait un nom dans le monde savant. Aussi, dés l'année 1759, alors qu'il n'avait que trente-six ans, avait-il été élu membre de l'Académie des sciences.
L'Académie royale des sciences était à cette époque composée de quatre sortes d'académiciens: les honoraires, les pensionnaires, les associés et les élèves. Presque toujours pour arriver au plus haut grade, celui d'académicien honoraire, il fallait avoir passé parles grades inférieurs. C'est donc en qualité d'élève que Brisson yfitson entrée.
C'étaient ses travaux en histoire naturelle qui lui en avaient ouvert les portes. Ce fut aussi à cette science que, quatre mois après son admission, il emprunta le sujet
du mémoire par lequel il paya sa bienvenue à la docte compagnie. Ce mémoire, que l'on trouve dans l'histoire de l'Académie des sciences, à la date du 7 décembre 1759, a pour titre : — Observations sur une espèce de limaçon dont le sommet de la coquille se trouve cassé sans que ranimai soiiffr^e.
Il s'agit d'une espèce de limaçon dont la coquille, quand elle a pris tout son développement, aurait une longueur de quatre ou cinq centimètres, si, en même temps que de nouveaux tours de spirale se forment à la face antérieure, la face postérieure ne perdait pas une partie des siens. Réaumur s'était demandé quelle était la cause de ces mutilations, à quoi pouvait tenir ce phénomène, comment il se faisait que les fractures faites aux coquilles des autres espèces étaient dangereuses pour elles, tandis que, pour celles-ci, elles étaient inofFensives. Gomme ces limaçons ne se trouvaient que dans le Midi, Réaumur en avait fait venir cinq du département de l'Hérault et les avait confiés à Brisson pour qu'il en fît une étude attentive.
Brisson, dans son mémoire, commencepar l'histoire de leurs mœurs et de leurreproduction. Cen'est quelorsqu'il touche au terme de son accroissement, quand la dernière spirale commence à se former, que ce mollusque retire l'extrémité de son corps du sommet de la coquille, et qu'il laisse vide un espace de trois spires. Le corps du limaçon ainsi retiré, il se forme une cloison entre la cavité vide et celle qu'il occupe. Dès lors, les trois spires abandonnées devenant inutiles,le limaçon s'en débarrasse ; la coquille, en effet, ne tarde pas à se fendre, et le frottement qu'il lui imprime par la marche, l'en détache complètement.
Mais par quel mécanisme se fait la cloison? A quel élément la nature emprunte-t-elle la matière de sa composition? Elle se forme parla sécrétion d'une matière visqueuse qui, en se desséchant, se durcit et passe de l'état liquide à l'état solide. Tous les limaçons de cette espèce ne brisent pas leur coquille au même temps de leur accroissement ; les uns le font un peu plus tôt, les autres un peu plus tard. Brisson chercha, mais vainement, à consolider la partie de la coquille qui se détache. Pour arriver à ce résultat, quand les limaçons furent à la septième spirale, il les enduisit d'une forte couche de vernis, dans l'espérance de les mettre à l'abri des fractures. L'application du vernis ne fit que retarder la chute, elle ne l'empêcha pas. Au lieu de se détacher au mois d'août, comme elles le faisaient d'ordinaire, les spirales ne tombèrent que dans les premiers jours d'octobre.
Après avoir reçu une grande marque d'estime de l'Académie royale des sciences qui l'avait admis dans son sein, Brisson reçut, peu de temps après, de l'autorité une marque non moins grande de confiance. La^place de censeur royal ne se donnait guère qu'à des hommes marquants dans les lettres ou dans les sciences ; le chancelier de Lamoignon l'appela à en remplir les fonctions. Gomme on lésait, lescenseurs royaux étaient préposés à l'examen des livres, pièces de théâtre, dessins et autres publications. Aucun ouvrage ne pouvait paraître sans avoir reçu leur approbation et l'estampille devait se refuser à tout écrit contraire aux bonnes mœurs et à lareligion.Si l'on se reporte à l'époque dont nousparlons, si l'on faitun examen attentif des ouvrages qui parurent alors, on
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restera convaincu qu'à part quelques rares exceptions, les censeurs royaux ne se montrèrent pas bien sévères. Malesherbes,, directeur général de la librairie, réclamait pourtant de plus grandes libertés pour la presse. Brisson connaissait déjà Malesherbes, puisqu'il était son collègue à l'Académie des sciences ; les deux postes de censeur et de directeur général de la librairie ayant beaucoup de points communs, leurs fonctions mutuelles durent rapprocher souvent l'un de l'autre le professeur de physique du Dauphin et le défenseur de Louis XVI.
Si Brisson occupait un rang distingué dans le monde savant, s'il avait suivi avec succès la carrière qui conduit aux honneurs, il n'avait pas pris le chemin qui mène à la fortune. L'abbé Nollet lui fit comprendre qu'il trouverait dans la physique, dont l'étude lui présentait d'ailleurs beaucoup d'attraits, plus de ressources que dans l'histoire naturelle, puisqu'il n'avait plus la possibilité, par suite du refus deMM.Buffon et Daubenton, d'avoir sous la main les pièces qui lui étaient essentielles pour la continuation de son ouvrage du régne animal. Pour le décider tout à fait, l'abbé Nollet ajoutait qu'il espérait bien qu'un jour il le remplacerait dans les hautes positions du professorat qu'il occupait, et qu'en attendant il ne manquerait pas d'élèves qui suivraient ses leçons ; qu'à tous les points de vue, il était de son intérêt de cultiver une science qui ne manquerait pas de grandir encore son nom.
Brisson suivit ce conseil. Voilà donc le nouveau membre de l'Académie des sciences élève de son collègue labbè Nollet. Il étudie avec l'ardeur d'un néophyte la science qu'il lui enseigne, et, comme il l'avait été de
Réauraur, le disciple ne tarde pas à faire honneur au maître.
Pour professer la physique dans l'université de Paris, il fallait être maître es arts. Brisson obtint ce grade, le 20 août 1762. A partir de ce jour jusqu'à l'année 1790, il ne cessa pas de faire des cours de physique expérimentale.
Le collège de Navarre avait été fondé, en 1304, par Jeanne de Navarre, femme de Philippe-le-Bel. Comme dans tous les établissements universitaires, on n'y avait longtemps enseigné que les lettres. Ce ne fut qu'en 1756 que Louis XV y créa une chaire de physique dont l'abbé Nollet fut le premier professeur. Quelques années après,le roi le donnait à ses petits-fils pour maître de physique et d'histoire naturelle. Quand, en 1768, l'abbé Nollet passa au collège de la Fère, Brisson prit sa place au collège de Navarre.
Le 16 mars 1770, à la demande de l'abbé Nollet, Louis XV nomma Brisson maître de physique et d'histoire naturelle des Enfants de France. Il ne devint titulaire des deux places dont nous venons de parler qu'à la mort de l'abbé Nollet, survenue un mois après qu'il eut été appelé à remplir la dernière.
Brisson ne borna pas son enseignement aux princes de France ; Madame Elisabeth, Madame la comtesse d'Artois, la reine Marie-Antoinette, reçurent aussi ses leçons.
Ses cours publics et ses leçons particulières n'absorbaient pas tous ses instants. Au lieu de consacrer ses loisirs à des distractions mondaines, il passait ses heures de liberté dans le silence du cabinet, méditant les
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questions de la science, cherchant à en résoudre les problèmes, lisant avec une grande attention tous les ouvrages qui s'y rattachaient, discutant froidement avec lui-même les opinions diverses qu'il y trouvait émises.
Dans ce moment, Priestley jouissait en Angleterre et même dans toute l'Europe d'une immense renommée. Gomme théologien, comme chimiste, comme physicien, ses doctrines avaient un grand crédit. Sa théorie sur l'électricité régnait en souveraine. En opposition avec celle de l'abbé NoUet qu'elle avait presque renversée, elle n'avait laissé au physicien français qu'un bien petit nombre d'adhérents, Brisson, très versé dans la langue latine, connaissait aussi plusieurs langues vivantes et, en particulier, celle de Newton et de Priestley, dont il pouvait lire les ouvrages dans le texte original. Autant pour prendre la défense d'une cause presque entièrement abandonnée que pour faire connaître cette histoire à la France, il donna la traduction de l'Histoire de rèlecbHcité de Priestley, Paris, 1771, 3 vol. in-12. Dans les notes qu'il lui annexa, il attaqua Franklin et Priestley, et se constitua le champion résolu de l'abbé Nollet, dont il adopta la théorie. On lui rend pourtant cette justice que, dans ses cours, il se montra toujours d'une grande impartialité, discutant, sans parti pris, les principes sur lesquels reposait sa doctrine, cherchant la vérité bien plus encore que le triomphe de ses idées.
Plus d'une fois, dans le cours de sa longue carrière, sa pensée se porta sur les phénomènes de la nature qui reconnaissent pour cause les courants électriques. En
i24 BIOGRAPHIES VENDÉENNES
1767, il avait déjà publié, dans les mémoires de rAcadémie des sciences, un travail sur les trombes. Ce météore, dont les causes ne sont pas encore bien connues, avait reçu des explications qui n'étaient pas faites pour satisfaire les esprits sérieux, Brisson n'y vit que l'action de l'électricité. Suivant lui, les trombes, soit ascendantes, soit descendantes, tiennent uniquement à des courants de nature opposée.
En 1775, il remettait à l'Académie des sciences un mémoire sur l'action du fluide électrique sur les chaux métalliques, mémoire qu'il avait fait en collaboration avec Cadet, et dont il fut donné lecture la même année.
Déjà l'on avait songé à l'application des courants électriques à la thérapeutique, mais les essais qu'on en avait faits ayant eu peu de succès, personne ne songeait plus à faire de nouvelles tentatives. Brisson cependant ne voulait pas que l'emploi en fût abandonné d'une manière absolue. Il engageait au contraire la médecine à y revenir, croyant que, dans certains cas, on pourrait en obtenir d'heureux résultats. Nous n'avons pas besoin d'ajouter que, de nos jours, ses espérances se sont réalisées.
Enfin il avait abordé les questions d'èleclro-magnétisme, et, dans ses Recherches sur l'espèce d'acier la plus rpropre à recevoir la vertu magnétique^ après de nombreuses expériences, il était arrivé à cette conclusion, que, de tous les aciers fondus, ceux d'Angleterre avaient la plus grande force d'aimantation.
Gomme Réaumur, Brisson n'était étranger à aucune des branches de l'histoire naturelle. La botanique, aussi
bien que la zoologie, la chimie comme la physique avaient étél'objetde ses études, et lorsque M. Fougeroux laissa vacante la place d'associé botaniste, il fut appelé à l'occuper.
Le 4 décembre 1782, l'Académie des sciences demanda pour Brisson la place de pensionnaire surnuméraire, dans la mêrne classe. Il fallait, pour l'obtenir, l'agrément du roi. Il ne le fit pas attendre. Deux jours après, des lettres patentes ratifiaient le choix qu'elle venait de faire.
Le Dictionnaire raisonné de toutes les parties de la pJiysiqice, Paris, 2 vol. in-4'', avec atlas, fat publié par Brisson au mois de décembre 1780, On ne lit plus aujourd'hui cet ouvrage, qui traite de plusieurs questions complètement étrangères à la ph3sique. Les progrès de la science en ont fait un livre suranné. Au moment où il parut, il fut bien accueilli du public. La première édition s'en trouvant épuisée, son auteur (année 1800) en publia une nouvelle. Paris, 4 vol. in-4°. En dédiant son dictionnaire au roi, Brisson lui disait : — « Sire, je dois à mes travaux en physique deux avantages également précieux pour moi, le noble emploi qui m'a mis à portée d'approcher de votre auguste personne, et l'honneur de lui faire aujourd'hui l'hommage public de mes travaux. Quelle satisfaction n'ai-je pas goûtée. Sire, en voyant croître dans votre âme ce sentiment du vrai, ce goût pour les connaissances utiles, cette justesse d'esprit, dont Votre Majesté fait aujourd'hui un si digne usage pour des objets beaucoup plus importants ? Ces rares qualités, présage heureux de la félicité publique, ont annoncé de
bonne heure à nos peuples tous les biens dont ils jouissent sous votre règne: »
L'idée de voyager à travers les airs n'est pas nouvelle, les anclons y avaient songé, sans indiquer pourtant le moyen à employer pour y parvenir. Bacon est le premier qui parle d'une machine aérostatique munie d'un siège sur lequel l'homme qui s'y place peut par sa propre action imprimer à l'appareil un mouvement tel, que non seulement il se soutient dans les airs, mais qu'il lui est possible de prendre son vol. Au dire de Bacon, cette machine aurait été essayée non sans succès. Il se borne pourtant à la mentionner sans en donner la description. Il y a donc lieu de croire que son récit est la reproduction d'un récit fabuleux.
Vers la fin du dix-septième siècle, le pèreLana se livra à un travail d'esprit pour arriver au même résultat. Sa machine était à voiles et àrames ; elle devait se soutenir dans l'espace au moyen de quatre globes vides d'air. Pour entraîaer un appareil d'un poids aussi considérable, il leur aurait fallu d'énormes dimensions, et, quelle qu'eût été l'épaisseur de leurs parois, ils eussent certainement crevé sous la pression atmosphérique. Inutile d'ajouter que ce rêve d'une imagination peu saine ne reçut même pas un commencement d'exécution.
Au milieu du dix-huitième siècle, le père Gai lien s'ingénia d'un procédé qui lui paraissait merveilleux. Il s'agissait toujours d'un vaisseau, mais celui-là devait contenir, dans ses énormes flancs, la plus grande partie de sa puissance, c'est-à-dire être rempli d'air raréfié. Seulement, pour s'élever de la terre et se maintenir dans les régions èthérées, les dimensions devaient être telles qu'en
longueur et en largeur, elles eussent plus d'étendue que celles de la ville d'Avignon, et qu'en hauteur elles égalassent l'altitude des plus hautes montagnes.
Les esprits en étaient là, quand MM. Montgolfier crurent avoir résolu le grand problème de la navigation aérienne. Tout le monde pensa comme eux, et en présence des essais sérieux qui avaient été faits, l'Académie des sciences nomma une commission pour étudier cette importante question, et lui faire un rapport sur l'appareil de ]Vf, Montgolfier. Cette commission fut composée de Leroy, Tillet, Brisson, Cadet, Lavoisier, Bossut, Condorcet et Desmaret. Elle choisit Leroy pour rapporteur.
Plusieurs expériences furent faites devant elle, et l'on sait que le roi et la reine voulurent assister à celle qui eut lieu à Versailles.
Le rapport de Leroy rend compte de toutes les expériences faites sous les yeux de la commission, au moyen de la raréfaction de l'air par la chaleur; des ascensions de MM. Pilâtre du Rosier, Girond de Villette, d'Arlandes ; de celles aussi que firent MM. Charles et Robert, au moyen du gaz hydrogène que l'on appelait alors air inflammable.
On sait avec quel enthousiasme furent accueillis les premiers essais denavigation aérienne. Tous les spectateurs voyaient une voie nouvelle ouverte aux voyageurs, voie dans laquelle ni les fleuves ni les montagnes ne devaient être un obstacle à la circulation. Bien que les savants académiciens se laissassent moins entraîner par les beaux rêves de l'imagination, ils concevaient euxmêmes de grandes espérances, lesquelles, hélas ! malgré tous les progrès de la science moderne, ne se sont pas
encore réalisées. La commission terminait ainsi son rapport : « Il faut en venir maintenant aux usages delà machine aérostatique, mais ici nous sommes arrêtés par la multitude de ceux qui se présentent ; car il faudrait un volume pour exposer en détail tous ceux que Ton peut employer. Nous nous contenterons de dire qu'on pourra s'en servir pour élever des poids à une certaine hauteur, pour passer des montagnes, pour monter sur celles où jusqu'ici personne n'a pu arriver, pour descendre dans des vallées ou des lieux inaccessibles, pour élever des fanaux pendant la nuit à une très grande hauteur, pour donner des signaux de toute espèce, soit à terre, soit à la mer. Or tous ces usages, ou au moins une grande partie, avaient déjà été imaginés par M. de Montgolfîer. L'aérostat pourra encore être employé dans beaucoup d'usages pour la physique, comme pour mieux connaître les vitesses elles directions des différents vents quisoufflent dans l'atmosphère, pour avoir des électroscopes portés à une hauteur beaucoup plus grande que celle où on peut élever des cerfs-volants; enfin, comme nous l'avons déjà dit, pour s'élever jusque dans la région des nuages et y observer les météores.
« D'ailleurs on sait que tous ces usages se multiplieront encore, lorsque cette machine aura été perfectionnée, et même qu'ils deviendront d'une toute autre conséquence, si on parvient jamais à la diriger. »
Dans son livre ayant pour titre -. — Observations sur les nouvelles découvertes aérostatiques et sur la prohaMlité de pouvoir diriger les ballons, Paris, 1784, in- 8«, Brisson émet des idées qui lui sont propres. En présence de la déception de ceux qui avaient prétendu à
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diriger les ballons, en présence aussi de la iroideur qui commençait à succéder à un enthousiasme prématuré, il cherche les moyens de vaincre les différents courants qui, par leur changement d'impulsion, impriment aux ballons une direction tout autre que celle qui leur est nécessaire pour parcourir l'espace dans un sens déterminé. Jusque-là les rames et les ailes n'ayant servi qu'à les faire pirouetter, Brisson voulait, avant tout, leur donner une position fixe. — « Pour cela, écrivait-il, j'ai imaginé d'adapter, à un de ses côtés, une voile, la plus grande et la plus légère qu'il soit possible, ayant soin de mettre du côté opposé un contre-poids pour lui faire équilibre et maintenir ainsi l'aérostat dans sa position verticale. Je pense qu"oi>doit soutenir cette voile par des tringles plates, pour les rendre plus légères, et posées sur leur champ pour qu'elles soient moins sujettes à plier. Cette voile, que l'on pourrait appeler le gouvernail, étant ainsi réunie à l'aérostat, fera que le tout ensemble sera l'équivalent d'une grande girouette qui.se placera toujours et se maintiendra dans la direction du vent.
« La position de l'aérostat étant fixée, on voit qu'il est essentiel que la force motrice soit variable. Pour la faire varier à volonté, j'ai imaginé d'en faire porter l'appareil sur deux platines rondes de bois ou de métal, réunies ensemble par un boulon qui traverse leurs centres, de façon que la supérieure soit mobile sur l'inférieure. Cette dernière étant attachée avec des cordes ou chaînes à un cercle placé vers l'équateur de l'aérostat, la force motrice sera portée vers la supérieure, laquelle, étant mobile, pourra faire répondre cette force à telle direction
qu'on voudra, et Ton en changera aisément la position par le moyen de deux leviers, qui s'engageront dans les trous qu'on aura pratiqués à la circonférence des platines. Pour éviter les frottements de la première espèce, on placera les rouleaux entre les deux platines.
« Il faut que la force motrice soit capable de vaincre celle du vent sur la surface de l'aérostat, personne n'en doute. Mais c'est sans doute le point le plus difficile. Il faut donc de plus, dans le cas où l'aérostat aura une forme ronde, que cette force puisse agir aux deux extrémités, supérieure et inférieure, afin que l'aérostat ne se renverse pas...
« Après y avoir réfléchi, je n'ai trouvé aucune autre puissance que l'action de la vapeur dilatée qui puisse commodément remplir ces vues. »
Comme moyen d'exécution, il voulait placer sur une des platines un grand fourneau qui pût être chauffé avec des combustibles. De ce fourneau devaient partir des conduits que traverserait la vapeur avec une telle force, qu'il serait facile de vaincre la résistance de Tair et de se diriger comme on l'entendrait.
Brisson ne paraît pas s'être fait une illusion complète, et, tout en le conseillant, des doutes semblent s'échapper de sa plume sur la réussite de son plan. Dans le cas d'un insuccès, il proposait celui de M. Meunier, qui pourtant n'offrait rien de bien pratique. On en jugera par ce court exposé. — Soutenir le ballon à une hauteur voulue, au moyen d'une double enveloppe, l'intérieure étant remplie de gaz. Si le ballon s'élevait trop, on devait faire passer, au moyen d'un soufflet, une certaine quantité d'air atmosphérique entre les deux enveloppes,
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et, par suite, le faire descendre par raugmentation de son poids. — Tel était ce projet qui, je crois bien, resta à rétat de théorie.
Archimède avait bien trouvé le principe sur lequel est basée la pesanteur spécifique des corps solides, mais il n'avait pas étendu sa découverte aux liquides ; d'ailleurs, du principe à l'application usuelle, du problème résolu par le savant à la mise en pratique par le premier venu, il y avait si loin, que bien des siècles s'étaient écoulés sans que la distance qui les séparait eût été franchie. Brisson s'en occupa sérieusement. Déjà, en 1772, il avait publié un mémoire sur cette importante matière, mémoire dans lequel, avant-coureur deLavoisier,il paraissait soupçonner déjà la composition de Teau, puisqu'il la disait composée de parties hétérogèyies.
Pour éviter à ceux qui désiraient connaître le poids spécifique des métaux, la peine de faire des opérations et des calculs, de peser d'abord le métal dans l'air, de le peser ensuite dans l'eau, de déterminer le poids d'eau déplacée, par un chiffre représentant le nombre de fois que ce corps pesait son volume du liquide, il publia, à la fin de son travail, une table où il suffisait de jeter les yeux pour avoir le poids spécifique de chaque métal.
Au mois de novembre 1784, il présenta à l'Académie des sciences un ouvrage beaucoup plus étendu sur la même question. Le rapport en fut fait le 24 du même mois. En avril 1787, il le publia sous ce titre : — Pesanteur spécifique des corps, ouvrage utile à Vhistoire naturelle^ à la pJiysiqiœ, aux arts et au corn-
merce. Paris, 1 vol. ia-4'3, avec 2 planches. Voici le jugement qu'en porte la Biographie universelle :
« Ce tableau volumineux, contenant le résultat d'un grand nombre d'expériences faites avec beaucoup de précision, est encore le plus complet que l'on ait en ce genre; il est comme un livre classique pour les physiciens et les minéralogistes, et on peut le regarder comme le plus important des ouvrages de Brisson. »
On ne pouvait pas parler des poids spécifiques en général, sans, qu'il fût question de l'instrument avec lequel on mesure le poids spécifique des liquides, de l'aréomètre. Jusque-là, celui de Franklin était généralement accepté. Cependant on lui adressait deux reproches: le premier de nécessiter des calculs, peu difficiles, il est vrai, mais qui cependant exigeaient quelques connaissances en arithmétique ; le second, de n'être pas d'une construction bien facile. Des physiciens, Bayle, Le Ratz, Baume, voulurent, en le perfectionnant, le mettre à la portée de tous, sans pouvoir y parvenir. Brisson fut plus heureux. Son aéromètre peut donner, sans calcul, et par sa seule immersion, le poids des liquides ; il n'oiïre d'ailleurs qu'une modification de celui de Fahrenheit, et en laisse tout le mérite à son inventeur. Cet instrument ne diffère guère de celui qui est employé de nos jours que par la traduction et la division des degrés. Dans la crainte qu'il ne laissât à désirer, Brisson, après avoir indiqué les règles de la construction, ne voulait pas qu'elle fût confiée à un ouvrier, sans qu'un physicien y présidât.
La position que Brisson s'était acquise, il la devait
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à un travail incessant et à une contention d'esprit qui ne lui permettaient aucune autre préoccupation. A l'âge heureux où, d'ordinaire, le cœur s'ouvre aux tendres affections ; quand, éloigné des siens, il était naturel que, plus que tout autre, il cherchât à se créer une famille, sa seule passion avait été celle de l'étude. Les années s'étaient écoulées, et son amour pour les sciences, amour exclusif de tout autre sentiment, avait été le même. Ce ne fut qu'à l'approche de la vieillesse qu'il songea à se donner une compagne. Le 24 avril 1775, il épousa mademoiselle Marie-Denise Foliût de FoucheroUes, fille de monsieur Michel Foliot, seigneur de FoucheroUes, et de dame Marie-Anne de la Roche.
Quand les portes de la cour s'ouvraient à deux battants devant le fils d'un horloger, le savant, qui se trouvait chaque jour auprès des princes et des princesses de la famille royale pour leur donner des leçons, devait y avoir ses libres entrées. Aussi ne devons-nous pas nous étonner de voir , lorsqu'un fils vint à lui naître, le roi et la reine en être le parrain et la marraine. Ils furent représentés, aux fonts baptismaux, par monsieur le duc de Villequier, premier gentilhomme de la chambre du roi, et par madame la princesse de Ghimay, dame d'honneur de la reine. Le nom de son parrain et celui qui se rapprochait le plus du nom de sa marraine, furent donnés à l'enfant. On le nomma Louis-Antoine.
Si Brisson se trouvait, à Versailles, dans les bonnes grâces de la cour, à Paris, il obtenait des distinctions qui devaient lui être tout aussi chères. Le roi ayant créé à l'Académie des sciences deux nouvelles classes,
l'une de physique, l'autre d'histoire naturelle, il fut nommé second pensionnaire de la première.
Quoique Tabus en fût bien moindre qu'il n'avait été, deux siècles auparavant, les prélats paraissaient encore trop souvent à la coui% et cumulaient parfois des charges presque incompatiblesavec l'exercice du saint ministère. L'archevêque de Bourges était dans ce cas. Il se partageait entre la Maison de Navarre dont il était le supérieur, et l'administration de son diocèse. Le supérieur et le professeur exposèrent au roi une requête tendant à ce que la chaire de physique expérimentale, établie au collège de Navarre, ne pût à l'avenir être donnée qu'à un membre de l'Académie des sciences. Louis XVI ne fit aucune difficulté d'acquiescer à cette demande. En même temps il donna à Brisson une nouvelle marque d'intérêt. Son traitement fut augmenté de seize cents francs ; six cents francs devaient pourtant être distraits de cette somme, pour être affectés au cabinet des machines.
Il y avait plus d'un quart de siècle que Brisson professait la physique, et il n'avait pas encore publié de livre classique sur son enseignement. Ce ne fut qu'au mois de mars 1789, qu'il se décida à livrer à l'impression ses Principes de physique, Paris, 3 vol.in-8% avec planches. Brisson n'avait nullement prétendu à faire œuvre de savant. Ainsi que l'indique la modestie de son titre, ce livre n'était qu'un traité élémentaire, qu'un ouvrage composé pour l'usage de la jeunesse des deux sexes. Ce ne fut pas moins, au moment où il parut, le traité de physique le plus complet qui eût été écrit jusque-là. On peut même lui reprocher d'être trop étendu, puisqu'il renferme un chapitre traitant des
éclipses et d'aulres parties qui sont du domaine de l'astronomie.
Ses premières pages comprennent une nouvelle nomenclature, qu'avec quelques changements, la science moderne admet encore, nomenclature qui donne l'idée des éléments composant les corps qu'elle exprime. Telle est pourtant la force de la routine et de l'habitude, que plusieurs des vieux mots ont échappé à la proscription dont ils sont justement frappés, et que les hommes les plus compétents les emploient encore, tout en en reconnaissant l'impropriété. La pierre infernale, par exemple, n'a point été détrônée par l'azotate d'argent, pas plus que, pour les mesures, le mètre et ses divisions, au moins dans la conversation, n'ont complètement remplacé le pied.
Le traité de phj-sique élémentaire a eu un règne assez long pour qu'il soit signalé au lecteur. Dans les établissements de l'Université, pendant au moins quinze ans, on n'en a pas connu d'autre. Il a eu trois éditions, la dernière publiée en 1803, Paris, 4 vol in-S", avec planches. L'Académie des sciences avait jugé cet ouvrage très utile et digne d'être imprimé sous son privilège. Le Moniteur (avril 1790) en parle en ces termes :
« Depuis un certain nombre d'années, on a acquis en physique un grand nombre de connaissances nouvelles, qui ont mis à portée de rendre raison des phénomènes de la nature d'une manière satisfaisante.
« M. Brisson a recueilli toutes ces connaissances, à mesure qu'elles ont été acquises ; il s'est assuré de leur réalité par des expériences concluantes, et en a formé
un corps de doctrine, d'où il a déduit un grand nombre de propositions ou de principes au moyen desquels il est aisé de rendre raison des phénomènes.
« C'est cette doctrine quifai t la matière des trois volumes qu'il présente aujourd'hui au public. Toutes les questions relatives à la physique y sont comprises, et il parait que cet ouvrage est le plus complet qui ait été publié jusqu'ici. Mais ce qui en fait le vrai mérite, c'est la clarté et la précision que l'auteur a mises, soit dans l'exposé des phénomènes, soit dans l'explication qu'il en donne. Depuis près de trente ans qu'il enseigne publiquement la physique, il a été à portée de comparer les différentes méthodes, et il a choisi pour son ouvrage celle qui lui a paru la plus propre à être entendue de l'un et l'autre sexe. »
On sait combien les mesures d'étendue, de capacité et de poids variaient, suivant les localités.
Frappé des inconvénients que présentait cette diversité, l'évêque d'Autun avait proposé à l'Assemblée nationale de rendre ces mesures uniformes dans tout le royaume. Pour arriver à une fin si désirable, il fallait trouver la même unité pour toutes les mesures. Brisson n'eut pas cet honneur. Longtemps avant que cette question eût été portée devant l'Assemblée, il s'en était pourtant occupé. — « Peut-être même serait-il à souhaiter, dit-il dans son dictionnaire de physique, que toutes les nations voulussent s'accorder à avoir une mesure commune, qui serait, par exemple, celle du pendule à secondes : par là, on éviterait l'embarras et la difficulté de réduire les unes aux autres les mesures des différentes
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nations. » Il n'était pas le premier à avoir eu la pensée de se servir du pendule comme étalon des mesures ; plusieurs savants l'avaient émise avant lui. Mais elle n'était pas sans soulever de nombreuses objections. La pesanteur, lui disait-on, variant suivant les latitudes, les oscillations du pendule, qui dépendent uniquement de cette pesanteur, doivent varier avec elle. A longueur égale, elles n'auront donc pas la même durée partout. Il faudra allonger le pendule vers le pôle et le raccourcir sous réquateur. Ce ne serait que pour les pays situés dans la même latitude qu'on pourrait prétendre à une mesure uniforme. S'il est vrai qu'à la longueur du pendule qui bat les secondes à Paris, longueur bien déterminée, on pût rapporter toutes les autres longueurs, il fallait pour cela faire les tables des longueurs du pendule battant les secondes sous les autres latitudes, ce qui n'était pas facile à établir d'une manière précise, puis ensuite se livrer à un travail sur les différences qui existaient entre elles. Brisson répliquait qu'on pouvait y arriver d'une manière assez simple: — « Pour cela, on se sert d'une horloge à pendule bien réglée pour le temps moyen, et l'on compte le nombre d'oscillations que le pendule d'expérience, c'est-à-dire celui sur qui la pesanteur agit, a fait, pendant que le pendule de Tborloge a battu un certain nombre de secondes. Les carrés du nombre des oscillations que le pendule de l'horloge et le pendule d'expérience font en un temps égal donnent le rapport entre la longueur du pendule d'expérience et celle du pendule simple qui ferait ses oscillations par la seule force de la pesanteur, et qui serait isochrone au pendule composé de l'horloge, et qui, par conséquent,
battrait les secondes dans la latitude où l'on fait l'expérience, et cette longueur est celle du pendule que l'on
cherche. »
La proposition de Brlsson ne fut point adoptée, mais il ne faut pas croire qu'elle n'eût rencontré que dédain et mépris.
Dans la séance du 26 mars 1790, Talleyrand s'exprimait ainsi r — « Vous savez que les unités que l'on peut employer se réduisent à trois : le pendule, le quart du cercle de l'équateur et le quart du méridien terrestre. » Le 8 mai 1790, la commission nommée par l'Assemblée Nationale , en vue d'une entente avec l'Angleterre, demande que cette Assemblée, « décrète que le roi sera supplié d'écrire à Sa Majesté britannique et de la prier d'engager le parlement d'Angleterre à concourir avec l'Assemblée Nationale à la fixation de l'unité naturelle des mesures et des poids ; qu'en conséquence, sous les auspices des deux nations, des commissaires de l'Académie des sciences pourraient se réunir en nombre égal avec des membres choisis de la Société de Londres, dans le lieu qui sera jugé respectivement le plus convenable pour déterminer à la latitude de 45°, ou toute autre latitude qui pourrait être préférée, la longueur du pendule et en déduire un modèle invariable pour toutes l'es mesures et les poids. »
Enfin, dans sa séance du 25 novembre 1792, l'Académie des sciences divisa le travail de l'unité des poids . et mesures en cinq parties, pour chacune desquelles elle nomma une commission — « L'objet de la troisième, dit Lalande dans son rapport, est d'observer la longueur du pendule à secondes, prise à 45 degrés de latitude et au
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bord de la mer, pour trouver ensuite le nombre d'oscillations que ferait en un jour un pendule simple, égal à la mesure conclue de la grandeur de la terre. »
Dans l'intention. que le nouveau système fût généralement adopté, et aussi pour s'éclairer de leurs lumières, l'Académie des sciences fit appel aux savants étrangers qui ne leur refusèrent point leur concours. Après de nombreux travaux, après que l'arc du méridien entre Dunkerque et Lisbonne eut été mesuré, le mètre fut le seul étalon de toutesles mesures. Etant la dix-millionième partie du quart du méridien, il représente trois pieds 11 lignes 3/10 de l'ancienne mesure. Cette unité différait fort peu de celle proposée par Brisson, qui est de 0'",9,938,267. L'Assemblée Nationale l'adopta, le 10 germinal an III (7 avril 1795). Son application à toutes les mesures n'eut cours qu'en l'an VII (1799) ; le système métrique ne devint le système légal qu'à partir du 2 novembre 1801, et cependant, dans l'édition de son traité de physique qui parut en 1797, Brisson donne déjà des tables complètes des mesures anciennes converties en mesures nouvelles : elles se trouvent en regard des cours des autres. Un décret impérial, en date du 12 février 1812, adapta au système métrique les dénominations et les divisions anciennes, tout en les conservant dans le langage et dans les actes. Le nouveau système mit bien longtemps à se vulgariser. Ce ne fut qu'à partir du premier janvier 1840, que la loi du 4 juillet 1837, qui rendait obligatoire l'emploi des nouvelles mesures, reçut son exécution dans la France entière. Espérons que le système métrique s'étendra bientôt dans toute l'Europe.
Dans les travaux de l'Académie des sciences sur le
nouveau système , nul ne déploya plus d'ardeur que Brisson. Membre de la commission qui en était chargée, il en fut exclu en 1793. Cette mesure était d'autant plus inique que le motif qui la provoqua était des plus honorables. Le bon souvenir que l'ancien professeur des Enfants de France conservait à la famille royale, en fut la seule cause. En 1799, réparation de cette injure lui fut faite^ il rentra dans la commission, dont il n'aurait jamais dû sortir.
Voici comment, dans sa notice, Delambre s'explique à ce sujet :
« Quand l'Académie fut chargée de tous les travaux relatifs au nouveau système, M. Brisson fut nommé, avec MM. Tillet et Vandermande, pour comparer, avec la toise et la livre de Paris, toutes les mesures de longueur, de superficie ou de capacité, et tous les poids usités en France, travail immense, dit avec raison l'historien de l'Académie, et dans lequel le patriotisme soutiendra toutes les forces. M. Brisson s'y livra seul, avec ce zèle dont il avait déjà donné tant de preuves. Ce projet n'eut pourtant pas son entière exécution ; on laissa depuis à chaque département le travail de ces comparaisons qui pouvaient s'y faire presque aussi bien et à moins de frais ; mais M. Brisson s'en était longtemps occupé, et ce travail obscur autant que pénible aurait dû lui faire trouver grâce aux yeux de ceux qui, en décembre 1793, rayèrent de la liste de la Commission des poids et mesures tous ceux dont ils ne crurent pas avoir un besoin indispensable pour achever l'opération. M. Brisson, qui pouvait avoir hérité de son aïeul une partie de son attachement à la cause des
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rois, était d'ailleurs trop sincère et trop franc pour n'avoir pas laissé voir qu'il était loin d'approuver sans réserve tout ce qui se faisait alors. Il fut donc raj'é, quoique plus nécessaire que jamais, pour l'exécution du nouveau plan qu'on voulait réaliser, avec une célérité révolutionnaire. Réintégré en 1799, il fut chargé de faire, avec Borda, l'étalon provisoire du mètre, et reprit sa comparaison des mesures ; et ses résultats, déposés au bureau de l'agence, ont été d'une grande utilité pour la confection des tables et des instructions publiées par le Ministre de l'intérieur. »
Brisson fut du nombre de ces savants qui, uniquement occupés des grands problèmes de la science, restent étrangers aux luttes ardentes des partis. Il ne prit point part aux discussions violentes de la presse et de la tribune, il ne se laissa point emporter par la tourmente révolutionnaire qui ensanglanta la France. Mais ^ l'homme ne resta point indifférent aux terribles événements qui s'accomplissaient, et quand Louis XVI et Marie-Antoinette portèrent leur tète sur l'échafaud, son cœur fut en proie aux plus vives douleurs. Déjà il avait été frappé cruellement dans sa tendresse de père. L'enfant dont le roi et la reine avaient été le parrain et la marraine, la mort le lui avait ravi, lorsqu'il n'avait encore que sept ans. Toutes ses affections se concentrèrent alors sur sa femme et sa fille ; mais fil était vieux, et l'avenir, comme le présent, était cou- ^vert d'un ciel sombre qu'illuminaient les éclairs de la tondre. Il demanda des forces au travail, ce grand îonsolateur des âmes, dans lequel il trouva encore [quelques joies sur la terre. Le règne de Robespierre et
celui de la Terreur étaient passés, Monge était ministre, les portes du haut enseignement, fermées pendant quelque temps, venaient de se rouvrir, et plusieurs de ses collègues de l'ancienne Académie des sciences y prenaient place. Brisson fut de ce nombre.
Le premier décembre 1794, il fut nommé professeur de physique et de chimie aux écoles centrales de Paris.
La chimie, quand, après la mort de Réaumur, il avait voulu commencer à l'étudier, ne l'avait pas d'abord entièrement séduit.
« Les savants en chimie, dit-il quelque part, avaient des opinions très différentes les uns des autres, et souvent diamétralement opposées. Cela n'est pas étonnant, ils n'avaient aucun point fixe d'où ils pussent partir. Les uns regardaient comme être composé ce que d'autres regardaient comme être simple, tel que le soufre ; les uns regardaient comme être simple ce que d'autres regardaient comme être composé, tel que l'air... Ne sachant donc de quel côté me tourner, j'abandonnai la partie. »
Mais il se reprit à son étude, lorsque, par l'analyse des corps, elle eut fait, en d'habiles mains, des progrès incontestables ; lorsque , grâce à des travaux d'un grand mérite, au lieu de rester pleine de vagues théories reposant sur des expériences mal faites, elle fut devenue une science exacte. «Aussi, ajoute Brisson, au renouvellement de cette science, mon ancien goût pour elle s'est aussi renouvelé ; je m'y suis livré avec zèle, et je lui ai donné tous les moments que la physique m'a laissés libres. Je m'en suis su bon gré, car.
ayant été nommé professeur de physique à l'école des Quatre-Nations, et la lo^ chargeant ce professeur d'enseigner en même temps les éléments de chimie, je me suis trouvé par là en état de remplir les fonctions de cette place, ce qui n'aurait pas pu être, si je n'avais eu aucune connaissance en chimie. »
Brisson ne s'en tint pas là. Dans la crainte que ses auditeurs, au lendemain de son cours, ne se rappelassent pas bien ce qui leur avait été enseigné la veille, il voulut qu'ils eussent sous les yeux un livre propre à leur faire retrouver facilement ce qui avait pu échapper à leur mémoire, au lieu d'être dans l'obligation de l'aller chercher dans des ouvrages, fort savants, sans doute, trop savants peut-être pour leurs connaissances, et où ne se trouvaient pas disposés dans l'ordre où il les professait, les éléments de la science. C'est dans cette intention qu'après avoir mis à contribution Lavoisier , Guyton , Ghaptal , BerthoUet, Fourcroy, Yauquelin et d'autres savants chimistes, il publia (17 août 1797) son Traité élémentaire d'histoire naturelle et chimique des substances minérales à Vusage des Écoles centrales.
Les différentes académies avaient été supprimées en 1793. Au mois d'octobre 1795, elles furent réorganisées et ne formèrent plus qu'un corps, qui prit le nom d'Institut de France. Il comprenait trois classes : sciences physiques et mathématiques, sciences morales et pratitiques, littérature et beaux-arts. La première comptait dix sections, la seconde six, la troisième huit.
Le 21 décembre 1795, Brisson fut nommé membre de l'Institut, classe de physique.
L'année suivante, avec la collaboration de son collègue Leroy, il faisait un rapport à l'Institut sur le thermomètre métallique de Régnier. Leroy et Brisson se montraient très favorables à cet instrument qu'ils disaient pouvoir servir avantageusement dans les voyages vers les Pôles, où les liqueurs des thermomèires d'usage pourraient courir risque de se geler.
Les grands services que Brisson avait rendus à la science ne furent pas méconnus, et plus d'une fois l'État lui en donna des témoignages. La fermeture de l'Académie et celle des écoles, d'autres événements qui détournèrent les esprits àe l'étude des sciences et des lettres, avaient mis bon nombre de savants et de littérateurs dans l'état le plus précaire. La Convention vint à leur secours. Dans l'allocation qu'elle leur accorda, au mois de janvier 1795, Brisson fut compris pour une somme de trois mille francs.
En 1801, Chaptal était ministre de l'intérieur. Nul n'était plus compétent à apprécier le mérite des ouvrages de Brisson et de son enseignement ; aussi lui assura-t-il, sa vie durant, son traitement de professeur. Enfin, le 23 septembre 1805, l'empereur le nomma professeur des première et deuxième classes de mathématiques au lycée Bonaparte.
On ne pouvait guère espérer que Brisson conservât longtemps la chaire à laquelle il venait d'être appelé. Arrivé à une extrême vieillesse (il avait atteint sa quatre-vingt-deuxième année), le temps qui lui restait à passer sur la terre devait être de courte durée. Au mois de mars 1806, à la suite d'une attaque d'apoplexie, ses forces s'affaiblirent, son intelligence s'éteignit , la
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mémoire des mots lui fit complètement défaut ; les seuls qu'il prononçât encore quelquefois étaient empruntés au patois vendéen, dont la langue ne lui avait été familière que dans son enfance et sa première jeunesse. En même temps, son caractère s'aigrit et devint intraitable. Lui, jusque-là, si bon, si affable, si doux, se montra de jour en jour plus difficile et plus acariâtre. On le transporta à son château de Broissy, près Versailles, où sa femme, constamment assise à son clievet, lui prodigua les soins les plus affectueux. Seule, elle pouvait l'approcher, tout autre lui était un sujet d'irritation. Il s'éteignit le 23 juin, pleuré des siens, auxquels il avait donné de longues marques de tendresse, regretté de ses amis, qui, tous, n'avaient eu qu'à se louer de la sûreté de ses relations.
Peu d'existences ont été plus occupées et mieux remplies que celle de Brisson. Pour lui le travail fut une loi à laquelle il ne chercha jamais à se soustraire, et qu'il accepta comme le plus grand des bienfaits. Que d'années il dut consacrer à l'étude ! Avant d'enseigner, il lui fallut apprendre ; avant d'écrire, il dut se bien pénétrer des parties sur lesquelles il a laissé des traités. Il n'en est pas des sciences comme des lettres : les lettres se traitent souvent au courant de la plume; les sciences demandent de profondes méditations, une longue étude, des expériences, à l'aide desquelles on peut combattre ou soutenir les théories. Brisson ne s'arrêta que lorsque les forces du corps et de l'esprit vinrent à lui manquer à la fois.
Nous avons parlé de ses principaux ouvrages ; il en est d'autres qui ne lui appartiennent pas en propre, mais
auxquels il prit une part, tels que le Mémoire sur le premier essai du grand verre ardent de Trudaine établi au jardin de l'infante^ au commencement du mois d'octobre de l'année 1774, le Mémoire sur le pouvoir réfringent des liqueurs, soit simples, soit composées ; d'autres encore, mentionnés dans la Biographie universelle, et qui ne sont pas tombés sous nos yeux \ Sans doute on ne lit pas aujourd'hui des livres que les progrès de la science ont relégués dans le fond le plus obscur des bibliothèques, mais, pour cela, il ne faut pas rabaisser le mérite de leurs auteurs. Quand un monument est achevé, le regard s'arrête sur le faîte de l'édifice, sans aller chercher la base sur laquelle il s'appuie, et pourtant la main qui a posé la première pierre a partagé les mérites de sa construction. — « Quand, dit Brisson, les fondements d'une révolution sont une fois jetés, c'est presque toujours dans la génération suivante que la révolution s'achève, rarement en deçà, parce que les obstacles périssent plutôt que de céder ; rarement au delà, parce que les barrières une fois franchies, l'esprit humain va souvent plus vite qu'il ne veut lui-même, jusqu'à ce qu'il rencontre un nouvel obstacle qui l'oblige à se reposer pour longtemps. » Pensée bien plus juste encore pour les révolutions politiques et sociales que
* Brisson a été l'éditeur de La présence corporelle de l'homme en 'plusieurs lieux, par l'abbé de Lignac, Paris 1764, in-12. Il a fourni à l'Académie des sciences plusieurs mémoires, qui sont insérés dans le recueil de cette compagnie. On lui attribue: Lettres de deux Espagnols sur les manufactures, les greniers d'abondance, les comtnunautès
d'arts et métiers Vergera, Lyon, 1769, in-12; et une instruction
sur le blanchissage des toiles de chanvre et de lin (sans date, in-8° ; Biographie universelle de Michaud).
pour les révolutions de la science ! Ce qui n'empêche pas que, pour laisser une œuvre imparfaite et inachevée, les hommes de la génération première n'en ont pas moins droit à la reconnaissance de la postérité. Quoique, à l'exemple de Lien d'autres savants, Brisson se soit concentré d'une manière presque exclusive dans les sciences, objet de sa prédilection, il avait des aspirations plus hautes encore, il songeait à la société, et voulait, pour elle, un enseignement qui pût l'élever et la moraliser. On en jugera par les lignes suivantes sorties de sa plume, et par lesquelles nous terminons cette notice : — « Je suis certainement bien éloigné de mépriser aucun genre de connaissances, mais il me semble qu'au lieu d'avoir au collège royal deux chaires pour l'arabe, qu'on n'emploie plus ; deux pour l'hébreu, qu'on n'apprend guère ; deux pour le grec, qu'on apprend assez peu et qu'on devrait cultiver davantage ; deux pour l'éloquence, dont la nature est presque le seul maître, on se contenterait aisément d'une seule chaire pour chacun de ces objets, et qu'il manque à la splendeur et à l'utilité de ce collège une chaire de morale, dont les principes bien développés intéresseraient toutes les matières ; une de droit public, dont les éléments mêmes sont peu connus en France ; une d'histoire enfin, qui devrait être occupée par un homme tout à la fois savant et philosophe, c'està-dire par un homme fort rare.»
PIEME BRISSOT
Si nous ne savions pas à l'avance que, de tout temps, mais particulièrement au XVP siècle, la poésie, abusant de la permission qui lui a été donnée de sortir du cercle de la vérité pour se complaire aux rêves de l'imagination, tantôt voyage au pays des chimères dans la description des choses , tantôt s'arrête aux hommes pour exagérer leur force ou leur faiblesse, leur science ou leur ignorance, leurs vertus ou leurs vices , nous devrions considérer Brissot comme un des plus grands génies que la terre ait enfantés. Cent ans après sa mort, un savant médecin, René Moreau, publia une édition nouvelle du seul petit ouvrage qu'il nous ait laissé, et, aussitôt, les poètes de la Faculté, — Apollon est le père des Muses, comme il est le dieu de la médecine, — de célébrer à l'envi, dans des vers dont ils empruntent les accents à la langue de Virgile, et l'œuvre et l'écrivain.
C'est d'abord Denys Guérin, qui l'appelle « la Splen-
deur de la médecine, le yéritable Apollon, l'honneur et la gloire de la Faculté.
« Il n'y a pas d'astre qui puisse t'être comparé ; tu brilles sur la médecine, comme la constellation de la Petite-Ourse brille sur la mer S >
Puis vient Turnèrius, partageant son admiration entre Brissot, dont le livre allait périr, et Moreau, qui l'a tiré de l'oubli :
« Les écrits de Brissot, dignes de passer à la postérité, gisaient abandonnés comme une perle fine dans de sales immondices. Un livre si remarquable allait, par l'incurie de notre siècle, disparaître peut-être au milieu d'ignobles chiffons. 0 Moreau ! tu n'as pas voulu que ce crime s'accomplît. D'une main magistrale, tu l'as rendu à la lumière, et l'honneur lui est revenu en même temps. Ton génie ajoute encore à son mérite, et son éclat est plus grand qu'il ne l'était auparavant. De même qu'un diamant a toujours sa valeur quoiqu'il soit dans sa gangue, mais devient plus précieux quand il a été poli par uii habile ouvrier ^ »
* Petreus splendor medicorum, verus ApoUo, Et decus et nostri gloria rara Ghori.
Brissote, ô sidus quovis prsestaatior astro
In medico fulges seu cynosura mari.
^ Cedro digna, diu, Brissoti scripta manebant,
Ut rara obscœno gemma sepulta luto, Tarn cultus potuit (pro nostri incui'ia stecli)
Inter quisquillas peuè perire liber.
Non sines hoc, Moreile, neias, atque arte magistro
Das operi lucem, restituisque decus ;
Renchérissant sur tous les autres^, Moreau ne se contente pas de l'édition qu'il publie, il l'annote de sa main, et la fait précéder d'une pièce de vers, vrai modèle du genre hyperbolique :
« Sur la résurrection de Brissot dans la centième année après sa mort. Il mourut, en eflFet, dans l'année 1522 et il ressuscita dans l'année 1622.
« Lorsque la Grèce croit que le phénix va renaître de ses cendres, elle reste dans une sorte de contemplation pour le voir au moment où il va revivre. Mais, une fois mort, ce n'est qu'après dix siècles qu'il est appelé à une vie nouvelle, tant cet enfantement est pénible.
« Brissot, cet autre phénix, la fleur et l'orgueil de la Faculté, ne met pas tant d'années à revenir au monde ; il reparaît dans les limites d'un siècle, plus brillant qu'autrefois, le front étincelant d'une nouvelle auréole ; soit que la terre de Paris lui soit plus favorable que ne l'est au phénix la terre d'Arabie, soit que la lumière de notre soleil lui soit meilleure. Un seul siècle s'est écoulé, ô Lutèce ! et voilà que ton Brissot, la gloire incomparable de l'école, revit avec une splendeur nouvelle.
« Vous n'osez pas proclamer sage quiconque n'a pas reçu la consécration de cinq siècles, et vous voulez que l'éternel oiseau ne revive qu'au bout de mille ans ; mais cela n'est plus de mise parmi nous, la
Ecce tuo tersum ingenio locupletius exit,
Majorque est illi quàm fuit ante nitor. Gara suo pretio est, turpe licet abdita saxo
Cai'ior avtifici gemma proplita maïui.
terre de France enfante un prodige plus étonnant ', »
Pierre Brissot, professeur de philosophie et de médecine à l'Université de Paris, est né à Pontenay-le- Comte, en 1478. Parmi les hommes distingués que le Bas-Poitou a donnés à la France, c'est un des premiers noms qui, par sa date, se rencontrent sous ma plume. Il est un de ceux qui ouvrent cette ère savante dont la ville qui lui donna le jour doit être fière et où il n'occupe pas la dernière place.
Son père, avocat de mérite et grand homme de bien, prit un soin extrême de son enfance, et, pour que le fruit devînt exquis à sa maturité, s'attacha à le cultiver
* In restitutum Brissotum.
Anno ah ejiis obltu centesimo: obiit eaim anno 1522, rcstituitur anno 1622.
Grsecia Plieenicis redituris suscipit ortus.
Dum cinere ex imo surgere crédit avem, Non iiisi post decimum renovatur mortua sfeclum
Hœc Yolueris, tantœ molis obitur opus ! Tam multos phœnix non fit redivivus in annos
Brissotus, medici flosque decus Ghori, -
Uno contentus sseclo formosior exit,
Ora gerens nitidis conspicienda notis, Seu qiiod Panchaicâ melior Luteetia terra,
Seu magis eximium luceat axe jubar.
In micat exacto, tuus, ô Lutsetia, sœclo
Brissotus, medicse gloria rara Scliolse.
Non nisi qui quinto sapientem dicitis £evo
Et decimo œternam surgere vultis avem.
Parcite, nam nostris non sunt bsec congrua terris ;
Nescio quid majus GalliEC terra parit.
dans sa Heur. René Moreau, auquel nous ferons de nombreux emprunts, nous apprend que de bonne heure il s'attacha à développer son intelligence et fut son premier maître. Au sortir du berceau il s'en empara et voulut que nul autre que lui ne commençât son éducation. Les dispositions extraordinaires que le jeune élève montrait pour les sciences trouvèrent un aliment dans les vastes connaissances dont l'esprit de son professeur était orné. L'enfance de Pierre Brissot eut donc un caractère tout particulier. « A l'âge en effet où d'autres se laissent prendre à l'appât d'un gâteau, s'occupent de poupées, se plaisent aux jeux de noix et se vantent de leurs espiègleries, lui, au contraire, s'arrêtait devant les peintures, avait grand plaisir à regarder un tableau, caressait les livres, se plaisait à former des lettres, préférait, enfin, les choses sérieuses aux amusements puérils \ »
Ces heureuses dispositions se développèrent bien vite, et, dans ses humanités, Pierre Brissot fit de tels progrès qu'il laissa bien loin derrière lui tous ses condisciples. Son père alors songea à compléter ses études en l'envoyant à Paris suivre les cours de l'enseignement supérieur.
Quoiqu'elle eût traversé sous Louis XI, qui ne l'aimait guère, des jours d'épreuves et d'angoisses, l'Université, cette fille aînée de nos rois, n'avait encore rien perdu de
* Cum enim in œtate ferri soleant in crustulà, gestire in puppis, ridere iu niicibus, et in nequitiis gloriari, ille contra iramorari pictui'is, siimilacris allici, blandire lil^ris, effonnaudis litterisdelectari, et in hujusce modi rébus seriis potius qiuun ludis piKirilibus deliciari. (René Moheau.)
ses privilèges. Le grand aplanisseur avait eu la prètention de s'ingérer dans ses affaires, et, dans la discussion entre les réalistes et les nominaux, s'était fait casuiste au profit des premiers, en rendant une ordonnance qui prononçait l'exclusion de l'Université et même le bannissement contre tout maître qui enseignait les doctrines des seconds. Des hommes il avait étendu sa proscription jusqu'aux livres ; personne n'en pouvait prendre connaissance. Enchaînés dans des bibliothèques dont les portes étaient fermées, leur vue était même interdite au public. Cette rigueur contre les nominaux ne fut que passagère; bien avant l'avènement de Charles VIII au trône, toute liberté d'enseignement était rendue à l'école naguère persécutée, et la police laissait circuler ses livres.
Louis XI avait porté à l'Université un autre coup qui lui avait été plus sensible, en restreignant l'élection du Recteur à un regnicole, en forçant le célèbre Gorneilllf Houdendick à se démettre de cette charge, sous prétexte qu'il était Flamand. Cette interdiction ne lui survécut pas. Sous son successeur, l'Université rentra dans la plénitude de ses droits *.
A part cette restriction dans le choix de son chef, l'Université conservait ses prérogatives : toutes les places y étaient électives ; celle de Recteur, se renouvelant tous les trois mois, devenait par ce seul fait une
* Les nominations à l'élection se consei'vèrent même pendant une partie du XVIIIe siècle. Bien qu'à cette époque, ils eussent perdu beaucoup de leurs privilèges, les étudiants de l'Université choisissaient encore leur Recteur. En 1739, ils appelèrent à en remplir les fonctions un jeune homme de leur âge, l'abbé de Ventadour, qui n'avait que vinst-dcux ans.
cause incessante d'intrigues et de cabales. L'Université, comme nous l'avons dit dans notre étude sur Pierre Bersuire, avait en outre sa juridiction particulière, juridiction souvent bien indulgente pour ceux qui étaient traduits devant son tribunal. Elle jouissait de grands pouvoirs, avait le monopole de l'enseignement, sa place aux Etats généraux, et n'était un appui pour la royauté qu'à la condition que celle-ci ne touchât pas à ses privilèges.
L'Université possédait d'ailleurs des armes puissantes dont elle savait se servir au besoin. Se croyait-elle attaquée dans ses droits , elle interdisait les sermons jusqu'à ce qu'elle y eût été rétablie. C'est ainsi qu'elle agitquand, d'accord avec le pape, le roi voulut frapper ses membres d'un impôt. Loin de se soumettre à l'autorité royale, le corps tout entier résista à l'atteinte portée à ses immunités, encouragé par la Faculté de théologie qui avait déclaré nulle la bulle d'excommunication lancée par le pape. Ses membres avaient aussi des prérogatives honorifiques. Dans toutes les cérémonies publiques, et en particulier dans les processions, leur place était réservée ; le Recteur y marchait à côté de l'évêque. Charles VIII enfin avait pris ce corps en si grande estime qu'on le vit plus d'une fois honorer de sa présence les séances où se discutaient les thèses pour le doctorat. Ce ne fut qu'après le concordat de Bologne que sa voix ne fut plus écoutée. François I^^ ayant sacrifié, dans un intérêt personnel, la Pragmatique Sanction, il fut passé outre sur l'opposition qu'y fit l'Université.
En 1495, au moment où Brissot devenait un de ses écoliers, des réformes un peu tardives et des^enues in-
dispensables lui avaient ètè imposées. Un règlement, en date de 1488, y avait interdit les danses, les chansons obscènes, les travestissements sous lesquels les choses les plus respectables étaient le moins respectées. Il avait été défendu aux écoliers de marcher en tète des processions, où ils se permettaient des désordres aussi graves que ceux qui, près de 300 ans plus tard, au moment où l'esprit de tolérance pénétrait dans la société, conduisirent au supplice l'infortuné Labarre. L'entrée du Préaux Clercs, arène journalière des duels les plus sanglants, leur avait été également interdite ; enfin, si l'on tolérait encore les représentations théâtrales dans lesquelles les écoliers remplissaient des rôles, il fallait, avant d'être jouée, que la pièce eût été soumise à la censure. Il est vrai que, si nous en jugeons par ce qui nous est resté des pièces dont ils autorisaient la représentation, personne ne pourra accuser les censeurs d'avoir été trop sévères. Il arriva même un jour que la censure s'endormit tout à fait. Les écoliers, plus irrespectueux que jamais, en profitèrent pour faire paraître sur la scène toute la Faculté de théologie qu'ils criblèrent de leurs traits les plus piquants. Le scandale fut tel, que l'Université tout entière s'en émut, et qu'en 1521, les trois Facultés supérieures réunies interdirent la scène comique aux écoliers. ^
Mais l'Université portait dans son sein d'autres éléments de discorde. Au trop peu de durée des fonctions de recteur, source continuelle de tumulte et de luttes se joignait le mode d'enseignement. Dans les argumentations publiques, tout ne se passait pas de la manière la plus parlementaire, et la faiblesse des maîtres char-
gès de présider aux discussions, laissait toute liberté aux plus grands écarts. A en croire Vives, « on criait à s'enrouer, on se prodiguait les grossièretés, les injures, les menaces ; on en venait aux coups de pied, aux soufflets, aux morsures. La dispute dégénérait en rixe, et la rixe en combat ; des blessés et des morts restaient sur le carreau. »
C'était surtout la philosophie qui passionnait les esprits. Les questions de morale devenaient l'objet d'une controverse si animée, que le pugilat était presque toujours de la partie. Les choses en vinrent au point que les argumentations publiques furent interdites et que la plupart des Principaux de collège les enfermèrent dans leur maison.
Tout l'enseignement universitaire était compris dans les quatre Facultés : Faculté de Théologie, Faculté des Arts, des Sciences et des Lettres ; Faculté de Droit et Faculté de Médecine. La philosophie était toujours celle d'Aristote, l'Université, depuis sa fondation, n'en n'ayant jamais professé d'autre. La théologie et la scolastique avaient bien eu la prétention de la dominer et de la renfermer dans un cercle dont elle ne pût pas sortir, mais elle s'y était trouvée assez au large pour enfanter plus de sectes que la Grèce n'en avait jamais mis au monde. D'ailleurs, elle avait été souvent mal comprise, et si, avec saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin, on l'avait vue reparaître dans toute sa pureté, l'école arabe, qui eut la prétention d'être l'école péripatéticienne par excellence, comme nous la verrons en médecine prétendre à l'héritage d'Hippocrate et de Galien, vint au contraire la défigurer ; il s'y mêla je ne
sais quelle science occulte et mj'stérieuse ; la cabale et la magie envahirent l'Italie et l'Allemagne ; plusieurs y associèrent l'astrologie et l'alchimie.
La raison finit par protester contre ces extravagances ; une réaction eut lieu en faveur de la philosophie d'Aristote, dans ce qu'elle avait de plus vrai et de plus élevé. Un grand événement lui vint en aide. Si la prise de Constantinople avait été un malheur pour la civilisation en Orient, au point de vue de la science, elle fut un bonheur pour l'Occident. Les savants bysantins s'enfuirent devant les cohortes des barbares, et, pour la plupart, vinrent en Italie, emportant avec eux les ouvrages des philosophes grecs que l'on ne connaissait plus en Occident, tant ils y avaient été défigurés par des traducteurs ou des copistes infidèles. La découverte de l'imprimerie les répandit rapidement et les mit à la portée de tous ceux qui voulurent en faire une étude sérieuse. Ils eurent de glorieux interprètes, dont plusieurs quittèrent l'Italie pour venir en France se livrer à l'enseignement. La scolastique, si longtemps en faveur, disparut devant eux. Son principe excessif d'autorité, ses formes si singulières, son style burlesque, l'écartèrent sans qu'elle eût été sérieusement attaquée. Elle mourut de sa bonne mort. La pédagogie, quoi qu'on en ait dit, devait lui survivre.
La philosophie n'avait donc pour le mom.ent qu'une école dans l'Université de Paris, l'école péripatéticienne revenue à sa source. Nous verrons tout à l'heure que la discorde ne tarda pas à y pénétrer. En dehors de l'enseignement, les fortes croyances s'ébranlaient dans la société. Avec Rabelais, allait naître la raillerie auda-
cieuseet impie ; le scepticisme n'attendait pas la venue de Montaigne pour lever la tête, et, aux yeux de l'observateur attentif, il était évident qu'en même temps que le champ de l'intelligence s'agrandissait, une révolution allait s'accomplir dans les esprits.
Avec son goût pour l'étude et ce que nous savons déjà de son caractère, on pense bien que Brissot ne se mêla point à cette jeunesse tapageuse qui, de tout temps, a fait le désespoir des maîtres et des parents. Venu à Paris pour y suivre les cours de philosophie, il s'attacha aux leçons d'un professeur célèbre, auquel personne alors ne contestait le premier rang dans l'enseignement. Villemor, c'est le nom du maître dont je veux parler, avait les connaissances les plus étendues. Non seulement il cultivait les lettres, mais il était versé dans toutes les sciences et avait une inclination toute particulière pour la médecine, qu'il devait embrasser un jour.
Entre le savant professeur et l'élève intelligent et laborieux des rapports journaliers ne tardèrent pas à s'établir. Voyant Brissot si assidu et si attentif à ses leçons, si tourmenté du besoin d'apprendre, marchant avec une grande persévérance à la découverte de la vérité, faisant enfin de remarquables progrès dans l'étude de la philosophie qu'il lui enseignait, Villemor se prit d'une grande amitié pour ce jeune homme et l'admit dans son intimité. Il n'avait pas tardé à remarquer son aptitude toute particulière pour les sciences naturelles, et il était convaincu qu'il s'y ferait un nom, si elles devenaient jamais l'objet de ses études.
Il chercha donc à lui faire comprendre qu'un ma-
gnifique avenir l'attendait dans cette carrière ; qu'il lui appartenait plus qu'à tout autre de lui rendre son ancienne splendeur et d'y ajouter encore. Yillemor n'eut pas besoin de grands efforts pour entraîner Brissot vers une science où le portaient son goût et son inclination. D'ailleurs, pour beaucoup d'esprits, la philosophie et la médecine, loin d'être exclusives, ne pouvaient pas marcher l'une sans l'autre. Aristote, le prince des philosophes, avait étudié la médecine, et Galien, après Hippocrate, le prince des médecins, s'était adonné à la philosophie. Les médecins arabes eux-mêmes, à leur tête Avicenne et Rhazès, que Brissot ne devait pas tarder à combattre, avaient eu la prétention de posséder et d'enseigner ces deux sciences.
Le maître et l'élève suivirent la même voie dans leurs études,, et lorsque, en 1510, le premier se fit recevoir docteur en médecine, il y avait déjà six ans que le second professait la philosophie. Il n'en avait que 26 lorsqu'il fut appelé à remplacer Yillemor dans sa chaire. La foule attentive des écoliers qui accourut à ses leçons prouva qu'il était à la hauteur de la p@«ition qui lui était faite. Toute sa personne d'ailleurs lui attirait la sympathie de son auditoire. Si son visage était un peu austère, l'élégance et la distinction de son geste, sa voix haute et vibrante, sa parole d'abord un peu lente, mais se précipitant et devenant entraînante à mesure qu'il s'animait, donnaient à son enseignement un charme tout particulier.
Il ne faut donc pas s'étonner si, comme professeur, il obtint un grand succès.
On publiait alors à Venise une édition complète des
œuvres d'Aristote ; Brissot s'en empara pour démontrer que les Arabes, qui en avaient fait plusieurs traductions dans leur langue, n'y avaient rien compris et que c'était une étude à recommencer pour ceux qui les avaient crus sur parole. Attaqués de bien des côtés, les Arabes furent battus sur toute la ligne ; mais la division ne tarda pas à pénétrer dans le camp des vainqueurs. Deux systèmes se trouvaient en présence : le premier, fondé sur la théologie, le second sur l'histoire naturelle. Les Alexajidristes et les Averroïstes reparurent, les uns prétendant que les deux sciences se trouvant en opposition,tout devait céder aux principes de la théologie ; les autres ne consentant pas à humilier la raison devant le dogme de l'autorité. Les médecins, portés en général vers le naturalisme, entendaient conserver toute leur indépendance, tandis que les théologiens, soupçonnant d'hérésie tout ce qui paraissait porter la moindre atteinte aux croyances de l'Église, auraient volontiers appelé sur la tête de leurs adversaires les foudres de Rome.
Brissot, s'il faut en croire René Moreau, se rangea du côté des théologiens. Sa passion poui' l'histoire naturelle et les sciences exactes s'inclina devant la tradition, la guerre qu'il faisait à la doctrine des Arabes l'entraînant au point de le rendre infidèle à ses principes. Est-ce à cause de cette divergence entre sa pensée intime et les obligations de son enseignement public que, plus tard, on le vit abandonner l'enseignement de la philosophie pour celui de la médecine ? On serait tenté de le croire, en songeant qu'il ne pouvait pas quitter sans regret une chaire à laquelle il devait une si brillante réputation de professeur. Rien, en effet, ne manquait à sa gloire,
puisque, dans une Université qui ne comptait point de rivale, il était devenu le plus célèbre des maîtres^ celui dont la parole avait le plus d'autorité K
Quoi qu'il en puisse être de cette supposition, Brissot n'abandonna pas immédiatement la haute position qu'il occupait. Pendant plusieurs années, il mena de front l'enseignement de la philosophie et l'étude de la médecine.
A la ^n du XV« siècle, il ne fallait pas jouer trop souvent la comédie ou se livrer à d'autres distractions, quand on prétendait au bonnet de docteur en médecine de la Faculté de Paris ; on n'y pouvait arriver que par un travail long et opiniâtre. Pendant que dans les autres Universités les grades de bachelier, de licencié et de docteur se conféraient dans une seule année, à Paris, il fallait, pour la philosophie, quatre années d'étude, après lesquelles commençaient les épreuves, qui ne duraient pas moins de deux ans. Il y en avait de publiques, d'autres étaient privées. Le nombre des premières n'était point connu à l'avance, elles dépendaient du nombre des candidats qui les subissaient en même temps. Chacun d'eux devant être argumenté par tous les autres, il arriva souvent que les joutes se renouvelèrent jusqu'à trente ou quarante fois pourune seule série. Dans ces tournois de la parole, la langue latine était seule de mise; aussi, ceux qui s'y préparaient avaient-ils dû préalablement s'en pénétrer et la parler comme leur
* lu quo officio satis est ad ejus commentationem et gloriam dixisse, eum ad id muneris eo tempore erectum quo florentissimâ Academià, solâ doceutium auctoritate et celebritate triumpharet. (René Moreau.)
PIERRE liRIt^SOT ■ 03
langue maternello. Venaient ensuite les examens des professeurs qui, roulant sur toutes les matières enseignées, exigeaient les connaissances les plus variées et les plus étendues. Ces examens étaient fort sévères, et ceux qui en sortaient victorieux pouvaient, à bon droit, s'enorgueillir de leur succès, René Moreau s'étonne qu'aux médecins formés à une telle école, les gens du monde, ceux-là mêmes dont l'esprit était le plus orné, ceux encore qui occupaient les plus grandes positions sociales, leur préférassent souvent les charlatans de la foire. Hélas ! les choses n'ont guère changé depuis ! Quoique nous soj'ons bien fiers de nos progrès, quoique nous nous vantions de vivre dans le siècle des lumières, le public accorde encore la préférence à l'ignorance menteuse et effrontée, sur le mérite qui se respecte et ne fait pas étalage de ses connaissances et de ses hauts faits.
Brissot mit à étudier la médecine la même ardeur qu'il avait mise à étudier la philosophie. En 1512, il eut à lutter contre de redoutables concurrents, dont l'histoire a conservé les noms : c'étaient Thomas, Hourdel et Legrain. Mais, quel que fût le mérite de ses compétiteurs, il leur fut proclamé bien supérieur par ses maîtres. En 1514, il recevait le bonnet de docteur et quittait sa chaire de philosophie pour enseigner la médecine.
L'étude de la philosophie lui avait appris que les Arabes n'avaient rien compris aux ouvrages d'Aristote ; l'étude de la médecine lui fournit la preuve qu'ils n'avaient pas été plus heureux en ce qui concernait Hippocrate et Galien. Profondément versé dans les sciences grecque et latine, très instruit dans les sciences n&turelles, il préféra.
pour remonter à la source de la vérité, parcourir un chemin depuis longtemps abandonné et lire Hippocrate et Galien dans l'original, que d'accepter sans les discuter les interprétations que les Arabes en avaient données. Ce n'était pas la table rase de Descartes, ce n'était pas l'appel à la seule raison. Brissot se soumettait un peu trop aveuglément aux deux autorités les plus respectées, devant lesquelles ceux mêmes qui ne comprenaient pas leurs ouvrages s'inclinaient avec humilité. C'était beaucoup, ce n'était pas assez de rétablir le texte original, il était bien permis de discuter la valeur de l'œuvre et, à la gloire d'avoir fait revivre Hippocrate et Galien, on pouvait, sans manquer à leur mémoire, arriver, par l'étude de l'anatomie et de la physiologie, à signaler quelques-unes de leurs erreurs et à enrichir la science de nouvelles découvertes.
Il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaître qu'Oribase, le premier, avait, dans ses livres, mal interprété Hippocrate et Galien ; que les Arabes, copistes des Grecs modernes, s'en étaient emparés de confiance, et que, transportés en Occident, les écrits d'Avicenne, de Rhazés et de Mésué étaient venus offrir, comme appartenant aux deux grands hommes qui sont restés l'honneur de la médecine, une doctrine qui leur était complètement étrangère. Brissot se promit alors de ne pas laisser accréditer plus longtemps des erreurs qui n'avaient passé que sous le seing dont elles avaient été couvertes, de déchirer le déguisement qui les travestissait, d'appeler la lumière sur ces prétendus oracles de l'école arabe. Il ne suffisait pas, pour cela, d'une protestation en faveur d'Hippocrate et de Galien, de
signaler comme faussaires ceux qui s'étaient abrités sous leurs noms, il fallait administrer la preuve des altérations dont ils s'étaient rendus coupables. Il commença à faire imprimer à ses frais la thérapeutique de Galien suivant la version de Laonicenus ; puis, texte en main, il démontra dans des leçons publiques toute la différence qu'il y avait entre l'onde pure prise à sa source et l'eau altérée dans son cours. Les vieux exemplaires de Galien, accommodés à leurs idées et à leur pratique par les Arabes, ressemblaient si peu à la traduction de Laonicenus, que l'on n'aurait jamais pu croire qu'il s'agissait des mêmes ouvrages.
Ce ne fut pas tout. Depuis longtemps la phj^siologie était bannie de l'enseignement de la Faculté, disons plutôt qu'elle n'y avait jamais été qu'un mot sous lequel s'étaient accréditées les erreurs les plus grossières, et qu'il ne fut donné qu'au XVIP siècle d'en découvrir les premiers éléments. Pour ramener la médecine aux beaux jours de la Grèce, Brissot eut pourtant la prétention d'appuyer la pratique, non seulement sur l'expérience, mais aussi sur la théorie, et de trouver ainsi toutes les indications de l'art de guérir. Ce fut à cette intention qu'il fit des lectures publiques du livre de Galien : nsp'. Tr,<; -textt,; taTf.xr,;, en les accompagnant d'explications et de commentaires. Ce travail fut si complet et fait avec un tel soin, qu'un de ses élèves, le docteur Akakia, un des médecins les plus distingués de la Faculté de Paris, n'eut qu'à recueillir ses leçons pour publier sur le livre de Galien dont il est question, les interprétations les plus savantes.
L'esprit de Brissot embrassait toutes les parties de la
science. Après l'enseignement de la physiologie, Dieu le lui pardonne ! il professa la matière médicale, la pharmacopée et la thérapeutique. C'était alors le traité de Mésué qui faisait loi et dont il n'était pas permis de s'écarter. Brissot trouva qu'il laissait beaucoup à désirer. D'abord, les médicaments y étaient prescrits avec une sorte d'empirisme, sans que l'auteur songeât à leur mode d'action sur l'économie des organes. Ensuite des passages ambigus, obscurs, prêtant beaucoup à l'équivoque et ne ressemblant guère à l'élégance et à la simplicité grecque, en rendaient l'étude fastidieuse et sans grand profit pour ceux qui s'y livraient. Il songea donc à une grande réforme, et pour cela, à s'instruire par des voyages dans la connaissance des plantes et de leurs propriétés. Mais, avant de mettre ce projet à exécution, il attaqua résolument une doctrine que, depuis des siècles, les Arabes avaient importée en Occident, et qui, dans ce moment, régnait en souveraine à Paris. Je ne m'écarterai pas sur. cette question de la version de René Moreau, lui laissant, bien entendu, toute responsabilité et faisant mes réserves, sur lesquelles je reviendrai plus tard.
C'était une règle et presque une loi pour la médecine, à cette époque, dans le cas de pleurésie, de saigner du côté opposé à l'inflammation, à droite, si la pleurésie occupait le côté gauche, à gauche, si elle occupait le côté droit. Les Arabes, grands partisans de ce système, non seulement prétendaient en démontrer l'excellence par le raisonnement, mais s'appuyaient encore sur l'autorité d'Hippocrate et sur celle de Galien. Brissot se sentit pris d'indignation contre les ignorants qui invo-
quaicnt, sans la comprendre, la doctrine des deux grands médecins de l'antiquité. Aulant pour yenger leur mémoire, effrontément calomniée, que pour être utile à riiumanitè *, il commença par déclarer, dans ses leçons, qu'à cette question, comme à tant d'autres, les Arabes n'avaient rien compris, que cette fatale pratique leur appartenait en propre, que seuls ils devaient en être responsables. Ses explications étaient si claires, ses preuves si décisives, toujours suivant René Moreau, que les médecins de la Faculté de Paris en furent ébranlés. Mais tel est l'empire de l'habitude ou plutôt de la routine que, tout en avouant qu'ils traitaient leurs malades contrairement aux préceptes d'Hippocrate et de Galien, ils ne pouvaient pas se décider à faire autrement. Seul, Brissot rompit avec une pratique qui avait bien pour elle la consécration du temps, mais qui ne lui en paraissait pas moins contraire à la raison ; il osa ouvrir la veine du côté où la plèvre était enflammée. De brillants succès vinrent justifier ce que l'on considérait comme une grande audace, et, de ce jour, il redoubla d'acharnement dans la guerre qu'il avait déclarée à Avicenne et à Rhazès. Le théâtre de cette guerre était principalement' dans la salle où il faisait son enseignement, et c'est du haut de la chaire du professeur qu'il lançait ses anathèmes contre l'hérésie médicale.
* Non potuit Brissotus, libris Galeui et Hippocratis examinatis et ponderantis, tam atrox facinus non detestari, tam perniciosam doc trinam exosam non liabore, tamque insignem calumniam ab Hippocrate et Galeno (quos omnino Arabicos videbat adversos) publicjo utilita^s causa non propulsare. (René Moreau.)
Un événement malheureux vint mettre en évidence l'excellence de sa méthode. Dans les années 1515 et 1516, une grave épidémie de pleurésie fondit sur Paris. Tous les malades confiés aux soins de Brissot ou à ceux de son disciple, même les malheureux qui, au début de la maladie, s'étant adressés aux praticiens de la vieille école, étaient tombés dans un état presque désespéré, guérirent quand ils furent entre leurs mains. Des succès aussi éclatants finirent pourtant par ouvrir les yeux aux moins clairvoyants. Villemor, son ancien maître, Guiscard et Hélinus furent les premiers qui abjurèrent leur erreur et se convertirent à la doctrine nouvelle. Yillemor avait à soigner un jeune moine de haute naissance dont l'état lui donnait de grandes inquiétudes. Ayant eu de cruelles déceptions avec Uancienne pratique, il se décida à recourir à la nouvelle ; il saigna son malade du côté où la pleurésie s'était déclarée. Cependant, la famille, dans son anxiété, voulut avoir une consultation, et appela trois médecins partisans de la médecine arabe. Ceux-ci ne furent pas plutôt arrivés qu'apprenant ce qui s'était passé, ils s'écrièrent tout d'une voix que c'était un homme mort, que, tout traitement devant être désormais inefficace, il ne leur restait qu'à se retirer. Il arriva pourtant que le malade en appela de celte condamnation, au lieu de mourir dans une heure, comme les médecins consultants l'avaient assuré ; huit jours après, il quittait son lit, riant beaucoup des docteurs qui lui avaient ordonné de partir pour l'autre monde au moment où il était hors de danger.
Il avait fallu à Guiscard l'observation de plus de quinze malades réunis dans la même maison, dont l'état,
devenu des plus graves à la suite de saignées pratiquées de la manière intempestive que l'on sait, s'améliora rapidement sous l'influence de la méthode opposée, pour le décider à entrer dans la bonne voie.
Hèlinus avait près de quatre-vingts ans quand Brissot lui apprit que la saignée telle qu'on la pratiquait généralement était une importation arabe, qu'Hippocrate et Galien n'avaient jamais recommandée. « Hélas ! mon cher Brissot, lui dit le malheureux vieillard, c'est cette pratique maudite qui m'a enlevé mon fils unique ! « A quoi Brissot ayant répondu, un peu brutalement, qu'il devait être plus affligé de la mort de tant de citoyens que de celle d'un seul homme, alors même que cet homme était son fils, Hélinus lui montra le plus profond repentir d'avoir persévéré si longtemps dans une pratique que l'expérience venait de condamner.
Presque tous les autres médecins, voyant que l'inflammation s'étendait le plus souvent du côté malade au .côté sain, quand ils suivaient les anciens errements, ce qui n'arrivait pas quand ils agissaient autrement, firent comme Yillemor, Guiscard et Hélinus. Ainsi peu à peu le culte d'Hippocrate et de Galien fut restauré dans toute sa pureté ; la médecine arabe, chassée de nos écoles, prit honteusement le chemin de l'exil, et le glorieux enseignement de la Grèce triompha.
Brissot n'avait point renoncé à l'idée de réformer et d'enrichir la pharmacopée; mais, avant que d'enseigner, il voulait apprendre et pour cela voyager. H n'y avait guère plus de 20 ans que Christophe Colomb avait le premier abordé les côtes du Nouveau-Monde, et depuis, l'Amérique était devenue l'objet de toutes les ambitions
et de toutes les convoitises. Chaque souverain, voulant avoir des colonies puissantes pour le commerce de ses États, s'était arrogé le droit de propriété sur les terres où il avait planté son drapeau, pendant que les particuliers, ne songeant qu'à ces mines inépuisables dont les récits merveilleux qu'on en faisait venaient troubler leur sommeil, quittaient leur patrie pour courir, au travers des mers, après la fortune. Comme au temps des Croisades, où, au cri de : Dieu le veut ! elle s'arrachait de ses fondements pour se précipiter sur l'Asie, l'Europe, animée de sentiments moins héroïques, se précipita sur l'Amérique, comme sur une proie qui appartenait au premier occupant.
Ce n'était point de la soif de l'or queBrissotse sentait consumé, quand il s'apprêtait à quitter les bords de la Seine pour des rivages lointains ; il obéissait à un entraînement plus noble et plus désintéressé. Pour lui, les trésors de la science étaient bien préférables à ceux du Mexique et du Pérou. Couverte de plantes, inconnues à l'Europe, dont quelques-unes pouvaient avoir des propriétés médicinales merveilleuses, l'Amérique lui offrait le champ d'études le plus vaste et le plus intéressant. Aussi, pendant que d'autres se préparaient à s'enfoncer dans les entrailles de la terre pour en arracher les métaux précieux, lui songeait à parcourir le sol, à pénétrer dans les forêts vierges, pour leur demander les plantes que la main de la nature leur avait prodiguées avec tant de libéralité. Les richesses, les trésors qui flattaient son ambition, ce n'était pas des lingots d'or et d'argent, mais des fleurs, des feuilles, des écorces, des racines propres à enrichir la pharmacopée.
PIERKK BRISSOT * 71
C'est dans cette intention qu'en 1518, il se rendit en Portugal pour s'embarquer sur un vaisseau qui le conduisit en Amérique. Il était arrivé à Evora et se disposait à poursuivre sa route jusqu'au port de Lisbonne, quand un événement inattendu le ramena à l'exercice de la médecine. La pleurésie, après avoir fait de grands ravages à Paris, avait franchi les Pyrénées et, s'étant étendue comme un réseau sur cette partie du Portugal, ne s'y montrait pas moins meurtrière.
Les habitants d'Evora accueillirent Brissot comme un ange venu du ciel. Ils n'eurent pas plus tôt appris qu'un médecin parlant une langue qui n'était pas la leur, était au milieu d'eux, que tous, comme il arrive presque toujours en pareil cas, se pressèrent autour de lui et mirent à réclamer ses soins une telle insistance, qu'il fut obligé de se rendre à leurs désirs. Il employa, bien entendu, le traitement qui lui avait si bien réussi à Paris, et il n'eut qu'à s'en féliciter. Mais il n'avait « pas compté sur un adversaire que sa position rendait redoutable. Denys, médecin d'Emmanuel, roi de Portugal, ayant appris qu'un étranger se permettait de prescrire un traitement opposé à celui qu'il préconisait, déclara qu'il n'entendait pas recevoir de leçons, et écrivit à Brissot une lettre si longue, qu'elle eût fait tout un volume. Brissot releva le gant, et, dans VApologetica disceptatîo , prouva qu'Hippocrate et Galien n'avaient jamais fait autrement qu'il ne faisait luimême. La discussion fut des plus vives et retint Brissot plusieurs années dans la Péninsule. Son livre allait être publié, et son auteur partir enfin pour l'Amérique, quand il fut pris de la dyssenterie à laquelle il succomba en
quelques jours. Il n'avait que 44 ans, et, daiib loute la force de l'âge et du talent, promettait, s'il eût vécu davantage, de jeter de nouvelles lumières sur une science dont il était un des maîtres les plus distingués. Un de ses amis, Antonius Luceus Lusitanus, médecin à Evora, fit imprimer son manuscrit à Paris, et le dédia au cardinal Alphonse, frère du roi de Portugal.
Les autres écrits de Brissot, ceux qu'il avait composés sur la philosophie d'Aristote, ceux aussi qu'il avait préparés sur Galien et sur Mésué, ne sont pas arrivés jusqu'à nous.
La discussion ou plutôt la dispute entre les Dionysiens et les Brissotins, loin de s'éteindre, à la mort de Brissot, ne fit que s'animer davantage. Evora était une des nobles villes de la Péninsule, ayant un évêché et une Université. Les esprits s'y trouvèrent partagés et ne purent s'entendre. Soit pour cause de ce que l'on appelle de nos jours suspicion légitime, soit que les lumières de l'Université d'Evora ne jetassent pas un grand éclat, soit plutôt que le partage des voix fût égal des deux côtés, la question fut portée devant celle de Salamanque. Celle-ci prit son temps pour discuter tous les points d'une controverse aussi importante. Pendant le long examen qu'elle en faisait, l'intrigue y avait pénétré par des voies souterraines, et les partisans de Denys avaient extorqué un arrêt qui défendait la saignée du côté malade, quand les partisans de Brissot, arrivés en grand nombre, déclarèrent et firent accepter que la doctrine que l'on voulait proscrire était bien celle de Galien et d'Hippocrate, qu'elle était, par conséquent , inattaquable. Denys ne se tint pas pour battu.
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il voulut porter l'affaire devant l'empereur Charles- Quint lui-même, armer contre la doctrine de Brissot le Lras séculier, et faire trancher par la force une question qui ne devait être tranchée que par la lancette.
Pour arriver devant cette nouvelle juridiction, je ne sais quel dogme les Dionysiens invoquèrent ; toujours est-il qu'ils prétendirent que la doctrine de Brissot, sur le lieu d'élection de la saignée, n'était rien moins qu'une attaque contre la religion, une hérésie plus dangereuse que le Luthéranisme. Ils poursuivirent des plus gros mots ceux qui l'avaient adoptée, les appelant des Erostrates et des Luthériens, On ne sait trop comment la chose se serait passée, si les Brissotins ne s'étaient pas fait une arme de guerre de la mort d'un prince du sang, qui avait succombé à une pleurésie, à la suite d'une saignée pratiquée suivant la prescription des Arabes *, En même temps, des publications faites en Espagne, en France, en Allemagne, en Italie, en Belgique, élucidèrent tellement la question que la pratique de Brissot devint générale et que personne n'osa plus la combattre -.
* René Moreaii et, nprès lui, Dreux du Radier, prétendent que ce j)rince était Charles III; mais Sprengel fait observer, avec beaucoup de raison, que riiistoire vient leur donner un démenti. Le duc Charles mourut etTectivement en 1553, dans un âge déjà assez avancé, et l'édition de Brissot parle de sa mort précoce : Médici pleuritudiite gciiiinam induxerv.nt prœcipîturnqite iatevitum et hntnaUiratimv accesseruut. Ce l'ut plutôt un fils de ce prince élevé à la cour de Charles-Quint, lequel prince movirut fort jeune en 1525. Ajoutons qu'en 1553, les controverses entre Dionysiens et Brissotins étaient, croyous-nous , terminées.
2 Je n'ai pas besoin de rappeler que j'ai laissé la parole à René Moreau, ne prenant point la responsabilité do ce qu'il raconte.
Nous avons, parmi les admirateurs de Brissot, commencé par les poètes — à tout seigneur tout honneur — finissons par les historiens. Pour ne pas parler la langue des dieux, ils ne restent guère, dans leurs éloges, au-dessous des favoris d'Apollon.
Lisez plutôt : « Ramener dans nos écoles la médecine ancienne, y faire refleurir les beaux jours de la Grèce et de Rome, était un travail si prodigieusement difficile, que je ne puis comparer qu'à Hercule arrachant Cerbère des ténèbres de l'enfer, celui qui l'a accompli *.»
« Je m'empresse de reconnaître que je dois beaucoup aux travaux de Laonicens, de Brissot et de Menard ; aussi, toutes les fois qu'il m'est arrivé de leur faire quelque emprunt, pour le transporter dans mes écrits, me suis-je empressé de leur en restituer l'honneur. Mais, avant tout autre, je dois placer Brissot. Pourquoi Dieu ne nous a-t-il pas conservé plus longtemps cet homme dont l'érudition tenait du prodige ^ ? »
« C'est ainsi que nous instruisait d'une façon si brillante maître Pierre Brissot (que son âme soit en paix), docteur en médecine de la Faculté de Paris, notre ancien professeur. Aussi versé dans les langues grecque et
* lu hoc scio non miuori negotio quam Hercules Cerberura ad sliperas revulsit auras, antiquam medicinamin Scholas vestras retrinxistis, nec minore invidià, tantfe molis erat, tanti operis ex altissimâ grcecià romnnam quasi post liminio quodam reducere medicinam. (Triverius.)
2 Semper falsus sum fateorque laodie me Laoniceni ; Brissot i ac Menardi laborjbus non parum adjutum esse, neque unquara ex illorum monumentis quicquam in usum meum transtulisse, ubi non simul eorumdem honorilicam mentioneni facerem : à multo autem diligentius quàm à Petro Brissoto, homine ad miraculum erudito, quem utinam Deus noliis diutius esse superstituni voluerit. (FuscHirs.)
riERUK BRISSOT /O
latine que ceux qui en ont fait leur unique étude-, nul ne lui était supérieur en philosophie et en médecine *. »
« Quoi ! Pierre Brissot, de tous les médecins le plus illustre depuis Galien, n'a pas rougi de s'abaisser jusqu'à faire des leçons publiques sur la pharmacopée de Mésué ^ »
« De combien de milliers d'hommes Avicenne et les autres médecins arabes n'ont-ils pas à se reprocher la mort, pour les avoir saignés dans la pleurésie et dans d'autres phlegmasies, du côté opposé au siège de l'inflammation, comme Pierre Brissot, mon maitre, cet homme d'un génie divin l'a démontré ^ »
« C'est lui, c'est-à-dire Denys, médecin du roi de Portugal , contre lequel le Français Brissot, si digne d'une plus longue existence, écrivit le plus savant des traités*. »
« Un des premiers qui s'éleva contre une méthode adoptée par tous les médecins et alluma la guerre entre eux, fut Pierre Brissot, de Paris, écrivain nourri de
* Quemodmodum ante nos clarissime demonstravit magister PetrUs Brissot (quem Deiis ahsolvat), quondam doctor medicus parisiensis et perceptor noster, vir non soliini grœcai-uin iittei'ax'um et latinitariim ignanis, qualesliodierna die multi sunt quiprteter linguas nihil sciunt, sed etiam pliilosopliiœ et mcdicinse peritissimiis. (Putaneus.)
2 Quid ! quod Petrura Bvissotum, omniumque post Galenuni floruei'unt niedicorura clarissimum non piguit pliarmacopteis Mesueiu piiblicè interpretari (Sylvius.)
' Qnot homimim millia unâ Avicenne alionnnque Arabum, de sanguinis missione ex opposito latere in pleuritide, aliisqno internis corporis inflammationilnis opinio evulgavit. (Akakia.)
* Is est ille (Dionysium l'egis Lusitante niedionm intellipit) contra quem Brissotus, Gallus vir,longior vita dignus, doctissimam apologiam evulgavit. (C^EMATCs Luisnatup.)
bonnes lettres, qui fit à ce sujet un livre plein d'élégance et de savoir*.»
« Traité de V incision de la veine dans la pleurésie, par Pierre Brissot, médecin français, un des prodiges de notre temps, par l'étendue de sa science '. »
« Entre antres avantages, Brissot possède en propre l'honneur d'avoir le premier remis sous son véritable jour la doctrine d'Hippocrate, d'avoir dissipé l'erreur des médecins, d'avoir enfin sauvé l'humanité tout entière de l'issue fatale que lui réservait la pleurésie '. »
De ce concert de louanges, pourquoi faut-il qu'après trois siècles, une voix discordante, celle d'un compatriote, vienne troubler l'harmonie? Hélas! la vérité a des accents plus rudes que l'erreur, et ce sont les seuls qu'il me soit permis de faire entendre. D'ailleurs, depuis longtemps, le silence s'est fait autour d'un nom jadis si retentissant, et si je viens le rompre, ce n'est pas pour exalter Brissot, comme l'ont fait ses contemporains. Ce petit livre de 140 pages, si gros de science, ce livre qui devait porter sa gloire jusqu'à la postérité la plus reculée, qui donc prend la peine de le lire aujourd'hui ? Moi seul peut-être, et encore est-ce pour combattre bien plus souvent que pour défendre les propositions qui s'y
1 Imprimis qui illum medicorara coinmuueni consensum et veluti pacera pertubaverunt, reposuerimego Petrum Brissotum parisiensem, verum sane bonarum litterarum non ignanim, qunibellum ea de re doctum sane et elegantem edidit. (Trincavellius.)
2 Pétri Brissoti, Galli medici nostri temporis ad miracuium docti, liber sive Apologia de incisione venre in pleuretidis morbo (Scenkius.)
3 Hoc sibi Brissotus jure suo assurait prêter cœtera, quod primus Hippocratem a contumelia, medicos ab ignorantia, mortales omnes a fatali pleuritidis pernicie vindicavit. (Sni. Piètre.)
trouvent contenues. Mais, avant d'entamer une discussion en règle, je prends Brissot à son point de départ, à la fameuse épidémie qui lui mit la plume et la lancette à la main, et je me demande si ce furent bien des pleurésies qui firent de si affreux ravages en France et en Portugal, qui détruisirent tant de milliers d'hommes; (luot Uominum millia! ainsi que le dit Akakia. Comment! voilà dans la même maison plus de quinze personnes qui vont succomber infailliblement, parce qu'elles n'ont pas été saignées dans toutes les règles, et qui n'échappent à la mort que lorsque l'on a recours au seul moyen de salut qui reste encore, à la saignée directe? Quelle gravité exceptionnelle avait donc la pleurésie à cette époque ! De quinze pleurésies abandonnées à elles-mêmes, combien de nos jours auraient une terminaison fatale? Le plus petit nombre assurément, et la saignée générale, pratiquée à un bras plutôt qu'à un autre, n'augmenterait pas le chiffre des décès. Mieux vaudrait assurément la saignée locale, dont Brissot ne dit pas un mot. Il y a lieu de croire qu'au commencement du XVP siècle, malgré le caractère épidèraique de la maladie, circonstance qui pouvait, sans doute, ajouter à sa gravité, les choses n'ont pas dû se passer si différemment que la mort ait été la règle et la guèrison l'exception, dans le cas où la saignée n'était pas faite du côté malade. Il est donc permis de supposer que Brissot, à l'appui de sa thèse, a pu exagérer les insuccès de ses adversaires ou méconnaître la maladie qu'il avait à combattre; qu'il a pris pour des pleurésies, des pneumonies delà plus mauvaise nature. Nous en sommes réduit sur ce point à des conjectures, car Brissot, qui
a chanté bien haut sa victoire, et qui va nous faire connaître comment et pourquoi il l'a obtenue, a oublié de nous parler des symptômes d'une maladie qui eussent pu nous fixer sur sa nature et sur son diagnostic.
Mais du fait en lui-même, sur lequel il nous est impossible de ne pas jeter quelque doute, passons au traitement et à l'explication si triomphante qu'en donne Brissot. Aujourd'hui que, des différentes saignées naguère encore prescrites, il ne reste plus que la saignée du bras, aujourd'hui que beaucoup ignorent qu'au XVI« siècle, le lieu d'élection a passionné tous les esprits, on serait bien étonné si un professeur de thérapeutique ouvrait son cours par les paroles suivantes :
« La question qui va nous occuper est assurément la plus importante de toutes celles dont vous aurez à vous instruire. C'est pour l'avoir mal comprise que les médecins arabes ont tué plus d'hommes dans leur lit, que les conquérants sur les champs de bataille : je veux parler de la veine que l'on doit choisir pour pratiquer la saignée, suivant le siège qu'occupe l'inflammation. Je ne comprends pas que, trompés, pendant plusieurs siècles, par des traducteurs infidèles, les médecins d'autrefois trouvent encore aujourd'hui des confrères qui refusent d'ouvrir les yeux à la lumière. N'ai-je pas démontré jusqu'à l'évidence que Galien et Hippocrate, contrairement à l'interprétation des Arabes, avaient recommandé la saignée directe, c'est-à-dire la saignée pratiquée du côté où se trouve la phlegmasie ? Ainsi, dans le cas où une épistaxis n'aura pas été arrêtée par des ventouses appliquées à la partie postérieure de la poitrine, du côté
l'IIiUUK ISRISSOT 79
de la narine par laquelle le sang s'écoule, il conviendra de recourir à la saignée du bras droit, si le sang s'échappe par la narine droite ; du bras gauche, si le sang s'échappe par la narine gauche ; et, dans le cas où il sortirait en même temps par les deux narines, bien s'assurer de celle qui en donne en plus grande abondance et saigner de son côté. Dès lors, tout dissentiment devrait s'éteindre entre médecins de bonne foi, puisqu'il n'est pas plus permis de discuter les deux grands maîtres que je viens de nommer, qu'il n'est permis de toucher aux choses saintes. L'expérience et le raisonnement viennent encore à l'appui de ce que nous ont appris les oraracles de Gos et de Pergame. Il est bien vrai que la veine cave qui nourrit les côtes se bifurquant pour fournir aux bras les voies de communications qu'elle entretient avec eux, la distance, dans une pleurésie, entre le point de côté et les deux plis du coude, semble la même. Dans ce cas, comme le remarque un illustre médecin, Nicolas Florens, il n'y aurait pas lieu de donner raison aux Arabes, et il faudrait invoquer l'expérience qui les condamne. Mais cette égalité de distance est plus apparente que réelle ; les fibres, les filaments, les villosités des veines, en changent la disposition et y précipitent le sang quand elles procèdent de la manière qu'Hippocrate appelle rectUudo. C'est précisément ce qui arrive dans la pleurésie. Il est donc de la dernière importance de faire la saignée au bras correspondant au point décote pour que le sang impur s'en échappe avec plus de promptitude, en raison de la rectitude.
« Qu'advient-il, au contraire, quand, pour pratiquer la saignée, on a le malheur c|e choisir le côté opposé à
la maladie ? Le sang impur, ralenti dans son cours, infecte les parties avec lesquelles il reste trop longtemps en contact, et engendre à gauche, si la pleurésie est à droite ; à droite, si la pleurésie est à gauche, une nouvelle inflammation plus grave que la première.
« Je ne saurais trop vous recommander encore de ne pas pratiquer la saignée en des points trop éloignés de la phlegmasie, aux extrémités des membres, par exemple, parce qu'alors le sang impur, n'arrivant pas jusqu'à l'ouverture delà veine, pourrait déposer dans son cours des ferments de maladie, et qu'il n'en sortirait que du sang pur dont la perte affaiblirait le malade, sans qu'il pût d'ailleurs en tirer aucun profit *. »
Voilà pourtant ce qui était professé au XVIe siècle, aux applaudissements d'un auditoire enthousiaste !
Il est inutile, j'imagine, d'aller plus loin pour faire comprendre quelles étaient les idées de Brissot touchant la circulation et le lieu d'élection de la saignée. C'étaient bien véritablement celles d'Hippocrate et de Galien, et, s'il était vrai qu'il n'y a de nouveau que ce qui a vieilli, et que la science, comme bien des choses humaines, tourne continuellement dans le même cercle, Brissot, qui ne fut, au fond, qu'un restaurateur beaucoup trop servile, auraitpu revendiquer le titre de novateur. Mais le champ de la science est sans limites, et ceux qui le cultivent aujourd'hui avec le plus de fruit seront dépassés demain par leurs successeurs. Brissot semble l'avoir ignoré. Il crut que la science avait dit son dernier mot avec Hip-
* Traduction d'un passage de iKipoîoijetifa disceptatio.
l)ocrate et Galieii. L'Europe entière partagea son erreur. Il lui fallut bien du temps pour en revenir, car, cent ans plus tard, c'est-à-dire trois ans après l'immortelle découverte de Harvey, René Moreau n'admettait pas que la doctrine dont Brissot s'était fait l'apôtre fut attaquable, et voilà dans quels termes il lui rapportait l'honneur d'avoir fait reparaître dans toute leur pureté les figures d'Hippocrate et de Galien :
« Or, quelque graves qu'aient été les controverses élevées entre les médecins, touchant la doctrine de Brissot, il n'est pas hors de propos de déclarer, en commençant, que sa pratique et son autorité, acceptées maintenant de tout l'univers, ne sont jamais fatales aux malades. En présence de si grands services rendus à l'humanité, il n'appartient qu'à la postérité de dire quelles grâces doivent être rendues, quels hymnes doivent être chantés, quels honneurs doivent être décernés à sa mémoire et aussi à celle de l'Ecole de Médecine de Paris, qui éleva et instruisit ce grand homme, le vengeur et le restaurateur de la doctrine hippocratique et galinienne*. »
La postérité aurait trop à faire, si elle répondait à tous ceux qui font appel à son jugement. Brissot a-t-il
* Porro quam gravis controversite ex illa Brissoti doctrina iiiter medicos ortœ sunt, non erit ab instituto alienum déclarare, quo ejiis viri auctoritas et medendi iisus toto nunc orbi receptus omnibus innotescat, ex qiio discunt etiam posteri quœ ivferenda. Sit Brissoto i^ratia, quœ epinicia cauenda, qui deceruendi lionores pro tanta utilitate humano generi coUata, et scholse parisiensi quœ talem tantumque virum Hippocraticœ et Galiniœdoctrimevindicemac repai'atoivm aluerit et erudiverit. (René Moreau.) ,
eu beaucoup à s'en plaindre ? En lisant son étrange théorie de la circulation, ne devrait-on pas craindre que, si elle ne l'avait pas oublié, au lieu de lui édifier un temple, elle n'eût brisé les autels que le XVP siècle lui avait élevés ?
Ne soyons pourtant pas trop sévères. Les hommes ne doivent pas être jugés sans qu'il leur soit tenu compte de rétat où ils ont pris la science. Les œuvres des savants les plus illustres des temps passés sont aujourd'hui délaissées, les maîtres de notre jeunesse euxmêmes ne sont plus à la hauteur des connaissances du jour, et la science ne bâtit que sur les ruines qu'elle a faites. Ce palais magnifique, que d'habiles architectes embellissent et enrichissent chaque jour davantage, le plus humble ouvrier peut y apporter son grain de sable. Lorsque nos pères nous en ont laissé l'héritage, il était loin d'avoir une pareille splendeur, mais ce n'en est pas moins un grand honneur pour eux d'avoir travaillé à sa construction. Quand ils n'auraient fait que nous donner des matériaux informes, nous leur devrions la même reconnaissance que le fils doit aux parents dont il a reçu un patrimoine agrandi et amélioré par leurs mains, bien que les ronces y croissent encore.
Ce n'est pas chose facile de rompre avec les vieilles doctrines et les vieilles traditions, et, si l'on veut bien se reporter au commencement du XYP siècle, on verra de combien d'erreurs étaient encombrées les voies qui devaient nous conduire à la Vérité.
Pour ce qui est de la médecine, M. Daremberg nous en a retracé le tableau mieux que je ne saurais le faire :
« Lorsqu'on s'est efforcé pendant vingt siècles de prouver que le cœur n'est pas fait pour la circulation ; que le poumon est chargé de ralVaîchir le cœur ; que l'estomac est fabriqué pour triturer ou pour cuire les aliments ; que les nerfs sont, en grande partie, créés pour tendre aussi bien que pour sentir ; que les artères doivent recevoir un peu de sang mêlé à un peu d'air ; que la rate fournit l'alrabile ; que le chyle se confectionne dans le foie ; que ce viscère est l'origine des veines ; que le fœtus est le produit de deux semences ; qu'il y a dans l'utérus des loges spéciales pour les mâles et pour les femelles ; que les affections de la poitrine, du ventre, même de la hanche, viennent des catarrhes qui descendent de la tête ; quand on a disputé pendant presque autant de siècles sur le lieu d'élection de la saignée, sur la spécificité de l'action des purgatifs, eu égard aux diverses humeurs, combien ne faut-il pas d'expériences d'abord, de raisonnements ensuite, puis de luttes terribles, pour terrasser de si grosses et si nombreuses erreurs ? »
Ajoutons qu'à cette époque, l'étude et l'enseignement se prêtaient peu au progrès de la science, et qu'à l'École de médecine, fondée rue de la Boucherie, en 1481, il était difficile qu'on fit de grandes découvertes anatomiques, quand il ne s'y trouvait même pas une salle de dissection. La science n'arrive pas par intuition; il ne faut donc pas s'étonner si Brissot ne fit que rétablir la vérité historique, sans toucher à l'arche sainte.
S'ensuit-il que sa réputation ait été complètement usurpée et qu'après avoir été célébré pendant plus d'un
siècle, il faille aujourd'hui ne pas plus faire cas de son nom que de la fameuse doctrine à laquelle il a été attaché ? Il y aurait injustice à prononcer une sentence aussi sévère, à le condamner à un éternel oubli. Non, ce n'est pas un médiocre service rendu à la médecine que d'avoir substitué les Grecs aux Arabes, d'avoir su interpréter Hippocrate et Galien. Si la science n'y a pas gagné en découvertes nouvelles, si elle n'a pas été transformée, elle a du moins laissé de côté les figures et les images pour ne faire entendre qu'un langage simple et naturel. Oui, le style net, précis, débarrassé d'une vaine pompe et des mots vides et sonores, est véritablement celui qui convient à la science, et, en pareil cas, le fond et la forme sont loin d'être étrangers l'un à l'autre. Pour arriver à son but, la science n'a que faire de divagations interminables ; elle ne demande pas à parcourir des sentiers détournés et pleins de fleurs, elle va droit devant elle, et s'il lui arrive quelquefois de s'égarer, qu'elle ait au moins pour demander son chemin un langage que tout le monde puisse comprendre.
Voilà le mérite de VApologetica disceptalio.
Laissons décote le fond du livre, la saignée révulsive et la saignée dérivative, l'excellence de l'une et les effets pernicieux de l'autre, les singuliers trajets que parcourt le sang, sa pureté ou sa corruption ; faisons grâce au lecteur de la théorie sur la cause de la douleur *, et ne mentionnons pas l'aliment que Brissot
* (I La douleur nait de l'intempérie de l'air ou d'une solution de continuité, soit que nos organes se trouvent corrodés par l'âcreté des humeurs, soit que les humeurs et les gaz viennent à les distendre. »
prescrit dans le régime alimentaire de la convalescence ' ; passons au style, c'est de ce côté que l'auteur montre sa véritable supériorité.
Dès les premières lignes, le genre d'argumentation y révèle l'ancien professeur de philosophie. « Si je te comprends bien, dit-il à Denys, la première indication dont tu parles est si évidente qu'elle n'a pas besoin de preuves, et qu'elle doit être acceptée par tous les bons esprits ; et cependant tu t'efforces • de la démontrer et de la rendre plus brillante que le soleil. Mais cette manière d'argumenter est bonne pour ceux qui n'ont ni •logique ni mathématiques ; qui ne savent pas quid est priùs aut posieriùs, qui n'établissent aucune différence mler irropositionem clialeciicam et demonsivationem ; qui, en fait d'autorité, s'inclinent devant le premier venu - ».
Si le syllogisme s'y trouve avec ses prémisses et ses conséquences, si tout y sent l'école, le style reste clair, serré, nerveux, et, chose bien rare au XVP siècle, sans emphase et sans étalage d'érudition. C'est à peine si, comme marque du temps, on y lit plus de deux ou trois citations de Virgile et de Martial. La phrase est celle qui convient à une discussion scientifique, simple, naturelle, Taffirmation étant toujours suivie de la preuve. Ainsi, s'il prend pour arbitres souverains Hippocrate et Galien, s'il s'étudie à les bien expliquer et à les faire com-
Dulor nascitur ex inteinj^teraturd aut coutiiudtis solntione^ ut oh acrera liumoreui erudentein, aut distendcuteiH vel hi'uioris vcl fîatu.s. (Apologetica disceptatio.)
' Les lentilles froides vinaigrées.
2 Tx'aU. de VApologetica disceptatio.
prendre, s'il a tort de poser en principe leur infaillibilité, s'il discute toutes les autres doctrines au point de vue de leur école, il ne manque pas d'arguments a prio7H, et il n'appelle ces savants maîtres que pour être témoins de sa victoire. C'est donc, dans certaine mesure, un esprit indépendant, soumis, il est bien vrai, plus que personne à ses chefs, mais seulement parce que leur enseignement lui paraît plein de sagesse.
A la solidité du raisonnement il ne dédaigne pas d'ajouter au besoin l'ironie et le persiflage ; sa polémique tourne quelquefois au pamphlet, et je ne lui en fais pas un crime. Attaqué violemment et sans raison, il a bien le droit de se servir d'armes acérées ; mais ce que je ne comprends pas, c'est que son éditeur, René Moreau, exalte tant et sa modération et sa courtoisie.
On en jugera par les passages suivants -.
« Tu veux, dit-il à Denj's, que je me nourrisse de tes commentaires sur Galien, et que je sache bien que tu l'as admirablement interprété. Permets-moi de rire un peu de ta prétention. Oui, toutes les propositions sont vraies, car, à l'exception de la dernière, tu les as prises dans Galien. Yeux-tu que je te dise où commence l'erreur? C'est dans le développement que tu leur donnes. Mais je veux être généreux et les tenir pour irréprochables : Allons, en avant, du courage, et prends bien garde de tomber de ton âne, comme dit le proverbe *. »
* Itaque liaiic solam pi-oviiiciam mihi committis, ut eilam iu Galenum commentariis, simulque doceara a te perperam intelligi. Vei'um ut paulisper in re proposita laudamus. Vei-a siiit luec omnia
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Et ailleurs :
« 0 sagesse et admirable intelligence de l'homme ! car il faut rendre justice à tout le monde. La règle posée, il [Denys] énumère les exceptions, imitant en cela ces grammairiens soigneux dont les règles du discours étant arbitraires et filles de l'usage et de l'observation, ne peuvent devenir générales, et qui, cependant, pour que l'art n'en reçoive pas une forte atteinte, ne permettent pas de trop nombreux écarts -, semblables, en cela, à des soldats batailleurs qui veulent encore guerroyer quand la paix est faite. Mais dis-moi, je te prie, cette loi et ses exceptions, où les as-tu prises ? Est-ce dans l'expérience et l'observation ? Est-ce par le raisonnement que tu les as découvertes ? Si la pratique t'a fourni des preuves, la pratique aussi devra te faire comprendre la pleurésie. Tu affirmes, à la fin de ta thèse, que ce n'est pas à l'expérience que tu t'en rapportes, et en vérité, je craindrais de te faire injure en t'appelant un médecin empirique. C'est donc en remontant aux principes et à la nature des choses que la démonstration a été faite par toi ou par quelque autre. Mais dis-moi, de grâce, où donc as-tu appris la logique, soit que tu veuilles l'appeler méthode de dissertation^ soit que tu veuilles qu'elle soit l'art démonstratif? On ne peut pas douter que celui qui te l'enseigna ne fût un savant homme. Quel qu'il fût, il est parvenu à trouver des dérogations
postulata, nam e Galcno (prteter ultimum) scripta sunt, quamvis cum iiuipieiit esse tua, siniul incipiunt esse lalsa, sint tameu utcumque vera, volumus esse libérales. Age, pi'ocede, et cave cadas, ut dici solet, ub asoUo. {Apologetica clisceptatio).
au principe de la démonstration et aux propositions démontrées, et, par ce moyen, à introduire des exceptions comme pour des choses contingentes et particulières. Mais pour peu que tu eusses étudié à Paris la méthode de discuter, tu saurais que toutes ces choses sont générales, et qu'elles ne souffrent ni dérogation, ni exception. Il te suffirait, pour en être convaincu, de connaître les premiers éléments de la dialectique, et ensuite d'être quelque peu versé dans l'art delà démonstration ; enfin, il vaudrait mieux pour toi apprendre ces choses comme nous les avons apprises, que feindre une médecine rationnelle et t'élever témérairement contre ceux qui peuvent justement y prétendre *. »
* 0 hominis stupendam sapientiam paritei'que diligentiam, ne quis aliquid calumniari possit ! Posita régula, exceptiones enumerat seductissimos grammaticos imitatus, quorum leges loquendi cum sint arbitrarife, ut pote ex usu et observatione sumptie, fieri non potest ut sint omnino universales, et proinde ad artis absolutionem, pauca aberrantia enumerant ; sic ab hac lege paueos, veluti rebelles milites exhausthorasti ut orania assent pacotiaura. Verum die, quEeso, banc legem et lias exceptiones unde rescisti? Ab experientia et observatione, an potius in rei natura per demonstrationem. Si per experientiam invenisti, aut judicatis per experientiam inveniris excipiendam esse et pleuretidem. Sed experientise ci'edendum non esse in fine tui codicis affirmas, et vereor ne sim tibi injiirius, si te medicum empiricum appellavei'o, vel etiam dubitavero logicus enini medicus et sive rationalis, non autem expertus sive empiricus. Hœc igitur ea ipsa rei natura per demonstrationem. Vel tu invenisti, vel ab aliis inventis judicasti-Cfeterum ubi logicum dicisti, obsecro, siverationem disserendi, sive artem demonstrandi velis appellare? Neque enim dubitandum est, quin sub aliquo valde erudito preceptore studueris, quisquis ille fuerit qui te docuit vel demonstrationis principio, vel demonstrabiles propositiones instandum pati et ab ipsis tanquam contingentibus aut particularibus facere exceptiones. Atsi parisiis ratione differendi opéra vel mediciuam novasses, scireshœcomnia esse uuiversalia, neque instantiam aut exceptionem pati unquam. Quo
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Puis encore : « Mais peut-être qu'il conviendrait mieux à tes malades d'avoir une constitution assez robuste pour résiste*', non seulement à la maladie, mais encore au médecin*. »
Est-ce en souvenir de ce trait ironique que Lisfranc nous disait -. — Il y a trois manières de guérir -. on guérit parle médecin, on guérit sans le médecin, on guérit malgré le médecin.
Enfin, il appellera Denys un ignorant qui ne comprend rien aux œuvres de Galien et qui n'a pas la moindre notion d'anatomie. Brissot s'èrigeant en professeur d'anatomie ! Ceux qui ont lu VApologetica disceptalio doivent être édifiés sur ses connaissances en cette matière. Il prend pourtant la chose au sérieux et, comme il ne pèche pas par un excès de modestie, voilà dans quels termes il parle de sa personne : « Avant moi, personne, que je sache, n'avait trouvé les raisons que je donne sur la théorie de la saignée. Bien' d'autres choses, dans mon livre, m'appartiennent en propre ; je les ai enseignées, il y a quelques années, à Paris, au milieu d'un concours extraordinaire de jeunes auditeurs-. »
proficisci, et imprimis i-uclimentis dialecticse primum exerceri, indein penitioi-e artificio demonstrandi, demum (ut nos feciraus), docere eadem nuuc tibi couveniret magis quam rationalem medicinam simulare, ut in eos qui talia facerunt imprudentia inveni. (Apologetica clisceptatio).
* At tuis »grotantibus tbrtasse plerumque optandum foi'et quod eorum natura adeo robusta esset, ut cum possit superare raorbum, possit etiam mali medici errata corrigere. {Apoîogetica disccjUatio.)
2 Xemo ante nos qv;oJ certe sciam, ad sanguinis mittendi rationem deduxerat, ut pleraque alia in hoc libello de nosiro adjecimus, et ut superioribus annis, medicinam Parisiis enarrantis, magno juventutis concursu. {Apologetica clisceptatio.)
En lisant les citations que j'ai faites de la polémique de Brissot, ne croirait-on pas avoir sous les yeux quelques pages de ce vaillant médecin du XYII^ siècle, dont les écrits, je devrais dire les pamphlets, ont surnagé sur le fleuve de l'oubli, de Gui-Patin, auquel Sainte-Beuve a consacré deux de ses lundis ?
Après avoir parlé de Brissot comme philosophe, comme médecin et comme écrivain, il ne nous reste plus, pour compléter notre étude, qu'à faire connaître ses goûts, ses habitudes, son caractère.
Le travail et l'étude avaient pour lui tant de charmes, que lorsqu'il avait un livre entre les mains, il ne pouvait pas s'occuper d'autre chose : Laboris iampaliens^ studiis tam avidus, ut libyHs tanquam taxis pohjpus adheresceret. (René Moreau.)
Il eut un tel amour des sciences et des lettres, que son cœur resta insensible à tout autre et qu'il ne songea jamais à se marier.
Il avait si peu de souci d'augmenter son patrimoine et de faire fortune, qu'au dire de Nicéron, de Dreux du Radier et de Dezeimeris, s'il avait seulement deux écus dans sa poche, il refusait d'aller voir les malades qui réclamaient ses soins. Si ce refus prouve en faveur de son désintéressement, il ne fait guère honneur à un plus noble sentiment, à celui de l'humanité. Heureusement, pour sa mémoire, que cette assertion n'est rien moins que fondée. Les deux derniers auteurs que je viens de nommer ont probablement copié le père Nicéron, qui me semble avoir très mal compris la phrase de René Moreau, dont il a donné la traduction. J'en fais juges ceux qui prendront la peine de me lire. Voici le texte de Moreau :
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Rei familiaris tam nefflir/enlissimus hahitiiSy tam parum promovendœ rei domesticœ sollîcitus, ut si ad œgros invisandos vocaretur, dicitur inspicere crumenam et recitsare hccrum quandiù in ea duo nummi capitaii conlinerentur. — 'Recusare lucrum veut dire refuser des honoraires, et il faut chercher à ces deux mots un sens bien détourné, pour y trouver le refus d'aller voir les malades. N'est-ce pas le cas de dire : Traduitore, iraditore ?
Une circonstance de sa vie vient protester contre cette accusation d'insensibilité et prouver, au contraire, que personne mieux que lui ne mérita de l'humanité.
Parti pour le Portugal dans l'intention, comme nous l'avons dit, de s'y embarquer et d'aller étudier l'histoire naturelle en Amérique, il se trouve, au moment de son arrivée à Evora, en présence d'une épidémie qui fait de terribles ravages dans cette ville, et, au lieu de mettre à la voile, son cœur s'ouvre à la pitié. Il reste au milieu des malades et prodigue ses soins à ceux qui les réclamaient *.
Sa passion était l'enseignement. Il professa publiquement la philosophie pendant dix ans et la médecine pendant quatre. S'il suspendit ce dernier cours, ce fut avec l'espérance de le reprendre après avoir enrichi son esprit de nouvelles connaissances.
Il était si profondément versé dans les langues anciennes qu'à ses leçons, il traduisait en latin les œuvres de Galien, et il donnait une telle extension à l'applica-
* Et vero iuter alia morljorum geuera tune teiupoi'is levissima pleurit'ulis totie pêne Lusitaniœ celerius omni spe, Brissotiim ailvenara et liospitem ad lactitandam medicinaiu compulei'unt. (René Moreau.)
tion des mathématiques, qu'elles entraient dans ses argumentations de philosophie, et aussi, comme on peut le voir en lisant VApologetica disceptatio, dans la démonstration de quelques questions touchant la médecine.
S'il eut beaucoup d'admirateurs, il ne compta pas un moins grand nombre d'amis, parmi lesquels nous trouvons les plus grands noms de l'époque. La seule de ses œuvres qui nous soit restée ne suffit pas, sans doute, pour expliquer tous les éloges qui furent prodigués à son auteur ; mais n'oublions pas qu'elle parut au XVI« siècle, qu'elle lui survécut et qu'elle eut des admirateurs jusque dans le XVII« siècle. Parmi les savants ouvrages qui se publient de nos jours, combien s'en trouvera- t-il qui, après un siècle, auront, comme l'a eu VApologetica disceptalio, les honneurs d'une édition nouvelle ? Suivons les quais de la Seine ; les étalages en plein vent nous apprendront quelle estime on fait aujourd'hui de ceux que naguère on admirait tant.
Une (les plus anciennes du roj'aume, la maison de Chabot est, de toutes les maisons du Bas-Poitou, la plus féconde en personnages illustres, celle qui a donné à la France ses plus vaillants défenseurs. Son origine se perd dans la nuit des temps, et, depuis la fin du X^ siècle, son nom se trouve à chaque page de nos annales. Pour en écrire l'histoire, il me faudrait sortir du cadre restreint que je me suis tracé et lui consacrer un gros livre. Ce serait tellement dépasser les limites de mon travail, que j'éloigne cette pensée. Je me bornerai à la représenter par une de ses grandes figures, par un personnage dont le rôle fut considérable dans la première moitié du XYP siècle, et qui, par sa valeur et par les services qu'il rendit à son pays, parvint aux plus hautes fonctions de l'Etat.
Philippe Chabot, seigneur de Brion, comte de Charni et de Busançais, chevalier des ordres de Saint-Michel et de la Jarretière, amiral de France, lieutenant général
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du roi au pays et duché de Bourgogne, conseiller au conseil privé, lieutenant général de M. le Dauphin, aux gouvernements de Dauphinè et de Normandie, est originaire du Bas-Poitou, sans que je puisse dire, par les recherches que j'ai faites, quels furent précisément le lieu et la date de sa naissance. Fils de Jacques Chahot, conseiller et chambellan du roi et de Madelaine de Luxembourg, il perdit son père lorsqu'il n'était encore qu'au berceau. Ses premières années se passèrent au château d'Amboise, à côté du comte d'Angoulême, depuis le roi François !«% dont il partagea les jeux avec Anne de Montmorency, Montchenu et Robert de La Mark, prince de Sedan. Quand aux jours de l'enfance succédèrent les jours de la jeunesse, ces joyeux compagnons se livrèrent ensemble aux plaisirs de la chasse et aux exercices du corpg avec toute la fougue de leur âge. Ce n'étaient pas seulementles gentilshommes qui couraient le daim et le cerf, attaquaient le sanglier, la dague au poing ; non moins intrépides, les belles dames étaient de toutes leurs parties. Réveilées par le son du cor, elles se levaient avant l'aurore, bravant les rayons du soleil, et, montées sur de fougueux coursiers, franchissaient tous les obstacles. Nous avons dit ailleurs (voir notre notice sur Jacques du Foui Houx) que les robes n'étaient pas seules à recevoir les blessures ; les amazones qui les portaient furent plus d'une fois cruellement atteintes. A part les dangers d'une chute ou d'un autre accident, rien n'était plus propre à développer les forces du corps, à donner une vigoureuse constitution et une grande énergie. Telle chasse durait deux jours, sans que les chasseurs prissent plus d'une ou deux heures de repos. Mal-
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heur aux terres que foulait le tourbillon des cavaliers ! Les paiies, les écuyers, les gentilshommes, quelquefois au nombre de quatre ou cinq cents, la reine avec sa nombreuse escorte de dames et de demoiselles d'honneur, ravageaient tout sur leur passage, et des récoltes qu'ils foulaient sous les pieds de leurs chevaux, ne laissaient pas un seul épi debout. Lâchasse n'était pas le seul exercice du prince et de ses favoris : dompter les chevaux, briser des lances, se préparer ainsi aux fatigues de la guerre, tels étaient les autres plaisirs, et, quand le soir, rentrés au château, on parlait des exploits de la journée, on y mêlait les goguettes et gauderies, sans que les dames s'en effarouchassent beaucoup. En fait de joyeuseté et de galanterie, comme dit Brantôme de Marguerite de Yalois, elles en savaient plus que leur pain quotidien.
Cette vie, à la fois virile et frivole, ne satisfaisait pas entièrement une jeunesse ambitieuse; elle aspirait à de plus hautes destinées, — « leur tardant bien que le roy Louis fust déjà mort, ainsi que ceux qui aspirent à la grandeur, à Testât et dignité d'un autre. Un jour, ils vinrent à dire audit comte [François, comte d'Angoulême], quand il serait roy, quels estats il donnerait à tous trois? Le roy les mit à leurs souhaits. M. de Montmorency dit qu'il vouldroit un jour fort estre connétable, Brion dit qu'il vouldroit estre amiral de France, et Mont, chenu, premier maistre d'hostel de sa maison. Selon le souhait faict, au bout de quelque temps, le roy les pourvut tous trois, et les apointa desdits estats. » (Brantôme.)
En montant sur le trône, François I*"^ n'oublia donc point les amis et compagnons de sa jeunesse.
« Et avoit ledit seigneur roy, deux jeunes hommes fort de ses favoris, à savoir Anne de Montmorency et Philippe Chabot, seigneur de Brion, qui depuis ont eu grand crédit en ce royaume. » Brantôme, à qui nous laissons souvent la parole, et des récits duquel il faut pourtant un peu se défier, raconte encore qu'à son retour d'Espagne, François 1er, en passant par la Guyenne, alla voir son grand- père, André Vivonne, sénéchal du Poitou, en sa terre d'Anville. Le vieux sénéchal était alors âgé de 75 ans. Ayant toujours eu son libre parler avec le roi, il lui reprocha, sans que celui-ci s'en offensât, ses largesses excessives en faveur de quelques gentilshommes, au préjudice du reste de sa noblesse. — Sire, lui dit-il, « il vous manquait à la bataille, la meilleure pièce de vostre harnois, le cœur de votre noblesse, que par cidevant n'avez recogneu et traictée comme vous debviez, car vous n'avez recogneu, traicté et contenté que quatre ou cinq favoris, comme l'amiral Bonnivet, Montchenu, Montmorency et Brion et autres qui seuls se sont ressentis de vos faveurs, bienfaicts, honneurs et dignités, et les autres rien ; car, à quel propos Brion a-t-il tant de biens de vous que de sa seule fauconnerie, il a 60 chevaux en son écurie, luy qui n'est que gentilhomme comme un. autre et encore cadet de sa maison, que j'ay veu qu'il n'avoit pour tout son train que 6 à 7 chevaux ? Si vous eussiez espandu esgallement de vos faveurs et moyens sur autres gentilshommes de vostre royaume, ils vous eussent esté plus affectionnés qu'ils n'ont esté, et se fussent treuvés auprès de vous, et possible ne fussiez-vous esté pris, et possible aussy que, pour ce subject, Dieu vous a ainsi disposé de vous
IMIIT.IPPE CHABOT 97
ce coup, pour y adviser mieux à l'advenir et vous en corriger, »
Nous venons de dire que le témoignage de Brantôme nous est un peu suspect ; d'abord, il s'en rapporte au souvenir de sa grand'mère, qui avait pu être mal servie par sa mémoire ; en second lieu, bien qu'il ait donné à Philippe Chabot une place dans ses grands capitaines, il est facile de voir, au dépit qu'il éprouve de l'issue du duel entre la Chàteigneraie, son oncle, et Jarnac, qu'il embrasse dans sa colère tous ceux qui tiennent à ce dernier par les liens du sang.
En 1523, une grande ligue, dont faisaient partie le pape, l'empereur, le roi d'Angleterre, l'archiduc d'Autriche, Venise, Florence, Gênes et d'autres Etatsd'Italie, s'était formée contre la France.
Le roi eut bientôt à se défendre sur toutes les frontières du royaume. Nous avions perdu Milan, et la trahison du connétable de Bourbon venait d'augmenter nos embarras de ce côté. En Espagne, l'ennemi se préparait à reprendre Fontarabie, et les Anglais, pénétrant en Picardie avec les Bourguignons, avaient brûlé Montdidier et Roye.
Tout entier à sa vengeance personnelle et à ses plaisirs, François Pi ne s'occupait' alors qu'à poursuivre les complices du connétable et à chasser le cerf. Le l^r février 1524, Chabot écrivait de Blois au maréchal Montmorency :
« Le roy revint hier de lâchasse de Saint- Laurentdes-Eaux, là où il a couru le cerf deux jours -, du passetemps je vous laisse à penser qu'il a eslé, car pour demeurer jusqu'à 10 heures du soir sans revenir au
logis, il n'y a gens qui l'ayent mieux faict et bien mouillez. » Le danger devenant chaque jour plus menaçant, le roi se décida enfin à faire des préparatifs militaires. Il réunit à Péronne toutes les forces dont il pouvait disposer, et donna à Chabot 400 archers de sa garde. Vendôme marcha sur Thérouanne, avec l'intention de ravitailler cette place, brûlant sur son passage les châteaux forts, dont l'ennemi était en possession. Après avoir pris d'assaut la place de Bailleul-le-Mont, il se disposait à attaquer l'ennemi, qui était campé dans les environs de Saint-Omer. A son approche, les*impériaux furent pris d'une telle panique, qu'ils se débandèrent, se jetèrent dans la rivière, qu'ils ne purent pas tous traverser à la nage et où plusieurs se noyèrent. Quoiqu'un lieutenant de l'empereur, le seigneur de Divet, fût parvenu à arrêter les fuyards, il est à croire que Vendôme en allait faire un grand carnage , quand survint Chabot, porteur d'un ordre du roi, qui recommandait de ne rien hasarder. Vendôme se contenta donc de faire entrer des vivres dans Thérouanne, sans poursuivre plus loin son succès.
Dans l'intention de marcher au secours de Bonnivet et de faire une tentative sur Milan, le roi avait rappelé Vendôme à Lyon, où il réunissait toutes ses forces. Profitant de cette circonstance, le duc de Norfolk était descendu à Calais, à la tête de 15,000 hommes, et avait opéré sa jonction avec les impériaux. Leurs forces réunies se montaient à 30,000 hommes de pied et à 5 ou 6,000 chevaux. Les généraux ennemis mirent en délibération s'ils ne commenceraient pas par l'attaque de Thérouanne, mais La Trémouille avait su mettre la place
l'IllI.iri'H ClIAHOT '.''.'
en si bon état do dotense, que, dans la crainte qu'un long"siège ne retardât la marche, ils la laissèrent en arrière et se dirigèrent droit sur Paris. Ils arrivèrent jusque sur les bords de l'Oise sans rencontrer la moindre résistance. L'effroi lut grand dans la capitale, quand on y apprit que les coureurs ennemis n'en étaient qu'à quelques lieues. François I" donna ordre à Vendôme de rebrousser chemin et de voler à la défense de Paris, en même temps quîil dépêchait Chabot pour rassurer les esprits et annoncer aux habitants que de prompts secours allaient leur arriver. Chabot fut reçu par Baillet, second président de la Cour, qui, le voyant sans être escorté par des troupes, fut d'abord très médiocrement rassuré. « Soyez le bienvenu, lui dit- il ; tout envoyé, se présentant au nom du roi, ne peut recevoir ici qu'un bon accueil ; mais, dans une circonstance semblable, Louis XI fit davantage. Le maréchal Rouault fit son entrée avec 400 hommes d'armes, et ce secours, si peu considérable qu'il fût, rendit le courage à ses habitants. » Baillet ajouta que personne ne mettait en doute la bravoure et l'habileté de Chabot, mais que, quelque valeureux qu'il fût, sa présence seule ne pouvait pas suffire à la défense d'une ville telle que Paris. Chabot s'empressa de rassurer le président, en lui annonçant que le duc de Vendôme allait paraître avec des forces bien supérieures à celles qu'avait amenées le maréchal Rouault.
Le lendemain, le duc de Vendôme fit son entrée dans Paris, devançant les troupes qu'il commandait. Le jour d'après, 2 novembre, accompagné de Chabot et d'une partie des membres du Parlement, il se rendit à l'hôtel-
de- ville, OÙ il fut reçu par le prèvôfc des marchands et les échevins. Sa présence et ses discours donnèrent une confirmation éclatante aux déclarations de Chabot et rassurèrent toutes les âmes. D'un commun accord, il fut convenu de pourvoir par des fortifications à la défense de la place. Des tranchées furent creusées, les faubourgs Saint-Honoré et Saint-Denis furent enceints de larges fossés, des chaînes furent tendues dans les rues où l'on supposait que l'attaque pourrait avoir lieu. Deux raille hommes de pied et les francs-archers de la Prévôté et de la Vicomte de Paris, levés et convoqués aussitôt, vinrent renforcer la garnison. Chacun s'y prêta volontiers, et une taille de 16,000 livres, destinée à solder les nouvelles levées, taille imposée aux habitants, fut perçue sans difficulté.
Informé de leur approche, l'ennemi n'attendit pas les secours qui arrivaient aux Parisiens. Craignant d'avoir Vendôme en tête, pendant que La Trémouille pourrait lui couper les vivres en se jetant sur ses derrières, il ne poussa pas plus loin et revint sur ses pas.
Plus occupé de Louise de Savoie que de son armée, Bonnivet avait mis une lenteur extrême dans sa marche sur Milan. Pescaire en avait profité pour rassembler une nombreuse armée et fortifier la ville. Au lieu d'une attaque vigoureuse, l'amiral se borna à quelques escarmouches et se renferma dans le camp qu'il avait établi sur le Tésin. Pendant ce temps , le connétable de Bourbon avait recruté 6,000 aventuriers et était venu renforcer Pescaire. Devant des forces supérieures , Bonnivet fut obligé de battre en retraite : cette retraite ne tarda pas à se changer en un véritable désastre.
Après la mort de Bayard, l'armée française évacua complètement l'Italie. Le connétable et Pescaire envahirent la Provence et le Dauphiné, s'emparèrent d'Aix et de Toulon et vinrent mettre le siège devant Marseille. Avec de l'artillerie et des troupes aguerries, le connétable se flattait d'emporter la place en quelques jours. Mais il avait compté sans de puissants moyens de défense et le courage des habitants. Dans la prévision d'un siège, le commissaire Mirandol avait fait abattre tous les édifices qui, par leur proximité des remparts, pouvaient favoriser l'attaque et gêner la défense. Les faubourgs, les murs des jardins furent rasés, et, animés d'une généreuse ardeur, on vit les Marseillais démolir de leurs propres mains les maisons de plaisance dont ils étaient propriétaires. Partageant leurs nobles sentiments, le sexe le plus faible n'avait point voulu rester en arrière. Chabot se jeta dans la place avec 200 lances, et un gentilhomme romain d'une grande bravoure vint le rejoindre avec 3,000 Italiens. Les femmes encouragaient les citoyens qui s'armaient pour la défense de la ville, et ne craignaient pas de paraître sur les remparts.
Leur artillerie ne faisant pas grand mal à la place, Bourbon et Pescaire eurent recours à la sape et à la mine. Comme les travaux souterrains s'avançaient du côté de l'église de Saint-Cannat et du Palais épiscopal, les assiégés, quelque respect qu'ils eussent pour ces deux édifices, n'hésitèrent pas à les abattre. Après l'accomplissement de ce douloureux sacrifice, le capitaine Rance fît des travaux intérieurs pour détruire, par des contre-mines, ceux des assiégeants. Les mains les plus délicates, comme les mains les plus rudes, se mirent à
l'œuvre, et, derrière les murailles, parut aux yeux étonnés de l'ennemi un nouveau rempart que l'on appela rempart des dames, parce que toutes les dames de Marseille y avaient travaillé. C'est alors que, pour renverser les fortifications, le connétable fit venir de Bragance et de Toulon des pièces de gros calibre. Avant de les mettre en batterie, il proposa aux défenseurs de la place une conférence dans laquelle devaient être débattues les conditions de la capitulation qu'il leur proposait. Chabot et Rance refusèrent de s'y rendre. Ils répondirent que ces sortes de questions se tranchaient à coups de canon et d'arquebuse. Les travaux du siège reprirent donc après une interruption de très courte durée. Quoique l'attaque fût vigoureuse, quoique les vivres commençassent à manquer, la vieille gaîté française n'avait point abandonné les habitants et la garnison. Elle s'épanchait en couplets que ne pouvaient interrompre les coups de canon de l'ennemi ; c'était la Marseillaise de l'époque, que, de noire temps, nous avons encore entendu chanter sur la scène du Théâtre français, dans la pièce de Victor Hugo, Le Roi s'amuse :
Quand Bourbon vit Marseille, Il a dit à ses gens :
Vray Dieu ! quel capitaine Trouverons-nous dedans ?
Le capitaine était digne de commander à une population que des refrains guerriers venaient égaj^er au milieu d'une lutte acharnée.
Le 17 septembre, un convoi de farine qu'escortaient
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1.500 hommes ayant pénétré dans la place, le connétable . comprit qu'il lui serait impossible de réduire la ville par la famine, et entreprit d'y pénétrer de vive force. Le 24, une brèche lui paraissant praticable, il fît donner l'assaut. Ses troupes furent repoussées avec des pertes telles qu'il n'osa plus y revenir, et que, dès le lendemain, il fit embarquer son artillerie. Ce fut au tour de Bourbon de battre en retraite. Harcelé par Montmorency, Chabannes et une foule de gentilshommes volontaires qui lui enlevaient tous ses moyens de subsistance, l'ennemi, serré de près, eut, au passage du Yar, son arrière- garde taillée en pièces.
La défense de Marseille avait fait le plus grand honneur à Philippe Chabot. La ville délivrée, il alla rejoindre l'armée du roi qui s'avançait pour la secourir.
François I" brûlait du désir de prendre sa revanche. Quoique l'hiver fût arrivé, il laissa la régence à sa mère et voulut recommencer la campagne. Autour de lui, les avis étaient partagés. Les vieux généraux : La Trémouille, d'Aubigny, Lescuns, Chabannes, disaient qu'il y avait imprudence à ouvrir une campagne au cœur de l'hiver ; mais les jeunes têtes : Bonnivet, Labarre, Chabot, Saint-Marsault, exaltés par les derniers succès, prétendaient qu'il y allait de Thonneur du roi de ne pas rester l'arme au bras devant l'ennemi. Le vainqueur de Marignan, qui ne rêvait que victoires et actions d'éclat, n'hésita pas à passer les monts.
Tout alla d'abord au gré de ses désirs. Il n'eut qu'à se présenter devant Milan ; la garnison, décimée par une maladie contagieuse, lui en ouvrit les portes. L'ennemi fuyait de tous côtés, jetant ses armes. En le poursuivant
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à outrance, François I«'" pouvait détruire son armée et retrouver ses alliés de Florence et de Venise. Après avoir été trop téméraire en ouvrant la campagne, il devint trop timide ou plutôt trop négligent en ne poursuivant pas ses avantages. Pescaire avait jeté dans Pavie 5 ou 6,000 hommes. Au lieu de marcher hardiment , en laissant cette place sur ses derrières , il entreprit d'en faire le siège. Il croyait, d'accord en cela avec Chabot * et les jeunes officiers de son entourage, que la prise de Pavie n'était qu'un jeu et qu'elle ne l'arrêterait pas longtemps. Une fois qu'il en aurait été maître, il comptait suspendre les hostilités et revenir à Paris. Pendant ce temps-là, le connétable recrutait des troupes en Allemagne et allait rejoindre Pescaire, qui
1 Lettre de M. de Brioii à Madame la duchesse d'Angouîême, régente de France.
Au camp devant Pavie, 4 décembre do24.
Madame, je reçu la leytre qu'il vous a pieu m'escripre par Georges avec ce que m'a dit de par vous, qui est chose à quoy je ne feray jamais fautte, et vous supplie très humblement croyre que la chause de ce monde que plus je désire, est de me gouverner selon vostre intanssion.
Madame, il vous plaira me pardonner si je vous é plutout escript comme le m'aviez commandé, car si je n'en a gardé est pour n'avoir veu chose à quoy n'eussiez prins plessir. De reste, la santé du roy qui a esté, plaise à Nostre Seigneur, teuUe que le désire, de laquelle avez esté toujours advertye, et pour connoistre son volage de longueur, é différé le vous mander, jvisques à présent que je vois à mon advis ceste ville bientout réduite à l'obeyssance du roy, et sela faict, y parle de retirés divers, si aultre pratique ne le met en avant, desquelles nous sont inconnues, mais j'espère que le remède si mettra de par vous. (GhampoUion, Collection de docuynents inédits sitr l'Histoire de France.J
riULirPE CHABOT 105
s'était tenu sur la défensive. Leurs armées une fois réunie?, les deux généraux ennemis se trouvèrent de force à combattre et marchèrent sur Pavie,pour en faire lever le siège.
Jusque-là, si l'on en croit Tavannes, François pr avait passé son temps avec Montmorency, Chabot et quelques autres courtisans, sans trop s'inquiéter de la marche des travaux et abandonnant à Bonnivet ladirection du siège. A l'approche de l'ennemi, il assembla pourtant son conseil. Les capitaines les plus expérimentés, La Palisse, La Trémouille, le Bâtard de Savoie, conseillèrent de lever le siège, mais Bonnivet et les jeunes favoris furent d'un avis opposé et l'emportèrent : — « Un roi de France, disaient-ils, ne recule pas devant ses ennemis et ne se laisse pas faire la loi par eux ; il ne renonce pas, à cause d'eux, aux places qu'il a résolu de prendre, il ne change pas ses projets d'après leurs caprices. »
Dès le I«f février. les armées étaient en présence, et l'ennemi, chercbantà s'établirnonloinde noslignes, avait été arrêté dans son entreprise par l'arrivée de Bonnivet Ghabannes, d'Aubigny et Chabot *. De part et d'autre
* Lettre de Rabau à Madame d'An (joule me.
Paris, 1er lévrier i:ii>5.
Madaniiî, Messeigueurs l'ailmiral, luaresehal de Clialjanues, d'Auljigny et de Brioii sont, ce matin, partiz de ce lieu, dès la pointe du jour, pour aller sur le chemin de Bellejoyeuse, ont prins avecques culx quelques gens de pié et mesnient harquebusiers, sont arrivez audit Bellejoyeuse, et incontinent après y sont venus lesdicts ennemys pour y cuider faire le logeiz de toute leur armée. Mais ayant trouvé le logeiz prins, se sont retournés, étant fait leur logeiz audict Ilarpian, deux mille par deçà ledit Bellejoyeuse, et en attendant nouvelle de nos dicts
on fut pourtant longtemps en observation, car la bataille ne se livra que le 24. La France compte peu de journées aussi néfastes. Le marquis de Gouarto, qui commandait l'avant-garde ennemie, ayant passé à portée de nos canons, l'artillerie fit de grands ravages dans ses rangs. Ce que voyant, deux compagnies d'hommes d'armes, appartenant, l'une au duc d'Alençon, l'autre à Chabot, se jetèrent sur les soldats ébranlés et les poursuivirent jusque dans un ravin où ils se mirent à couvert. Pour ne pas être exposés au même danger, Pescaire, Launay et le connétable donnèrent ordre à leurs troupes de s'avancer en tirailleurs. Le roi crut que le désordre se mettait dans leurs rangs.
— « Les voilà qui fuient, s'écria-t-il, chargeons. — Chargeons, répétèrent Bonnivet, Chabot, Saint -Marsault et les autres courtisans qui l'accompagnaient. » (Sismondi.) Et, s'élancant en avant, ils masquent l'artillerie française, qui se trouve forcée de cesser son feu. Les Espagnols, que le roi croyait en fuite, se rallient, reçoivent, sans en être ébranlés, le choc des Français, et, profitant d'un vide qui se fait dans nos rangs, se jettent sur l'aile droite de notre armée qui ne peut leur résister. Bonnivet, La Trémouille, La Palisse, tombent
seigneurs, l'admirai et autres, le roy est party, une heure après eulx, avecques le demouraut de ceste armée, sauf les lausquenetz qui sont demeurez en leur logeiz, pour toujours tenir en ceste ville seri'ée, mais prestz à marcher sitost que le roy les feroit appeler, lequel a esté depuis le matin jusqu'à cinq heures du soir en bataille, avecques toutes ses forces et le bagaige de ceste dicte armée trouspée et prest à marcher auilict Bellejoyeuse, là où ledict seigneur avait délibéré aller coucher s'il eust esté hesoinz de débattre ce logiez avecques les-
dicts ennemis
(Champolion, collection).
PIIILlPrE CHABOT 107
morts sur le champ de bataille ; François P«" est fait prisonnier, et Chabot, dont la compagnie de 70 lances a été écrasée, éprouve le même sort.
Pour traiter de sa délivrance, le roi songea à Chabot, qu'il envoya vers Charles-Quint, et à Montmorency, qui dut s'occuper de sa rançon '.
La régente confirma leurs pouvoirs et leur adjoignit François de Tournon, archevêque d'Embrun, Jean de Selve, premier président au Parlement de Paris, de la Barre et Rabou. Les commissaires impériaux furent Charles de Lancy, Hugues de Moncade et Lallemant.
Chabot déploya la plus grande activité pour mener les négociations à bonne fin. Attaché d'abord avec quelques autres gentilshommes à la personne du roi, il l'avait quitté bientôt après pour lui être plus utile ailleurs -.
* p. s. d'une lettre du roi à Charîes-Qithit.
De Pissighitonne, après la bataille de Pavie.
Le sieur Hugues de Moncade vous fera, s'il vous plaistj entendre de ma part que luy ay requis vous dire, et aussy vous prier croire Bryon, gentilhomme que vous envoiray, comme moi-même.
De Pissighitonne, 4 mars 1525.
Il (le roi), m'a aussi commandé de vous escripre qu'il vous envoyra de bref, M. de Bryon qui yra en Espagne, et M. le maréchal de Montmorency qui s'en ira pour sa ranson. (Cliampollion, collection.)
2 28 iuars 1525. — Rapport foit au Parlement de Paris, sur la santé du roi dcpids sa captivité.
Sont avecque le maréchal de Montmorency, sou frère, le sieur de lîrion et le bailli de Paris, Montchenu et quelques autres gentilshommes et officiers de sa maison, mais la garde qu'il a est espagnole. , (Ghumpollion, collection.)
Courant de Madrid à Tolède où se tenait la conférence, de Tolède à Lj'cn, pour informer la duchesse d'An goulême, qui s'y était transportée, de tout ce qui se passait S il en rapportait à Elèonore, reine de Portugal, lés lettres pressantes que lui écrivait cette princesse pour qu'elle travaillât à la délivrance de son futur époux ^.
^Lettre de la duchesse d'AngovJème au roi.
Juin 1325.
Brion devant hyer venant de devei's ledict seigneur empereur, et s'en retourna à toute diligence devers vous, pour vous rendre compte de ce qu'il a fayt, et quand vous verrez qu3 possible sera que je meste en liberté, l'ennuyé que j'ay de ne vous aproucber, je vous suplie me le fére entendre, et vous cognoistrés que ce sera le plus désiré et le plus agréable volage que fit oncques.
Votre Loyse
Lettres patentes de la duchesse d'Angoulême à Messieurs du Parlement de Paris.
Saint-Just-lez-Lyon, 16 mars 1525.
Ainsi que les choses deviendi'ont, vous en serez continuellement adverty, et mesmement de ce qui touchera la délivrance et liberté dudict seigneur, de laquelle ledict seigneur de Brion, puis deux jours arrivé ici, venant du lieu ou icelluy seigneur est, nous a donné espérance d'estre prochaine. (ChampoUion, collection.)
2 Lettre de Léonor, reine douairière de Portugal, à la duchesse d'Angoulême, régente de France.
Tolède, 26 mai 1525, à Madame fa royne, ma bonne cousine. Madame, j'ai reçu une lettre qu'il vous a p'eu m'escripre par le seigneur de Biyon, et quant au contenu d'icelle, avecques ce qu'il m'a dict de vostre part, je vouldioys qu'il fust en mon pouvoir quant au bien de la paix et délivrance du roy vostre fils, ver l'empereur mon seigneur et frère estre cause de l'advancement et bien d'icelles... ... (ChampoUion, collection.)
PlIILirPE CHABOT i09
chabot s'était trompé grandement en faisant espérer à la régente le retour prochain du roi. Avant que les négociations eussent été entamées, on l'avait amusé par de belles paroles, mais quand on en vint à une discussion sérieuse, ce fut toute autre chose. Chabot était porteur de propositions qu'il croyait pouvoir faire accepter sans rencontrer d'obstacles. Elles portaient qu'après avoir présenté ses lettres de créance à l'empereur, et lui avoir déclaré, au nom du roi et de la régente, combien son gouvernement désirait arriver par quelque moyen honnête, non seulement à une entente entre la France et l'Espagne, mais à une paix générale profitable à la chrétienté tout entière, il devait ne faire aucune autre ouverture, mais attendre les conditions qui lui seraient proposées, et, dans le cas où elles s'écarteraient de celles contenues dans les articles qui lui étaient remis, déclarer qu'il n'avait aucun pouvoir pour traiter sur de pareilles bases.
Ses instructions étaient conçues à peu près en ces termes : en ce qui concernait le connétable de Bourbon, répondre : que le roi, pour complaire à son frère l'empereur, encore qu'il fût notoire que les biens réclamés par le connétable n'étaient pas sa propriété, consentait à lui payer le revenu par chaque mois, à la condition, bien entendu, que ledit connétable ne pratiquât aucun agissement de nature à troubler la paix du royaume : — prolonger la trêve le plus qu'il pourrait, l'étendre même à tout le commerce, de manière à laisser une liberté entière à la circulation et au trafic des marchandises, sans toutefois que cette liberté servît jamais de prétexte à des menées secrètes ayant pour efiét de
nuire à la tranquillité publique ; en aucun cas, ceux qui voudraient entrer, demeurer ou sortir pour leurs affaires, ne pouvant être porteurs d'armes apparentes ou cachées.
Comme preuve du désir qu'il avait d'être agréable à l'empereur, le roi de France voulait bien donner au roi d'Angleterre, pendant tout le temps de la trêve, la même provision qu'il lui donnait avant la guerre, pourvu qu'il souscrivît à une suspension d'armes, et que ni directement ni indirectement, ni par terre ni par mer, il ne recommençât les hostilités.
Quant aux bâtiments de guerre. Chabot ne devait en parler que si l'empereur ou son conseil venaient à l'en entretenir. Dans ce cas, il ferait observer que la marine française était trop peu considérable pour que cette question pût être d'un grand poids dans les négociations, puisque les forces navales mises à sa disposition ne se composant que des galions appartenant à Doria et à Bernardus de Paulx, pouvaient lui être retirés au premier jour. Quant à celles de feu M. La Trémouille, elles n'étaient pas en état de prendre la mer ; qu'au surplus, le roi était très disposé à les mettre au service de l'empereur, s'il prenait l'engagement de ne s'en servir que pour la défense de ses Etats contre les Turcs. Dans ce cas, tous les équipages feraient à Charles-Quint le serment qu'ils avaient fait à François 1er. L'empereur remettrait au roi, à la fin de l'été, ses navires dans l'état où il les aurait pris, et si auparavant il arrivait que la France en eût besoin pour sa propre défense, il serait tenu de les lui livrer immédiatement ; dans tous les cas, il ne pourrait s'en servir contre elle.
Il était en outre prescrit à Cliabot de faire tous ses efforts pour obtenir de l'empereur qu'il envoyât, avec des pouvoirs suffisants, auprès de la régente, « quelque bon personnage pour traiter de choses dessus dictes, ou autres plus grandes, si que faire se doivent et qu'il fié audict seigneur empereur, que ma dicte dame traitera les choses, de sorte que quelque bonne conclusion s'en tirera. »
Il lui était défendu d'aller au delà, la solution de toute autre affaire excédant ses pouvoirs.
Dans le cas pourtant où des questions en dehors de celles mentionnées plus haut viendraient à être abordées, celle de la Bourgogne, par exemple, il devait dire, en forme de conversation, que cette province étant soumise à la loi salique, appartenait à la France, au même titre que l'Anjou, le Berry, l'Orléanais, puisque son gouvernement ne pouvait pas tomber en quenouille. Que si les commissaires de l'empereur venaient à élever des prétentions sur les villes qu'arrose la Somme, disant que, en vertu du traité d'Arras, elles appartenaient à l'Empire, il rappellerait que Louis XI les avait rachetées au prix de 400,000 écus, et que le traité de Péronue qui les avait restituées au duc de Bourgogne, était un traité arraché par la violence, et en conséquence nul de plein droit.
En ce qui était de Boulogne et de quelques autres places, puisque le traité de Senlis avait, à leur égard, rapporté les stipulations du traité d'Arras, il ne fallait pas en revendiquer la possession.
Si, par hasard, il venait à être dit que le royaume de France avait été donné à l'Autriche par Boniface,
112 BI0C4RAPHIES VENDÉENNES
Chabot répondrait que jamais Philippe-le-Bel n'avait reconnule droit qu'avaitvoulu s'arroger le Pape ; d'ailleurs, que cette donation avait été révoquée par Clément V ; qu'aux prétentions dont il vient d'être parlé, le roi pouvait opposer des revendications bien autrement sérieuses, bien autrement importantes; qu'ainsi, il n'y avait rien de mieux établi que le droit de la France sur le royaume de Naples et le duché de Milan ; qu'il en était de même pour le royaume d'Aragon, Vendôme, les îles Majorque et Minorque ; qu'il était également incontestable que l'Artois et la Flandre appartenaient à la France ; que le comté de Bourgogne était tenu à foi et hommage au roi, à cause de son duché ; qu'enfin, l'empereur devait à la France les arrérages d'une rente de 300,000 ècus, pour le royaume de Naples, somme stipulée dans le contrat de mariage de la reine Germaine, et payable chaque année, aux termes du traité de Noyon,
C'était, comme on le voit, un beau champ de bataille pour la diplomatie, et les négociations offraient ample matière à discussion. Mais quelque fondées que parussent être les prétentions de la France, dans le règlement des affaires de ce monde, la force ayant une bien autre puissance que le droit, le prisonnier de Charles-Quint ne pouvait guère espérer qu'il serait tenu grand compte de ses réclamations. Dans toute négociation, la position des parties est d'une importance capitale, et il n'appartient jamais au vaincu de dicter des conditions au vainqueur. Hâtons nous d'ajouter que la France, comme il arrive souvent en pareil cas, demandait plus qu'elle ne comptait obtenir.
IMlIIJPrE CHABOT 113
Ce ne fut que le 19 juillet 1525 que l'empereur accorda à l'ambassade française sa première audience. Fidèle au goût et à la coutume du temps, le président deSelve, qui portait la parole,ne manqua pas de puiser ses arguments dans l'histoire grecque et latine, et aussi dans l'Ecriture sainte. Il invoqua le roi Cyrus, le prophète Jérèmie et beaucoup d'autres saints personnages ; autorités fort respectables, sans doute, mais dont l'ingérence pouvait bien, dans ce moment, n'avoir pas un grand crédit auprès de Charles- Quint. L'empereur se contenta de répondre qu'il allait nommer des Commissaires, avec lesquels lesambassadeurs français entreraient en conférence ; et, bien que de Selve lui eût exprimé le désir de traiter directement avec lui, il n'en persista pas moins dans sa résolution.
Dans la lettre qu'il écrivait à cette occasion à la régente, le président se louait beaucoup du chancelier de l'empereur auquel Chabot avait remis un mémoire, et de l'accueil qu'il avait reçu de la princesse Eléonore. Il n'avait pas manqué de lui rappeler qu'elle était proche parente de la duchesse d'Angoulême, sans qu'il eût osé ajouter, parce qu'il ne lui parlait pas en secret, qu'il ne tenait qu'à elle de devenir sa fille.
En même temps. Chabot se rendait auprès delà régente, pour l'instruire de tout ce qui passait, et rapporter au roi des nouvelles de France K ^
* Lettre de la duchesse d' Angoulème au roi.
Juillet 1525.
J'ai l'etenii Bi'ion pour incontinent vous despèchei*, par lequel vous serez bien au long ailverty de toutes vos affaires de part de ça qu'y sera cause dont pour ceste heure n'aurés plus longue esorypture de vostre I.OYSE.
(Cliampollion, colli'ction.)
Charles-Quint ne s'était point incliné devant Gyrus et Jèrémie ; il avait voulu quelque chose de plus positif que les invocations bibliques, la cession de la Bourgogne ne s'y trouvant point comprise. C'était pour lui la première condition de paix. Ses prétentions parurent exorbitantes aux ambassadeurs français. Le roi ne pensa pas autrement. Il déclara que, plutôt que de souscrire à un acte honteux et dommageable à son royaume, il resterait toute sa vie prisonnier de l'empereur. Puis, dans la prévision qu'une absence trop longue devant être préjudiciable à laFrance, il se verrait un jour forcé, pour recouvrer sa liberté, de souscrire à des engagements par lesquels il ne se croyait pas lié, dès le 22 août, il protestait contre la contrainte qu'on voulait lui imposer, la déclarant de nul effet en ce qui regardait la Bourgogne, comme aussi en tout ce qui était contraire à son honneur et au bien de la couronne. Il faisait dresser acte de cette protestation par son notaire, Gilbert Bayard, en présence de François de Tournon, archevêque d'Embrun, Philippe Chabot, seigneur de Brion, et Jean de la Barre, bailli de Paris, qui le signaient avec lui. Cet acte devait être notifié au président de Selve.
C'est alors que le roi et la régente songèrent à un nouveau négociateur, à Marguerite, duchesse d'Alençon. Comme l'écrivait Chabot à la duchesse d'Angoulême, le roi comptait beaucoup sur elle pour sa délivrance *.
* Lettre de M. de Brlon à Madame la duchesse d'AngoM.Unie.
20 juillet 1525.
Madame, Par M. le Maréchal de Montmorency aurez entendu la
PHILIPPE CHAKOT 115
A la cour des Valois, où les femmes jouèrent un si grand rôle, nous ne trouvons pas de figure plus sympalhique que celle de cette princesse. A toutes les grâces du corps, elle joignait tous les dons de l'esprit, toutes les qualités du cœur. Partisan des idées nouvelles, elle n'adopta pas celles de la réforme, autant que l'ont prétendu certains écrivains ; mais, comme elle avait un faible pour les nobles intelligences, les hommes d'élite, à quelque religion qu'ils appartinssent, étaient sûrs de trouver bon accueil à sa cour i. D'ailleurs, nul ne pouvait se soustraire à ses charmes, nul ne pouvait résister à ses séductions.
bonne santé du' roy et l'espoir de sa délivi-ance, après l'arrivée de Madame vostre fille, et pour toiijours continuer en nostre bonne espérance, le commendator Figuerol" arriva hier icy pour faire desloger le roy et s'approcha de l'empereur à une ville qui s'appelle Madrid à 12 lieues près de luy, et ne devez, Madame, faire difficulté de croire que l'empereur voyra le roy avant l'arrivée de Madame vostre fille, là où je croy qu'elle trouvera les choses bien préparées.
Madame, encore que vous soyez en France et le l'oy en Espagne, vos opinions sont semblables, car après luy avoir dit de vostre part le propos qu'il vous a plu me commander, il m'a faict responce les vous avoir mandés en mesme substance par M. le Maréchal, et ne vous soroys dire l'aise en quoy il a esté quand je luy compté ce qui vous pleust me ordonné luy dire bien au longs.
Madame, le roy désireroit bien que de tous ceulx du Conseil, il n'en vint ung seul avecques Madame vostre fille que ceulx qu'il m'a commandé luy escripre, ce que j'ai faict par la mienne.
Madame, je vous feray fin de lettre en priant Nostre Seigneur vous donner très bonne vie et longue. (GhampoUion, Collection.)
* M. l'abbé Taraud, dans la Biographie universelle, a jugé Marguerite sans esprit de parti. Il ne doute pas qu'elle n'ait été inébranlable sur les principes de l'Église catholique ; mais, ajoute-t-il, sa complaisance et sou affection pour les savants l'engagèrent plus loin qu'elle n'aurait dii. C'est voir sainement et équitablemeut. (Génin.)
Mariée de bonne heure au duc d'Alençon qu'elle n'aimait pas, elle fut recherchée, pendant son veuvage, par de puissants monarques. N'ayant point d'ambition , voulant seulement aimer et être aimée, des souverains qui prétendaient à sa main, elle choisit celui dont les Etats avaient le moins d'étendue, le roi de Navarre, parce qu'il portait noblement sa couronne et qu'il était toujours resté fidèle à la France. Jusque-là, elle avait reporté tout son amour sur François I", plus jeune qu'elle de deux années. L'a-t- elle aimé plus qu'il tfest permis d'aimer un frère ? La preuve de cette malheureuse passion, qui, pendant plus de trois siècles, avait échappé à toutes les recherches, a-t-elle, de nos jours, acquis le caractère de l'évidence ? Cette lettre fatale que Génin et, après lui, MM. Michelet et Henri Martin, regardent comme une pièce authentique, est-elle de nature à porter la lumière dans tous les esprits, et ne laisse-telle aucune place au doute? Telle est la question qu'il convient d'examiner. Nous dirons donc aux écrivains que nous venons de nommer : avant d'imprimer une tache ineffaçable à la Marguerite des Marguerites, avant de condamner une illustre princesse sur l'aveu qu'elle aurait fait d'une flamme coupable, vous êtes-vous bien assurés que la lettre que vous avez produite était de sa main ? Êtes-vous bien certains qu'elle n'était pas susceptible d'une autre interprétation que celle que vous lui avez donnée ? L'histoire doit être inexorable, sans doute, mais les hommes qui ont l'honneur de l'écrire sont obligés à une grande réserve dans leurs jugements, surtout quand ceux qu'ils traduisent devant leur tribunal ne sont plus là pour se défendre.
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Vous aurez beau miliger la sévérité de votre sentence par l'admission de circonstances atténuantes, vous aurez beau dire que, malgré sa faute, il ne faut pas, en présence de Marguerite de Valois, détourner la tête avec horreur et mépris ; vous rappellerez en vain par quelle mère elle fut élevée, quels exemples elle eut sous les yeux, quel dévouement de toute sa vie succéda à une passion irrésistible, dont l'expression, comme un cri du cœur, s'ècliappe de sa plume -, si vous ne pouvez pas l'absoudre entièrement, vous voudrez bien vous montrer indulgent, l'indulgence n'étant ici que la justice, — votre arrêt n'en restera pas moins comme une flétrissure éternelle.
Heureusement pour sa mémoire, la reine de Navarre a trouvé nn éloquent et savant défenseur. Dans un long article de la Revue des Dencc Mondes, — article que j'appellerai un mémoire justificatif, — M. Louis de Loménie s'est attaché à réfuter tous les raisonnements produits par Génin dans son réquisitoire, et à montrer sur quelles données frivoles repose une accusation monstrueuse. Les considérations qu'il fait valoir avec une grande force de logique, doivent la faire rejeter comme une abominable calomnie. Aux yeux de la postérité, Marguerite de Valois doit donc apparaître comme une sœur aussi pure que dévouée.
Munie d'un sauf-conduit de six mois que lui avait donné l'empereur, elle s'embarqua, le 27 août, à Aigues- Mortes, accompagnée du président de Selve, de Gabriel de Gramraont, évêque de Tarbes, de Georges d'Armagnac, archevêque de Tournon, depuis cardinal, et d'une suite nombreuse de dames. Elle débarqua à
Palamos, où Chabot qui, depuis longtemps, était en correspondance avec elle *, s'était rendu pour la recevoir. Aussitôt elle l'expédia à François le"^ pour lui remettre une lettre de sa part ^
Marguerite n'avait fait que toucher terre à Palamos ; le jour même où elle y était arrivée, elle s'embarquait pour Barcelone. De là, elle partit en litière, inquiète du roi qu'elle savait malade, et cherchant à tromper les ennuis de la route en composant des vers qui témoignaient de son impatience :
Le désir du bien que j'attends Me donne de travail matière, Une heure me dure cent ans ; Et me semble que ma litière Ne bouge ou retourne en arrière, Tant j'ai de m'advanser désir.
0;quelle est longue la carrière Où gist à la fin mon plaisir !
* Lettre de M. de laBare à Madame la duchesse d'Alenqon.
Juillet 1525.
Madame, le roy m'a commandé que j'envoie à Madame les lettres que l'empereur lui a escriptes, par Monsieur de Bryon. Je vous les envoyé cy, Madame, pour sy vous plest, avec les aultres les luy vouUoyr laisser aussy. Madame, mon dit sieur de Bryon vous escript bien amplement son voyage.
(Champollion, Collection.) 2 Marguerite d'Alenqon au roi.
Monseigneur, où va ung tel serviteur, ne vous doi empescher d'ouir de luy toutes choses plus au long que ma lettre ne le pourroit déclarer....
(Lettre de Marguerite de Navarre, édition Génin.)
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.Te regarde de tous costez Pour voir s'il n'arrive personne, Priant sans cesse, n'en doubtez, Dieu que santé à mon roy donne.
Quand nul ne voy, l'œil j'abandonne A plorer ; puis sur le papier Un peu de ma douleur j'ordonne ; Voilà mon douloureux métier.
0 qu'il sera le bien venu ^ Geluy qui, frappant à ma porte, Dira : Le roy est revenu En sa santé très bonne et forte.
Alors sa sœur, plus mal que morte, Courra baiser le messager Qui telles nouvelles apporte Que son frère est hors de danger.
Dans une autre maladie dont le roi fut encore atteint, elle exprimait en prose le même sentiment : « Quiconque, disait-elle, viendra m'annoncer la guérison du roi, tel courrier, fût-il harassé, malpropre et fangeux, j'irai l'embrasser et l'accoler comme le plus aimable gentilhomme. »
L'espoirqu'avait Marguerite de trouver le roi en convalescence fut cruellement trompé ; quand elle arriva à Madrid, il était en danger de mort ; le bonheur de revoir sa sœur lui rendit la vie.
De ce jour elle eut la première place dans les négociations, traitant les affaires, tantôt directement avec l'empereur, tantôt officiellement avec le conseil d'Espagne. Charles- Quint n'échappa point aux séductions de l'enchanteresse dont les beaux yeux donnèrent une singulière force à ses arguments. Si elle n'obtint pas tput ce
120 BIOGRAPHIES A''ENDÉENNES
qu'elle demandait, c'est que le vainqueur de Pavie était empereur d'Allemagne, et que dans son cœur deux passions rivales, l'amour et l'ambition, se livraient un terrible combat.
Gliarles-Quint avait voulu conduire lui-même Marguerite auprès de son frère à Madrid; de retour à Tolède, il la reçut intimement, sans autre com.pagnie que celle d'une de ses dames qui se tenait à la porte.
En même temps, Marguerite travaillait au mariage d'Eléonore, sœur de l'empereur, avec François 1", dans l'espoir que la future reine de France, impatiente de s'asseoir sur le plus beau trône du monde, ferait tous ses efforts pour la délivrance de son royal fiancé.
Le désir qu'il avait de plaire à Marguerite, et la crainte de voir mourir son prisonnier, décidèrent l'empereur à se relâcher beaucoup des mesures rigoureuses exercées jusque-là contre lui. Le roi put faire des promenades, visiter les églises et les monuments publics, user enfin du privilège qu'avaient les rois de France de guérir, par des attouchements, lesécrouelles. Son retour à la santé lui rendit sa bonne humeur, et, comme délassement, il se livra à des compositions poétiques.
Par lettres patentes, en date du 7 septembre, la régente avait renouvelé les pouvoirs de Monseigneur d'Embrun, de MM. de Selve et de Brion.
Pour venir en aide à la duchesse d'Alençon, Chabot se multiplia. Continuellement sur pied, tantôt auprès du roi, tantôt auprès de Marguerite, il quittait l'Espagne pour aller en France s'entendre avec la régente, et revenait à Madrid instruire François I" des affaires de son royaume. Nous avons, à la date du 11 et du 22 sep-
tembre, deux lettres de lui, qui témoignent de son zèle. La première est à l'adresse du roi, la seconde, àcelle de Montmorency *.
Coudrieux, il septembre 15-23.
* Sire, Madame continue toujours en sa bonne santé et s'est partie (le Tornon, comme avez pu antendre par l'homme de M. d'Ambrun, et s'an est venu audit lieu de Coudrieulx et san partyra desmayn pour aller à Lyon, où il est bien nécessaire qu'elle fasse un long voyage; et incontinant qu'il voyra le besoing de s'approche de vous, elle fera la diligente tieiille que savez que l'on faict sur la route.
Sire, avant que de partir de Tornon, ma dite dame fist bien regarder au faict de vos finances, de sorte que l'on satisfaict à la partie des Souisses et seront bien contans, et pareillement à celle d'Angle terre qui est touste preste, et n'y aura poinlt fautte qu'elle ne leur soit délivré au jour qu'on leur a promyse, et quant àvostre estât, je suis bien assuré qu'on satisfera à tout et que chacun est contant, et l'entendre plus à plus par moy. Quand je fus despèché de Madame pour m'an retourner vers vous : que j'espèi'e incontinant qu'elle ara receu de vos nouvelles, et espérance de vous randre conte de tous vos affaires de par de là. Sire, quant aux deux personnaiges de qu'y il vous pleust me comender de dire à Madame qu'on les otast de là où y sont, an ensuyvant vostre intention y se fera, et quant au prince d'Orange, Madame la envoyé quérir par Monsay, et espère que sera bientôt isy. Bonne est allé de vers luy, comme il vous a pieu le mander. Sire, Madame est en mer\-eilleuse peigne pour scavoyr antendre de vos nouvelles depuis hun mois et se sent ovi que vousn'ayé anvoyésqxielque courié qui aesté détrousé, car an soi aussi peu entandu de selles de Madame vostre sœur depuis son partement de Barcelonne. Vostre très humble et très houbéissant servitur et suget,
(Champollion, collection.) Bryox.
Lettre de M. de Brion « 3/. de Montmorency.
De Goudrieux, 22 septembre 1523.
Monsieur mon compaignon pour les meyheures nouvelles que je vous sorois escripre, c'est la santé de Madame qui e^^t tielle que nous le désirons, au reste de l'annuy qu'elle porte pour ne savoyr desnou-
Pour des raisons de santé, la régente avait quitte Lyon, et était allé habiter Goudrieux qui n'en est éloigné que de 7 ou 8 lieues. Elle ignorait que le roi fût malade. Le 8 Qctobre, Chabot la quitta pour retourner auprès de son maître, chargé d'une lettre par laquelle cette princesse faisait connaître au roi combien il devait se louer d'un serviteur aussi dévoué. Elle lui disait en même temps qu'il le mettrait au courant des affaires du roj^aume, et parlait de sa délivrance comme de la seule question qui, dans cemoment,occupaittousles esprits*.
velles du roy et de Madamfî la duchesse, car il y a plus d'uu moys qu'elle n'en a eu. Elle part aujourd'huy pour s'en aller à Lion, où il est plus que requis qu'elle fonts un voyage, et incontinant qu'elle y ara demeuré viii ou dix jours, s'en reviendra à se lieu ou elle se trouvera fort saine.
Monsieur mon compaignon, en escrivant ses lettres est arrivé un courrier du roy et de Madame la duchesse, qui a réjoui mon ame pour n'avoir antendu samaladie, mais bien vousveusje dire qu'il donne grant annuy. Au reste de la compaignie, et si ce n'estoit qu'avons antendu son grant amaudement, nous serions au desespoir. Toutefois que jNIessieurs du Conseil n'an ont rien antendu. Vous ferez fort bien de n'épargner la peyne des courriers, car je vous promets qui sert beaucoup isi d'antandre souvent des nouvelles du roy pour la compaignie àqui on a afaii'e. TousMessieurs les Gouverneurs du pais sont tous ysi et la grousse court. J'espère estre bientôt despeché et remet a quand je voyeri'é vous escrire le surplus qui me gardera plus longue lettre, après avoir prié nostre Seigneur que vous doynt ce que vostre cœur désire.
Par le tout antièrement vostre bon compaignon et amy,
(GhampoUion, Collection.) Bryon.
* Lettre de la duchesse d' Angoulême mi roi.
Octobre 1525.
Monseigneur, ce porteur s'en va s'y bien informer de vos affaires et vous rendra si bon compte de toutes choses de caque je remetz le tout sur luy, vous asseurant que sa demeure m'est très nécessaii'e pour
Contrairement au désir et aux espérances de Marguerite, les négociations traînaient en longueur, et Charles- Quint n'abandonnait rien de ses prétentions. La lutte continuait dans son cœur 'entre une adorable princesse et la Bourgogne qui, pour lui, avait aussi bien des attraits. Il se demandait s'il ne pourrait pas se rendre maître de l'une et de l'autre, et espérait même que Marguerite, s'oubliant en Espagne, laisserait passer le temps de son sauf- conduit, et qu'alors, sans manquer au droit et à la justice, il pourrait la retenir, comme il retenait son frère, décidé, dans ce cas, à lui rendre bien douces les chaînes qu'elle porterait. Tout en continuant à chercher à lui plaire, il n'en rejetait pas moins la plupart des propositions que cette princesse lui faisait au nom de la régente. C'est ainsi qu'en consentant à sceller la paix par l'union de sa sœur avec François I", il avait refusé de lui constituer la Bourgogne, à titre de dot.
S'opposant à ce que la question fût portée devant la
vostre service: qui a esté la cause de le m'avoir fet le l'etenirjusqti'à ceste heure ; vous verrez que toutes vos dictes affaires sont selon la nécessité de vostre absence, en bon estât : toutefois, il fault, s'il vous plest que vous venez au poinct principal qui est de vostre délivrance, car hormis l'afection et le désir de tous ceulx qui vous ayraent et y sont obligez, sy est la nécessité grande de vostre présence, qu'il est impossible de plus, comme par ledictBrion entendra, et en cest endroit voys suplier le bon Dieu qui vous a ressucisté, vous donner la santé et longue vie que luy requiert de bon cœur.
Vostre LoYSE.
Monseigneur, si vous ne feste mettre ce porteur au gressilon pour luy faire rendre conte de tout ce qu'il vous porte, j'entends prontement, il le vous fera durer le plus longuement qu'il pourra, pour faire valoir sa raarchamlise. (Champollion, Collection.)
cour du Parlement, il exigeait plus que jamais que cette province fût annexée à l'empire, aussi bien que le vicomte d'Auxonne et ressort de Saint- Laurent, les comtés de Mâcon et d'Auxerre, les seigneuries de la Brie et de Bar-sur-Seine, avec toutes leurs dépendances.
Il demandait également la renonciation du roi aux comtés de Boulogne, de Guisnes, à Gonflans et à Péronne.
Sur bien d'autres articles encore, l'entente ne pouvait se faire.
Pendant qu'à Tolède les négociations se poursuivaient sans aboutir, un ambassadeur de Charles- Quint conférait à Lyon avec la régente. La grande difficulté, la véritable pierre d'achoppement, c'était toujours la Bourgogne, à la possession de laquelle Gharles-Quint prétendait comme héritier de la reine Marie, tandis que François pr rappelait qu'elle avait été remise à Louis XI en vertu de la loi salique, qui ne permettait pas à la fille de succéder à son père. L'empereur avait proposé de faire régler le différend par des arbitres, tandis que le roi voulait que ce fût en sa cour des pairs. Gomme transaction, la régente offrait de choisir, dans les différentes cours de l'Europe , des personnages connus par leur sagesse, qui, avant toute autre chose, feraient serment sur la vraie Groix, de juger avec impartialité et sans considération des personnes. Elle mandait à ses ambassadeurs que, dans le cas où l'empereur refuserait cette proposition, ils pourraient accepter des arbitres en nombre impair, dont ils exigeraient le même serment, avec cette condition toute-
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fois, que si Taflaire n'était pas réglée dans un temps déterminé, elle se viderait en la cour des pairs, à Avignon : qu'enfin, si l'empereur refusait encore cet arbitrage, plutôt que de lui céder la Bourgogne, une autre partie du territoire, d'une étendue double, pourrait lui être offerte.
Cette dépêche aj'ant été rédigée dans les derniers jours de novembre, Chabot fut chargé par la duchesse d'Angoulême de la porter à l'empereur.
Charles-Quint ne se hâtait pas d'y répondre, parce que, le sauf-conduit de Marguerite étant près d'expirer, il ne voulait rien terminer encore, toujours dans l'espérance qu'elle oublierait l'heure du départ et lui donnerait l'occasion de la retenir. Mais cette princesse quitta Madrid à temps, et put même s'arrêter quelques jours à Médina-Gœli avant de rentrer en France. Chabot était son messager fidèle, comme on peut le voir par les lettres qu'elle écrivait au roi et à Montmorency *, et
* Siguenza, 3 décembre 1523.
Au l'oi, à Modrid.
Je vais coucher à Médine (Médina-Cœli), où je pense trouver Chabot et ne lauldroy à le vous diligenter. (Lettre de Marguerite de Navarre. Édition Génin.)
Médina-Cœli, 3 décembre.
Monseigneur, outre les bonnes nouvelles qu'il vous a pieu m'envoyer, j'ai trouvé Brion que j'ay ramené pour ce soir, lequel vous porte chose accordant à ce bon commencement par quoy vous connaistrez avoir occasion de tenir bon et que vos geôliers soient contraincts à parler plus bas, car Dieu qui sans leur peine les a mis hault, avec la vostre les abaissera, s'il luy plest, jusqu'à vous faire saillir à vostre honneur et proufist. Brion vous porte chose par laquelle vous voyez que vostre mère n'a pas dormy. Par quoy je voul-
quoique un mois après, elle s'en plaignît un peu *, elle agissait en tout de concert avec lui.
ilrois s'il vous plaist attendre sa venue dissimulant sans prendre de conclusion. Car il vous dira ce que je ne puis vous desclarer, qui vous sera fort agréable, et n'est possible mieulx demander de la France, car il semble que Madame ait entendu ce que vous m'avez commandé luy dire, ce que vous ne trouverez pas estrauge d'estre tous d'eulx d'une opinion, car vous fustes oncques auttremeut. (Lettre de Marguerite de Navarre. Édition Génin.)
P. S. d'une lettre de Marguerite à Montmorncy.
Médina-Cœli, 3 décembre 1525.
J'attends aujourd'hiii Brion et de vos nouvelles pour escrire à Madame, car je commence mes journées un peu longues par la nécessité du logis. (Lettre de Marguerite de Navarre. Edition Génin.)
Au même.
3 décembre.
Et pour ce, je vous ay aujourd'buy escript, ne vous feroy longue lettre par ce porteur, remettant le surplus à M. de Brion, lequel j'ay retenu pour ce soir, et désirerais fort qu'il ne se conclust aucune chose jusqu'à son arrivée par de là pour les raisons que vous entendrez de luy. (Idem.)
Au même.
5 décembre.
Vous avez entendu tout ce que Brion a apporté, vous priant, si encore vous estes là, attendre une bonne conclusion, afin que la pauvre mère qui tant en porte d'ennuy, en puisse estre consolée. (Id.)
* Marguerite au roi.
Fin de décembre 1525.
Et si connaissez par les quelques poincts l'on fasse difficulté, ne pensez me fere ennuy de m'y fei'e servir non-seulement de bien, mais d'empeschement de mort ; et sur ce propos, il vous plera ne
PHIIJPPE CHABOT 127
Marguerite était partie, emportant l'abdication du roi. François I*"^ faisait-il acte d'un grand patriotisme, comme on l'a dit, préférant mourir misérablement dans sa prison que de remonter sur le trône avec la France grandement amoindrie ? Ou bien, dans ce prétendu sacrifice, ne faut-il voir qu'un leurre, qu'une comédie habilement jouée ? Est-ce à cette ruse que la duchesse d'Alençon faisait allusion, quand elle conseillait à son frère de tenir bon, que ses geôliers seraient bientôt obligés de parler plus bas ? Nous ne pouvons le dire. En faisant la supposition la plus honorable, en admettant un sentiment chevaleresque et une bonne foi entière, ces nobles sentiments furent de courte durée, et quand il se fut aperçu que Charles- Quint ne se relâchait en rien de ses prétentions, pour obtenir sa liberté François I" fit les plus larges concessions, bien décidé à ne pas remplir les engagements qu'il avait contractés.
Le 14 janvier 1526, le traité de paix fut signé, de la part du roi de France, par l'archevêque d'Embrun, l'évêque de Tarbes, messire Anne de Montmorency, le seigneur de Brion , messire Jean de Selve , premier président du Parlement de Paris, et Bayard, commis par la régente des Etats du royaume de France.
La veille, François le"" avait appelé auprès de lui les
croire ce que vous en dira le sieur Brion, car il glose toujours mes paroles ; mais je vous prometz la foi que à vous, comme frère, père, mary et mon tout en ce monde je doj', que tout ce qu'il peuct penser d'impossible, quant à moy m'est si facile, désirant vous faii-e service, que si ma vie allongée pour cette fin n'est emploiée, je l'estimerai pire que mille morts. {Lettre de Marguerite de Xavarre. Édition Gonin.)
mêmes personnages, et, en leur présence, avait protesté par serment contre le traité qui lui était arraché par la violence ; il leur avait également fait prêter serment de ne rien révéler à d'autres qu'à sa mère, à la duchesse d'Alençon, et à ceux que Madame ordonnerait*.
Comprenant la gravité de la position qui leur était faite, et craignant d'en encourir un jour la responsabilité, l'archevêque d'Embrun, le président de Selve et Philippe Chabot, voulurent qu'il fût dressé acte de l'injonction du roi et que les conditions du traité y fussent insérées ^.
* Et néanmoins commanda aux dicts archevêque d'Ambrun, premier président, sieur deBrion, sur to\it qu'ils craignent à lui désobéir, qu'ils ayent à signer et jurer le contenu des dicts articles, en ensuivant le commandement que jà autresfois par ledict seigneur leur fust faict, le 19' jour du mois de décembi'e 1523, protestant contre eux et chacun d'eux de tous dommages et inconvénients qui pourroient advenir à luy ou à son royaume, par faute de signer et accorder les dicts articles, et de s'en prendre sur les dicts archevêque d'Ambrun, premier président, et de Brion, et que eux et chacun d'eux en répoudroient en temps et lieu, s'ils refusaient ou déloyaient d'accorder, conclui'e et signer les dits articles. (ChampoUion, Collection.)
2 C'est assavoir de bailler et délivrer au dict emperexir la dicte duché de Bourgogne, vicomte d'Auxonne et ressort de Saint-Laui'ent, avec tout droict de souveraineté et ressort quittant l'Hommaige, le tout à pur et à plein, oultre et par-dessus, la quittante de Xaples, Millan, Guisnes, souveraineté de Flandres, Arthois, Charollois , Noyon et Château-Chinon, avec tout le droit de Tournay, Tournésis, Saint-Amans et Mortagne ; restituer aussi Hesdin, ville et château, lesquelles restitutions il avoit accordé et promis faire devant six sepmaines.
Après qu'il seroit en liberté, entré dans son royaume, et pour sécui'ité de ce que dessus, promettait à l'empereur et à ses dicts ambassadeurs, bailler pour hostages. Monsieur le Dauphin, son fils aîné, et Henry, duc d'Orléans, son second fils, et autres gros personnages de France jusqu'au nombre de douze nommez et escripts au
Presque aussitôt après la signature de cet humiliant traité, dont nous ne faisons pas connaître toutes les clauses, Philippe Ghahot, comme il le faisait dans toutes les circonstances importantes, se rendit auprès de la régente, qui le retint quelques jours.
De son côté, l'empereur avait quitté Madrid pour aller voir sa sœur, la reine de Portugal, et s'entendre avec cette princesse. Ghahot avait informé Montmorency que
reole que ledict empereur avait envoyé au roy, pour lui accorder à tenir hostages avec mon dict sieur le Dauphin, et moyennant que ledict seigneiu" et empereur ou les dicts ambassadeurs de sa part proinettoient et accordoient au roy le mariage de Madame Léonor, sa sœur, royne de Portugal, en luy quittant ou donnant en faveur de mariage les ditz comtés et terres de Mascon, Auxerre et Bar-sur- Seine, et parreillement le mai'iage à sa niepce, fille de dicte dame et du roy de Portugal avec mon dict seigneur le Dauphin.
A cette cause et api-és le récit des propos dessus dicts, commande ledict seigneur aux dicts archevêque d'Ambrun, premier président et sieur de Brion, sur tout ce qu'ils craignent à luy désobéir et desplaire et encourir son indignation, qu'ils eussent à dresser, escripre et signer les articles de la dicte délivrance et de la paix, contenant ce que dessus et aultres choses qui, sur ce, seroient reqids et nécessaires, leur disant qu'ils ne prisent ni alléguassent aucune excusation. car il estoit plus que requis et nécessaire ainsy le faire, sans différer, ni dissimuler, en px'otestant contre eulx et chacun d'eulx de toiis dommaiges et inconvénients, qui pourroient advenir par faillie d'accorder ce que dessus est dict, à luy ou à son royaume, et de s'en prendre sur les dicts archevêque d'Ambrxin, premier président et de Bryon, et que eulx et chacun d'eulx en répondraient en temps et lieu, s'ils refusaient et délayaient d'accorder, conclure et signer les dicts articles contenant ce que dessus. Dans et lesquelles choses les dicts ambassadeurs m'ont requis et demandé acte pour leur décharge, ce cpie je leur ay accoi'dé, en la présence du dict seigneur et par son voulloir le commandement.
Faict à Madrid, eu royaume de Castille, les an, mois et jour dessus dicts.
(Champollion, collection.) Rouertet.
d30 BIOGRAPHIES VENDÉENNES
ce voyage était cause d'un retard dans l'expédition de quelques affaires k
Dès les premiers jours du mois de février 1526, Eléonore de Portugal prend le titre de femme de François I", et, dans toutes ses lettres, elle ajoute à son nom la qualité de très obéissante femme du roi de France,
En attendant qu'elle le fût réellement, son volage fiancé se permettait des distractions qu'il continua encore quand il fut devenu son époux. Gilbert Bayard lui avait procuré une jeune négresse qui lui faisait des visites fort matinales. C'était si bien dans les mœurs du temps, qu'un envoyé de la régente, le sieur de la Barre, en écrivait à cette princesse comme de la chose la plus
* Lettre de M. de Brion à M. de Montmorency,
Madrid, 10 janvier 1526.
Monsieur, mon compaignon, depuis vostre partemeut, sont venues nouvelles de la part de M. de Therbe, qu'il n'a pu satisfaire à ce que luy avoit esté mandé, obstant l'absence de l'empereur, qui est party pour aller voyr la royne de Portugal, sa sœur, lequel sera de retour à Tolède mercredy prochain, et de là doibt venir icy, lors scaurons si nous debvous bientôt voyr la royne, dont serez adverty, et pour l'advenir, je ne fauteray à vous despêcber courrier et vous faire entendre toutes choses qui surviendront, par quoy faisant, je prie Dieu
A Madrid, XIc jour de janvier, entièrement vosti'e compaignon et amy,
Bryon.
P. S. — Vous verrez la despêche qu'on vous envoyé que tout ce que l'on peiilt faire pour ceste heure, et incontinent après avoir recouvert celle que attendant de l'empereur, là vous envolerons en toute diligence pour vous aider de la meilleure.
(Ghampollion, Collection.)
PIIlLirrE CHABOT iol
naturelle du monde *. Pour être le pourvoyeur du roi, Chabot n'en était pas moins son entremetteur auprès de la princesse Eléonore. Lorsque François 1" eut obtenu de l'empereur l'autorisation de la nommer sa femme, ce fut lui qu'il chargea de ses lettres et de ses confidences. Bien que le mariage ne dût s'accomplir que beaucoup plus tard, tout ne se borna pas à une correspondance. Avant que le roi quittât l'Espagne, sa future lui fut présentée par l'empereur. Eléonore s'étant inclinée pour déposer un baiser sur la main du roi, François I*"^ la releva et l'embrassa sur les lèvres. Il y eut fête à l'occasion de cette entrevue, et, sur l'invi-
* Gilbert Bayard à ^fontmorency.
11 janvier 1526.
J'ai trouvé une belle et jeune esclave pour M. de Brion, que sa maîtresse veult vendi'e, pour ce qu'elle est trop requebradée, qui est à dire amoureuse, je ne voys pas grand moyen d'en trouver d'autres.
De la Barre à Maday,u la régente.
Madrid, 1er février 1526.
Madame, depuys la dernière lettre que je vo\is ay escripte par le maître d'ostel de M. le vis roy, est retourné M. de Brion de Tolède et devers la royne où le roy l'avoit envoyé, et quand il partit, le dit seigneur n'avoit point escript à la royne, depuys qu'il avoit esté fyencé, pour ce.que mou dict sieur le vys roy lui dict qu'il luy sembloit qu'il ne devoit point lui escripre qu'il n'eut entendu l'empereur premier, comme il le devoit appeler. L'empereur dict qu'elle étoit sa sœur et qu'il la pouvoit 'appeler sa femme puisqu'elle l'estoit. A donc le dict roy ecrisvit unes lettres qu'il envoya à M. de Brion à Toledo pour luy porter.
Vostre petite noyre est tous les hxatins une heure en son lyt, qui
luy fera plésir
(ChampoUion, Collection.)
tation de l'empereur, la reine de Portugal dansa une danse espagnole, aux grands applaudissements de la noble compagnie. Les deux souverains se séparèrent après force protestations d'amitié, le cœur démentant les paroles qui sortaient de la bouche.
Chabot accompagna le roi jusqu'aux environs de Borgnes, où il prit les devants pour régler le cérémonial de sa rentrée en France *.
Le plus généreux des princes ne pouvait pas oublier ceux qui l'avaient bien servi. S'il avait fait de grandes largesses à ses gardiens, que ne devait-il pas à ceux qui s'étaient dévoués à sa personne ? Nul n'avait mis à le
* llclatioii du voijarje di( roi.
Et demain, il continuera ses journées, de sorte que jeudi nous serons à Borgnes, et entre cy et là depescherai Brion, pour faire entendre à Madame la sorte que l'on entend et que l'on veut tenir en la forme de la délivrance du roy, pour le faire en suyyre, et aussy les propos qui ont esté tenus entre l'empereur et luy, et rendre compte à Madame de tout ce qui s'est faict en ceste veue. Encore que Monsieur le premier pi'ésident, despèché mercredy, s'en aille bien instruit de tontes choses, il est cependant despèché ce courrier aussy pour assurer Madame de la bonne santé du roy au changement de l'air, qui est si bien qu'il dict qu'il n'alla oncques mieux à pied qu'il feroit, n'y se sentit jamais plus raide qu'il faict, ayant grand aise de commencer déjà à sentir l'air de France.
Le vys roy, qui est en sa compaiguie, est prés à faire escripre les articles de la forme de la dicte déclaration que Brion vous portera, et cependant a supplié le roy qu'il n'approchjt aucune gendarmerie, ce que le roy m'a commandé de vous escripre, afin qu'il plaise à Madame ordonner qu'il ne fasse aucune gendarmerie plus outre que Dacqs : et que, au demeurant, Brion et le premier président s'en vont si bien informer de sa volonté et intention sur toutes choses, qu'il remettra le tout à leur arrivée devers Madame qui sera prochaine. (Champollion, Collection.)
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servir plus d'activité et de zèle que Philippe Chabot, nul n'en fut plus magnifiquement récompense. Il lui donna en mariage Françoise de Longui, dame de Préquy et de Mirebeau, fille de Jeanne d'Angoulême, sa sœur naturelle, et, en remplacement de Bonnivet et de La Trémouille, tués à la bataille de Pavie, le nomma amiral et gouverneur de la Bourgogne.
En outre de la haute dignité qu'il conférait à celui qui en était investi, le grade d'amiral offrait des avantages matériels considérables. L'amiral avait le dixième sur les prises qui se faisaient en mer, sur les grèves, sur les rançons et les représailles ; le tiers sur les épaves, le .droit d'ancrage, tonnes, balises, etc. * Il pouvait avoir des intérêts dans des entreprises commerciales, et Chabot ne s'en fit pas faute, ainsi que la preuve en résulte d'un acte de société que M. Margrj^^ ce grand découvreur, a consigné dans son Traité des Navigations françaises^ acte trop curieux pour que nous ne le reproduisions pas ici :
« Nous, Philippe Chabot, baron d'Apreraont, chevalier de l'ordre du roi, son gouverneur et lieutenant général de Bourgogne, admirai de France et de Bretaine.
« Avons aujourd'huy délibère de, pour bien prouffict et utilité de la chose publicque au royaulme de France, mettre sur deux de nos gallyons estant de présent au Havre de Grâce, avec une nef appartenant à Jehan Ango, deDieppe, du port de 70 tonneaulx ou environ, et pouriceulx troys veseaux, esquipper, vitailler et convenir, pour faire le voiage des espiceries aux Indes,
* Voir VAiiiiral de France, de La Popeliuiùrf.
dont pour icelluy voiaige faire, avons accordé avec les personnes ci dessoubs nommées et signez, en la manière qui en suyt pour fournir lesd. trois navires de marchandises, victailles et avances de compaignons ainsi qu'il sera requis et nécessaire.
« Et pour ce faire avons conclud et délibéré avec iceulx, mectre et employé jusques à la somme de vingt mil livres tournois, c'est assavoir pour nous admirai, quatre mil livres tournois, maistre Guillaume Prudhomme, général de Normandye, deux mil livres tournois, Pierre Desfinolles, mil livres tournois, Jehan Ango, deux mil livres tournois, Jacques Boursier, pareille somme deux mil livres tournois, Messire Jehan de Varesam, principal pilote, semblable somme, deux mil livres tournois.
« Lesd. parties montant ensemble à la dicte somme de vingt mil livres tournoys. Pour icelle employer aux victailles, marchandises et avance, loyer de compaignons. Et nous amyral et Ango promettons de bailler lesd. gallyons et nefs bien et deument radoubées et accoutrées, comme il appartient à faire le dict voiaige, tant de calfadages, cables, ancres, doubles appareilz, tous cordages, artylleries, pouldres, boullets, et tout ce qui est requiz à tels navires pour faire un tel et si long voiaige que cestuy et rendre deux gallyons et nefs pretz et appareillez à faire led. voiaige dedans de deux moys de cejourd'huy. — Parainsy que Nous admirai et Ango prendrons au retour dud. voiaige pour le fret et noléage desd. gallyons et nefs, le cart de toutes les marchandises qui reviendront et seront rapportez par iceulx sans aucune chose à payer.
« Et pour le loyer dudict Messire Jehan de Varesam, principal pillote, lequel s'est soumis et obligé de fournir deux pillotes bons et suffîsans, pour conduire les deux autres navires, prendra pour son loyer et de ses deux pillotes, le sixième de tout ce qui reviendra da marchandise et loyer des compai gnons en préalable, prins et levées avant que de prendre ledict sixième.
« Et si, par cas de fortune, aucuns d'iceulx gallyons ou nef feussent perdus audict voiaige, ou que l'ung par quelque inconvénient ne partit, et les deux autres ieissent leur voiaige, la marchandise qui reviendrait se porterait comme dessus, et y partiroit ledict navire qui n'ayant esté audict voiaige et les marchans, chacun au marc la livre, car tout va au commun profîct.
« Et si aucun butin se faict à la mer sur les mores, ou aultres ennemys de la foy et du roy, Monseigneur l'amiral prendra en préalable sur icelluy butin son dixième, et le reste qui reviendrait dudict butin se portera comme l'autre marchandise, sauf quelque portion d'icelluy butin que l'on donnera aux compaignons ainsi qu'il sera avisé.
« Et fera mondict seigneur expédier lettres du roy en patentes pour avoir licence et congé de faire ledict voiaige, et aucun empeschement leur sera faict ou donné par aucune nation des allez, amys et confédèrez du roy nostre seigneur. »
L'honneur défendait à François I" de conclure le traité de Madrid, mais, une fois signé, l'honneur lui commandait de le respecter. Oubliant cette parole d'un de ses ancêtres : Si la bonne foi était chassée de la
terre, elle devrait se réfugier dans le cœur des rois, — il ne craignit pas de manquer à ses engagements. La guerre recommença jusqu'à ce que la paix des Dames, paix que firent à Cambrai Louise de Savoie et Marguerite d'Autriche, au traité de laquelle Chabot apposa aussi sa signature, vînt y mettre fin. A quelques modifications près, ce traité était la reproduction de celui de Madrid. Si la France gardait la Bourgogne, elle renonçait à ses droits sur la Flandre et l'Artois, accordait à l'empereur Gênes, Milan, Naples, et lui payait pour la rançon du roi deux millions d'écus. François le"^ abandonnait les alliances qu'il avait en Italie, rendait aux héritiers du connétable de Bourbon les biens dont il avait été dépouillé par un arrêt du Parlement, épousait enfin la princesse Eléonore, qui l'attendait depuis quatre ans.
Restait à faire ratifier ce traité par l'empereur, en ce moment en Italie. Après avoir consulté la duchesse d'Angoulême, sa mère, les princes du sang et son conseil privé, le roi chargea de ce soin Philippe Chabot, amiral de France, gouverneur de Bourgogne et de Coussy, maire de Bordeaux, chevalier de l'ordre d'Espagne, parent par sa mère de Charles-Quint, auprès duquel nous l'avons vu tout à l'heure en qualité de négociateur. La France ne comptait pas de plus grand personnage pour la représenter. Voulant ajouter encore de l'importance à cette mission par une nouvelle dignité, le roi nomma Chabot lieutenant général, lui donnant procuration et tous pouvoirs pour signer le traité et le faire exécuter en ce qui concernait les possessions que nous avions en Italie. L'ambassade était brillante
ruiLirrE chabot 137
ot composée d'un nombreux personnel. On y trouvait des grands seigneurs , capitaines et gentilsliommes, entre autres, Augrouin, Matliicu Lonquepaye, seigneur dlverny, et Gilbert Bayard. Un conseiller du roi, Jehan Laquette, conduisait deux chevaux chargés de 50,000 écus en or , François le"^ tenant plus que jamais à déploj'er auprès de l'empereur le faste et le luxe qui lui étaient habituels.
Après avoir fait ses adieux au roi et à la duchesse d'Angoulème^ Philippe Chabot prit les devants, marchant à petites journées, pour donner aux gens de sa suite la facilité d'arriver au rendez-vous en lui servant d'escorte. Partout les populations se portèrent sur son passage. Le besoin de la paix était si grand, la misère si profonde, que nul ne s'enquèrait des conditions auxquelles elle avait été conclue. D'ailleurs, la foule saluait dans le personnage qui en était porteur, le défenseur de Marseille, le héros dont elle n'avait point oublié la vaillance. A Lyon, le corps de ville tout entier s'avança à sa rencontre, et à Grenoble, toute la noblesse du pays se réunit pour saluer sa venue.
Au moment où il allait entrer en Italie, il rencontra le négociateur impérial qui retournait en Espagne. Avec sa brillante escorte composée de 300 cavaliers bien montés, et de plusieurs gentilshommes de la Provence et du Dauphiné, Chabot prit par le col de Suze, et, après avoir traversé la plaine du Piémont, il arriva à Turin où l'attendaient le duc et la duchesse de Savoie. L'accueil qu'il en reçut fut des plus flatteurs, et, pendant plusieurs jours, ce ne fut que fêtes et festins. A Garmagnolle, ville du marquisat de Saluce, il trouva
la marquise qui s'était avancée au-devant de lui. La réception qu'elle lui fit fut vraiment princière. Pour lui faire honneur, elle voulut que son fils, à la tête d'un détachement de cavalerie et d'infanterie, l'accompagnât jusqu'à Asti. Quand il arriva près de cette ville, presque tous ses habitants en sortirent , témoignant par leurs larmes de la douleur qu'ils ressentaient de ne plus appartenir à la France. Ils lui donnèrent l'assurance que, fidèles au roi dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, ils ne se regarderaient jamais comme les sujets de l'empereur. Ils ajoutèrent que, plutôt que d'être réduits à cette extrémité, ils préféraient s'exposer aux hasards de la guerre, et que si la France voulait leur prêter assistance, ils la feraient de bon cœur ; qu'ils suppliaient donc le roi de les recevoir en pleine sujétion et obéissance ; de considérer, en conséquence, le comté d'Asti comme une dépendance de sa couronne. Chabot ne put pas, à -son grand regret, donner satisfaction à leurs vœux. Quoiqu'il cherchât aies consoler, en promettant de tout faire auprès de l'empereur, pour qu'ils en fussent bien traités, il les laissa en proie à une douleur profonde.
Après avoir traversé Alexandrie, il passa près de Pavie, qui tenait encore pour la France. Antoine de Leyva assiégeait cette ville qu'occupaient les troupes du duc de Bar. Chargé d'une mission de paix, il dut passer outre, et ne put prendre part à une lutte qui, quelques jours après, devait se terminer par la reddition de la place.
Charles-Quint était à Plaisance;, entouré de puissants potentats et de tous les princes d'Ilalie accourus pour
lui faire la cour et soigner leurs inlérêf.s. Lr ville se trouvait tellement encombrée de peuple et de troupes que, dans la crainte de n'y pas trouver de logement, l'ambassade de France dut faire halte à Casai. Aussitôt qu'il en eut connaissance, l'empereur prit des dispositions pour la recevoir et envoj^a au-devant d'elle 800 chevaux et 800 hommes de pied. Ce fut entouré de cette troupe d'élite, que Philippe Chabot fit son entrée dans la ville de Plaisance. Le soir même il alla, dans la compagnie d'Iverny que l'empereur connaissait pour l'avoir vu souvent en Espagne, faire sa révérence à ce prince. Les deux envoyés français en reçurent l'accueil qui était dû à leur personne et au caractère dont ils étaient revêtus.
Après les visites d'usage aux grands seigneurs, visites qui ne lui prirent pas moins de quatre jours, l'amiral Chabot demanda une audience à l'empereur pour lui remettre ses pouvoirs et conférer d'affaires. Cette audience lui ayant été accordée, il exposa l'objet de sa mission. L'empereur l'écouta attentivement et lui dit qu'il allait faire à son conseil le rapport de ce qu'il venait d'entendre, pour qu'il en délibérât, et il remit au lendemain sa réponse. Le conseil, après avoir longuement discuté les articles qui lui étaient soumis, reconnaissant qu'il ne s'agissait que de la ratification d'un traité signé de la main de la princesse Marguerite, tante de l'empereur et munie de ses pouvoirs, déclara lui donner sa pleine adhésion.
Pour que ce traité eût une plus grande autorité, Charles-Quint voulut qu'une cérémonie religieuse lui donnât une nouvelle consécration. Il fit décorer riche-
ment la principale église de Plaisance, et pria l'archevêque de vouloir bien y célébrer avec une grande pompe le sacrifice de la messe, auquel furent invités tous les grands seigneurs et les capitaines de sa suite. La messe fut fort longue, ioides les cérémonies furent observées, dit un contemporain, eé les chantres ne furent muetz à dégoiser ce qu'il estoit possible de chanter en chants et cantiques, en telle chose requise.
La messe dite, l'empereur, ayant à ses côtés l'archevêque de Sarragosse et le grand chancelier de l'empire, s'avança vers le grand autel sur lequel son secrétaire avait placé le traité de paix, le reçut des mains de l'amiral Chabot, et le signa en disant -. J'ai fait ce qui est en moi. Aussitôt, le temple saint retentit du bruit des clairons et des trompettes, en même temps que les prêtres entonnaient le cantique Te Deum laudamus. L'amiral signa à son tour, comme ambassadeur du roi ; après quoi, l'empereur regagna son palais, accompagné d'une nombreuse suite de princes, ducs, comtes, barons, ainsi que du personnel de l'ambassade de France, pendant que la foule émerveillée battait des mains et saluait le puissant souverain de ses acclamations.
Le comte de Saint-Pol, fait prisonnier devant Milan, par Antoine de Leyva, restait détenu dans le château de cette ville. Aux termes du traité de paix, tout prisonnier, du côté de l'empereur comme du côté du roi, devait être rendu à la liberté sans rançon. Dans l'ignorance de ce traité, le comte de Saint-Pol ayant promis de payer une somme de 30,000 écus pour sa délivrance, Lej^a n'entendait pas lâcher une aussi riche proie, sans
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raccomplisseraent préalable de cette promesse. Pour qu'il rexèculât avec diligence, il lui rendait même très dure sa captivité et le traitait comme un officier subalterne. Sur la réclamation énergique de l'amiral Chabot, l'empereur, tenant à ne pas manquer à ses engagements, ordonna que le comte de Saint-Pol fût immédiatement relaxé. Ce n'était guère Tafiaire de Leyva, qui ne voulait pas que les 30,000 écus sur lesquels il comptait, lui échappassent. Mais, devant la volonté impérative du maître, il fallut bien se soumettre et ouvrir au comte les portes de sa prison. Il était temps. Malade de chagrin et renfermé dans une étroite cellule, Saint-Pol courait grand risque, si sa détention avait été prolongée, de ne jamais revoir la lumière.
Chabot ne quitta point l'empereur sans en avoir reçu, ainsi que de toute sa cour, de nombreux témoignages d'estime, sans avoir eu part à ses largesses. Seigneurs et capitaines se réunirent pour lui offrir un grand festin, et l'empereur, après qu'il en eut pris congé, « lui envoya un beau et riche buffet d'argent doré qui estoit bien complet et bien en ordre et dont il lui fist présent. » Il fit aussi de riches cadeaux au seigneur d'Iverny et au général de Bourgogne -. l'un et l'autre reçurent de sa main une chaîne en or delà valeur de 1,000 écus.
Restait à l'ambassadeur de France l'accomplissement le plus pénible de sa mission -, la remise à l'empereur de toutes les places fortes que les Français occupaient en Italie. Vainement, les habitants du comté d'Asti tournèrent-ils encore leurs mains suppliantes du côté de la France, il ne fut point fait exception pour eux, le traité de Cambrai s'exécuta dans toutes ses clauses.
Philippe Chabot revint en France rapportant un désastreux traité de paix qui n'était pas son œuvre, et dont il faut lui savoir gré d'avoir poursuivi l'exécution en ce qui n'était pas trop défavorable à la France. Arrivé à Lyon, il dépêcha un courrier à François I*"" pour l'informer de l'issue de son ambassade. Quelques jours après, il était auprès de ce prince. Quoiqu'il eût préféré à une branche d'olivier, que d'humiliantes conditions avaient flétrie, la continuation de la guerre, le roi chevalier ne pouvait pas mal recevoir celui qui, en la lui apportant, n'avait fait qu'exécuter ses ordres. La fortune de Chabot s'en accrut, et, en attendant que l'occasion se présentât de prendre une revanche, François P' continua à recevoir dans son intimité l'ambassadeur, qui brûlait du désir de se rouvrir les portes de l'Italie, non pas avec le sauf-conduit de Charles-Quint, mais avec l'épée du lieutenant général.
Bien que le mariage de la princesse Eléonore fût accompli, le roi, en jurant d'observer le traité, n'en avait pas moins fait des restrictions mentales. Il se comporta, dans cette circonstance, ainsi qu'il l'avait fait pour le traité de Madrid, il fit en secret une protestation contre l'article concernant le duché de Milan et le comté d'Asti, comme appartenant, par droit de succession, à ses enfants, dont il ne lui était pas permis de les fruster. Il protesta également contre la cession de la seigneurie de Gênes, et,Jorsqu'il fut question de faire enregistrer au Parlement l'ensemble du traité , le procureur général, d'accord en cela avec le roi, s'y opposa formellement. Mais comme toutes ces protestations se firent dans l'ombre, elles n'empêchèrent pas la délivrance des
IMULli'l-K CllAiiUT 14:)
princes que le roi avait laissés en otages, jusqu'à la mise à exécution du traité.
Ce qui en retardait la rupture, c'était bien moins la parole du roi que Tétat des finances obérées par ses dissipations, par les dépenses de la guerre et le prix de sa rançon.
Pendant que la France était dans une détresse profonde, la duchesse d'Angoulême, insensible aux souffrances du peuple et aux besoins de l'armée, s'était enrichie en s'appropriant les trésors de l'Etat et l'argent destiné au paiement des troupes.
A sa mort, elle laissa à son fils 1,500,000 écus, — somme énorme pour cette époque, — qui lui permirent de se lancer de nouveau dans les aventures.
Quatre ans plus tard, en 1535, la mort du chancelier Duprat vint lui olTrir de nouvelles ressources financières. Duprat avait été l'àme servile et dévouée de François I«i'. Dans les différends qui avaient surgi entre le roi et îe Parlement, il s'était toujours prononcé pour le premier, et pour lui donner gain de cause, n'avait reculé devant aucune mesure, si inique qu'elle pût être. En agissant ainsi, il avait moins en vue raffermissement du pouvoir royal que ses intérêts personnels. Il avait, en effet, tiré grand profit de la faveur du monarque qui l'avait comblé d'honneurs et de richesses. Quand Duprat fut sur le point de mourir, le roi pensa qu'il lui était bien permis de dépouiller ses héritiers d'u;ie fortune assez mal acquise. — « Comme il estoit au traict de la mort, le roy envoya M. de Bryon, admirai de France, qui eust commission de tout faire saisir et mettre en la main du roy tous ses biens, et fist tout sceller, tant en
son lieu de Nantouillet, comme dict est, avant sa mort, cuidant qu'il fust mort, et après son trespas, le roy fît semblablement saisir et sceller en sa maison d'Hercules à Paris près les Augustins, et en sa maison aussi archiépiscopale de Sens, aussi à Paris, et en son lieu de Nantes et à Nantouillet fust trouvé 800,000 escus et toute sa vaisselle d'or et d'argent ; et fust ce fait par le lieutenant criminel Morin.
« On dist qu'il fust trouvé en la maison d'Hercules, près des Augustins à Paris, où il se tenoit en son vivant, la somme de 300,000 livres qui estoit en coffres bandez de fer, qui furent emportez par le roy pour et à son proufît ; dont le roy se fîst héritier, et à juste cause, sans autres biens qui furent trouvez et prins au dict lieu de Nantouillet, dont aussi il se fist héritier. En effet, le bruit couroit que le roy en amenda à moult grands deniers et monstra qu'il fust son principal héritier, car il avait acquis merveilleuses finances en son temps. » (Journal d\in bourgeois de Paris, publié par Ludovic Lalanne, 1854, p. 460.)
Un agent secret que la France entretenait à Milan fut, sous le vain prétexte d'une querelle particulière, arrêté, jugé et mis à mort. François I" avait de fortes raisons pour voir la main de Charles-Quint dans cet assassinat juridique -, il promit de s'en venger, et déclai'a la guerre au duc de Milan. Pour arriver dans ses Etats, il fallait traverser ceux du duc de Savoie. Ce prince était oncle du roi, et, pendant longtemps, lui avait prêté son appui ,• mais il venait d'abandonner secrètement l'alliance de la France pour celle de l'Espagne. Parfaitement informé deses m.enées, François !«'' ne s'y
PIIILirPE CHABOT 145
arrêta point, il savait que Charles- Quint préparait une grande expédition contre Tunis, et, en dépit de la promesse qu'il lui avait faite de lui prêter le secours de sa Hotte contre les infidèles, il était bien décidé à profiter de son absence pour faire la guerre au duc de Milan, son allié, et même, au besoin, pour contracter une alliance avec la Porte.
Le président Poyet se présenta à Turin, au nom de son maître, et demanda au duc de laisser les troupes de François P'', son allié, traverser la Savoie pour pénétrer dans le Milanais. Ce prince refusa, comme on s'y attendait, et le roi n'hésita pas à lui déclarer la guerre.
De Dijon, où il avait été retenu par la maladie, il se rendit à Lyon, pour être plus à proximité du théâtre de la guerre. Ayant réuni une armée de 23,000 hommes d'infanterie, 800 lances et 1,000 hommes de cavalerie légère, il en confia le commandement à Philippe Chabot; Tavant-garde était sous les ordres du comte de Saint-Pol qui avait à cœur de se venger de sa longue et cruelle captivité.
L'armée française se mit en marche. Quand elle fut arrivée dans le diocèse de Carpentras, les lansquenets du comte de Furstembert commirent de tels désordres, que les habitants prirent les armes et les attaquèrent comme des ennemis. Au bruit de cet événement, Furstemberg revient sur ses pas pour tirer vengeance d'une agression qui, au demeurant, n'était qu'une défense. A son approche, Sodolet, cvêque du diocèse, sort de la ville couvert de ses habits pontificaux, et s'avance à sa rencontre. — « Qui êtes-vous ? demande
le comte au prélat. — L'évêque de Garpentras qui vient implorer pitié pour son troupeau. — Laissez-moi, dit Furstemberg, je tonderai tellement vos brebis qu'elles n'auront pas la force de crier. — Monsieur le comte, dit Sodolet, au moins me permettrez-vous de parler à l'amiral ? — Allez, dit Furstemberg, je vous attendrai.
« Sodolet demanda à voir l'amiral qui adressa au prélat la même question : — Qui.êtes-vous ? — Soldat, répond l'évêque de Garpentras. — A ce nom, l'amiral descend de cheval, s'agenouille, baise la main du prêtre et signe l'ordre à Furstemberg de s'arrêter. — Il était temps, dit Furstemberg, car le canon allait jouer. — Vous m'auriez bien attendu, dit Sodolet. — Et pourquoi, Monseigneur ? — Le premier boulet appartenait au pasteur, dit le prélat, les brebis ne seraient venues qu'après. « (Audrain, Histoire de Calvin^ p. 267.)
Les Français envahirent rapidement la Bresse et la Savoie, s'emparèrent de Ghambéry et de Montmélian, Francisco Ghiaromonti, qui s'était enfermé dans cette dernière place, n'ayant pu, faute de vivres, s'y maintenir longtemps. Maîtres du Mont-Genis, ils menaçaient le Milanais, quand le duc Sforce mourut sans laisser d'enfants. Alors ce ne fut plus seulement pour avoir satisfaction du meurtre d'un de ses sujets que François le"" fit la guerre ; il prétendit que Sforce étant mort sans postérité, le marquis d'Orléans reprenait tous ses droits sur le Milanais dont Charles- Quint ne pouvait lui refuser l'investiture. Mais l'empereur qui, sous le nom du duc de Sforce, avait été le véritable gouverneur du Milanais, ne l'entendait pas ainsi. Pour
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que les choses se dénouassent pacifiquement, François le"^ envoya près de lui Velly en qualité de négociateur.
Les hostilités, un instant suspendues par des pourparlers qui n'aboutirent pas à la paix, ayant été reprises au mois de mars 1536, l'amiral Chabot fit toute diligence pour prévenir l'ennemi qui s'avançait du côté du Pas-de-Suze, et franchit ce défilé avant que les impériaux y fussent arrivés. Le duc Charles III qui, à la déclaration de guerre du roi, avait répondu fièrement qu'il se trouverait à la frontière de ses Etats pour les défendre, ne tenta même pas de sauver sa capitale. Après avoir autorisé la ville de Turin à capituler, il fit embarquer son artillerie sur le Pô, et s'échappa du château par une fausse porte avec ce qu'il avait de plus précieux, suivi de la duchesse, sa femme, ainsi que du prince de Piémont, son fils.
La ville restait sans défense. Elle ouvrit ses portes aux sires d'Hennebont et de Montijeau, lieutenants de Chabot, qui en prirent possession au nom du roi. La garnison piémontaise s'était retirée à Chivas. A la première sommation, elle évacua cette forteresse, qu'elle remit aux Français. Toutes les places du duché tombaient les unes après les autres entre les mains de Chabot. En quelques jours, il fut maître de Fasano, Pignerol, Chieri, et s'avança jusque sur les bords delà Dora sans trouver de résistance. L'ennemi l'attendait sur la rive opposée. Le passage de cette rivière offrait de bien plus grandes difficultés que n'en offrit depuis le fameux passage du Rhin tant célébré par les poètes. Si les Français étaient supérieurs en nombre, ils n'avaient ni bateaux, ni
cavalerie, et l'ennemi les attendait embusqué sur les bords de la rivière. D'ailleurs, excédés de fatigue par une marche forcée, il était à craindre que les forces ne trahissent leur courage et qu'ils se noyassent, s'ils voulaient traverser la Doraàlanage.Une attaqueimmédiate paraissait donc téméraire, et Chabot voulait laisser au moins un jour de repos à ses troupes, avant de tenter un passage aussi dangereux. Il fat entraîné par l'impétuosité de son armée, qui demandait à grands cris qu'on en vînt aux mains. Voyant qu'il pouvait tout attendre de son courage, il donna le signal du combat en s'écriant : Allez donc, et que cette ardeur ne se démente point. Aussitôt les soldats, Chabot à leur tête, se jettent dans la Dora, sans que, dans leur mouvement, il y ait le moindre désordre. Un soldat aperçoit un bateau amarré à la rive opposée ; il y arrive, le détache et l'amène à son général, échappant comme par miracle aux décharges dirigées contre lui. Chabot ôte l'anneau qu'il porte au doigt, le remet àce héros dont l'histoire — souvent injuste dans ses glorifications et ses oublis, — n'a pas conservé le nom, et se jette dans le léger esquif qui va porter l'amiral et sa fortune. Confondus de tant d'audace, les ennemis prennent la fuite et ne s'arrêtent qu'à Verceil, où s'était retiré le duc Charles.
Cependant, à Rome, les négociations continuaient avec l'empereur, et, dansl'espoir qu'elles seraient mieux conduites, François l" venait d'adjoindre à Velly, son premierambassadeur, le cardinal de Lorraine. Le cardinal s'empressa de se mettre en route pour gagner son poste. C'est en s'y rendant, que, le 18 avril, il arriva au camp de Chabot, et qu'il lui donna, suivant quelques-
uns, une lettre du roi qui ordonnait formellement de suspendre les hostilités ; qu'il lui donna, suivant quelques autres, des instructions verbales, ou même simplement des conseils dans le même sens, conseils qui lui étaient tout personnels. Rien ne pouvait arriver plus mal à propos ; aussi. Chabot résista-t-il longtemps avant de s'y rendre. Le commandant de l'artillerie venait de lui donner l'espérance qu'il ne lui faudrait pas plus de vingtquatre heures pour pratiquer aux murailles de Verceil une brèche qui permettrait d'emporter la place d'assaut. Dans une pareilleconjoncture, Philippe Chabot assembla son conseil de guerre. L'affaire y fut vivement débattue; une désobéissance auxordres du roi, ou l'abandon d'une place importante prête à tomber entre nos mains, quelle cruelle alternative ! Battre en retraite et repasser la Dora, comme le conseillait le cardinal, c'était le comble de l'humiliation. La forfanterie espagnole ne manquerait pas de s'en glorifier et de dire bien haut que les Français avaient pris la fuite à la vue de l'aigle impériale. Pour mettre l'honneur de l'armée à couvert, le conseil décida que le cardinal se transporterait auprès d'Antoine de Leyva-, qu'il lui exposerait franchement les choses; qu'il lui déclarerait enfin que les Français ne consentiraient àrepasser la Dora qu'à la condition expresse qu'il ne ferait aucun mouvement et qu'il resterait tranquille sur les bords de la Sésia.
Jusque-là, la conduite du général espagnol n'avait pas été bien dessinée. Il s'était présenté, avec un corps d'armée, plutôt en observateur qu'en ennemi, déclarant à l'amiral qu'il ne prenait point parti pour le duc de Savoie, qu'il n'avait d'autre intention que d'empêcher
l'invasion du Novarrois et de la Somelline. — Si le duc de Savoie sort de Verceil, pour se réfugier dans le duché de Milan, vous opposer ez-vous à ce que je l'y poursuive, avait répliqué Chabot ? — A cette mise en demeure de se prononcer, Leyva avait fait une réponse évasive, et Chabot était loin de se fier à sa prétendue neutralité. Leyva accepta pourtant la proposition du cardinal de Lorraine, promettant de rester immobile et de ne pas inquiéter les Français pendant leur retraite.
Rassuré sur ce point, Chabot repassa la Dora et posa son camp à Saint-Germain, d'où il pouvait surveiller Yvrée, le val d'Aost et secourir Turin, si cette place était attaquée.
Le cardinal de Lorraine trouva l'empereur à Sienne, où il passa trois jours, après lesquels il se rendit à Rome pour continuer les négociations avec les plénipotentiaires de ce monarque, les cardinaux et le Pape. Il lui fut bientôt facile de voir que Charles-Quint ne voulait point la paix et qu'il cherchait à traîner les affaires en longueur, pour se mieux préparer à la guerre. — Ceux qui pourraient douter de cette vérité n'ont qu'à lire, pour s'en convaincre, la correspondance du cardinal Granville. — Le cardinal de Lorraine s'empressa donc d'écrire à Chabot de se tenir sur ses gardes, regrettant sans doute, à cette heure, de l'avoir arrêté dans sa marche victorieuse.
De Lyon, où il se trouvait, le roi donna ordre à Anne de Montmorency, qui, à cette époque, avait la direction de toute l'administration militaire, d'écrire à Chabot : « Qu'il ne pouvait lui faire plus grand plaisir que de fortifier quelques lieux et places, afin d'y retirer son
armée, attendant secours du roi, au cas que l'empereur descendît en trop grande puissance. y> Conformément à cet ordre, l'amiral se hâta de renforcer les garnisons du Piémont, particulièrement la garnison de Turin.
Dans la prévision d'une guerre prochaine avec l'empereur, une foule de gentilshommes, au nombre desquels deux membres de la famille de l'amiral : Guy Chabot, que son duel avec La Châtaigneraie devait rendre célèbre, et Paul Chabot, seigneur de Glairvaux, briguèrent l'honneur de défendre cette place. Philippe Chabot avait écrit au roi que, pour mettre tout le Piémont en bon état de défense, il ne lui fallait pas moins d'un grand mois. Dans un conseil que tint le roi à cette occasion, il fut unanimement reconnu que la guerre était inévi : table. Mais, autant pour accorder à Chabot le temps qu'il demandait, que pour donner à l'empereur l'apparence d'une injuste agression, le Conseil fut d'avis de temporiser autant que la chose se pourrait.
Charles-Quint n'agissait pas autrement. Les négociations avec le cardinal de Lorraine n'ayant pas abouti, il témoigna le désir de les reprendre avec l'amiral. François I" ne s'y trompa point. — « L'empereur, dit-il aux personnes qui l'entouraient, devrait mettre plus d'adresse dans le choix du prétexte. Il montre trop clairement, ou qu'il n'est pas prêt ou qu'il n'aime point l'amiral à la tête de mon armée ; allons, il faut le désespérer, c'est-à-dire le satisfaire. »
Charles-Quint comptait effectivement sur un refus.
Aussitôt qu'il eut été informé que le roi était disposé à souscrire à sa demande, il cessa d'en parler. Il avait pourtant formellement déclaré, à l'ouverture de la cara-
pagne, que le roi n'avait qu'à lui envoj'er l'amiral, et qu'il était disposé à signer la paix avec lui. Il est vrai qu'il y mettait pour condition que François I" renoncerait à l'usufruit de Milan et qu'il retirerait son armée du Piémont.
Quand tout se préparait à la guerre, et que nul ne pouvait la faire mieux que l'amiral, le roi prit une résolution déplorable. Il dépêcha du Bellay à Chabot, lui mandant qu'aussitôt la ville de Turin et quelques autres places fortifiées et munies de bonnes garnisons, il eût à rentrer en France avec le reste de son armée, laissant le commandement des troupes du Piémont au marquis de Saluées que, dans cette intention, il avait nommé lieutenant général. C'était introduire l'ennemi dans la place, mais François P^ avait toute confiance dans ce gentilhomme, et ne pouvait soupçonner qu'il pût se rendre coupable de la plus noire trahison.
Avant son retour, Philippe Chabot, se conformant aux ordres que lui avait apportés du Bellay, licencia 8 ou 10,000 hommes des bandes italiennes qu'il avait sous ses drapeaux. La division s'était mise parmi les troupes ; légionnaires français et lansquenets en étaient venus aux mains, et, sans la fermeté du comte de Furstemberg, commandant des alliés, l'armée française succombait sous ses propres coups.
De ce jour commença la disgrâce de l'amiral. Nous ne le trouverons plus à la tête de nos armées, et, pour repousser Charles- Quint qui va envahir la Provence, le roi refusera ses services, en attendant qu'il le fasse juger comme coupable de péculat et de trahison.
Quelle fut la cause d'un changement de fortune aitssi
brusque ? La plupart des historiens s'accordent à dire que François l^^ s'en prit à l'amiral de nos revers, et qu'il le rendit responsable de la retraite fatale derrière la Dora, retraite qu'il n'aurait pas ordonnée, et que le cardinal de Lorraine avait pris sur lui de conseiller sans son assentiment. A les en croire, le cardinal encourut aussi toute la colère du roi et ne parvint à la calmer qu'en faisant de très liumbles excuses, humiliations auxquelles le caractère hautain de Chabot se refusa. Le père Daniel et Gaillard affirment au contraire que cette prétendue colère n'est qu'une fable, puisqu'il résulte de pièces authentiques qu'en repassant la Dora, l'amiral ne fît qu'obéir aux ordres les plus formels. Les deux historiens que nous venons de nommer ne connaissaient guère le cœur des hommes. Dans le moment de dépit que cause une défaite, ceux qui ont en main le souverain pouvoir s'en prennent à tout le monde de leurs propres fautes, et, sans remonter au XYP siècle, on pourrait en trouver dans le XIX« plus d'un exemple.
Peut-être aussi Chabot fut- il victime d'une intrigue de Cour, à laquelle son nom se trouve mêlé.
La mésintelligence entre le connétable de Montmorency et l'amiral Chabot avait commencé dès l'année 1530. Les mêmes goûts les avaient rapprochés dans leur jeunesse, l'ambition du commandement et la soif des honneurs les désunirent dans l'âge milr. Sans avoir rompu complètement, ils se tenaient déjà éloignés l'un de l'autre, quand la mort du Dauphin vint faire éclater les sentiments haineux qui couvaient dans leur âme. La Cour se partagea entre les deux autres fils du roi, ou
plutôt entre deux rivales qui se détestaient et prétendaient à gouverner l'Etat en s'emparant de l'esprit des jeunes princes. Diane de Poitiers s'était prononcée pour le nouveau Dauphin, la duchesse d'Etampes pour le duc d'Orléans. A la première s'étaient joints le roi de Navarre et le connétable ; la seconde avait rallié l'amiral sous son drapeau. De ce jour, la guerre éclata entre deux hommes qui n'auraient dû avoir pour ennemis que les ennemis de la patrie. Bien que Marguerite ne se fût pas déclarée ouvertement contre Chabot et qu'elle se conduisît avec beaucoup de mesure, la lettre qu'elle écrivait à Montmorency ne laisse aucun doute sur sadisposition d'esprit. Des deux côtés d'ailleurs les alliances étaient naturelles, la duchesse d'Etampes étant la cousine de l'amiral, comme la reine de Navarre était celle du connétable. L'amour-propre de Montmorency était excessif, et Diane de Poitiers ne manquait pas de l'irriter encore en lui faisant remarquer avec quelle familiarité blessante Chabot parlait à sa personne. Quand, en effet, le connétable tenait à distance les plus grands seigneurs, quand le chancelier et les cardinaux, en lui adressant la parole, ne l'appelaient jamais autrement que monseigneur, l'amiral, comme au jour de son enfance, se permettait de lui parler comme à un camarade, de le traiter de Ijon compagnon et bon frère. Montmorency ne pouvait pas non plus pardonner à Chabot le faste de sa maison et ses allures qu'il trouvait hautaines et méprisantes. Toutes ces blessures, envenimées par des insinuations perfides, avaient allumé au cœur du connétable une haine profonde. Dans sa colère, il avait juré de perdre l'insolent qui se permettait de
vouloir vivre avec lui sur le pied de Tégalitè. Il ne lui fut pas difficile de s'emparer de l'esprit prévenu du monarque, et de le décider à faire le procès au lieutenant général qui, en Italie, avait trop bien exécuté ses ordres. Ajoutons que Chabot n'était pas homme à conjurer l'orage par des flatteries et des complaisances, son indomptable orgueil se refusant même à une justification. Au lieu de chercher à calmer le roi, il semblait au contraire prendre à tâche de l'irriter par la fierté de ses réponses. « Un jour entre autres, ditPasquier, il (le roi) le menaça de le mettre ès-mains de ses juges, pour lui être fait son procès extraordinaire. A quoi l'amiral se remettant devant les yeux combien c'est chose dangereuse de se jouer à son maître, lui répondit d'une façon fort alticre, que c'était ce qu'il demandait, sachant sa conscience si nette, qu'il ne pouvait être fait aucune brèche, ni à ses biens, ni à sa vie, ni à son honneur. »
Restait à trouver un prétexte pour lui faire son procès; le chancelier s'en chargea.
Fils d'un avocat d'Angers, le chancelier Poyet s'était acquis une grande réputation, non seulement par sa science de jurisconsulte, mais aussi par son govlt pour les belles-lettres. Avocat au Parlement de Paris, il avait été chargé des intérêts de Louise de Savoie contre le connétable de Bourbon, procès qui n'eut d"autre origine qu'un amour dédaigné, et dont l'issue fut pour celui qui avait refusé les faveurs d'une vindicative princesse, la perte de tous ses biens. Ainsi dépouillé, le connétable tourna ses armes contre la France, pendant qu'en récompense de ses bons offices, Poyet obtenait la charge d'avocat général. Trois ans après, en 1534, il avait été
nommé président à mortier ; enfin, chancelier, au mois de novembre 1536. La grande fortune à laquelle il était si rapidement arrivé ne lui suffisait pas. Le savant légiste, dont on retrouve encore dans la jurisprudence qui nous régit quelques-unes des ordonnances, était malheureusement dévoré d'ambition. Les richesses qu'avait amassées le chancelier Duprat l'empêchaient de dormir, et, pour en avoir encore davantage, il était bien décidé à ne reculer devant aucune forfaiture, s'il ne pouvait les obtenir qu'à ce prix. Le roi étant le dispensateur de toutes les faveurs et de toutes les grâces, il fallait, avant tout, chercher à lui plaire, servir son ressentiment en poursuivant à outrance celui qui l'avait offensé ; tel fut le moyen qu'employa le chancelier pour arriver à sou but.
Poyet avait une autre raison, celle-ci toute personnelle, d'en vouloir à l'amiral ; il ne lui pardonnait pas d'avoir, en qualité de membre du Conseil du roi, contribué à lui faire perdre un procès qui avait été porté devant la juridiction de ce Conseil. Chabot doutait d'autant moins de son animosité contre lui que, contrairement à tous les précédents, au lieu de le faire juger à Paris, comme officier de la couronne, îe chancelier persuada le roi de choisir des commissaires dévoués pris dans tous les Parlements de son royaume, et de constituer ainsi une cour dont il eut la prétention d'être le président. Aussi l'amiral le récusa-t-il à l'instant même. Mais, par un adroit mensonge, le fourbe chancelier lui fit croire qu'il avait, au contraire, tout intérêt à le conserver ; il mit sur le compte du roi la composition arbitraire de la cour de justice, affîr-
ma à la duchesse cVEtampes qu'il ne tenait tant à présider la Commission que parce qu'il espérait avoir assez d'influence sur elle, pour sauver son ami de la peine capitale et de la mort civile ; fit si bien, en un mot, qu'elle ne douta pas de ses bonnes intentions. Sur ce que lui en fit savoir la duchesse, l'amiral s'y laissa prendre et retira sa demande de récusation.
Le malheureux Chabot avait été arrêté et conduit au château de Melun ; son procès une fois commencé, le chancelier démasqua toutes ses batteries et exerça sur ses juges la pression la plus abominable qui fût jamais.
Quelque acharnement qu'il mît dans ses poursuites, quelque prétention qu'il eût de comprendre parmi les chefs d'accusation une prétendue infidélité au roi, il ne put pourtant pas trouver, en dehors de quelques exactions dans l'exercice de l'amirauté et dans son gouvernement de Bourgogne, aucune charge sérieuse. Flatteur et complaisant du roi, sachant que ce prince désirait une sentence de mort, non pour satisfaire sa colère par une cruelle exécution, mais pour paraître généreux et magnanime en pardonnant, il fit tout ce qu'il put pour l'obtenir. Mais, quoiqu'il fût parvenu à effrayer quelques conseillers par ses menaces, quoiqu'il en eût gagné d'autres à force d'argent, il ne put obtenir une condamnation aussi inique.
La sentence de mort ne réunit que quelques voix, et il y eut ensuite partage égal sur la nature de la peine à appliquer au condamné. Le président se prononça pour la plus sévère, qui dès lors reçut son application. L'amiral fut condamné à la perte de sa charge, à la
confiscation de ses biens, au bannissement et à une amende de 400,000 livres. Aussitôt après le prononcé du jugement, le chancelier se rendit auprès du roi, à Fontainebleau. Le greffier de la cour s'y trouvait déjà avec la minute de l'arrêt. Le chancelier y fit de nombreux changements qui en dénaturèrent la portée en exagérant la peine. C'est ainsi qu'il ajouta à la clause du bannissement : Sans pouvoir être rappelé pour quelque occasion et mérite que ce soit, et aux mots concussions et malversations, ceux d'infidélité et de déloyauté, qu'enfin aux mots confiscation et privation des états, il ajouta encore réunion des Mens de l'amiral à la couronne. Do nombreuses ratures modifièrent d'autres articles. Cela fait, le chancelier donna ordre au greffier de faire une copie du jugement tel qu'il le lui remettait et de le présenter aux juges pour qu'ils y apposassent leur signature. Mais la plupart, ne voulant pas s'associer à une manœuvre odieuse, s'y refusèrent d'abord. Le chancelier, par ses menaces, les intimida et obtint de leur faiblesse ce qui répugnait à leur conscience. On dit qu'il y en eut un qui pro lesta contre cette violence en faisant précéder son nom de la consonne V, et le faisant suivre de la voyelle I, voulant dire par la composition du mot VI que faisaient ces deux lettres, qu'il n'avait cédé qu'à'la force. Cette particularité, rapportée par différents historiens, ne se trouve pourtant pas consignée dans la procédure instruite plus tard contre Poyet, pas plus que dans le jugement rendu à la suite.
L'arrêt prononcé par Poyet commençait ainsi : — « François I", par la grâce de Dieu, roi de France, à
tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut : Comme sur les plaintes à nous faites de plusieurs infidélités, de déloyautés et désobéissance envers nous, oppression de notre pauvre peuple, forces publiques, exactions indues, commissions, impressions, ingratitudes, contennement et mépris, tant de nos commandements que défenses, entreprises sur notre autorité, et autres fautes, abus et malversations, crimes et délits que l'on disait avoir été perpétrés par Philippe Chabot, etc., etc., faisons savoir que nous avons dit et déclaré, disons et déclarons icelui Chabot atteint et convaincu, mal, induement, illicitement, injustement et infidèlement, contre les* défenses par nous de notre bouche à lui faites, et par impression et force publique, sous ombre de son autorité, pris et exigé es année mil cinq cent trente-six et trente-sept, vingt sols sur les pêches de la côte de Normandie, qui es dites années, ont été aux harangaisons, et la somme de six livres sur chacun bateau qui était allé aux maquereaux, combien que nous lui eussions, comme dit est, défendu de bouche de rien prendre. »
Que de bruit pour des maquereaux et des harengs sur lesquels il y avait quelques livres indûment perçues! et les vingt-cinq crimes dont la révélation emportait la peine capitale, révélation promise par Poyet s'appuyant sur des preuves indéniables, n'existaient donc que dans l'imagination du chancelier ! Il est vrai qu'il en avait découvert un nouveau contre lequel aucune peine n'avait été jusque-là édictée, le crime d'ingratitude. A part les maquereaux et les harengs, de gros mots et des accusations vagues, voilà tout ce
que Ton trouve clans ce jugement. Le roi, qui avait fait trafic des charges publiques, qui avait vendu les èvêchés et les abbayes, qui avait, pour satisfaire à ses caprices, ruiné ce pauvre peuple pour lequel il se prenait tout à coup d'une si grande commisération, dut bien rire en lisant de pareilles monstruosités ! Qui donc, sous son règne, n'avait pas commis des exactions bien autrement punissables que les peccadilles reprochées à Chabot ? — « Il n'y a seigneur en France, dit Pasquier, sous lequel ses ministres et seigneurs ne puissent tomber en tel désarroy, ny pour cela ne voy point qu'ils soient recherchez ; une lettre patente d'abolition à petit bruict les ensevelit, sans qu'il en soit jamais parlé. »
Le zèle avait été jusqu'à la maladresse, et la sentence ressemble trop à un acte de vengeance pour être un acte de justice.
Le roi ne s'y trompa point et, quelque animé qu'il fût contre l'amiral, il apprécia, comme elle le méritait, la conduite du chancelier. La futilité des motifs d'une condamnation aussi sévère, dont rien ne pouvait dissimuler le mobile et le ridicule, n'échappa point à sa perspicacité. La duchesse d'Etampes profita du retour qui s'opérait dans l'esprit du roi, d'abord pour sauver l'amiral d'une condamnation monstrueuse, ensuite pour perdre ses ennemis. Elle trouva, en agissant ainsi, la satisfaction de ses amitiés, de ses haines et aussi des intérêts de sa famille.
Anne de Pisseleu, duchesse d'Etampes, avait suivi jusqu'aux frontières d'Espagne Louise de Savoie, lorsqu'elle avait été au-devant de son fils. Le roi en était
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devenu amoureux, et, quoique depuis, il lui eût fait de fréquentes infidélités, si elle n'avait plus autant d'empire sur son cœur, elle en conservait toujours sur son esprit. La duchesse en avait profité pour placer avantageusement sa nombreuse famille. Parente de Philippe Chabot, comme nous l'avons déjà dit, l'ayant eu pour allié dans sa lutte contre Diane de Poitiers, songeant encore à s'en rapprocher par le mariage d'une de ses sœurs avec Guy Chabot, neveu de l'amiral, elle lui était toute dévouée. Il ne lui fut pas difficile de faire comprendre au roi que, dans les poursuites dirigées contre Philippe Chabot et dans sa condamnation, il n'y avait eu qu'intrigues, jalousie et singulière exagération de quelques légères fautes. On dit aussi que le duc de Guise, qui d'abord lui avait été hostile, s'employa avec ardeur pour obtenir son élargissement. Son dévouement, dans cette circonstance, n'était pas complètement désintéressé, car il obtint de Chabot, au moment où celui-ci recouvra sa liberté, le gouvernement de Bourgogne et une tapisserie à fond d'or estimée 30. 000 écus.
L'amiral avait été enfermé au château de Vincenues ; quand il en sortit, le roi dit : « Pour contenter votre opinion, j'ai fait faire votre procès et avez vu le succès que vous avez eu pour trop vous croire. Maintenant je veux contenter la mienne, et d'une puissance absolue vous rétablir en tel état qu'étiez auparavant l'arrêt. » Chabot, auquel les rigueurs de sa captivité n'avaient rien ôté de sa fierté, répondit : « Sire, je loue Dieu qu'en tout mon procèS;, il n'y a un seul mot de félonnie que j'aye commise ou voulu commettre contre Votre Majesté. » Le roi lui rendit bientôt toute son amitié. Par lettres
patentes en date du 12 mars 1541, où il le qualifie de cher et bien bon cousin, chancelier de son ordre, il le remet en tous les honneurs^ bonne forme et renommée et bienfaits de tous ses Mens, meubles et immeubles, réunis ou non à la couronne, Vacquitte de toutes amendes et réparations et le rappelle du bannissement, imposant silence aie procureur général.
Cette satisfaction ne suffisait pas à Chabot, il voulut que son procès fût révisé. Le 23 mars, un arrêt déclara qu'il n'était pas coupable des crimes qui lui étaient imputés et, huit jours après, le roi lui fit expédier, en plein conseil, des lettres d'innocence. Ces lettres portaient que, comme pour extirper et tollir le doute et ambiguïté de ravis ou jugement donné sur le procès fait par nos commissaires à nost7''e amé et féal cousin Philippe Chabot, chevalier de nostre ordre, corate de Busançais et de Charny , amiral de France., de Bretagne et Guyenne, gouverneur et nostre lieutenant général, aussi le lieutenant denostretrès cher amé fils le Dauphin au gouvernement de Nortnandie., Nous qui de notre part n'avons la suspicion ni scrupule., eussions fait rappeler derechef nosdits commissaires en la ville de Paris, et pris leur advis et des princes chevaliers de tordre, gens du conseil privé, avec le chancelier et nostre amé féal conseillier, maistre des reqtœtes de nostre hosiel, maistre François Ollicier,qui est présentement arrivé des Allemaigne où l'avons envoyé aynbassadeur pour nos urgentes affaires, l'avons déclaré innocent. Par le roy, le Dauphin, duc d'Orléans, le duc d'Estouville, les cardinaux de Ferrare et du Bellay., vous M. le
chancelier de l'ordre et M. François Ollivier^ conseiller du conseil priré, présent Bayart.
Il lui donna d'autres lettres, par lesquelles^ en considération des services de son dit cousin, mesmement à la répulsion de Charles de Bourdon, qui avait assiégé Marseille, au, recouvrement de ses chers et Men amez fds, et de plusieurs lieuœ et places fortes^ ambassades, voyages, etc., etc., tant envers l'Estat qu'envers luy dès son jeune âge, et pour la réduction pendant son absence en Espagne, il supprime toutes offenses, confiscations, amendes, etc. . . le reprend en grâce., te tout vérifié au Parlement., le 5 avril de la même année 15^1.
La duchesse d'Etampes n'était pas satisfaite ; l'acte de justice accompli la laissait tout entière à son ressentiment. Le connétable Anne de Montmorency fut le premier à en ressentir les effets. Le roi l'envoya dans ses terres dire ses patenôtres. Il n'en sortit, pour reparaître à la Cour, qu'à l'ayènement de Henri IL
Quant au chancelier Poyet, son procès fut fait à la requête du procureur général. Lui, naguère si acharné contre l'amiral, quand il se vit sur le point d'être arrêté, s'humilia jusqu'à implorer sa protection. « Monseigneur, lui écrivit-il, la tribulation insupportable à laquelle vous me connaissez estre, me contraint vous importuner avoir ma pauvre affaire pour recommander envers le roy, et le supplier, pour l'honneur de la passion de Dieu, qu'il me veuille laisser dans ma maison, où il pourra user de ma personne à son plaisir et volonté, sans vouloir que je sois mené et conduit, ny mis au
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lieu de sujétion pour ma personne, laquelle nous estre affligée par la maladie.
« Monseigneur, ayez pitié de celui qui souffre plus qu'il ne peut vous mander «
Le 2 août 1542, François P"" fit conduire le chancelier Poyet à la Bastille, ordonnant en même temps de saisir tous ses papiers. Cette fois, la Cour fut composée des magistrats les plus intègres et les plus éclairés. Les débats furent aussi conduits avec une grande impartialité. Le procès ne dura pas moins de trois ans. Parmi les nombreux chefs d'accusation portés contre le chancelier, on en compte plus de 60 appartenant à l'affaire de l'amiral.
Philippe Chabot ne put pas savourer jusqu'au bout le plaisir de la vengeance. Sa santé, profondément altérée par les émotions diverses auxquelles il avait été en proie, ne se releva pas. « Depuis, dit Brantôme, — qui n'avait probablement pas une grande connaissance de la circulation artérielle — le pauvre homme ne profita de son corps, car, dès lors, son pouls s'arrêta et cessa tout-à-coup , par telle véhémence de pour , qu'oncques depuis il ne se put retrouver, ni jamais put estre trouvé par quelque grand et expert médecin qui fust. » Il mourut le 1" juin 1543, avant que la condamnation du chancelier eût été prononcée.
A son défaut, sa veuve, Françoise de Longui, comtesse de Buzançais, tant en son nom qu'en celui de ses enfants mineurs, demanda et obtint des lettres patentes du roi, tant à fin de nullité que su^ornerie^ fauceté de jugement et dictum prononcé à Melun contre ledit amiral, et à employer les procédures eootraordinai-
rement faites par les juges commis à Vinstruction du pi^ocès de Guillaume Poycl, chancelier de France.
Dans le cours du procès, il fut prouvé par des témoins irrécusables que les altérations dans l'arrêt rendu contre l'amiral Chabot n'étaient point imaginaires, et qu'elles avaient été faites par la main du chancelier. Des conseillers déposèrent des injures qu'il leur avait adressées pour n'avoir pas rendu une sentence plus sévère et de la contrainte exercée sur eux pour obtenir leurs signatures.
Dans sa réponse, le chancelier chercha à s'abriter derrière le roi, en disant que ce prince avait eu connaissance de tout, et qu'un monarque aussi juste n'aurait pas sanctionné un jugement qu'il aurait su arraché par la violence, jugement que l'on prétendait à tort être bien différent de celui qui avait été prononcé par les juges. Quant à la déposition des conseillers, elle ne pouvait être d'aucune valeur, parce qu'un jugement était pour ceux qui l'avaient rendu, ianqitam virgo pudicd et casta, auquel il était défendu de toucher. Dans la circonstance, ceux qui avaient jugé l'amiral Chabot ne pouvaient donc pas venir déposer de ce qui s'était passé dans son procès. Malgré l'habileté de sa défense, Poyet n'en fut pas moins cassé de sa charge, condamné à cinq ans de détention., à une amende de 100,000 livres qu'il devait payer sous peine d'une prison perpétuelle ; enfin, à ne pouvoir plus exercer d'office royal.
Françoise de Longui avait demandé qu'en ce qui concernait la requête qu'elle avait adressée à la Cour, tant en son nom qu'en celui de ses enfants, le jugement fût distrait et séparé de l'action intentée par le procureur
général. Elle obtint, sur ce point, entière satisfaction , Le 23 avril 1545, la Cour rendit le jugement qui suit :
« Entre dame Françoise de Longui, veuve de messire Philippe Chabot, tant en son nom que comme ayant la garde noble des enfants mineurs dudit defFunct et d'elle, y celle requérant l'entérinement de certaines lettres royaux par elle obtenues le sixiesme jour d'avril mil cinq cent quarante-trois avant Pasques, et en ce faisant quelle fut receue à bailler ses moyens de nullité contre l'arrêt prononcé à Melun audit feu admirai, le dixfebvrier mil cinq cent quarante, d'une part : et le procureur du roi défendeur, d'autre.
« Veues par la Cour lesdites lettres, les moyens de nullité baillés par écrit par ladite demanderesse, par lesquels elle a requis et conclu à rencontre dudit procureur général, que ledit arrest prononcé audit feu admirai fut déclaré nul, et reçeu pour la vérification desdits moyens de nullité employer et soy aider du procès extraordinairement faict à l'encontre de messire Guillaume Poyet, chancelierde France. Autre lettre par ladite Longui audit nom, obtenues le six et vingt-quatriesme juillet, vingt-deux octobre et sept novembre, l'an mil cinq cent cinquante-quatre, les arrests interlocutoires donnés par ladite Cour, entre ladite de Longui audit nom et ledit procureur général, response dudit procureur génénéral baillée par escript le quatorzième de novembre audit an rail cinq cent cinquante-quatre, et tout ce qui a esté mis et produit en ladite instance de nullité tant par ladite dame de Longui audit nom que par ledit
rHILirPK CHABOT 1G7
procureur général, après que icelle de Longui audit nom a emploie ce procès extraordinairement faict contre ledit Poyet, et veues autres lettres patentes données à Chenonceau le quatorzième du présent mois d'avril et arrest sur ycelles intervenu, par lequel en entérinant les dictes lettres du consentement dudit procureur général du roy sur ce ouy et suivant ycelles lettres, ladite Cour avoit ordonné que ledictum et jugement demessire Guillaume Poyet, chancelier de France, le jugement, dictum et arrest donnés entre la dame de Longui audit nom d'une part, et ledit procureur général d'autre, seroit distrait et séparé, sans toutesfois immuer aucune chose de la substance d'yceluy et tout considéré.
« Il sera dit que, en ayant aucunement égard aux dites lettres du 6 avril 1543, ladite Cour a déclaré et déclare ledit arrest prononcé contre ledict deffunct Chabot nul, en ce et pour le regard des clauses et articles faisant mention des sommes et amendes particulières adjugées au roy, et en les mots infidélité et déloyauté, aussi en ce que les clauses contenant ces mots : sans espérance de pouvoir jamais estre rappelé pour quelque chose ou mérite que ce soit, et encore en ce que ledit arrest au lieu de confiscation des biens féodaux mouvans nuement de la couronne, est dit et conteneu que lesdits biens sont déclarés retournés et unis perpétuellement et inséparablement à la couronne, et aussi en ce que par ledit arrest et conteneu que ledit Chabot sera conduit et mené en prisonnier tant ès-pays de Normandie que Bourgogne pour l'exécution dudit arrest, et pour le regard de surplus d'y celluy arrest, ladite Cour a débouté et déboute ladite dame de Longui
audit nom de ses moyens de nullité, sans préjudice de provisions octroyées par le roy tant audit Chabot qu'à ladite de Longui audit nom, et sauf à elle de se pourvoir contre ledit arrest par autre moyen, et ainsi qu'elle verra estre à faire. »
Dans ce jugement, il n'est rien dit, comme on le voit, du fonds de l'arrêt rendu contre l'amiral Chabot. La Cour, faisant le procès au chancelier Poyet seulement, ne pouvait pas se prononcer sur le jugement rendu par une Cour tout entière. Elle était donc bien fondée à renvoyer sur ce point la dame de Longui à se pourvoir devant qui de droit.
Je ne dirai pas que François I^r avait pardonné à l'amiral ; si un pardon avait pu être donné, c'eût été par le sujet au maître et non par le maître au sujet, mais il lui avait rendu toute son amitié. Revenue, elle aussi, à de meilleurs sentiments, la reine de Navarre, qui n'avait pas été toujours sans reproche à l'endroit de Philippe Chabot, écrivait maintenant à son frère, dont elle partageait sans doute l'affliction : « Saichant combien vous aimé ceux qui vous ont toujours aimé, j'ai eu grand peur que la mort de M. l'Amiral vous ait donné de l'ennuy. »
François 1^^, en raison de l'alliance de l'amiral avec la maison d'Orléans, voulut qu'il fût enterré dans la chapelle de cette famille, en l'église des Cèlestins, à Paris. Ce prince, suivant les uns, Léonor Chabot, suivant d'autres, lui firent ériger un magnifique tombeau dans lequel fut aussi inhumé, plus tard, le corps du duc Henri Chabot, un de ses neveux. Sur ce tombeau, se
iniir.ipri-: chabut 169
trouve une statue de grandeur naturelle due au ciseau de Jean Cousin. Elle représente l'amiral, le buste à moitié relevé, les jambes allongées, • le bras droit appuyé sur son casque -, il porte son armure militaire recouverte d'une cotte d'armes, sur laquelle sont gravés ses armoiries et les insignes de son commandement. Le Magasin pitioresciue, année 1833, en a donné le dessin et la description. De l'église des Gèlestins, la statue de l'amiral Chabot a été transportée au Musée du Louvre ; elle est assurément un des plus beaux monuments de la sculpture au XVIe siècle.
Longtemps la charge d'amiral fut donnée à des hommes étrangers à la marine, à des capitaines qui servaient la France bien plus sur terre que sur mer. Quoiqu'il n'eût pas de grandes connaissances en cette matère, Philippe Chabot ne resta pas indififérent au développement de notre puissance navale. Il favorisa de tout son pouvoir les navigateurs que l'esprit nouveau et aussi l'amour des richesses poussaient vers des régions lointaines et inconnues. Un illustre Breton, dont le nom occupe une grande place dans les annales de la marine, Jacques Cartier, reçut de lui le commandement de plusieurs expéditions pour le Nouveau-Monde. En l'honneur de l'amiral, Cartier donna même à une des terres sur lesquelles il avait le premier planté le drapeau de la France, le nom d'île Brion. Philippe Chabot s'occupa aussi de la colonisation du Canada où Jacques Cartier fît deux voyages et construisit un fort. Enfin, il avait songé à la navigation de sa province et s'était occupé de la canalisation de la Yie \ projet si
* M. l'abbé Poutdevie en possède le plan.
souvent repris depuis et jamais mis à exécution. On
conserve aux archives du Ministère de la Marine quinze cartes dessinées sur parcliemin, provenant de son cabinet. C'est un monument très curieux des connaissances en géographie que l'on avait dans la première moitié du XYP siècle.
Philippe Chabot laissa six enfants : Léonor Chabot, comte de Charni et de Busançais, seigneur de Pagni, etc., grand écuyer de France, lieutenant général au gouvernement de Bourgogne ; François Chabot, marquis de Mirabeau, comte de Charni, baron de Chaumont et de Gharroux, seigneur de Brion, chevalier des ordres du roi -, Françoise, Antoinette, Anne et Jeanne, la première, mariée à Charles de Larochefoucault, baron de Barbezieux ; la seconde, à Jean d'Aumont, sixième du nom, comte de Chàteauroux, maréchal de France ; la troisième, à Charles d'Hacwyn, seigneur de Piennes, créé duc de Piennes et pair de France ; la dernière, enfin, fut abbesse du Paraclet et embrassa la religion réformée. Un petit-fils de Gui Chabot, baron de Jarnac, Henri de Chabot, épousa Marguerite, duchesse de Rohan, petite-fille de Catherine de Parthenay. Il fut la tige des Rohan-Chabot, dont la branche existe encore de nos jours.
LE CHEYALIER DE LA COUDRAYE
Le chevalier de la Coudraj'e, objet de cette notice, doit être étudié comme marin, comme savant et comme homme politique. Nous aurons donc à le suivre sur les vaisseaux de l'État, dans le silence da cabinet, au sein des sociétés savantes dont il fut membre et lauréat , à l'assemblée des notables , à l'assemblée constituante et jusque dans l'émigration où il continua ses travaux. Nous ne consacrerons que quelques pages au marin, cette partie de sa carrière ayant été de courte durée et s'efTaçant devant les autres.
La Goudraye de Bennevolle, François de Loynes, chevalier de la Coudraj'e, est né à Fontenay-le-Gomte, à une date dont nous ne pouvons pas préciser le jour, mais qui doit se trouver dans l'année 1740, s'il est vrai, comme on peut le lire dans la vie de Msr de Beauregard, qu'en 1812, il eût soixante-douze ans. Les biographes qui le font naître en 1715, le confondent certainement avec son frère aîné qui était entré dans la marine cinq ans avant lui, et ceux qui
prétendent qu'il vit le jour en 1755, l'ont pris pour un autre de ses frères plus jeune que lai, Son père, le marquis de la Coudraj^e, gouverneur de Fontenay-le- Comte, appartenait à une très ancienne famille de robe et d'épée, la plupart de ses membres aj'ant occupé de grandes positions dans la magistrature et quelquesuns s'étant distingués dans les armées du roi. Un des ancêtres de la marquise de la Coudraye, le sieur Rouvière, avait, comme gouverneur de Fontenay, défendu cette place contre Henri lY.
La famille de la Coudraye avait contracté les alliances les plus illustres; elle tenait aux maisons de Penthièvre, de Noailles, de Rohan, de Richelieu, de Champagne, de Gustine Weltz, de Lostange, de Rennepont, de Philippeau, de Mole, de Senoncourt, de Choiseul-Praslin. Le fondateur du Journal des Savants, de Salo, lui était également attaché par les. liens de la parenté. La noblesse du marquis de la Coudraye fut pourtant contestée, précisément par un de ses parents, le baron de Champagne, détenu dans ce moment, nous ne savons pour quels méfaits, dans les prisons de Niort. Mais le marquis^ dans un mémoire que nous avons eu sous les yeux, établit ses titres d'une manière si péremptoire, que nos seigneurs les Maréchaux de France, par un jugement en date du 23 novembre 1751, ordonnèrent la destruction du libelle ou mémoire qui leur était adressé par le sieur Champagne.
Non seulement le marquis de la Coudraye tenait à ses titres de noblesse, mais il entendait ne rien perdre de tous les privilèges qui leur étaient attachés. C'est ainsi qu'il revendiqua contre les ofUciers de l'élection
LE CHEVALIEK DE LA COUDRAYE 173
de Fontenay, qui la lui disputaient, la possession d'un banc situé dans le chœur de l'église de Notre-Dame.
Son fils, Célcstin-François, contrairement à la plupart des officiers de marine de son époque, avait fait toutes ses études. Il était sorti du collège des Jésuites de Poitiers, à l'âge de dix-huit ans, et, quand même son père ne serait pas venu nous l'apprendre, les ouvrages qu'il a laissés fourniraient la preuve qu'il avait des connaissances très étendues.
Le marquis de la Goudraye, en demandant pour lui des lettres de garde de marine, ne se contentait pas de faire valoir son mérite personnel et sa vocation précoce,, il produisait ses lettres de noblesse, comme il le fallait alors, et invoquait, à l'appui de sa demande, tous ses titres de famille. Son fils aîné était garde du pavillon amiral ; le comte de Bussy, ancien capitaine de vaisseau, décoré du cordon rouge, était son oncle ; le chevalier de rÉtenduère et le marquis de Choiseul-Praslin, raorls le premier, chef d'escadre, le second, lieutenant général, avaient été ses parents ; plusieurs autres membres de sa famille servaient encofe dans la marine. Avec de pareilles recommandations, le marquis de la Goudraj'e ne pouvait pas être éconduit. François- Célestin fut nommé garde de la marine à Brest, le 27 mai 1758. Suivant le désir de son père, il prit le titre de chevalier que portait aussi un de ses frères ; ill'a toujours conservé depuis.
Le chevalier Célestin de la Goudraye fut embarqué sur la frégate la Fleur de Lys, commandée par le chevalier Doisy. Gette frégate fit partie de l'escadre aux ordres de M. de Bompar, qui prit la mer au mois
dé septembre 1758. Nous touchions à une époque désastreuse pour notre marine. Sur les mers, nos annales n'inscrivaient plus que des défaites. Le 16 juillet 1758, malgré l'héroïsme deMontcalm, Louisbourg avait capitulé. Le même sort était réservé à Québec dont la perte devait être bientôt suivie de celle du Canada tout entier, et, le 10 novembre 1759, à la vue des côtes de France, une de nos flottes allait être anéantie. La conquête de la Nouvelle France et la défaite de Gonflans ne suffisaient pas à l'Angleterre, elle ne voulait pas nous laisser la possession d'une station sur les mers à l'empire absolu desquelles elle prétendait. L'escadre de Bompar avait pourtant porté des secours aux Antilles, et le marquis de Beauharnais, gouverneur des îles Sousle-Vent, était parvenu à repousser deux fois les Anglais à la Martinique, mais il avait été moins heureux à la Guadeloupe. Attaquée par des forces supérieures, cette île ne put leur opposer une résistance bien sérieuse. Vainement, après la destruction de la Basse-Terre, de Beauharnais et Bompar opérèrent-ils une descente sur un des points *de la côte, une capitulation venait d'être signée, et il fallut se hâter de rembarquer les troupes.
Pendant cette triste campagne, la Fleur de Lys tint toujours la mer. Ce ne fut qu'après la prise de la Désirade et de Marie-Galante qu'elle revint en France. Six mois après, le chevalier de la Coudraye fut employé sur la frégate l' OpaZe, qui faisait partie de l'escadre du comte de Blénac. Le chevalier Doisy, qui avait quitté la Fleur de Lys pour en prendre le commandement, voulut encore l'avoir à son bord.
L'escadre se rendit à Saint-Domingue et croisa sur la mer des Antilles. C'était le moment où les Anglais faisaient le siège de la Havane. Ij Opale convoyait des bâtiments marchands, quand elle rencontra deux navires anglais chargés de troupes destinées à renforcer les colonnes d'attaque, et s'en empara. Le 23 juillet 1762, au moment où elle allait rejoindre l'escadre, la frégate française toucha près de l'île déserte de Mogant et eut le malheur de se perdre. La terre étant à une lieue et demie et une barre se trouvant entre-deux, le sauvetage devenait d'une extrême difficulté. Les nombreux prisonniers qui encombraient la frégate ajoutaient encore aux dangers du naufrage. Une fallut pas moins de deux jours pour transporter tous les hommes à terre. Le chevalier de la Coudraye n'abandonna pas d'un instant son poste, et cène fut qu'après que l'équipage et les prisonniers eurent été sauvés, qu'ils quittèrent ensemble la frégate. Malheureusement on abordait une île déserte, et l'on n'avait pu tirer de la frégate que des provisions insuffisantes. Le manque d'eau douce, l'ardeur du soleil, une marche forcée sur des sables brûlants, des nuits sans sommeil, un ciel sans abri, voilà ce qu'offrait l'île de Mogant. Le chevalier de la Coudraye qui ne s'était pas épargné, ne put pas tenir contre tant de fatigue, il tomba malade et faillit mourir à Saint-Domingue où on était parvenu à le transporter. Il en revint pourtant, mais, après sa guérison, il se trouva dans le plus grand dénuement. Tous ses vêtements et tout son linge s'étaient en effet perdus sur ï Opale. Quand il eut été pourvu au plus pressé, il s'embarqua sur le Diadème et arriva à Brest, le 8 no-
vembre 1763. Huit mois auparavant, il avait été nommé garde du pavillon.
A la fin de février 1763, le feu ayant pris à un magasin de biscuits du fort de Brest, le chevalier de la Coudraye s'y porta un des premiers. II mit une telle ardeur à éteindre l'incendie, qu'il faillit en être victime et qu'il s'en tira avec une brûlure à la main.
Le mois suivant, le chevalier Doisy, qui paraissait l'avoir pris en grande estime et en grande aflection, réclama de nouveau le chevalier de la Coudraye, pour l'avoir sous ses ordres, dans le port de Dunkerque.
La paix était faite avec l'Angleterre, et nos prisonniers allaient rentrer dans leurs foyers. Le chevalier de la Coudraye reçut la mission de se rendre à Calais, armer des bâtiments de transport destinés à les ramener en France. Cette campagne avait en outre pour objet d'embarquer des bois de construction et d'armer des prames. Les prames, espèce de forteresses flottantes, étaient de grands bateaux plats , munis d'une forte artillerie, et destinés à la défense des côtes. Après s'eix être occupé avec le plus grand zèle, le chevalier de la Coudraye s'embarqua sur la prame la Thérèse, commandée par M. de Bricqueville, pour se rendre à Brest. De rudes coups de vent l'obligèrent à chercher un refuge en Angleterre ; ce ne fut que quarante jours après son départ que la Tliërèse arriva à sa destination.
Tout est sujet d'étude pour les esprits intelligents, et l'expérience des hommes et des choses s'acquiert bien moins par le cours régulier des événements que par les grands cataclysmes de la société et de la nature. Le chevalier de la Coudraye mit à profit les dangers et les
contrariétés de la traversée, pour faire des remarques et des expériences sur les prames. A la fin de septembre, il adressa au duc de Choiseul un mémoire sur ce sujet. Il faisait remarquer que ces bâtiments pouvaient être d'une grande utilité dans les guerres d'Amérique. Quant à la difficulté de les y conduire, il ne doutait pas qu'il ne fût possible de la surmonter, et priait le ministre de lui en laisser tenter l'entreprise. Choiseul lui répondit dans les termes les plus flatteurs. — (( L'empressement avec lequel vous cherchez à servir, lui disait-il, m'engagera certainement à ne pas vous oublier. » — Il ajoutait qu'il lui savait beaucoup de gré de son projet et de sa proposition. Cependant il ne leur donna pas de suites.
L'idée de se servir de i;r<^mes fut reprise par Napoléon lorsqu'il eut l'intention de faire une descente en Angleterre. La flottille de Boulogne devait en être escortée; seulement leur nom fut changé, on les appela hateauœ de la grande vitesse. Ce n'étaient pas absolument les prames de 1763, on avait disposé ces bateaux suivant leur nouvelle destination ; ils étaient de très grande dimension, portaient de l'artillerie, des troupes et des chevaux. Un faible tirant d'eau pouvait leur permettre d'accompagner la flottille jusque sur les côtes de l'Angleten^e et de protéger le débarquement.
Au mois d'avril 1764, le chevalier de la Coudraye passa sur VAmpMon que commandait le capitaine Tronjoly. Le vaisseau se rendit d'abord aux îles de Saint-Pierre et de Miquelon, vint ensuite croiser dans le golfe Saint-Laurent, et rentra à Rochefort, le 12 octobre 1764.
Les services qu'il venait cle rendre, le choix que l'on avait fait de sa personne pourle port de Brest, où, d'après la nouvelle ordonnance, on n'envoj^ait que les gardes les plus instruits, les paroles obligeantes du ministre, tout faisait espérer au chevalier de la Goudraye que son nom serait compris dans la promotion d'officiers qui eut lieu à cette époque. Il n'en fut rien pourtant. Trompé dans son attente, son mécontentement fut des plus vifs. Il s'en plaignit au ministre dans des termes pleins d'amertume qui révélaient une grande susceptibilité et la bonne opinion qu'il avait de son mérite. On en jugera par les lignes suivantes : — « Les promesses d'un ministre ne doivent pas être vaines, le chevalier delà Goudraye n'en a pourtant encore éprouvé aucun effet, et on le laisse languir depuis plus de sept ans dans un état d'obscurité qui étouffe ses talents. Il n'y aura plus de zèle et d'émulation dans l'espèce de service où ils sont le plus nécessaires, s'il n'y a d'avancement à espérer qu'à force d'ancienneté. » Gette réclamation fut sans effet. Le chevalier de la Goudraye n'arriva au grade d'enseigne de vaisseau que le 18 août 1767.
Nous avons dit ailleurs que la paix de 1763, si humiliante pour l'honneur de notre pavillon, fut mise à profit en France, pour la science nautique. Au nombre des savants qui s'occupèrent des travaux hydrographiques que nous avons fait connaître, nous devons ajouter le nom du chevalier de la Goudraye. La science spéculative absorba-t-elle tous ses instants, et, dès l'année 1770, abandonna-t-il la marine active ? Nous l'avions pensé d'abord en ne voyant figurer son nom ni dans la campagne d'évolution de 1772, ni dans celle de
1776, ni dans la guerre d'Amérique. De nouveaux renseignements et quelques lignes de la théorie des vents sont venus nous apprendre que nous étions dans l'erreur. On y lit en effet une observation très curieuse d'un ras de marée dont l'auteur fut témoin le 19 août 1778, pendant que la frégate qu'il montait était mouillée à Saint- Pierre \
Le chevalier de la Goudraye fut reçu membre de l'Académie royale de marine, le 26 septembre 1764. L'année suivante, il en était nommé le sous-secrétaire.
En 1770, le chevalier de la Goudraye avait adressé à cette même Académie les quatre premiers fascicules d'un dictionnaire de marine. Pendant l'émigration il continua cet ouvrage, et ce qu'il en composa fut publié à l'étranger.
Ge dictionnaire n'est pas un simple vocabulaire donnant seulement le genre et la signification des mots,
* LeJ9 aoùtl778, étantmouilléàSaiut-Pierre, île de la Martinique, ^^u^ une frégate, où, indépendamment de ma curiosité, le poste que j'occupais m'obligeait à une attention d'autant plus grande sur les événements, que nous étions alors dans la saison d'hivernage, il survint un ras de marée dont voici la relation que j'extrais de mon journal : — A neuf heures du matin, il se foiniia une lame sourde du sud qui grossit subitement d'une manière considérable, et le vent passa dans la même partie. Nous n'eussions point balancé à couper nos câbles et à appareiller, si le vent faible et presque calme ne nous eût laissé craindre de ne pouvoir refouler la lame sourde et doubler la pointe de la baie. La mer, proche de terre, était clapotante; elle s'élevait en pointes et paraissait agitée en tout sens. Elle brisait d'ailleurs avec force toute la baie, et quelque célérité que les habitants missent dès le premier moment à haler leurs chaloupes à terre, la mer grossit avec une telle vitesse qu'elle prévint en grande partie cette opération et en brisa un grand nombre à la côte.
c'est tout un traité sur la matière que ces mots expriment. En veut-on un exemple pris au hasard, soit le mot affourche^" ? De la Coudraye ne lui consacre pas moins de huit pages. Après avoir fait connaître ce qu'il faut entendre par atfourcher, il parle des circonstances où l'opération est nécessaire, de celles où elle est seulement opportune, il entre dans de longs détails sur les ancres dont on doit se servir, sur la manière dont il faut les jeter à la mer, sur la chaloupe, sur le câble cl'affourche, sur les canots, sur le soin qu'il faut avoir de déral'ingue?' le grelin de la petite ancre et de haller le grelin dans le vaisseau à force de b?'as, enfin sur les différents genres d'affourche.
De la Coudraye ne s'endormit pas sur son fauteuil d'académicien ; nous trouvons plusieurs travaux de lui dans les mémoires de l'Académie de marine, entre autres, un mémoire sur V attraction dans le calme, et un rapport sur la division de l'octant, autre mémoire dont il était également auteur.
Mais au moment où les idées étaient ailleurs, les travaux de la science ne comptaient pas beaucoup pour l'avancement. Comment la France, quand tous les esprits partageaient l'exaltation des bouillants capitaines qui ne demandaient qu'à châtier l'insolente Albion, aurait-elle songé au travailleur dont les veilles n'étaient occupées qu'à des études théoriques ? Le ministre, de son côté, n'avait probablement pas oublié une lettre dont les termes ne convenaient ni à l'âge ni au grade de celui qui l'avait écrite. Aussi ce ne fut qu'à son tour d'âge, en 1778, que le chevalier de la Coudraye fut nommé lieutenant de vaisseau. En 1779, il obtint la croix de Saint-Louis.
Ses collègues (le rAcadémieroyalede marine n'avaient pas attendu aussi longtemps pour lui témoigner l'estime qu'ils faisaient de ses connaissances. Nous avons vu qu'un an après y être entré, ils l'avaient choisi pour sous-secrétaire de la compagnie. En 1778, ils l'appelèrent de nouveau aux mêmes fonctions.
Soit dépit ou désappointement, soit qu'il se sentît entraîné par le charme de l'étude, il quitta le service, en 1780, pour ne plus s'occuper que de la science *.
Le premier ouvrage qu'il publia fut un mémoire sur le régime végétal des gens de mer, imprimé à Nantes en 1781, chez Bi;^kî-, imprimeur ordinaire du Roi. Ce mémoire était plutôt l'œuvre de Gourcelles, premier médecin de la marine à Brest, que la sienne propre. De la Goudraye eut pourtant une grande part à sa composition, il l'inspira même en quelque sorte, puisque les observations qu'il avait faites à bord de la Belle-Poule y furent consignées, et que l'introduction lui appartient tout entière. L'ouvrage fut écrit longtemps avant de paraître. Voici dans quelles circonstances : Desperriers, médecin de la grande chancellerie, avait composé un mémoire sur les avantages qu'il y aurait à changer absolimient la nourriture des gens de mer. Ce médecin prétendait qu'il était de la dernière importance pour la santé des équipages de substituer le régime végétal au
* Kous ne savons où l'auteur de la vie de Me de Beauregard a pins que le chevalier de la Goudraye servait en qualité do second à bord du vaisseau monté parle comte d'Orvilliers, lors de la bataille d'Oxiessant. Aux archives de la marine, on ne trouve pas trace do son passage sur ce vaisseau. Il n'est pas plus vrai, ainsi que le prétend le même écri" vain, qu'il ait quitté le service en 1778,
régime animal et demandait que l'application en fût faite sur les vaisseaux du roi. De la Goudraye avait été témoin des mauvais effets du régime préconisé, sur l'équipage de la Belle-Poule, lorsqu'il était sur cette frégate en qualité d'enseigne. Dans une courte expédition, les marins qui s'j- étaient trouvés soumis, s'en étaient si mal trouvés, qu'à leur rentrée à Brest, ils avaient fait entendre les plaintes les plus vives et les plus justes. Gomme on parlait d'étendre ce régime à toute la marine, et comme la fourniture des vivre» allait se faire, de la Goudraye se hâta d'adresser ses observations à l'Académie royale de marine et à Desperriers lui-même. Il commençait par se moquer des novateurs dont l'espèce abonde, novateurs qui se rencontraient dans la marine ,plus que partout ailleurs. N'avait-on pas vu un de ces grands esprits venir proposer un moyen infaillible de faire une descente en Angleterre, sans qu'il y eût besoin de mettre à la mer les vaisseaux du roi ? Il suffisait pour cela de construire cinquante mille canots en liège^ dans lesquels cinquante mille soldats pourraient, sans risque^ faire le trajet de nos côtes à celles de r Angleterre les plus voisines. Abordant ensuite la question controversée, il établissait, par ses observations, que le système tant vanté avait pjoduit sous ses yeux des effets déplorables. L'Académie royale de marine accueillit avec faveur son mémoire, mais Desperriers, médiocrement flatté du rapprochement qu'il avait fait entre le système dont il était l'auteur et celui du constructeur des canots de liège, ne lui fit pas l'honneur de lui répondre. S'emparant de ses observations, il les fit imprimer sans même lui en demander l'autorisation, et
les accompagna d'une réfutation dans les règles. Il disait que si l'expérience du régime végétal n'avait pas bien réussi à bord de la Belle- Poule, il fallait s'en prendre à l'état- major de ce bâtiment et, en particulier, au chevalier de la Goudraye, qui n'avaient pas su l'administrer d'yne manière convenable. Non content de cette première attaque, qui, jusqu'à un certain point, pouvait passer pour une reprèsaille et trouver ainsi son excuse, le fougueux docteur, pensant que de Gourcelles n'était pas étranger à l'écrit de la Goudraye, avait, quelques jours après, publié un secondmémoire plus particulièrement dirigé contre son confrère. C'est alors que celui-ci, relevant le gant qui lui avait été jeté, prit la plume à son tour et écrivit un mémoire où le régime végétal était vivement combattu. La discussion avait été violente pendant quelque temps, mais, comme toute polémique, elle avait fini par s'éteindre, et, en 1781, il n'en était plus question. Ge fut pourtant alors que le chevalier de la Goudraye publia l'écrit dont il vient d'être parlé. En agissant ainsi, il remplissait un devoir sacré. De Gourcelles avait toujours désiré rendre son mémoire public, mais différentes circonstances l'en avaient empêché. Gette pensée ne l'abandonna jamais, et, à son lit de mort, il confia son manuscrit à un ami, avec prière de le transmettre au chevalier de la Goudraye, et de lui faire connaître ses dernières volontés. Nous avons dit qu'avant la composition du mémoire de de Gourcelles, de la Goudraye avait présenté à l'Académie de marine des observations sur le danger qu'offrait, pour les équipages, un régime alimentaire exclusivement végétal.
Cette question de l'alimentation des gens de mer et
184 BioGRArniES vendéennes
de la part que prit de la Coudraye à sa discussion, paraît avoir beaucoup occupé le monde savant, à une époque que nous croyons pouvoir préciser, bien que, dans l'entête de la lettre que nous allons reproduire, le dercier chiffre de la date ait été omis.
« Paris, 10 octobre 178,, « Monsieur,
« Le porteur de la présente est un jeune homme de Vendôme, d'une honorable famille, qui a obtenu une place dans l'administration des arsenaux. Son premier voyage le conduira à Fontenay-le-Gomte, et, naturellement, je le charge-de vous présenter mes civilités. Il a de l'esprit, une bonne éducation et s'est livré à l'étude de la chimie avec succès. Personne ne l'appréciera mieux que vous. Ses manières sont celles d'un homme qui sait le monde, vous pouvez le présenter dans la meilleure société. M. le contrôleur général s'intéresse à lui. Il y a longtemps qu'on n'a entendu parler de vous. Poursuivez-vous votre projet de mémoire sur l'alimen-tation des gens de mer ? Cette entreprise aura l'approbation des gens du. métier, en général, et des personnes que l'humanité touche, en particulier. Ai-je besoin, Monsieur, de vous répéter que vous pouvez disposer de moi, si vous méjugez capable de vous aider en quelques points. En attendant cette satisfaction, je ne puis que vous renouveler l'assurance que je suis. Monsieur, votre très humble et obéissant serviteur,
« Lavoisier, j>
Gomme on le voit, au moment où cette lettre lui était écrite, de la Coudraye habitait Fontenay-le Comte, et son mémoire sur l'alimentation des gens de mer n'était encore qu'à l'état de projet. N'ayant paru qu'en 1781, et la lettre de Lavoisier étant antérieure à sa publication, elle a très probablement été écrite le 10 octobre 1780.
Il est à croire qu'en dehors du mémoire dont nous venons de parler, de la Coudraye aura poursuivi ses travaux sur la même matière, et qu'il leur aura consacré des pages restées inédites. Bien longtemps après, alors qu'il n'était plus au service de la France, mais à celui de l'étranger, Fourcroy, membre du Comité de salut public, attentif aux devoirs de sa charge et studieux de toutes les questions qui pouvaient améliorer le sort des marins, Fourcroy se souvint des travaux de de la Coudraye, et, ne les ayant pas sous la main, écrivit, pour se les procurer, la lettre suivante aux administrateurs du département de la Vendée.
« Paris, 9 pluviôse, an III de la République française une et indivisible.
. « Citoyens, le Comité d'instruction publique voudrait savoir si les papiers du citoyen Lojmes de la Coudraye, officier de marine avant la révolution, ont été conservés, s'ils sont avec ceux des émigrés qu'on a diî dans le temps transporter à Fontenay, et s'il y a parmi des mémoires sur le régime de nourriture des marins. Dans l'éventualité où ils existeraient, il serait urgent de les envoyer au comité qui les a fait inutilement chercher dans les archives de la ci- devant Académie des sciences.
On tient particulièrement au mémoire concernant l'emploi du café dans l'alimentation des hommes qui voyagent sur la mer.
a Salut et fraternité,
« Fou RC ROY. »
Aujourd'hui , cette question n'a pas l'importance qu'elle présentait alors. Les progrès qu'a faits la science appliquée aux substances alimentaires, permettent d'offrir,sur mer, des aliments appartenant aux deux règnes, aliments aussi sains et aussi frais que s'ils venaient d'être pris à la boucherie ou cueillis dans un jardin.
L'homme ne doit pas se reposer seulement sur la Providence du soin de son bien-être et de sa conservation: la vie est un combat, et ce n'est que par le travail et l'étude qu'il peut lutter avec avantage contrecequ'il y a de mauvais sur la terre. C'est particulièrement au marin que cette tâche est dévolue. Nul plus que lui n'est enbutteà lafureur des éléments, nul n'a plusd'intérêt à se soustraire à leur courroux. De la Coudraye le comprit ainsi. Pour arriver à pouvoir les maîtriser, il pensa qu'il fallait commencer par les connaître jusque dans leurs causes, jusque dans leur essence. C'est à ces recherches qu'il s'est livré dans l'ouvrage qu'il publia sous le nom de Théorie des vents.
Le vent n'est pas autre chose que le déplacement de l'air dont le transport s'opère en vertu de son élasticité. L'atmosphère qui nous entoure se dilate ou se condense suivant que la chaleur augmente ou diminue, et l'on comprend dès lors que la marche du soleil n'est pas étrangère aux phénomènes qui s'y passent. C'est à cet
astre qu'il faut remonter pour trouver l'origine des vents. A cette cause, il s'en joint d'autres de même ordre, mais d'émanation différente, qui, en se combinant, en changent souvent la direction et la régularité.
Les premiers sont les vents alizés qu'on pourrait considérer en quelque sorte comme les vents primitifs, suffisants à imprimer le mouvement à la masse entière de l'atmosphère. C'est entre les deux tropiques qu'il faut les aller chercher. La coïncidence entre la marche du soleil et la formation des vents alizés permet d'affirmer que les ra5^ons de chaleur directs ou réfléchis qui en émanent les engendrent. Ici la théorie est parfaitement d'accord avecl'observation. Le soleil dardant ses rayons verticaux sur la bande de terre dont nous venons de parler, la pénètre profondément et élève son degré de température. L'air qui l'entoure, réchauffé par son contact, devra donc se dilater, se raréfier, et, par conséquent, monter jusqu'à ce qu'il se refroidisse et se condense. Mais, à mesure que ce phénomène s'accomplit, il s'en passe un autre, dont les lois physiques rendent parfaitement compte. L'air plus dense des colonnes latérales se précipite dans l'espace où le vide tend à s'opérer, jusqu'à ce que, réchauffé à son tour, il fasse place à de nouvelles colonnes qui doivent se renouveler sans cesse. Si la terre était immobile, l'air arriverait en même temps de tout côté dans ce foyer de chaleur ; mais ce n'est pas ainsi que les choses se passent, parce que, par son mouvement de rotation, elle expose toujours des points nouveaux à l'action du soleil ; et comme, au lever de cet astre, ses rayons se dirigent vers les parties occidentales du globe, les colonnes d'air oriental devront se refroidir les pre-
d88 BIOGRAPHIES VENDÉENNES
mières, par conséquent tendre versl'ouestoùs'opèreune diminution de densité dans ramosphère. De la Coudraye a donc raison de dire que le vent nous vient de l'orient. L'action des vents alizés ne peut être constante qu'audessus de la mer, parce que, sur les côtes, l'atmosphère s'échauffant davantage, l'air doit se précipiter vers la terre. Il faut tenir compte aussi de l'action des montagnes dont quelques-unes, couvertes d'éternels frimas, sont une cause de condensation pour l'air qui les enveloppe. D'ailleurs, elles opposent une barrière au cours des vents et en changent la direction.
Les vents variables commencent au point où le soleil n'a pas une force d'activité assez grande pour triompher d'une foule d'obstacles qui contrarient la marche régulière d'un fluide aussi mobile que l'air atmosphérique. Les causes les plus ordinaires de ces vents sont variables comme eux-mêmes ; ils tiennent à des dilatations et à des condensations partielles de l'atmosphère , à la formation des vapeurs qui s'élèvent de la terre, à celles que les nuages récèlent, à certains grands mouvements intérieurs du globe.
Le chevalier de la Coudraj'e entre dans de longs développements à l'appui de cette thèse, développements dans lesquels nous ne pouvons pas le suivre. Il se demande encore, sans résoudre la question, s'il faut attribuer les trombes à une action souterraine, ou si elles ne sont point un phénomène purement électrique. Quant à l'opinion, régnant encore de nos jours dans certains esprits, que la lune n'est pas étrangère à la formation des vents, il en fait bonne justice, et n'admet pas davantage que les équinoxes puissent déterminer
rapparitioii de vents périodiques, comme paraissent le croire beaucoup de personnes.
Le livre se termine par la théorie de ces sortes de vents. Ceux qui, dans certains climats, arrivent à une époque déterminée de Tannée, et durent pendant six ou huit mois, sont appelés moussons. Ceux qui se produisent tous les jours et ne durent que quelques heures, sont les crises journalières de terre et de mer. De la Coudraye explique comment se forme la mousson du sud-ouest au nord de la ligne, et celle du sud-est qui lui correspond au sud de l'équateur.
A ses veux, au reste, les A-ents, quels qu'ils soient, reconnaissent une cause unique, la chaleur, qu'elle •vienne du soleil ou qu'elle ait une autre origine. Cette cause, on ne peut pas toujours dire quand elle se produira, on ne peut pas toujours trouver les différentes circonstances qui en modifieront les effets.
Voilà à peu près dans quels termes parlait de la Coudraye, il y"a un siècle. C'était là où en était alors la météorologie. Elle a fait des progrès depuis. Aujourd'hui, nous savons à l'avance quand les vents vont souffler sur nos côtes et quelle doit être leur direction. Mais la science n'a pas dit son dernier mot, et le jour n'est peut-être pas éloigné où elle pourra nous apprendre l'heure précise où devra éclater la tempête. Alors, le marin ne sera plus le jouet du destin et des flots ; alors il saura quand la barque devra rester au port, quand elle pourra en sortir sans danger -, alors l'humanité tout entière devra bénir le grand bienfaiteur qui, mesurant le temps et l'espace, aura surpris les secrets de la nature et les aura dévoilés. Elle ne devra pas non T. II 11,
plus oublier les hommes qui, les premiers, ont ouvert la voie que d'autres ont parcourue dans tout son entier et, parmi eux, elle devra comprendre le nom du chevalier de la Goudraye.
Au reste, pour que la théorie des vents fût appréciée à sa juste valeur, de la Goudraj'e n'eut pas besoin de faire appel à la postérité ; l'Académie de Dijon à laquelle il l'avait adressée, ne se contenta pas de couronner son mémoire, elle manifesta le désir qu'il fût livré à l'impression sous le privilège qu'elle avait obtenu trois ans auparavant, et admit son auteur dans son sein.
Dans l'éloge qu'elle faisait de cet ouvrage, la savante compagnie apportait pourtant des restrictions, comme on pourra en juger par la lettre suivante que M. Manet, son secrétaire, écrivait au lauréat :
« Le comité chargé de juger les pièces, après avoir analysé votre ouvrage, termine par ceci : — un style pur, clair, précis, sans néologisme, sans enflure et d'une éloquence propre ajoute au mérite de cet ouvrage.
« Mais on peut regretter que, dans plusieurs articles de son ouvrage, l'auteur n'ait pas appuyé ses assertions l>ar des calculs qui auraient ajouté beaucoup de force à ses raisonnements, en faisant saisir le rapport des causes aux effets.
« On peut regretter que, dans le chapitre qui a pour objet les vents variables, l'auteur n'ait pas assez particulièrement décrit les causes diverses des différentes espèces de ces vents, ne soit pas entré à leur sujet en des détails capables de démontrer rigoureusement l'influence de ces causes sur la formation de ces vents.
« Ces légères imperfections ont mis MM. les commissaires (de rAcadémie) dans le cas de ne pas regarder le problème de la théorie des vents comme résolu d'une manière aussi satisfaisante que l'Académie le désirait.
« Mais comme on n'a encore rien envoyé sur ce sujet de meilleur que ce mémoire, comme cet ouvrage par lui-même fait honneur à son auteur, les commissaires pensent que l'Académie doit adjuger à son auteur une des deux médailles qu'elle avait promises, et réserver l'autre au savant qui, à quelque époque que ce soit, dans l'espace de trois ans, lui enverra sur le même sujet un ouvrage qui ajoutera aux lumières répandues sur cet objet dans le mémoire qu'ils ont cru digne d'un prix, et que l'auteur sera invité de faire connaître le plus tôt possible par la voie de l'impression, )>
L'année suivante, l'ouvrage fut imprimé à Fontenay, par Ambroise Cochon de Ghambonneau. Le Ministre en retint trois cents exemplaires.
De la Coudraye s'était aussi occupé d'une autre question de haute importance pour la marine, question dont l'application pouvait être immédiate-, il s'agissait de déterminer les longitudes de la mer en mesurant la distance de la lune au soleil et aux étoiles. Quelque temps après, une société étrangère, la Société royale de Copenhague, décernait un prix à son mémoire sur la Théorie des Ondes, et lui ouvrait également ses portes. Il était déjà membre de T Académie royale de Bordeaux V C'est sa
* Le clievalier de la Couilraye fut élu, le 13 février 1785, membre
dissertation sur l'observation des longitudes qui paraît avoir été le principal titre de de la Goudraye à cette faveur. Dans un compte rendu de plus de cinq pages in-f" qu'en faisait le rapporteur M. Larroque, on en trouve un grand éloge. « Aucun ouvrage en ce genre, disait-il, ne m'a paru si clair, si utile pour l'instruction des
marins
« Enfin cet ouvrage m'a paru un traité complet, aussi clair et aussi intelligible qu'on pouvait le désirer, et je suis convaincu que, s'il est imprimé, les marins pourront en retirer de grands avantages. »
Ce travail fut couronné par la Société provinciale des arts et métiers d'Utrecht qui ouvrit ses portes à son auteur. Il parut dans cette ville et à Paris en 1783, édité par Samuel de Waal, puis, en 1787, par Pallandre l'aîné. De la Goudraye eut de vives discussions financières avec ce dernier. Dans une lettre datée des Sables-d'Olonne, 15 août 1785, qu'il écrivait à un des membres de la Société de Bordeaux, il se plaignait de la mauvaise foi de cet individu qui avait porté les frais bien au delà de ce qui était convenu ; il terminait sa lettre en remerciant la compagnie d'avoir donné lecture, en séance publique, de son travail sur V abordage, et, dans le cas où il ne serait pas inséré dans le premier volume des mémoires de l'Académie, en réclamait le manuscrit pour — sur la demande de plusieurs officiers de la marine —le répandre par la voie des journaux.
de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux. Il habitait alors Bordeaux, place Dauphine.
Au mois d'avril 1787, de la Coudraye devenait le collègue de Robespierre à l'Académie des belles-lettres d'Arras, en attendant qu'il le fût à l'assemblée Constituante *.
Bien qu'il s'en occupât de préférence, le chevalier de la Coudraje ne se renfermait pourtant pas dans la seule étude des sciences nautiques. Il avait un goût particulier pour l'histoire naturelle, principalement pour celle des côtes du Poitou, Dans la séance publique du 27 février 1787, la Société de médecine de Paris lui décerna un jeton d'or pour ses observations sur l'Mston^e natitrelle des Scibles-d'Olonne.
Nous trouvons aussi, dans le Journal de la Gidenne 1788, f° 1153, la description du coco de mer, dic cocotier de mer et de la manière dont il se reproduit, par M. le Chevalier de la Coudraye.
En 1780, au moment où il avait quitté le service, il avait été contraint de sortir de l'Académie royale de marine, parce qu'il s'y trouvait à titre d'officier, et que, cessant de l'être, il perdait, par ce fait, tout droit à en faire partie. Le temps d'inscription prescrit par le règlement ne lui donnait pas la vétérance, mais l'Acadè-
* Séance publique de l'Académie des belles-lettres d'Arras, tenue le 13 avril 1787, Robespierre, directeur.
La séance ayant duré quatre lieiires, on ne put lire le discours de remerciement de M. le chevalier de la Coudraye.
Le secrétaire annonça qu'attendu cette affluence et l'absence des deux récipiendaires, l'Académie tiendrait une séance publique au mois de mai.
Extrait du compte rendu de la séance, reproduit dans les Affiches du Poitou, du 21 juin 1787, 1° 97.
mie de marine, qui tenait à honneur de compter parmi ses membres un savant de ce mérite, demanda qu'il fût fait, en sa faveur, exception à la règle. Le 30 août 1789, M. Duval le Roy, secrétaire de la compagnie, écrivit au ministre de la marine : — « Monseigneur, M. le chevalier de la Coudraye, ancien officier de marine et membre de l'Académie de marine où il occupait une place dans la classe des académiciens ordinaires, a montré, dès le temps de sa retraite, le plus vif désir d'appartenir à cette compagnie en passant dans la classe des académiciens ordinaires vétérans. Il montre de nouveau aujourd'hui, Monseigneur, le même désir. L'Académie qui a toujours regretté la perte d'un membre du mérite le plus distingué, pénétrée de ce témoignage d'attachement pour elle, désire, autant que lui-même, le recevoir au nombre de ses membres. On ne peut dissimuler qu'il n'a pas tout à fait le temps d'inscription, sur les registres de cette com- , pagnie, qu'exige le règlement. Mais l'Académie a l'honneur de vous faire observer, Monseigneur, que cet officier, conservant dans son entier son goût pour la marine, n'a cessé jusqu'à présent de s'occuper de tout ce qui y a rapport, et cela avec des succès brillants et qui prouvent l'étendue de ses lumières. Une si forte compensation au si peu de temps qui lui manque pour autoriser sa demande, fait espérer à l'Académie que vous voudrez bien. Monseigneur, écouter favorablement la prière qu'elle vous fait de lui permettre de recevoir de nouveau cet officier dans son sein. «
Le ministre donna son approbation à cette demande, et, le 20 septembre 1789, le chevalier de la Coudraye rentra à l'Académie de marine, en qualité de vétéran.
LK CHKVALIKK IM-; Î,A COUDKAYR 195
Revenons de quelques pas en arrière, et prenons le chevalier de la Goudraye au moment où une nouvelle carrière va s'ouvrir devant lui.
Avant la réunion des états généraux, le Poitou était déjà entré dans une ère de progrès administratifs. Pays d'élections, cette province était soumise au régime d'un intendant et de collecteurs, elle ne réglait pas ses impôts comme le faisaient les pays d'état. En 1787, un édit fit cesser cet état de choses. Dans toutes les provinces, qui n'étaient pas pays d'état, il fut créé une assemblée provinciale et des assemblées d'élections et de communautés.
L'assemblée provinciale avait des attributions ayant quelques rapports avec celles qu'ont de nos jours les conseils généraux. Indépendamment de la répartition de l'impôt, elle s'occupait des chemins, des travaux publics, de toutes les charges locales.
Les assemblées d'élections soumettaient à l'assemblée provinciale les projets qui intéressaient leur territoire ; elles étaient aussi chargées de l'adjudication des travaux et de veiller à leur confection.
Les assemblées de communnitèou municipales avaient des attributions beaucoup plus restreintes. Soumises à l'autorité de l'assemblée provinciale et de l'assemblée d'élections, elles ne s'occupaient que de la communauté.
En 1787, le roi nomma une partie des membres de l'assemblée provinciale du Poitou, et ceux-ci la complétèrent par d'autres membres élus par eux-mêmes.
Les assemblées municipales enfin lurent nommées par ceux des habitants de la communauté qui payaient un chiffre déterminé de contributions.
196 BIOGRAPHIES A'ENDÉENNES
L'assemblée provinciale et chaque assemblée d'élections avaient deux procureurs syndics qui, assistés d'une commission qu'elles choisissaient, devaient administrer la province dans l'intervalle de deux sessions.
Nous trouvons, parmi les sj-ndics, deux noms qui nous sont bien connus : celui de M. Robert de Lèzardière pour l'assemblée provinciale, et celui de M. le chevalier de la Goudraye pour l'élection de Fontenay. Cette administration fut de courte durée, mais elle n'en témoigne pas moins d'un grand progrès social. Pour s'en convaincre, il suffît de relire les discussions de la première session des assemblées.
Il aurait fallu être plus absorbé encore dans l'étude des problèmes de la science que ne l'était Archimèdeau moment de la prise de Syracuse, pour rester sourd aux grondements avant-coureurs de la révolution ; il aurait fallu être bien indifférent aux destinées de l'humanité pour refuser d'y prendre part. Des théories politiques tant débattues au dix-huitième siècle, la France allait passer à l'application. Féconde en luttes entre le parlement et la royauté, l'année 17B7 avait vu proclamer, par le premier, le droit de la nation d'accorder librement des subsides, par l'organe des conseils généraux régulièrement convoqués et composés. Inquiète de l'attitude que prenaient les premiers ordres, la cour pensa qu'elle trouverait peut-être dans le tiers état l'appui qu'il avait plus d'une fois offert à la monarchie. Le roi avait d'abord pris l'engagement de ne pas laisser passer une période de plus de cinq années, sans convoquer les états généraux. Mais, devant l'impatience de la France, il se décida à en avancer l'ouverture qu'il fixa au pre-
LE CIIF.VAI.IKU ViE LA COUDRAYE 197
mier mai 1789. L'assemblée des notables, chargée de régler les questions relatives à la tenue des états généraux, devait la précéder. La plus importante de toutes celles qui lui furent posées fut résolue négativement par la majorité. Elle se prononça contre le doublement du tiers, c'est-à dire contre une représentation du tiers égale en nombre à celui des deux autres ordres réunis. Le bureau présidé par le comte de Provence avait seul émis un avis favorable à cette proposition. Un arrêt du conseil, en date du 27 décembre 1788, conformément aux vœux de la minorité, adopta le doublement du tiers.
Les trois mois qui précédèrent les élections aux états généraux furent bien plus agités encore que ne le sont les quinze jours qui précèdent nos assemblées électorales. Des écrits audacieux, des réunions publiques qui empruntèrent à l'Angleterre le nom de cliibs, vinrent passionner tous les esprits.
« Le 21 mars 1789, MM. les membres de la noblesse des sénéchaussées de Poitiers, Givrai, Fontenay, Lusignan,Montmorillon, Niort, Saint-Maixent,Vouvant, séant à la Châtaigneraie, se retirèrent dans une des salles du collège pour y tenir leur assemblée particulière, la noblesse n'ayant pas jugé devoir procéder en commun avec les autres ordres à la rédaction de son cahier. » Extrait du procès-verbal de l'assemblée générale des trois ordres de la province du Poitou.
Son premier soin fut de nommer des commissaires pour sa rédaction. Elle décida qu'ils seraient au nombre de vingt-huit, représentant toutes les élections de la province. Leur nomination eut lieu séance tenante. Le che-
valier de la Coudraye fut nommé pour l'élection de Fontenay et le baron de Lézardière pour l'élection des Sables.
Nous reviendrons longuement sur ces cahiers à la rédaction desquels le chevalier de la Coudraye fut accusé, accusé c'est le mot, par Louis XVIII, d'avoir eu la plus grande part, cahiers dont les articles eurent l'honneur d'être l'objet de nombreuses observations écrites de sa main royale.
Cette première opération faite, l'assemblée passa à la nomination de ses représentants. Sur les sept députés aux états généraux élus par la noblesse du Poitou, le chevalier de la Coudraye fut celui qui, relativement au nombre des votants, obtint la plus forte majorité. Il fut nommé par 439 voix sur 767 votants.
L'assemblée avait d'ailleurs été loin de s'entendre sur ses choix ; toutes les nominations avaient été fort disputées -, quelques-unes exigèrent plusieurs tours de scrutins et, au cinquième jour — les élections n'en durèrent pas moins de six — l'assemblée, pour ne pas éterniser les scrutins, décida que la majorité relative, au lieu de la majorité absolue exigée par la loi, suffirait pour valider l'élection.
Ce peu d'entente témoignait d'un désaccord antérieur, qui probablement s'était manifesté à l'occasion de la rédaction des cahiers. Louis XVIII, que nous leur trouverons si hostile, en tira la conclusion que la majorité avait pu céder à une minorité factieuse et turbulente. Quelle fut l'attitude du chevalier de la Coudraye dans cette circonstance ? Il eut à se défendre, suivant ce qui nous a été rapporté d'après des souvenirs de famille, d'avoir fait trop de concessions à l'opinion libérale.
LK CHEVALIEU DE LA COUDRAYE 109
Les officiers de marine ne furent pas nombreux à l'Assemblée constituante, on n'en comptait pas plus de douze, et, parmi eux, on est étonné de ne pas rencontrer le nom d'un homme que ses talents, son courage et son caractère recommandaient aux suffrages de tous, je veux parler du comte d'Estaing. Dans ce petit groupe, le cheYalier de la Goudraye se fit remarquer par ses connaissances spéciales et par l'intelligence de la situation. Nommé membre du Comité de marine, il se trouva sur un terrain que depuis longtemps il avait étudié et que personne ne connaissait mieux que lui. On aurait pu craindre que les préjugés de naissance, les privilèges naguère attachés à la noblesse et son éducation première ne vinssent obscurcir son jugement; il n'en fut rien pourtant. Il comprit son époque, et dans les débats auxquels donna lieu la nouvelle organisation de la marine, si sa voix ne fut pas plus écoutée, nul pourtant ne donna de plus sages conseils.
Au moment où le Comité de marine présenta son projet d'organisation, l'inscription maritime était réglementée par l'ordonnance de 1784. Au lieu du recrutement des marins de l'Etat par provinces maritimes, de trois ou quatre années l'une, comme il se pratiquait auparavant, le maréchal de Castries avait pensé qu'à tout point de vue, il était bien préférable que les hommes inscrits sur les registres delà marine fussent obligés de servir, à tour de rôle, sur les vaisseaux de l'Etat, sans détermination de province. Cette disposition était plus avantageuse pour l'Etat et plus douce pour les hommes. Elle n'enlevait pas en même temps, comme le faisait la première, tous ses marins, à une province ; elle lui en lais-
sait pour le commerce, pour la pêche, pour le service des ports marchands. Elle pesait, il est vrai, sur toutes les provinces à la fois, mais bien moins lourdement qu'elle ne le faisait naguère sur celles qu'elle atteignait. Elle était en même temps bien moins dure pour les individus. Ainsi, pendant que les ordonnances de Colbert prenaient, dès l'âge de huit ans, tout enfant dont les parents vivaient du produit de la mer et ne le déclassaient que suivaot la volonté du roi, l'ordonnance de 1784 ne comprenait parmi les marins de l'Etat que ceux qui avaient embrassé une profession dépendant de la marine. En la quittant, ils étaient déclassés, et l'âge du service ne dépassait pas soixante ans. Elle offrait enfin des avantages aux pères de famille, assurait des pensions et des retraites aux invalides, permettait, dans beaucoup de cas, la substitution. C'était donc, encore une fois, un grand adoucissement aux ordonnances qui, jusque-là, avaient réglementé la matière.
C'est cette organisation administrative que la marine voulait modifier en l'adaptant à l'esprit du temps.
Avant d'être discutée au sein du Comité et dans l'Assemblée, la presse s'en empara. Il se trouva des novateurs, comme Kersaint, qui voulurent faire table rase de tous les anciens règlements pour tout reconstruire sur des plans nouveaux. Imbu de cette idée qu'il fallait rompre entièrement avec la tradition, ne rien laisser debout de ce que l'on appelait l'ancien régime, quoique ce régime fût bien nouveau, puisqu'il ne datait que de six années, Kersaint osa prétendre que le sj'stème de la presse mis en pratique en Angleterre était bien plus libéral que le principe sur lequel était basée l'inscription
LE CIIEVALIEU DE LA CuUl>UA\E, 201
maritime. Reniant son passé, il voulait que l'ancien corps des officiers disparût complètement, il ne tolérait même pas un système mixte. D'autres répondirent, et, comme il arrive quand on fait appel à la passion plutôt qu'au bon sens, la question, au lieu de s'élucider, s'embrouilla de plus en plus par la discussion.
Elle fut portée à l'Assemblée le 15 novembre 1790. Dans le sein du Comité de marine, la majorité, qui pensait que le Stalic Qiio ëlait une monstruosité, avait présenté différents plans sur les classes. La plupart demandaient la suppression des commissaires du roi et leur remplacement par les municipalités. On parlait de donner aux matelots les droits que l'on proclamait partout, la liberté de la discussion, la participation au vote ; de leur accorder en un mot leur part de souveraineté.
Messieurs de Yaudreuil et de la Goudraye, qui faisaient partie de la minorité au sein du Comité de maline, s'élevèrent contre le danger de pareilles innovations. Dans les considérations à l'appui du projet de décret sur les classes qu'ils présentaient, ils commencèrent par faire l'exposé du mode de recrutement des marins dans les difierents Etats de l'Europe, et prouvèrent qu'il n'en était pas de plus doux que celui qui régissait la France. Ils s'attachèrent à démontrer que ceux qui criaient contre le régime des classes le connaissaient très mal ; ils signalèrent toutes les améliorations que les dispositions de l'ordonnance de 1784 avaient apportées au sort des matelots. Tout en convenant que leur solde était insuffisante et en demandant à l'Assemblée de vouloir bien l'augmenter, ils se ré-
crièrent contre cette idée perturbatrice de toute discipline qui voulait introduire un élément civil, tel que celui des municipalités, à la place de l'élément militaire, disposition qui aurait fait qu'à un jour donné, au jour des élections, les municipalités auraient pu avoir pour juges ceux-là mêmes qui leur devaient une entière soumission. Mais pourquoi donc tous ces changements ? Les matelots faisaient-ils entendre des plaintes ? Adressaientils, sous forme de pétition, leurs doléances à l'Assemblée ? Demandaient-ils ce qu'on voulait leur accorder ? — « Jamais, disait de la Coudraye, ils n'ont murmuré d'un repos interrompu, reculé ou perdu. Est-il un seul vaisseau de guerre français où l'on ait vu l'insurrection d'un équipage ? et les Anglais en fourniraient plus d'un exemple. Que veut-on de mieux et que peut-on changer ? Aussi n'est-il point d'officier de marine qui ne chérisse les matelots et qui ne travaille avec délices à leur procurer un sort heureux. Sans uniforme, sans exercice, sans tenue, il règne entre eux la même liaison, le même rapprochement , et une intimité bien plus grande encore qu'entre les officiers et les soldats de tous les corps militaires. Ne détruisons pas ces liens, qu'il n'y ait point d'intermédiaires nouveaux entre eux, l'effet en serait aussi funeste que dans nos armées. Si le matelot devient à terre exclusivement homme civil, si cette continuité de rapports militaires, si légère et si douce d'ailleurs, cesse entre lui et le commissaire ou l'officier qui le commande, s'il peut appeler de leurs jugements, s'ils ne sont pas pour lui ses chefs et ses protecteurs immédiats et uniques, alors ils perdront en considération à ses yeux, la dignité du pouvoir exécutif
LE CHKVAUICK DK LA COLUKAYK M-i
sera affaiblie ; tout est relâché, discipline, subordination, attachement, et le mal est incalculable, »
Le Comité de marine avait proposé de donner aux matelots le droit d'élire un syndic. Ce juge aurait pu remplacer la municipalité. De la Coudraye cherchait à faire comprendre que ce système, plus mauvais encore que le précédent, était le renversement de tout ordre, de toute discipline, de toute marine, tandis que l'état de choses réglementé par l'ordonnance de 1784 laissait si peu à désirer que, ni maîtres, ni officiers mariniers, ni matelots n'en demandaient le changement. Il fallait aller ailleurs pour trouver des gens qui le disaient détestable. Ne donnait-il pas autant de liberté qu'il était possible d'en accorder, sans détruire la subordination ? Aller plus loin, s'immiscer dans l'administration et le gouvernement, soumettre tout au jugement de parties intéressées, c'était créer un grand péril pour le pouvoir et les libertés publiques. — « Que le matelot, hors de son tour de service, soit à terre comme un homme civil, qu'il jouisse de tous les droits de citoyen, et que ses relations avec son commissaire et son officier ne puissent avoir pour objet que sa protection et son bien-être ; mais que, dés l'instant où il sera nommé par ceux-ci pour le service, il soit considéré comme militaire, sujet à la police des ordonnances militaires de la même manière que le soldat ; qu'il ne puisse se pourvoir à aucun tribunal civil contre sa condamnation, parce que l'on ne peut supposer la possibilité qu'une commission et un officier violent gratuitement toute équité à son sujet -, parce que le pouvoir exécutif doit être entier et plein pour être respecté, et que l'officier et le commissaire qui en auraient
abusé, seraient dans un état de responsabilité d'autant plus réel qu'il n'est plus à craindre, d'après l'organisation même des municipalités, que la voix du faible puisse y être étoutfèe. »
Après ces paroles, de la Coudraye proposait à l'Assemblée nationale de rendre le décret suivant :
« lo Les gens de mer et ceux qui exercent des professions relatives à la marine, continueront à être classés, pour servir à tour de rôle et suivant les besoins de l'Etat, sur les vaisseaux de guerre et dans les arsenaux.
2° La discipline des classes, la qualité et la quantité des agents nécessaires à cette administration continueront à appartenir au pouvoir exécutif, sous les réserves prescrites par l'Assemblée nationale sur le fait de l'éco nomie et sur la responsabilité des ministres.
3° Les dispositions concernant les classes contenues dans l'ordonnance du 31 octobre 1784, n'ont rien de contraire aux principes de la constitution, ni d'attentatoire à la juste liberté des citoyens. »
Un dernier mot de ce discours témoigne des idées qu'avait de la Coudraye sur l'administration générale de la France. — « Les vices du gouvernement français, disait-il, en parlant de l'ancien ordre de choses, il faut en convenir étaient poussés à l'excès, mais ce serait un autre excès de penser qu'il n'y avait rien de bien. »
Le 11 décembre 1790, un décret vint réglementer l'organisation des classes des gens de mer. Suivant les vœux de de la Coudraye , il s'appuyait, en la modifiant en certaines dispositions, pendant le temps du service par exemple, sur l'ordonnance de 1784.
LE CHKVAIJER DK L.V COL'DllAYE 205
Le projet sur rorganisatioii militaire do la marine ayant été repoussé par tout le monde, l'assemblée en avait demandé un nouveau au Comité de marine, et, pour le préparer, lui avait adjoint six nouveaux membres. A cette époque, une idée excellente, dont l'application a donné à la France sa puissance, sa richesse, sa législation, dominait tous les esprits. On proclamait les principes d'égalité pour toutes les classes ou plutôt on faisait disparaître les classes, l'assemblée voulant ramener les administrations à l'unité et détruire les corps particuliers et les catégories de citoyens. Mais, dans une application immédiate, il n'y a point de principe, si juste qu'il puisse paraître , qui, par ses innovations, n'olTre des dangers, parce que une société a ses mœurs, ses goûts, ses habitudes, son esprit, ses intérêts, ses droits acquis dont il faut tenir compte ; parce que Ton ne peut renverser et reconstruire un si vaste édifice en un jour, sans apporter de grandes perturbations dans les existences ; parce que, en ce qui concerne l'instruction par exemple, l'enseignement ne doit pas être le même pour toutes les aptitudes, pour toutes les professions -, qu'il doit même varier quand une profession a des branches différentes, comme la marine, dans laquelle les uns se livrent uniquement à des spéculations mercantiles, les autres à la défense du pays ou à des navigations étrangères au négoce.
Le Comité de marine, obéissant au sentiment exagéré d'égalité, avait décidé que les marines marchande et militaire seraient fondues en une seule et ne formeraient plus à l'avenir qu'un même corps. Pour arriver à cette tin, il proposait de changer les conditions d'admission,
le mode d'avancement, le personnel des officiers, le mode d'administration.
Ce fut contre ce projet que le chevalier delaCoudraye s'éleva avec une grande force de logique. Son discours, un des plus remarquables de ceux qui furent prononcés dans cette discussion, parut faire une certaine impression sur l'assemblée, qui en ordonna l'impression, mais il ne la ramena pourtant point à ses idées.
Après avoir fait remarquer que le projet qu'il venait combattre, était, à peu de chose près, le même que celui qui, trois mois auparavant, avait soulevé une réprobation générale, de la Coudraye demanda au Comité comment il se faisait qu'on en avait tenu éloignés deux membres de l'assemblée, MM. Galbert et de Mèrigny, dontles connaissances spéciales auraient pu lui être si utiles ? Comment encore on n'avait consulté les officiers de marine que pour la forme seulement, pour obéir à la lettre du décret ? Il fit remarquer que le Comité paraissait avoir une idée fixe, idée présentée au mois de décembre et encore reproduite aujourd'hui, savoir: la fusion des deux marines en une seule, et, comme conséquence, la destruction des écoles spéciales. Aux garanties d'instruction que donnait l'ancien mode, le Comité voulait substituer quatre épreuves par lesquelles il faudrait passer, pour arriver aux grades supérieurs : un premier examen, pour être reçu aspirant de troisième classe; un second, pour passer à la première ; un troisième, pour être enseigne ; le quatrième, pour obtenir le grade de lieutenant de vaisseau. De la Coudraye demandait au Comité s'il pensait que des études interrompues par de longs voyages pussent être bien sérieuses ; si un
enseigne, arrivé à l'âge de trente ans, après avoir eu des commandements importants, après avoir versé son sang pour la patrie, après avoir rendu de grands services au pays, brillerait bien dans un examen, quand son instruction aurait été nécessairement très décousue.
« Votre comité, disait-il, a cru ces examens possibles, mais leur exécution serait une chimère. J'ai vu en pleine paix des examens de cette espèce inévitablement suppléés, pour l'avancement des officiers absents, par les notions vagues et incertaines que les ministres avaient pu se former de leur capacité. Que sera-ce donc lorsque la guerre aura dispersé les officiers et aspirants de la marine dans les quatre parties du monde, et dans un système où l'on exige quatre examens au lieu d'un seul qui a eu lieu jusqu'ici ? Ceux qui connaissent le mouvement si considérable qui existe, en temps de guerre, parmi les officiers de la marine, savent quelles entraves de telles lois apporteraient aux embarquements ; une escadre pour les Indes pourrait trouver à ne pas compléter un embarquement. Tel, malgré son goût et son aptitude, n'oserait suivre les traces de M. Lapeyrouse ou s'embarquer pour faire le tour du monde. »
Ces examens que le service militaire rendait si difficiles pour les officiers, de la Coudraye les trouvait beaucoup trop rigoureux pour des hommes dont l'ambition se bornait à commander des bâtiments marchands. La conduite d'un navire et les connaissances commerciales étant de toute autre nature que celles que nécessite le commandement d'une flotte ou d'une escadre, pourquoi les demander à ceux qui peuvent s'en passer?
pourquoi les surcharger d'une science inutile? pourquoi, le plus souvent, leur fermer une carrière que les familles riches pourront seules donnera leurs enfants? pourquoi, lorsqu'il leur importe seulement d'aller d'un port à un autre etdesavoirbien vendre leur marchandise, les obliger à apprendre l'art de chasser, de joindre et d'aborder un vaisseau ? L'expérience, d'ailleurs, n'en avait-ellepasètéfaite,etle duc de Ghoiseul qui, en 17G3, avait voulu faire naviguer les jeunes officiers et les gardes sur les navires du commerce, ne s'ètait-il pas empressé de revenir sur cette résolution malheureuse, quand il avait reconnu qu'au lieu d"y puiser de l'instruction, les officiers s'étaient souvent pris à des spéculations mercantiles ?
Passant du projet à son exécution, de la Goudraye s'indignait de la proposition faite par leComité de su[>primer le corps de marine,' — « Ignore-t-il donc que l'idée de suppression porte toujours avec elle un caractère de défaveur, qu'elle blesse la délicatesse de tout corps militaire? Au corps de la marine le plus instruit de l'Europe ; au corps qui a fait la seule guerre heureuse que la France ait soutenue sur la mer et qu'elle ait terminée par une paix glorieuse et utile ; au corps dont presque tous les individus ont acquis l'expérience de plusieurs combats et de la guerre la plus active dont les annales du monde fassent mention ; au corps qui, pendant ce même temps, dirigeait les travaux des j^rts avec une intelligence telle que pas un seul vaisseau n'a manqué à sa mission ; que jamais il n'y avait eu auparavant une telle célérité dans les réparations, une pareille prévoyance des besoins, une égale promptitude à reprendre
la mer -, au corps qui a fourni l'exemple de cent combats glorieux et remarquables par la supériorité des manœuvres, qui, même après la journée désastreuse du douze Avril, rallia sous les ordres de M. de Yaudreuil, notre collègue, et sut le premier tenir la mer et forcer les vainqueurs à l'inaction. Non, la sagesse et la justice de l'assemblée ne lui permettront jamais d'adopter une telle proposition. « — Il demandait encore sur qui devaient porteries réductions des officiers généraux proposées par le Comité. Youdront-ils frapper des hommes couverts de gloire, d'années et d'iionorables blessures, comme MM. Duchaffault et de la Motte-Picquet ? des hommes dans la force de l'âge, comme MM. d'Albert de Rions, Destouches, Soulanges, Charette, d'Aymur et autres ? des hommes d'avenir comme Lapeyrouse? I^e Comité consentait à leur laisser leurs titres et leurs traitements, maisalors quel avantage retirerait-il d'une pareille mesure? » De la Coudraye se résumait ainsi : — « Je n'étendrai pas plus loin cette discussion, j'en ai dit assez pour prouver que le plan de votre Comité est mal conçu dans ses vues générales comme dans ses détails. Les examens qu'il propose ne préserveraient pas le corps de la marine de retomber dans une ignorance funeste. Ce plan amènerait le goût de la pacotille et du commerce si dangereux pour la guerre, si sévèrement et si raisonnablement proscrit par les ordonnances de toutes les nations maritimes; il détruirait ce ressort puissant de l'àme des militaires, le désir exclusif de la gloire ; il affaiblirait la considération attachée au grade d'officier en le prodiguant à cinq mille individus, dont un grand nombre, particulièrement sur les côtes de la T II 12.
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Méditerranée, tels que les capitaines tartares, savent à peine lire ; il nuirait au commerce même, en élevant encore les prétentions des capitaines marcliands, si opposées aux habitudes simples et économiques des navigateurs des autres nations. Ce projet renferme des dispositions iniques, d'autres nuisibles au service publici il est inadmissible dans toutes ses parties.
« Le temps vient où l'enthousiasme cessera, où l'on nous jugera sur nosœuvres. Lorsque des hommes de loi se seront trompés sur la rédaction de quelques points de jurisprudence, on dira : Ils se sont trompés ; cependant leur intention était bonne. Mais si des hommes de loi et des commerçants avaient rédigé une organisation de la marine militaire, contre le sentiment et les réclamations des militaires, on dirait avec amertume : Comment ne se seraient-ils pas trompés ? — On se rappellerait avec ironie l'adage célèbre : Ne, siitor, ultra crepidam. « Revenez, Messieurs, au système vrai et universel, au seul bon, celui d'avoir une marine de l'Etat exclusivement militaire. Ayez des écoles pour instruire vos élèves de marine, pour diriger leurs premiers pas dans cette carrière pénible et savante. Faites, pour ce service^ ce que vous avez jugé, avec raison, devoir faire pour le génie, l'artillerie, les ponts et chaussées, ce que vous ferez sans doute pour les ingénieurs constructeurs. Personne, ici, ne doit ni veut attaquer vos principes constitutionnels. Certes, on ne choque point les droits de l'égalité, de la liberté, lorsqu'on ouvre la porto à tous les citoyens, lorsqu'on exige les mêmes conditions à tousles Français ! Un esprit faux pourrait seul voir dififeremraent. La navigation marchande et la marine de guerre
LR CHEVALIER DE LA COUDRAYR 2H
sont des professions dissemblables, elles ne demandent point les mornes talents, elles ont un esprit totalement opposé ; on ne connaît la morale, ni la marine, lorsqu'on dit le contraire. En effet, la théorie et l'expérience ont également prouvé que l'amour du gain et celui de la gloire se gâtent l'un l'autre, se nuisent, s'excluent chez la plupart des individus. Il y a peu de jours que le ministre de la guerre parlait ainsi en vous rendant compte de l'insurrection du régimentdu Languedoc,et la vérité de cette maxime énoncée à votre tribune fat reconnue, exprimée par des applaudissements. «
Au projet du Comité de la marine il proposait de substituer un contre-projet dont voici les dispositions principales :
Art. l^r. — L'Etat entretiendra une marine exclusivement militaire.
Art. 2, — Il sera établi des écoles pour l'instruction et la discipline de ceux qui seront admis à prétendre aux places d'officiers au service de la marine de l'Etat.
Art. 3. — Toutes les classes de citoyens auront un droit égal à être admis aux écoles de la marine de l'État.
Art. 4. — Le ministre de la marine sera tenu de rédiger, sur ces principes, un plan d'organisation d'une marine militaire pour être rapporté et discuté à la première législature.
En lisant ce projet, en le comparant aux ordonnances de 178G, on voit quel pas avait fait delaCoudraye dans la voie du progrès social. Pour être admis aux écolesde marine d'Alais et de Vannes, il fallait alors faire preuve
de noblesse, et si l'on pouvait entrer dans la marine militaire par une autre porte, cette porte n'avait été ouverte qu'au petit nombre, aux fils de lieutenants de vaisseaux, de sous lieutenants de ports, de négociants en gros, d'armateurs, de capitaines marchands et gens qui vivaient noblement. Encore entre les uns et les autres avait-il été établi une hiérarchie, les seconds étant simplement des aspirants, des candidats au grade de souslieutenant. Et voilà que, cinq ans après, un gentilhomme, un lieutenant de vaisseau, élevé sous l'empire de l'ancien ordre de choses et aussi sous celui des préjugés du sang, vient demander que, toute exclusion disparaissant, toutes les classes de citoyens soient également aptes à fournir des officiers aux vaisseaux de l'Etat. Hàtons-nous d'ajouter qu'il fut accueilli par de nombreux murmures, que son projet parut entaché d'aristocratie, et qu'aux grands applaudissements de l'assemblée, Dubois-Crancé s'écria : — Nous ne commettrons pas le crime d'adopter la proposition de M. de la Coudraye. Le député Nompère do Champagny, moins exclusif de la marine marchande, avait proposé le concours entre les marins du commerce et les élèves des écoles spéciales, il ne fut pas plus écouté. — « Vos élèves seraient encore des officiers de marine, dit Prieur de la Marne, nous n'en voulons ni par une porte, ni par une autre. »
Il faut dire que, dans ce moment, il existait une grande animosité contre les officiers de marine, animosité jusqu'à un certain point justifiée. Pendant la discussion delà loi, plusieurs avaient déjà abandonné les vaisseaux de l'Etat, pour aller grossir les rangs de l'émigration, et la plupart de ceux que le sentiment du devoir ou le désir
LE ClIEVALIKR DE LA COUDRAYE 213
(le conserver une position acquise par de longs services retenaient encore, étaient loin de se montrer sympathiques aux idées nouvelles.
La loi fut votée le 29 avril 1791, Moins démocratiquement radicale que le comité ne l'avait demandée, elle abolissait pourtant les écoles militaires et les remplaçait par des écoles gratuites d'hydrographie et de mathématiques qu'elle établissait dans les principaux ports du royaume. Quant au mode de recrutement des officiers, il avait lieu par le concours auquel tout le monde était admis dans des conditions d'âge déterminées.
La France n'obtint pas de la nouvelle organisation de la marine les avantages qu'elle en attendait. La marine du commerce, à quelques rares exceptions près, ne fournit que des officiers médiocres, et les trois quarts des officiers de la marine militaire, — les uns poussés par la haine des principes de la révolution, les autres, par la grande indiscipline qui régnait dans les ports, indiscipline telle que l'assassinat y restait impuni — donnèrent leur démission. Plusieurs Vendéens, entre autres les comtes dHector et de Yaugiraud, furent de ce nombre. Le chevalier de la Coudraye ne devait pas tarder à les suivre dans l'émigration.
Les écoles spéciales pour la marine militaire ne disparurent que pour un certain temps. Plus tard, il y eut un retour de l'opinion à ce sujet, et l'État rétablit un enseignement que , dans un moment d'entraînement irréfléchi, l'Assemblée nationale avait renversé. Aujourd'hui, l'organisation de la marine repose sur les bases que M. Nompère de Champagny proposait à
l'Assemblée constituante. Ainsi de toute chose dans le monde ! Ce qui est bafoué dans un temps est acclamé dans un autre ; les institutions comme les hommes ont leurs jours de faveur et leurs jours d'impopularité que l'esprit de justice n'éclaire pas toujours.
Le chevalier de la Goudraye ne prit plus part que par son vote aux autres travaux de l'Assemblée constituante. Ce vote fut le plus souvent en opposition avec celui de la majorité. Il avait partagé l'illusion générale, il avait cru que les états généraux viendraient, sans secousse, sans perturbation, apporter un remède aux maux dont gémissait la France. S'il consentait à quelques réformes insuffisantes, il était bien loin de vouloir une révolution. Aussi quand il croit que les événements y conduisent fatalement, quand le trône lui paraît menacé, il se tourne contre elle, et nous avons des raisons de croire que, même avant l'arrestation de Louis XVI à Yarennes, il se mêle aux complots qui déjà s'ourdissent dans la Vendée. Ce qui paraît certain, c'est qu'ayant quitté la France aussitôt après la clôture de l'Assemblée nationale, il entretint des intelligences avec ceux qui préparaient un soulèvement dans les provinces de l'ouest. Le procureur de la commune de Paris, Manuel, surveillait les agissements de la famille de la Goudraye. La lettre suivante, qu'il adressa aux administrateurs du département de la Vendée, prouve qu'il était sur la voie d'une conspiration où elle se trouvait mêlée :
«Municipalité de Paris, 29 X^re 1791.
« Messieurs, j'aurais besoin de connaître les correspon -
dances que les ci-devant de la Goudraye peuvent avoir, soit dans votre chef-lieu, soit dans les autres communes du département de la Vendée. Un paquet qu'on a saisi hier sur un émigré rentré, donne la preuve que ces individus ont des relations suivies avec plusieurs personnes de Paris et des départements. Une des lettres contenues dans le paquet qui devait être misa la poste de Paris, est adressée à une dame Guibert, qui a sa demeure à Fontenay. Dans cette lettre signée : Ghev. D. L. G. (chevalier de la Goudraye), il y en avait deux autres avec les n^^ 2 et 3, ce qui se rapporte à des correspondants ainsi désignés pour tromper l'œil des patriotes ouvert sur les ennemis de la Révolution. Je vous engage, Messieurs, à faire surveiller la dame Guibert. Elle recevra la lettre, le jour après l'arrivée de celle-ci. Son rôle étant dévoilé, on saura quelles démarches elle va faire pour envoj'er les lettres à leur adresse. J'attends de vous que vous me préveniez du résultat de vos découvertes. Elles mettront, sans aucun doute, sur les traces d'une conspiration ourdie sur les secours de l'étranger.
« Le Procureur de la Commune,
« P. Manuel. »
Que devint le chevalier de la Goudraye à l'étranger ? S'en alla-t-il rejoindre les princes à Goblentz ? Gela n'est guère probable. A Goblentz, les esprits exaltés étaient en très grand nombre, et, comme presque toujours en pareil cas, ils exerçaient, sur le parti presque entier, un e véritable domination. Gomment ceux qui désignaient
216 BiOGRArHIES VENDÉENNES
les liommes sages et modères du parti sous le nom de MonarcMens, mot dont ils avaient fait un terme de mépris, les menaçaient delà potence quand le parlement serait rétabli, auraient-ils pu faire bon accueil à un gentilhomme qui, tout en se montrant hostile à la marche de la Révolution, n'abjurait pas toutes ses idées libérales ? Quand on plaçait, comme jacobin, Malouet audessus de Robespierre, quand on traitait Marie-Antoinette de démocrate, quand on appelait Louis XYI un pauvre homme, * on ne devait pas se montrer bien empressé vis-à-vis le chevalier de la Coudraye, et ce n'est pas là qu'il devait aller chercher des âmes sympathiques. Un peu plus tard, fit-il partie de l'armée de Gondé? Nous ne savons rien des premiers temps qu'il passa dans l'émigration, etil faut que nous allions jusqu'à l'année 1799 pour le retrouver. On croit que c'est à cette époque qu'il publia les cahiers de la noblesse du Poitou. Son but était d'établir qu'elle n'avait pas été hostile à de sages réformes et à des mesures libérales. Nous avions remisa en parler, parce que de la Coudraye eut la singulière fortune d'avoir un roi pour contradicteur. La i-èfutationque LouisXYIII, alors dansTexil, en entreprit, resta ignorée pendant trente ans. Son manuscrit ne fut connu qu'en 1830, au moment où il fut transporté des Tuileries à la bibliothèque royale. M. Martin Doizy en a fait paraître une édition en 1839. En même temps que nous allons savoir jusqu'où allaient les aspirationslibérales de la noblesse du Poitou et celles de la Coudraye en particulier, ce curieux document va
• Voir Marie-Antoinette et l'èraigroAion, par Maxime «le la Rocheterie.
LE CllEVALlKU DK LA COUDRAYE 217
nous faire connaître cxucl abîme sépare le Comte de Provence, au commencement du siècle, du souverain libéral de la restauration.
Pour voir combien les événements changent les hommes, il nous faudrait prendre le comte de Provence votant le doublement du tiers à l'Assemblée nationale des notables, faisant profession de foi libérale à THôtelde-Yille, et, onze ou douze ans après, s'indignant à la lecture des cahiers de la noblesse du Poitou, y trouvant les doctrines les plus révolutionnaires, les principes les plus subversifs, puis revenant plus tard à ses premières idées politiques et montant sur le trône la charte à la main. 11 est vrai que l'on peut se demander si ce dernier retour a été bien sincère, si le roi n'a point obéi à des nécessités impérieuses, s'il n'a point cédé aux conseils de l'empereur Alexandre et de Tallejrand ; si, à l'exemple d'Henri IV, qui avait dit : Paris vaut bien une messe, il n'a point dit Paris vaut bien une charte. Quoi qu'il en soit,. comme dans sa critique des cahiers de la noblesse du Poitou, Louis XYIII prend souvent de la Coudraye à partie ; que les cahiers auxquels le chevalier avait grandement partie cipè avaient été publiés par lui, qu'ils avaient reçu toute son approbation, nous pouvons bien, sans nous écarler de notre sujet, parler avec quelque étendue d'un écrit destiné à un petit nombre d'amis, dont le public ne devait pas recevoir la confidence.
Avant de mettre de la Coudraye en présence de son
roi, arrêtons-nous quelques instants sur ces cahiers où
l'on trouve, suivant le premier, tant do dispositions
libérales ; suivant le second, tant de dispositions
démagogiques. Le chevalier de la Goudraye les a fait précéder d'un avant-propos dont voici les premières lignes. — « Ceux qui voulaient bouleverser la France pour s'élever sur ses ruines, ceux qui ont si indignement abusé de la facilité d'un bon roi, pour l'arracher de son trône et le massacrer enfin sur un échafaud, les athées et les philosophes avaient aussi besoin, dans leurs projets, de calomnier la noblesse. Il fallait la prendre comme vivant d'abus, attachée aux abus, fomentant, exerçant la tyrannie. Leurs complices, les méchants, ont fait semblant de les croire, et ils l'ont répété. Le peuple toujours aveugle les a crus. Cependant cette noblesse accourait aux états généraux, pour y poursuivre les abus, elle réclamait la sûreté des personnes et des propriétés, l'abolition des lettres de cachet et le libre consentement de la nation pour les impôts. Elle voulait la responsabilité des ministres, la liberté de la presse. Elle sollicitait le bien-être des non-catholiques. Elle repoussait l'idée d'une banqueroute, elle renonçait à ses privilèges pécuniaires et elle voulait porter les lois à une telle hauteur qu'elles dominassent sans exception sur toutes les têtes. « Et comme si les malheurs de l'exil n'avaient rien changé à ses convictions, de la Goudraye terminait par cette invocation aux partis : — « Ah ! croyez-moi, si j'ai des droits à votre confiance, ces cahiers sont le point où l'on peut se rallier sans violence et sans secousses, sans se jeter dans le vague des essais ou dans le despotisme. C'est à la clarté de ce flambeau que, dans l'instant même, chacun saurait ce qu'il a à faire, quels sont ses droits et quels sont ses devoirs. Français, voilà le drapeau que vous devez
suivre; c'est là, mais ce n'est que là que vous trouverez le repos de la patrie. »
Louis XYIII ne s'y rallia pas. Ces premières pages lui parurent empreintes d'un style révolutionnaire. De la Coudraye avait parlé du despotisme des ministres et de la corruption des courtisans, son royal contradicteur lui demande ce que signifie ce langage. — ■ « Parler du despotisme des ministres, c'est taxer le roi lui-même de l'exercer, et, par conséquent, exciter ses auditeurs ou ses lecteurs contre l'autorité légitime, et que si c'était se mal conduire dans un temps où l'on ne pouvait prévoir les horreurs que ces clabauderies ont enfantées, où l'expérience du passé pouvait faire croire qu'elles n'aboutiraient tout au plus qu'à des réformes utiles, les répéter aujourd'hui, mérite peut-être une dénomination plus sévère.
« La corruption des courtisans n'était que trop réelle, mais les mœurs de ceux qui les censuraient avec tant de rigueur étaient-elles plus pures ? Il me semble que Paris, foyer éternel de fronderie , offrait, proportion gardée , beaucoup plus de scandales que Yersailles. D'ailleurs, qu'est-ce qu'un courtisan ? Un homme de la cour. Yeut-on qu'un souverain n'ait pas de cour ? qu'il n'ait personne qui lui soit particulièrement attaché ? cela ne serait pas proposable. Eh bien ! du moment qu'il aura une cour, une maison, on verra tous ceux qui viennent rarement à la cour ou qui sont bien fâchés de n'y avoir aucune place honorifique, et surtout lucrative, crier, tonner contre les courtisans. Insensés gentillâtres! Gomment n'avez-vous pas vu qu'en vous élevant contre les distinctions de la cour, vous encouragiez ceux qui
étaient au-dessous de vous à s'élevei' contre les vôtres. Vous avez appelé un principe métaphysique ; il a été suivi de degré en degré dans toute sa rigueur, depuis le duc d'Orléans, qui convoitait la couronne, jusqu'au paj'san qui envie le pain un peu moins noir de son voisin ; et vous, imprudent, qui croyez par de pareilles déclamations mériter l'estime des autres corps de la noblesse, la bienveillance du peuple qui vous donne asile, sachez que vous ne faites que jeter l'huile sur un brasier ardent, et que cette même noblesse, ce même peuple qui vous regardent peut-être déjà comme l'artisan de vos propres maux, en seront tout à fait convaincus, après avoir lu vos diatribes contre des abus peut-être, mais qui sont à toute monarchie, ce que l'agaric est au chêne. »
L'introduction aux cahiers ne trouva pas davantage grâce devant le monarque. Vainement la noblesse s'y montra pleine de respect et d'amour pour la personne dic roi, comme elle parlait d'assurer à la naiionréuràe àson roi le pouvoir législatif et à la nation assemblée le droit d'accorder librement des subsistances, de poser des barrières devant les entreprises illégales et téméraires des ministres, de rassurer les citoyens sur leurs libertés et leurs propriétés, Louis XVIII regardait cette sorte d'adresse comme une atteinte aux prérogatives royales et comme une menace. Il n'y avait pas jusqu'à telle disposition bien favorable à la monarchie : maintenir le monarque dans la plénitude du pouvoir exécutif et la maison royale dans son droit à la succession au trône, (]\\\ïi'm\[-ài son ombrageuse
susceptibilité. Maintenir le monarque, qu'est-ce à dire ? — « Ces messieurs se croyaient-ils le droit d'enlever au roi le pouvoir législatif et à la maison régnante le droit de succession à la couronne ?
« Rassurer les citoyens sur leurs libertés et leurs propriétés ! C'est à dire que l'autorité royale menaçait l'une et les autres, c'est en quelque sorte provoquer les insurrections. )^ Dans ces préliminaires, n'était-il pas encore parlé de régénération sahctaire et de la viécessité de donner à l'Etat une constitution fixe et inébranlable. Que veut dire régénération ? C'est le mot des révolutionnaires -, et, pour le reste, est-ce que la France n'a pas une constitution, que les cahiers s'arrogent la prétention d'en donner une à la France ? Louis XVIII ajoutait : — « Je demande si la publication de cette pièce remplit bien les vues de M. de la Goudraye ? » Et il donnait un modèle de préambule différant beaucoup de celui qui se trouvait en tête des cahiers de la noblesse du Poitou.
Les cahierscontenaient cinquante articles -, LouisXVIII les passe tous en revue et fait suivre chacun d'eux d'observations qui, presque toujours, en sont une violente critique. Ceux qui paraissent ne pouvoir soulever aucune objection, sont, comme les autres, l'objet de ses réfutations. C'est ainsi que si les cahiers disent : — « Nos députés ne s'écarteront jamais de cet esprit de modération et de concorde duquel seul on peut attendre une réunion efficace d'efforts pour rétablir l'ordre public et donner à l'Etat une constitution solide. » Louis XYIII veut que l'on en retranche la dernière ligne. C'est toujours, comme on le voit, la reproduction de la
même pensée : les états généraux n'ont pas le droit de faire une constitution.
Quand il trouve dans les cahiers cet article : — « Les états généraux feront connaître de nouveau et proclamer en états généraux que la nation seule a le droit de consentir l'impôt, » tout en reconnaissant que ce droit est incontestable, l'auteur de la charte s'écrie : — « Pourquoi cette exigence, ce tonpéremptoire? Plus on avance dans cet examen, plus on voit que l'esprit qui a dicté ces cahiers était mauvais, et en les voyant reproduire avec une sorte d'emphase, il est difficile d'écarter de sinistres prédictions. J'en ferai encore une sur l'expression proclamer en états généraux, qui n'est ni respectueuse, ni constitutionnelle, les étatsgénéraux réclament et ne proclament rien ; » puis, quand ils demanderont l'abolition de tous les subsides non avoués par la nation, il fera entendre cette lamentation empruntée à l'Ecriture: — Populus hic laMis me honorât, cor autem eorum longé est à me.
A la demande du retour périodique des états généraux huit pages d'observations pour huit lignes de texte. — (i Vouloir des assemblées périodiques, c'est donc vouloir des troubles qui le soient aussi. Le premier effet sera sans doute de passer de la périodicité à la permanence, et alors il s'élèvera une lutte entre le pouvoir du roi et celui de l'assemblée qui exposera l'Etat à des luttes continuelles
« Oui, je le répète, quoi qu'en dise M. de la Coudraye, ce retour périodique est une innovation, car le roi de France a le droit, par la constitution, de convoquer
OU de ne pas convoquer, de prolonger ou de dissoudre à son gré l'assemblée des états généraux, et ce droit si important est le plus beau fleuron de ma couronne. C'est lui qui a fait que je suis le souverain de mes sujets. Tandis que le roi d'Angleterre qui peut, il est vrai, dissoudre son parlement, mais qui est obligé d'en convoquer sur-le-champ un autre, n'est que membre du souverain. »
Louis XYIII, qui aujourd'hui repousse le retour périodique des états généraux, organisera un jour un pouvoir de la représentation nationale bien autrement étendu, celui des deux chambres et de leur session annuelle. Nous sommes loin de le blâmer de ce retour aux idées libérales, pas plus que nous ne nous étonnons de ses idées d"alors. Elles se produisaient sous l'impression des crimes de la révolution et des amertumes de l'exil. La cause première en étant, suivant lui, aux états généraux, il les rendait responsables de toutes ses conséquences. Rien de surprenant alors à ce qu'il ne leur fût pas favorable. Des malheurs d'un autre genre produits par le despotisme de Napoléon, et une étude plus approfondie du gouvernement anglais dont le fonctionnement est parfaitement compatible avec l'ordre, lui auront servi d'enseignement. La politique d'ailleurs a ses exigences, elle ne doit rien avoir d'absolu. Si les grands principes sociaux sont immuables, il n'en n'est pas ainsi des institutions humaines. Les mêmes constitutions ne conviennent pas plus à tous les peuples qu'à tous les siècles, elles sont soumises à des nécessités si diverses que les déclarer éternelles serait une véritable folie. Seulement, Userait bien à désirer que les réformes n'entraînassent
224 BIOGRAPHIES YENDÉENA'ES
pas avec elles des révolutions, qui, trop souvent, après avoir engendré l'anarchie, conduisent au despotisme.
Mais Louis XVIII n'en était pas encorearrivé à reconnaître cette vérité. Les réformes les plus sages, celles qui assurément n'avaient aucun caractère révolutionnaire, n'avaient pas encore son approbation. Les cahiers réclament-ils « le reculement des barrières jusqu'aux frontièresdu royaume, afin de détruire ainsi une armée de commis de tout genre, qui sont si à charge à toutes les classes de la société, et, par le même motif, au nouveau régime, à l'égard des aides, si on croit devoir les conserver ? »
Une demande aussi sage, faite sur un ton qui n'avait rien de blessant, demande intéressant également le trésor et le commerce, reçoit la réponse suivante : — « On retrouve ici le ton déclamatoire. L'opération du reculement des barrières serait utile, mais je ne sais si les capitulations des provinces telles que TAlsace, ne s'j^ opposeraient pas ; quantaux aides, je crois qu'il en faut modifier le régime ; mais les auteurs de ces cahiers n'auraient pas dû oublier que cetimpôt est de ceux qui ont été librement octroyés par les états généraux. » Gomme si une mesure décrétée deux ou trois siècles auparavant par les états généraux, ne pouvait pas être réformée quand on en avait reconnu les abus.
Enfin, comme il était dit que, pour tout ce qui ne se trouvait pas stipulé dans les cahiers, les commettants s'en rapporteraient aux lumières, à la sagesse et à la direction desreprésentants, Louis XVIÏI ne se contenait plus. -- « Après des articles commeceuxque j'ai relevés, après des ordres aussi précis, il ne restait aux députés
d'autre usage à faire de leurs pouvoirs sans bornes que d'ajouter du mal à celui qui leur était déjà prescrit. Le génie révolutionnaire avait déployé toute son invention, mais il sentait que son ouvrage était imparfait, il voulait se laisser des ressources pour satisfaire les désirs vagues qu'il éprouvait encore. » Et comme il fallait terminer par une de ces citations latines qui lui étaient familières, voilà que, détournant le sens qu'il lui avait donné, Louis XVIII applique aux cahiers du Poitou ce vers de Juvénal :
Et lassata malis, sed non satiata recessit.
Les attaques de Louis XVIII contre la noblesse du Poitou vont jusqu'à l'emportement et à la colère. Il l'appelle factieuse, il parle de l'audacieux auteur des cahiers, il leur impute tous les crimes de la révolution. Son dernier trait est pour de la Goudraye. Il ne dira pas, comme Pascal, meniiris impudentissîme, il se contentera de lui recommander de prendre de l'ellébore pour guérir sa tête malade : — « Je ne dirai plus qu'un mot de la publication que fait aujourd'hui M. de la Goudraye. Je veux croire que ses intentions sont pures, mais cela n'empêche pas cette publication d'être infiniment dangereuse, et quand je le vois nous dire que Louis XIV a voulu que les chevaliers de Saint-Louis prêtassent serment à la nation, je serais bien tenté de lui répondre comme le capucin des Lettres provin riales, mais, plus poli, je me contente de cet avis : Naviget ante cymbam. «
Une fois pourtant Louis XVIII se trouvera d'accord
avec les auteurs des cahiers de la noblesse du Poitou, c'est quand ils demanderont le vote séparé des trois ordres et qu'ils s'opposeront au doublement du tiers. Mais ne doit-il pas commencer par se frapper la poitrine, car ce doublement du tiers, aujourd'hui l'objet de ses attaques, fut en partie son œuvre; aussi fait-il, en ces termes, son acte de contrition : — «Une des plus grandes fautes de ma vie est d'avoir voté à l'assemblée des notables, en 1788 pour la double représentation du tiers, et je me le reproche d'autant plus que si mon nom ne se fût pas trouvé dans la minorité de l'assemblée, M. Necker n'eût pas osé la qualifier d'imposan-te et qu'ainsi je porterai plus qu'un autre au tombeau le regret des eflfroyables malheurs qu'ont amenés son rapport du 27 décembre 1788, et le résultat du conseil du 30 du même mois. « Après l'expression de ce regret, le coupable réclame le bénéfice des circonstances atténuantes et n'épargne pas au chevalier de la Coudraye ses récriminations. — N'avait-il pas le droit de se défier de la noblesse ? Les cahiers que l'on publie aujourd'hui ne justifient-ils pas ses appréhensions d'alors ? Seul le tiers état ne s'était pas encore expliqué, et, lorsque lui, comte de Provence, en votait le doublement, il espérait que ce corps ne se départirait pas de la maxime qu'il avait soutenue aux états de 1G14 -. — Le roi n'est compiahle qu'à Dieu seul \ — Ainsi donc son vote était un acte de défiance contre la noblesse.
Un jour encore Louis X'VIII ira plus loin que la no-
* Cette maxime, nous n'en doutons pas, était dans l'esprit de Louis XVIII, mais nous l'avons vainement cherchée dans les délibérations des états de 1614.
blesse du Poitou dans la voie d'une réforme qu'il croyait urgente. La noblesse consentait bien à supporter les charges pécuniaires, dans une parfaite égalité, eu proportion des fortunes et des propriétés, mais elle entendait conserver tous ses autres privilèges.
Louis XVIII applaudissait à la première partie de ce vœu, mais, ne s'associant pas à la demande du maintien du privilège en ce qui concernait le service dans l'armée, il déclarait que l'ordonnance de 1781 donnait à la noblesse un droit adusif, celui de fournir seul tous les officiers de Vannée.
Pour être complètement édifié sur les sentiments dont Louis XVIII était animé pendant son séjour à Blankembourg, sentiments qu'il conserve encore longtemps après, nous renvoj'ons le lecteur à la curieuse publication de M. Martin Doisy. On ne se douterait guère que cette œuvre fût sortie de la main qui signa la charte, elle est loin d'en être le prélude, elle ne peut guère lui servir d'introduction.
Les cahiers de la noblesse du Poitou ne méritent ni le blâme que leur a infligé Louis XVIII, ni tous les éloges que leur a prodigués de la Goudraye. Loin d'être conçus dans un esprit démocratique, ils étaientbienloin, hélas! de répondre complètement aux vœux de la nation. Pour ceux qui veulent en faire une étude impartiale et se reporter au temps où ils furent rédigés, il est impossible de méconnaître que la liberté de la presse et la liberté des citoyens, les impôts votés par la nation et également répartis suivant les fortunes entre toutes les classes, la responsabilité des ministres, le reculement des barrières jusqu'aux frontières du royaume, n'aient
été un grand progrès dans la voie des réformes, progrès dont il serait injuste de ne pas tenir compte à la noblesse du Poitou. Mais était-ce tout ce que le peuple était en droit d'exiger? Non, sans doute, il fallait faire un pas de plus, et ne pas attendre la nuit du 4 août pour sacrifier des privilèges dont les cahiers demandaient la conservation.
Nous perdons de vue le chevalier de la Goudraye pendant plusieurs années. S'il ne profita point pour rentrer en France, du décret d'amnistie qui en rouvrait les portes aux émigrés, il est à croire qu'il ne fut pas, non plus, un des assidus de la cour de Mittau. Même à l'étranger, il ne cessa pas de s'occuper de la science nautique, et c'est à Saint-Pétersbourg et à Copenhague qu'il publia, en deux volumes in-4°, le commencement d'un dictionnaire de marine dont nous avons dit un mot. Ces deux volumes annoncent que l'auteur avait l'intention de faire un ouvrage considérable, puisqu'ils ne comprennent que les deux premières lettres de l'alphabet.
Dans les mémoires de la Société des sciences de Copenhague, on trouve encore de lui un mémoire sur le baromètre et particulièrement sur les causes qiù y font descendre le mercure, lorsque l'air est chargé de vapeurs; et deux rapports: Le premier, sur la farine fabriquée à Ottensen, avec de la terre et des légumes ; le second, sur le nouveau, mode de construction du navire Svaiil-Alt, jaugeant 25 tonneaux de France.
Si l'on en croit l'auteur de la vie de Ms'' de Beauregard, le chevalier de la Coudraye se trouvait en Suède lorsque l'ambassadeur de Russie lui fit savoir qu'en y se-
journant longtemps, il s'exposait à de grandes contrariétés. L'empereur Napoléon étant fort irrité contre lui, pouvait exiger que le roi de Suède, son allié, prit à son égard des mesures rigoureuses. — Partez, lui dit-il, mon gouvernement vous apprécie, et vous recevrez en Russie la subvention que vous touchez ici.
A l'heure où vont commencer nos désastres, nous le trouvons colonel de la marine russe, membre honoraire de l'amirauté à ce département, et sujet de l'empereur de Russie. Il devait alors avoir soixante-douze ans, et servait encore, comme on le voit, malgré son grand âge *.
A la même date (1812) il fit paraître sa réponse aux réflexions de M. le baron Eggers sur la nouvelle noblesse héréditaire de France. Cette réponse avait été écrite en 1808, quelque temps après l'institution de la noblesse de l'empire. Ce n'est pas autre chose qu'un pamphlet dont les violences de langage le disputent à l'injustice des jugements. S'il est vrai qu'à l'approche de la révolution, M. de la Coudraye en ait embrassé les principes, s'il ne les abandonna jamais complètement, si la constitution que demandaient les auteurs des cahiers de la noblesse du Poitou fut toujours son idéal, ce que l'on serait tenté de croire, puisque l'on trouve les cahiers
* Des archives du ci-devant département de l'amirauté, il appert que, le 10 juillet 1812, le ministre de la marine, par ordre suprême, admit le capitaine de la niiiriue royale de France, chevalier de la Coudraye, avec le rang de colonel et en qualité de membre honoraire audit département. Le 2 aoiit de la même année, le colonel de la Coudraye prêta son serment comme sujet russe. (Note qui m'a été communiquée par M. l'ambassadeur de Russie, à la demande de M. Drouyn de l'Huys.)
imprimés à la suite de sa réponse au baron Eggers, il est regrettable qu'il ait attaqué les hommes les plus purs de la révolution avec une exagération que rien ne peut justifier.
Le chevalier de la Goudraye rentra en France à la première restauration *. Louis XYIII qui ne se montrait pas hostile à tous les hommes de la révolution, puisqu'il allait faire entrer dans le conseil de ses ministres Talleyrand et Fouché, lui garda, dit-on, rancune. Il ne parut guère à la cour; d'ailleurs, quand il y aurait reçu un bon accueil, il n'aurait pas fréquenté longtemps les Tuileries, puisque, six mois après, Napoléon remontait sur le trône pour retomber bientôt dans l'abîme. De la Goudraye n'attendit pas le retour des Bourbons etl'expiration de son congé. Gette fois, il fit un éternel adieu à la France, et rentra à Saint-Pétersbourg au moment où le roi rentrait à Paris. Il y mourut quatre mois après.
De la Goudraye qui, comme nous l'avons vu dans le courant de cette notice, s'en était pris à la philosophie du dix-huitième siècle des calomnies répandues contre la noblesse, aurait dû commencer par s'en prendre à soi-même, les doctrines qu'il flagellait étant les siennes. Suivant l'auteur de la Fie de Mgr de Beauregard, bien avant que la révolution ne vînt à éclater, il s'efforçait de leur trouver des adeptes et faisait de la propagande franc-maçonnique. La franc-maçonnerie comptait alors des fidèles jusque dans les rangs du clergé, et le cheva-
* Le 2 août 1814, le colonel obtint un congé d'une année pour la France en conservant ses appointements. Il revint à S.-Pétersbourg en juillet 1815 et mourut la même année, le IS novembre. (Note de M. l'ambassadeur de Russie. )
lier de la Coudraye fit tout ce qu'il put pour attirer dans ses filets l'abbé de Beauregard avec lequel il entretenait des relations d'amitié. Il ne se contenta pas de le catéchiser, il fit briller à ses yeux tous les avantages matériels qu'il trouverait dans cette nouvelle église. De la Coudraye, en effet, toujours au dire du même écrivain, recevait, en sa qualité de franc-maçon, une pension de quatre mille francs, pension qui lui fut continuée lorsqu'il eut quitté la France et qu'il vécut à l'étranger. Avons-nous besoin d'ajouter que l'appât d'une telle fortune ne toucha pas le saint prêtre, qui, aux jours de la persécution, préféra les misères de l'exil à l'apostasie de sa foi.
Ce ne fut qu'en 1812, au moment où il était venu chercher un asile en Russie, que de la Coudraye, s'étant trouvé en contact avec le général des jésuites à Saint- Pétersbourg, abjura entre ses mains les erreurs dont il se reconnaissait coupable. Dans l'ouvrage que nous venons de citer, nous trouvons le récit qu'il fit de sa conversion à celui-là même qu'autrefois il avait voulu entraîner dans les rangs de la franc-maçonnerie, à Ms"^ de Beauregard. En supposant ce récit fidèle quant au fond, nous devons y signaler une erreur de date. L'auteur prétend qu'il eut lieu au mois de janvier 1816 ; or de la Coudraj^e, comme nous venons de le dire, était mort l'année précédente. L'auteur de la Vie de Mo 'de Beauregardn'a.t-il point commis une erreur de personne ? N'a-t-il point confondu les deux frères, le chevalier, qui mourut en 1815, et le marquis, mort en 1817 ?
M^^ COUPPERIE